mer 23 juin 2021 - 19:06

Le soin ou la santé ? Telle est la question.

Depuis l’intervention d’André Comte-Sponville sur France Inter, intervention durant laquelle il faisait part de son inquiétude sur l’érection de la santé comme valeur suprême, le débat est ouvert. Doit-on sacrifier la liberté, les droits les plus élémentaires au nom de la santé publique, qui est elle-même un leurre à en juger par les politiques de destruction de l’hôpital public depuis plus de 30 ans, et accélérées depuis 2017 ?

Le confinement avait pour effet de ne pas saturer les hôpitaux, dont le nombre de lits disponibles était clairement insuffisant, nous le savons tous. Si nous commençons à revenir à une forme de normalité (qui consiste à ne faire que travailler et à s’interdire de vivre), je crains qu’on n’assiste aussi à une vague de pathologies psychologiques. D’après un certain nombre d’études, l’épidémie a aussi mis en lumière un certain nombre d’inégalités sociales : accès au soin, décence du logement, reconnaissance du statut etc. D’ailleurs, en reconnaissance de leurs efforts, les soignants auront droit à une médaille. Bon, recruter du monde, augmenter décemment les salaires, payer les heures supplémentaires, rouvrir les lits, en finir avec les politiques délétères inspirées des moments les plus sombres du management et de l’austérité, ça, visiblement, ce n’est pas à l’ordre du jour.

Sinon, il m’est venu une autre inquiétude, à la lecture du numéro de Charlie Hebdo du 13/5/20, numéro spécial santé. Les éducateurs spécialisés y faisaient part de leur questionnement et de leurs craintes sur les conséquences du confinement sur les patients dont ils avaient la charge : enfants, ados ou jeunes adultes à risques, et dont il faut prendre soin. Les décisions politiques sont, et ce depuis 30 ans, très défavorables à la psychiatrie. Les accueils de jours ferment régulièrement, mettant à la rue des patients légers et les condamnant à la mort, autant sociale que physique. Parmi les SDF et marginaux que nous croisons dans les grandes villes, combien devraient être en structure d’accueil ? Combien devraient être suivis par des éducateurs et des praticiens? Mais la vraie question serait plutôt : dans quels critères RH rentre la santé mentale des plus fragiles…

En France, nous avons gardé en mémoire les grandes épidémies qui ont régulièrement décimé la population : la peste, le choléra, la rage, etc. Les grandes découvertes médicales du XIXe siècle, telles que l’ensemble des travaux de Louis Pasteur, la découverte du bacille de Koch (responsable de la tuberculose) en 1882 par le médecin éponyme, ou encore la découverte du bacille de Yersin (responsable de la peste) en 1894, avec le courant de pensée scientiste de cette époque, nous incitent à penser que la science peut tout, doit tout résoudre… Y compris les grandes épidémies ! Bon, la grippe espagnole de 1917, la grippe asiatique de 1967, le SRAS issu du virus SARS-Cov-2 ont montré que même la science avait ses limites. Limites d’autant plus restreintes qu’elles peuvent être issues de décisions politiques, comme abandonner un programme de recherche en virologie en 2004, consacré aux coronavirus (cf. Charlie du 13/5 et l’appel du virologue Bruno Canard). Et ceci, sans compter les innombrables conflits d’intérêt de personnes politiques inféodées aux grands laboratoires pharmaceutiques, ceux-là même qui s’approprient le résultat de la recherche publique pour en tirer une rente (cf. la polémique sur les médicaments contre l’amyotrophie spinale vendus à un prix prohibitif, d’autant plus indigne qu’aucun investissement n’est à rembourser par les fabricants). Tout n’est pas rose non plus dans le beau monde de la science : querelles d’ego, politiques mesquines etc. font que le vrai travail critique et le vrai examen scientifique (clarté des hypothèses, choix des variables, reproductibilité de l’expérience etc.) se réduit souvent à des attaques ad personam pour de sombres histoires somme toute bien humaines.

Mais si ces querelles de chapelle ont toujours existé dans l’histoire de la recherche, il en est une autre que notre société industrielle a totalement occultée. Cette question fut posée par un de nos Frères, un certain François-Vincent Raspaili. Il s’agit de la corrélation entre la maladie et la situation sociale.
Ainsi, Raspail avait réfléchi aux causes sociales de la maladie. Il pensait entre autres, outre sa théorie sur les vers et animalcules (à soigner par son remède miracle, la liqueur de camphre Raspail et le système Raspailii…), que l’hygiène et les conditions d’habitat jouaient un rôle majeur dans la propagation des épidémies. Il militait donc pour une république sociale, capable de permettre à tous d’habiter dans un logement sain et non un infâme bidonvilleiii. Cette idée a été rapidement abandonnée au profit des campagnes de vaccinations et des mesures prophylactiques initiées entre autres par Pasteur. Peut-être parce qu’elles sont moins coûteuses à mettre en place qu’une vraie politique de création de logements salubres, éclairés, aérés, ou une vraie politique d’urbanisation qui éviterait de mettre les bureaux d’un côté et les logements beaucoup plus loin. J’espère que nos politiques se poseront cette vraie question d’aménagement urbain configuré de manière à limiter la propagation d’agents infectieux… Ce serait une belle revanche pour notre Frère Raspail !

Et pour en revenir au soin et à la santé : le coup de gueule (salutaire) d’André Comte-Sponville dénonçait l’avènement de la santé comme valeur suprême. Je pense qu’on peut aller plus loin. S’il s’agissait réellement de l’érection de la santé comme valeur suprême, aurait-on fermé les cabinets de psychiatrie, de psychologie, d’orthopédie, de médecine spécialisée, bref, de tout ce qui constitue le soin ?
Je me demande si on n’a pas plutôt érigé un ersatz de santé publique, une forme de santé se réduisant à des indicateurs statistiques ou RH, comme la variable aléatoire que constitue le nombre de morts de la pandémie, ou pire, la santé comme l’absence de maladie ! Ce qui serait stupide, car au sens de l’OMS, la santé se définit comme « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ».

Décidément, comme disait Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Et là, on est en plein dedans ! En fait, le problème que pose cette décision de confinement, c’est qu’au nom de la santé comme absence de maladie, on détériore la santé en tant qu’état de bien-être physique, mental et social (déjà bien entamée par 30 ans de politiques hospitalières plutôt inhospitalièresiv). Comment peut-on oser décemment évoquer la santé publique quand on ferme des hôpitaux de jour ou des structures de soin ?

En un sens, la santé (en tant qu’absence de maladie) ne doit pas devenir une valeur. Par contre, le soin, ou le care comme disent nos contemporains peut en être une, dans le sens où elle contribue au bien-être de l’humanité. Une belle valeur, même. Pourquoi ? Parce qu’elle fait appel à ce que nous avons de meilleur en nous, le sens de l’hospitalité, elle-même à rapprocher de la fraternité, qui est une valeur éminemment républicaine et maçonnique.

« Le meilleur des chefs, c’est celui qui se bat pour la dignité des plus vulnérables» dit Arthur à Lancelot dans Kaamelot. Or, le soin, c’est justement s’occuper de la dignité des plus vulnérables. Malheureusement, tant que perdureront les dogmes de rentabilité et de virilité imbécile qui voient le chef comme le plus mariole ou qui autorise les plus grands profits, le soin sera considéré comme attribut féminin, donc mineur, par l’entièreté de la phallocratie institutionnelle. Il suffit de voir comment les petit cons aux manettes considèrent les femmes, et plus particulièrement les femmes enceintes, au nom du mythe de l’homme viril n’ayant besoin de personnev

Et si on se réhumanisait un peu ? Et si on apprenait à prendre soin de soi, mais aussi des autres ? Et si on créait une vraie politique du soin, en réajustant en profondeur les travaux liés au soin ? Vaste chantier, peut-être, mais peut-être le plus important de tous.

Ne nous laissons plus faire !

J’ai dit.

i On peut lire sa biographie dans l’ouvrage Les aventuriers de la République-Ces Francs-maçons qui ont fait notre histoire de Jacques Ravenne et Laurent Kupferman

iiMerci de ne pas faire d’amalgame avec la crise actuelle, où un virologue renommé (et iconoclaste) tente de faire son travail de médecin alors que la presse, les politiques, etc. lui tombent sur le râble au nom d’une rigueur qu’ils n’exercent pas forcément sur leurs propres travaux.

iiiAh Seigneur mon Dieu, qu’aurait-il dit en voyant l’état déplorable des logements actuels dans les « quartiers », ou les centres des grandes villes ?

ivJe devrais avoir honte de faire des jeux de mots aussi douteux !

vVoir à ce titre le numéro de Cash Investigation consacré aux inégalités homme/femme : https://www.france.tv/france-2/cash-investigation/1470509-egalite-hommes-femmes-balance-ton-salaire.html

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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