
Les Anciens Devoirs, connus en anglais sous le nom de Old Charges ou « Gothic Constitutions », constituent un ensemble de documents historiques fondamentaux pour la Franc-maçonnerie. Il s’agit d’environ 130 textes, majoritairement manuscrits (certains gravés ou imprimés plus tard), rédigés entre la fin du XIVe siècle et le milieu du XVIIIe siècle, tous d’origine anglaise ou écossaise. Ces documents relatent une histoire légendaire du métier de maçon, louent les sept arts libéraux (avec un accent particulier sur la géométrie, considérée comme la base de la maçonnerie), et énumèrent des règles morales, éthiques et réglementaires pour les praticiens du métier.

Bien qu’ils soient issus de la maçonnerie opérative (les corporations de tailleurs de pierre et bâtisseurs de cathédrales), les Anciens Devoirs sont considérés comme les sources principales desquelles la Franc-maçonnerie spéculative moderne puise son inspiration symbolique et éthique. Ils ne prouvent pas une filiation historique directe et ininterrompue, mais ils témoignent d’un héritage culturel et moral profond. Ils illustrent l’importance du secret, de la fraternité, de la moralité et de la croyance en un principe supérieur – éléments qui deviendront centraux dans la maçonnerie régulière.
Origines et contexte historique

Les Anciens Devoirs émergent au Moyen Âge, dans un contexte où les corporations de maçons (opératifs) organisent leur métier face aux grands chantiers gothiques (cathédrales, abbayes). La transmission orale des usages et traditions étant prédominante, la mise par écrit répond à un besoin de formalisation, probablement influencée par des clercs (membres du clergé) qui travaillaient avec les maçons sur les chantiers ecclésiastiques.
Le plus ancien document connu est le Poème Regius (ou manuscrit Halliwell), daté d’environ 1390. Rédigé en vers rimés (794 lignes), il est conservé à la British Library. Il s’agit d’un poème moral et réglementaire, probablement composé par un clerc.Vient ensuite le Manuscrit Cooke (vers 1410-1450), en prose (960 lignes), qui amplifie le Regius en intégrant des éléments bibliques et patristiques. Il réduit les devoirs à neuf articles et neuf points, tout en ajoutant une invocation à Dieu et un éloge détaillé de la géométrie.

D’autres manuscrits importants incluent le Grand Lodge n°1 (1583), les Statuts Schaw (1598-1599) en Écosse, ou le manuscrit d’Édimbourg (1696). Au total, on classe ces textes en « familles » (Cooke, Grand Lodge, Sloane, etc.), avec des variantes reflétant des évolutions régionales ou temporelles.
Ces documents étaient lus lors de la réception d’un nouvel apprenti ou compagnon, dans une cérémonie qualifiée par certains auteurs (comme Patrick Négrier) de « Rite des Anciens Devoirs » : prestation de serment, lecture de l’histoire légendaire et des règles morales.
Structure typique des Anciens Devoirs
La plupart suivent un schéma commun en trois parties :
- Invocation religieuse et éloge des sept arts libéraux : La géométrie (ou maçonnerie) est présentée comme le premier et le plus noble des arts, fondement de toutes les sciences.
- Histoire légendaire du métier : Une généalogie mythique remontant à l’Égypte ancienne (Euclide comme maître de géométrie), passant par la Bible (colonnes sauvées du Déluge par les fils de Lamech, construction du Temple de Salomon), puis arrivant en Europe via la France et l’Angleterre sous le roi Athelstan (IXe siècle), qui aurait fixé les premiers « devoirs ».
- Devoirs et règlements (Charges) : Règles morales (aimer Dieu et l’Église, être loyal envers le maître, fraternité entre compagnons), éthiques (honnêteté, secret sur les délibérations de loge), et pratiques (salaire juste, instruction des apprentis, interdiction de travailler de nuit sauf pour étude). Le secret est souligné dès les premiers devoirs : « gardez fidèlement toutes les délibérations de vos compagnons ».
Lien avec les Constitutions d’Anderson (1723) et la maçonnerie moderne

Lien avec les Constitutions d’Anderson (1723) et la maçonnerie moderneEn 1723, James Anderson publie les Constitutions de la Grande Loge de Londres, premier texte fondateur de la maçonnerie spéculative. Anderson s’inspire directement des Anciens Devoirs : il compile leur histoire légendaire (adaptée et « corrigée » des erreurs « monastiques »), synthétise les charges morales, et ajoute des règlements administratifs modernes. Les six Charges d’Anderson reprennent l’esprit des Anciens Devoirs : croyance en Dieu (sans dogme spécifique), fraternité, secret, moralité. La première Charge, notamment, ouvre la maçonnerie à une « religion en laquelle tous les hommes s’accordent », marquant le passage d’une maçonnerie chrétienne opérative à une tolérance déiste.
Les Anciens Devoirs servent ainsi de légitimation historique à la nouvelle Grande Loge, affirmant une continuité avec les « anciens ».
Anciens Devoirs et Landmarks : une distinction importante
La requête initiale associe les Anciens Devoirs aux Landmarks (principes fondamentaux immuables). Cependant, il s’agit de notions distinctes, bien que liées :
- Les Anciens Devoirs sont des documents historiques concrets, sources textuelles de traditions opératives.
- Les Landmarks (terme apparu au XVIIIe siècle, popularisé par Albert Mackey en 1858 avec une liste de 25) sont des principes abstraits, non écrits, considérés comme immuables et définissant la « régularité » maçonnique (croyance au Grand Architecte de l’Univers, présence du Volume de la Loi Sacrée, interdiction de discussions politiques/religieuses, etc.).
Les Landmarks s’inspirent des Anciens Devoirs, mais ne s’y réduisent pas. Ils représentent une interprétation moderne et universelle des « anciennes coutumes » pour les obédiences régulières.
Importance historique et symbolique
Les Anciens Devoirs témoignent de la transition de la maçonnerie opérative (métier) à spéculative (philosophique et initiatique). Ils mettent l’accent sur :
- La géométrie sacrée comme langage divin.
- Le secret comme protection de la fraternité.
- La moralité et la fraternité comme ascèse spirituelle.
Aujourd’hui, ils sont étudiés pour leur valeur historique et symbolique, rappelant que la Franc-maçonnerie moderne repose sur un héritage médiéval de discrétion, d’éthique et de quête de lumière.
Conclusion : fondements immuables de la Tradition

Les Anciens Devoirs ne sont pas des « Landmarks » au sens strict, mais ils en sont la source vivante. Ils définissent les bases morales et symboliques adoptées par les obédiences régulières : croyance en un Principe supérieur, secret, fraternité, tolérance.
Témoins d’un passé opératif, ils illuminent le chemin initiatique moderne, rappelant que la Franc-maçonnerie est une perpétuelle construction sur des fondations anciennes et solides.
Pour compléter ce glossaire
Anciens Devoirs (Old Charges) : Ensemble de manuscrits médiévaux (XIVe-XVIIIe siècles) relatant l’histoire légendaire, les arts libéraux et les règles morales des maçons opératifs. Sources principales des Constitutions d’Anderson (1723), ils inspirent les principes fondamentaux (proches des Landmarks) des obédiences régulières : foi en un Principe supérieur, secret, fraternité et moralité.

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