Accueil Blog Page 898

Du stress du SRAS

J’aurais dû être en loge hier soir, mais à l’opéra. Sauf que, en raison de cette épidémie due à un virus, la représentation a été annulée. Des mois d’attente pour ça, quelle déception. Déjà que des salons divers et variés ont été aussi annulés, par mesure de sé-cu-ri-té et de pré-cau-ti-on ! Donc, on ne fait plus rien.

Cette mésaventure m’a fait lire La Peste de Camus, ce magnifique roman sur la bêtise humaine. Et j’ai réalisé quelque chose : la société des morts a pris le pas sur la société des vivantsi. Nous vivons tellement dans le contrôle, nous avons tellement besoin de certitudes dans ce monde que nous avons rendu hypercomplexe que nous avons oublié que la vie est inattendue, et que rien, jamais rien ne se passe comme prévu. Nos structures mentales nous incitent à croire que demain sera comme aujourd’hui, ce qui est le cas 99 % du temps. Et puis, il y a des petits aléas. Ce peut être une rencontre, bonne ou mauvaise, une situation qui nous amène à des choix qui bouleverseront la suite des événements ou pas. Bref, il y a trop d’aléas, trop de variables à prendre en compte pour nos petites existences. Comme le chantait le poète, Vivre, c’est risquer de mourir (…)Celui qui ne risque rien ne fait rien, n’a rien et n’est rien !

A propos de risque, j’ai relu récemment un autre ouvrage, moins poétique mais très enrichissant : Métaphysique du tsunami de Jean-Pierre Dupuy, ingénieur et philosophe, créateur du catastrophisme éclairé. Si je devais résumer en quelques lignes, je dirais que le catastrophisme consiste à partir du principe que la catastrophe aura lieu et à la prendre en compte dans la conception de n’importe quel projet, pour qu’elle n’ait pas d’effet si tant est qu’elle ait lieu. Le contraire d’une prophétie auto-réalisatrice, en fait. En très gros, par catastrophe, on entend, du point de vue de l’autorité décisionnaire tout événement occasionnant un trop grand nombre de morts par unité de temps sur une petite superficie. Ainsi, on parle de catastrophe aérienne lors d’un crash d’avion qui occasionne la mort de centaines de personnes en quelques secondes. La catastrophe entraîne nécessairement une réponse immédiate et urgente, ce qui est normal.
Dans ce cadre, la violence routière, qui occasionne un mort par heure chaque année en France n’est pas une catastrophe pour l’autorité décisionnaire. Je ne suis pas sûr que les proches de victimes de chauffards ne l’entendent de cette oreille…

Nos dirigeants ont choisi la voie qu’ils estiment être celle de la prudence. Une très belle vertu que la prudence, qui s’associe avec la tempérance, le courage et la justice. Quatre vertus cardinales vers lesquelles nous autres, Francs-maçons voulons tendre. Une boussole à chaque instant de nos vies.
Sauf que fermer des salons, des manifestations etc. n’est pas de la prudence, mais bien de la peur. Peur d’un risque de contamination (réel, certes), peur de la maladie comme au temps de la Grande Peste, peur d’un procès au tribunal administratif et d’un jugement qui mette en cause les décisions publiques… Bonne idée, empêchons tout le monde de vivre, fermons tout au nom de cette peur. Ne bougeons plus. Sauf qu’en psychanalyse, cela porte un nom : la pulsion de mort. Si j’étais mauvaise langue, je dirais que nos décisionnaires sont morts de peur !

J’en entends certains me rétorquer que non, ce n’est pas la pulsion de mort, mais que c’est le sacro-saint « principe de précaution » écrit dans la non moins sacro-sainte Constitution. Certes, mais qu’est-ce que le principe de précaution, en réalité ? Ce principe se résumerait (très grossièrement) à dire qu’on ne fait rien tant qu’on ne sait pas.
Plus sérieusement, à la base, ce principe consiste à prendre les décisions allant dans le sens de la prudence et de l’intérêt général, sous réserve qu’elles soient scientifiquement étayées. La bonne application du principe de précaution suppose par conséquent un effort de recherche continu et soutenu. Il est très malheureux que ce ne soit pas le cas en France, où les chercheurs en sont à jouer au loto pour espérer financer leurs travaux que l’Agence Nationale de la Recherche ou l’État ne peuvent (ou ne veulent) pas soutenir, quand ils ne rentrent pas en compétition ou en coopétition
A propos de recherche, un effort ponctuel au début des années 2000 avait été engagé pour la recherche contre les coronavirus, à l’occasion de l’épidémie de SRAS. Dommage que les politiques et les crises aient interrompu ces travauxii, non ? Au fond, et si la vraie application du principe de précaution consistait à investir dans la recherche, toute la recherche plutôt que faire fermer des manifestations ? Evidemment, ça a un coût, incompatible avec les paradigmes de profit immédiat et le principe d’austérité au nom des déficits publics. Il est dommage que personne n’ait encore eu le courage politique d’opposer le principe de précaution aux différentes politiques dont nous subissons les effets depuis 18 ans…

Le moindre petit imprévu nous force donc à tout arrêter, par précaution, mais sans un réel appui scientifique. Pauvre Camus. Il doit bien se retourner dans sa tombe : la société des morts a bien pris le pas sur la société des vivants…

J’ai dit.

iC’est dans le roman !

iiLire la déclaration de Bruno Canard relayée par les Economistes Atterrés.

De l’art ou du cochon?

J’étais en Loge il y a quelques soirs et comme la date fatidique de mise en ligne de mes textes approchait, je me suis connecté et j’ai cherché une idée d’illustration pour mon billet sur les ressources humaines. C’est donc tout naturellement que j’ai cherché une représentation de marchands d’esclaves et que j’ai choisi une représentation du Marché aux Esclaves d’un peintre du XIXe siècle que j’aime beaucoup, Jean-Léon Gérôme. Illustre inconnu ? Allez visionner la scène d’ouverture de Gladiator de Ridley Scott. C’est ce M. Gérôme qui en a réalisé le story-board.

Plus sérieusement, dans le tableau que j’ai choisi, on y voit un marchand d’esclaves romain vendre sur le marché une femme nue. Représentation picturale dans un courant artistique du XIXe siècle qui ne devrait choquer personne, en principe. Sauf que…

Il faut savoir que pour la promotion du site, nous passons par les réseaux sociaux, notamment Facebook. Pour l’annonce de la publication, une miniature de la page apparaît sur le fil d’actualité. Sauf que l’algorithme Facebook n’a pas fait apparaître l’image du tableau de Gérôme. Nous avons donc décidé de changer l’illustration pour la bonne marche de la promotion du blog et du site. Mais tout cela me pose un certain nombre de problèmes.

Le premier problème, c’est qu’un algorithme décide de ce qui est décent ou pas. Bon, Facebook est une entreprise américaine, et reste maître de ce qui peut être affiché ou pas. Tout comme dans South Park (le film), on peut, je cite, « montrer des images violentes mais pas de grossièreté ni de vulgarité ». Par ailleurs, les américains sont connus pour leur pudibonderie et leur puritanisme. La tartufferie fait partie de la culture : « Cachez ce sein que je ne saurais voir ». Des polémiques éclatent régulièrement à ce propos : des enseignants voient leurs posts censurés pour cause d’image « inappropriée ». Donc, une copie du Marché aux Esclaves de Jean-Léon Gérôme ou de celui de Gustave Doré seraient des images inappropriées, qui pourraient heurter la sensibilité de certains. On en revient à cette dictature de la sensibilité. Pour ne pas heurter la sensibilité d’une minorité d’incultes, on se prive d’esthétique ou d’oeuvres d’art. Vive l’hygiénisme à l’américaine, vive ce charmant pays où on peut acheter des armes en vente libre mais surtout pas montrer un tableau de Gérôme ou de Doré représentant un corps féminin nu. Bon, comme tous les puritains, ces braves gens n’aiment pas les femmes, et en bons tartuffes, préfèrent accuser le corps féminin d’être plutôt que maîtriser leur pulsions. Mais quel tas d’hypocrites !

Mais il y a un autre problème qu’on occulte, parce que méconnu : les travailleurs du clic. J’ai découvert via la série de reportages Les Invisiblesi que les fameux algorithmes avec lesquels on nous rebat les oreilles sont une vaste fumisterie, pour ne pas dire une escroquerie. Le fameux auto-apprentissagen’existe pas. L’ensemble de la base de données qui alimente les algorithmes de choix est en fait configuré par des travailleurs humains (qui soit dit en passant sont payés une misère) qui doivent répondre à des questions en cliquant. Leur réponse alimente la base de données qui sert à l’algorithme de décision. La même escroquerie que l’automate joueur d’échecs du XVIIIe siècle, ce fameux « Turc mécanique » en fait animé par un nain, complice du concepteur… Décidément, le monde ne change pas. Nous sommes des gogos lâches et paresseux, qui préférons confier nos responsabilités à des machines mal programmées.

Le troisième problème est l’extraterritorialité du droit américain. Qu’on ne puisse pas publier chez les ricains un texte illustré par un tableau de Gérôme, soit. Mais nous sommes en France, non ? On ne peut donc plus mettre à l’honneur le patrimoine français au nom d’une pudibonderie très mal placée ?

En fin de compte, ces histoires de réseaux sociaux ne sont qu’une immense tartufferie. Le seul intérêt de leurs dirigeants, c’est le profit. Le reste, rien à battre. Et nous nous laissons faire.

En tant que Franc-maçon et homme libre, je suis en quête de la Vérité et je ne reconnais aucune entrave à ma quête, et certainement pas un algorithme à la noix. J’ai fait miennes un certain nombre de nos recommandations, comme « chercher l’esprit derrière la lettre » ou « ne point se forger d’idoles humaines » ou encore « n’accepter pour vraie qu’une idée que j’aurai éprouvée comme telle ». La Franc-maçonnerie m’a apporté un esprit critique que mon entourage qualifie d’au-delà de la mauvaise foi. Je m’estime donc assez mûr pour savoir ce qui est bon pour moi ou pas. C’est cet esprit critique qui me permet de résister à la tentation de cliquer sur tout et n’importe quoi et de ne pas avaler n’importe quel boa constrictor. Il m’est donc insupportable qu’une machine me dise quoi faire. Je ne suis pas un objet, je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre (et de bonnes mœurs, malgré mon amour pour l’oeuvre de Gérôme).

Ne nous laissons plus faire.

J’ai dit.

iFrance.tv/slash.

Gloire au Travail? Mon œil ! 1607

0

J’étais en Loge hier soir et j’ai planché, sur un thème qui me tient particulièrement à cœur, le travail. Rassurez-vous, je ne vais pas vous en divulguer le contenu, une partie de celui-ci est déjà lisible dans mes bafouilles hebdomadaires. Toutefois, il y a un aspect que je n’ai pas eu le temps d’aborder, c’est le temps du travail comme monnaie d’échange. Bon, on sait depuis Taylor et l’organisation scientifique du travail que « time is money » (et que M. Taylor est richei), qu’il ne faut pas forcément prendre cette expression au pied de la lettre. L’idée de Taylor est de limiter les pertes de temps pour dégager plus de profits.

En fait, avant d’aller plus loin, il me paraît essentiel de donner une définition du travail. En physique, un travail est l’énergie nécessaire pour transformer un système d’un état dit initial à un état dit final. Comme toute variation d’énergie, le travail est mesuré en joules. Le problème est qu’il est physiquement très difficile de mesurer une variation de joules. On peut toutefois déduire une estimation par des mesures de phénomènes tels que des variations de températures, de courant électrique, etc. Si l’on veut appliquer la notion de joule au travail humain, il est physiquement impossible de mesurer ou d’estimer la quantité d’énergie investie, dans la mesure où il n’existe pas de phénomène équivalent à une variation du nombre de joules. Autrement dit, si tracer un plan, traduire un document, transporter une charge, conduire un véhicule, surveiller des enfants, préparer un repas etc. représentent bien une dépense d’énergie, il est impossible d’évaluer cette dépense. D’où l’importance de la définition d’objectifs atteignables qui permettent de définir un équivalent à la dépense physique d’énergie ou plutôt à la peine.

La société industrielle a vu l’avènement du travail ouvrier à la mine, l’usine, la manufacture, etc. Pour obtenir le résultat voulu, il est nécessaire d’engager de l’énergie et donc du travail humain. Par un mécanisme très complexe, incluant impératifs techniques, idéologie religieuse, contexte économique etc., l’ouvrier en est venu à vendre sa force de travail à son employeur. Je ne reviendrai pas sur l’histoire des luttes sociales en Europe, d’autres l’auront fait mieux que moi. Toutefois, je vous propose de garder l’idée du temps du travail. Une journée de travail vaut 7 heures de travail et la loi prévoit qu’un salarié à temps plein doit travailler 1607 heures par an en France. C’est là que ça devient intéressant. Nous disposons donc d’un étalon-temps : 7h de temps de travail quotidien, 35 heures de travail hebdomadaires et 1607 heures de travail annuelles. Ceci s’appelle un indicateur de ressources humaines.

En théorie, selon les accords professionnels, la profession, la pénibilité du travail, des équivalences ont été adoptées. Ainsi, un enseignant certifié devra assurer 18h de cours devant ses élèves. On considère qu’une heure de cours représente une heure de travail « ordinaire », sans compter les réunions interminables, les corrections de copies ou les préparations de cours. Et je suis bien placé pour affirmer que l’ensemble de tout cela représente pour la grande majorité plus de 1607 heures annuelles. De même, dans d’autres professions ou corps de métier, l‘énergie dépensée par heure de travail effectué doit valoir plusieurs heures de travail de bureau ordinaire. Je pense ainsi aux personnels d’entretien, personnels infirmiers etc.

Pour simplifier, disons qu’on peut appliquer à l’heure de travail un coefficient de pénibilité. Car contrairement à ce que certains cols blancs affirment, le travail est pénible. Curer un égout est pénible et difficile. Nettoyer une ville est pénible, difficile et parfois dangereux. Enseigner dans les conditions actuelles est pénible aussi. Je ne parle même pas de la nouvelle classe du prolétariat numérique : les livreurs divers, les modérateurs de réseaux sociaux ou les « travailleurs du clic »… Classe qui ne bénéficie de rien du tout. Toujours est-il que ramené à l’année et à la personne, on doit arriver à 1607 heures de travail par an et par employé. A ce propos, la Cour des Comptes a épinglé des collectivités territoriales et des établissements publics au motif qu’ils n’étaient pas forcément à ce résultat global et leur enjoint de se mettre en conformité. C’est peut-être un problème, cette vision globale d’un système, ramené à une moyenne mathématique, pour maintenir un indicateur à la bonne valeur. Mais c’est une autre histoire. Celle de la souffrance au travail que masque la froide réalité des chiffres.

Il existe un dispositif humainement très généreux, mais scientifiquement très dangereux : le don de jour de congés. Certaines entreprises et collectivités ont mis en place un système de don de jour non pris de manière à constituer une réserve pour des employés ou agents qui auraient à s’absenter pour veiller un parent ou enfant en longue maladie. Autrement dit, supposons qu’un salarié travaillant dans un bureau donne 3 jours de congés et qu’un salarié travaillant sur le terrain bénéficie de ces 3 jours. Pour le gestionnaire d’équipe de terrain, l’absence de l’agent, aussi régulière soit-elle, posera un problème d’organisation. Mais aux yeux de la loi (et de la Cour des Comptes), dans la mesure où on en sera à ce nombre magique de 1607 heures par semaine, tout ira bien. En fait, tout noble et éthique qu’il soit, ce système induit une confusion entre temps de présence au poste de travail et temps de travail effectif. Et cette confusion peut amener à des contresens, comme par exemple le fait d’exiger que les enseignants travaillent 35 heures par semaine. Ou bien créer des jobs inutiles ou des bullshit jobs qui n’apporteront rien que de la tristesse. Ou encore faire occuper des postes qui n’ont pour autre but que de donner une occupation…

Cette confusion peut engendrer une perversion (ou une pathologie) : être présent à son poste de travail, mais faire tout à fait autre chose, voire rien du tout. C’est une forme de présentéismeii. Au delà de tout cela, je pense qu’il est vraiment temps de s’interroger sur la durée du temps d’emploi. A en juger par la profusion de jobs inutiles, alors que d’autres corps de métiers ont besoin de personnel, ne serait-il pas important de convoquer des états généraux de l’emploi et peut-être de faire comme dans les pays scandinaves, si exemplaires qu’on copie leur système : réduire le temps légal du travail, pour plus d’efficacité mais aussi pour plus d’émancipation.

De manière similaire, quand on est en Loge, on peut être présent, et actif, autrement dit participer aux travaux. Ou bien, juste être en Loge et faire du présentéisme, ce qui est plus triste.

Gloire au travail ? Mon œil !

J’ai dit.

i Blague à assimiler.

iiLe vrai présentéisme consiste plutôt à venir à son poste alors qu’on est en arrêt maladie.

Franc-maçonnerie et management : ressources humaines

1

J’étais en Loge hier soir et avec un Frère, nous avons évoqué nos déboires respectifs avec nos SRH respectifs. Nous nous sommes aperçus, non sans tristesse, que derrière ces deux lettres se cachait une idée pas très belle. En fait, le syntagme « ressource humaine » a ceci de terrible qu’il réduit l’Homme à une ressource, comme le charbon, le pétrole, l’uranium ou l’eau. En fin de compte, l’utilisation de cette expression, ressource humaine, a un côté anti-éthique kantienne. Il faut savoir que Kant appelait à traiter l’Autre comme une fin et non un moyen. Or, considérer un humain comme une ressource, c’est vraiment le réduire à un moyen, voire au stade d’objet et donc anéantir sa subjectivité. Et pour l’altérité, n’en parlons pas !

D’ailleurs, je suis toujours navré quand je dois donner mon numéro de matricule. Je suis toujours tenté de citer Patrick Mac Gohan dans la série Le Prisonnier, et son célèbre « je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! ». Bon, je l’ai fait une fois, mais devant le regard médusé de la personne, je me suis senti bien seul…

Mon prof de sociologie aimait à dire qu’on était d’abord passé du « gouvernement des hommes à l’administration des choses, puis de l’administration des choses à la gestion de flux ». Je le croyais pessimiste, enfin, selon ses termes « optimiste bien informé », mais en fin de compte, je me rends compte qu’il avait bien raison. Il n’y a plus de « chef du personnel » mais une « direction des ressources humaines ». On passe ainsi d’une personne physique ayant une responsabilité de de commandement à une entité abstraite et désincarnée. Un peu gênant quand on travaille avec des êtres humains, non ?

Si on peut trouver méprisante l’expression « ressource humaine », que dire du comportement des personnes travaillant en ressources humaines ? En fait, j’ai (trop) souvent vu des « recruteurs » très prompts à ne surtout pas répondre aux candidatures. Ni oui, ni non, ni merde. Bon, prosaïquement, si le candidat doit fournir des justificatifs de candidature, comment fait-il ? Mais surtout,  comment doit-il interpréter cet assourdissant silence? Est-il si mauvais, qu’on ne lui fait même pas la grâce d’un non? Ou si banal qu’il en devient insignifiant, transparent et donc oubliable?

A ce propos, en voulant changer de poste, j’ai eu à vivre ces questions très désagréables. Néanmoins, j’ai réussi à décrocher une série d’entretiens qui s’étaient plutôt bien passés, sauf avec la personne des ressources humaines. Bon, ça arrive. Ce qui me laisse perplexe, c’est que c’est cette personne qui a eu le dernier mot. Autrement dit, sur un poste technique requérant des compétences spécifiques, c’est une personne non compétente sur le sujet qui a eu le dernier mot et qui m’a jugé inapte au poste. J’avoue être resté perplexe. Mais au moins, on a eu la décence de me dire qu’on ne voulait pas de moi.
Quelques mois après, j’ai tenté ma chance à un autre poste d’expertise technique. Les entretiens techniques se sont bien passés, la rencontre avec l’équipe aussi. Puis est venu l’entretien avec une personne du service des ressources humaines (oui, je me refuse à employer des sigles dans ma conversation). Un grand moment de neutralité émotionnelle. La personne m’a promis une réponse rapide. Je l’attends toujours. Depuis 18 mois.

Je ne crois pas utile de parler des consultants en recrutement, chasseurs de têtes et autres cabinets de recrutement, qui sont au final plus proches de maquignons, voire de marchands d’esclaves. Ma hernie ne me permet pas de me pencher sur leur cas. Et puis, je n’aime guère les négriers.
En attendant, ces braves gens ne devraient pas oublier que leur gagne-pain est justement constitué des travailleurs qu’ils échangent au mercato comme des marchandises ou des chevaux. J’aimerais voir leur tête quand ils seront eux-mêmes sur ce marché aux esclaves et qu’ils affronteront le même mépris qu’ils auront affiché envers leurs candidats.

Pour la gestion du quotidien, la « culture d’entreprise » a bien sûr, une grande importance, au même titre que les individus. La situation joue aussi un rôle, mais le situationnisme est une autre histoire. On a parfois de drôles de surprise. Ainsi, il y a quelques années, une de mes collègues, qui venait de perdre quelqu’un de sa famille, a demandé un congé de 3 jours au titre du deuil qu’elle vivait pour se rendre aux obsèques (à 900 km, dans un coin sans réelle desserte). Il lui a été répondu par la personne en charge de la gestion, je cite, « qu’elle exagérait un peu ». Ma collègue a dû batailler mais a pu finalement se rendre aux obsèques.

Dans nos Loges, nous recrutons aussi. Mais nous ne faisons pas appel à des consultants en ressources humaines ou de chasseurs de tête ou de tout autre marchand d’esclaves. Nous rencontrons le candidat, en dépêchant des enquêteurs qui produisent chacun un rapport et sur la base de ce rapport, nous votons le passage sous le bandeau du candidat. En cas de vote favorable, le candidat est reçu, un bandeau sur les yeux et doit répondre aux questions des membres de la Loge. C’est très impressionnant à vivre, mais c’est aussi un beau moment de rencontre. Avec les Frères, mais aussi avec soi-même.

Et à l’issue du vote, favorable ou non, nous avons l’élémentaire courtoisie d’en informer le candidat. L’initiation nous rappelle des devoirs éthiques fondamentaux, envers l’Autre, le Frère : bien le traiter, en tant que sujet humain, jamais en tant qu’objet ni moyen mais toujours en tant que fin.

Ce sont peut-être ces vertus qui manquent au monde profane et dont l’absence le rend chaque jour plus triste et plus désagréable : la courtoisie, l’altérité et la fraternité.

Bonjour chez vous !

J’ai dit.

Ciel, attention danger !

1

J’étais en Loge hier soir, non pas dans la grande métropole où je réside mais dans ma résidence d’exil quelque part dans la Diagonale du Vide. En rentrant à pied, j’ai pu profiter d’un ciel magnifique, éclairé par l’obscure clarté lunaire (ce qui est bien pratique quand on a oublié sa lampe frontale). J’en ai profité pour contempler le ciel, cette magnifique voûte étoilée que la pollution lumineuse urbaine m’empêche d’admirer.
J’avais eu il y a quelques années une émotion assez forte, à l’occasion d’un séjour en Bretagne, en contemplant le ciel, sans lumière artificielle, qui m’a inspiré une planche pour ma Loge sur ce symbole de Voûte Etoilée, que je concluais sur ma recherche personnelle : le réenchantement du monde.

En fait, quand j’étais gamin, comme tous les enfants de mon âge, j’ai été biberonné à Albator, Goldorak, Cobra, Capitaine Flam, Star Wars, Dune, mais aussi à Tintin, Valérian et Khena et le Scrameustache. J’ai vécu en direct certains grands épisodes de la conquête spatiale, comme le voyage de Patrick Haigneret mais aussi cette catastrophe qu’a été le vol de Challenger en 1986. Nous sommes toute une génération à avoir rêvé de marcher sur la Lune, d’explorer les étoiles ou de conquérir Mars et Vénus. Personnellement, je suis devenu un geek, et pire, Franc-maçon, ce qui est au geek ce que Salamèche est à Reptincelle : une évolution logique et naturelle.

Ce qui me gêne désormais, c’est que l’histoire de cette grande conquête, synonyme de rêve pour plusieurs générations est désormais devenue bien prosaïque. Les recherches de profit sont devenus prédominantes. Au point que le physicien Feynmann a lancé un appel aux gouvernants, leur demandant de ne pas laisser les intérêts économiques primer sur le reste. Ce qui était une exploration est désormais une exploitation. L’époque des pionniers, des capsules Gemini, missions Apollo et autres Soyouz est désormais révolue, au profit des satellites de communication, météo, ou autres, que l’on peut voir se déplacer la nuit dans un beau ciel d’été.

Actuellement, des consortiums industriels lancent des projets tels que Mars 1 et son aller simple pour Mars en vue de son exploitation. De tels projets ont-ils encore un sens maintenant?

On peut toutefois relever derrière cette course aux étoiles que l’homme se destine à s’élever pour échapper à sa condition de simple mortel lié au sol par la gravitation. Certains rêvent de civilisation stellaire, voire de dompter les étoiles que ce soit dans la fiction (je pense aux auteurs classiques de SF Van Vogt, Arthur C. Clarke, Dan Simmons, Jacques Sternberg, Bernard Werber…) comme dans la réalité (l’astronome Nikolaï Kardashev et sa célèbre échelle de civilisation en 3 degrés, Carl Sagan…).

A l’heure à laquelle j’écris ces lignes, un danger guette notre voûte étoilée. J’ai appris en effet que les sinistres clowns de la société Space X (vous savez, les comiques qui mettent des voitures électrique en orbite) avaient lancé un programme de couverture satellite du globei, dans le but d’offrir une meilleure connexion aux réseaux divers. Si je puis me réjouir en tant que Franc-maçon que l’on puisse créer davantage de ponts entre les hommes et que chacun puisse avoir accès aux services divers qu’offre le Net tels que la culture, l’enseignement, les services publics mais aussi le divertissement et le commerce en ligne, je m’inquiète de la pollution du ciel. La proche atmosphère est déjà un sacré dépotoir avec les carcasses d’engins divers ou les restes de satellites, est-il utile d’en rajouter davantage ? Surtout pour la finalité : permettre aux géants du Net d’accroître leur poids et aux plates-formes de vidéo à la demande d’encombrer encore plus la bande passante mondialeii. Ainsi, tout le monde aurait plus facilement accès aux prêches des créationnistes, des platistes, et autres gourous religieux. Ca manquait. Tellement.

Mais le problème est un peu différent : déployer des dizaines de satellites n’est pas sans effet, loin de là. La communauté des astronomes et astrophysiciens s’insurge contre ce projet, qui aurait pour effet à court et moyen terme de les empêcher tout simplement de travailler. En fait, la circulation des satellites rendrait très difficile l’observation et la photographie du ciel.

Nous vivons dans un tel paradigme de profit, à nous contempler le nombril que nous en oublions de contempler la voûte étoilée. Pire, nous cherchons à faire du ciel un vecteur de profit, après avoir exploité et ravagé la Terre. Comme toujours, le capitalisme à l’état pur : s’approprier le bien commun pour en faire une rente et du profit pour une poignée de nouveaux riches.

Si notre ciel devient constellé de spoutniks destinés à améliorer la couverture de Netflix, à quoi rêverons-nous désormais en regardant le ciel ?

J’ai dit.

iiIl est à noter que les flux vidéo de Netflix et Youtube représenteraient près de 30 % du poids de données du transit mondial.

Du blackface

1

J’étais en Loge hier soir, de plus en plus dépassé par le degré de bêtise de mes contemporains. Je repensais à une polémique comme on en trouve sur les réseaux sociaux : des employés d’une marque de textile ont fait une soirée chez eux au cours de laquelle ils auraient fait un « blackface », ce qui a provoqué l’indignation d’un certain nombre de personnes, qui ont appelé au boycott de la marque et exigé des sanctions contre les employés (qui ne faisaient qu’une soirée privée, hors de tout cadre professionnel).

Premier problème posé : le danger de publier tout et n’importe quoi sur les réseaux sociaux, et donc la nécessité de préserver le secret de la vie privée face à la tentation de la transparence, ne fût-ce que pour dire des conneries, qui ont parfois un effet cathartique. On comprendra ici l’importance du secret des Loges : tout n’a pas à être révélé en place publique ! Et si on relisait Ghershom Sholem et ses travaux sur la théâtralité et la nécessité de la coulisse ? La question que les magistrats devront se poser : un employeur peut-il sanctionner un employé pour son comportement en privé, hors cadre professionnel ? Question très grave, à mon avis.

Au-delà de ce problème de transparence, j’aimerais réfléchir sur le problème du blackface, qui me plonge dans un profond désarroi. Le blackface est initialement une pratique théâtrale d’origine américaine, issue d’un genre nommé le minstrel show, qui consiste, pour un occidental, à se grimer en stéréotype africain et à en reproduire les clichés pour amuser le public. En un sens, Tintin au Congo pourrait être interprété comme un dérivé de minstrel show… De pratique théâtrale, le blackface est devenu au début des années 2010, visiblement, un objet très polémique. Ainsi, en 2019, à l’occasion d’une représentation de la tragédie grecque d’Eschyle les Suppliantes, certaines associations antiracistes se sont émues du fait que les comédiens jouant les Danaïdes (d’origine africaine pour ceux qui ne connaîtraient pas leurs classiques) portaient des masques noirs ou du maquillage sombre. Les antiracistes y voyaient un acte raciste… Encore une polémique inutile, mais qui donne de l’importance à des gens ayant des motifs discutables.

Bon, que dire de Coluche et de son Schmilblik ou des Inconnus qui se sont grimés en femmes guadeloupéennes pour le célèbre sketch sur l’hôpital ? Acte raciste ou fiction humoristique et satirique ? J’ai des amis fans des années 70 et férus de disco. Quand ils organisent des soirées disco avec déguisements, est-ce une simple soirée déguisée entre amisi aimant une certaine culture populaire ou bien est-ce un acte raciste ? Et la fête de Saint-Nicolas dans les contrées belges et néerlandaises, où défile le personnage de Zwarte Piet, maure ou fumiste selon les versions, blackface ou pas blackface ?

Pour en revenir à l’antiracisme dévoyé, je crains que ça ne cache des motifs beaucoup plus noirs (sans mauvais jeu de mots) tels que l’appropriation culturelle. Autrement dit, la communauté « noire » (je déteste ce mot) interdirait aux autres de s’approprier ce qu’ils revendiquent comme « leur » culture. Si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout, il faudrait interdire à Eric Clapton de reprendre les titres de Robert Johnson, interdire à Raphaël Imbert ou Sylvain Beuf de se produire, ou interdire à Orel-San de faire du rap. Idiot, n’est-ce pas ? Pourtant, c’est ce que les occidentaux ont fait au début du XXe siècle. Il était en effet interdit aux afro-américains de jouer de la musique européenne. Les afro-américains ont donc réinventé l’improvisation à partir des thèmes classiquesiien apportant leurs propres traditions. C’est ainsi que serait né le jazz.

On pourrait comprendre qu’il y ait un retour de bâton, avec cette appropriation culturelle, ou cette lutte contre le phénomène du blackface. Toutefois, si je m’en réfère à l’éthique minimaliste de Ruwen Ogien, le blackface ne portant pas à proprement parler préjudice mais seulement offense ne pourrait être blâmable. Ainsi, j’ai du mal à comprendre qu’on puisse vilipender une personne déguisée en Zwarte Piet pour la célébration de Saint-Nicolas. Je trouve inacceptable d’empêcher une représentation théâtrale au motif que les comédiens sont maquillés d’une manière déplaisant à telle organisation antiraciste ou telle association indigéniste. Le racisme existe, sans nul doute. Les discriminations aussi, qu’elles soient positives ou non. Néanmoins, les réactions excessives des mouvements antiracistes ne risquent-elles pas de les faire passer pour des clowns ? Il est peut-être plus important de veiller au respect des droits élémentaires que de s’indigner de soirées privées. Comme par exemple de la discrimination à l’embauche dans les entreprises du CAC 40… Bon, il est plus facile de s’attaquer à une compagnie théâtrale qu’à un grand groupe, je le concède volontiers.

Sinon, j’ai une idée pour ceux que le blackface indigne : retourner l’arme de leurs adversaires contre eux-mêmes. En faisant des whiteface et en se moquant des mâles blancs dominants ! Non seulement, ils n’en seraient plus victimes, mais en plus, ils se feraient reconnaître comme égaux.
A moins qu’ils n’aient envie de se complaire dans le rôle (psychologiquement très valorisant) de la victime, ce qui leur permettra en plus de justifier des actions violentes, au nom de la légitime défense de leurs particularités.

En tant que Franc-maçon, l’indigénisme m’agace. Vraiment. La victimisation aussi, d’ailleurs, dans le sens où elle sert de support à certaines exactions sous couvert de légitime défense. En général, les organisations les plus brutales justifient leur violence par la défense. Ca me rappelle une sinistre anecdote datant de 1993 : un homme est mort lors d’un interrogatoire. Menotté, il aurait étémenaçant envers les policiers qui, pour se défendre légitimement, l’ont malmené jusqu’à la mort…

On pourra me taxer de racisme. On aurait tort : je ne suis pas raciste mais misanthrope. D’ailleurs, contrairement à d’autres racistes connus, je n’ai pas d’amis noirs. Ni d’amis blancs, d’ailleurs. Il faut dire que je demande rarement sa couleur de peau à quelqu’un avec qui je sympathise…

J’ai dit.

iPour la blague, quand on m’invite en soirée disco, j’arrive en glam rockeur, c’est le genre que je préfère.

iiA ce propos, je vous suggère l’excellent film Green Book, récompensé aux Golden Globes, qui raconte l’histoire (vraie) d’un musicien de jazz dans l’Amérique des années 50. Edifiant.

De la dictature de la sensibilité

0

J’étais en Loge hier soir, à l’occasion de la commémoration des attentats de janvier 2015. J’ai eu l’occasion d’entendre différentes voix parler de liberté d’expression, de liberté de caricaturer, etc.

La situation est plutôt inquiétante: le moindre dessin de presse est prétexte à un déferlement de haine, au nom du « respect de la sensibilité ». L’un des invités a par ailleurs expliqué que notre société avait glissé de « l’individu de la raison » à « l’individu du ressenti ». A ce titre, la sociologue Djemila Benal avait évoqué un « sujet narcissique dépolitisé », un individu estimant n’avoir que des droits, pas de devoirs. Le fait est que si quelqu’un publie ou transfère quelque chose sur les réseaux sociaux, il subira invariablement un déchaînement de haine, des menaces de viol (surtout pour les femmes) voire de mort. Ce qui en dit long sur l’esprit des gens qui commentent… Régulièrement, Charlie Hebdo publie les lettres de menace que reçoit la rédaction. Sur le fond, il me paraît inadmissible de menacer de mort une rédaction pour une une de presse. Et sur la forme, la qualité du français heurte ma sensibilité de bourgeois instruit et éduqué. Comment en est-on arrivé à un tel niveau d’expression écrite ? Qu’a fait l’Education Nationale ?

Si j’étais de mauvaise foi, je dirais que les cadres de l’Education Nationale ont laissé s’installer un certain laxisme pour évité d’être taxé de racisme, donnant à une génération le sentiment d’impunité et le sentiment de toute puissance qui va avec. Il est probable que les émetteurs des lettres de menace soient les héritiers directs des petites frappes de collège, ceux qu’on ne sanctionnait pas pour ne pas les stigmatiser davantage, puisqu’ils étaient des pauvres victimes de la sociétéi.

Le problème qui se pose actuellement, c’est l’absence de cadre sur les réseaux sociaux passés et à venir. Le même problème se posait voici quelques années sur les forums d’expression, où les messages tendaient invariablement vers l’exclusion, le ressentiment et la haine. Le législateur a imposé un cadre juridique pour les forums d’expression. Malheureusement, ce cadre n’existe pas pour les réseaux sociaux, qui sont souvent délocalisés hors du cadre du droit français. Ainsi, sous couvert de liberté d’expression, on laisse publier de véritables appels à la haine, à la torture ou au meurtre, parfois pour rien. Peut-être que la solution consisterait à soumettre les réseaux sociaux (organismes privés propriétés d’entreprises étrangères soumises aux lois de leur pays, rappelons-le) aux même règles que la presse, qui, elle, bénéficie des libertés et responsabilités garanties par la loi.

L’écrivain Umberto Eco s’alarmait du mauvais usage de l’Internet, où les propos d’un pilier de café du commerce ont autant de poids et de portée (voire plus) que ceux d’un Prix Nobel.
Comme le flux de données s’auto-entretient, la seule manière de se distinguer consiste à faire du buzz en étant le plus outrancier possible. Autrement dit, en adaptant l’adage attribué à Goebbels, « plus le mensonge est gros, plus il passe » en « plus c’est gros, plus ça passe », à écrire les plus grosses énormités possibles pour entretenir une notoriété somme toute très volatile.

C’est pour ça que j’apprécie particulièrement le secret des Loges. Au moins, nous pouvons dire ce que nous voulons, dans le respect des règles les plus élémentaires, en principe sans jugement, et sans risque de menace des pires sévices. La liberté ne peut avoir de sens que s’il existe une vie privée, hors surveillance et hors transparence. De facto, ceux qui prônent la « société de la transparence » sont de dignes porteurs d’un projet despotique, en imposant une norme et en restreignant l’expression de la liberté, mais en ne sanctionnant pas les dérives de la liberté d’expression, au nom de la « sensibilité ».

A ce stade, je crois important de rappeler les travaux du philosophe Ruwen Ogien : s’il n’y a pas de préjudice (autrement dit, un dommage constaté, quantifié et codifié), il n’y a pas lieu de s’indigner, sachant que l’offense n’est pas un préjudice. Malheureusement, les pauvres petits sensibles (les mêmes qui menacent tout autre qu’eux des pires sévices au nom de cette sensibilité) ne l’entendent pas comme ça et confondent offense et préjudice.

Constat pessimiste ? A l’heure à laquelle j’écris ces lignes, une lycéenneii est menacée des pires sévices, voire de mort par une meute anonyme composée en grande partie de mâles débiles, dont la « sensibilité » aurait été heurtée par les propos de la jeune fille. Son crime face à ce tribunal improvisé ? Avoir publié un coup de gueule vidéo suite à une tentative de drague très lourde et tenu des propos ayant heurté la « sensibilité » d’une certaine communauté.

Sommes-nous donc en train de devenir des petites choses fragiles, sensibles, diaphanes et délicates, incapables de tolérer la moindre critique ou la moindre idée n’allant pas dans notre sens ?
Outre le fait que les menaces, insultes etc. sont des délits, la réaction de ces braves gens tend à donner raison à la demoiselle sur le fond, car «seule la vérité blesse ».

Plus sérieusement, en France, on a (encore) une certaine liberté d’expression et le droit de critiquer toute religion. Car le délit de blasphème n’existe tout simplement pas. Laisser une communauté religieuse, quelle qu’elle soit, dicter sa loi serait alors un véritable recul.

J’irai plus loin en disant qu’on peut critiquer n’importe quelle religion ou idéologie érigée en religion (j’y inclus l’économie néo-libérale et le développement durable, que j’estime être des religions de substitution basées sur des croyances et non des fait étayés), qui veut imposer sa croyance aveugle en norme comportementale. Mieux, pour nous Franc-maçons qui nous targuons d’être les héritiers des Lumières, c’est même un devoir !

A ce propos, je me réjouis que des Obédiences aient pris publiquement la défense de la jeune internaute.

J’ai dit.

iJe vous invite à lire cette analyse très pertinente sur le site de l’écrivain L’Odieux Connard : https://unodieuxconnard.com/2020/01/23/le-bon-gros-raciste/ . C’est très bien écrit, très drôle et, surtout, très juste.

iiVoir à ce propos: https://www.gadlu.info/affaire-mila-communique-de-la-glmf.html

Lettre d’excuses aux générations futures

0

J’étais en Loge un soir, et j’ai appris la future naissance d’un enfant d’un Frère de la Loge. Chose amusante, j’ai appris dans le même temps la grossesse d’une membre de ma famille. J’ai alors pensé au futur, ce qui m’a désolé pour les enfants à venir ! Au point que j’ai envie de demander pardon à tous ces enfants à naître pour le bordel infâme que nous allons laisser comme héritage.

Déjà, pardon pour la dernière trilogie Star Wars, dont la genèse résume bien l’état d’esprit de notre époque : le fric facile et durable sous forme de rente.

Plus sérieusement, nous avons commis deux erreurs fondamentales, qui sont à l’origine des crises que vous allez sûrement connaître, et qui ne seront que des reproductions de ce que nous avons vécu.

En premier lieu, pardon pour le libéralisme dévoyé, le fameux « Moi et mon droit », qui fait que chacun s’est cru être quelqu’un, au point de penser que son individualité et sa subjectivité prévalaient sur le reste du groupe, exacerbant ainsi le narcissisme des petites différences et la violence associéei.

Pardon pour donc cet état d’esprit qui nous a fait oublier le civisme nécessaire à la vie en société et ainsi créer les enceintes connectées que tous utilisent pour prendre le contrôle de l’espace public.
Pardon aussi pour les gens de la télé-réalité, incarnations caricaturales de cet individualisme exacerbé jusqu’à la bêtise et qui n’ont de valeurs à montrer que le pognon de leurs annonceurs dont ils font l’indécent étalage sur les réseaux sociaux.

Pardon pour les GAFAM, Bayer, Monsanto et toutes ces entreprises devenus plus puissantes que des Etats. Pardon pour la soumission des Etats à ces multinationales de malheur, ces groupes infâmes et ces familles, ces fameux 1 % qui font réellement la politique en installant leurs pions. Pardon de les avoir laissés nous asservir en nous offrant mille merveilles comme les smartphones qui ont fait de nous tous des crétins digitaux et paresseux, incapables de comprendre jusqu’à leur propre langue. Mais aussi, honte à ceux qui s’extasiaient des compétences de gamins illettrés, vos parents, capables d’utiliser une application sans avoir été réellement instruits. Nous avons laissé s’installer l’ignorance et la barbarie en douceur. Pire, nous l’avons encouragée : « ils ne savent peut-être pas lire ou écrire mais ils savent faire tant d’autres choses » avait dit une personne politique que le monde a oubliée…

Nous avons laissé nos dirigeants bouffis de conflits d’intérêts piller le patrimoine national et les équipements stratégiques pour les offrir aux multinationales, nous privant ainsi de ce qui nous appartient, comme les autoroutes, les barrages ou les aéroports.
Nous avons aussi renoncé à notre souveraineté en laissant ces dirigeants signer les traités de libre-échange autorisant l’institution de « tribunaux d’arbitrage », ces comités non tenus par des juges, à qui les Etats ont donné compétence pour les sanctionner en cas de manquement au droit des multinationales à s’enrichir au détriment des peuples. De tout cela, je vous demande pardon.

Je vous demande aussi pardon pour avoir laissé les lobbies de l’agriculture, de la chimie et de l’agro-alimentaire prendre le contrôle de la Commission Européenne, ce qui leur a permis d’imposer leurs règles dans nos droits, notamment sur les engrais chimiques, les pesticides aux effets toxiques sur la santé (le genre de choses qui en fait naître certains d’entre vous sans bras ni jambes). Nous avons laissé d’autres multinationales réguler le vivant en interdisant l’utilisation de graines autres que leurs produits, déséquilibrant de ce fait les fragiles équilibres existants.
Nous n’avons pas su empêcher la destruction du sol en en détruisant la biodiversité par l’usage immodéré des pesticides, provoquant la raréfaction des ressources alimentaires. Certains avaient pourtant tenté de s’y opposer, mais les machines administratives les en ont empêchés… Pardon aussi pour les déchets, le continent de plastique, Tchernobyl, Fukushima, l’amiante, le béton au titane et toute cette pollution industrielle.

Pardon d’avoir laissé s’imposer l’idéologie des plus puissants au détriment de la vérité. Pardon aussi pour la directive sur le secret des affaires, qui va interdire à la presse d’enquêter pour l’intérêt général, mettant à mal l’idéal de démocratie. En résumé, pardon d’avoir fait privilégier les profits au détriment de la vie.

En deuxième lieu, pardon d’avoir oublié cet enseignement fondamental de Denis Diderot, « une hypothèse n’est pas un fait ». Nous avons cru en une croissance infinie dans un monde aux ressources limitées. Comme nos gestionnaires avaient oublié les fondamentaux de la physique, ils en sont arrivés à croire en l’infinité et en l’abondance des ressources, pour générer leurs profits. Pardon d’avoir cru que le profit des plus riches élèverait les plus humbles en appliquant des inepties telles que « la Main invisible du Marché » ou le ruissellement. Quelle ineptie, comme si un système se remettait spontanément en ordre. On n’a encore jamais vu de l’encre diluée revenir spontanément à sa position initialeii ! Alors pourquoi les richesses auraient-elles été spontanément partagées et réparties ? Le problème est que la seule manière équitable de redistribuer les richesses était de maintenir un vrai service public avec une politique de régulation de l’économie. Malheureusement, la redistribution et la régulation étant des hérésies pour ces gens, croyant au néolibéralisme, ils ont opté pour une autre voie, créant de fait une société à deux vitesses, rendant obsolète à votre époque notre fière devise « Liberté-Egalité-Fraternité ».

De manière plus générale, je vous demande aussi pardon d’avoir confondu connaissance et croyance. Pardon pour les guerres de religion qui n’ont jamais vraiment fini et qui prennent différents visages (récits religieux, idoles du sport ou de la téléréalité, théories diverses, écologie et économie), malgré les lois de laïcité, celles que mes contemporains écornent davantage chaque jour.

A mon époque, 20 ans après les écrivains, scientifiques et artistes, ce sont les jeunes qui ont lancé l’alerte, avec leur figure de leader, la jeune Greta Thurnberg, conspuée et moquée parce que c’était une adolescente qui n’allait plus à l’école. Personne n’a voulu la prendre au sérieux, ni sur la forme, ni sur le fond, pourtant alimenté par les études du GIEC. Et évidemment, tant qu’on glosait sur l’hypothèse du bouleversement climatique, rien n’a a été fait pour protéger notre environnement proche, entraînant la pollution des réserves d’eau, l’extinction des espèces, la pollution de l’atmosphère et l’exposition à différentes cochonneries, le tout au nom d’intérêts économiques privés.

En fait, nous n’avions pas compris qu’une nouvelle forme de destructivité était apparue : l’homme-projetiii. L’homme-projet est une possibilité pour le sujet, qui se projette dans le futur et devient ainsi esclave de cette projection future, se privant de sa subjectivité présente. Nous avions tous été conditionnés à parler en terme de projet, alimentés que nous étions par les rêves que nous inculquait l’industrie. Notre imaginaire était orienté vers la vision américaine de la famille moderne, qui devait devenir notre projet. On n’avait plus d’avenir, mais des projets de vie. On ne rédigeait pas de mémoire d’études, mais des projets. On n’apprenait plus les métiers de l’ingénierie, on écoutait des conférences sur de la gestion de projet. A force de nous projeter, nous ne pouvions (ou plutôt, nous ne voulions plus) voir notre présent. Nous ne pensions qu’au futur que nous imaginions, forcément rose, au point d’en perdre contact avec le réeliv. Nous avons fait ce que les hommes font de mieux : détourner les yeux et fuir nos responsabilités.

Nous étions emplis de ressentiment envers nos élites et au moindre scrutin, nous en profitions pour exprimer notre haine, entretenue par des médias aux ordres, ou alimentée par des agitateurs divers (agents étrangers, mafias, multinationales etc.). C’est ainsi que nous les avons dégagées et élu des gens comme Donald Trump, Jaïr Bolsonaro, Victor Orban et tous ces gens d’extrême-droite ou d’extrême-centre, dont les politiques n’ont fait qu’aggraver une situation déjà préoccupante.

Dans le même ordre d’idées, pardon pour Emmanuel Macron et ses acolytes (et surtout leur œuvre de destruction du modèle social français), installés par un storytelling efficace et des médias aux ordres. Mais surtout, pardon pour ceux qui auront suivi, amenés par un peuple en colère et dont le vote aura la dernière forme civilisée d’expression.

Pardon pour tout ce matérialisme stupide. Pardon d’avoir laissé l’équerre l’emporter ainsi sur le compas, engendrant toute cette haine.

Nous, Francs-maçons, avons été aveugles. Nous nous sommes retirés de la politique en tant qu’institution. Nous n’avons pas forcément tiré le signal d’alarme au bon moment, estimant que nous n’avions pas réellement de rôle à jouer dans la politique. C’est un point de vue. Certains se sont engagés, mais au final, l’ensemble de nos actions n’aura pas empêché le monde de s’effondrer. Nous avons été incapables de lutter contre nos Mauvais Compagnons, et à plus forte raison contre ceux aux commandes. Nous avons renoncé à lutter pour défendre nos valeurs, nous avons baissé les bras, en préférant parler de Rite que de vivre le Rite. A votre époque et par notre faute, la belle devise républicaine sera sans doute devenue un mensonge pathétique.

En trahissant nos valeurs, nous aurons fait preuve d’une légèreté blâmable, dont nous devrons rendre compte devant le tribunal de l’Histoire. Pardon de ne pas avoir pu vous protéger à temps.

Pour la petite Manon, le petit Zacharie, les petits Eliott et Noam, le petit Henri, la petite Marie, la petite Ellya, les petites Haru et Rin et tant d’autres…

J’ai dit.

iVoir à ce propos toute l’oeuvre de René Girard

iiEn physique statistique, ce serait possible : une possibilité sur 5010E22,

iiiVoir à ce propos Psychopolitique de Byun Chul-Han, Circe 2017

ivVoir à ce propos l’oeuvre du philosophe Clément Rosset. On peut aussi se référer au recueil d’entretiens de Clément Rosset avec le journaliste Alexandre Lacroix : « La joie est plus profonde que la tristesse »., Philo Editions 2019

Du danger du binaire

0

J’étais en Loge hier soir, au prix de gros efforts. Plus de transports, les rares engins en fonctionnement étant saturés, sans compter un important dispositif policier suite à une manifestation spontanée consécutive à une arrestation de militants. Bref, la routine depuis un moment. Les extra-terrestres en moins, on se croirait dans la Trilogie Nikopol ou la Tétralogie du Monstre d’Enki Bilal. Evidemment, je pourrai me déplacer en VTC, mais au bout d’un moment, ça chiffrerait vite. Et le vélo, pas envisageable. Trop de monde sur les routes, trop d’automobilistes excités par la frustration presque sexuelle de ne pas pouvoir avanceri, donc trop dangereux. Il me reste donc mes jambes et mes pieds, qui commencent à ressembler un lustre de Murano tellement j’y ai d’ampoules. Impossible aussi de retrouver ma compagne, puisque nous n’avons pas de trains sur notre ligne. La joie, en somme. Comme tout le monde, je suis physiquement et mentalement épuisé par cette grève, qui n’a plus aucun sens tant les voix sont discordantes. Entre les personnels hospitaliers qui demandent des moyens pour faire correctement leur travail de soin, les enseignants qui demandent sensiblement la même chose, le personnel de Radio France en grève contre un plan d’économies inepte et absurde et bien évidemment les cheminots en lutte pour protéger leur régime spécial.

Avant d’aller plus loin, je vous propose une petite méditation maçonnique sur le chiffre 2. Notre F :. Jacques Fontaine a écrit ici (https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2019/08/26/la-voie-maconnique-mefie-toi-du-2-meurtrier/) il y a peu une chronique sur le 2 destructeur, à laquelle je vais apporter ma pierre. Le 2 est le chiffre de l’opposition, de l’affrontement. Il est aussi celui de la binarité : lumière-ténèbres, bien-mal, intelligence-bêtise, Batman-Joker, Marvel-DC, Stark-Lannister etc. On retrouve ici la vision manichéenne : Bien-Mal. Il reste bien sûr à définir qui est le Bien, qui est le Mal. La tâche est ardue, car dépendante du point de vue du narrateur du storytelling. En fait, comme disait Desproges, « l’ennemi est bête, il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui ! ».

C’est avec la binarité qu’Aristote a construit le principe du tiers-exclu : si un énoncé A est vrai, son énoncé contraire est faux. Ce principe a été dévoyé en « si quelqu’un pense le contraire ce que je pense, ce quelqu’un est contre moi, donc c’est un ennemi » et est, d’après les travaux d’un génie du XXe siècle, le Comte Alfred Korzybsky, la base des conflits en Europeii. La binarité nous amène donc à penser de manière souvent simpliste : je dis quelque chose, j’ai raison de le dire et ceux qui pensent autrement sont contre moi et donc des ennemis. Caricatural ? J’ai surpris une discussion entre une usagère des transports en colère et un syndicaliste. L’usagère en avait assez de subir des heures de transport avec les difficultés associées pour aller travailler et qu’elle voulait que cette grève cesse. Le syndicaliste lui a répondu (assez agressivement d’ailleurs) que si elle était contre la grève, c’était qu’elle approuvait la politique du gouvernement…

Autrement dit, les grévistes ne laissent pas d’alternative : on est soit avec eux, soit contre eux (et donc des social-traîtres ou des suppôts du gouvernement). Toujours ce fameux 2 de l’opposition.

Je me rends compte à quel point on a perdu le sens de la nuance. Tout désormais n’est que radicalité. La radicalité est une position facile à tenir et à assumer. Mais pour ma part, je l’assimile à de la paresse intellectuelle, voire de la lâcheté. Entendre et accueillir la vision de l’autre pour mieux la comprendre (et parfois la combattre) requiert un certain courage, celui de l’effort ou du travail. Un courage que n’ont pas les radicaux, qui se contentent du prêt-à-penser émis par leurs leaders ou leurs conseillers. Ils préfèrent ainsi imposer la vision venue d’en haut par la violence.

Quelle solution, alors, pourront me demander certains. La solution, du point de vue maçonnique, est dans le ternaire : le tiers encadrant qui contient et rassemble le binaire. C’est d’ailleurs le devoir du Vénérable Maître, que d’être capable de concilier les oppositions « nécessaires et fécondes ». Par ailleurs, nous ne pouvons accepter pour vraies que des idées que nous avons éprouvées, pas des idées imposées par d’autres. Cela s’appelle le discernement ou encore l’esprit critique. Visiblement, ceux qui en sont encore à « si tu ne penses pas comme nous, c’est que tu es du côté de l’ennemi » en manquent cruellement…

Dans tout système démocratique, le conflit et le désaccord sont inévitables. On peut (et c’est heureux) ne pas être d’accord. C’est d’ailleurs à cela que servent les instances démocratiques : désamorcer le conflit en jouant le rôle de tiers-médian (on remarquera la racine commune : trois-tiers-ternaire).

On peut aussi partager un point de vue de fond et ne pas être d’accord sur la manière de l’exprimer. Il faut juste garder à l’esprit que ce n’est pas parce que l’autre pense différemment de moi que j’ai tort ou raison, et réciproquement. Le philosophe Gaston Bachelard, inspiré par la Sémantique Générale avait d’ailleurs écrit : « le monde où l’on pense n’est pas le monde où l’on vitiii ». Et dans ce monde où nous vivons, nous sommes plus que deux.

J’ai dit.

iVoir mon billet sur la violence routière: https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2019/06/20/refoulement-pulsionnel-et-violence-routiere/

iiVoir mon billet sur la carte et le territoire: https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2018/12/10/carte-et-territoire/

iii Gaston Bachelard, la Philosophie du non, PUF

De l’art du dessin de presse

J’étais en Loge il y a peu, et quelques 5 ans après les attentats de Charlie Hebdo, j’ai repensé à un art devenu dangereux : le dessin de presse. Je ne me livre pas à cet exercice, à mon grand regret, mes capacités en dessin étant inexistantes. En fait, ce qui m’a fait réfléchir, outre l’annonce du retrait des (excellents) dessins de presse du New York Times, c’est l’annonce aux Pays-bas d’un potentiel concours de caricatures de Mahomet organisé par le leader d’extrême-droite néerlandais Geert Wilders. Un homme dont le souhait politique est de mettre le Coran au même niveau de dangerosité que Mein Kampf… Les Pays-bas ne sont pas la France, et leur histoire n’est pas la nôtre. Les néerlandais ont connu leurs vagues de terrorisme islamiste eux aussi, avec l’assassinat du cinéaste et polémiste Théo van Gogh en 2004. Dans le même temps, un courant anti-immigration et anti-musulman s’est instillé dans les esprits, initié non seulement par les attentats du World Trade Center en 2001 mais aussi par la « doctrine Fortuijn », du nom du politicien nationaliste Pym Fortuijn, lui-même assassiné en 2002 par un militant d’extrême-gauche.

Les Pays-bas sont un royaume et une monarchie constitutionnelle depuis 1815. Néanmoins, il subsiste un esprit de libre-pensée et une tradition de liberté d’expression depuis le XVIIIe siècle, tradition qui permet aux populistes et nationalistes contemporains de s’exprimer tranquillement. D’ailleurs, dans la France de l’Ancien Régime (sous Louis XV et Louis XVI), les philosophes catalogués comme libertins ou qui dérangeaient l’ordre établi publiaient à Amsterdam. Un exemple célèbre: L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (j’y rajoute notre Frère le Baron d’Holbach) y fut publiée pour échapper à la censure royale.
De manière plus générale, les pays du nord de l’Europe ont une tradition de liberté d’expression bien plus ancienne qu’en Francei et les caricatures ou dessins de presse y sont généralement bien accueillis. A ce propos, les danois n’ont pas compris les vagues de violence suite aux publication des caricatures dans le journal danois Jyllands Posten (reprises et complétées par Charlie Hebdo).

A ce titre, ce qui se passe hors de nos frontières ne devrait pas nous indigner. Certes, nous y accédons par les réseaux sociaux, la presse en ligne etc. Mais au fond, dans quelle mesure cela peut-il porter préjudice à qui que ce soit ?

A ce stade, il me paraît essentiel de rappeler quelques principes de l’éthique minimalisteii développée par Ruwen Ogien.

En premier lieu, toute relation entre adultes consentants n’est jamais immorale.
En deuxième lieu, l’offense, à savoir tout ce qui peut choquer, n’est pas immorale non plus. Ruwen Ogien lui-même revendiquait «la liberté d’offenser ».

En dernier lieu, est immoral au sens de Ruwen Ogien tout ce qui cause un préjudice, à savoir tout type de dommage concret à une ou plusieurs personnes.

Un dessin de presse n’est ni plus ni moins qu’un dessin, une caricature ou une satire, qui a pour but de mettre en valeur un point particulier ou gênant dans notre société, en appelant généralement le rire ou tout autre affect capable de nous faire réfléchir. Molière faisait la même chose, avec ce principe : « le ridicule tue » dans l’espoir d’améliorer les hommes. Relisons l’Avare, le Malade imaginaire, le Bourgeois Gentilhomme ou Tartuffe, décidément très actuels. Les humoristes conspués par le pouvoir (petite pensée pour Didier Porte et Stéphane Guillon) font également de même : nous faire rire et réfléchir pour prendre conscience de ce qui ne va pas. Une satire, un dessin, une chronique humoristique ou un billet de blog peuvent, doivent déranger ou offenser, c’est très bien ainsi, tant que l’offense ne porte pas préjudice.

Evidemment, si un dessin de presse ou un texte peut porter un préjudice, le préjudice doit être reconnu et sanctionné s’il y a lieu par la juridiction compétente, mais certainement pas par la foule déchaînée. Encore moins par un quelconque démagogue (homme politique, leader religieux etc.) hors de nos frontières. Ceux que les caricatures offensent n’ont qu’à pas acheter le média de support de l’objet de leur offense.

En fait, j’ai l’impression que nous avons laissé s’établir une forme de politiquement correct un peu partout, au point qu’il devient impossible de se moquer par exemple des religions et comportements religieux ou plus généralement, de faire un dessin de presse sans déchaîner des vagues de haine ou de violence. Le déchaînement de fureur est d’autant plus violent que le dessin ou les propos sont transmis de manière virale sur les réseaux sociaux, sans prise de recul ou de temps de réflexion. Peut-être que cette propagation trop rapide est en elle-même un problème…

Il semblerait que se soit installé une forme d’ordre moral tenu par les gardiens de paroisses divers, autoproclamés gardiens du Bien : religieux, laïcardsiii, écologistes, économistes, féministes, représentants non légitimes de minorités, etc.

Desproges disait qu’on pouvait rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Il devient ainsi difficile de dire une vacherie ou de faire une bonne blague, même une histoire belge sans provoquer les foudres des Mère la Vertu, Père la Pudeur ou autres puritains bien-pensants. Pire, il est mieux de pratiquer l’insulte non offensante. Zut, je vais devoir me débarrasser de ma manie de citer les dialogues de Michel Audiard, moi !

Pour mémoire, on sait que « la tentation du Bien est plus dangereuse que celle du Mal ». C’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage de Boris Cyrulnik et Tzvedan Todorov. Les détenteurs de La Vérité sont peut-être les plus dangereux, comme le dénonçait Nietzsche, dans le sens où ils veulent imposer leur vision à ceux qui n’en ont rien à foutre et vivent très bien sans eux. Nous sommes en train de laisser s’instaurer non pas un ordre moral mais plutôt des ordres moraux. Toujours ce bon vieux Béhémoth…

Pire que tout, j’ai l’impression que cet ordre moral s’est installé sur nos Colonnes, engendrant de facto une forme de « maçonniquement correct », alors que le secret des Loges doit justement nous permettre une absolue liberté d’expression, et même de dire des bêtises en Logeiv, sans jugement. Notre liberté de pensée, notre liberté de parole et notre liberté de propos nous permettent justement de tout dire, sans avoir à craindre une censure quelconque. J’ai l’impression que nous nous laissons gagner par cet ordre moral et que parfois, nous nous privons de notre liberté d’expression, de peur d’offenser ou de s’attirer les foudres de tel ou tel gardien de temple.

Cinq années après les attentats de janvier 2015, sommes-nous donc devenus si frileux ?

J’ai dit.

PS: tant qu’il est encore disponible, n’hésitez pas à lire le hors-série Charlie Hebdo consacré à la caricature et au dessin de presse. C’est important.

iA ce propos, allez visionner A royal affair, film danois de 2012 du réalisateur Nikolj Arcel, qui raconte la vie du docteur Johann Struensee, proche du roi Christian VII, en 1770, et instigateur de grandes réformes économiques et sociales, dont la liberté d’expression et la liberté de la presse.

iiJ’emprunte ce terme au philosophe contemporain Ruwen Ogien, décédé récemment, et auteur d’une œuvre abondante sur le sujet.

iiiJe désigne par ce terme les extrémistes de la laïcité, ceux qui se comportent aussi stupidement que les religieux qu’ils exècrent.

ivJe tiens à préciser que je suis le premier à dire des bêtises en Loge, ou à faire des caricatures pour pouvoir avancer.