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Les tavernes de la Franc-Maçonnerie, des restaurants clandestins !

Depuis le Moyen Âge, les tavernes sont le pire ennemi de l’Église[1]. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que les loges ont commencé à être numérotées. Auparavant, une loge maçonnique tenait son nom de l’auberge, de la taverne (pubs à Londres, arrière-salles chez les traiteurs à Paris), dans laquelle les frères se rencontraient.

La réunion mythique, qui détermina la naissance de la Grande Loge de Londres et Westminster (celle des Anglais, les Moderns), se serait tenue le 24 juin 1717 (ou, selon le calendrier julien en vigueur en Angleterre à l’époque, le 4 juillet de la même année) dans la taverne At the Apple-Tree (au Pommier), taverne sur Charles-street, Covent-Garden.  Les quatre Loges fondatrices furent : outre celle qui recevait, At the Goose and Gridiron[2] , brasserie à St. Paul’s Church-Yard ;  At the Crown (à la Couronne), brasserie à Parker’s Lane près de Drury Lane ; At the Rummer and Grape (à la Coupe et au Raisin, Loge de Désaguliers), sur Channel-Row, Westminster. Puis, officiellement, le jour de la St. Jean-Baptiste, l’Assemblée et Fête des francs et acceptés maçons fut tenue à la susdite Oie et Gril dans la cour de la cathédrale St. Paul. Avant le dîner, le plus âgé Maître de Loge proposa une liste de candidats convenables ; les frères, à la majorité et à main levée, élurent Anthony Sayer (membre de l’Antiquity Lodge n°1 qui existe encore aujourd’hui), gentilhomme, Grand Maître des maçons lequel fut immédiatement investi des décors de son office par le plus âgé Maître, installé et félicité par l’assemblée qui lui rendit hommage.

Le compte rendu de cette première réunion fut rédigé par James Anderson lui-même en 1738 et repris dans l’édition de 1784. Roger Dachez en dit : «1717 est simplement le mythe historiographique, forgé pour « le bon motif », qui a modelé pour jamais l’organisation de toute la Franc-Maçonnerie à travers le monde. C’est un repère symbolique de l’histoire maçonnique et, en tant que tel, il sera célébré dans le monde entier. Que la France, « Fille ainée de la maçonnerie », puisse être le seul pays où cela ne se produirait pas relèverait donc de l’absurdité pure et simple[3].» 

En fait, ce qui fut fondé en ce solstice 1717, n’est ni plus ni moins qu’une société de Tavernes fédérant d’autres clubs du même ordre autour de l’idée d’organiser, en commun, une fête de la Saint-Jean d’été, afin que les festivités coûtent moins cher à chacun. Ce qui reste de très particulier à cette fondation est l’appropriation dont elle fit l’objet.

Dans la mesure où ce regroupement se composait de personnalités scientifiques et culturelles d’importance, il fut convenu de lui donner un nom rappelant une société déjà existante et disposant d’une bonne image de marque, voire d’une tradition de protection et d’une certaine liberté d’action. La maçonnerie ancienne fut donc arbitrairement libérée de ses devoirs et mystères propres pour devenir «libre», free et elle fut appelée freemasonry.

Quant à la rencontre qui détermina l’existence collective de la Grand Lodge (celle des Irlandais, les Ancients), elle  s’est tenue le 17 juillet 1751 à l’auberge Turk’s Head Tavern (Taverne de La Tête de Turc) dans la Greek street  du quartier nord londonien de Soho, à l’opposé géographique du lieu de fondation de la Loge de 1717 au sud.  Et en 1753, à la St Jean d’hiver (par opposition à la St jean d’été où fut créée la Grande Loge de Londres et de Westminster), fut créée la Grande Loge des Anciens. Les tavernes de Turk’s Head et Queen’s Head étaient fort anciennes et servaient depuis longtemps de siège à des sociétés de sociabilité, des clubs et cercles littéraires, philosophiques et artistiques. C’est dans l’une de ces deux tavernes, la Queen’s Head que se réunissait la Phylomusicae society, plus ancienne source d’une pratique rituélique du grade de Maître. Cette nouvelle structure prit ensuite l’habitude de se réunir dans une taverne occupée par une huitième Loge qui vint les rejoindre et leur offrir ses locaux ; la Loge «Temple and Sun» sur Shire Laneà Temple Bar, autre quartier de Londres.

À Paris, le 12 juin 1725, la Loge Saint Thomas, créée à l’instigation de Lord Derwentwater, réfugié catholique jacobite, s’installa dans une taverne-traiteur très fréquentée par les immigrants anglais, chez Barnabé Hute, rue de la boucherie. Une Loge concurrente fut installée par les protestants  calvinistes en 1732, quelques rues plus loin, à l’Auberge du Louis d’Argent (elle apparaît sur le Tableau général des 129 ateliers de  1930 sous le numéro 90, pl. n° 7a du texte Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde[4].

En 1737, les réunions maçonniques étant prohibées par des ordonnances du royaume et des arrêts du Parlement, une descente de police menée par le commissaire de police Jean de Lespinay eut lieu à la loge sise chez le traiteur Chapelot, rue de la Rapée ![5] (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3990355/f181)


[1] London Journal, début XVIIIe s.

[2] À l’Oie et le Gril, dont le nom était une parodie de la société musicale le Cygne et le Lyre qui avait l’habitude de se réunir dans le même bâtiment avant que celui-ci n’eût été transformé en taverne. La maison en brique avait cinq étages et la salle à manger du deuxième étage, où se réunissaient les frères, mesurait environ 28 m2.

[3] pierresvivantes.hautetfort.com/archive/2016/10/09/le-non-evenement-de-1717-5858336.html

[4] gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65456160/f336

[5] Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3990355/f181


La Méditation : un bel outil pour le bien-être de l’esprit des francs-maçons !

Des origines de la méditation à son utilisation aujourd’hui. Ses bienfaits prouvés par la recherche médicale. En quoi elle consiste vraiment et comment la pratiquer chez soi ou en loge.

Un mot qui renvoie à une pratique religieuse

Le mot Méditation en Europe a une origine relativement récente ; selon le dictionnaire CNTRL il date de la 1remoitié du xiies. et possède le sens religieux de meditatiun «contemplation ».  

En Inde, l’origine est beaucoup plus ancienne (plusieurs siècles avant JC) ; on parle de bhāvanā terme sanskrit qui a plusieurs significations :  « création mentale», « développement mental », « méditation », « contemplation » mais aussi la pratique. Rappelons que le sanskrit est la langue des textes bouddhistes et hindouistes anciens.

En tant que terme religieux, la méditation se retrouve dans pratiquement toutes les religions. La pratique n’est pas tout à fait la même dans chacune d’entre elles. Bien souvent, on pourrait l’assimiler à une prière ; dans le Soufisme, c’est une technique mystique. C’est sûrement dans l’Hindouisme avec la pratique du yoga et dans le Bouddhisme que la méditation prend une réelle originalité comme technique religieuse destinée à favoriser l’évolution du néophyte.

On doit à la démarche bouddhiste et aussi à la pratique du yoga dans l’Inde ancienne d’avoir su valoriser la méditation comme une technique de concentration et de détachement des préoccupations sensorielles du vécu humain. Dans ces deux religions, plusieurs techniques de méditation ont été codifiées pour permettre à l’initié de se « couper » du monde extérieur et aussi de son ego et lui permettre d’atteindre en « pleine conscience » un état de « béatitude » que l’on pourrait décrire comme une relation personnelle avec l’irrationnel.

Jusqu’à ce que la science mit son grain de sel

Quoi qu’il en soit, le terme perd son exclusivité religieuse pour rentrer dans le langage courant à partir des années 1970 à la suite des travaux du Professeur américain Jon Kabat-Zinn qui conceptualise la Mindfulness Meditation ou Meditation de pleine conscience que certains appelleront la méditation laïque. L’objectif premier de Jon Kabat-Zinn est de proposer une utilisation de la méditation pour diminuer l’impact du stress sur l’organisme. Le stress c’est l’agression que subit un être humain dans les différentes situations de la vie ; cette agression peut déclencher des processus pathologiques causes de nombreuses maladies ; en démontrant que la méditation protège des effets nocifs du stress, le Professeur Jon Kabat-Zinn lui donne une nouvelle dimension.

Dans les années 1970, c’est aussi la découverte de la plasticité cérébrale (en particulier par les travaux du Professeur américain  Geoffrey Raisman ).

Cette évolution du concept de la méditation, de la sphère religieuse à la vie de tous les jours en passant par le monde médical, est source de réflexion !  Elle n’empêche pas une approche traditionnelle dans le cadre des différentes religions ; elle permet à des personnes non concernées par le bouddhisme ou l’hindouisme par exemple de tirer bénéfice d’une pratique non religieuse.

La méditation est un bel exemple d’une technique traditionnelle qui a acquis ses lettres de noblesse grâce à l’apport des recherches scientifiques sur le fonctionnement du cerveau. Aujourd’hui les preuves de ses bienfaits sont telles qu’il est peut-être temps de l’intégrer dans notre vie de tous les jours.

Les premières études scientifiques sur les effets de la méditation datent des années 1970 : au début il s’agissait d’analyser les électro encéphalogrammes des sujets en méditation et de les comparer à ceux de témoins et puis on a fait de même avec l’Imagerie à Résonnance Magnétique (IRM) et aussi par l’utilisation de la Tomographie par Emission de Positrons (caméra TEP).

Il est certain que la formation scientifique de Mathieu Ricard et sa proximité avec le Dalaï Lama ont été un facteur favorisant pour faciliter l’acceptation de la rigueur scientifique.

Aujourd’hui, une méta-analyse des différentes publications sur ce sujet permet de recenser plusieurs bienfaits incontestables de la pratique de la méditation du point de vue scientifique :

  1. réduction de l’anxiété, du stress et de la tendance à la colère
  2. Aide au traitement des addictions
  3. Amélioration de la créativité
  4. Diminution du taux des rechutes de dépression
  5. Amélioration des constantes cardio-vasculaires (Pouls, Pression artérielle, vasoconstriction périphérique)
  6. Augmentation du taux de sérotonine et diminution du taux de dopamine,

Les études ont aussi montré que ces bienfaits n’étaient pas réservés à une pratique intensive de supers initiés mais qu’une pratique régulière d’une vingtaine de minutes sur des bases simplifiées donne aussi de bons résultats.

Aujourd’hui, la pratique de la méditation commence à s’intégrer dans différentes activités humaines : de l’école maternelle à l’univers carcéral en passant par la pratique du sport de compétition !

La méditation dans le quotidien

Les bienfaits de la méditation n’apparaissent qu’à la condition d’une pratique régulière si possible quotidienne mais au minimum tous les deux jours.

Pour être pratiquée quotidiennement la méditation nécessite un apprentissage ; celui-ci est généralement possible dans des structures associatives ou chez un-e sophrologue.

On peut analyser la technique de la méditation comme la succession de cinq phases qui vont se dérouler pendant la séance d’environ 60 minutes :

  • Après l’installation dans un lieu calme et aéré, dans une atmosphère non surchauffée, assis sur un siège (ou assis en tailleur sur le sol) en gardant le dos bien droit, la première phase, c’est la pratique de la respiration abdominale qui permet une bonne ampliation thoracique. Ce mode respiratoire devra être gardé pendant toute la séance. Cette première phase durera environ 20 mn.
  • La deuxième phase pourrait s’intituler la phase du lâcher prise ; elle consiste à se détacher des préoccupations habituelles en se concentrant sur le fonctionnement de notre corps par exemple en imaginant la circulation de notre sang dans le corps humain, ou la position des différentes parties de notre corps. Cette deuxième phase  pourrait durer une dizaine de minutes.
  • La troisième phase correspond à la phase de concentration ; il s’agit de fixer nos pensées ; cela peut se faire le plus facilement sur une partie du corps, ou sur un objet ou une image ou aussi sur un morceau de musique ; cette phase durera une vingtaine de minutes. C’est sûrement la phase la plus importante de toute la séance !
  • La quatrième phase, que l’on pourrait dénommer phase de retour dans le monde de l’agitation, consiste à remettre ses pensées dans une globalité. On quitte progressivement l’objet de la concentration de la phase précédente en le replaçant dans un contexte de plus en plus large jusqu’à resituer notre corps dans son environnement. Cette quatrième phase durera une dizaine de minutes.
  • La cinquième phase, ou phase de remobilisation, consiste à pratiquer des étirements de ses membres et à retrouver la station verticale. Cette dernière phase durera environ cinq minutes.

Si un problème de disponibilité se pose, on peut diminuer la durée de la séance en la réalisant sur trente minutes ; dans ce cas on peut estimer le temps de chaque phase à :

  • 1ère phase : 5 minutes
  • 2ème phase : 5 minutes
  • 3ème phase : 15 minutes
  • 4ème phase : 3 minutes
  • 5ème phase : 2 minutes

Et pourquoi pas en loge ?

L’expérience montre que les sœurs et les frères sont souvent stressés, tendus et parasités par des problèmes personnels ; pour vivre le rituel, cet état de tension n’est pas approprié et on pourrait très bien intégrer un moment de méditation pour faciliter l’imprégnation du vécu symbolique.

Le moment le plus propice à l’utilisation de la méditation en loge, devrait se situer juste avant le début de la tenue.

Avant la tenue, il y a généralement, dans de nombreux ateliers, un temps de recueillement avant d’entrer en loge, annoncé par le frère ou la sœur expert(e).

Pourquoi ne pas faire de ce temps de recueillement un temps de méditation sur les parvis, soit en position debout, soit en position assise. Ce serait un exercice très utile pour faciliter le « dépôt des métaux » à la porte du temple de manière à mieux vivre le vécu de la tenue. Le frère ou la sœur experte pourrait prononcer les paroles adéquates pour animer la séance, en annonçant les différentes phases ; prévoir une séance d’environ 30 minutes.

Dr Alain Bréant

PS : En qualité de responsable de cette rubrique, je fais appel à des collaboratrices ou des collaborateurs qui souhaiteraient contribuer sur des sujets rentrant dans le cadre « Santé et bien-être » ! Merci d’avance de contacter la rédaction via le lien contact !

À deux et à dia

Toute expérience extrême d’intériorité conduit à une expérience extrême de l’absolu dehors

Vous le savez bien : «Deux» est au commencement de toute existence, il est la séparation !

« Deux » est donc la relation[1] ; on comprend, tout de suite, le problème de la façon dont on va la vivre. La relation demeure soit une opposition irréconciliable dans une «Vision de l’antagonisme des contraires», nous la qualifions[2] «duelle», soit elle est la recherche d’une coexistence dans une unité, dans une «Vision de la conciliation des contraires», nous la qualifions «duale» ; dans ce mouvement, les deux termes disparaissent pour laisser place à un troisième terme qui permet de dominer le duel et non de le nier ou de le rejeter.

Le duel envisage uniquement la séparation que la conscience humaine trace dans le monde (les autres, la nature, l’univers) et le moi.

Dans l’Antiquité, c’est sur la base d’une identité sexuelle que se fondaient le statut et la reconnaissance des êtres dans la communauté dont ils étaient membres. L’identité sexuelle déterminait également une série de comportements, d’inclinations, d’attitudes physiques ou mentales et d’aptitudes rigoureusement répertoriées et distribuées différemment entre les sexes ; cela impliqua qu’une différenciation stricte entre les sexes fît l’objet d’un souci constant et appliqué.

La Franc-Maçonnerie semble avoir admis l’influence gnostique qui affirme, au plan exotérique, que le bien s’oppose au mal, reprenant la séparation tirée à l’excès par Zoroastre, le manichéisme, où tout ce qui n’est pas le bien est négatif. La même idée est exprimée différemment dès l’aube de la Franc-Maçonnerie française. À la question «pourquoi nous rassemblons-nous ?»,  il est répondu par le rituel : «pour élever des temples à la vertu et creuser des cachots pour les vices»[3]. Aujourd’hui encore on entend ce genre de réponses dans les rituels. Ainsi, le dualisme sépare par un cloisonnement moral qui, trop souvent, est enseigné dans le catéchisme de formation des jeunes maçons, leur laissant croire que le franc-maçon serait, évidemment, du côté exclusif du positif, du bien, de la pureté, de la lumière, saint parmi les saints[4].

Le dual est l’enseignement majeur de la symbolique du décor de la loge, fondement de la formation de l’apprenti. Car là même où l’opposition est dans les apparences, ayant sa raison d’être à un certain niveau ou dans un certain domaine, le complémentaire, le trois, répond toujours à un point de vue plus profond, donc plus conforme à la nature réelle de ce dont il s’agit[5].

Cependant, deux termes contraires ou complémentaires peuvent être, suivant les cas, en opposition horizontale (comme le soleil et la lune, le masculin et le féminin, J et B, l’orient et l’occident, la droite et la gauche,…), ou en opposition verticale, opposition du haut et du bas[6] (comme la disposition des éléments présents sur le tableau de loge, la voûte étoilée et la loge, l’Unité et le multiple, le visible et l’invisible,…). Dans cette figure, le terme supérieur (le Ciel) est représenté par un cercle (compas[7]) et le terme inférieur, la Terre, par un carré (équerre), quant au terme médian (l’Homme), entre compas et équerre, il est aussi représenté par une croix, celle-ci étant le symbole de l’«Homme Universel».

Marc Halevy utilise le mot bipolarité[8]pour dualité. Une bipolarité est une tension entre deux éléments totalement dépendants l’un de l’autre où l’un ne peut jamais exister sans son autre ; très simplement les deux bouts d’un bâton, l’intérieur et l’extérieur de la tasse, le dos et le plat de la main. Il s’agit donc de penser non pas l’identité, non pas la différence, mais l’identité dans la différence de termes qui sont habituellement tenus pour séparés, tels que le sujet et l’objet, le signe et le sens, l’intérieur et l’extérieur, chacun n’étant lui-même qu’en étant l’autre, ce qui exclut toute résidence identitaire close sur elle-même (ethnie, sexe, âge,…). Cette conception tire le dualisme platonicien ou cartésien vers une véritable philosophie de la convergence, dépassant le caractère répulsif des bipolarités pour atteindre à l’associativité évolutive.

La méthode maçonnique fondée sur le symbolisme et l’analogie conduit l’esprit de syncrétisme à saisir l’unité de manière intuitive. L’analogie guide et produit du sens. Le semblable est perçu en dépit de la différence, malgré l’apparente contradiction. Par analogie, les différents niveaux d’interprétations des symboles ne s’excluent pas, mais se complètent ; il convient de n’en rejeter aucune, c’est là un des nombreux aspects du «rassembler ce qui est épars». La Franc-maçonnerie n’est-elle pas le lieu d’une quête de l’unité ?

Un des enseignements de la transformation du dualisme (conflit) en dualité (harmonie de la relation), est de pacifier les confrontations inévitables en trouvant le terme médian de la réconciliation. Rappelons-nous, en 1986, par leur action concertée, Roger Leray, Grand Maître du Grand Orient de France et les francs-maçons de l’entourage de Jean-Marie Tjibaou et de celui de Jacques Lafleur ont permis les premiers pas des Calédoniens vers la fin de la violence dans leur pays.

Aujourd’hui, entre la générosité de l’accueil des migrants qui excède et la rigueur de ceux qui trouvent que c’est trop, il y a la nécessité difficile de trouver une médiation entre le désir et la loi pour rééquilibrer les hasards destinaux.

L’échange, la communication, créent un courant, un transfert d’énergie (amour, haine, mépris, …), d’information (paroles, gestes, attitudes,…) entre deux ou plusieurs personnes. On ne peut ignorer que dans nos échanges nous sommes tour à tour émetteur ou récepteur. Le franc-maçon sait laisser place, sur ce courant, au silence de l’écoute, au temps et au dit de l’autre, à sa discontinuité, au tiers inclus[9], ce qui permet l’intégration de l’information, du «met sage», pour une convergence vers l’entente, ou du moins au respect de l’opinion et de la personnalité de l’autre.

Si l’ego reste le noyau dur à partir duquel je pense, on pense, ça pense, il y a adjonction donnée par les enseignements d’amélioration intellectuelle, morale et spirituelle de la Franc-Maçonnerie, qui font du franc-maçon au quotidien un acteur avec l’équilibre, la patience, la bienveillance, la profondeur et la justesse d’une pleine conscience, mettant à l’épreuve, à chaque fois, son caractère et sa nature. C’est un besoin d’épanouissement de notre plein potentiel, qui peu à peu se révèle comme une nécessité de se dépasser à chaque épreuve de la vie en restant un être de dignité pour soi et pour les autres. Le respect dialogal est une de ces expériences les plus courantes qui permet d’attester des qualités d’un franc-maçon.

Le travail du franc-maçon ne se fait pas qu’en loge, il se fait surtout à chaque instant de sa vie. La dualité noire et blanche du pavé mosaïque, c’est l’échiquier de la vie où tous les coups sont permis. À la fin du chemin, la mort attend inéluctablement, mais le chemin de funambule entre les cases, ou le parcours sur ses différentes cases en tous sens témoignera des expériences d’échecs et/ou des réussites humaines de chacun où le bien, le «bi-Un», rassemble le «deux» pour faire «un» par l’esprit du cœur exemplaire qui accueille en lui-même le tout autre[10].

Et si la sagesse du franc-maçon était surtout un apprentissage de la séparation ?


[1] L’approche mystique et alchimique sera abordée dans un autre article

[2] Pour la clarification de leur évocation.

[3] Par exemple, dans Le Recueil Précieux de la Maçonnerie Adonhiramite de Louis Guillemain de Saint-Victor, chevalier de tous les ordres maçonniques (1786) p11 :play.google.com/books/reader?id=txZx8K8WZhYC&hl=fr&pg=GBS.PA11

[4] Pour comprendre l’hostilité présentée dans les mythes, à partir de la page 165 de l’ouvrage de Goblet d’Alvillia, L’Idée de Dieu d’après l’anthropologie et l’histoire, chap. Dualisme : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11581241/f185

[5] Les découvertes de la physique quantique mettent en évidence que la non-séparabilité quantique rejoint en métaphysique le non-dualisme de l’homme et de l’univers, p.15 : masonica-gra.ch/images/articles_choisis/Masonica_23.pdf?fbclid

[6] On parle de pensée anagogique ; une pensée anagogique revient à passer de l’apparence perçue par les sens à la signification réelle, symbolique et vitale à l’essence de toute chose.

[7] Le compas vu comme un simple outil est sur le même plan que l’équerre, il est en haut quand il dessine le ciel

[8] Marc Halevy, Journal philosophique, De l’Être au Devenir, p.332 : noetique.eu/journal/de-letre-au-devenir-23-octobre2020.pdf/view

[9] Le « tiers inclus » est l’axiome dialogique (par exemple onde et corpuscule en physique quantique) rendu possible uniquement par l’existence de différents niveaux de réalité, dans la complexité. Le Tiers inclus – la conscience du subir d’autrui et de ce qui a été potentialisé – devrait aussi générer chez le sujet le sens de sa responsabilité et la découverte des valeurs de l’autre, de la relativité de nos repères (Judith Patouma, Le Tiers inclus, un outil de compréhension des tensions relationnelles, p.3 sur : ciret-transdisciplinarity.org/ARTICLES/Article_Tiers_inclus.pdf).

[10] Lire l’ouvrage fondamental de Martin Buber pour penser l’altérité et la réciprocité : Je et tu, 1923

Lex talionis : humains vs RH

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Un passage à l’acte, ça laisse toujours des traces. Notamment à cause de l’aspect cathartique. Il y a près d’un an, pour un billet sur la dignité, je m’interrogeais sur la portée d’une œuvre de fiction (Joker, de Todd Philips) et me demandais si la révolte portée par le Joker, cet individu devenu violent quand la société lui a tout pris (notamment la structure d’accueil de jour qui lui permettait de tenir le coup dans la Gotham mise à sac par ses dirigeants, dignes mignons de Thatcher, Reagan ou Greenspan). Un fait divers récent, la récente affaire de l’ingénieur-chômeur-tueur me donne quelques raisons de m’inquiéter.

Bon, on sait combien les personnes exerçant des fonctions dans une direction de ressources humaines peuvent être méprisantes comme méprisables (voir mon billet à ce propos ici), et que les exactions des grandes entreprises sont iniques et destructrices, voire meurtrières. Toutefois, en dépit de mon mépris pour la caste des « tueurs », « cost killers », et autres « planners », il ne s’agit en rien d’excuser ou justifier des meurtres. J’aimerais juste partager une inquiétude : le passage à l’acte comme réponse à la déshumanisation et la dépersonnalisation induites par l’emploi et la violence sociale.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que le commandement, la décision ou le pouvoir, du moins en entreprise, est dilué dans un système d’actionnariat anonyme. Il n’est pas rare que « la direction » soit au final un groupement de vieux américains qui ont investi dans un fonds de pension…Ou un fonds d’investissement administré par des algorithmes. Dans tous les cas, il est très difficile de savoir qui a réellement le pouvoir. Et c’est là qu’interviennent les cadres, investis du pouvoir de décision. Le cadre est donc l’incarnation, la représentation vivante du commandement ou de la hiérarchie.

A ce stade, je ne puis m’empêcher de faire un parallèle avec les descriptions des peuples d’Océanie présentées par Freud dans Totem et Tabou. Le cadre est investi d’une fraction du Mana, la toute-puissance du chef avec tout l’aspect freudien qui va avec. Je crains qu’inconsciemment, les managers, chefs et autres cadres supérieurs n’abusent de ce pouvoir qu’ils transforment en domination ou en scénario BDSM sur leurs employés, sans que ceux-ci n’aient d’échappatoire. Il suffira de relire les témoignages des anciens de France Télécom pour s’en convaincre…

Le durcissement du code du Travail pour les employés (et son assouplissement pour les employeurs) a engendré un sentiment global d’injustice, et les « victimes expiatoires » en sont les artisans d’un management désincarné : les cadres et plus particulièrement les DRH. Trop souvent, par la mise en place d’un système de management inepte, les cadres se retrouvent à cristalliser la colère et le ressentiment de travailleurs qui ne comprennent pas pourquoi ils doivent être punis soit par un brutal changement de politique ou une fermeture d’usine alors que celle-ci fonctionne bien. Et très souvent, le cadre a du mal à comprendre la raison du ressentiment. L’argument du seul devoir appliqué sans responsabilité n’est plus de mise depuis 1961i.

Et c’est là le nœud du problème : la déconnexion de la direction de l’entreprise et du terrain et l’immense sentiment d’injustice des salariés quand ils doivent vivre un changement brutal qu’ils n’ont pas souhaité. Le cadre a pour mission de servir d’intermédiaire, mais trop souvent, par ignorance, ambition et fanatisme, il oublie qu’il est aussi un salarié et se range trop souvent du côté de la direction… Pour en revenir au sentiment d’injustice et à la déconnexion de la réalité, il faut bien comprendre que ceux qui vivent l’injustice d’un « plan de sauvegarde de l’emploi » sont victimes d’un processus de destruction, qu’ils reçoivent comme un trauma. D’ailleurs, l’expression « plan de sauvegarde de l’emploi » est en elle-même mensongère, sauf si l’emploi à sauvegarder est celui de la personne qui licencie… D’ailleurs, il faut noter qu’en psychanalyse, une attaque contre la langue a forcément des atteintes sur le corps. On connaît les méfaits de l’utilisation de la fameuse novlangue managériale, qui va du mépris à la déshumanisation de la « ressource humaine » ou de la « machine humaine ». D’ailleurs, si j’emploie une interprétation lacanienne (ou le langage des oiseaux, ce qui revient au même), lorsqu’on parle d’agent, on peut entendre a-gens : le préfixe privatif a et le terme gens qui désigne le groupe humain. Donc l’agent est celui qui est privé du groupe, ou de l’appartenance au groupe des humains… De la novlangue à la déshumanisation. La déshumanisation est elle-même accélérée par la formation des cadres, qui deviennent d’authentiques sociopathes, considérant l’autre comme un moyen et non une fin, ce qui est contraire à toute forme d’éthique. Frédéric Lordon avait d’ailleurs écrit un billet à ce sujet. Doit-on rappeler les dégâts que commettent les sociopathes ?

Le problème qui se pose ici est (le plus souvent) l’inconscience de ceux qui appliquent les discours et méthodes du management moderne, dont la fondation repose sur un postulat humainement intenable, signé Alan Greenspan : « les profits reposent sur l’insécurité constante des travailleurs ». Les stratégies de ressources humaines basées sur ce postulat n’amènent rien de bon. J’en veux pour preuve la promotion du benchmarking il y a une quinzaine d’années, qui consiste à mettre les salariés en compétition les uns avec les autres dans la même entreprise, pour les forcer à s’améliorer et à être performants tout le tempsii, parfois contre leurs valeurs eten les menaçant de licenciement si leurs résultats ne conviennent pas à leurs objectifs (le plus souvent intenables). Face à ce système déshumanisant et destructeur, celui qui le subit a de fortes chances de sombrer dans les passions tristes qu’induit le ressentiment.

Et en l’absence d’une juridiction en bon état de marche, le sujet peut choisir de se faire justice lui-même, et donc de se venger. Et parfois très violemment. La violence sociale et managériale induit le désir de vengeance et par conséquent, peut dériver en violence physique.

La vengeance n’est jamais une solution. Mais le maintien du ressentiment non plus. Afin d’éviter que d’autres drames comme celui-ci ne se reproduisent, il est nécessaire de réhumaniser la gestion des entreprises, notamment par la formation des cadres en démantelant les « usines à connards ». Les formations actuelles n’ont que deux messages : le maintien de l’ordre social dominant/dominé et le maintien des indicateurs dans les zones voulues. Rien n’est formellement enseigné pour les risques psycho-sociaux, d’où les dérives que l’on connaît.

L’autre instance à réparer est le service public d’inspection du travail et la juridiction associée. Le travail des inspecteurs est régulièrement saboté par leur administration, d’où des situations aberrantes, voire dramatiques. Par ailleurs, concernant la juridiction, comme toute institution judiciaire, les conseils de prud’hommes manquent cruellement de moyens. J’en veux pour preuve que le temps moyen d’une affaire est d’environ deux ans, délai qui peut être très long quand on est en souffrance sociale. C’est pourquoi il devient nécessaire de repasser du chiffre 2 (binaire) destructeur au ternaire, plus stable, en abandonnant le désir de vengeance pour celui de justice et en permettant à l’autorité de justice de faire son travail.

Le ternaire, l’abandon de la vengeance au tiers fondé à rendre la justice a été un marqueur de civilisation. Or, de plus en plus, ce tiers est menacé, nous faisant passer de la civilisation à la barbarie. Pour un franc-maçon, habitué à chercher en toute chose la justice et la vérité, il s’agit d’un constat très inquiétant. Si la justice ne parvient pas à endiguer la violence, je crains qu’on ne connaisse de plus en plus d’actes violents comme cette récente cavale ou d’autres encore. Et nous, Francs-maçons, concrètement, que pouvons-nous faire ? Pas grand-chose, malheureusement. A part agir en cohérence avec les valeurs que nous défendons quand nous sommes en poste, comme répondre oui ou non à une candidature, agir à proposer des alternatives aux fermetures d’usine… On ne peut pas se montrer cynique au boulot et se gargariser de belles valeurs en Loge.

Restons vigilants.

J’ai dit.

iPour les ignares, énarques et autres déficients culturels, 1961 est la date du procès du nazi Adolf Eichmann, artisan de la Shoah dont la ligne de défense était : « je ne peux pas être responsable, j’ai juste obéi aux ordres ».

iiPrécisons à toute fin utile que la communication de résultats individuels d’un travailleur à ses collègues est illégale.

Dissidence sans violence

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Trigger warning : gnagnagna politique. Gnagnagna pas maçonnique. Gnagnagna socialomarxiste. Gnagnagna gauchiste. Gnagnagna pas bien. Je sais, et peu me chaut. Je vous embrasse.

Bon, ne nous leurrons pas. Tout va mal en ce moment. A l’heure à laquelle j’écris ces lignes, personne ne sait ce qui va encore nous arriver. En fait, un jour, on nous dit : « le chef de l’État va parler ». Et le jour dit, finalement, personne ne parle. En conséquence, impossible de se projeter ne serait-ce qu’à court terme. J’en vois autour de moi qui décompensent à cause de ça. Dans le même ordre d’idée, on a vu un ministre se contredire la même journée (ce qui est un record, d’habitude le temps moyen est de quelques jours) et un porte-parole incapable de tenir autre chose qu’un discours creux, composé d’éléments de langage bêtement annonés. Même mes neveux font mieux malgré leur très jeune âge.

Du coup, je pensais encore que nous étions dirigés comme dans une mauvaise entreprise, comme celles dans lesquelles la direction ne sait pas où elle va mais détruit ses salariés en instaurant des politiques absurdes. Sauf que les dirigeants d’entreprises peuvent être traînés devant les tribunaux. Pas encore des personnes politiques à la tête de l’État ou du gouvernement, et c’est bien dommage. Bon, pour ceux qui croient encore au « tout-entrepreneurial », on a la preuve vivante que ce paradigme ne fonctionne décidément pas…

En analysant les discours et les actes avec un point de vue de moraliste et d’éthologue, je pensais d’abord que nous étions dirigés par des Iznogoud (façon Les Cauchemars d’Iznogoud). Très récemment, j’ai été amené à réviser mon jugement : en en entendant certains justifier leurs restrictions telles que le couvre-feu par la lutte contre « l’effet apéro » et « l’effet galette des rois », j’ai pensé que le manuel politique en vigueur était désormais Le gendarme de Saint-Tropez et Ludovic Cruchot face aux nudistes le modèle à adopter… Ah Seigneur mon Dieu, quelle erreur ! A la lecture des journaux et à l’étude des comportements de nos chers (et coûteux) dirigeants, j’ai réalisé mon erreur manifeste d’appréciation : on n’est pas chez Iznogoud et encore moins à Saint-Tropez ! On est au Groland ! Sauf qu’on attend un peu plus de nos politiques que de se comporter en Not’ Président et de pondre des lois dignes des sketches de Benoît Delépine ou Kafka. D’ailleurs, un tribunal a statué qu’un fauteuil roulant électrique pouvait être une arme par destination, ce qui en dit long sur nos institutions. Certains y verront des abus ou des dérives, mais j’y verrais plutôt une forme de peur contre les mouvements populaires, et une répression massive pour dissuader toute rébellion. Mauvais calcul, l’État risque ainsi de perdre en crédibilité en agissant de la sorte. A ce propos, n’y-a-t-il pas du ridicule à criminaliser des actes autrefois normaux comme se déplacer?

Et pendant ce temps, alors qu’on nous impose des interdits de plus en plus absurdes (et de moins en moins tolérés) prétendument pour éviter de saturer les hôpitaux, l’État, par ses agences diverses et pléthoriques, continue de fermer des lits. Sans compter les innombrables mensonges et couacs sur la vaccination…

En attendant, la colère gronde. Certains vont jusqu’à appeler au putsch ou au soulèvement armé. Sauf qu’un soulèvement armé n’est jamais une bonne solution, ne fût-ce que parce que le système oppressif perdure. Comme le fascisme en Italie : le pouvoir a changé de visage, mais le système est resté le même : capitaliste et inégalitaire en diable, avec la justification de la vengeance. Il ne sert à rien d’appeler à la démission de tel ou tel dirigeant, tant que sont maintenues les structures qui l’ont mis en place. Un soulèvement armé ne changerait rien, à part une restriction plus forte des libertés individuelles et l’instauration d’un régime d’exception plus répressif encore. Ceux qui se souviennent de leurs cours d’histoires se rappelleront l’instauration de l’État policier en 1917 par Lénine, le temps d’apaiser les troubles induits par la Révolution russe… Au vu du résultat, on peut douter de l’efficacité de la chose. En tout cas, vous l’aurez compris, la lutte armée ne mène à rien. Tout comme les grèves récentes avec paralysie des transports et structures : ça n’a pas fonctionné, la loi sur les retraites passera hélas en force. Avec tous les troubles que cela occasionnera… Et probablement sans effet. La tactique choisie par les dirigeants est de laisser pourrir le conflit jusqu’à extinction du mouvement, amenant irrémédiablement sa défaite.

Pour éviter d’en arriver là, j’aimerais partager avec vous un ouvrage très intéressant : Comment renverser un dictateur quand on seul, tout petit et sans arme, de l’activiste Serdja Popovic, fondateur du mouvement Otpor ! , le mouvement civil serbe à l’origine de la chute du dictateur Slobodan Milosevic. Serdja Popovic y raconte comment son mouvement, né de la révolte d’un cercle d’étudiants et n’ayant pour arme que son esprit potache et un immense culot, a réussi l’impossible. Et la recette est très simple : bien se connaître, choisir des objectifs à sa portée, comprendre les piliers du pouvoir, et arriver à fédérer les bonnes volontés, en voyant grand mais en commençant petit. Et surtout, garder la ligne pacifiste, afin de bien montrer la violence du pouvoir. L’ouvrage est très clair (et très bien traduit aussi, disons-le). Il offre un certain nombre de pistes de réflexion sur l’action, et le sens de celle-ci, ainsi que tout un viatique pour la rendre vraiment efficace.

Simplement, l’efficacité de l’action requiert de bien se connaître soi-même, puis les autres. Elle nécessite aussi une certaine lucidité sur les moyens à sa disposition. Et bien évidemment, de rassembler ce qui est épars, afin d’unir le plus grand nombre.

Etrangement, dans ce viatique dissident proposé par Serdja Popovic, on retrouve bien des choses comparables à nos activités initiatiques : la connaissance de soi et donc de ses limites, l’acceptation de la situation, l’utilisation judicieuse de symboles, et le sens des responsabilités. Etrange, aurions-nous, malgré l’aspect très conformisteinduit par les rituels, un esprit apte à la rébellion? Et si nous avions le potentiel pour être de dangereux (mais pacifiques) dissidents ?

Ne nous laissons plus faire.

J’ai dit.

Pour aller plus loin, je vous encourage à regarder le site de CANVAS, l’organisation fondée par Srdja Popovic : https://canvasopedia.org/

Tout ce pognon de dingue!

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Il y a quelques années, j’ai travaillé au sein d’un groupe maçonnique, qui cherchait à joindre éthique et finance et à formuler des propositions de nouvelles mutualités pour poursuivre le progrès social alors que l’État-providence était supposé être en phase d’implosion. Question si fondamentale qu’à l’époque, il avait semblé opportun à un certain nombre de Francs-maçons, de tous rites et de toutes obédiences, d’y réfléchir et de produire des propositions. En effet, le solidarisme et les mutualités sont des idées très importantes, issues des valeurs de fraternité qui nous sont chères.

Le problème est que pour penser et réfléchir, il faut savoir se débarrasser de ses métaux, et donc de ses préjugés. Chose difficile, dans un cénacle maçonnique, la parole étant parfois confisquée par des vieux boomers plus avides de parler d’eux que de questionner l’assemblée et bien sûr, incapables de se défaire de leurs certitudes, au point d’en asséner des travaux qui auraient justement besoin de remise en cause desdites certitudes. Trop souvent, ces certitudes libérales d’anciens soixante-huitards sont un amour du libéralisme et un désir de liberté, qui se sont pervertis en néolibéralisme et ressentiment envers l’autorité que représente l’État. Pour ces gens qui ont voulu faire la révolution, l’État est un oppresseur et empêcherait l’émancipation de l’individu. Notons que cette idée est également présente chez tous les grands patrons de la Silicon Valley, qui prétendent vouloir supprimer l’État pour augmenter leurs seuls profits. On la retrouve de manière plus structurée chez tous les prophètes du néolibéralisme : Alan « Starve the Beast » Greenspan, Milton Friedman et d’autres fous du dollar.

Le point commun entre tous ces braves gens, passés, actuels et à venir est la destruction de l’État et de tous les systèmes de solidarité existants depuis le Conseil National de la Résistance (et même avant pour d’autres). Qui plus est, cette idée se retrouve dans la représentation du patronat français.

L’idéologie qui se cache derrière le fatras de slogans contre « la dette », « les assistés », « la gabegie », ou encore l’aspect « socialo-marxiste » des français est une idéologie d’ultra-individualisme, selon laquelle seuls les plus forts peuvent vivre et les plus faibles à peine survivre. Dans ce monde là, l’État devrait se plier aux desiderata des grands groupes, qui feraient leur propre loi. Un peu comme si un réseau social de micro-blogging grand pourvoyeur de contenus haineux décidait de censurer un homme politique en fin de course (qui aurait pourtant bien contribué à rendre ce réseau populaire), au mépris de toute décision judiciaire. On se croirait presque dans un western !

Tous ceux qui prônent ce far west contemporain sont les premiers à fustiger toute tentative de redistribution des richesses par l’État et ses assurances sociales, au motif que toucher ces assurances inciterait à la débauche et à la paresse. Ben voyons. C’est ainsi qu’on a entendu nos dirigeants expliquer qu’il ne faut pas aider les jeunes mis en difficulté par la crise au motif qu’ainsi aidés, les jeunes n’auraient plus envie de chercher un emploi et qu’ils doivent apprendre à se débrouiller seuls. Bon, les personnes proférant ce genre d’âneries n’ont visiblement jamais connu un réfrigérateur vide le 15 du mois, ou l’angoisse du loyer impayé. Ce serait plutôt le genre Auteuil Neuilly Passy… De la même façon, le parti majoritaire tente régulièrement d’empêcher le nouveau calcul de l’allocation adulte handicapé (actuellement calculée sur la base des ressources du conjoint), préférant ne pas faire jouer la solidarité nationale, mais celle du couple. Bon, pour l’émancipation de la personne, la dignité humaine etc., on repassera.

Et pourtant, même si ceux si prompts à dénoncer les assistés, la culture de la défaite, cette ignominie qu’est la fameuse dette sont les premiers à expliquer que l’assistanat, le salariat, la solidarité, c’est dépassé, ils sont paradoxalement les premiers à réclamer de l’aide à l’État en cas de coup dur, par exemple sous forme de réduction d’impôts, crédit d’impôts etc. Des mesures coûteuses pour nous tous, mais qui ne rapportent rien… Ces self-made-men tentent de faire croire qu’ils ont bâti leur fortune seuls, sans dépendre de personne. Sauf que non. Entre les héritiers de grands groupes ou de la boite de Papa, ou d’autres qui ont simplement eu de la chance dans ce grand jeu qu’est la bourse, peu ont eu à investir vraiment, ou prendre des risques. Par contre, beaucoup ont bénéficié de soutiens familiaux, voire, si j’ose dire, de solidarité de classe. Seraient-ils d’accord avec le solidarisme, du moment qu’ils en bénéficient eux, mais pas les gueux ?

Ah, si on pouvait concilier le fameux ruissellement et le solidarisme. D’ailleurs, ce serait le moment ! L’association ATTAC a recensé quelques uns des profiteurs de la crise. Peut-être qu’avec leurs bénéfices records, ces braves gens pourraient contribuer davantage à la société, en laissant ruisseler quelques subsides, plutôt que d’organiser la faillite de l’État-providence avec des mécanismes d’optimisation fiscale privant l’État de ses ressources, et l’obligeant à renoncer à ce ciment de la société que sont les services publics, comme les hôpitaux, les écoles ou les infrastructures de transport. Mais visiblement, leur priorité reste les dividendes au détriment du reste. On ne va pas payer des impôts non plus, laissons cela aux pauvres. Et surtout, n’allons pas fustiger les plus riches, ce serait passer pour un antilibéral, voire un réactionnaire, ou pire, un marxiste…

Le néolibéralisme est une valeur anti-maçonnique, dans le sens où il implique la création d’une société barbare, où seuls les forts survivent. Dans cette société antisociale appelée des vœux des plus riches, la justice serait rendue par tel ou tel trust, ne pourraient se soigner ou être éduqués que ceux qui en ont les moyens, et tant pis pour les autres. Il n’y aurait plus que la guerre de tous contre tous, sous un Etat à la botte des plus riches. Tiens, ça me rappelle l’Angleterre de Mme Thatcher, ça.

Est-ce un tel monde, le Béhémoth de Hobbes que nous voulons laisser à nos enfants ? Voulons-nous réellement de la fin du solidarisme, pourtant porté par le Frère Léon Bourgeois ? Il ne m’appartient pas de juger les idées des uns et des autres, mais j’ai du mal à comprendre que l’on puisse défendre le néolibéralisme (et l’idéologie putride associée) et en même temps, adhérer aux valeurs humanistes de la Franc-maçonnerie.

J’ai dit.

La question du mal: l’esprit de l’entreprise.

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Trigger warning : ce billet contient des éléments critiques et politiques sur la gestion de crise, avec des éléments marxistes et une articulation relevant de la pire mauvaise foi.

Depuis des décennies, on nous serine à tous les niveaux que le modèle entrepreneurial est le seul qui vaille la peine. On doit tout gérer comme on gérerait une entreprise : le foyer, son association sportive, l’administration, l’État, et même parfois, sa Loge maçonnique. D’ailleurs, tout est orienté vers l’éventuelle insertion dans l’entreprise (je dis bien éventuelle, parce qu’en fait, depuis un moment, l’emploi, c’est pas tout à fait ça…), du moins celles qui existent encore et qui ne sont pas délocalisées là où le coût de l’emploi est moindre. Le coût humain et environnemental aussi, mais c’est une autre histoire. Donc, nous sommes conditionnés depuis une quarantaine d’années à tout gérer comme une entreprise. Sauf que l’État, la collectivité, l’association sans but lucratif, ou la Loge n’ont pas du tout le même but que l’entreprise, qu’elle soit publique ou privée. L’entreprise vend des biens ou des services et réalise des plus-values, c’est la base qu’on apprend en technologie en 6e. Mais bon, il semblerait qu’élever ses enfants relèverait de la stratégie BtoB, qu’organiser un tournoi de pétanque nécessite un business-plan et que la progression initiatique soit indexée sur le bilan trimestriel symbolique… Quant à l’État, son temps n’est pas du tout celui de l’entreprise, ses moyens non plus (d’autant plus que certaines entreprises tendent à oublier de verser leur écot à l’État et aux collectivités, mais ceci est une autre histoire que Cash Investigation racontera bien mieux que moi). Bref, hors de l’entreprise, point de salut. De la même manière, et c’est lié, nous sommes conditionnés pour penser que le capitalisme est fait pour durer et qu’il n’y a pas d’alternative. Les méthodes de management contemporaines et le modus operandi entrepreneurial sont arrivés au sommet de l’État, et nous en souffrons tous.

Et c’est là le point qui me préoccupe. Comme beaucoup de monde, je m’inquiète et m’insurge des mesures toujours plus absurdes de lutte contre la pandémie : fermeture des lieux de culture mais pas des bureaux, fermeture des bars et restaurants mais pas des cantines d’entreprise, fermeture des remontées mécaniques mais pas des transports en commun bondés… Nous subissons également le stop and go qui nous déphase, nous fatigue ou pire, nous casse. Nos gouvernants nous font porter la responsabilité de leurs échecs en annonçant le nombre de morts et de contaminations chaque jour et en nous reprochant de ne pas avoir atteint des objectifs inatteignables. Or, en lisant un ouvrage sur le procès des dirigeants de France Télécomi, j’ai eu une épiphanie. Nos gouvernants appliquent une stratégie de harcèlement comparable à celle mise au point par des apprentis-sorciers pour dégraisser les effectifs de France Télécom, devenue Orange depuis.

Bon, la différence entre l’entreprise et l’État, c’est qu’on peut démissionner de l’entreprise ou l’attaquer en justice. D’ailleurs, je me dois de rappeler l’article L-222-33-2 du Code Pénal sur le harcèlement : « Le fait de harceler autrui par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende ». Si nos gouvernants étaient des dirigeants d’entreprise, ils seraient déjà assignés en justice suite à une série de plaintes pour harcèlement !

Néanmoins, j’ai continué de tailler ma pierre et de l’éprouver par l’équerre, mes questions n’ayant pas encore trouvé la réponse : comment en est-on arrivé à cette situation, où des ministres se comportent en harceleurs institutionnalisés d’entreprises ? Ce sont deux articles, l’un lu dans Charlie Hebdo, l’autre dans le Canard Enchaînéii qui m’ont éclairé : le gouvernement, plutôt que faire appel à ses chers hauts fonctionnaires (les X, les énarques, les anciens de l’EHESP etc.), a choisi de faire appel à une société de conseil privée (et étrangèreiii, de surcroît), qui a dépêché ses mercenaires (qu’on appelle également des consultants). Exactement comme à France Télécom, qui a fait appel à des consultants en ressources humaines pour dégraisser le personnel…

Le problème est qu’un consultant aura tendance à (mal) expliquer à un professionnel comment faire son travail, se faire payer très cheriv pour cette tâche et qu’il n’y aura pas de résultats, le consultant n’étant pas là pour résoudre un problème mais pour conforter et rassurer son client. Un peu comme une geisha dans une maison de plaisir… La philosophe Simone Weil avait déjà, dans les années 1930 fustigé la classe naissante des « techniciens », ces gens prétendant expliquer à un ouvrier qualifié comment utiliser sa machine, qu’ils n’avaient pourtant jamais vue…

Bon, outre les retards sur la vaccination et les autres cafouillages, il y a une question grave à laquelle il va falloir répondre: à quoi servent nos hauts fonctionnaires, puisque l’État externalise la décision, le conseil, l’organisation, la logistique, l’orientation stratégique etc. ? D’ailleurs, le fait de faire appel à des mercenaires n’est-il pas l’aveu d’un grave défaut de préparation ou d’anticipation (et de désaveu de la compétence interne) ? A moins que ce ne soit un pantouflage entre amisv (ce qui serait très grave)?

Si faire appel à un consultant peut s’envisager en entreprise, il me semble très hasardeux de faire appel à ces gens pour une crise sanitaire grave, tout simplement parce que leur loyauté n’ira pas vers leur client, mais bien vers leur employeur. De plus, ces gens n’ont aucun sens du service public, ni même d’éthique publique. Ils ne sont pas là pour ça. D’ailleurs, je ne suis même pas sûr qu’ils aient une éthique tout court, à en juger par leur ignorance de ce que peut être le quotidien de tous devenu difficile à cause de leurs clowneries, adaptées en normes de vie. J’en veux pour preuve l’interdiction de se déplacer pour le citoyen lambda après 18h, mais pas pour le livreur de repas, ce qui en dit long sur leur conception de l’humain… et encore plus sur la déconnexion entre les prétendues élites et la population !

L’oeuvre des Mauvais Compagnons au pouvoir, qu’ils soient consultants ou politiques, nous détruit à petit feu au nom de la sécurité sanitaire. Mon ancien professeur a d’ailleurs écrit à propos de la crise que le traumatisme venait du choix qui avait été fait de « privilégier le vivant au détriment de l’humain ». Ces condottieres ont détruit la vie culturelle, la convivialité, et tout ce qui fait la civilisation, au nom de leur idéal d’entreprise. Une vie qu’ils n’ont jamais connue, pris qu’ils sont dans leur emploi déconnecté des contingences du quotidien.

J’en viens à penser que sous couvert de leur prétendu haut niveau d’expertise, consultants et politiques dissimulent une ignorance, un fanatisme et une ambition les amenant, et donc, nous amenant tous à la barbarie et au mal. Même moi, en tant que Franc-maçon, je commence à fatiguer de ces mesures incohérentes, de ces agressions psychiques quotidiennes, de cette lutte aussi absurde que les poursuites de Tom & Jerry ou de Bip-bip et du Coyotevi. Les actes de nos dirigeants ne font que nous rappeler les actes de harcèlement de chefaillons minables d’entreprise. La déshumanisation induite par ces agressions peut avoir des conséquences dévastatrices, à en croire certains signaux faibles. Il va être temps de nous rappeler que nous sommes tous des Hospitaliers, et mettre en pratique nos belles valeurs de fraternité en ces temps sombres.

Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. (Albert Camus, La Peste).

Ne nous laissons plus faire.

J’ai dit.

iLa raison des plus forts, chroniques du procès France Télécom, éditions de l’Atelier, 2020

iiLe Canard Enchaîné, 13/01/2021, « Les cabinets ministériels envahis par des cabinets de conseil ».

iiiPas de xénophobie de ma part, mais normalement, en temps de crise, on ne fait pas appel à une société privée pour des questions stratégiques, et encore moins à une société étrangère. Ce serait aussi idiot que de demander à un opérateur privé et civil d’aller installer un camp militaire pour une opération extérieure…

ivJ’avoue, j’ai exercé ce métier dans ma jeunesse. Je n’en suis pas fier.

v le Canard Enchaîné du 6/01/2021, « La vaccination a déjà grippé le gouvernement ».

viSentiment inspiré par la lutte contre l’effet apéro que prétendent mener les Cruchot de la santé publique.

De la cohérence

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Il y a quelques années, et bien avant d’être fonctionnaire, alors que j’étais encore un sémillant et naïf jeune homme, avec encore quelques illusions, j’ai eu à suivre une formation au développement durable, cette idéologie new age qui prétend concilier le national-libéralisme le plus sauvage et la protection de l’environnement. Vu le sujet, et la manière dont celui-ci a été traité, je préfère parler d’endoctrinement que de formation. Mais bon, ceci est une autre histoire. Car ce n’est pas le contenu qui m’a le plus déçu, mais plutôt le formateur. Il faut dire qu’après cette semaine de lavage de cerveau, le formateur, qui nous a enjoints de recycler nos déchets, renoncer à nos baignoires, consommer « mieux » et bien évidemment de moins utiliser nos voitures au profit des transports en commun ou du vélo est reparti dans ses pénates… au volant de son SUV haut de gamme (le genre de char d’assaut que certains escrocs prétendent pouvoir faire acheter si on leur achète leur méthode de trading). J’avais quitté ce séminaire avec un certain malaise et l’impression d’avoir perdu mon temps et l’argent de mon employeur de l’époque. En effet, si le gars qui vient vendre sa camelote idéologique ne fait même pas semblant de la respecter, comment faire soi-même pour y adhérer ?

Et c’est là le nœud de bien des problèmes : la cohérence. La cohérence comme adéquation entre message à porter et porteur du message ou encore adéquation entre valeur et action (toute ressemblance avec la pensée de Hannah Arendt serait purement accidentelle de ma part). A ce propos, la philosophe la plus cohérente du XXe siècle fut Simone Weil. Agrégée de philosophie, elle quitta le confort de son métier pour aller travailler en usine. En effet, elle ne concevait pas d’écrire sur la classe ouvrière si elle n’expérimentait pas elle-même la dure vie des ouvriers. Elle paya sa cohérence de sa vie, un triste jour de 1943.

Dans les années 60, un philosophe canadien, Marshal Mac Luhan avait énoncé dans son œuvre ce principe, devenu célèbre outre-Atlantique : « the medium is the message ». Autrement dit, la nature du message est elle-même le message. Si vous voulez tenter des expériences de sociologie amusante, envoyez des lettres d’amour en format de lettre administrative, vous m’en direz des nouvellesi. Antoine de Saint-Exupery l’expliquait aussi dans le Petit Prince, avec le personnage de l’astronome turc qu’on ne prend au sérieux que lorsqu’il est habillé en occidental pour faire sa communication. Il avait ainsi compris, avant Mac Luhan, que le média était bien le message. De la même manière, quand une dirigeante d’organisation étudiante connue pour ses valeurs progressistes se présente au public vêtue d’une tenue à connotation religieuse conservatrice (ce qui serait son droit, je le précise), il peut y avoir confusion entre les idées et valeurs de la personne, en inadéquation (voire en opposition) avec celles de l’organisation qu’elle représente. Un peu comme si les Femen défendaient les valeurs de la Manif pour Tous, comme si un prélat polonais prenait la défense du droit à l’IVG, si Sexion d’Assaut faisait l’éloge de l’apprentissage du français à l’école ou encore si Aerosmith, les Rolling Stones ou les Guns’n’Roses plaidaient contre la consommation de drogue et l’alcool… Bref, le média est bien le message. Donc, quand on veut faire passer un message, on doit se mettre en adéquation avec le message qu’on transmet. Sinon, le message est brouillé, l’émetteur n’est pas pris au sérieux et l’information perdue. Ou pire, le message que l’on vient défendre est discrédité ou moqué. D’ailleurs, les humoristes se servent de l’incohérence et du décalage entre média et message pour faire rire leur public, selon un principe de chute établi par Bergson dans son célèbre essai éponyme sur le rire. Dans le même esprit, tous les spectacles de clown sont basés sur l’incohérence. L’Auguste qui est incapable de nouer ses lacets mais capable d’un saut périlleux en est un brillant exemple. Le problème est plutôt quand l’incohérence est telle que nous ne savons plus si nos politiques sont des clowns ou des dirigeants.

Et ce décalage est l’un des maux dont nous souffrons. Nos hommes politiques actuels en sont l’exemple le plus frappant, au-delà de leurs frasques habituelles. Certains prônent les efforts, invitent à une sobriété malheureuse, mais se comportent comme des jet-setteurs face aux paparazzis. D’autres dirigeants invitent à « prendre des risques», « oser entreprendre », ou, pollués par les messages du patronat, font l’apologie d’un libéralisme cynique, qui revient à instaurer la loi du plus fort. Le problème est que ces gens là, souvent dépositaires d’un héritage familial, ne prennent jamais de risque. Bon, ce ne serait pas pareil… Pire, ils sont les premiers à demander une aide à l’état au moindre soubresaut du cours de la Bourse (ce qui ne les empêche pas de fermer une usine pour sauvegarder l’emploi, Thucydide, quand tu nous tiens). Le paroxysme est cette séance d’auto-satisfaction annuelle et rituelle que sont les vœux des chefs d’État, qui par exemple, parlent de culture quand ils ont contribué à sa destruction. Encore qu’à ce niveau là, ce n’est même plus de cohérence qu’il faut parler, mais plutôt de décence…

Et nous, alors, les Francs-maçons, sommes-nous cohérents avec nos valeurs ? Hé bien, oui et non, comme toujours. Certains se targuent de leur appartenance à telle ou telle obédience ou tel ou tel rite, mais au final, sont en complet déphasage avec les valeurs qu’ils prétendent vouloir défendre. J’en veux pour preuve un Frère assez âgé mais encore en activité, qui prétendait refuser d’adapter son cadre professionnel à des générations (celle de ses enfants, voire ses petits-enfants) qui n’ont pas forcément envie de perdre leur vie à tenter de la gagner, en travaillant pour un employeur qui la lâchera au moindre prétexte. D’ailleurs, l’employeur qui exige la complète loyauté de ses employés, mais qui les lâche au moindre pépin est en lui-même le média du message de notre époque : le profit à tout prix, le mépris de l’humain, l’égoïsme le plus triste.

La crise systémique que nous traversons décime les Loges. Nous allons souffrir d’une désaffection de nos Colonnes. La seule solution, si nous voulons faire perdurer ce en quoi nous avons foi ou ce en quoi nous croyons encore, c’est de recréer de la cohérence, autrement dit de continuer au dehors l’oeuvre commencée en dedans. Evidemment, c’est prendre des risques, celui de se dévoiler entre autres. Mais nous faire connaître peut, je l’espère, aider à faire venir de nouveaux apprentis et regarnir nos Temples. Autrement dit, soyons nous mêmes le media des valeurs que nous voulons transmettre.

J’ai dit.

iJe décline toute responsabilité sur les scènes de ménage, séparations, divorces et homicides qui en découleraient…

Trouver sa voie

Étudiant internet, le sociologue Gérald Bronner nous révèle de sombres besoins de l’âme humaine, repérés et exploités par les pondeurs d’algorithmes. La franc-maçonnerie nous guide face à ces dangers.

Vieil apprenti, j’ai toujours envie de me connaître mieux et, ça tombe bien, la curiosité est mon moteur. Aussi je me jette en priorité sur les bouquins qui annoncent des avancées de l’une ou l’autre science qui étudie l’humain, plutôt qu’avaler une de ces fictions aux ressorts mille fois répétés et prévisibles, au point qu’on peut en soupçonner beaucoup d’être pondues par un algorithme. Bon, toute école a droit à sa récré, donc une petite série est bien venue pour détendre les neurones endoloris.

L’autre jour, nous nous sommes dit avec ma tendre qu’il serait chouette de regarder une série qui ne se vautre pas dans la naïveté fleur bleue, mais qui évite aussi les trop fréquents torrents de violence, de sexe et de drogue. Eh bien, ce ne fut pas chose facile.

Et nous voilà devant les deux pentes naturelles de l’humain telles que Gérald Bronner nous les dépeint dans son magistral « Apocalypse cognitive », assorties de démonstrations irréfutables appuyées par les neurosciences et les innombrables traces que nous laissons sur internet. Véritable miroir maçonnique, on y trouve la preuve que nous nous mentons alors même qu’un anonymat inviolable nous protège ( dans un sondage anonyme, nous serions tous grands consommateurs de documentaires sur Arte…) .

La première pente dangereuse qui nous menace, c’est la naïveté, sous toutes ses formes, qui incluent souvent un déni partiel de la réalité et/ou une idéalisation. Il s’est toujours trouvé des penseurs ou idéologues affirmant qu’il n’y YAKA faire une ou deux simples choses et tous les problèmes seraient réglés.

Déjà, à la suite des philosophes antiques, on a pu penser que l’éducation suffirait à sortir l’humanité de l’ornière obscurantiste, or nous voyons, aux côtés d’une présence médiatique en hausse des religions classiques, une explosion de croyances et complotismes comme jamais. Le mythe rousseauiste du bon sauvage nous pousse dans des utopies telles qu’un retour à la nature, assorti d’un rejet complet des sciences et technologies, et ce malgré l’échec de toutes les tentatives de communautés hippies ou anarchistes. Les promesses d’un homme nouveau en une génération, au 20e siècle, se sont terminées dans un bain de sang idéologique.

Force nous est de l’admettre : l’humain est un animal très sombre, qui résiste très peu aux tentations et tombe vite dans l’addiction. Voilà donc le deuxième versant pentu et glissant de notre nature : un cortège d’addictions morbides, à la nourriture, à la pornographie, à l’abus de pouvoir sur ses congénères, dont ceux en position plus fragile (enfants, femmes, pauvres, minorités…).

Les algorithmes d’internet ont compris tout ça, et leur efficacité est décuplée grâce au Big Data qui leur a permis de personnaliser les messages à chaque internaute. On observe des chutes du niveau des enfants dans leurs études, alors que jamais on n’a eu tant de loisirs, de sources d’information, de temps (de cerveau) libre…c’est parce que les « sucreries cognitives » proposées sur nos écrans sont trop tentantes.

Alors, que faire ? Ben pardi, appliquer les recettes maçonniques !

Il faut commencer par se connaître soi-même, faire une liste de ses envies conscientes et plus cachées (phobies, indignations, envies de vengeance par exemple), s’interroger sans juger sur leur pourquoi …et ne pas juger ses sœurs et frères, nous baignons tous dans la même mélasse.

Ensuite, allons-y pour une petite métaphore montagnarde : l’initiation, c’est suivre un chemin de crête. Nous en avons tous suivi : c’est à 360° qu’on profite le mieux de toute la beauté du monde, on respire un air pur, on sent le vent sur son visage. Aurions alors gravi la pyramide de Maslow ?

Mais il faut faire gaffe à ne pas glisser sur l’une ni sur l’autre des deux pentes : on risque de ne pouvoir se rattraper.

Tomber dans la mièvrerie ? Il faut savoir que notre cerveau, qui consomme du glucose, a aussi besoin d’un peu de ces sucreries que sont les récits porteurs de sens, même s’ils sont connus comme les mythes et légendes. L’enfant construit son empathie et sa capacité de recul à l’écoute des histoires d’avant-dodo. L’enfant toujours présent en nous sera heureux de profiter d’une fiction porteuse de valeurs, et l’adulte en nous s’en trouvera renforcé.

Céder à notre côté ténébreux ? Connais ton ennemi si tu veux le contrôler. Saint Michel terrasse le dragon, mais ne l’élimine pas. Qui sait, l’agressivité qui a permis à notre espèce de survivre pourra peut-être encore nous servir ?

Comprendre nos faiblesses, les risques d’addiction, et leur origine, c’est en somme  repérer et baliser le terrain avant de s’y engager. Ensuite, il faut avancer prudemment, on ne naît pas chamois, on doit apprendre. Si on est plusieurs, on peut fraternellement s’encorder, cela réduit les risques.

L’humanité fait face à une réelle menace, mais nous avons des outils : sachons nous en servir (mais sans idéalisme béat) !

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Avoir 20 ans en 2020

Qui a dit qu’il était difficile d’avoir 20 ans en 2020 ? Le même qui estime qu’il n’y a pas à avoir une politique pour la jeunesse. Bon, encore de la politique de haut vol, le fameux « en même temps » auquel mon malheureux esprit bassement cartésien ne peut accéder… Mais en recoupant cet interview et ce discours, je m’inquiète. Je m’inquiète d’autant plus que, par mon métier, je suis amené à encadrer des jeunes en formation. Et ce que je vois ne me plaît pas du tout.

Déjà, l’année désastreuse (certes moins que l’an 536 après JC, qui a vu un hiver volcanique, la famine qui s’en est suivie et une épidémie de peste) que nous avons traversée et celle qui se profile sont des années d’études perdues pour les jeunes qui ont encore le courage d’en faire, des études. Des années pendant lesquelles ils ont besoin de se rencontrer, de se connaître pour évoluer. Et c’est durant ces années d’études que les réseaux se créent. Sans réseau, on peut être l’ingénieur ou le docteur le plus compétent du monde, on n’est pas forcément sûr de trouver une place… Les jeunes en formation via les outils modernes (les machins institutionnels qui marchent tellement bien que les enseignants sont obligés de se tourner vers des logiciels clients de jeux vidéo, plus fiables) sont donc condamnés à l’isolement, ou pire, à se retrouver isolés, et terriblement seuls, dans un monde qui leur fait comprendre qu’il n’y a pas de place pour eux. Du fait des mesures gouvernementales, les boulots d’ordinaire dévolus aux étudiants n’existent pour ainsi dire plus. Les jeunes non boursiers n’ont donc plus que le soutien de leur famille, qui n’a pas toujours la possibilité d’être solidaire. Et bien évidemment, aucune possibilité d’assurance chômage ni de RSA. Les bénévoles des Restos du Coeur et d’autres organisations caritatives ont ainsi vu déferler des jeunes parmi leurs bénéficiaires.

Et tout ça pour quoi ? Pour protéger nos aînés et nos plus anciens des conséquences du coronavirus. Bon, les aînés ont le bon goût de voter pour le parti au pouvoir, pas forcément les jeunes. D’où un sens politique des priorités. Bon, si je voulais pousser le cynisme néolibéral ou anglo-saxon jusqu’au bout, je m’interrogerai sur la pertinence de protéger les plus anciens au détriment des plus jeunes, alors que lesdits anciens sont les bénéficiaires des « charges sociales » (quand ils ne la sont pas eux-mêmes) mais qui ne produisent plus rien, et qui sont donc des « assistés ». En formulant de manière encore plus outrancière et plus provocatrice, pourquoi avoir détruit la structure de la société en sauvant des vieillards déjà relégués dans des mouroirs sordides au détriment de la jeunesse qui a un avenir à construire (et dont ledit avenir est déjà bien abîmé par des décennies de politiques désastreuses) ?

En fait, l’amélioration des conditions de vie permet de maintenir en vie une population jusqu’à un âge avancé (pas forcément en bonne santé, mais c’est une autre histoire). Le problème qui se pose est donc la cohabitation de quatre générations d’une même famille. Est-ce un bien ou un mal ? Du point de vue éthique, tout dépend de la famille. Mais du point de vue économique, les professionnels voient cette cohabitation comme un désastre. Le patrimoine reste aux mains des générations les plus anciennes (qui le gardent jalousement), privant les plus jeunes de la jouissance dudit patrimoine et donc de la transmission des biens (modulo les frais de succession… Tout le monde n’est pas Largo Winch). Attention, n’en déduisez pas que j’appelle à l’euthanasie de mamie, les effets de la politique sanitaire s’en chargeront.

Les plus jeunes n’ont donc pas de patrimoine, donc aucune garantie à montrer aux banques, quand leurs ancêtres en ont plus que nécessaire. Dans un registre similaire, on trouve encore des boomers en activité, et des employeurs refusant d’embaucher des jeunes sous prétexte qu’ils n’auraient pas les moyens de financer un système de compagnonnage. En attendant, un jeune qui ne travaille pas ne cotise pas, et ne peut donc pas payer la pension du vieux qui va à la retraite et qui a refusé de l’embaucher. Bravo la gestion, c’est bien la peine de réclamer des aides d’État ou d’imposer une réforme des retraites sans aucun sens!

En attendant, une génération a tout, une autre n’a pas grand-chose, rompant ainsi le contrat social occidental. La jeune génération se retrouve grevée par le comportement des anciens et devra payer le prix de leur inconséquence et de leur imprévoyance. Mais elle a bien compris qu’elle ne devrait compter que sur elle-même, pas sur les anciens. Et c’est peut-être ça qui m’attriste le plus, ce délitement de la solidarité qui devrait exister entre générations. Même le lien physique le plus élémentaire est détruit par les règles technocratiques de distanciation sanitaire. Or, l’humain a besoin de contacts pour vivre. Il a besoin de voir des visages, des émotions, de sentir le corps de l’Autre. En ce sens, les mesures sanitaires sont, à moyen terme, dangereuses pour les équilibres psychiques.

Et la Franc-maçonnerie dans tout ça, me direz-vous. Nous sommes mourants pour les mêmes raisons que j’ai énoncées ci-avant. Les plus anciens sont épuisés, et n’ont plus envie de venir, ou encore, ont peur de contracter le virus. D’autres ont réalisé que le Travail en Loge ne leur manquait pas. D’autres encore se meurent de tristesse et d’ennui. Malgré les outils de communication dont nous disposons, nous tendons à être de plus en plus isolés. Il est en effet difficile de maintenir un lien quand on se dit que l’Autre est forcément un danger. Certains me rétorqueront qu’il faudrait recruter des jeunes. En effet. Sauf que parmi nous, des anciens n’ont pas forcément envie d’accueillir des jeunes, ou alors, sous condition d’excellence. Par ailleurs, et c’est mon expérience personnelle, la Franc-maçonnerie ne fait plus rêver la jeunesse, loin de là, malgré le travail de plusieurs obédiences. L’avenir de la jeunesse est peut-être compromis, mais une franc-maçonnerie sans jeunesse est irrémédiablement condamnée. Après, faut-il faire de la retape à la sortie des facultés, écoles et lycées ? Je ne le crois pas. Monter des capsules vidéo sur les réseaux sociaux ? Peut-être. D’ailleurs, s’il en existe, j’aimerais bien en avoir les liens pour les regarder. Dans le fond, ce qui nous manque, c’est de nous adresser aux jeunes et d’être en mesure de leur transmettre nos valeurs sans passer pour de vieux barbons moralisateurs. Mais pour ce faire, nous avons besoin de nous montrer, et surtout de nous montrer cohérents avec ce que nous voulons transmettre. Et honnêtes aussi. Avec nous-mêmes, comme nous incitent à le faire nos Rites, mais aussi avec les autres.

La société de consommation ne fait plus rêver. La mondialisation a montré ses limites, le matérialisme aussi. La jeunesse en paie le prix, voyant son avenir et ses aspirations réduits à peu de choses. Si le monde n’a plus que de la survie à leur offrir, peut-être que l’Initiation peut leur offrir autre chose, une vie certes plus frugale matériellement, mais qui vaille la peine d’être humainement et dignement vécue. Une vie dans laquelle les jeunes pourront être accueillis en humains, et non en charges ou en adversaires.

Sur ce, bonne année quand même…

J’ai dit.