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Tribulations aux Pays des Merveilles

Dans le livre de Lewis Caroll, Alice au Pays des Merveilles, un lapin aux poils blancs et aux yeux roses apparaît au début de l’histoire. Désirant le suivre, Alice passe dans un autre monde en franchissant la porte basse du terrier et se confronte à des situations délirantes.

Quel risque prend-elle à vouloir aller avec lui au centre de la Terre ?

Le lapin blanc amène Alice ailleurs… Comme si elle avait la même taille que lui, elle entre dans son terrier. Au creux de la Terre, plus aucune dimension ne semble discernable. Alice fait une chute infinie : « Je me demande de combien de kilomètres, à l’instant présent je suis déjà tombée ? dit-elle. Je dois arriver quelque part aux environs du centre de la Terre… » Ce monde souterrain n’a pas de formes ni de traces ! Quand se découvrent des chemins, Alice constate qu’ils mènent où on veut, mais au même point ! Lorsque le Chat (un autre animal du conte) lui précise : « Dans cette direction-ci, en faisant un vague geste de la patte droite, habite un Chapelier ; et dans cette direction-là, en faisant le même geste de son autre patte, habite un Lièvre de Mars », elle constate que les deux personnages cohabitent au même endroit !

Dans ce pays, ne se produisent que des rencontres curieuses avec des animaux bavards ! Tous tiennent des propos qui questionnent et déstabilisent. De plus, Alice vit des changements de taille gênants : manger ou boire induit qu’elle grandit démesurément ou qu’elle rétrécit terriblement ! Chaque fois qu’elle prend l’initiative de se transformer, patatras ! Le résultat est calamiteux. Aucune félicité, que des ennuis ! Le processus de métamorphoses lui échappe toujours, car elle agit, hélas, seule et empiriquement…

Tout fait mystère ! Dans cet univers onirique, le temps serait-il déréglé ? Le lapin blanc dès le début du récit s’en préoccupe perpétuellement. De son aveu même, n’est-il pas déjà en retard alors qu’il tient à arriver à temps à son rendez-vous avec la redoutable Duchesse ? Pauvre lapin blanc ! Lorsqu’il confie pour réparation sa montre au Lièvre de Mars, cet agité, celui-ci lui explique qu’elle est, en réalité, retardée de deux jours. Alice capte que le temps fait ce qui lui plaît : « il est une personne!» Encore faut-il être « en bons termes avec lui ». À la suite d’une querelle avec ce dernier, le Chapelier l’a fâcheusement admis : le temps s’est arrêté à six heures pour lui ! Une heure dérisoire en plus : l’heure du thé et des mondanités ! Autre découverte pour Alice : à la table des deux compères que sont le Chapelier et le Lièvre de Mars, elle mesure combien un temps arrêté est affligeant, mais encore, qu’il assigne à des échanges dénués de sens, ruinant toutes les chances de pouvoir construire une vraie rencontre entre l’Autre et Soi !

Quant au lapin blanc, il continue à courir, sans cesser de regarder sa montre ! L’animal veut respecter les usages même s’ils sont déterminés par une Reine abusive. Tel un petit auxiliaire de bureau il tient à être à l’heure à ses rendez-vous fixés par l’autorité. Ne devrait-il pas plutôt cesser de s’abaisser devant tant de tyrannie ? pense Alice. Elle reste toujours bienveillante, car quel enfant ne prend pas soin d’un lapin ? Les lapins ne sont-ils pas par nature purs, affectueux et câlins ? À trois reprises, le lapin blanc sera sur sa route et lui aura appris : la première fois que la curiosité est de nature à vous exposer à l’embarras en pénétrant dans un espace où il faut abandonner ses idées sur son rapport au monde, à ses dimensions comme à son orientation ; la seconde fois (où « dans la jolie maison du lapin», il la confond avec sa domestique), qu’il aurait mieux valu, pour elle, se faire reconnaître, avec âge et qualités, pour s’éviter bien du malentendu et de mauvaises postures. Quant à sa dernière entrevue avec lui, lors du grand procès public, elle est décisive ! Avec sa trompette, le lapin blanc convoque les témoins à la barre et presse l’auditoire à l’éveil. La Reine comme le Roi ne dévoilent-ils pas en ce tribunal une déraison qui accroît la crainte dans tous les cœurs ? La reine n’exige-t-elle pas l’Arrêt du Jugement avant même de passer à la Délibération ? Trop ! C’est trop ! Alice indignée se lève de son banc ! « Elle avait alors atteint toute sa grandeur naturelle » selon l’écrivain du voyage. Autrement dit, Alice s’est réveillée : elle a fait retour au réel, emportée par son désir de justice. « Et elle raconta à sa sœur, autant qu’elle put s’en souvenir, toutes les étranges aventures que vous venez de lire…; et, quand elle eut fini son récit… Alice se leva et s’éloigna en courant, pensant le long du chemin, et avec raison, quel rêve merveilleux elle venait de faire!

« Alice au pays des merveilles » est une œuvre littéraire pleine d’étonnements. Ce récit développe une vision de « chaos-cosmos »[1]. Chaos, car le monde y est atrophié. Aucune mesure, aucune marge de progrès : que du déséquilibre face à l’absurde ! Vivre en cet endroit ténébreux est éprouvant pour qui cherche son identité. Chapitre après chapitre, se cristallise le désir d’être pourtant partie prenante de l’univers et s’enracine le sentiment d’un cosmos infini et mystérieux. Dans cette épopée initiatique, la victoire d’Alice — puisqu’il y a victoire à rompre avec un rêve cauchemardesque — suggère que les voies du monde sont ombre et lumière. Le risque de s’isoler dans le songe et de s’égarer sur des chemins sans issue est périlleux. Pour affronter le réel, il faut avoir les yeux ouverts, se défier de la confusion, garder un cœur aimant et la nostalgie de l’innocence. Et si cela commençait maintenant ?


[1] Expression de Jacques Derrida, appliqué au roman de Lewis Caroll

Dessin de Julie Le Toquin, Avril 2021

Source : https://fr.m.wikisource.org/wiki/Alice_au_pays_des_merveilles/Texte_entier

Paradoxe

1

Par Annick DROGOU

La racine donne l’idée de conformation, d’adaptation. Tant en grec, la synecdoque, figure de style, qu’en latin, par *decet, il convient. Tel le décor, qui est beau parce que décent, entre autres au théâtre, contrairement à la laideur de l’indécence.

*Dignus, *indignus, *dedignari. De là, la dignité, l’indignité. Le dédain amène à dédaigner, voire s’indigner de ce qui n’est pas conforme.

Avec une voyelle o, le grec, *dokeô, signifier croire, se fier aux apparences. Doxa, c’est l’opinion commune sur un sujet, la réputation de quelqu’un, le concept philosophique traditionnellement admis, la pensée commune, voire l’idéologie en sociologie, d’où l’orthodoxie. D’abord religieuse, la doxologie délimite la prière à la gloire de Dieu.

Et le paradoxe désigne une expression surprenante contraire à la logique formelle, qui dégage ainsi une autre vérité. C’est un choc, une collision volontaire ou pas. entre deux images, deux pensées, deux idées, qu’on n’a pas l’habitude de faire cohabiter. L’effet de surprise tient à cette remise en cause de la logique formelle. Par exemple, faire cohabiter l’autorité et l’autonomie, la cohésion et le pouvoir, l’obédience et la liberté. Entre autres termes à redéfinir.

Le mot dogme, opinion religieuse ou non, est une idée acceptée, et non imposée, en principe. Sauf à s’aggraver dans le dogmatisme et la pensée dogmatique.

Le latin, avec ce même vocalisme, insiste sur la sphère du savoir, docte, docteur, doctoral, document, documentation. Sans pourtant éviter la docilité, aux marges de la doctrine, et surtout l’endoctrinement.

Certaines de nos obédiences se sont très vite et sans ambiguïté déclarées adogmatiques, en refusant la référence obligée à une transcendance divine, comme explication du monde et surtout justification éthique et morale.

Font-elles échapper pour autant à la tentation de la docilité à l’égard de mots d’ordre, de concepts assénés comme vérités indiscutables, de symboles enfermés dans des images et des interprétations figées ? Paresse du poncif…

Se pose la question, cruciale de l’orthodoxe ou de l’hétérodoxe ? A quoi se conforme-t-on ? Qui en décide ? Avec quelle légitimité ?

La Maçonnerie n’est-elle pas, ne devrait-elle pas être une école de pensée autonome ?

En cela réside la force du paradoxe, même inconfortable, dans le regard sur le symbole et sa libre interprétation.

Une vigilance de chaque instant accepte cette charge de violence indubitable contre la croyance toute faite, le prêt-à-penser confortable.

« La liberté de croire ou de ne pas croire » ne saurait être revendiquée mécaniquement, elle suppose l’acceptation de la différence, le respect de l’intimité de chacun, la conscience du miroir que renvoie l’Autre.

Une réflexion au plus profond de soi sur ce que signifie vraiment la liberté…

Par Jean DUMONTEIL :

Le paradoxe est une vigie. Il combat tous les assoupissements. Le paradoxe ne se cultive pas, il surgit dans l’évidence de sa bizarrerie, de son incongruité, mais une fois la surprise passée, le paradoxe tient debout. Il nous réveille et s’impose dans la force de sa singularité pour nous tirer de toutes nos évidences supposées. Il faut l’aimer comme une sorte d’étirement de la compréhension, une hygiène de la pensée, un contournement d’orthodoxie, son enjambement.

Par méthode, on va même le chercher et le goûter dans un raisonnement. Mais le confort moral de la culture du paradoxe est moins aisé quand je m’y trouve confronté. « Pourquoi as-tu fait cela, que je ne comprends pas parce que cela ne te ressemble pas ? » Je pourrais alors dire que ton attitude est illogique, incohérente. Si je la déclare paradoxale, c’est que je veux espérer la comprendre. En la jugeant telle, je te laisse une chance, je ne te condamne pas. Il y a comme un point d’interrogation dans ce paradoxal, qui renferme un germe de confiance.

Le paradoxe comme déviation ou sortie de secours des autoroutes de la pensée ? La réponse à lui faire est un contournement. Le détour en vaut la peine car, toujours, les paradoxes ne sont que d’apparence.

À propos du hasard

par Serge Toussaint, Grand Maître de l’Ordre de la Rose-Croix

La question majeure qui se pose à propos du hasard est de savoir s’il existe ou non, que ce soit en ce qui concerne l’origine de l’univers et de la vie sur Terre, ou à propos de ce qu’il advient dans l’existence de chacun d’entre nous et du devenir de l’humanité dans son ensemble. Nombre de scientifiques font du hasard (et de la nécessité) un facteur déterminant en toute chose et considèrent qu’il est omniprésent. À l’inverse, les mystiques ont tendance à dire qu’il n’existe pas. Qu’en est-il exactement ?

Le hasard dans l’univers

Comme la plupart des Rose-Croix, je pense que le hasard n’existe pas, en ce sens que tout effet procède d’une cause. Pour reprendre l’exemple de l’univers, il est le résultat d’un processus d‘autant plus admirable qu’il repose sur des lois qui font l’admiration des savants, notamment des astrophysiciens. Dès lors, comment penser que la Création est due au hasard ou à un concours de circonstances, de même que l’apparition de la vie sur Terre ? Étant donné que l’on « juge un arbre à ses fruits », il paraît évident que l’une et l’autre sont les effets d’une Cause transcendantale, c’est-à-dire d’une Intelligence prodigieuse que les spiritualistes assimilent à Dieu.

Qu’en est-il maintenant du hasard dans l’existence humaine ? D’un point de vue rosicrucien, tout individu vient au monde dans un pays et une famille que son âme a choisis avant même de s’incarner, sachant qu’elle y trouvera les conditions générales qui contribueront le mieux à son évolution spirituelle. Au fur et à mesure qu’il grandit, il en vient à appliquer de plus en plus son libre arbitre et à forger lui-même son destin. Ainsi donc, au-delà des apparences et contrairement à l’opinion courante, ce n’est pas le hasard qui fait que telle personne naît à tel endroit, à tel moment, dans tel milieu… Naturellement, cela ne veut pas dire qu’elle est destinée à vivre définitivement dans le pays où elle est venue au monde.

Le hasard dans l’existence humaine

Tout au long de notre vie, nous faisons des choix qui conditionnent notre existence, tant sur le plan personnel que familial, social, professionnel, etc. Considérer que tout ce qui nous arrive d’heure en heure, de jour en jour et d’année en année est dû au hasard, reviendrait à admettre que nous n’avons pas le libre arbitre et qu’il nous est impossible d’influer sur notre avenir. Or, nous sommes en grande partie responsables de ce que nous pensons, disons et faisons au quotidien, et par là-même, de ce qu’il advient dans notre existence, en positif comme en négatif. Lorsque l’on adhère au karma et à la réincarnation, on comprend également que certains événements de notre vie présente, heureux ou malheureux, peuvent avoir leur origine dans notre vie précédente.

S’il est vrai que la vie de chacun d’entre nous est conditionnée en grande partie par ses propres choix, elle comporte néanmoins une part de ce que nous appelons « hasard », en ce sens qu’elle comporte des situations, des événements, des rencontres, etc., qui n’ont apparemment aucun lien direct avec ce que nous avons pu penser, dire ou faire. Lorsque cela a une connotation négative, on parle de « fatalité » ; lorsque cela a une connotation positive, on parle de « providence ». Mais dans les deux cas, cela ne doit rien au hasard, car il y a nécessairement une cause, une origine, une raison, une explication à ce qui nous arrive, même si c’est apparemment malgré nous.

En conclusion, je dirai que le hasard n’existe aux yeux des hommes que parce qu’ils ne peuvent comprendre, ni toutes les causes des événements qui jalonnent leur existence, ni toutes celles des phénomènes qui se produisent dans la nature, et encore moins celles qui sont à l’œuvre dans l’univers. Et dans nombre de cas, il faut voir en lui ce qu’Albert Einstein en a dit, à savoir « le chemin que Dieu emprunte lorsqu’Il veut rester anonyme ».

par Serge Toussaint, Grand Maître de l’Ordre de la Rose-Croix

Miroirs, dites-moi qui je suis

Illustration : Jacob de Gheyn II ( 1565 – 1629 ) – Prudentia

Le mot « miroir» fut utilisé pour un genre littéraire né au Moyen Âge, il désignait des ouvrages destinés à conseiller le lecteur sur des questions morales. Les premiers exemples du genre remontent au IXe siècle et dans la tradition chrétienne, le Miroir sans tache (speculum sine macula) est le symbole de Marie, mère de Jésus où l’Éternel se reflète.

Le langage des oiseaux (Mantiq al-Tayr) de Farid ûd-Dîn Attâr est une épopée mystique qui retrace la quête d’oiseaux partant à la recherche de leur roi, le Sîmorgh. Partis par milliers, à la fin de l’épopée, seuls trente oiseaux parviennent au terme de leur quête et peuvent contempler l’oiseau sublime. À ce moment précis et par un subtil jeu de mots, le Sîmorgh devient le miroir de ces sî-morgh (trente oiseaux en persan) qui découvrent en l’oiseau qu’ils cherchaient le secret profond de leur être. Comme l’a analysé Henry Corbin, «Lorsqu’ils tournent le regard vers Sîmorgh, c’est bien Sîmorgh qu’ils voient. Lorsqu’ils se contemplent eux-mêmes, c’est encore Sî-morgh, trente oiseaux, qu’ils contemplent. Et lorsqu’ils regardent simultanément des deux côtés, Sîmorgh et Sî-morgh sont une seule et même réalité. Il y a bien là deux fois Sîmorgh, et pourtant Sîmorgh est unique, identité dans la différence, différence dans l’identité.» On retrouve ici le concept d’âme du monde identique à tous les êtres, tout en se manifestant à chacun d’eux de façon différente[1].

On y voit autrui plutôt que soi-même. Les séphirot se présentent comme des miroirs qui réfléchissent la lumière divine et la projettent vers les hommes, hormis la dernière, la Malkhut qui, entre autres, représente la Lune, une sorte de miroir non réfléchissant. Maître Eckhart, dans le même sens, affirmait que «le regard par lequel je Le connais, est le regard par lequel Il me connaît».  Le motif central du miroir est de nouveau présent ; la contemplation du reflet de la divinité dans sa propre âme, livrant le secret et donnant l’ultime clé d’accès à la cité intérieure de l’être.

Moins mystiquement, Carl Gustav Jung en dit : «celui qui regarde dans le miroir de l’eau voit d’abord sa propre image. Celui qui se regarde, risque de se rencontrer. Le miroir ne flatte pas, il montre fidèlement ce qui s’y reflète, à savoir ce visage que l’on ne montre jamais au monde car on le cache par le personnage, le masque de l’acteur.»

Les miroirs en étain poli, que les femmes des hébreux apportèrent (ainsi que leurs bijoux) pour être fondus afin de fabriquer les ustensile servant aux ablutions des prêtres du Tabernacle, furent refusés dans un premier temps, sous prétexte d’être des objets de frivolité. Cependant,  D.ieu ordonna de les prendre parce qu’ils servaient aux femmes pour se faire belles afin d’adoucir la souffrance de l’esclavage de leurs époux (Échanges avec Haïm Korsia  à la GNLF, à partir de 12’40)

Dans la Tradition, la Prudence est représentée par un miroir entouré d’un serpent. Cela fait dire à Philibert De l’Orme : «un compas entortillé d’un serpent signifie que l’architecte doit mesurer et compasser toutes ses affaires et toutes ses œuvres et ouvrages avec prudence  et mûre délibération» et de rajouter «soyez prudents ainsi que les serpents et simples comme les colombes[2]».

En alchimie, le miroir de la Prudence, «qui est celui de la Vérité, fut toujours considéré par les auteurs classiques comme le hiéroglyphe de la matière universelle, et particulièrement reconnu entre eux pour le signe de la substance propre du Grand Œuvre. Sujet des sages, Miroir de l’Art sont des synonymes hermétiques qui dérobent au vulgaire le nom véritable du minéral secret. C’est dans ce miroir, disent les maîtres, que l’homme voit la nature à découvert. C’est grâce à lui qu’il peut connaître l’antique vérité en son réalisme traditionnel. Car la nature ne se montre jamais d’elle-même au chercheur, mais seulement par l’intermédiaire de ce miroir qui en garde l’image réfléchie[3]

La catoptromancie est un art antique basé sur un phénomène d’autohypnose où la conscience flottante s’abandonne à ses visions intérieures, via le miroir[4].

 Le regard de l’autre va devenir le miroir où nous allons retrouver ce double que nous avons perdu (Gaston Bachelard, une enfance parmi les eaux)

Le franc-maçon se rencontre lui-même comme miroir du Tout qu’il construit dans son intériorité singulière ; ne parle-t-on pas de maçonnerie spéculative !

L’épreuve du miroir apparaît en 1778 dans la Maçonnerie lyonnaise où naquit le RER. Alors, la cérémonie de réception de l’apprenti ne mettait pas en œuvre le miroir. C’était «au 2ème grade, que le candidat les yeux bandés était conduit devant un miroir caché par un rideau. Après que le vénérable l’ait incité à rentrer en lui-même pour y passer en revue ses erreurs et ses préjugés, le bandeau lui est enlevé et il contemple son, visage dans le miroir éclairé par un réverbère.» Ce n’est qu’en 1782, au Convent de Willemsbad, qu’elle fut adoptée par le RER au 1er degré et perdure dans les autres Rites qui pratiquent cette épreuve.

 Dans le rituel d’initiation au REAA  et au Rite Français Groussier, le miroir présenté à l’impétrant a pour signification  que son reflet est son plus grand ennemi avec lequel il faut se réconcilier. Le Gnothi seauton, connais-toi toi-même, de Socrate est explicite : il s’agit de connaître ses limites. C’est un rapport aux autres, une indication de juste mesure, celle qui fait se courber pour passer une porte basse. Cette injonction est initiatique et indique une démarche progressive dans un état de conscience, non d’inconscience.  La phronésis, la sagesse pratique, est une incitation à la réserve par le savoir. Le miroir n’est pas seulement un appel à une introspection, c’est surtout une invitation à une mise en relation de l’être avec ses limites. Le dédoublement et l’inclusion de l’initié dans son propre champ de vision sont en effet les conditions minimales de la transformation initiatique. Le face-à-face concentré du néophyte avec son propre reflet manifeste que l’initiation est un retour sur soi. Se regarder pour se connaître, c’est ne pas rester médusé par son propre reflet mais ouvrir son visage sur l’altérité avec l’humilité qui fait place à l’autre en l’acceptant dans la lumière nécessaire pour le voir.

Au RER, une épreuve du miroir, voilé de bleu ou de brun, se passe au cours du quatrième voyage de la réception du compagnon. Lorsqu’il lui est présenté, le récipiendaire peut y lire sur un phylactère : «Si tu as un vrai désir, du courage et de l’intelligence, écarte ce voile et tu apprendras à te connaître.»

Le miroir donne à réfléchir sur soi et sur le monde ; qui scrute qui dans le miroir ?  

Dans son Cours pratique de la Franc-Maçonnerie au grade de compagnon, Jean Baptiste Chemin-Dupontès, en 1840, évoque une pratique du Rite Français peu connue : «Le Vénérable présente à l’aspirant une autre face du miroir qui lui défigure entièrement les traits, en les allongeant outre mesure sous un aspect, les adoucissant sous un autre, et les montrant sous un troisième très oblique. C’est, lui dit-il, l’emblème du vice, du mensonge et de l’erreur qui altéraient la beauté de votre âme et obscurcirait votre entendement si vous n’étiez sur vos gardes… Combattez sans cesse l’autre, qui est votre ennemi le plus dangereux, et qui rôde sans cesse autour de vous.[5]» Il faut également retenir le sens de visée (venant du mot mire). Le miroir doit être l’instrument qui permet la visée (morale), l’alignement. C’est pourquoi le miroir n’est pas, en fait, qu’un objet d’auto-contemplation, mais aussi l’instrument de la ligne de mire qui doit révéler l’angle secret de ce qui n’apparaît pas encore, mais qui est en gestation, le futur maître. Ce n’est pas la complaisance que le miroir propose, c’est un «autre» mis au-devant de nous. Nous sommes, sans le savoir incomplets, inachevés. Il y a une habitude à se voir ; une telle habitude que c’est à son image inversée que l’on croit ressembler. Nous sommes souvent surpris de nous voir tel que les autres nous perçoivent. Il faut un jeu de doubles miroirs pour annuler l’effet d’optique et remettre le reflet à l’endroit ; il faut le regard de l’autre pour compléter la vérité de notre être. C’est la réponse à la question «êtes-vous franc-maçon» qui le dit explicitement, «mes frères me reconnaissent comme tel».

Ton prochain est ton reflet. Si ton visage est propre, telle sera l’image que tu recevras en retour. Mais si tu vois une tâche sur ton prochain, c’est en fait ta propre imperfection que tu aperçois[6]. Alors quand deux ramoneurs sortent d’une cheminée ; l’un en sort tout noir et l’autre tout blanc ; lequel des deux va se laver ?


[1] Miroirs : solange-sudarskis.over-blog.com/2018/06/miroirs.html

[2] Œuvres de Phillibert de l’Orme, Livre III, De l’Architecture 1626, p. 50v gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1043197v/f110.item

[3] Fulcanelli, Les demeures philosophales, planche XXXVIII, 1930 :    le-miroir-alchimique.blogspot.com/search/label/FULCANELLI Les Demeures Philosophales (Tome 2)

[4] Julien Bonhomme Réflexions multiples. Le miroir et ses usages rituels en Afrique centrale : journals.openedition.org/imagesrevues/147

[5] p. 145 sur : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97351964/f1

[6] Aphorismes du Baal Chem Tov

Laurel et Hardy francs-maçons

2

Laurel et Hardy étaient inséparables à l’écran, mais seul l’un d’eux était franc-maçon. A l’écran, ils n’hésitèrent pas à revêtir tabliers et sautoirs maçonniques pour tourner quelques comédies, aujourd’hui un rien désuètes, sur le sujet.

C’est Oliver Hardy (le plus enveloppé des deux), qui avait été initié à Jaksonville-Floride dans une loge sobrement intitulée Salomon n°20 et qui existe apparemment toujours.

Olivier, qui rêvait de devenir acteur, avait choisi la bonne ville. La Floride attira un temps les gens de cinéma et de nombreux studios de tournage de films muets se construisirent. Mais, une autre cité à l’ouest mettra fin à ses espoirs : Los Angeles.

Devenu célèbre à Hollywood, Hardy fréquentera également la Mount Olives Lodge 506 qui, elle aussi, existe toujours. Trois des quatre frères Warner, producteurs de cinéma sous le nom de Warner Bros, en faisaient également partie.

Toujours est-il que nos compères réalisèrent au moins deux films dans lesquels la franc-maçonnerie joue un rôle déterminant ; l’un des deux s’intitule C’est donc ton frère titre original : Our relations (1936).

Le pitch est assez simple : Laurel et Hardy sont deux bons bourgeois de San Francisco, mais ils ont deux frères jumeaux marins qui arrivent en escale à San Francisco avec comme intention de faire la tournée des bars. Quiproquos garantis d’autant que, si je me souviens, les deux épouses trouvent les marins beaucoup plus sympas et drôles que leurs maris… La scène de fin nous réserve un retournement de situation tout à fait étonnant. Alors que nos deux bourgeois sont en prison, le juge qui s’apprête à les condamner reconnaît les deux amis et déclare à tout le prétoire qu’il se porte garant pour eux, puisqu’il est le vénérable de leur loge maçonnique… Difficile transposable dans le cinéma français…

L’autre film maçonnico-comique du duo s’appelle « Les compagnons de la nouba », titre inventif qui traduit bien approximativement le titre original Sons of the desert, les Fils du Désert.

Je vous mets en lien une version française (et honteusement colorisée mais bon…) de la scène de début du film (durée 5 min) : dans une ambiance de conspiration, le vénérable déclare que la loge traitera ce soir d’une affaire de la haute plus importance, à savoir… qui va nous représenter au convent cette année.

Ce qui est intéressant dans cette affaire c’est que cette loge des « Fils du Désert » est une loge de Shriners. Les Shriners sont connus pour singer la maçonnerie, bien qu’ils soient eux-mêmes obligatoirement maçons, en imitant un ordre secret, mystérieux et orientaliste, symbolisé par le fez qu’ils portent sur la tête. On les voit régulièrement faire des attractions dans les nombreux défilés américains. Par exemple, en roulant dans des voitures minuscules ou autres clowneries.

Mais ces démonstrations visent à recueillir des fonds, avec lesquels les Shriners gèrent des hôpitaux pour enfants. Ils eurent parmi eux quelques membres célèbres voire très célèbres, comme le président Harry Truman qui posa également avec le fez rituel. Là encore, difficile à transposer dans le paysage français…

Laurel et Hardy appartiennent désormais à un cinéma du passé. La légende veut qu’ils soient morts ruinés ou en tout cas dans la gêne. En regardant leurs films, on voit pourtant à l’oeuvre le passage d’un comique de slapsticks (des gags brefs et rapides : on ferme la portière de la voiture, le toit s’ouvre, on ferme le toit, le coffre s’ouvre, etc.) à un comique plus sophistiqué qu’on appelle souvent slow burn dans les manuels de scénaristes : une combustion lente. Ce terme caractérise les situations qui peu à peu dégénèrent pour finir en mêlée générale ; un bel exemple sera cette bande courte de 20 min intitulée Les deux flemmards, traduction là encore douteuse de Me and my pal soit Moi et mon pote (1933). Hardy se marie avec une riche héritière et son témoin et meilleur ami Laurel lui offre… un puzzle. Un par un tous les invités de la noce vont succomber au charme du puzzle diabolique et délaisser la mariée qui attend à la mairie…

Mais revenons aux Shriners : qu’en est-il aujourd’hui ?

Si vous cliquez sur le lien ci-dessous, vous arriverez sur la page de l’institution « Shriner » dont le logo évoque le fameux fez.

https://fr.shrinershospitalsforchildren.org/-9z1i/hse

Cherchez la carte des établissements… Eh oui, vous avez bien compté, les Shriners gèrent actuellement plus d’une vingtaine d’hôpitaux pour enfants à travers les US et au Canada. Chapeau les clowns !

Mais est-ce transposable dans le paysage français ?…

MEXIQUE : La magie du 9, du 3 et du 6.

De notre confrère mexicain Roberto González de diariodequeretaro.com.mx

Neuf est un nombre mystique, symbolique et rituel. C’est le nombre de la création et de la gestation humaine. Pour la franc-maçonnerie, il représente le nombre de l’immortalité, c’est-à-dire l’évolution vers le bas, le matériel, contrairement au six qui représente l’évolution vers le haut vers le spirituel. Les deux forment ensemble la spirale de l’infini.

Dans les textes homériques, le neuf a une valeur rituelle. La déesse Déméter parcourt le monde pendant neuf jours à la recherche de sa fille Perséphone, qui a été enlevée par le dieu des enfers.

Les neuf muses sont nées de neuf nuits d’amour de Zeus. Dans la liturgie chrétienne, la neuvaine représente l’achèvement, c’est un moment où les rituels et les prières sont effectués pendant neuf jours. Les anges sont classés en neuf choeurs selon les visions de Denis l’Aéropagite.

Dans la tradition chinoise, les chaudrons des Yu sont au nombre de neuf et le cinabre alchimique n’est buvable qu’à la neuvième transmutation. Le livre s’inspirant de la vie de Lao-Tseu le « Dao de Jing » est composé de 81 chapitres, un multiple de neuf.

Dans la tradition préhispanique, en Amérique centrale, le roi Nezahualcóyotl a construit un temple avec neuf fenêtres, représentant les neuf cieux, que l’âme humaine doit parcourir pour atteindre le repos éternel.

Dans la tradition indienne, le neuf représente la rédemption, d’où les neuf réincarnations successives de Vishnu, qui à chaque fois se sacrifie pour le salut des hommes.

Comme neuf est le dernier de la série de chiffres, il annonce à la fois une fin et un nouveau départ.

Trois est le nombre créateur de nouveautés qui, en se multipliant, donne naissance à neuf, qui est donc le nombre universel. Trois est le nombre fondamental, il exprime un ordre intellectuel et spirituel en Dieu, dans le cosmos ou en l’homme. Il synthétise la trinité de l’être vivant qui résulte de la conjonction du un et du deux, et est le produit de l’union du ciel et de la terre. 3 est le premier nombre impair, c’est le nombre du ciel et 2 le nombre de la terre, puisque 1 est antérieur à sa polarisation. Les chinois disent que 3 est le nombre parfait, on ne peut rien y ajouter c’est le fini, la totalité : l’homme, fils du ciel et de la terre, complète la grande triade. Pour les chrétiens, c’est l’achèvement de l’unité divine : Dieu est un en trois personnes.

Dans la tradition iranienne, les trois apparaissent dotés d’un caractère magico-religieux. Il est apprécié dans l’ancienne religion d’Iran avec un triple sens : « Bonne pensée, bonne parole et bonne action ».

Dans l’art, l’architecture et la poétique, il y a le nombre d’or ou proportion divine, qui représente l’harmonie de toutes les parties.

Le philosophe romain du VIème siècle Boece, a affirmé que la connaissance suprême passait par les nombres, c’est le meilleur moyen de se rapprocher des vérités divines.

La culture nous transforme et l’art nous sauve.

Lire l’article original de confrère mexicain diariodequeretaro.com.mx

ITALIE : Entretien sur la mafia et la fin de ses liens avec la franc-maçonnerie?

Présentation de Peter Gomez de notre confrère ilfattoquotidiano.it

Cecchi Paone : « Je suis maître de troisième degré et ma famille a rompu avec Gelli »

Il y a ceux qui luttent pour sortir du bois une fois. Alessandro Cecchi Paone – 60 ans, le 16 septembre, journaliste et personnalité de la télévision très connue, professeur d’université et bien plus -l’a fait deux fois en deux ans. Son outing le plus célèbre remonte à 2004, lorsqu’il a fièrement rendu public son homosexualité. En 2005, il dévoile, tout aussi fièrement, son appartenance au Grand Orient d’Italie (Goi), la principale obédience de la franc-maçonnerie italienne.

C’est le thème principald u long entretien que Cecchi Paone a accordé à FQ MillenniuM, le mensuel dirigé par Peter Gomez , dont le nouveau numéro en kiosque depuis le samedi 10 juillet à travers des enquêtes apporte des éclairages nouveaux sur la franc-maçonnerie. Seize ans après, il y en a encore qui crient au scandale lorsqu’ils « découvrent » que Cecchi Paone est un maçon, à tel point qu’ils le considèrent comme un complice de complots et complotiste lui-même. Lors de la loi Zan contre l’homotransphobie : le catholique intégriste Mario Adinolfi l’a « accusé » d’être franc-maçon ; immédiatement après sur Facebook, il écrivait : « l’opération visant à adopter la loi ZAN est une opération anti-catholique inspirée par la franc-maçonnerie » . Voici un extrait de l’interview publiée dans le mensuel.

« Pour lui être , « Franc-maçon » n’est pas une insulte…
En fait, j’en suis fier. J’ai également assumé des responsabilités croissantes. Soyons clairs : quand je parle de la franc-maçonnerie, je me réfère à la reconnue ; la pseudo-maçonnerie, les déviants et tout le reste n’en sont pas.

Des responsabilités croissantes ?
Je suis maître au troisième et dernier degré de la Franc-Maçonnerie de loge bleue, la fondamentale, j’ai atteint le plus haut niveau de celle-ci . J’ajoute que je suis aussi maître architecte d’un rite de perfectionnement, le symbolique italien.

Dans l’émission « La Confessione », sur la chaine Nove, vous avez dit : « Je suis né maçon »… Vous étiez si précoce ?
Eh bien, dès la naissance, non ! Aussi parce que pour adhérer il faut avoir au moins 21 ans. Mais mes ancêtres du XIXe siècle étaient Garibaldiens et Mazziniens. Je ne pouvais pas échapper à la Franc-maçonnerie. D’autre part, la Franc-maçonnerie a longtemps été un lieu de rencontre pour la classe bourgeoise démocratique. Peu de gens savent que le Goi a été fondé en 1861 par Giuseppe Garibaldi, le premier grand maître.

Les racines familiales sont-elles suffisantes pour justifier l’adhésion ?
Non, mais mon militantisme politique s’inscrivait dans ces racines. Autrefois la franc-maçonnerie institutionnelle se traduisait par l’adhésion à l’un des quatre partis : républicain, (le mien), libéral, radical ou socialiste, dans sa composante non marxiste. Elle se retrouve aujourd’hui dans les partis qui ont collecté ces héritages. Car ma famille a toujours été libérale et républicaine.

Mais l’italien moyen connaît la franc-maçonnerie à travers l’école et l’associe au Risorgimento. De nos jours, il n’en entend parler que lorsqu’un scandale éclate, il la perçoit donc comme un lieu de complot…
Ce n’est pourtant pas la réalité sauf dans le cas de la sinistre loge P2. Après le scandale de 1981, la Grande Loge Unie d’Angleterre, fondée en 1717, nous a retiré notre reconnaissance. Une chute terrible, une catastrophe….

Dernièrement, l’avocat Piero Amara a parlé d’une loge hongroise, dédiée aux nominations dans la magistrature. Peut-être est-il très tendance d’inventer une loge pour « vendre » une aura de complot, mêlant faits avérés, plausibles et canulars ?
Oui, c’est très pratique. Si elle existe, il ne fait pas partie du Goi. Car, un groupe de conspirateurs ne fait pas une loge. Les personnes reconnues ont nom, numéro, organes de contrôle, siège officiel, symbole, etc.

La loge P2 de Gelli, cependant, était une loge reconnue.
Oui, c’est terrible de constater cela, car Gelli était ouvertement fasciste et lié aux services secrets sud-américains et américains. Il a utilisé la franc-maçonnerie et on ne sait pas vraiment qui l’a utilisé.

Pensez-vous qu’il aurait été possible de l’arrêter plus tôt ?
Difficile à dire. Mais à l’époque, mes proches, comme beaucoup d’autres francs-maçons, ont quitté le Goi en reconnaissant l’irrecevabilité absolue de la loge P2. Je suis revenu en 2005, après qu’un républicain, Gustavo Raffi, soit devenu Grand Maître en 1999 : sur les conseils des francs-maçons réguliers du monde, il avait rétabli l’ordre, expulsant les partisans d’une maçonnerie style loge P2. Quand j’ai été réaffilié, certains défendaient encore Gelli. Mais Raffi, en poste jusqu’en 2014, a fait le ménage. Bien sûr, la loge P2 a causé de sérieux dommages à notre image. J’en suis encore désolé pour les jeunes.

Vous confirmez qu’il y a dans la franc-maçonnerie une élaboration de type politique, qui essaie ensuite de s’imposer dans les institutions.
Il y a une élaboration d’un idéal, pas de nature politique. Ce sont des valeurs au nom des droits civils et humains, auxquelles je me consacre particulièrement. Les francs-maçons ne soutiennent ni un seul parti ou un seul gouvernement.

Retrouvez l’intégralité de l’interview sur le FQ MillenniuM de juillet, en kiosque ou sur tablette.

Les rituels et la pureté

En Franc-maçonnerie, on est délicat.

Au cours de la cérémonie d’initiation, lors des purifications par les éléments, les épreuves sont réglées par une didascalie propre au rituel (des indications d’action, de mise en scène, de lieux et décors, …). Suffisent alors un léger contact avec la terre dans une caisse à chat, le bout du doigt pour l’épreuve de l’eau, un geste d’éventail pour celle de l’air, un rapide contact inoffensif avec une bougie pour celle du feu. Cela suffit-il vraiment, cela voudrait-il dire qu’il ne s’agit pas d’épreuves ? Est-ce à un ramollissement de nos mœurs que le franc-maçon doit d’être indemne ?

Pour des spéculatifs, cela suffit évidemment. Prenons l’exemple de l’ablution du bout des doigts. Cela peut signifier aussi toute la corporéité en pensant que les mains, palpant ce qui est extérieur au corps, captent par leur prédisposition la souillure, mais aussi la purification. Elles sont comme des antennes. Les tremper dans l’eau, c’est faire reconnaître à l’impétrant son désir de pureté, sa volonté de pureté en venant vers la Franc-Maçonnerie, mais aussi la nécessité de cette pureté. On l’aura compris, la pureté et l’impureté ne sont pas des catégories hygiéniques et ne renvoient pas à une propreté ou une saleté objectives. Ces mots renvoient à un état relatif au contact avec une source de pureté ou d’impureté et à l’accomplissement des actes de purification rendu nécessaire par l’impureté. Je pose mes mains sur les tiennes. Suis-je souillée ou purifiée par ce contact et toi ? Encore faudrait-il définir ce mot.[1]

Selon la version de Platon, le royaume perdu d’Atlantide se situait au-delà des colonnes d’Hercule ; symboliquement, dépasser les colonnes d’Hercule peut signifier quitter l’impureté du monde matériel pour accéder au royaume supérieur de l’illumination. Passer les colonnes du temple serait-il un seuil de purification automatique, mémoires des épreuves réussies une fois pour toutes, qui ne n’ont plus à être éprouvées pour celui qui entre en loge ?

La notion de pureté maçonnique trouve son expression la plus visible avec les gants blancs. La couleur blanche des gants est celle des initiés parce que l’homme qui diminue ses ombres pour suivre la lumière passe de l’état profane à celui d’initié, de pur ; il est, spirituellement, rénové. D’un point de vue initiatique, le blanc – synthèse des couleurs de l’arc-en-ciel – évoque la lumière spirituelle.

La couleur blanche des gants prend une autre signification au grade de Maître. Dans le Rituel de François Bonaventure Joseph du Mont, marquis de Gages (1763), on instruit le Maître : «Je vous donne ces gants qui par leur blancheur dénotent la candeur des maîtres et que vous n’êtes du nombre de ceux qui ont trempé les mains dans le sang de l’innocent.» L’examen des gants et du tablier viendra renforcer cette idée de suspicion, de trahison des engagements et même de meurtre. C’est en souvenir de cela, entre autres, que les maçons portent des gants blancs malgré leur chagrin, afin de proclamer qu’ils sont innocents de la mort du Maître Hiram.

S’interroger sur la l’idée de pureté, soulevée par l’interprétation consensuelle des éléments des rituels, ne saurait nous épargner la question polémique de la pureté des rituels eux-mêmes.

Si la Tradition est toute entière conservée depuis plus ou moins longtemps dans les écrits, les rites et les dévoilements, il semble prouvé que la transmission même si elle duplique sans faute certaines informations, insensiblement en altère ou en dégrade d’autres. Enfin, certaines données subissent des modifications sensibles, des glissements surtout du fait des traductions. Mais surtout, la Franc-maçonnerie n’échappe pas elle-même aux lois de l’évolution de la société ; l’abandon de la référence au Gadlu par le GODF en 1877 en est un exemple.

Reste le délicat débat entre Obédiences sur leur «pureté» identitaire originelle comme il y a des débats identitaires dans la société. L’universalisme de la Franc-maçonnerie ne serait-il pas à rechercher non dans ses structures, mais dans ses valeurs universelles ?

Conférence du rabbin Delphine Horvilleur à la Grande Loge de France

[1]Nous n’envisageons pas dans cet article de poursuivre la réflexion sur la pureté du sang (la limpieza de sangre) en tant que question identitaire.

Etre ou Avoir… en Franc-maçonnerie, la confusion totale ?

Ce sujet est fondamental en Franc-maçonnerie, tant il prête à confusion. Tout le monde comprend instinctivement le sens différencié de ces deux termes. Pourtant, si je dis : « Je suis Franc-maçon » vous classez naturellement mon affirmation dans la rubrique de l’être ! Or, c’est une erreur. Ma pratique maçonnique ne fait pas partie de mon identité, mais bien de mon appartenance. Il en est de même pour tous les métiers ou les nombreux statuts sociaux, tels que le mariage, la nationalité ou la famille.

Nous disons : « je suis marié » et pourtant, il ne s’agit que d’une appartenance au groupe des gens mariés. Partant de ce postulat, sommes-nous des maçons ? La réponse naturelle sera donc non. Nous avons une pratique qui nous place dans le groupe des personnes qui agissent au sein de la Franc-maçonnerie avec plus ou moins d’efficacité. Cette manière de poser le problème entraîne quelques autres questions complémentaires.

La première est celle de l’Initiation. Sommes-nous donc des Initiés ou alors avons-nous obtenu (avoir) une cérémonie que nous baptisons comme tel ? De toute évidence, la réception en Loge ne transforme en aucune manière notre identité, nous ne sommes donc pas différents dans notre essence après l’initiation.

Ce constat devrait donc nous amener à changer notre langage pour affirmer que : « Nous pratiquons la maçonnerie pour nous initier ». Car « être un initié », est le résultat d’une longue métamorphose qu’on ne rencontre pas très souvent en Loge. Pour prendre un parallèle, on pourrait dire que de nombreuses personnes étudient la philosophie, mais combien peuvent affirmer être philosophe ? Au même titre, de très nombreux maçons possèdent le grade de Maître… mais combien sont dotés de la maitrise ?

Ainsi, « avoir » correspond bien à la jouissance d’une chose ou d’un art alors qu’« être » c’est le résultat d’une transformation ou peut-être transmutation, bien souvent lente, car la nature possède le mystère et le contrôle de ses rythmes.

Pour mieux saisir cette nuance, un exercice pourrait répondre à notre questionnement. Si « être » est le résultat de la modification de notre identité et « avoir » l’ensemble de nos possessions ou appartenance, imaginons-nous quelques secondes avant le départ pour l’Orient Eternel. Nous nous affairons à préparer notre valise. Nous savons qu’elle ne pourra contenir que les fonctions qui résultent de l’être. Aucun objet ou fonction du ressort de l’avoir ne pourra rentrer dans le bagage. Voyons ce que nous pouvons emporter :

  • les titres ou la fortune ? Ah non certainement pas.
  • Les milliers de livres que nous avons lus et qui ont forgé notre intelligence ? Ah non, pas plus.

En revanche, l’être d’amour que nous aurons su forger et qui aura su aimer ses enfants, ses parents, ses amis… oui, cela nous pourrons l’emporter avec nous ! D’ailleurs, un détail ne trompe pas. Toute richesse que nous laissons ici-bas engendre des conflits chez les héritiers. Tous les notaires savent à quel point le partage des biens matériels en héritage sera compliqué à distribuer et engendre des divisions. En revanche, les bienfaits du cœur, les bonnes actions, l’élévation spirituelle… avez-vous déjà vu des héritiers se chamailler pour en revendiquer la propriété ou le partage ? Les vertus d’un défunt ne font jamais partie du patrimoine familial.

Reparlons maçonnerie, « être » et « avoir » pourraient très certainement être assimilés au premier et au second degré de notre Art. Le fil à plomb du premier degré, sur le sautoir du Second Surveillant symbolise l’intériorité qui conduit à l’ « être ». Ce dernier, une fois bien amarré entre le ciel et la terre peut ensuite aller explorer l’ « avoir » de la matière et des savoirs du second degré matérialisés par le niveau du Premier Surveillant. Continuons notre voyage par la troisième étape, celle de la Maîtrise. Elle doit naturellement nous conduire vers la réconciliation entre ces deux notions d’être et d’avoir qui ne sont séparés que par le résultat faussé de nos passions débordantes ou de nos préjugés.

Il convient donc par le travail de nourrir l’être et de faire prospérer l’avoir, mais surtout de cultiver les deux dans la logique grecque du « Mêdèn ágan » (En latin : Ne quid nimis), qu’on retrouve sur le fronton de Delphes et qui se traduit en langue de Molière par « Rien de Trop ». Tout le monde récite dans les Loges le fameux « Connais-toi toi-même », en oubliant trop souvent la seconde partie du texte avec cette injonction de la sagesse suprême. C’est alors que le fil à plomb peut prendre toute sa dimension initiatique et nous sert alors de boussole pour nous ancrer dans la voie du juste milieu. C’est ainsi qu’en tout temps, nous avons la garantie d’un travail juste et durable dans le monde profane, comme celui du sacré. Comme pour toute chose, la division n’est pas la voie juste du maçon. Chacun le sait, il faut rassembler ce qui est épars. L’idée est généralement acceptée par toutes et tous, c’est dans la pratique que les avis divergent.

Origines et évolution de nos décors maçonniques

Nous partons aujourd’hui en voyage ! En voyage à travers le temps ! Remontons jusqu’aux origines supposées de la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle. Nous sommes à Londres. Les guerres de religions font rage, déchirant les corps et les peuples. Une poignée d’individus se réunissent, cherchant à se joindre dans un climat pacifique.

Ces hommes sont catholiques, protestants et anglicanistes. Ils décident de créer la franc-maçonnerie. Mais pour cela, il faut quelque chose de fondateur, qui rassemble. Ils cherchent alors des récits communs. Hummm … La Bible ! Oui ! Prenons le temple de Salomon ! Ce roi bâtisseur, amateur d’Art, constructeur de temples et attaché à la justice. C’est un bon début mais cela ne suffit pas. Les francs-maçons empruntent alors tout un univers d’objets, de symboles et de rituels aux compagnons, à moins que cela ne soit l’inverse. Les points de vus divergent selon les historiens.

Les francs-maçons se réunissent dans des tavernes, les temples n’existant pas encore à l’époque. Il faut pouvoir dissocier les moments où vous êtes au PMU de l’époque avec vos amis à boire un coup, et puis les fois où vous allez aussi dans un bar, mais pour travailler à l’amélioration matérielle et morale de l’humanité. Que faire ? Eh bien, il suffit d’instaurer des rituels et de refaire la déco. A l’origine, le tapis de loge était dessiné à la craie directement sur le sol, puis effacé à la fin de la tenue. Certains ne devaient pas être très doués en dessin, ou un peu flemmards, ou les deux, et décident de créer des tapis de loge déjà tout prêts ! Merveilleux !

Ce n’est pas tout, mais il nous faut aussi un costume ! Comme nous nous inspirons des compagnons, nous portons le fameux tablier. Je vous rappelle que l’idée est que nous portons ce tablier pour nous protéger pendant que nous taillons des pierres, servant à la construction du temple de Salomon (entre autres).  Il est le symbole du travail opératif. Au début, vous êtes un peu maladroit, on vous laisse la bavette pour protéger votre pull préféré. Et puis l’expérience arrivant, vous pouvez tailler la bavette, expression à présent entrée dans le langage courant.

Initialement, les tabliers étaient réalisés sur peau animale, souvent de chèvre, cette matière étant réputée pour sa souplesse et sa facilité de manipulation. Certains étaient déjà en tissu. Ceux qui nous sont parvenus sont souvent peints. Au XVIIIe et XIXe siècle, les tabliers sont très chargés, dotés d’une composition riche et foisonnante.

Au XIXe siècle les symboles maçonniques se fixent. Autrement dit, vous pouviez trouver l’étoile flamboyante la tête en bas, ainsi que la lune et le soleil inversés. Chaque symbole trouve progressivement sa place. Les maçons quittent les tavernes et les hôtels particuliers au profit de temples plus durables, construits pour. les tenues. Au XVIIIe siècle la lettre I et la lettre J sont considérés comme la même lettre. Par définition, vous pouvez encore voir des assiettes ou des tabliers portant une colonne I et B.

Nous pouvons constater que les tabliers ne sont pas insensibles aux variations de modes, d’époques et de régimes politiques. Les loges d’adoptions dans les années 1740 en France choisissent leurs propres symboles, issus de la Bible : arche de Noé, arbre et serpent, échelle de Jacob …

Sous le Premier Empire, nous pouvons constater en regardant les tabliers exposés au musée rue Cadet que les motifs se simplifient selon les grades. Les Imperia (régalia de l’Empire) se multiplient sur les tabliers, ainsi que les hommages à Napoléon se répandant dans les loges. Les ateliers pouvaient être rebaptisés ou de nouvelles loges se créer, faisant référence dans leur titre à l’Empereur. 

Au XIXe siècle, la peinture sur tablier semble être en déclin, au profit de la broderie. Nous ne pouvons que constater que dans certains cas, peut-être les plus beaux, ceux qui sont parvenus jusqu’à nous, sont une fois de plus très chargés. Parfois, nous pourrions nous demander, si ces tabliers n’étaient pas des signes extérieurs de richesse : à celui qui aurait le plus beau, le plus brodé, le plus chargé en  broderie d’or ou le plus brillant. Cet attrait pour l’ornementation est aussi assez emblématique du XIXe siècle. 

A mon humble avis, il y a une question que ne se posent pas assez les francs-maçons : où sont fabriqués mes décors ? Qui les fabrique ? Dans quelles conditions ?

Revenons une fois de plus aux origines. Selon Pierre Mollier, à l’origine les épouses des frères s’occupaient de confectionner les tabliers. Une deuxième solution était également possible. Je vous rappelle qu’à l’époque le prêt-à-porter n’existe pas, les personnes aisées avaient donc leur tailleur. Ces personnes pouvaient parfois être chargées de la réalisation de tabliers.

Toujours selon Pierre Mollier, la création des décors maçonniques se professionnalise en 1802/1803, avec la création d’une boutique dédiée au Palais-Royal. Brun et Guérin sont des décorateurs spécialisés sous l’Empire. La profession se forme progressivement. Les tabliers étaient d’abord imprimés. Ils comportaient également des estampes. La technique du pochoir peint était aussi utilisée. Le métier se répartissait généralement selon les sexes : les hommes sont tailleurs, les femmes brodeuses. Il est intéressant de noter qu’à la même époque en Bretagne les hommes brodent et les femmes cousent. Dans les grands noms des confectionneurs de décors, quelques-uns ont marqué Pierre Mollier : Tessier par exemple.  En face du GODF, rue Cadet, au niveau de l’actuel fleuriste, Loton produisait des décors. A sa fermeture Gloton a racheté son fonds. Pour les petits curieux, nouveaux passionnés, sachez qu’au GODF, à la bibliothèque, nous conservons un fonds de catalogue de ventes, de dessins allant de 1840 / 1860, recueillant des patrons dessinés à la plume et aquarellés datant de 1860.

Le directeur du musée de la franc-maçonnerie estime que la création de décors brodés main en France s’est arrêtée (ou extrêmement raréfié) dans les années 1980. Depuis, le marché propose des décors brodés à la machine au mieux en France, au pire en Chine, en Inde et ailleurs, dans des conditions certainement bien étranges, compte tenu du prix de vente de ces décors.

© Julie Le Toquin, tablier maçonnique réalisé en 2020, collection particulière