L’emprise ou l’ombre portée sur la souveraineté intérieure

Christel Bringia ne traite pas seulement d’un phénomène psychique ou relationnel. Elle éclaire la lente confiscation de l’être par une volonté étrangère et rend lisible ce moment terrible où l’âme, à force de concessions, ne sait plus très bien si elle vit encore selon sa loi propre ou sous le règne d’une parole usurpatrice. Dans cette traversée grave et nécessaire, la libération redevient une œuvre de vérité.

Il y a des ouvrages qui n’analysent pas seulement une souffrance mais la suivent jusqu’à sa chambre la plus intérieure.

Avec L’emprise, Christel Bringia décrit moins un accident relationnel qu’une véritable entreprise de dépossession

Ce qui est saisi ici avec une grande netteté, c’est le mouvement par lequel une existence cesse peu à peu de se gouverner elle-même. Rien ne commence forcément dans le fracas. L’emprise préfère les corridors, les habitudes, les scrupules, les mots répétés avec douceur apparente, les permissions retirées sans bruit, les renoncements qui finissent par prendre la forme d’un destin. Elle est une alchimie noire du consentement affaibli.

La force du livre tient à cette intelligence du presque rien qui devient beaucoup

Une remarque, un doute insinué, une culpabilité savamment entretenue, une loyauté retournée contre celle ou celui qui la porte, et voici que la conscience se trouble. Le sujet ne se tient plus au centre de sa propre vie. Il se surveille, se corrige, s’excuse d’exister, s’évalue avec les yeux d’un autre. Dans cette dérive, Christel Bringia ne sépare jamais les différentes figures de l’emprise. Psychologique, émotionnelle, relationnelle, familiale, professionnelle, toutes procèdent d’une même logique de captation. Elles déplacent le foyer intérieur. Elles substituent à la voix profonde une autorité d’emprunt.

Pour nous qui lisons aussi à la lumière symbolique, cette question dépasse de beaucoup le champ thérapeutique.

Car il y a dans l’emprise une profanation du sanctuaire intime

Toute voie initiatique apprend à discerner, à rectifier, à ordonner, à rendre l’être plus juste à lui-même. Ici, nous rencontrons le mouvement inverse. Non plus l’édification patiente de l’homme intérieur, mais son obscurcissement. Non plus l’éveil du jugement, mais sa corrosion. Non plus la conquête d’une liberté habitée, mais la fabrication d’une dépendance qui prend le masque du lien, du devoir, de l’amour, de la protection ou de la réussite. En cela, le livre de Christel Bringia touche à une vérité que le langage maçonnique connaît bien. Il existe des chaînes invisibles, et elles sont souvent plus difficiles à rompre que les autres parce qu’elles finissent par se confondre avec notre propre respiration.

L’un des grands mérites de l’ouvrage est de ne jamais flatter le malheur

Christel Bringia regarde la blessure, mais elle regarde tout autant la relève. Elle ne se contente pas de décrire la chute de l’estime de soi, l’isolement, la confusion mentale, l’usure des forces, la dévoration du temps et parfois du travail même. Elle reconduit le lecteur vers les gestes de reprise. Réapprendre à nommer. Réapprendre à sentir. Réapprendre à poser des limites. Réapprendre à ne plus confier à autrui la garde de sa propre valeur. Sous sa plume, la reconstruction n’a rien d’un mot d’ordre abstrait. Elle devient une ascèse de réappropriation. Il faut presque parler ici de réintégration, tant il s’agit de revenir à soi non dans l’orgueil, mais dans la justesse.

Cette justesse, Christel Bringia l’écrit à partir d’une expérience incarnée

Sophrologue depuis neuf ans, elle travaille au quotidien au plus près des blessures psychiques, des blocages et des prises de conscience. Cela se sent à chaque page. Il n’y a ni surplomb ni théorie désincarnée, mais une proximité avec les failles réelles, avec les lenteurs de la guérison, avec les contradictions d’une personne qui sait et ne sait pas encore, qui souffre et justifie encore ce qui la détruit, qui pressent la sortie sans parvenir immédiatement à l’habiter. Cette expérience donne au livre son grain humain, sa gravité fraternelle, son refus des recettes.

La bibliographie de Christel Bringia, à notre connaissance, se concentre aujourd’hui autour de ce titre, paru une première fois en 2024 avant de connaître une nouvelle vie éditoriale chez Grancher.

Ce resserrement n’appauvrit pas son apport, il le densifie. Car L’emprise porte en lui une cohérence de vocation. Il s’inscrit dans une œuvre de secours, de déliaison des nœuds invisibles, de restitution de la parole intérieure. À ce titre, il mérite d’être reçu non seulement comme un livre d’accompagnement, mais comme un texte de vigilance spirituelle. Il rappelle que la liberté n’est jamais définitivement acquise et qu’elle exige une garde. Non la garde crispée d’un moi blessé, mais la garde lucide d’une conscience qui refuse d’abdiquer.

Il faut lire Christel Bringia pour cette raison…

Elle nous aide à comprendre que l’emprise n’est pas seulement une domination exercée sur une personne. Elle est une falsification du rapport à soi, aux autres et au vrai. Et sa réponse la plus profonde ne réside pas dans la revanche, mais dans la restauration du centre, dans le retour à une parole droite, dans la réconciliation avec cette part inviolable que nul ne devrait jamais administrer à notre place.

Cette lecture prend alors une portée plus vaste encore. Elle nous rappelle que toute émancipation authentique commence lorsque nous cessons de chercher hors de nous la permission d’être pleinement debout.

L’emprise – Reprendre le contrôle et reconstruire sa vieChristel BringiaGrancher, coll. ABC Psychologie, 144 pages, 17 € – L’éditeur, c’est ICI / Christel Bringia, le BLOG

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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