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Cannes 2026 : Le prix de la Canne d’Or revient à…

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TOUT UN FESTIVAL DE CANNES : Comme chaque année, nous avons tous retenu notre souffle, lors de la remise du prix de la Canne d’Or 2026. La tension était palpable. Les spéculations allaient bon train – ou bon train-train – dans les couloirs du Palais des Festivals… enfin, ça can-canait sec (sec ? dans le meilleur des cas), surtout dans la galerie conduisant aux lavabos, parce qu’à nos âges, la prostate a tendance à nous taquiner davantage qu’on ne taquine l’humour.

Comme chacun le sait, ce prix est de plus en plus disputé. Il y a trente ans, la moyenne d’âge en Loge se contenait déjà dans la cinquantaine (c’est toujours bon de se contenir…). Aujourd’hui, elle a allègrement pris une quinzaine d’années de plus, à tel point que, dans certains ateliers, on ne déclame plus le rituel, on le chevrote. Résultat : les cannes sont devenues l’accessoire à la mode. Ce n’est plus l’apanage du seul maître des cérémonies. Bref, on ne devrait quasiment plus parler de bipèdes, au sujet des « frères », mais plutôt de tripodes… Dieu me tripode ! soit dit en hommage à Pierre Desproges.

Le palmarès 2026

Cannes 2026 : Le prix de la Canne d’Or revient à…

Après un concours d’élégance où il fallait plutôt fixer l’objet que le bonhomme, le jury a dévoilé son palmarès :

  • La Canne d’Or 2026 est attribuée au Frère René, 89 ans, pour sa canne en ébène massif (dont le commerce est, désormais, prohibé : tout fout le camp) avec son pommeau en argent avantageusement gravé aux initiales de sa Loge. Un modèle de haute tradition et de solidité. Mention spéciale pour la belle sonorité de sa frappe s’accordant parfaitement avec les coups de maillet du Vénérable.
  • La Canne d’Argent revient à la Sœur Jacqueline, 82 ans, qui a fait sensation avec sa canne télescopique à leds multicolores. « C’est pour mieux voir les marches de l’Orient quand je monte y lire ma planche », a-t‑elle déclaré sous des vivats admiratifs et enthousiastes.
  • La Canne du Jury (catégorie innovation) a été décernée au Frère Michel, qui a customisé sa canne avec un pose-cucul, un petit repose‑fesses qui se déplie en laissant même apparaître un porte‑gobelet. « Pour nous rappeler qu’on doit boire, à un certain âge, mais on n’est pas obligé d’aimer l’eau », a-t‑il ajouté, de sa voix rauque de buveur, avec ses sourcils touffus, son nez bourgeonnant et ses pommettes couperosées, affectueusement entouré de l’approbation d’une audience devenue rêveuse.

Une évolution inéluctable

Cannes 2026 : Le prix de la Canne d’Or revient à…

Autrefois, le bois renvoyait à la planche et la planche à l’éloquence. Aujourd’hui, le bois concerne un bâton d’appui qui sert aussi de tige de résonance, en complément des perceptions que filtrent des prothèses auditives pas toujours bien réglées. Alors, la planche ? Ça va, ça vient… D’ailleurs, la canne prend de plus en plus d’importance et elle est justement célébrée. En effet, les Loges doivent s’adapter : rampes d’accès pour les plus invalides, chaises ergonomiques, sans compter les places de parking réservées aux « frères et sœurs à mobilité réduite ».

Certains grincheux regrettent le temps où l’on grimpait à l’Orient sans avoir besoin d’un monte personne. Soyons honnêtes : passé 75 ou 80 ans, sauter ces trois marches peut se comparer à une épreuve d’athlétisme, à un cent mètres haies ou à je ne sais quoi d’autre et, d’une certaine manière, la canne ressemble à l’attribut du perchiste.

Alors, oui, la Franc‑Maçonnerie est de moins en moins assurée sur ses guiboles. Mais quelle allure quand la canne est fièrement maniée par un frère ou une soeur qui a précautionneusement pris ses anti‑inflammatoires !

Prochain rendez‑vous dans un an, pour la Canne d’Or 2027. Les pronostics courent déjà. Le favori ? Le Frère Gaston, 92 ans, qui travaille actuellement sur un prototype de canne avec un mouvement aidé électriquement.

En attendant, que Dieu (ou le Grand Architecte) protège les articulations, les dos et les bassins !

Note de la rédaction : Toute ressemblance avec des Sœurs ou des Frères vivants ou ayant existé serait purement fortuite. Cette drôlerie ne vise évidemment aucun individu en particulier ni, plus généralement, les personnes éprouvant des difficultés ambulatoires. C’est le dommage collatéral d’une manifestation culturelle mondialement connue, cet aimable prétexte, sur fond de statistiques maçonniques, n’en faisant pas moins le produit d’une imagination plus sulfureuse qu’angélique. Qu’il nous soit grandement pardonné !

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie

Héros facétieux du Voyage en Occident, Sun Wukong traverse les siècles comme une étincelle indomptable. Né de la pierre, rebelle au Ciel, compagnon d’un pèlerinage spirituel, il incarne cette force intérieure que l’initiation ne détruit pas, mais transfigure.

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie

Sun Wukong appartient à ces grandes figures de l’imaginaire universel qui ne se laissent jamais réduire à une fonction narrative

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie
Wu Cheng’en
Wu Cheng’en

Il n’est pas seulement le singe prodigieux, rieur, insolent, bondissant d’un royaume à l’autre avec son bâton magique. Il est l’image même de l’énergie brute, de la puissance non encore orientée, de l’intelligence libre lorsqu’elle refuse toute limite avant d’avoir compris la loi qui fonde la liberté. Dans le Voyage en Occident, grand roman chinois du XVIe siècle attribué à Wu Cheng’en (1500-1582), Sun Wukong surgit comme une créature née de la pierre, nourrie par le souffle du Ciel et de la Terre, puis engagée dans une quête qui mêle taoïsme, bouddhisme, satire politique, merveilleux populaire et ascèse spirituelle. Le roman s’inspire du pèlerinage historique du moine Xuanzang, parti au VIIe siècle vers l’Inde afin d’y chercher les textes bouddhiques.

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie

Wu Cheng’en, lettré de la dynastie Ming, demeure une présence discrète derrière cette cathédrale de récits

Sa vie reste partiellement voilée, mais son nom s’est attaché à l’un des sommets de la littérature chinoise. Le Voyage en Occident, plus qu’un récit d’aventures, est devenu une matrice spirituelle, comique et initiatique. Son œuvre, que des traductions comme celles d’Anthony C. Yu ou d’Arthur Waley ont fait connaître au-delà de l’Asie, dialogue avec les grands récits de transformation intérieure. Sun Wukong en est le feu mobile, le mercure vivant, l’être qui se cherche lui-même dans la démesure avant d’apprendre la mesure.

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie

Né de la pierre, Sun Wukong porte déjà en lui une lecture hermétique. La pierre n’est pas ici inertie, mais matrice. Elle est l’athanor du monde, le lieu où la nature travaille en silence avant que surgisse l’être éveillé. Le Singe de pierre n’est pas créé dans la douceur, mais dans la tension des contraires. Il vient du haut et du bas, du souffle céleste et de l’épaisseur terrestre. Nous retrouvons là une loi familière à toute pensée initiatique. L’homme ne naît pas accompli. Il naît composé, traversé, mêlé, et son existence devient l’art de pacifier les puissances qui l’habitent.

Sun Wukong apprend les arts du Tao, obtient les transformations, dompte la vitesse, franchit les distances, descend aux enfers, efface son nom du registre de la mort, vole les pêches d’immortalité et défie l’ordre céleste.

Tout en lui semble excès

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie

Pourtant cet excès n’est pas seulement orgueil. Il est aussi refus de l’assignation. Le Roi Singe ne supporte pas d’être enfermé dans une place basse lorsque son énergie aspire à l’infini. Il dérange parce qu’il révèle la fragilité des hiérarchies lorsqu’elles ne sont plus habitées par la sagesse. Son rire devient alors une critique du pouvoir qui administre le sacré sans toujours le comprendre.

Pour une lecture maçonnique, Sun Wukong est d’abord une force à dégrossir.

Il possède la puissance, l’adresse, la connaissance magique, l’audace, mais il ne possède pas encore la rectitude

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie

Il sait vaincre, mais il ne sait pas servir. Il sait se transformer, mais il ne sait pas encore se transmuter. La nuance est capitale. Se transformer, c’est changer de forme. Se transmuter, c’est changer d’être. Le voyage initiatique commence précisément lorsque la virtuosité cesse de suffire. Le bandeau que Guanyin fait poser sur sa tête, et que le moine Tang Sanzang peut resserrer par la récitation, n’est pas une humiliation. Il est le rappel douloureux que la liberté sans discipline devient tyrannie de soi-même.

Le bâton de Sun Wukong, le Ruyi Jingu Bang, mérite aussi une lecture symbolique

Il grandit, rétrécit, se cache dans l’oreille, devient axe, arme, mesure et prolongement de la volonté. Il est à la fois colonne, règle et outil de combat intérieur. Dans une perspective maçonnique, il évoque l’instrument qui ne vaut que par la main qui l’emploie. Entre les mains de l’orgueil, il frappe. Entre les mains de l’éveillé, il protège. Toute initiation consiste peut-être à transformer nos armes en outils, puis nos outils en instruments de lumière.

La grandeur de Sun Wukong tient à ce qu’il n’est jamais domestiqué au sens faible du terme

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie

Il ne devient pas sage parce que son feu s’éteint. Il devient sage parce que son feu trouve une orientation. Le compagnon indiscipliné devient gardien du pèlerin. Le perturbateur céleste devient défenseur de la quête. Celui qui voulait l’immortalité pour lui-même met sa puissance au service d’un chemin qui le dépasse. Cette trajectoire rejoint l’une des plus hautes leçons spirituelles. Nous ne sommes pas appelés à détruire nos forces obscures ou sauvages, mais à les convertir. L’ombre n’est pas toujours ennemie. Elle devient ennemie lorsqu’elle refuse l’œuvre.

Sun Wukong fascine encore parce qu’il parle à notre époque saturée de puissance technique, de vitesse, de métamorphoses et d’illusions de toute-puissance

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie

Il voyage plus vite que le regard, multiplie ses doubles, déjoue les apparences, traverse les mondes. À sa manière, il annonce l’homme contemporain, capable de mille extensions de lui-même et pourtant exposé au même danger ancien, celui de confondre capacité et sagesse. Le Roi Singe nous rappelle que l’initiation ne consiste pas à posséder davantage de pouvoirs, mais à devenir digne de ceux que nous possédons déjà.

Il faut donc aimer Sun Wukong pour son rire autant que pour son apprentissage

Sa facétie n’est pas un ornement. Elle est une brèche dans la solennité du faux sacré. Elle empêche la spiritualité de devenir morgue, la morale de devenir prison, l’ordre de devenir idole. Mais son rire, peu à peu, apprend à ne plus tout renverser. Le Singe conserve son éclat, mais il accepte la marche. Voilà sa beauté profonde. L’initiation ne le rend pas moins vivant. Elle le rend plus juste.

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie

Sun Wukong demeure l’un des plus beaux compagnons symboliques de la quête humaine. Il nous enseigne que la pierre peut enfanter la conscience, que la révolte peut devenir service, que le rire peut ouvrir la Voie, et qu’aucune puissance n’atteint sa vérité tant qu’elle n’a pas consenti à devenir lumière partagée.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs, et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent : avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

Légendes de France ou d’ailleurs : Sun Wukong, le Roi Singe qui défia le Ciel pour apprendre la Voie

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale

Il y a quatre-vingt-dix ans naissait le Front populaire. Derrière les congés payés, la semaine de quarante heures et l’élan démocratique de 1936, se dessine aussi l’empreinte de nombreux francs-maçons engagés dans la République sociale. À l’occasion de cet anniversaire 1936-2026, retour sur ces Frères qui voulurent faire entrer davantage de lumière dans la cité.

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale

Le Front populaire appartient à ces rares moments où l’Histoire semble soudain accélérer le pas

L’Europe bruisse alors des bottes du fascisme. Hitler est au pouvoir depuis 1933. Mussolini règne en Italie. L’Espagne vacille bientôt vers la guerre civile. En France, les ligues d’extrême droite ont tenté la démonstration de force du 6 février 1934. Face à cette montée des périls, socialistes, communistes et radicaux décident l’union. Le scrutin de mai 1936 leur donne raison.

Dans cette coalition victorieuse, les francs-maçons sont nombreux

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale

Non parce que la franc-maçonnerie aurait dirigé le Front populaire dans l’ombre – fantasme classique des imaginaires complotistes, nourri jadis par Vichy et la presse antisémite, et qui ne résiste à aucune analyse historique sérieuse –, mais parce que les loges constituent alors un immense laboratoire républicain, laïque, social et humaniste. Le Grand Orient de France (GODF) demeure profondément lié à la culture radicale et républicaine de la IIIe République. La Grande Loge de France (GLDF) nourrit également une réflexion spirituelle et sociale attentive à la dignité humaine. L’Ordre mixte international Le Droit Humain, quant à lui, accueille des femmes et des hommes engagés dans les luttes d’émancipation.

Il convient d’abord de lever une ambiguïté persistante

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale
Léon Blum à Londres en 1936

Léon Blum, chef du gouvernement, n’est pas franc-maçon – ce point est historiquement établi. Son attachement aux valeurs républicaines, sa culture dreyfusarde et son engagement socialiste le rendent évidemment proche des sensibilités qui traversent les loges, mais il n’appartient à aucune obédience. Le tableau maçonnique du Front populaire est donc celui de ses ministres et de ses grandes figures de second rang, non de son Premier ministre.

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale
Jean_Zay_1936

Parmi les personnalités confirmées, Jean Zay s’impose comme la figure la plus lumineuse Initié en 1926 à la loge Étienne Dolet du Grand Orient de France, à l’Orient d’Orléans, mais aussi affilié à une loge de la Grande Loge de France L‘éducation civique, à l’Orient de Paris, il entre au gouvernement Blum comme ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts à trente et un ans à peine. Sa vision est profondément émancipatrice : il porte la conviction que la culture et le savoir constituent des droits, non des privilèges. Nous lui devons notamment le projet du futur Festival de Cannes, conçu comme une réponse démocratique aux instrumentalisations fascistes de la Mostra de Venise. Son destin tragique – assassiné par la Milice en juin 1944 – fait de lui, bien au-delà de la seule histoire maçonnique, un martyr de la République.

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale
R. Salengro, BNF Gallica

Roger Salengro, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Blum, appartient à la Grande Loge de France, à la loge La Fidélité n° 256, à Lille. Homme de la classe ouvrière du Nord, syndicaliste, ancien combattant de la Grande Guerre, il incarne une certaine façon d’habiter la République – par le bas, par le travail, par la fidélité à sa parole. Sa mort, en novembre 1936, conséquence directe d’une campagne de calomnies orchestrée par l’extrême droite, frappe le gouvernement en plein cœur et révèle jusqu’à quel degré de violence les adversaires du Front populaire sont prêts à s’abaisser.

Marc Rucart, ministre de la Justice, présente la singularité d’une double appartenance : le Grand Orient de France d’une part, via la loge La Fraternité vosgienne à Épinal, et l’Ordre mixte international Le Droit Humain de l’autre. Cette double affiliation illustre la fluidité des engagements maçonniques dans certains milieux radicaux, où l’appartenance à l’Ordre se conjugue volontiers avec un féminisme et un universalisme affirmés.

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale
Chautemps-Blum

Camille Chautemps, radical, président du Conseil en 1937 et 1938, figure parmi les hauts dignitaires maçonniques les mieux attestés de cette génération au sein du Grand Orient de France. Maurice Viollette, ministre d’État, y est également généralement admis, même si la documentation précise de sa loge reste fragmentaire dans les sources ouvertes. Georges Monnet, ministre de l’Agriculture, est quant à lui rattaché au Grand Orient de France, à la loge Le Phare Soissonnais.

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale
Pierre-Mendes-France-en-1932-BnF-Paris.

Pierre Mendès France occupe dans ce tableau une place à part, qui mérite d’être restituée avec exactitude. Initié le 19 mai 1928 à la loge à l’Orient de Paris, puis affilié à la loge Honneur et Probité à l’orient de Pacy-sur-Eure, dans l’Eure dont il est le député depuis 1932, il est alors le plus jeune avocat de France – vingt et un ans. Son appartenance maçonnique est réelle, mais brève et peu active. Il ne se réinscrit pas après la guerre, et renonce à toute activité dans les loges dès 1945. Secrétaire d’État au Trésor en 1938 dans le gouvernement Daladier, il appartient bien à la génération forgée par le Front populaire, à ces hommes pour qui l’engagement républicain, la rigueur intellectuelle et le sens de l’État constituent une même exigence morale. Sa trajectoire ultérieure – gouvernement de 1954, négociations de Genève mettant fin à la guerre d’Indochine, modernisation de la gauche non communiste – dépasse largement le seul cadre maçonnique, mais on ne comprend pas pleinement le républicanisme mendésiste sans mesurer le terreau où il a pris racine.

Dans les temples maçonniques des années 1930, les débats sont intenses et souvent douloureux

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale

Il y est question de paix, d’école publique, de justice sociale, de condition ouvrière, de montée des totalitarismes. Les loges ne sont pas des havres préservés du monde : elles en reflètent les fractures. Beaucoup de frères voient dans le Front populaire non une révolution, mais une tentative d’équilibre entre liberté politique et progrès social. D’autres s’en méfient, redoutant les grèves, les occupations d’usines, l’influence communiste. Car la franc-maçonnerie n’est pas un parti : elle rassemble des hommes – et des femmes, dans certaines obédiences – aux convictions diverses, que traverse en commun une exigence de méthode, de fraternité et de perfectionnement intérieur.

Les acquis de 1936 portent une marque symbolique que les francs-maçons de l’époque n’ont pas manqué de percevoir

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale
Gouvernement Léon Blum 1936

Les congés payés ne sont pas seulement une réforme économique. Ils constituent une reconnaissance de la dignité du travailleur, du droit au repos, du droit à la culture, du droit à exister hors de l’usine. Derrière les photographies des premiers départs vers la mer, derrière les vélos et les tentes et les visages heureux, il y a une vision presque initiatique de l’émancipation humaine. L’homme ne doit pas être réduit à sa seule force de production. Cette conviction, qui circule dans les loges depuis des décennies, trouve là l’une de ses traductions les plus concrètes.

Lorsque le régime de Vichy interdira la franc-maçonnerie en 1940, il ne se trompera pas sur ce qu’il abat

Dans l’imaginaire des ennemis de la République, les francs-maçons du Front populaire incarnent précisément les valeurs à détruire : la laïcité, la démocratie parlementaire, l’universalisme, l’idéal d’émancipation. Les fichiers des obédiences seront livrés à l’occupant. Des frères seront déportés. D’autres, comme Jean Zay, mourront de la main française. Il y a, dans cette persécution, une forme de reconnaissance sinistre : on ne s’acharne pas sur ce qui est sans importance.

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale
Manifestation_SFIO_1934

Quatre-vingt-dix ans plus tard, l’anniversaire 1936-2026 résonne avec une acuité particulière

À l’heure des crispations identitaires, des fractures sociales et des défiances démocratiques, revisiter les francs-maçons du Front populaire revient à interroger une vieille question initiatique et politique – la même, au fond, depuis que les hommes construisent des temples et des républiques. Comment bâtir une société plus juste sans renoncer à la liberté ? Comment transformer le monde sans y perdre son âme ?

Le Front populaire ne fut ni un âge d’or ni une légende parfaite. Ses limites étaient réelles, ses tensions profondes, son épilogue douloureux. Mais il porta une espérance. Et cette espérance, dans les loges comme dans la cité, reposait sur une conviction simple mais exigeante. L’Homme peut encore se perfectionner lui-même et améliorer le monde qu’il habite.

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale

Ministres et figures maçonniques du Front populaire

Jean Zay : Ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts – Grand Orient de France – loge Étienne Dolet (Orléans) – initié 1926  (Confirmé)

Roger Salengro : Ministre de l’Intérieur – Grande Loge de France – loge La Fidélité n° 256 (Lille)  (Confirmé)

Marc Rucart : Ministre de la Justice – GODF (loge La Fraternité vosgienne, Épinal) et Droit Humain – double appartenance attestée  (Confirmé)

Camille Chautemps : Président du Conseil (1937-1938) Grand Orient de France – haut dignitaire  (Confirmé)

1936-2026 : Les francs-maçons du Front populaire, ou quand les loges rêvaient aussi de justice sociale
Maurice_Viollette_1929

Maurice Viollette : Ministre d’État – Grand Orient de France – loge non identifiée avec certitude  (Très probable)

Georges Monnet : Ministre de l’Agriculture – Grand Orient de France – loge Le Phare Soissonnais  (Probable, à confirmer)

Vincent Auriol : Ministre des Finances – Grand Orient de France (Toulouse) – loge non identifiée avec certitude  (Discuté : non répertorié dans le Ligou / probable)

Pierre Mendès France : Secrétaire d’État au Trésor (1938), Président du Conseil (1954) – GODF – loge Paris, à l’Orient de Paris (initié 19 mai 1928) ; loge Honneur et Probité, à l’Orient de Pacy-sur-Eure – sans activité après 1945 (Confirmé)

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Le 200e anniversaire de la loge Harpokrates

De notre confrère allemand kompakt.media

Au premier week-end de mai, la loge maçonnique magdebourgeoise Harpokrates a célébré son 200e anniversaire. Le jeudi 1er mai au soir, le quatuor Rossini a donné un concert de musique de chambre au Musée d’histoire culturelle, autour du Quatuor des dissonances de Mozart, précédé d’une conférence sur les liens entre cette œuvre, la Franc-maçonnerie et le Mozart franc-maçon. Le samedi, une cérémonie festive très suivie a réuni plus de 60 francs-maçons venus de 27 loges, tandis qu’une exposition consacrée à la Franc-maçonnerie à Magdebourg avait ouvert ses portes une semaine plus tôt.

La loge Harpokrates n’est pas la première loge maçonnique fondée à Magdebourg. Les débuts de la Franc-maçonnerie dans la ville remontent aux années du siège et des captivités militaires de la guerre de Sept Ans, lorsque des officiers français, autrichiens, suédois et wurtembergeois, retenus à Magdebourg dans des conditions apparemment assez souples, se réunissaient pour pratiquer l’art maçonnique.

Les origines maçonniques de Magdebourg

L’acte fondateur le plus ancien mentionné pour la ville date du 21 janvier 1761, lorsque la loge de la Félicité adressa une demande officielle de création à la loge de la Concorde à Berlin, qui délivra le patent de fondation le 23 février 1761. Dès novembre 1761, une autre loge naquit de ce premier noyau, sous le nom de Zur Beständigkeit (« À la constance »), puis une loge militaire appelée Zur vollkommenen Einigkeit (« À l’union parfaite ») vit le jour. En 1763, une autre loge militaire apparut encore sous le nom Zu den drei Säulen (« Aux trois colonnes »).

Ces loges n’ont pas toutes connu une activité continue. Certaines ont été suspendues, temporairement ou définitivement, selon les circonstances politiques, les querelles internes et les réorganisations de l’ordre maçonnique. L’événement majeur de cette première période fut la réinstallation de la loge Félicité le 28 septembre 1778, à la veille de la Révolution française, en présence du duc Ferdinand de Brunswick, grand maître des loges de l’obédience de la Stricte Observance. Le 16 janvier 1779, celui-ci autorisa la loge à prendre le nom de Ferdinand zur Glückseligkeit (« Ferdinand à la félicité »).

La fondation de Harpokrates

Après les bouleversements napoléoniens et les changements d’obédience qui touchèrent Magdebourg, la loge Ferdinand demeura, jusqu’aux années 1820, la seule loge active de la ville. C’est dans ce contexte qu’un groupe d’environ 18 à 20 frères, majoritairement liés au système maçonnique Royal York, souhaita fonder une loge distincte rattachée à la Grande Loge de Prusse Royal York zur Freundschaft.

La réunion décisive eut lieu le 4 septembre 1825 au Wiener Hof, Breiter Weg 3a, sous la présidence du frère de Bauld de Nans le Jeune, alors maître de loge à Torgau et officier de l’armée prussienne. Cette initiative aboutit à la fondation de la nouvelle loge, dont la constitution officielle porte la date du 3 février 1826. C’est cette date qui est retenue comme anniversaire de fondation et célébrée chaque année comme fête de la loge.

Le nom Harpokrates renvoie au dieu grec du silence et de la discrétion, représentation hellénisée d’Horus enfant. Ce choix n’est pas anodin : dans l’iconographie maçonnique, Harpocrate symbolise la retenue, la maîtrise de la parole et le secret initiatique. Sur le bijou de la loge, il est figuré comme un enfant portant l’index à la bouche.

Croissance et rayonnement

Après sa séparation d’avec la loge Ferdinand, Harpokrates connaît une croissance régulière. Deux ans après sa fondation, elle compte déjà environ 50 membres, puis poursuit son développement au point de devenir l’une des loges les plus importantes de Magdebourg. En 1875, elle atteint 169 membres, ce qui témoigne de son rayonnement dans la bourgeoisie urbaine, les milieux intellectuels et administratifs de la ville.

Cette expansion conduit à la construction d’un logis maçonnique plus vaste et plus représentatif. La première pierre est posée le 25 janvier 1874, et le bâtiment est inauguré en 1876. Construit dans le style fastueux de la Gründerzeit, il se situait à l’angle de la Große Münzstraße et de la Kaiserstraße, aujourd’hui l’Otto-von-Guericke-Straße. Ce siège devint un repère important de la vie maçonnique locale jusqu’à sa destruction totale lors du bombardement anglo-américain du 16 janvier 1945, qui dévasta Magdebourg.

La rupture nazie et la disparition temporaire

Comme toutes les loges allemandes, Harpokrates subit la répression du régime national-socialiste. La franc-maçonnerie fut progressivement persécutée après 1933, puis définitivement interdite en 1935. Les biens furent confisqués et la plupart des loges se dissolurent d’elles-mêmes sous la pression politique. À la veille de la guerre, la vie maçonnique organisée avait pratiquement disparu en Allemagne.

Après 1945, les survivants étaient très peu nombreux au regard des quelque 80 000 francs-maçons que comptait l’Allemagne avant-guerre. La reconstruction maçonnique ne fut autorisée qu’en Allemagne de l’Ouest à partir de 1949, tandis que la RDA maintint l’interdiction. Magdebourg resta donc longtemps sans activité régulière de la loge Harpokrates.

La renaissance après 1990

Ce n’est qu’après la réunification que la vie maçonnique put être rétablie dans l’Est de l’Allemagne. En 1991, la loge Ferdinand zur Glückseligkeit reprit ses travaux à Magdebourg, puis Harpokrates fut réactivée en 1993, à l’initiative de frères venus notamment de Celle et de Magdebourg. La réunion fondatrice de cette renaissance eut lieu le 13 février 1993, avec douze frères présents.

Depuis lors, Harpokrates poursuit son travail sans avoir retrouvé son ancien logis, détruit en 1945 et jamais reconstruit comme maison maçonnique. La loge a successivement travaillé dans différents lieux, notamment au sous-sol du BHW, à la Lukasklause, puis à l’hôtel Maritim, avant de s’installer dans l’hôtel Ratswaage. Malgré ces déplacements, elle continue de maintenir une tradition plus que bicentenaire.

Une mémoire vivante

La célébration du 200e anniversaire ne relève donc pas seulement du cérémonial. Elle rappelle la continuité d’une institution qui a traversé les guerres, les changements d’obédience, la persécution nazie, la division de l’Allemagne et la reconstruction post-réunification. Elle souligne aussi la place de Magdebourg dans l’histoire maçonnique allemande, depuis les premières loges du XVIIIe siècle jusqu’à la loge Harpokrates d’aujourd’hui.

L’exposition « Im Zeichen von Zirkel und Winkelmaß – Freimaurerei in Magdeburg » et le concert Mozart n’étaient donc pas de simples événements culturels annexes, mais des prolongements symboliques de cette mémoire : une manière de relier patrimoine, musique, histoire urbaine et tradition initiatique. La loge Harpokrates apparaît ainsi comme un témoin durable de la franc-maçonnerie magdebourgeoise, mais aussi comme une institution qui a su se réinventer sans renoncer à son héritage.

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Avec Les Bijoux de la Castafiore, Hergé renverse la grande mécanique de l’aventure pour enfermer Tintin, Haddock, Tournesol, la Castafiore et les Dupondt dans le théâtre clos de Moulinsart.

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Rien ne part vers le monde, tout revient vers l’intérieur. L’album devient alors une chambre d’échos, une méditation burlesque sur le soupçon, la parole troublée, les fausses pistes et la nécessité maçonnique du discernement.

Les Bijoux de la Castafiore, vingt-et-unième aventure de Tintin, paraît en album chez Casterman en 1963, après une prépublication dans le journal Tintin de 1961 à 1962.

Le site officiel de Tintin le présente comme une comédie classique à huis clos, un anti-récit où l’aventure cède la place aux malentendus et à la difficulté de communiquer.

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide
Herge-Italie-1965-Linus

Hergé, de son vrai nom Georges Remi, né à Etterbeek le 22 mai 1907 et mort le 3 mars 1983, avait déjà transformé la bande dessinée européenne en langage de clarté, d’ellipse, d’ironie morale et de précision graphique. Depuis Tintin au pays des Soviets jusqu’à Tintin au Tibet, depuis Le Lotus bleu jusqu’à L’Affaire Tournesol, son œuvre n’a cessé d’interroger la vérité, l’aveuglement, l’amitié, les puissances politiques, le mensonge médiatique et la part secrète des êtres.

Ici, pourtant, Hergé accomplit l’un de ses gestes les plus audacieux

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Il retire à l’aventure son mouvement extérieur. Plus de départ, plus d’exotisme, plus de frontière franchie, plus de territoire inconnu. Le château de Moulinsart devient le lieu unique, presque le laboratoire d’une expérience morale. Les personnages ne voyagent plus parce que le voyage véritable s’est déplacé. Il ne traverse plus les continents, mais les apparences. Il ne franchit plus les mers, mais les préjugés. Il ne découvre plus un temple englouti ou une civilisation lointaine, mais les fissures minuscules de la parole humaine.

Cette immobilité n’est pas pauvreté narrative

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Elle est dépouillement. Hergé fait de Moulinsart une maison intérieure, un espace initiatique où chaque porte ouverte produit un malentendu, où chaque bruit devient présage, où chaque arrivée trouble l’ordre apparent. La Castafiore surgit comme une puissance vocale, solaire et envahissante, portant avec elle l’opéra, les bijoux, les bagages, les journalistes, les fleurs, la rumeur. Elle chante Faust et avec elle revient toute la question de l’image, du reflet, de la parure et de l’illusion. Son émeraude, pierre verte de désir et de vanité, semble condenser l’alchimie ambiguë de l’album. Elle brille, disparaît, accuse, puis revient par une voie inattendue. La pierre n’est pas seulement un objet perdu. Elle est le miroir de ceux qui la regardent.

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Le génie d’Hergé tient à cette manière de faire naître le soupçon à partir de presque rien Nestor, Irma, les Tziganes, les domestiques, les visiteurs, chacun devient un instant le porteur possible de la faute. Les Dupondt enquêtent avec leur méthode circulaire, persuadés de chercher la vérité alors qu’ils ne font souvent que confirmer le désordre de leur regard. À travers eux, Hergé livre une leçon subtilement maçonnique. Voir n’est pas discerner. Accuser n’est pas comprendre. Interroger n’est pas instruire. Le soupçon, lorsqu’il n’est pas purifié par l’examen intérieur, devient une machine à fabriquer de l’injustice.

La présence des Tziganes donne à l’album une profondeur fraternelle que la légèreté du trait ne doit pas dissimuler

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Hergé place à Moulinsart ceux que la société tient à distance, ceux que la rumeur désigne avant même d’avoir regardé. Haddock, malgré ses brusqueries, leur offre un lieu. Tintin refuse la pente facile de l’accusation. Le récit, sous son rire, travaille donc une matière grave. Il montre comment une communauté se juge à sa capacité d’accueillir l’étranger sans le transformer en coupable. Le site officiel de Tintin souligne d’ailleurs cette dimension en rappelant que le dialogue avec ces visiteurs inattendus dissipe de nombreuses idées fausses.

La véritable initiation de l’album passe aussi par l’escalier. La marche brisée, les chutes répétées, les attentes du marbrier, les retards, les appels manqués composent une symbolique de l’obstacle.

Michel Serres a vu dans l’escalier l’un des éléments directeurs de l’œuvre, et cette intuition éclaire admirablement le livre

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

L’escalier relie les niveaux de la demeure comme la parole devrait relier les êtres. Or tout se dérègle. La communication boite. Le langage trébuche. Les noms sont déformés, les messages se perdent, les télégrammes affolent, la télévision amplifie, la presse invente. Hergé anticipe avec une ironie presque prophétique notre monde saturé de signes, où chacun parle beaucoup et entend mal.

Dans cette perspective, Les Bijoux de la Castafiore devient une méditation sur le bruit

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Le bruit du téléphone, le bruit des pas, le bruit des casseroles, le bruit médiatique, le bruit des voix qui se croisent sans se rejoindre. La Castafiore chante trop fort, Haddock gronde, Tournesol n’entend pas, les journalistes interprètent, les Dupondt concluent trop vite. Au cœur de cette cacophonie, Tintin demeure celui qui écoute autrement. Non pas celui qui impose une vérité, mais celui qui laisse les faits se décanter. Sa méthode est initiatique parce qu’elle ne confond pas vitesse et lumière. Il attend, observe, relie, rectifie. Il pratique cette patience du regard sans laquelle aucune connaissance véritable ne peut advenir.

La chute finale, avec la pie voleuse, offre l’une des plus belles ironies d’Hergé

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Après tant de soupçons humains, après tant de raisonnements vains, la vérité vient d’un oiseau, d’un éclat attiré par un autre éclat. La faute n’était ni morale, ni sociale, ni criminelle. Elle relevait d’un mouvement instinctif, presque naturel. L’émeraude retourne à la lumière après avoir traversé l’ombre des accusations. Le symbole est puissant. L’homme cherche souvent un coupable parce qu’il supporte mal le mystère. Hergé répond par le rire, mais ce rire a la profondeur d’une sagesse. Le monde n’est pas toujours gouverné par le complot. Il l’est parfois par la maladresse, le hasard, l’aveuglement, l’écho d’une peur ou le scintillement d’une pierre.

Les Bijoux de la Castafiore est ainsi l’un des sommets secrets de l’œuvre d’Hergé

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Sous la comédie, une ascèse. Sous le vaudeville, une chambre de réflexion. Sous la parure de la diva, une leçon sur l’apparence. Sous l’enquête policière, une critique du jugement précipité. Sous l’album apparemment immobile, un déplacement intérieur d’une rare intensité. La lecture des planches confirme cette économie magistrale où chaque gag, chaque répétition, chaque porte ouverte ou refermée, chaque chute et chaque malentendu travaille la même énigme lumineuse.

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Hergé nous rappelle ici que le vrai trésor n’est pas l’émeraude de la Castafiore, mais cette capacité rare à distinguer la lumière du reflet, la vérité de la rumeur, le signe du bruit. À Moulinsart, le monde ne s’élargit pas par le voyage. Il s’approfondit par le regard.

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Les aventures de Tintin – Les Bijoux de la Castafiore

Hergé – Casterman, 2007, 64 pages, 12,50 €

« Les Bijoux de la Castafiore » : Hergé ou l’art initiatique de faire résonner le vide

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EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

Une voix belge pour penser la culture, le vivant et l’humanité

Anthropologue de formation, diplômé de l’Université Libre de Bruxelles, Daniel Menschaert a mené une carrière d’enseignant en sciences humaines, puis de fonctionnaire au ministère de la Culture, avant d’achever son parcours professionnel dans la diplomatie. Ce chemin dit déjà beaucoup d’un homme attentif aux rites, aux cultures, aux formes symboliques et aux manières dont les sociétés humaines donnent sens à leur présence au monde. Chez lui, l’anthropologie n’est pas seulement une discipline universitaire. Elle devient une manière d’habiter le réel, d’écouter les mythes, d’interroger les héritages et de chercher, derrière les apparences du social, ce qui relie l’être humain à plus vaste que lui.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain
Daniel Menschaert

Passé Grand Maître National de la Fédération belge de l’Ordre maçonnique mixte international Le DROIT HUMAIN, Daniel Menschaert porte une parole maçonnique à la fois humaniste, sociale, culturelle et écologique. Ses ouvrages en témoignent avec une belle cohérence intérieure. Errances initiatiques, publié en 2017, occupe à cet égard une place singulière. Livre maçonnique, mais aussi profondément autobiographique, il annonçait déjà les grandes intuitions de Qui parlera du loup ? – Nature et le symbolisme maçonnique en posant la question d’une humanité foncière, capable de relier l’être humain à l’ensemble de la nature.Progrès de l’humanité, progrès en humanité etCulture et franc-maçonnerie, même combat ? prolongent cette même interrogation. Comment travailler l’homme intérieur sans se détourner du vivant, de la culture, de la liberté, de la justice et des combats de la cité.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

450.fm avait déjà évoqué Daniel Menschaert lors de la conférence publique du 11 mai 2024 à Dinan, où il intervenait aux côtés de Sylvain Zeghni, Grand Maître National de la Fédération française du DROIT HUMAIN, sur le thème « Le progrès de l’humanité à l’heure du réchauffement climatique ». La même fraternité de réflexion s’était également exprimée dans l’émission « Divers aspects de la pensée contemporaine », diffusée sur France Culture, qui avait donné la parole aux Fédérations française et belge du DROIT HUMAIN autour de l’Europe, du vivant et du rôle des francs-maçons dans le débat citoyen.

Les 8 questions de 450.fm à NOTRE TRÈS CHER FRÈRE Daniel Menschaert.

C’est donc une voix rare que 450.fm reçoit aujourd’hui. Une voix belge, mais pleinement européenne. Une voix maçonnique, mais ouverte aux urgences de notre temps. Une voix initiatique, mais jamais séparée des questions de culture, de nature, de dignité humaine et de fraternité active.

450.fm :Vous êtes anthropologue de formation, enseignant en sciences humaines, ancien fonctionnaire au ministère de la Culture puis diplomate. Comment ce parcours profane a-t-il nourri votre cheminement maçonnique, et comment la franc-maçonnerie a-t-elle transformé votre regard sur les rites, les mythes, les cultures et les sociétés humaines ?

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

Daniel Menschaert : C’était précisément l’objet du livre « Errances initiatiques », faire le lien entre notre vie profane et l’entrée en Franc-Maçonnerie. J’ai toujours défendu l’idée que l’entrée en FM n’est pas le début d’un parcours initiatique. Celui-ci commence bien avant sans que l’on s’en rende compte. Ce sont tout une série d’événements de notre vie d’avant qui un moment donné s’articulent et font qu’entrer en Franc-Maçonnerie est une évidence. J’ai essayé de faire cet exercice, ce retour en arrière me concernant à la recherche d’indices, d’éléments qui ont conduit à structurer ma pensée. Et ce travail là, c’est sans doute ma formation en Anthropologie qui m’a conduit à toujours faire ce travail  qui consiste à découvrir des traces éparses , très enfouies en nous parfois, apparemment indépendantes les unes des autres mais qui, s’entrecroisent, s’influencent, puis se relient et finalement forment un tout et qui en ce qui me concerne m’a préparé à l’entrée en Franc-Maçonnerie. Je crois que dans une vie beaucoup de choses concourent à nous amener vers le Temple maçonnique, notre formation, nos rencontres, nos lectures, toutes les formes de lectures, en qui me concerne par exemple, Jules Verne, Zola, Balzac, Jack London, Rudyard Kipling, Frison Roche et quelqu’un qu’en France vous connaissez sans doute moins, Edward Dekker l’auteur de Max Havelaar, véritable procès du colonialisme que nous lisions en néerlandais à l’école. Certes j’ai lu ces livres d’abord au premier degré et ce n’est qu’avec le temps que j’ai découvert autre chose dans ces livres. Les péripéties amusantes, rocambolesques ou dramatiques, comme des fables en quelque sorte nous conduisait à tirer des leçons de nature morale, éthique, philosophique.

450.fm :La Fédération belge du DROIT HUMAIN occupe une place singulière dans le paysage maçonnique européen. Comment définiriez-vous aujourd’hui son identité, entre mixité, internationalisme, liberté de conscience, engagement humaniste et fidélité à la méthode initiatique ?

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

D. M. : La fédération belge appartient à cette grande famille de la maçonnerie libérale et adogmatique européenne aux côtés d’obédiences comme le Grand Orient, la Grande Loge féminine, etc. Elle appartient évidemment à l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, elle est la deuxième Fédération en nombre de membres de cet Ordre.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

Près de 8000 membres ce qui fait, ceci dit en passant, un taux de pénétration par rapport à la population plus élevé que nos amis français par exemple. C’est un petit clin d’œil amical et taquin. C’est vrai que la Fédération belge a quelques originalités qu’elle défend d’ailleurs bec et ongle. Cela repose sur des spécificités d’ordre culturel, la Belgique n’est pas la France ou l’Autriche. Je pense d’ailleurs qu’un Ordre Maçonnique qui se veut international ne mérite cette qualification et ne peut survivre que s’il respecte la diversité culturelle en son sein, que ce soit en termes d’organisation et de pratiques rituéliques. Vous parlez de place singulière, je pense qu’elle est due à une caractéristique de la Franc-Maçonnerie belge, le très haut degré d’interpénétration des 5 obédiences principales belges, la FBDH, Le Grand Orient de Belgique, La Grande Loge de Belgique, la Grande Loge féminine et Lithos. Nous avons le même engagement humaniste et pour la libre pensée, dans un contexte belge particulier, j’y reviendrai peut-être, s’agissant de la l’organisation des relations de l’Etat avec les religions et les libres penseurs organisés. L’interobédientiel est omniprésent dans la vie maçonnique en Belgique et cela à tous les niveaux depuis les loges sur le terrain jusqu’aux Grands Maîtres de ces 5 obédiences. Très concrètement cela se vit sur les colonnes par des présences nombreuses et permanentes de membres des différentes obédiences, au niveau des 5 Grands Maîtres par des réunions de travail très régulières qui aboutissent parfois à des prises de position publiques commune et à l’organisation d’événement ensemble. Cette vie commune des maçons belges a évidemment un impact sur le fonctionnement spécifique, sur certaines particularités belges dans les rituels quel que soit le rite auquel l’obédience appartient. C’est une lame de fond, c’est consubstantiel à l’appartenance à la maçonnerie en Belgique. Il est vain de tenter de s’y opposer.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

450.fm : Dans Progrès de l’humanité, progrès en humanité, vous refusez l’opposition trop simple entre perfectionnement individuel et action collective. La franc-maçonnerie doit-elle seulement transformer l’initié, ou peut-elle aussi contribuer à éclairer la cité lorsque les droits humains, la liberté ou l’égalité sont menacés ?

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain
Maria-Deraismes

D. M. : Quand on pose cette question je reviens toujours à l’Histoire du Droit Humain et aux circonstances historiques de sa création. Aucune institution n’est hors sol, son existence est toujours liées à des circonstances historiques précises, et certains d’ailleurs oublient, en pratiquant un culte dogmatique d’une tradition par ailleurs souvent fantasmée, que les instituions doivent évoluer avec l’histoire des sociétés. Au moment de sa création les peuples en Europe sont avides de justice sociale, d’égalité et de fraternité.  En France on rêve encore d’une République universelle et sociale. Toutes ces femmes et tous ces hommes, rassemblés autour de Maria Deraismes et Georges Martin, étaient d’abord des promoteurs d’une vision très progressiste de la société.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

Créé dans un tel contexte historique l’Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain ne pouvait que se distinguer des autres obédiences, non seulement par sa mixité, mais aussi par cette culture de la transgression, par un engagement social fort et une dimension internationale.  C’est dans un contexte similaire que notre Ordre s’installa petit à petit en Belgique. Car c’est dans toute l’Europe que surgit, durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, une vague féministe qui revendiqua pour les femmes les mêmes droits que pour les hommes. Nous étions en pleine révolution industrielle, la pauvreté était immense.

La question que vous posez me semble être ? Comment bâtir le Temple de l’humanité ? Depuis toujours au sein de la Franc-Maçonnerie s’affrontent deux courants que j’appellerai pour faciliter les chose, un courant personnaliste et un courant sociétal. Il me semble que le contexte historique que j’ai rappelé nous pousserait à dire qu’au Droit Humain le choix serait simple. Et bien non, l’opposition existe bel et bien. Je pense que ce débat est totalement obsolète. Les circonstances politiques, sociale, géopolitiques, les menaces graves qui pèsent sur l’avenir de la démocratie devraient amener tous les Maçons à passer à autre chose. Mais je vais quand même répondre.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

Faut-il donc choisir entre ceux qui affirment que la mission de la franc-maçonnerie se limite à rendre meilleur chacun ses membres, grâce au processus initiatique, de sorte que le rayonnement de cet être humain fasse progresser l’humanité et ceux qui proclament que la franc-maçonnerie en tant que telle, en tant qu’organisation structurée, a un rôle collectif, comme un corps intermédiaire, à jouer au sein de la société profane, qu’elle doit être l’une des consciences morales de notre monde. ? Alors posons d’abord la question de savoir s’il s’agit vraiment une dichotomie ? Ne pourrait-on envisager cet éternelle question de manière plus dialectique ? Les défis à relever sont-ils atteignables sans un entremêlement des deux ? 

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

Nous travaillons au progrès de l’humanité mais, en même temps, nous sommes censés, chacun d’entre nous, faire des progrès en humanité. Nous forcer à choisir, comme cela fut longtemps le cas, c’est refuser de voir qu’il pourrait y avoir une interaction d’une vision personnaliste de la franc-maçonnerie et d’une vision plus collective et sociétale. L’état de nos sociétés nous presse à sortir de cette discussion d’une vacuité évidente. Le monde en a besoin et, tout en restant modestes, nous devons lui apporter notre pierre. C’est le choix en tous les cas de la Fédération belge du Droit Humain qui rejoint en cela les quatre autres obédiences avec lesquelles nous travaillons.

450.fm : En Belgique, vous portez aujourd’hui le titre de Passé Grand Maître National de la Fédération belge du DROIT HUMAIN. Ce statut semble avoir une place particulière, qui n’existe pas de manière comparable dans la Fédération française. Quelles en sont les spécificités, les usages, les éventuels droits et devoirs, les limites, et que révèle-t-il de la conception belge de la transmission, de la continuité et de la mémoire maçonnique ?

D. M. : Il n’y a pas de définition précise de ce rôle mais une pratique qui s’est installée petit à petit. Le passé GM a les mêmes droits que tous les autres au sein du Conseil national de la Fédération et remplit comme eux des missions de représentation dans les Loges et dans des réunions diverses de groupes de travail du Droit Humain ou interobédientielles. Au sein du Conseil national il assure une certaine continuité dans la gestion de la Fédération, il rappelle des décisions antérieures et même si cela est peu nécessaire il veille à ce que la philosophie générale du positionnement de la Fédération à l’égard de l’Ordre, des autres obédiences et d’autres acteurs de la vie sociale soit cohérente par rapport au passé, ce qui n’exclut aucunement des changements de celui-ci vu les évolutions sociétales et du paysage maçonnique belge et international. Rappeler le passé ne sert qu’à éclairer les membres afin de les aider à prendre la meilleurs décision possible.

450.fm : Vous avez participé, avec Sylvain Zeghni, à l’émission Divers aspects de la pensée contemporaine, autour de l’Europe, du vivant et du rôle des francs-maçons dans le débat citoyen. Que peut encore apporter le DROIT HUMAIN, français comme belge, à une Europe travaillée par les replis identitaires, les tensions démocratiques et la crise écologique ?

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Sylvain Zeghni et Daniel Menschaert

D. M. : Jouer avec d’autres son rôle de conscience morale. J’ajoute immédiatement que nous n’avons pas le choix, parce que sans un engagement dans la société la Franc-Maçonnerie va disparaître en même temps que toutes les autres associations ou institutions ou encore mouvements sociaux qui défendent nos valeurs. Je comprends que le chaos de notre monde, l’angoisse, la peur que cela peut provoquer en chacun de nous incitent les francs-maçons à se replier dans le temple pour y respirer mieux, pour échapper quelques instants aux bruits, à la brutalité de notre monde actuel. Je comprends mais cela m’inquiète. Il ne sert à rien de mettre la tête dans le sable, ce monde extérieur fera irruption de lui-même dans nos temples. Alors affrontons le directement. C’est la raison pour laquelle j’ai, durant mon mandat organisé les États Généraux de la Fédération. Il fallait revoir en profondeur l’outil pour qu’il se donne des structures, des modes de fonctionnement capables d’affronter ces bouleversements très inquiétants du monde et redéfinisse, en même temps son rôle dans la société. Vous savez quand les bases civilisationnelles se fissurent sous les coups de courants néoréactionnaires venus des Etats Unis et que ces courants veulent la fin d’un modèle culturel qui est consubstantiel à la Franc-Maçonnerie, il n’ya plus à réfléchir. Il faut se battre, c’est une question de vie ou de mort, de la Franc-maçonnerie mais plus grave encore de la démocratie. C’est une responsabilité que ous devons assumer, pour nous maintenant mais surtout pour les générations futures.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

450.fm : Dans Qui parlera du loup ? – Nature et le symbolisme maçonnique,vous interrogez la relation de la franc-maçonnerie à la nature. La crise écologique est-elle seulement un sujet sociétal, ou oblige-t-elle la franc-maçonnerie à relire en profondeur son symbolisme, sa conception de l’homme et son rapport au vivant ?

D. M. : Oui bien sûre mais la situation que nous vivons me pousse, si vous le voulez bien à élargir la question. Les enjeux aujourd’hui dépassent dramatiquement l’enjeu maçonnique, je dirais, nous n’avons malheureusement plus le temps d’attendre parce que la question de la biodiversité et du climat sont devenus des enjeux intrinsèques à un débat plus général sur la survie de la démocratie et sans doute de la vie humaine en tout cas comme nous la connaissons depuis des siècles.

C’est la science elle-même qui est en danger, sur ces sujets mais aussi sur bien d’autres. Les universités et la recherche scientifique sont devenues la cible d’un mouvement néoréactionnaire mondial.

La nature, le climat, la biodiversité sont les premières victimes du déni, du mépris, du rejet de la vérité scientifique. Les attaques des scientifiques sur leur « manque de neutralité » sont nombreuses. Il y aurait une bonne et une mauvaise science mais, les critères pour les départager sont totalement extérieurs au monde de la science. Les institutions chargées de réguler et de protéger dans les domaines de la santé et de l’environnement sont remises en cause. Ce déni atteint son paroxysme quand l’usage même de ces mots sont interdits, que les recherches relatives à ces enjeux ne sont plus financées, quand des ministres nous disent que dans l’intérêt de l’économie il faut faire une pause dans les mesures à prendre contre le réchauffement climatique.

450.fm : Dans Culture et franc-maçonnerie, même combat ?, vous faites de la culture un espace de résistance aux censures, aux dérives réactionnaires et aux enfermements dogmatiques. La culture est-elle aujourd’hui l’un des grands chantiers maçonniques, au même titre que l’école, la laïcité, l’égalité entre les femmes et les hommes ou la défense des droits humains ?

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

D. M. : J’ai, c’est une déformation d’anthropologue, une vision large de la Culture. Pour moi, la culture ne se limite pas aux Beaux-Arts, aux arts vivants, aux livres, aux arts plastiques etc. La Culture englobe tout le système de transmission des valeurs et principes qui guident l’organisation des échanges entre membres d’une communauté, parmi ceux-ci on trouvera l’organisation de la solidarité, les processus d’inclusion des minorités de tous ordres, la reconnaissance de la dignité de chaque être humain etc. Quand je parle de transmission je parle aussi d’éducation et de formation des hommes et des femmes comme citoyens actifs, critiques et responsable. La Franc-Maçonnerie fait partie de ces instruments qui à la fois forment et transmettent ces principes. Je parle donc d’un modèle culturel qui est chaque fois singulier à une communauté, une nation, un continent. C’est ce modèle global qui subit aujourd’hui les coups de boutoirs de l’extrême droite. Et ce socle se fissure, nous le voyons bien. Je m’inquiète dans ce cadre de la porosité de nos démocraties à ces idées qui nous rappellent les heures sombres d’un passé pas tellement lointain. Il y a des rapprochements dans le monde politique qui devraient nous alerter. Il y a un déplacement de la fenêtre d’Overton vers ces idées liberticides, racistes, masculinistes que nous ne pouvons pas tolérer en tant que maçons. Il y a dorénavant des vérités alternatives, les scientifiques sont accusés de partialité, le monde de la culture est par nature gauchiste, l’éducation trop humaniste et générale pas assez au service des besoins de l’économie et des entreprises. Nous avons quitté un monde où des règles, presque unanimement acceptées, nous promettaient toujours plus d’égalité, de sécurité, de dignité et de paix. Aujourd’hui, tout semble s’effondrer sous nos yeux. Les causes en sont multiples, les responsabilités partagées, mais le constat est sans appel : nous ne pouvons rester silencieux. Car quelque chose d’inédit est en train de se jouer.

Nous avons cru que notre société avait atteint un degré de maturité démocratique où, non seulement les différences de point de vue pouvaient coexister, mais où l’existence de valeurs communes était une évidence. C’est cette conviction qui anime les francs-maçons lorsqu’ils se réunissent et travaillent ensemble : la croyance en une société capable de se nourrir de la diversité des pensées et des héritages culturels. Mais lorsque la Culture devient un champ de bataille, lorsque le dialogue est remplacé par la confrontation, il devient impossible de « faire société ». Cette guerre déclarée ruine la confiance mutuelle indispensable à la cohésion sociale.

450.fm : Alors très cher Daniel, selon vous, que faire ?

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D.M. : Cessons d’être naïfs et gentils, cessons de penser que tout est perdu, cessons de nous sous-estimer. Les autres jouent toujours sur nos faiblesses et remporteront des victoires éclairs, illégitimes, cruelles. Ce n’est pas parce que les Maçons sont des citoyens paisibles et honnêtes, et que dans leur vision du temps long ils ne trouvent souvent la réponse juste qu’après coup, que nous ne pouvons pas réagir et sur ce dernier point revoir un peu notre méthode de travail.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

Utilisons nos temples et leur sérénité pour nous Poser d’abord des bonnes questions pour connaître mieux notre société, l’idéologie de ceux et celles qui veulent en détruire les piliers moraux et démocratiques, savoir qui détient les outils de communication et comment ils sont arrivés à se les approprier etc… Nous devrons faire une partie de ce travail nous-mêmes mais surtout nous devons ouvertement et fortement soutenir les chercheurs en sociologie en sciences politique, en psychologie sociale qui jouent un rôle essentiel dans ce processus de connaissance. Ce n’est pas étonnant d’ailleurs que la droite et l’extrême droite s’attaque à ces domaines des sciences humaines. Ils en ont peur. C’est sur ces bases là que nous pouvons penser au monde d’après. Il existe beaucoup de manière de se battre pour la liberté, notamment par les armes, mais nous pouvons aussi nous battre par la pensée construite ensemble puis extériorisée. Et pour que cela soit efficace il faut, non seulement les proclamer haut et fort mais aussi la mettre en pratique. Résister et agir c’est poursuivre le combat humaniste pour la dignité de chaque être humain.  Avoir le courage de dire ce qui est, chaque fois que la réalité est tordue au travail, dans la rue, dans notre famille dans nos cercles de rencontres, même quand cela dérange, quand le silence serait plus confortable que la vérité.

Les francs-maçons ne peuvent plus se contenter de se convaincre les uns les autres.

Vous me permettrez de parler de la Belgique, je ne voudrais d’ailleurs pas mêler de ce que nos frères et sœurs français ont à faire et comment ils décideront de le faire. Mais je continuerai à défendre l’idée que les obédiences maçonniques belges contribuent au travail collectif pour penser le monde d’après.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

La société telle qu’elle évolue, impose à mon sens que toutes les obédiences maçonniques belges réunies, élargissent et approfondissent leurs structures de concertation dans un esprit nouveau et avec audace pour que les différences n’entravent plus les actions communes. Le temps de la concurrence est révolu. Le temps du rapprochement est venu. C’est ensemble que nous devons penser notre place dans la société. Je suis persuadé que cette nouvelle alliance sera perçue positivement par les Francs-Maçons et-Maçonnes belges parce que, depuis quelques années je sens renaître une énergie forte qui est sans doute l’expression d’une attente d’une réponse collective aux menaces contre nos systèmes politiques et sociaux, contre notre Etat de Droit. Nous devons répondre positivement à cette demande de liens et d’actions. Je retiens aussi une volonté claire : nous ouvrir sur le monde, tendre la main à la société civile, et tisser des alliances pour défendre ensemble des valeurs fondamentales : liberté, égalité, d’adelphité et d’inclusion. Aller au-delà des barrières qui nous séparent de courants philosophiques qui veulent aussi un monde meilleur. 

Avec Daniel Menschaert, la franc-maçonnerie retrouve l’une de ses lignes de force les plus fécondes

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

Penser l’humain sans l’isoler du vivant. Défendre la culture sans la réduire au divertissement. Travailler l’initié sans oublier la cité. Faire du Temple non pas un refuge hors du monde, mais un lieu où le monde peut être interrogé, transfiguré, réenchanté.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

Cette conversation ouvre aussi sur une étape nouvelle de sa réflexion. Daniel Menschaert annonce en effet un prochain livre, Le monde d’après…, dans lequel il prolongera plusieurs des thèmes abordés ici. Certaines de ses réponses en donnent déjà la primeur, comme autant d’éclats d’un ouvrage en gestation où se croiseront la crise du vivant, l’avenir de l’humanisme, la responsabilité maçonnique, la culture, la démocratie et cette urgence intérieure qui oblige chacun à ne plus séparer le perfectionnement de soi du destin commun.

Car la question demeure

Qui parlera du loup, de l’Europe, de la culture, des droits humains et de cette fraternité qui ne vaut que si elle devient, dans la nuit des temps troublés, une lumière offerte à tous. Chez Daniel Menschaert, cette parole ne relève ni de la nostalgie ni de l’abstraction. Elle trace un chemin. Elle rappelle que l’initiation n’a de sens que si elle augmente notre présence au monde, notre attention au vivant et notre capacité à faire advenir, pierre après pierre, un monde plus humain parce que plus fraternel.

EXCLUSIF : Interview de Daniel Menschaert, Passé Grand Maître National de la Fédération belge du Droit Humain

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ATHANOR : revue de presse hebdo – N°8

Quand le procès devient miroir du soupçon, de la défausse et du silence

Four alchimique, c.1575

Nous pouvions croire que le procès Athanor avait déjà livré l’essentiel de son vertige. Les victimes avaient parlé. Les figures centrales de l’officine avaient commencé à se renvoyer les rôles. Les récits de manipulation, de faux renseignement, de missions fantasmées et de violences commanditées avaient déjà dessiné le paysage d’une affaire où la réalité semble parfois dépasser les romans noirs les plus invraisemblables.

Il n’en est rien.

Cette semaine, l’affaire franchit un nouveau seuil

Non seulement le procès continue de dérouler ses zones d’ombre devant la cour d’assises spéciale de Paris, mais il produit désormais deux effets parallèles. D’un côté, il donne à voir la mécanique judiciaire d’un effondrement collectif, où chacun tente de réduire sa part, de déplacer la faute, de sauver ce qui peut encore l’être. De l’autre, il nourrit à l’extérieur du prétoire l’imaginaire le plus dangereux, celui du complot maçonnique livré à ceux qui n’attendaient qu’un fait divers monstrueux pour y plaquer leurs obsessions anciennes.

Cette semaine, Athanor ne se contente plus d’être un procès criminel.
Il devient un objet politique, médiatique et symbolique.

Charlie Hebdo ouvre la séquence avec un article particulièrement important, car il met le doigt sur l’un des risques majeurs de cette affaire

Ce procès, par sa seule configuration, offre aux milieux complotistes et à l’extrême droite un matériau rêvé. Une loge maçonnique. Des agents ou anciens agents liés à la DGSE. Une fausse piste israélienne. Des contrats criminels. Des cibles privées. Des assassinats projetés ou exécutés. Il n’en faut pas davantage pour que les vieux fantasmes antimaçonniques, jamais vraiment morts, se rhabillent en actualité judiciaire.

C’est précisément là que se situe l’enjeu pour 450.fm

Rendre compte du procès Athanor ne consiste pas à entretenir l’amalgame. C’est même tout l’inverse. Il s’agit de nommer les faits, de suivre les audiences, de lire les articles, de comprendre les responsabilités individuelles, tout en refusant que l’effondrement moral de quelques hommes soit transformé en procès général de la franc-maçonnerie. Mais pour empêcher l’amalgame, encore faut-il une parole claire. Et cette parole, nous le répétons depuis plusieurs semaines, manque cruellement du côté de l’obédience concernée.

La semaine du 14 au 20 mai confirme donc trois déplacements majeurs.

Le premier déplacement est médiatique

Avec Charlie Hebdo, l’affaire Athanor entre dans le champ de la lutte contre le complotisme et l’extrême droite. Le sujet n’est plus seulement judiciaire. Il devient un révélateur de la manière dont une affaire criminelle peut être récupérée, amplifiée, déformée, puis intégrée à une longue tradition de soupçon antimaçonnique.

Le deuxième déplacement est judiciaire

BFM TV rapporte un moment de sidération à l’audience, lorsque Pierre B., ancien agent de la DGSE, affirme qu’il ne voulait plus assassiner Marie-Hélène Dini au moment de son interpellation. La défense tente alors d’introduire une ligne de retrait, presque de désengagement. Mais les éléments matériels, les armes, les échanges, les propos rapportés, la panoplie retrouvée dans le véhicule, tout semble venir fragiliser cette version. Le procès devient ici un théâtre de la parole impossible, où chaque explication ouvre une contradiction nouvelle.

Le troisième déplacement est territorial

La Dépêche du Midi fait entrer Toulouse dans la cartographie Athanor. Le dossier n’est plus seulement parisien, francilien ou lié aux Hauts-de-Seine. Il s’étend à des cercles économiques, à des intérêts privés, à des histoires de dettes, d’intimidations, de violences, de portails brûlés, de rats plantés aux grilles, de passages à tabac. Là encore, nous voyons apparaître une vérité lourde. Athanor n’est pas seulement une affaire de loge dévoyée. C’est une affaire d’usages criminels de réseaux, de services fantasmés et de toute-puissance sociale.

Mediapart, enfin, donne à cette semaine sa formule la plus glaçante

« Tous coupables, aucun responsable ». La phrase dit presque tout. Elle résume cette étrange danse judiciaire où les accusés, tout en ayant déjà reconnu certains faits, cherchent à recomposer leur place exacte dans le désastre. Chacun a été manipulé par un autre. Chacun a obéi sans savoir. Chacun a cru servir une cause plus haute, une mission plus grande, un ordre venu d’ailleurs. Mais au bout de cette chaîne de défausses, il y a des victimes. Il y a des vies brisées. Il y a un homme assassiné. Il y a une femme qui a failli être tuée. Il y a des familles plongées dans la peur. Et il y a, surtout, l’effondrement d’un principe élémentaire de conscience.

À cet instant, Athanor redevient presque une tragédie initiatique inversée

Là où la démarche maçonnique devrait conduire l’homme à assumer sa parole, à peser ses actes, à répondre de lui-même devant sa conscience et devant ses Frères, l’affaire nous montre l’exact contraire. Des hommes masqués derrière des rôles. Des donneurs d’ordres dissimulés derrière des intermédiaires. Des exécutants réfugiés derrière l’obéissance. Des imaginaires de service secret utilisés comme narcotique moral. Le Temple devient alors son ombre. Le silence n’est plus méditation, il devient esquive. Le secret n’est plus protection de l’intériorité, il devient brouillard.

C’est pourquoi la question institutionnelle demeure entière

Palais de Justice – Paris

Plus le procès avance, plus la nécessité d’une parole nette apparaît. Non une parole défensive. Non une parole procédurière. Non une formule de communication destinée à refermer le dossier. Mais une parole de principe, capable de dire que la franc-maçonnerie n’est pas un réseau d’influence, qu’une loge n’est pas un abri pour des affaires privées, qu’un serment initiatique ne saurait couvrir aucune compromission, qu’aucune fraternité ne peut survivre lorsqu’elle devient protection des dérives plutôt que vigilance sur les consciences.

Athanor n’est pas seulement une affaire judiciaire. C’est désormais une épreuve de vérité pour le monde maçonnique.

Une épreuve rude, douloureuse, mais nécessaire

Car ce qui est en jeu dépasse les accusés. Il s’agit de savoir comment une institution initiatique se tient face à ce qui la caricature, la salit et la trahit. Il s’agit de savoir si le silence peut encore être entendu comme prudence, ou s’il devient, semaine après semaine, un vide symbolique où d’autres récits viennent s’installer.

Cette huitième revue de presse montre donc une affaire qui ne baisse pas d’intensité.

Elle change de surface. Elle passe du témoignage des victimes à la récupération complotiste Elle passe de l’aveu partiel à la défausse généralisée. Elle passe du dossier criminel à la mise en cause d’un imaginaire collectif. Et chaque semaine, le même paradoxe se durcit. Plus la justice parle, plus l’institution concernée semble silencieuse. Plus les médias documentent, plus les Frères s’interrogent. Plus les accusés cherchent à déplacer la faute, plus la question morale devient centrale.

Athanor, en alchimie, est le four où la matière se transforme

Mais ici, ce n’est pas l’or qui apparaît. C’est la boue. Une boue sociale, judiciaire, symbolique, où se mêlent violence, vanité, argent, fantasme de puissance et dévoiement d’une fraternité qui aurait dû être garde-fou.

Il reste pourtant une exigence. Ne pas abandonner la lecture. Ne pas laisser les complotistes tenir la plume.

Ne pas laisser les antimaçons faire de ce procès la preuve de leurs délires.

Ne pas laisser non plus le silence maçonnique devenir une seconde faute.

Athanor continue. Et avec lui, la nécessité de regarder en face.

L’« Affaire Athanor », sur Wikipédia

Revue de presse hebdo – N°8
Dans l’ordre chronologique

14 mai 2026

Charlie Hebdo
Procès Athanor – le complot maçonnique livré clés en main à l’extrême droite
Par Jules Spector
Dessin de Biche
Article abonné
Publié et modifié le 14 mai 2026 à 14h09

https://charliehebdo.fr/2026/05/societe/justice/proces-athanor-le-complot-maconnique-livre-cles-en-main-a-lextreme-droite

Charlie Hebdo aborde l’affaire Athanor par l’angle de sa récupération complotiste et politique. L’article souligne combien ce procès offre un matériau presque parfait aux milieux conspirationnistes et à l’extrême droite, en mêlant loge maçonnique, anciens agents de la DGSE, fausse piste israélienne, assassinats projetés et officine criminelle. Le papier est important parce qu’il montre que l’affaire ne se limite plus au prétoire. Elle circule désormais dans l’imaginaire public, au risque d’alimenter les vieux récits antimaçonniques. Pour 450.fm, cette lecture impose une vigilance double. Suivre les faits sans complaisance, mais refuser l’amalgame entre la franc-maçonnerie et sa caricature criminelle.

15 mai 2026

BFM TV
Retournement de situation au procès d’Athanor – l’ex-agent de la DGSE nie avoir voulu assassiner une fausse espionne israélienne
Par Sylvain Allemand
Publié le 15 mai 2026 à 17h26

https://www.bfmtv.com/police-justice/retournement-de-situation-au-proces-d-athanor-l-ex-agent-de-la-dgse-nie-avoir-voulu-assassiner-une-fausse-espionne-israelienne_AN-202605150643.html

BFM TV revient sur un moment très fort de l’audience. Pierre B., ancien agent de la DGSE, affirme qu’il ne voulait plus tuer Marie-Hélène Dini au moment de son interpellation à Créteil. Il soutient qu’il s’était désengagé de l’opération et qu’il n’effectuait plus qu’une surveillance. Mais cette version se heurte aux questions de la cour, aux éléments matériels retrouvés dans le véhicule, aux armes, au tracker, aux bouchons d’oreilles, au dispositif artisanal à base de coton et de sachets de compote, ainsi qu’à des échanges laissant entendre une détermination plus avancée. L’article montre un accusé pris dans ses contradictions, cherchant à réduire son intention criminelle, tandis que la cour met peu à peu à l’épreuve la cohérence de son récit.

18 mai 2026

La Dépêche du Midi
Pour récupérer 300 000 euros, des rats plantés à la grille de la propriété, le feu au portail, puis ils passent à tabac une des cibles… Un entrepreneur toulousain dans la tourmente du scandale Athanor
Par Jean Cohadon
Article abonné
Publié le 18 mai 2026 à 06h01

https://www.ladepeche.fr/2026/05/18/pour-recuperer-300-000-euros-des-rats-plantes-a-la-grille-de-la-propriete-le-feu-au-portail-puis-ils-passent-a-tabac-une-des-cibles-un-entrepreneur-13368329.php

La Dépêche du Midi éclaire un autre versant du dossier, celui d’un entrepreneur toulousain impliqué dans une affaire de récupération de dette. L’article rappelle que le procès Athanor ne concerne pas seulement des assassinats ou des tentatives d’assassinat, mais aussi des opérations d’intimidation et d’extorsion. Rats plantés à la grille d’une propriété, portail incendié, passage à tabac, violences destinées à faire pression sur des cibles privées, tout cela révèle l’extension tentaculaire du système. Le papier est précieux parce qu’il déplace le regard vers les ramifications économiques du dossier. Athanor apparaît alors comme une zone de contamination entre intérêts privés, violence commanditée et illusion de puissance clandestine.

19 mai 2026

Mediapart
Procès de la loge maçonnique Athanor – tous coupables, aucun responsable
Par Matthieu Suc
Publié le 19 mai 2026 à 08h28

https://www.mediapart.fr/journal/france/190526/proces-de-la-loge-maconnique-athanor-tous-coupables-aucun-responsable

Mediapart propose l’une des lectures les plus nettes de la semaine. À propos de la tentative d’assassinat de Marie-Hélène Dini, l’article souligne que plusieurs accusés étaient déjà passés aux aveux en garde à vue, mais qu’à la barre, chacun tente désormais de rejeter sur l’autre la responsabilité ultime. Les uns disent avoir été manipulés. Les autres affirment avoir mal compris. Tous cherchent à réduire leur rôle dans une mécanique pourtant déjà largement documentée. Le titre résume l’atmosphère de l’audience. Tous coupables, aucun responsable. Cette formule donne au procès sa portée morale. Elle dit la difficulté d’obtenir une parole droite lorsque l’ensemble du système a reposé sur le mensonge, la défausse et l’illusion d’obéir à plus grand que soi.

Autres articles de la série

Bien l’bonjour chez vous monsieur Charles Maurras !

(L’anniversaire d’un départ précipité de l’église catholique par l’action française il y a 100 ans…)

« Dès l’instant où l’homme soumet Dieu au jugement moral, il se tue en lui-même. Mais quel est alors le fondement de la morale ? On nie Dieu au nom de la justice, mais l’idée de justice se comprend t-elle sans l’idée de Dieu ? Ne sommes-nous pas alors dans l’absurdité ? C’est l’absurdité que Nietzsche aborde de front. Pour mieux la dépasser, il la pousse à bout : la morale est le dernier visage de Dieu qu’il faut détruire avant de reconstruire. Dieu alors n’est plus et ne garantit plus notre être ; l’homme doit se déterminer à faire, pour être ». Albert Camus (L’homme révolté. 1951)

Parfois, des actions venues de milieux amis ou antagonistes à nos convictions suscitent, à notre corps défendant, des étonnements, voire des enthousiasmes. Et l’on ne peut s’empêcher de dire : « C’est drôlement gonflé, ce qu’ils font là ! ». Ce fut le cas, en assistant à une journée d’études aux Facultés jésuites de Paris, Loyola, le jeudi 7 mai, sur le thème : « Catholicisme et politique : 100 ans après la condamnation de l’Action Française » et ce, dans une période où l’extrême-droite reprend pied dans l’Église catholique avec vigueur et qu’une « omerta » fonctionnait sur l’événement de cette exclusion historique. Sacrés Jésuites, auteurs de ce rappel quasiment « hérétique » !

Faculté Paris-Nanterre
Faculté Paris-Nanterre

Avec, comme toujours, des intervenants d’excellent niveau : Véronique Albanel, philosophe aux Facultés Loyola ; Grégoire Catta, théologien aux facultés Loyola ; Benoît Gautier, sociologue à la Faculté Paris-Nanterre ; Charles Mercier, historien à l’Université de Bordeaux ; Yann Raison Du Cleuziou, politiste à l’Université de Bordeaux ; Dominique Serra-Coatanea, théologienne aux Facultés Loyola. Ces intervenants, au-delà de l’évènement qui fit échapper le catholicisme à un danger mortel, posèrent aussi la question du rapport fondamental que peut entretenir le « croyant » entre le politique, la religion, la spiritualité et la philosophie. Voilà qui doit un peu nous intéresser en tant que Francs-maçons !

I-BONJOUR ET AU-REVOIR A CHARLES MAURRAS ET A SON « ACTION FRANCAISE » !

Pie X, par Ernest Walter Histed
Pie X, par Ernest Walter Histed

Etrangement, avant la condamnation de l’Action Française, le Vatican va s’attaquer au « Sillon » en 1910 par sa condamnation par le Pape Pie X. L’Église catholique allait débuter le ménage dans ses institutions. Cette première mise au point va toucher ce que nous pourrions appeler un « courant de gauche » dans l’Église. Presque un entraînement par rapport à l’exclusion de l’extrême-droite qui menace dangereusement l’unité de l’institution ! Le Sillon fut créé, en 1906 ; par Marc Sangnier (1873-1950), journaliste et homme politique, promoteur de la démocratie sociale chrétienne qui avait pour ambition de rapprocher l’Église de la République. Cette prise de position de l’Église éloignera d’elle de nombreux croyants qui voulaient une réconciliation historique avec des milieux qui se vivaient comme démocrates et souvent anticléricaux, comme la Maçonnerie par exemple !

Bien l’bonjour chez vous monsieur Charles Maurras !

Mais le danger, connu de tous, était l’omniprésence de l’extrême droite royaliste dans ses structures et l’influence de l’Action Française, titre d’une revue royaliste, qui va devenir un courant politique très influent dans la vie nationale sur le plan politique et intellectuel. Les œuvres de Charles Maurras seront très largement diffusées et commentées par les milieux politiques et intellectuels et, durant de nombreuses années seront les « livres de chevet » d’hommes venus de milieux différents : rappelons, pour l’anecdote, que le général de Gaulle fut longtemps un grand lecteur de Maurras !

Charles Maurras
Charles Maurras

Charles Maurras et le « nationalisme intégral »

Ce danger que court l’Église s’incarne principalement autour de la personnalité de Charles Maurras (1868-1952). Homme d’autant plus redoutable qu’il est un écrivain et polémiste de talent. Homme du sud de la France, homme du verbe, il va bientôt être l’objet d’une adulation ou d’un rejet que peu d’hommes connurent. Journaliste, essayiste, homme politique et poète d’extrême droite, il sera influencé dans son idéologie par Maurice Barres et Joseph de Maistre (1). Il est partisan d’une monarchie héréditaire et s’oppose à la démocratie et la République. Il prône une doctrine reposant sur l’unité de la société qu’il appellera le « nationalisme intégral » qui reposera sur le concept d’inégalité naturelle qui suppose le rejet d’un certain nombre d’ennemis : les juifs (il sera violemment anti-dreyfusard), les communistes et socialistes, les Francs-maçons, les protestants et même les royalistes de tendance « orléaniste », partisans d’une monarchie constitutionnelle !

9 AVRIL : Pierre Laval quitte l'Assemblée nationale, alors réfugiée au Casino de Vichy, le 10 juillet 1940, jour du vote des députés et des sénateurs sur la plénitude des pouvoirs de Pétain et la suspension des lois constitutionnelles de 1875. (Photo Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)
9 AVRIL : Pierre Laval quitte l’Assemblée nationale, alors réfugiée au Casino de Vichy, le 10 juillet 1940, jour du vote des députés et des sénateurs sur la plénitude des pouvoirs de Pétain et la suspension des lois constitutionnelles de 1875. (Photo Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

Il fondra la revue Action Française en 1899 et la transformera peu à peu en mouvement politique mobilisateur pour la jeunesse, en créant les très activistes « Camelots du roi ». Sur un plan littéraire, ses nombreux écrits lui vaudront son élection à l’Académie Française en 1924. La défaite de la France en 1940 et l’occupation vont être jugées par Maurras comme une « Divine surprise » ! Anti-germaniste, il va cependant se rallier à la politique de collaboration de Vichy et mettra sa plume à son service : par exemple, jusqu’en 1943, il sera rédacteur-en-chef de la trop célèbre revue « Je suis partout » et écrira régulièrement dans d’autres media de l’époque. Arrêté en 1945, il sera condamné par la Haute-Cour de Lyon à la réclusion à perpétuité et à la dégradation nationale. Interné à Riom puis à Clairvaux, il sera hospitalisé en 1952 et décédera à la suite de raisons de santé.

Pétain et Église catholique
Pétain et Église catholique

Les relations de Maurras et de l’Église catholique sont complexes : lui-même se décrit comme agnostique, mais considère le catholicisme comme pilier du système royaliste, et bientôt l’Eglise sera très réceptive à cette idéologie, notamment chez un grand nombre d’évêques qui après le rejet de l’Action Française renoueront avec elle durant l’occupation. Toutefois, il est juste de signaler que de nombreux membres de l’Action Française gagnèrent la France Libre à Londres, ou participèrent à la résistance.

1926 : Pie XI condamne l’Action française

Bien entendu, nous ne pouvons déclarer que le Pape Pie XI ait des sympathies de gauche, sans viser à un certain humour ! Attitude que son prédécesseur Pie X et son successeur encore plus, Pie XII partagent ! Orientation politique conservatrice commune, mais aussi un souci de l’ordre qui ne mette pas en péril la sécurité du Vatican et de la papauté. C’est pourquoi, en 1926, le Pape Pie XI va s’attaquer au danger interne qui se faisait de plus en plus présent et prononcera la condamnation de l’Action Française et l’incompatibilité d’une double appartenance avec l’Église. La « mise à l’index » sera prononcée le 31 décembre 1926, avec le rejet de la revue de l’Action Française et de plusieurs livres de Charles Maurras. A titre privé les sanctions sont dures : privation de communion, d’enterrements religieux et parfois de mariages à l’église ! Ce conflit entre modernité et tradition amènera de profonds déchirements dans les familles et poussera un grand nombre de militants à quitter l’Église catholique et rallier les mouvements fascistes et néo-nazis qui commencent à se développer en France. Pie XI redoute l’utilisation du vocabulaire à des fins politiques et insiste sur la séparation entre « les deux cités », chère à Saint Augustin.

Charles Maurras et Léon Daudet fête de Jeanne-d'Arc
Charles Maurras et Léon Daudet fête de Jeanne-d’Arc

Cette condamnation se veut aussi une remise à l’ordre face à une certaine complaisance : les archives de la revue « Etudes » des Jésuites nous montrent que de 1895 à 1925, les écrits de Maurras furent cités, parfois avec enthousiasme, par les rédacteurs de la très intellectuelle revue ! D’autres écrits, comme ceux de Louis de Bonald (2) et Léon Daudet font florès dans les publications catholiques de l’époque, comme barrage au communisme ou à la laïcité. Cette mise à l’index va soulever dans l’Église de nombreuses questions : par exemple, le Pape peut-il intervenir contre une idée politique si le politique a un impact sur le spirituel ? Il est en tout cas intolérable au Pape que Maurras parle de « divinisation » de la nation grâce au concept d’une « politique naturelle », faisant de l’autre, selon son appartenance religieuse ou sa race, un ennemi plutôt qu’un frère possible. Cela ne gêne pas Maurras qui développe que la raison est indépendante de Dieu (On fait naturellement un parallèle avec la pensée d’Auguste Comte dont la philosophie inspirera beaucoup Maurras).

Pie XII
Pie XII

Pie XII lève la condamnation

Comme dans tout bon roman existe une « chute » et elle sera de taille : Pie XII, dont la complaisance vis-à-vis des persécutions antisémites des nazis est connue et pose toujours problème dans l’Église catholique, lève la condamnation de la revue de l’Action Française faite par Pie XI ! Il faudra attendre le Concile Vatican II pour qu’un équilibre se remette en place. Mais, de nouveau, une droitisation des orientations politiques fait revenir le questionnement de la place du politique dans la croyance. La baisse spectaculaire des pratiquants, une sécularisation accélérée, et l’abandon du monarchisme au profit d’une extrême droite populaire en change cependant les perspectives. Benoist de Sinety (3), prêtre, donnera son opinion de cette dérive renouvelée dans « Le Monde » du 18 mai et qui la conduite à donner sa démission de plusieurs institutions ecclésiastiques. Il n’hésite pas à accuser les hommes politiques de récupérer le catholicisme pour en faire une composante de l’idéologie de l’extrême droite, et dénonce « un discours de rejet de l’autre, d’appel à la peur et à un repli sur soi. Ils instrumentalisent la pensée chrétienne. Sous couvert de vouloir rendre à la France sa splendeur chrétienne, ils prônent une violence contraire au sens de l’Evangile »…

Bien entendu, face à l’idéologie maurrassienne, l’Église mettra en place un « contre feu » philosophique et théologique où un certain nombre d’intellectuels feront front, souvent en se servant de penseurs contemporains, Hannah Arendt par exemple. Nous en prendrons un comme illustration de cet engagement.

II-EMMANUEL MOUNIER : CONTRE-POISON A L’ACTION FRANCAISE ET A MAURRAS.

Emmanuel Mounier
Emmanuel Mounier

Peut-il y avoir une pratique chrétienne de la politique ? Cette question ramène à se pencher sur l’œuvre d’Emmanuel Mounier (4), où il souligne les écueils d’un christianisme politique. En premier lieu le danger de l’instrumentalisation ou de la récupération politique du religieux. En somme la perte de l’autonomie spirituelle et critique du christianisme au profit d’un usage de stratégie politique. Le deuxième danger est celui de l’univocité politique, c’est-à-dire la croyance selon laquelle le christianisme pourrait commander une politique déterminée, une seule et un programme politique unique. Mounier pense que le christianisme commanderait un esprit éthique en politique, et non une politique particulière. Troisièmement, existerait la tentation du repli spiritualiste qui consiste à absolutiser la dimension intérieure de la foi et de considérer la politique comme indigne d’intérêt, « sale ».

Quatrièmement, Mounier évoque l’aspect de la trahison par la volonté bien petite- bourgeoise de l’ordre établi, même si les chrétiens constatent les disparités sociales et économiques de la société dans laquelle ils vivent. Toujours l’alliance possible entre « le sabre et le goupillon » ! D’autant que, sociologiquement, les croyants les plus engagés dans leur Eglise s’apparente de plus en plus à la bourgeoisie, en regard du départ ou de l’indifférence d’autres classes politique et donc des engagements politiques de l’Eglise qui favoriseraient le groupe social influent. Enfin, cinquièmement, le dernier danger serait celui de l’autolégitimation qui consisterait à croire que la bonne foi ou la sincérité suffisent pour fonder un engagement chrétien en politique, sans toujours prendre racine dans les limites de la théologie qui, elles, peuvent prétendre le contraire ! Cela fera l’objet de longues discussions et échanges avec Jacques Maritain (5) autour de la revue Esprit.

Les réponses d’Emmanuel Mounier

Mounier va tenter de répondre aux différentes questions qui menacent l’Église dans l’hypothèse de ses engagements politiques, en proposant plusieurs solutions :

Charles Peguy
Charles Peguy

– La rupture nécessaire contre le « désordre établi » qui consiste à reconnaître au christianisme une force de diagnostic sur l’ordre social : ce qui se présente par sécurité comme un ordre social établi et stable, n’est en fait qu’un désordre au regard des exigences de justice du plus grand nombre et que cette injustice sociale ne peut s’établir sur un ordre chrétien. Il y a fatalement une nécessité de rupture. Historiquement, cette idée d’ordre liée à l’Église s’est manifestée au XIXe siècle quand la bourgeoisie s’est installée en force dans une Eglise qu’elle avait combattue en 1789, comme principale force révolutionnaire. Léon Bloye et Charles Peguy disaient : « Voici venu le bourgeois qui se drape de religion ! ». Petit à petit, l’Église s’est confondue à une appartenance sociale, malgré des courants qui opposaient une résistance au conservatisme : la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) ou la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne). Mounier s’est voulu, avec une certaine naïveté, l’idéaliste et le révolutionnaire en lutte permanente contre le conservatisme et les puissances d’argent à l’intérieur de l’Église.

Charles Maurras en 1888
Charles Maurras en 1888

– Prôner l’importance du pluralisme chrétien en politique alors que, encore aujourd’hui, les sondages concernant les chrétiens, catholiques en priorité, nous donnent une appartenance très marquée à droite. Mounier écrit à ce propos (« Y a-t-il une politique chrétienne ? ») : « Certains, regardant vers des pays voisins, regrettent un parti qui incarnerait la politique chrétienne officiellement. Hélas ! L’expérience a prouvé que ces partis confessionnels avaient pour principal d’attirer l’attention, de détourner les énergies et de fixer des cœurs satisfaits sur cette projection sociologique de la religion qui est sa constante menace intérieure ». Mounier fait référence à l’Allemagne et à l’Italie, dont les « partis chrétiens » donnèrent (et donnent toujours !) une image caricaturale du conservatisme. Pour Mounier, les principes chrétiens ne commandent pas d’adhésion à un parti défini. En matière politique, la foi est donc un principe d’inspiration plus que de détermination univoque de conclusions imposées. Cette pensée sera d’ailleurs anticipative de la constitution pastorale « Gaudium et spes » du Concile Vatican II « sur l’Église dans le monde de ce temps » (8 décembre 1965).

Articuler la dignité du temporel et la primauté du spirituel qui évoque l’union inaltérable entre temporel et spirituel La primauté du spirituel signifie que le sens de l’engagement de la personne ne peut se réduire à aucune réussite temporelle particulière, à aucune institution, à aucun programme politique. Elle réordonne l’usage du politique par une primauté du spirituel qui n’est pas synonyme de religieux. Avec le risque que la primauté du spirituel se transforme en passivité pour certains, avec le choix de la « tour d’ivoire » et la culture d’une pseudo spiritualité qui éloigne de la réalité sociétale. Mounier écrit (« Feu la chrétienté ») : « C’est une tentation très forte pour le chrétien que de s’asseoir avec attendrissement devant les beaux paysages théologiques pendant que la caravane humaine poursuit sa marche, les pieds en feu »…

Mais, c’est amusant : au fur et à mesure que l’on se penche sur la problématique religieuse catholique, on ne peut que faire un parallélisme avec la Maçonnerie ! Et pour cause : La Franc-Maçonnerie recrute, en France, surtout dans des milieux qui sont ou furent influencés par cette religion, consciemment ou inconsciemment. Parfois même, la laïcité en est un effet-miroir !

III-QUAND LA FRANC-MACONNERIE VA-T-ELLE FAIRE SON « VATICAN II » ?!

Bien l’bonjour chez vous monsieur Charles Maurras !

L’Europe maçonnique, avec attention et humour (il convient de le dire !) nous observe toujours dans nos enchevêtrements idéologiques et notre lutte quasi-permanente entre une Eglise catholique de plus en plus inexistante en effectifs et une laïcité qui prend souvent la forme d’une religion de remplacement (avec parfois la même intolérance !) et dont le concept échappe à l’Europe entière, si ce n’est au monde entier. Cela ressemble à une particularité locale faite pour attirer les touristes ! D’autant que de nombreux pays, dans les faits, pratiquent une forme démocratique et laïque, au-delà des formules toutes faites chez qui on flaire plus le goût de la rhétorique que du désir de faire avancer la réflexion !

Puisque nous évoquions l’Action Française du « royalisme intégrale » de Maurras, force est de constater que la Franc-Maçonnerie vit avec paix et bienveillance, en Europe, dans des monarchies constitutionnelles parfaitement démocratiques (où les souverains et des membres de leur famille sont souvent Francs-maçons eux-mêmes). Ce qui n’est pas toujours le cas dans les pays qui s’approprièrent le concept de « république » et dont les dirigeants se verraient bien en monarques absolus et n’ont pas forcément des sentiments bienveillants pour nous ! Suivez mon regard…

Cette envie, dans le rêve d’une politique française monarchiste, de type religieux, n’est pas sans avoir des effets sur la Franc-Maçonnerie, où l’on retrouve de plus en plus les mêmes critères des querelles extérieures : nous oublions parfois de laisser le ciboire et l’urne à la porte du Temple !

Bien l’bonjour chez vous monsieur Charles Maurras !

Y a-t-il quelque chose d’inéluctable dans les dérives ? Peut-être convient -il de se remettre dans une perspective historique : la Maçonnerie s’enracine dans un terreau réformé combattu par l’Église catholique qui la vit comme le cheval de Troie du protestantisme. D’où l’anticléricalismes de la Maçonnerie au départ, largement habitée par des réformés, surtout calvinistes. L’organisation des loges bleues reflète d’ailleurs la structure de la paroisse protestante : le pasteur ou le vénérable ne sont que des spécialistes de passage, désignés par le groupe, mais n’ont aucun statut sacré, on donne beaucoup d’importance à la « libre interprétation » des textes ou des rituels, un soutien à une laïcité qui réclame bien la séparation entre l’Eglise et l’État, et le symbole d’une présence dans laquelle chacun peut y investir ce qui lui convient : le GADLU n’est nullement le Dieu judéo-chrétien, sinon la Maçonnerie n’aurait aucune raison d’exister en proposant son idéal à des profanes qui n’ont aucune raison particulière de se rallier à un monothéisme quelconque ! Je vois mal la Maçonnerie indienne ou de l’Asie du sud faire allégeance à la croyance d’un Dieu unique et omniprésent …

Les Hauts Grades, une empreinte catholique ?

Il faut aussi prendre conscience que le catholicisme, aura un autre type de stratégie au sein de la Maçonnerie : la création des « Hauts Grades » dont l’inventeur en sera Michel de Ramsey, protestant converti au catholicisme qui passera de longues années sous l’influence de Fénelon et de la mystique Madame Guyon, animateurs du courant hérétique quiétiste. Son passage dans le quiétisme sera d’ailleurs beaucoup plus long dans le quiétisme que dans la Maçonnerie ! Cela sera pour lui l’occasion d’introduire, dans cette dernière, des orientations qui n’existaient nullement au départ : filiation mystique avec la chevalerie, mais surtout organisation pyramidale propre à l’Église catholique. Ce qui va faire naître une kyrielle de grades « chevaleresques » (Etonnamment plus que sous l’Ancien Régime !) et un esprit d’ordre pyramidal où l’orientation viendrait du sommet, de manière quasiment papale ! Naturellement, avec un fonctionnement à l’avenant : décisions arbitraires, exclusions, désirs de gérer l’ordre entier en fonction de l’appellation « Hauts Grades », danger que nous commençons à bien connaître de dérives sectaires…

Cette guerre interne de pouvoir est de type religieux dans sa forme, liée à la situation d’un message spirituel dévoyé par le goût du pouvoir, ou l’orientation de l’institution comme cheville ouvrière de menées politiques évidentes. Hélas, l’actualité apporte confirmation à notre réflexion. La solution, difficile, est l’abandon pour la Maçonnerie de son vécu inconscient théologique, pour en revenir à sa source philosophique, accueillante pour l’altérité et la faiblesse partagée avec l’autre, qui ne peut que déboucher sur la compassion et non une charité hiérarchisée. Ce que nous rappelle Paul Ricoeur, quand il écrit (6) : « Dans la sympathie vraie, le soi, dont la puissance d’agir est au départ, plus grande que celle de son autre, se retrouve affecté par tout ce que l’autre souffrant lui offre en retour. Car il procède de l’autre souffrant un donner qui n’est précisément plus puisé dans sa puissance d’agir et d’exister, mais dans sa faiblesse même. C’est peut-être là l’épreuve suprême de la sollicitude, que l’inégalité de puissance vienne à être compensée par une authentique réciprocité dans l’échange, laquelle, à l’heure de l’agonie, se réfugie dans le murmure partagé des voix ou l’étreinte débile des mains qui se serrent »…

S’offrir, en Maçonnerie, nos faiblesses au lieu de caricatures de pouvoir cela pourrait être sympa non ?

ITE MISSA EST 
DEO GRATIAS !

 NOTES

(1) Joseph de Maistre (1753-1821) : Homme politique, philosophe, magistrat et écrivain savoisien, sujet du royaume de Sardaigne. L’un des pères de la philosophie contre-révolutionnaire et critique virulent des Lumières. Etrangement, il fut Franc-Maçon actif durant 40 ans au rite Ecossais Rectifié et au Martinisme. Pour lui, la Maçonnerie devait faire allégeance au Pape Souverain.

(2) Louis de Bonald (1754-1840): Homme politique, philosophe et essayiste. Grand adversaire de l’idéologie de la Révolution Française et des Lumières. Il fut la grande voix des légitimistes royalistes. On le considère aussi comme l’un des précurseurs de la sociologie.

(3) Benoist de Sinety : est aussi l’auteur de deux ouvrages sur la contestation des orientations de l’Église catholique d’aujourd’hui :

– L’Evangile contre « l’identité chrétienne ». Paris. Ed. Grasser 2026.

– Il faut que des voix s’élèvent. Paris. Ed. Flammarion. 2018.

(4) Emmanuel Mounier (1905-1950) : D’origine d’un milieu rural très chrétien, qui passera dans la petite bourgeoisie, Mounier deviendra philosophe catholique et sera le fondateur de la revue « Esprit » autour de laquelle il passera sa vie. Il est aussi à l’origine du courant personnaliste en France qui veut créer une fraternité fondée sur un socle de valeurs communes et sur une méthode qui privilégie la discussion et la pluralité des points de vue. Cela voulait être d’inspiration chrétienne, mais non-confessionnelle.

Mounier avait un tempérament mystique inspiré par une méditation approfondie de l’œuvre de Charles Péguy, mais ce qui ne l’empêchait pas d’être un polémiste audacieux et mordant. Il était, par excellence, un interprète de la complexité en faisant reposer la philosophie sur 4 piliers : la logique, la métaphysique, l’épistémologie et l’éthique. Tragiquement, il meurt d’un infarctus à 45 ans. Il est souvent présenté comme l’image opposée à Maurras.

(5) Jacques Maritain (1882-1973) : Ecrivain et philosophe, professeur à l’Institut catholique dans un premier temps. Il va jouer un rôle très important sur les catholiques français et à l’étranger. Il participe aussi au renouveau de la pensée thomiste au XXe siècle. C’est un philosophe passionné d’absolu qui, avec son épouse Raïssa (1883-1960), seront les auteurs d’une œuvre théologique et philosophique très importante. Il s’est converti au catholicisme étant d’origine protestante et sera lié durant toute une période à l’Action Française dont il se détachera définitivement. Après la Libération, il sera nommé par le général de Gaulle, ambassadeur au Vatican de 1945 à 1948. Il fera aussi un long temps d’enseignement aux U.S.A. On lui attribue aussi une intéressante étude, « le code Maritain », sur le choix de la vocation cléricale comme sublimation de l’homosexualité !

(6) Ricoeur Paul : Soi-même comme un autre. Paris. Ed. Du Seuil. 1990. (Page 223).

 BIBLIOGRAPHIE

– Arendt Hannah : La crise de la culture. Paris. Ed. Gallimard. 1961.

– Broche François : Dictionnaire de la collaboration. Paris. Ed. Nouveau Monde. 2025.

– Collin Philippe : Alfred Dreyfus, le combat de la République. Paris. Ed. Albin Michel. 2026.

Corbi Maria : Vers une spiritualité laïque. Paris. Ed. Carthala. 2025.

– Cottret Bernard : Le Christ des Lumières. Paris. Ed. Du Cerf. 1990.

– De Balando Flavien Bertran : Louis de Bonald philosophe et homme politique. Paris. Ed. Du CNRS. 2021.

– De Lubac Henri : Résistance chrétienne à l’antisémitisme. Paris. Ed. Fayard. 1988.

– De Maistre Joseph : Les soirées de Saint Petersbourg. Genève. Ed. Slatkine. 1993.

– De Maistre Joseph : Ecrits maçonniques. Genève. Ed. Slatkine. 1983.

– De Maistre Joseph : Ecrits sur la Révolution. Paris. PUF. 1989.

– Dembinsky Paul etCoulange Pierre : Fraternité et démocratie : les fondements du vivre ensemble. Fribourg. Regards Chrétiens. 2025.

– De Thieulloy Guillaume : Le chevalier de l’absolu. Jacques Maritain entre mystique et politique. Paris. Ed. Desclée de Brouwer. 2005.

– Fessard Gaston : « Pax Nostra ». Examen de conscience international. Paris. Ed. Du Cerf. 2022.

– Laux Henri : Introduction au traité théologico-politique de Spinoza. Paris. PUF. 2025.

– Louzeau François : L’anthropologie sociale du père Gaston Fessard. Paris. PUF. 2009.

– Maritain Jacques et Valadier Paul : L’homme et l’État. Paris. Ed. Desclée de Brouwer. 2009.

– Maurras Charles : L’ordre et le désordre. Paris. Ed. Des cahiers l’Herne. 2020.

– Nirguenin François : l’Action Française. Paris. Ed. Perrin. 2011.

– Peillon Vincent : Laïcité, sécularisation et modernité. Paris. Ed. Odile Jacob. 2026.

– Perret Bernard : Violence des dieux et violence des hommes. Paris. Ed. Du Seuil. 2026.

– Picquard Yohan : L’Église catholique face au nazisme. Paris. Saint-Léger Editions. 2025.

– Poupard Paul ; Le Concile de Vatican II. Paris. Ed. Salvator. 2012.

– Pujo Maurice : Les Camelots du roi. Paris. Ed. De Flore. 2018.

– Riccardi Andrea : La guerre du silence. Pie XII, le nazisme, les juifs. Paris. Ed. Du Cerf. 2023.

– Saint Augustin : La Cité de Dieu. (3 tomes). Paris. Ed. Du Seuil. 1994.

– Spaemann Robert : Un philosophe face à la Révolution. La pensée politique de Luis de Bonald. Paris. Ed. Hora Decima. 2008.

– Toda Michel : Louis de Bonald, théoricien de la Contre-Révolution. Etampes. Ed. Clovis. 1997.

– Torreli Maurice : Maurras et la pensée d’Action Française. Paris. Ed. De Flore. 2018.

– Valadier Paul : Maritain à contre-temps : Pour une démocratie vivante. Paris. Ed. Desclée de Brouwer. 2006.

– Wynands Marie-Pierre : La démocratie chrétienne, histoire autour d’un malentendu français. 1870-1970. Paris. Ed. Septentrion. 2025.

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Retrouver la parole commune

Quand la démocratie ne survit qu’à travers l’écoute, le débat et la transmission

À l’heure où les réseaux saturent l’espace public de réactions immédiates, de colères fragmentées et de certitudes hurlées plus qu’argumentées, une question fondamentale ressurgit avec une force nouvelle.

Comment une démocratie peut-elle encore tenir lorsque la parole cesse d’être un lieu de construction collective pour devenir un champ de confrontation permanente ?

Derrière la crise politique contemporaine apparaît peut-être une crise plus profonde encore, celle du langage lui-même, de sa valeur, de son poids, de sa capacité à relier les êtres humains plutôt qu’à les opposer. Dans ce tumulte, la franc-maçonnerie conserve une intuition précieuse. La parole n’y est jamais un simple droit individuel. Elle demeure un exercice de responsabilité, de mesure et de quête intérieure. Car parler véritablement suppose d’abord d’apprendre à écouter.

Nos démocraties modernes reposent théoriquement sur le dialogue

Pourtant, nous assistons partout à l’effritement du débat raisonné. L’invective remplace l’argument. Le soupçon l’emporte sur la confiance. L’émotion instantanée écrase la réflexion lente. Le citoyen devient spectateur d’une agitation permanente où chacun parle sans entendre l’autre. Cette fragmentation du langage produit une fragmentation du lien civique lui-même. Une société qui ne sait plus débattre finit par ne plus savoir vivre ensemble.

Les francs-maçons connaissent depuis longtemps cette fragilité

Le travail en loge ne consiste pas seulement à produire des idées. Il impose une discipline de la parole. Le silence de l’apprenti rappelle que toute parole authentique naît d’une transformation intérieure. La circulation ordonnée de la parole dans le Temple enseigne quant à elle que nul ne possède seul la vérité. Chacun apporte une pierre, un éclat, une intuition. La lumière surgit moins de l’affirmation individuelle que de l’écoute réciproque.

Cette conception initiatique éclaire puissamment les impasses contemporaines

Une démocratie ne peut survivre sans lieux de décantation symbolique, sans espaces où les désaccords puissent être élaborés autrement que dans la violence verbale ou la simplification idéologique. La parole démocratique exige du temps, de la nuance, du respect et parfois même une forme d’humilité spirituelle. Elle suppose d’accepter que l’autre puisse détenir une part de vérité qui nous échappe encore.

La crise actuelle touche également les institutions

Beaucoup de citoyens ne croient plus dans la parole publique parce qu’ils ont le sentiment qu’elle est devenue performative, publicitaire ou stratégique. Les mots semblent parfois détachés des actes. Or une parole qui ne s’incarne plus perd sa force symbolique. Elle cesse d’éclairer. Elle devient bruit.

Dans la tradition maçonnique, la parole engage toujours celui qui la prononce.

Elle participe d’une éthique

Le Verbe construit ou détruit. Il élève ou il avilit. Cette conscience ancienne rejoint les grandes traditions philosophiques et spirituelles pour lesquelles le langage n’est jamais neutre. Nommer le monde, c’est déjà agir sur lui.

Refonder la démocratie implique donc peut-être de retrouver cette dimension oubliée du langage

Liberté, Égalité, Fraternité
Liberté, Égalité, Fraternité

Réapprendre à débattre sans haïr. Réintroduire la lenteur dans un univers gouverné par l’instantanéité. Accepter la complexité plutôt que les réflexes binaires. Retrouver le goût de la transmission et de la pensée longue. Une civilisation commence à décliner lorsqu’elle ne produit plus que des réactions et plus de réflexion.

La franc-maçonnerie n’a évidemment pas vocation à gouverner la cité

Démocratie

Mais elle peut rappeler discrètement que toute société libre repose sur une qualité intérieure de ses citoyens. La démocratie n’est pas seulement une mécanique institutionnelle. Elle est une ascèse du rapport à l’autre. Elle exige des êtres capables de parler sans écraser, de convaincre sans humilier, de chercher ensemble plutôt que de vaincre seuls.

Car lorsque la parole se décompose, c’est le lien humain lui-même qui se fissure

Et lorsque le langage cesse d’unir, les sociétés entrent dans l’âge du vacarme. À l’inverse, chaque fois que des femmes et des hommes acceptent de se réunir pour écouter, réfléchir et construire ensemble, une lumière fragile mais essentielle continue de se transmettre. Peut-être est-ce là, aujourd’hui encore, l’une des plus hautes tâches démocratiques.

Paris maçonnique, la ville comme Temple

À l’occasion de l’exposition du musée de la franc-maçonnerie, un catalogue d’une remarquable densité recompose trois siècles de présence maçonnique dans la capitale, non comme une accumulation de faits, mais comme une méditation sur les liens visibles et invisibles qui unissent la pierre, la Lumière et la ville.

Musée de la Franc-maçonnerie

Il est des livres qui ne se lisent pas seulement. Ils se parcourent comme une ville

Nous pensions connaître les rues, les places, les monuments, les jardins, les cimetières, les façades et les noms gravés dans la pierre. Puis, page après page, un autre Paris se laisse deviner. Non pas un Paris caché au sens suspect du terme, non pas une capitale livrée aux fantasmes de l’énigme, mais une ville plus profonde, plus habitée, plus fraternelle, où la mémoire maçonnique affleure avec discrétion.

Paris maçonnique, la ville comme Temple

Le catalogue publié à l’occasion de l’exposition « Lumières dans la ville, Paris et les francs-maçons », présentée au musée de la franc-maçonnerie du 29 avril au 20 décembre 2026, appartient à cette famille d’ouvrages qui dépassent largement leur fonction première. Il accompagne une exposition, bien sûr. Mais il fait davantage. Il propose une traversée. Il offre une lecture de Paris. Il compose une véritable cartographie historique, culturelle, symbolique et initiatique de la capitale.

Cent vingt-huit pages, quinze euros, et pourtant la densité d’une somme

Sous la direction intellectuelle de Laurent Segalini, conservateur du musée et commissaire de l’exposition, ce catalogue réunit des contributions qui ne se juxtaposent pas. Elles s’assemblent comme des pierres dans un édifice commun. Chacune éclaire une façade différente du Paris maçonnique, depuis les premières loges du XVIIIe siècle jusqu’aux traces laissées dans les arts, les musées, les jardins, la musique, la mémoire politique et le funéraire.

Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France et président du musée de la franc-maçonnerie, ouvre l’ouvrage par un avant-propos qui donne d’emblée le ton.

La relation entre Paris et les francs-maçons pouvait-elle être autre chose qu’une histoire d’amour

Pierre Bertinotti
Pierre Bertinotti

Parfois discrète, souvent décisive, toujours profondément enracinée dans la vie de la cité, cette relation traverse plus de trois siècles. Depuis les premières loges, vers 1725, dans les arrière-salles des traiteurs ou des cabarets du faubourg Saint-Germain, Paris a accueilli la franc-maçonnerie, tandis que les francs-maçons ont, en retour, aimé, pensé, embelli, défendu et parfois relevé Paris.

Le texte rappelle aussi combien la capitale porte, dans son imaginaire même, une vocation lumineuse

Lutèce fut parfois associée à Lucoticia, la lumineuse. La Révolution de 1789 consacra Paris comme ville des Lumières, phare de la raison émancipatrice, de la liberté civique, de la citoyenneté universelle et de l’égalité des droits. Les francs-maçons n’ont pas inventé ce Paris-là. Ils l’ont accompagné, servi, construit, parfois au sens propre, parfois au sens spirituel du terme.

Laurent Segalini, dans son introduction, donne au parcours sa juste méthode

Laurent Segalini
Laurent Segalini

Il invite le lecteur à regarder Paris autrement, non pour y débusquer les signes d’une omniprésence fantasmée ni pour nourrir les lectures complotistes, mais pour y reconnaître des empreintes concrètes, des noms, des œuvres, des engagements et des transmissions. La franc-maçonnerie n’a pas saturé Paris de symboles cachés. Elle y a travaillé. Elle y a laissé des traces dans la pierre des monuments, l’herbe des jardins, les salles des musées, les allées des cimetières, les paysages urbains et les mémoires civiques.

L’enquête historique commence en 1725

Thierry Zarcone
Thierry Zarcone

Jean-Marie Mercier et Thierry Zarcone reviennent sur les indices convergents qui permettent de situer les premières présences maçonniques parisiennes. Leur contribution restitue un moment fondateur avec une rigueur archivistique qui n’étouffe jamais la vie du récit. Laurent Segalini prolonge cette exploration autour de Saint-Germain-des-Prés, dans ce paysage des premières loges où la fraternité maçonnique se déployait dans les interstices d’une société d’Ancien Régime à la fois surveillée, curieuse, inquiète et fascinée.

Jean-Luc Le Bras propose ensuite une « Esquisse d’un atlas maçonnique de Paris (1725-1825) » qui donne au lecteur le sentiment de tenir entre les mains une géographie discrète de la capitale. Adresses, rues, lieux de réunion, trajectoires individuelles, réseaux de sociabilité, tout concourt à faire apparaître une ville dans la ville. Non une cité parallèle, mais une trame fraternelle inscrite dans l’espace ordinaire de Paris.

Séverine Laporte-Dupuis élargit le regard en étudiant les « Artisans, commerçants et francs-maçons à Paris au XVIIIe siècle »

Nous comprenons alors que la fraternité ne fut pas seulement l’affaire des élites éclairées. Elle traversa aussi les corps de métiers, les comptoirs, les ateliers, les faubourgs. L’Ordre spéculatif y garde la mémoire vive du travail manuel élevé au rang de symbole. La main de l’artisan, dans ce Paris maçonnique, rejoint la main de l’initié. Toutes deux construisent, polissent, assemblent, transmettent.

Giacomo_Casanova
Giacomo_Casanova
Giuseppe_Balsamo-Alessandro_Cagliostro
Cagliostro

René Perinelli et Laurent Segalini croisent les destins de Casanova et de Cagliostro, deux aventuriers italiens qui firent de Paris le théâtre de leurs existences romanesques et de leurs appartenances maçonniques ambiguës. Tous deux incarnent une part trouble du XVIIIe siècle, lorsque la quête initiatique côtoyait l’imposture, lorsque le goût du mystère pouvait conduire vers la sagesse comme vers l’illusion. Ce chapitre restitue magnifiquement la densité d’une époque qui cherchait, dans les loges comme ailleurs, quelque chose qui ressemblât à un sens.

Pierre Mollier intervient à deux reprises dans ce catalogue avec cette clarté d’exposition qui rend l’érudition immédiatement vivante

Pierre Mollier
Pierre Mollier

Il consacre une première étude aux « 33e réunis à la table de l’Archichancelier » sous le Premier Empire, croisant gastronomie, pouvoir, sociabilité et rite dans une réflexion sur les formes concrètes de la fraternité maçonnique. Il signe ensuite un portrait de Jacques Louis David, peintre révolutionnaire et franc-maçon, dont la redécouverte comme Frère parisien enrichit la lecture de son œuvre et de ses engagements. Membre de la loge La Modération, Jacques Louis David apparaît ici non comme un simple nom ajouté à une liste, mais comme une figure chez qui esthétique, politique et idéal philosophique se rejoignent.

Jean-Marc Schivo ouvre les allées de Paris et ses jardins maçonniques. Patrice Verrier suit les musiciens francs-maçons à travers les loges du Directoire, de l’Empire et de l’Ancien Régime. Nous mesurons alors combien la franc-maçonnerie parisienne fut aussi une communauté artistique, un lieu où la musique pouvait devenir élévation de l’âme et langage de concorde. François Mairesse interroge, quant à lui, le lien entre francs-maçons et musées. L’idéal encyclopédique, la transmission du savoir, la volonté de rendre intelligible l’héritage commun trouvent dans l’institution muséale une expression profondément cohérente avec la philosophie de l’Ordre.

Paris maçonnique, la ville comme Temple

Le catalogue s’avance ensuite vers les profondeurs mythiques et symboliques de la capitale Laurent Segalini revient sur « Par-Isis, la franc-maçonnerie et le mythe de l’Isis parisienne ». La légende qui voulut faire de Paris la ville d’Isis, déesse du mystère, de la résurrection et de la connaissance voilée, ouvre une méditation fascinante sur les filiations imaginaires de la capitale.

Paris maçonnique, la ville comme Temple

Il prolonge cette enquête avec une étude consacrée au sculpteur Antoine-Denis Chaudet, artiste franc-maçon et auteur du buste officiel de Napoléon Ier, en proposant une lecture alchimique de Notre-Dame de Paris. La cathédrale apparaît alors non seulement comme monument religieux, mais comme livre de pierre, espace de signes, matrice symbolique où l’hermétisme dialogue avec l’architecture.

Paris maçonnique, la ville comme Temple

Bernard Brangé rend justice à Auguste Bellu et Eugène Milon, deux bâtisseurs dont les noms demeurent trop peu connus alors que leurs œuvres marquent durablement le Paris monumental. Sylvain Solustri revient sur Paris, la Commune et les francs-maçons, moment douloureux et puissant au cours duquel des loges marchèrent vers les remparts pour tenter d’arrêter le massacre. Ce geste, à la fois désespéré et lumineux, rappelle que la fraternité maçonnique ne se réduit jamais à une idée abstraite. Elle peut devenir présence au monde, risque assumé, fidélité à l’humain dans l’heure tragique.

Paris maçonnique, la ville comme Temple

Jean-Claude Momal (OE) clôt le parcours par « Le funéraire maçonnique, de la mémoire à l’oubli ». Il rappelle combien la franc-maçonnerie entretient avec la mort une relation symboliquement centrale. La tombe, l’inscription, l’effacement, le souvenir, la survivance des signes composent ici une méditation sur la mémoire initiatique. Car mourir, dans la perspective maçonnique, n’est jamais seulement disparaître. C’est interroger ce qui demeure d’un travail intérieur, d’une parole donnée, d’une pierre posée dans l’édifice commun.

Ce catalogue est aussi une réussite formelle

Sylvain Solustri
Sylvain Solustri

Les photographies de Ruben Bermudez, Ronan Loaëc, Pierre Mollier, Jean-Marc Schivo, Laurent Segalini et Sylvain Solustri donnent aux textes une présence visuelle qui ne se contente pas d’illustrer. Elles prolongent la réflexion. La mise en pages de Jean-Michel Mathonière confère à l’ensemble une élégance sobre, parfaitement accordée à l’esprit de l’ouvrage. La relecture de Romane Foucher participe à cette impression générale d’exigence et de cohérence.

Il faut le dire nettement. Le musée de la franc-maçonnerie, situé à « 16 Cadet », confirme avec cette publication son rôle d’institution culturelle et intellectuelle majeure dans le paysage maçonnique français et européen.

Il n’est ni un simple conservatoire d’objets ni un lieu voué à la nostalgie. Il est un espace vivant, où la réflexion historique et symbolique permet de mieux comprendre ce que la franc-maçonnerie a représenté, ce qu’elle représente encore et ce qu’elle peut continuer d’offrir à une société en quête de repères, de transmission et d’éthique partagée.

Paris maçonnique, la ville comme Temple

Lire ce catalogue, c’est comprendre que Paris n’est pas seulement une ville que les francs-maçons ont habitée

C’est une ville qu’ils ont pensée, aimée, bâtie, ornée, défendue, parfois rêvée. La Lumière qu’ils y ont portée n’est pas celle d’un soleil dominateur. Elle est plus humble, plus fraternelle, plus durable. Elle vient de femmes et d’hommes qui ont choisi de travailler à l’amélioration de la condition humaine sans rechercher d’autre récompense que la conscience du devoir accompli.

Paris maçonnique, la ville comme Temple

Avec Lumières dans la ville, Paris et les francs-maçons, le musée de la franc-maçonnerie ne livre donc pas seulement un catalogue d’exposition. Il nous remet entre les mains une clef de lecture. Il nous apprend à regarder Paris autrement. Non comme un décor, mais comme une œuvre humaine. Non comme une capitale achevée, mais comme un chantier ouvert. Dans ce Paris-là, chaque rue peut devenir passage, chaque monument mémoire, chaque jardin respiration, chaque pierre invitation au travail.

Paris, selon cet ouvrage, reste un chantier ouvert. Et les francs-maçons, depuis trois siècles, n’ont jamais posé leurs outils.

Lumières dans la ville, Paris et les francs-maçons
Catalogue de l’exposition du musée de la franc-maçonnerie

Musée de la franc-maçonnerie, 2026, 128 pages, 15 € / ISBN 978-2-9588839-5-5
Disponible au musée de la franc-maçonnerie
– Siège du Grand Orient de France – 16 rue Cadet, 75009 Paris

Paris maçonnique, la ville comme Temple

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