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L’avocat Emmanuel Pierrat devant ses juges cette semaine

Quand le « management par la terreur » rattrape la robe noire.

Avocat médiatique, auteur prolifique, familier des milieux culturels et de la franc-maçonnerie éditoriale, Emmanuel Pierrat comparaît du 21 au 29 mai 2026 devant le tribunal correctionnel de Paris pour harcèlement moral à l’encontre de seize anciens collaborateurs. Selon Actu-Juridique, il a reconnu dès le premier jour « la globalité des faits » reprochés, tandis que 20 Minutes rapporte les récits d’anciens salariés évoquant cris, humiliations, objets jetés et climat de peur. Une affaire judiciaire, certes. Mais aussi une leçon morale sur le pouvoir, la parole et la responsabilité.

Il est des procès qui dépassent la seule personne du prévenu

L’avocat Emmanuel Pierrat – Source photo Wikipedia

Non parce qu’il faudrait confondre justice et vindicte publique, ni parce qu’il conviendrait d’oublier la présomption d’innocence jusqu’au jugement définitif, mais parce que certains dossiers révèlent, dans leur brutalité nue, la manière dont le pouvoir peut se dégrader lorsqu’il n’est plus contenu par une éthique intérieure. Le procès d’Emmanuel Pierrat, ouvert le 21 mai 2026 devant la 31e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris, appartient à cette catégorie. L’avocat de 57 ans comparaît jusqu’au 29 mai pour harcèlement moral à l’encontre de seize anciens collaborateurs. Son ancienne associée, Sophie Viaris de Lesegno, est poursuivie pour complicité, ce qu’elle conteste.

Le dossier est d’autant plus saisissant que le prévenu n’est pas un inconnu

Avocat réputé, figure du droit des médias et de la propriété intellectuelle, familier du monde littéraire, auteur de nombreux ouvrages, Emmanuel Pierrat a aussi publié plusieurs livres touchant à la franc-maçonnerie, notamment Les Francs-Maçons sous l’Occupation chez Albin Michel et Les Francs-maçons et le pouvoir chez First. Il appartient à cette catégorie d’hommes publics qui écrivent sur la liberté, la censure, le droit, la culture et parfois les vertus humanistes, tout en se trouvant aujourd’hui confrontés à la question la plus simple et la plus redoutable qui soit. Comment traite-t-on ceux qui dépendent de nous ? (albin-michel.fr)

Selon Actu-Juridique, Emmanuel Pierrat a reconnu dès l’ouverture des débats la globalité des faits reprochés et admis leur qualification de harcèlement moral. Le même article rappelle que les faits avaient déjà donné lieu à une procédure disciplinaire conclue, le 23 mars 2023, par une suspension de dix-huit mois, dont six mois avec sursis, la cour ayant relevé un comportement agressif, insultant et humiliant à caractère pérenne et systémique. Ce rappel est essentiel. Nous ne sommes pas devant un simple emportement isolé, une parole malheureuse, un accès d’humeur de cabinet surmené. Ce qui est décrit par les parties civiles relève d’un climat, d’un système, d’une domination quotidienne.

Les récits rapportés par les médias sont glaçants

20 Minutes évoque des cris, des humiliations, un travail rabaissé, des objets jetés, jusqu’à cette formule devenue presque symbole du dossier, « il m’a jeté un cintre dessus ». Actu-Juridique mentionne pour sa part des jets de dossiers, des menaces, des invectives, des collaborateurs psychiquement épuisés, et même l’hospitalisation d’une assistante en psychiatrie. La trivialité des objets dit ici quelque chose de terrible. Un cintre, une assiette, un dossier, ce ne sont pas seulement des accessoires de bureau ou de vie ordinaire. Dans un contexte de domination professionnelle, ils deviennent des instruments de peur. (LinkedIn)

La défense, telle qu’elle apparaît dans les premiers comptes rendus d’audience, semble articuler reconnaissance et contextualisation. Emmanuel Pierrat évoque un drame familial, la pression économique d’un cabinet, une douleur physique, une forme de durcissement progressif. Ces éléments appartiennent au débat judiciaire. Ils peuvent expliquer une trajectoire, éclairer une faille, donner une profondeur humaine au dossier. Mais expliquer n’est pas absoudre. La souffrance de celui qui exerce le pouvoir ne saurait effacer celle de ceux qui le subissent. L’épreuve personnelle ne devient jamais un blanc-seing pour humilier, terroriser, rabaisser.

C’est là que l’affaire prend une résonance particulière pour un lectorat maçonnique

Non parce qu’il faudrait instrumentaliser la franc-maçonnerie dans un procès qui relève d’abord de la justice pénale, mais parce que nous savons, mieux que d’autres peut-être, combien la parole, le silence, la verticalité et l’autorité sont des matières dangereuses lorsqu’elles cessent d’être travaillées. Toute initiation authentique apprend que la force sans mesure devient violence, que la parole sans maîtrise devient blessure, que le savoir sans humilité devient domination. Le cabinet d’avocats, comme l’atelier, comme la loge, comme toute communauté humaine, peut devenir un lieu de transmission ou un lieu d’écrasement. Tout dépend de la manière dont celui qui sait, celui qui dirige, celui qui corrige, regarde celui qui apprend.

Le drame moral du harcèlement tient précisément à cela

Il ne détruit pas seulement des carrières. Il atteint la confiance primitive qui permet à un être humain de se tenir debout dans son travail. Il transforme l’exigence en menace, la correction en humiliation, la hiérarchie en emprise. Or une société initiatique, une institution judiciaire, une maison d’édition, un cabinet, une obédience même, ne valent jamais seulement par leurs grands mots. Elles valent par la manière dont elles protègent le plus jeune, le plus fragile, le plus dépendant, celui qui n’a pas encore les titres, les réseaux, la notoriété, la robe, le verbe ou la position.

Le cas Emmanuel Pierrat interroge aussi notre fascination collective pour les figures brillantes

Nous aimons les hommes pressés, les avocats flamboyants, les auteurs prolifiques, les personnalités qui semblent pouvoir tout dire, tout publier, tout défendre, tout commenter. Mais la lumière extérieure ne dispense jamais du travail intérieur. L’érudition ne remplace pas la bonté. La culture ne garantit pas la justice. Le droit lui-même, lorsqu’il n’est plus habité par une conscience, peut devenir simple technique de domination. Voilà peut-être la leçon la plus rude de ce procès. Celui qui connaît la loi peut encore manquer à l’esprit de justice.

Il ne s’agit donc ni de se réjouir d’une chute, ni de dresser un bûcher médiatique. Ce serait trop facile, trop vain, trop contraire à l’exigence de mesure. Il s’agit de regarder ce que cette affaire nous impose de voir. Le pouvoir n’est jamais innocent. La position d’autorité oblige plus qu’elle ne protège. Celui qui corrige doit d’abord se corriger lui-même. Celui qui dirige doit se demander chaque jour s’il élève ou s’il abaisse. Et celui qui se réclame des humanités, du droit, de la culture, voire de l’imaginaire maçonnique, doit savoir que la première pierre du Temple n’est pas dans les livres. Elle est dans la manière de parler à celui qui se tient devant nous.

Le procès se poursuit jusqu’au 29 mai

La justice dira ce qu’elle doit dire. Mais, déjà, une question demeure, plus vaste que le seul prétoire. Que valent nos discours sur l’émancipation, la dignité humaine et la fraternité lorsque, dans les lieux du travail, des êtres sortent brisés de la relation à un supérieur ? À cette question, aucune plaidoirie brillante ne suffira jamais. Il faudra des actes, des réparations, une vigilance renouvelée et peut-être cette humilité première que toute initiation véritable place au seuil du chemin.

Car le Temple ne s’écroule pas toujours sous les coups de ses ennemis. Il s’effrite parfois de l’intérieur, lorsque ceux qui parlent de lumière oublient de ne pas faire d’ombre aux autres.

Sources :

https://www.actu-juridique.fr/penal/au-premier-jour-de-son-proces-me-emmanuel-pierrat-reconnait-les-faits-de-harcelement-moral-et-se-pose-en-victime/

https://www.20minutes.fr/justice/4224534-20260521-jete-cintre-dessus-avocat-emmanuel-pierrat-juge-harcelement-moral

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« L’Abandon » ou la République sommée de ne plus détourner le regard

Dans un communiqué ferme et nécessaire daté du 25 mai 2026, Unité Laïque appelle les pouvoirs publics, l’Éducation nationale et les organismes de formation à faire du film L’Abandon, de Vincent Garenq, un support national d’éducation civique et républicaine. En retraçant les derniers jours de Samuel Paty, le film ne se contente pas de réveiller une mémoire douloureuse. Il oblige la République à regarder ce qu’elle ne peut plus abandonner, l’école, ses professeurs, la liberté de conscience, la laïcité et le courage d’enseigner.

« L’Abandon » ou la République sommée de ne plus détourner le regard

Il est des films qui ne relèvent pas seulement du cinéma

Ils deviennent des seuils. Ils placent une société face à elle-même, devant ce qu’elle sait, devant ce qu’elle tait, devant ce qu’elle préfère parfois contourner par peur du tumulte, du procès d’intention ou de l’instrumentalisation. L’Abandon, de Vincent Garenq, appartient à cette catégorie. En revenant sur les derniers jours de Samuel Paty, il ne produit ni un monument immobile ni une œuvre de circonstance. Il remet en mouvement une question brûlante, presque insoutenable, celle de la capacité d’une République à protéger celles et ceux qui transmettent ses principes les plus précieux.

Le communiqué d’Unité Laïque du 25 mai 2026 frappe juste lorsqu’il demande que ce film devienne un véritable outil national de transmission des principes républicains.

Car l’enjeu dépasse la seule mémoire de Samuel Paty

« L’Abandon » ou la République sommée de ne plus détourner le regard
Samuel Paty

Il touche à la formation de la conscience civique. Il interroge notre rapport à la liberté d’expression, à la liberté de conscience, à la laïcité, au droit au doute, à l’esprit critique. Autant de mots que nous prononçons souvent avec gravité, mais qui ne valent rien s’ils ne sont pas transmis, compris, incarnés, défendus, et parfois payés du prix le plus haut.

Ce que rappelle Unité Laïque, avec une netteté salutaire, c’est que L’Abandon ne stigmatise ni une religion ni une origine

Il met en lumière un mécanisme. Voilà le cœur du sujet. Un mensonge initial, son exploitation idéologique, la puissance virale des réseaux sociaux, les pressions exercées sur un professeur, les prudences administratives, les lâchetés collectives, puis la bascule dans l’irréparable. Le film donne à voir cette chaîne de renoncements qui, maillon après maillon, a conduit à l’assassinat d’un enseignant parce qu’il avait voulu enseigner.

La demande formulée par Unité Laïque est donc doublement importante

D’abord parce qu’elle propose la projection obligatoire du film aux classes de première, à un âge où les élèves peuvent comprendre que la République n’est pas une abstraction administrative, mais une architecture fragile, faite de droits, de devoirs, de savoirs, de courage et de discernement. Ensuite parce qu’elle insiste sur un point essentiel, trop souvent relégué au second plan, la formation des futurs professeurs dans les INSPE. Former un enseignant sans lui donner à voir ce que l’affaire Samuel Paty révèle de la solitude professorale, des pressions communautaristes, du rôle destructeur des réseaux sociaux et de l’insuffisante protection institutionnelle reviendrait à entretenir l’illusion que la transmission se déroule encore dans un monde pacifié.

Or le professeur n’est pas seulement un agent de programme

Il est gardien d’un feu. Il transmet ce qui permet à un être humain de devenir sujet, citoyen, conscience libre. Dans cette perspective, la classe n’est jamais un simple lieu scolaire. Elle est un atelier de l’émancipation. Et lorsque cet atelier est menacé, c’est toute la cité qui vacille.

« L’Abandon » ou la République sommée de ne plus détourner le regard
Clap de fin du film L’Abandon offert par Mickaëlle Paty à J.-P. Sakoun, Pdt d’Unité Laïque

Pour des lecteurs maçons, la portée symbolique est évidente

La laïcité n’est pas l’effacement du spirituel, mais l’espace commun qui permet à toutes les consciences de respirer sans se dominer les unes les autres. La liberté de conscience n’est pas un ornement du discours républicain, mais une pierre d’angle. L’esprit critique n’est pas une insolence, mais une méthode de construction intérieure. Et l’école, dans cette architecture, demeure l’un des derniers grands temples profanes où l’enfant apprend à sortir de l’opinion reçue pour entrer dans la pensée.

Samuel Paty a été assassiné parce qu’il enseignait cela.

Non pas une provocation, non pas une hostilité, non pas une haine, mais la liberté même d’examiner, de comprendre, de douter et de penser

C’est pourquoi le combat de sa sœur, Mickaëlle Paty, justement salué par Unité Laïque, dépasse la sphère intime du deuil. Il devient une exigence publique. Il rappelle que la mémoire n’est pas une couronne déposée une fois l’an, mais une vigilance. Une mémoire qui ne transforme rien devient vite un rituel vide. Une mémoire qui oblige à agir devient une force républicaine.

Il faut donc relayer fortement cet appel. L’Abandon doit être montré, travaillé, expliqué, discuté.

Non pour assigner les élèves à l’émotion, mais pour leur donner les moyens d’identifier les processus qui détruisent la liberté.

Non pour fabriquer de l’indignation passagère, mais pour former des consciences capables de reconnaître le fanatisme, le mensonge, la manipulation, la lâcheté et la peur lorsqu’ils avancent masqués sous des mots respectables.

Voir L’Abandon, ce n’est pas seulement se souvenir de Samuel Paty

C’est demander à la République si elle a compris ce qu’elle avait perdu, ce qu’elle avait laissé seul, ce qu’elle devait désormais protéger. À travers ce film, une question nous est posée avec une force implacable. Voulons-nous encore une école qui éclaire, ou acceptons-nous qu’elle baisse la lumière dès que l’obscurité menace de frapper à la porte ?

« L’Abandon » ou la République sommée de ne plus détourner le regard
« L’Abandon » ou la République sommée de ne plus détourner le regard

L’idéal maçonnique, un bien commun pour les maçons et les profanes

Nombreux sont les penseurs qui ont développé l’idée que le bien commun dépassait l’intérêt individuel, citons entre autres :

« Le bien de la cité est plus grand et plus parfait que celui de l’individu. » Aristote – (-384 / -322 av. JC))
« Le bien commun est meilleur et plus divin que le bien d’un seul. » Thomas d’Aquin (1225-1274) – Summa Theologica (1265-1274)
« La volonté générale regarde seulement l’intérêt commun. » Jean-Jacques Rousseau (17812-1778) – Le contrat social (1762)
« Le monde commun est ce dans quoi nous entrons à la naissance et que nous quittons à la mort. » Hannah Arendt (1906-1975) – The human condition – 1958
« La responsabilité pour autrui est l’essence même de l’humain. » Emmanuel Levinas (1906-1995)

Comme il a été démontré, c’est la notion de bien commun qui définit la fraternité : nous sommes sœurs et frères parce que nous partageons le même Bien commun.

Pour les francs-maçons ce Bien commun c’est naturellement notre idéal maçonnique

Pour l’essentiel il s’agit de la recherche de la vérité, le perfectionnement de soi, la dignité humaine, la liberté de conscience et la construction d’une société plus juste.

L’idéal maçonnique cherche à développer :

  • le respect de l’autre ;
  • la tolérance ;
  • la liberté intérieure ;
  • l’effort de connaissance de soi ;
  • la fraternité ;
  • la responsabilité envers la société.

Or ces valeurs ne sont pas la propriété d’un groupe particulier. Un non maçon peut se sentir concerné par ces mêmes buts :

  • un enseignant qui cherche à transmettre ;
  • un médecin qui agit avec humanité ;
  • un bénévole qui aide les autres ;
  • un chercheur qui poursuit honnêtement la vérité.

Dans la tradition maçonnique, on parle de « tailler sa pierre ». Symboliquement, cela signifie travailler sur ses limites, ses préjugés, ses excès, ses ignorances. Mais ce travail ne concerne pas seulement l’individu.

L’idéal devient alors un patrimoine humain partagé plutôt qu’un privilège initiatique

Je suis convaincu que nos valeurs peuvent être reconnues et intégrées par des non-maçons

La violence qui règne dans les différentes parties du monde peut être solutionnée, non pas par une autre violence, mais par la bienveillance. L’idéal maçonnique est foncièrement non violent et bienveillant. Nous ne cherchons pas à « évangéliser » mais à pacifier ce monde par le respect et la tolérance.

Si la démarche maçonnique complète cet idéal, en instituant un rituel qui offre un espace de méditation et d’émulation,  le « paysage » que nous suggère la loge n’appartient pas seulement à ceux à qui il a été exposé.

L’idéal maçonnique, un bien commun pour les maçons et les profanes

Avec quelques sœurs et frères, nous avons décidé de créer une association destinée à promouvoir cet idéal maçonnique au-delà de nos cercles confidentiels.

Il s’agit de réunir celles et ceux qui se reconnaissent, ici et ailleurs, dans ces valeurs avec bienveillance et respect, qu’ils-elles soient maçon-ne-s ou profanes .

« Rendre partageables les valeurs universelles travaillées dans la tradition maçonnique, sans exiger l’appartenance à une obédience. » telle est la raison d’être de cette association.

L’association internationale pour la promotion de l’idéal maçonnique, AIPIM, a vocation à être une association philosophique humaniste ouverte sur les réalités de notre planète. Cette association souhaite rassembler et animer des échanges et des réflexions car notre idéal n’est pas figé. Il doit aussi pouvoir nous aider à répondre aux réflexions de notre époque :

  • le droit de mourir dans la dignité,
  • L’univers carcéral,
  • L’antisémitisme,
  • L’esclavagisme social,
  • Les violences faites aux femmes,
  • Les guerres,
  • La sauvegarde de la planète,
  • La famille aujourd’hui,
  • Les alternatives au mariage,
  • Et d’autres sujets encore !

Notre idéal a une dimension universelle et peut être approprié par les citoyens du monde d’autres cultures. Cette association se veut ainsi internationale avec deux langues de travail, le français et l’anglais.

Si vous êtes intéressé(e), n’hésitez pas à me contacter à l’adresse mail : contact.aipim4you@gmail.com

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HEUREUX ? ! : Le bonheur comme cheminement vers une utopie ou nostalgie d’un paradis perdu ?

« Mais qu’est-ce que le bonheur sinon le simple accord entre un être et l’existence qu’il mène ? Et quel accord plus légitime peut unir l’homme à la vie sinon la double conscience de son désir de durée et son destin de mort ? »

Albert Camus – « Le Désert, Noces »1938.

Être heureux est l’aspiration humaine primordiale par excellence, différente du plaisir qui est lié à un objet plus ou moins accessible. Un « au-delà du principe de plaisir », comme dirait Freud. La recherche du bonheur s’inscrirait-elle dans une totalité permanente qui rappellerait un état à jamais perdu, fœtal, individuel, et qui serait à reconquérir ou d’une utopie collective à réaliser comme direction, comme but, les fameux « lendemains qui chantent » ! Qu’en est-il donc ?

HEUREUX ? ! : Le bonheur comme cheminement vers une utopie ou nostalgie d'un paradis perdu ?
Sigmund Freud

Changer le monde ou se changer soi-même

Les orientations de chemins vers le bonheur sont souvent doubles : celle qui vous apprend à devenir heureux en changeant les événements et celle qui nous propose le même but en nous changeant nous-mêmes. Cependant, nous pouvons envisager peut-être d’être heureux sans rien avoir à faire pour cela, car nous aurions déjà en nous quelque chose qui, si on en prend conscience, peut être la source d’un plus grand bonheur. Pas un simple état de confort psychologique ou une sorte de gaieté un peu factice, mais une expérience spirituelle intérieure qui permet l’affrontement aux épreuves de la souffrance et à la vacuité qui est l’origine de notre angoisse permanente. Nous aspirons à une stabilité, à une éternité des choses, qui n’existe pas : tout est mouvement, rien ne dure. Une sorte de tournis affectif et métaphysique !

Nous pourrions dire que l’ « ordonnance » à ce destin varie selon les cultures et ne sont pas les mêmes entre une zone d’influence monothéiste (Judaïsme, Christianisme, Islam) et celle des religions et philosophies orientales (Hindouisme, bouddhisme, taoïsme). Leur but était et reste l’ambition d’aider l’humanité à partir de méthodes ayant à la fois des points communs, mais aussi de nombreuses divergences. La sagesse orientale relève davantage de la psychologie que de la philosophie et de la théologie et nous pouvons dire que la psychanalyse de Freud et de Jung sont les seules formes pratiques de psychologie occidentale entretenant des rapports avec elle. Dans « le secret de la fleur d’or » (1), Jung écrit : « Mon expérience de praticien m’a donné les moyens d’une approche entièrement nouvelle de la sagesse orientale. Il est nécessaire de comprendre que je ne suis pas parti d’une connaissance préalable et plus ou moins adéquate de la philosophie chinoise. Au contraire, lorsque j’ai commencé ma carrière de psychiatre et psychothérapeute, j’ignorais tout de la pensée chinoise, et ce n’est que plus tard que mon expérience professionnelle m’a montré que, dans ma technique, je suivais inconsciemment ces voies secrètes qui, pendant des siècles, avaient été étudiées par les meilleurs esprits de l’Orient ». Dans les deux cas de figure l’expérience propose la découverte d’une harmonie consciente avec la vie et la nature, tant au-niveau des circonstances extérieures qu’à celui du moi le plus intériorisé, de façon à acquérir une liberté plus vaste.

I-LE BONHEUR COMME ACTE SOLITAIRE, RENCONTRE AVEC UN PRINCIPE OU FUSION AVEC UNE COMMUNAUTÉ ?

4 enfants riants au pied d'un arbre
4 enfants heureux au pied d’un arbre

Force est de constater que de manière générale il n’y a aucune possibilité d’atteindre le bonheur par un effort direct, si soutenu soit-il. De nombreux courants du monde religieux prônent et encouragent un renoncement aux efforts violents, au profit d’une attitude de réceptivité, d’acceptation, un apaisement du tumulte de la volonté de l’individu, laissant la place à la volonté du Principe. C’est le cas, par exemple dans le catholicisme, du courant quiétiste. Cela ne signifie pas qu’il soit impossible de se trouver heureux au milieu d’une grande agitation, l’important étant de trouver en nous quelque chose qui ne soit pas affecté par le tourbillon environnant et soit créateur de bonheur en lui-même, sans l’aide des événements extérieurs, mais aussi sans que sa présence nous empêche de vivre intégralement ces événements, jusque dans leurs aspects les plus extrêmes, de la félicité la plus élevée à la plus profonde angoisse. Il en découle que lorsque l’on cherche le bonheur on ne le trouve pas, parce qu’il serait inutile de le chercher. Ce que dit un poème chinois, le Mu-Mon-Kwan (VII) :

C’est si limpide qu’il faut longtemps pour le voir.
Sachez que le feu que vous recherchez
Est celui qui brûle dans votre propre lanterne,
Et que depuis toujours votre riz était cuit.

C’est ce que dit aussi la philosophie hindoue, d’une autre manière, à l’évocation des choses les plus pénibles : « Sarvam Kalvidam Brahma », « Cela est aussi le Brahma ». Par exemple, la vie et la mort ne sont pas opposées, mais complémentaires.

HEUREUX ? ! : Le bonheur comme cheminement vers une utopie ou nostalgie d'un paradis perdu ?
Albert Camus

Le moi et l’univers, complémentaires plutôt qu’opposés

Ce qui fonde notre vie est bâti sur l’opposition entre nous et l’univers, entre ce qui est « je » et ce qui ne l’est pas, mais nous retrouvons là deux choses plus complémentaires qu’antagonistes : le « moi » ne peut pas exister sans l’univers, et l’univers ne peut exister sans la multitude des entités qui le composent. L’univers ne dépend donc que de la foule impersonnelle des individus, dont les réserves sont inépuisables. Il semble que la nature ne se soucie peu de gaspiller les individus et il est logique que l’homme se révolte devant un traitement aussi brutal qui ne tient pas plus compte de lui que s’il était un insecte, d’où son angoisse et sa révolte ! Mais aussi une prise de conscience humaine globale. Ce qui amène Albert Camus, dans « L’homme révolté » (1951) à écrire : « Dans l’expérience absurde, la souffrance est individuelle. A partir du mouvement de révolte, elle a conscience d’être collective, elle est l’aventure de tous. Le mal qui éprouvait un seul homme devient peste collective. Dans l’épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le « cogito » dans l’ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l’individu de sa solitude. Elle est un lieu qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes ». C’est la lutte contre le constat de l’existence d’une peur originelle de l’homme confronté à une nature toute puissante sur laquelle les religions lui avaient promis la royauté. Mais l’homme déteste parler de la peur qui l’habite, car accepter la peur c’est accepter la mort, ce qu’il tente d’esquiver avec plus ou moins de réussite. C’est pourquoi il est malheureux.

La vie se manifeste par deux caractéristiques : l’échange et le mouvement, car, en fait, aucun être vivant n’est autonome ou autosuffisant. Tout est relié. Ce que nous dit le philosophe américain Alan Watts (2) : « Il suffit de regarder dans une seule cellule de son corps pour y retrouver l’univers, car le soleil, la lune et les étoiles contribuent à le maintenir en vie ; et nous le retrouvons encore si nous plongeons dans les profondeurs de son esprit où se cachent toujours les instincts archaïques de la vie primitive tant animale qu’humaine ; pourrions-nous voir plus loin, que nous trouverions des affinités avec les plantes et les rochers. Car l’homme est un lieu de rencontre entre les forces qui surgissent des quatre coins de l’univers pour le parcourir d’un courant, qui est lui-même l’énergie qui sous-tend ses pensées et ses actes, et qui constitue, en réalité, son moi le plus vrai, bien d’avantage que son corps ou son esprit ; corps et esprit ne sont que des instruments. ».

HEUREUX ? ! : Le bonheur comme cheminement vers une utopie ou nostalgie d'un paradis perdu ?

Les malheurs de l’homme civilisé proviennent essentiellement des conflits avec les forces de la nature qui sont en lui et à l’intérieur de la société humaine ; des forces non-identifiées pour ce qu’elles sont, qui entrent de façon cachée par une porte camouflée et de qui on aperçoit la présence, brièvement, à la faveur du rêve, du lapsus ou de l’acte manqué. Un certain nombre de personnes, au terme d’un cheminement, comprennent que d’une manière ou une autre, nous devons revenir à la nature et vivre en toute conscience cette harmonie que l’homme près de cette nature éprouve sans y songer. Les autres continuent leur chemin dans l’imaginaire et l’illusion d’un scientisme conquérant. Mais s’unir à la nature suppose qu’il faut faire d’abord l’expérience d’une absolue séparation entre l’homme et la nature et c’est dans ce moment que l’ego accepte l’existence de ce conflit entre lui-même et la vie comme une partie intégrante de la nature de la vie, le sujet commence là à se sentir en harmonie avec les aspects les plus inquiétants de la, et de sa nature.

Religions, raison et nature en Occident

Les conceptions religieuses jouent bien entendu un rôle fondamental dans l’approche et la cohabitation avec la nature : le christianisme, par exemple, n’attribue qu’aux hommes une âme immortelle ; selon cette conception des choses, le reste de la création n’existe qu’en fonction de l’homme, et aucune autre espèce vivante ne possède d’importance particulière dans le plan divin. Point de vue que ne partage pas la pensée orientale : certains textes bouddhiques vont jusqu’à penser, qu’avec le temps, même les animaux, les arbres et l’herbe deviendront des Bouddhas ! On identifiera en occident, de plus en plus, la raison humaine avec la nature humaine et l’irrationnel avec le démoniaque, si bien que le christianisme prit l’habitude de voir dans la beauté de la nature un piège et de considérer le monde comme essentiellement voué au péché et à l’Apocalypse pour laisser un paradis surnaturel à la fin des temps, à l’accomplissement de la Parousie. Il est intéressant de constater que la redécouverte de l’importance de la raison à la Renaissance soit accompagnée de la naissance de la morale puritaine et du protestantisme calviniste et de sa psychologie rationnelle. Cette morale est une tentative pour forcer l’humanité à se conformer, en pensées et en actes, aux règles absolues d’une loi idéale.

La psychanalyse va battre en brèche le rationalisme en avançant l’idée que les aspirations de l’homme trouvaient leurs origines dans les forces inconscientes d’un caractère fort différent que celui de la raison : désir d’inceste, meurtre du père, peur de la castration, désir inconscient de retourner dans le sein de la mère pour y jouir du sentiment d’être protégé, conflit permanent entre Eros et Thanatos, etc… La vision psychanalytique n’avait que peu attiré de sympathie avant la première guerre mondiale, mais cette dernière va montrer l’échec de la rationalité face aux forces obscures et destructives qui animent l’homme. A l’inconscient individuel de Freud, Jung opposera l’idée d’un inconscient collectif prenant racine dans les cultures, le plus souvent religieuses. Pour lui, la personnalité du sujet ne reposerait que sur une personnalité collective, et donc ne serait qu’un masque. Ce que semble dire, le philosophe chinois taoïste Chouang-Tsou, vers 200 ans avant notre ère, quand il écrit : « Votre corps est comme l’image projetée par le Tao. Votre vie ne vous appartient pas. Elle est l’harmonie déléguée par le Tao. Votre personnalité ne vous appartient pas. Elle est le pouvoir d’adaptation du Tao…Vous bougez, mais vous ne savez pas comment. Vous êtes au repos, et ne savez pas pourquoi…Telles sont les choses qui proviennent des lois du Tao. »

HEUREUX ? ! : Le bonheur comme cheminement vers une utopie ou nostalgie d'un paradis perdu ?
Lucrèce

Le bonheur ici-bas ou le salut dans l’au-delà ?

A cette vie à plusieurs dimensions, les religions vont tenter de présenter une synthèse, quelque chose qui rassemblerait ce qui est épars, en partant du principe que beaucoup de gens estiment que le salut et le bonheur se trouvent au-delà de la vie présente et que la vie terrestre n’est destinée qu’à nous y préparer. Le salut ne viendrait qu’après la mort, l’éternité étant représentée comme une durée sans fin, alors qu’elle n’a rien à voir avec l’écoulement d’un temps qui ne cesserait jamais. Existe aussi l’autre croyance que le bonheur spirituel n’est accessible sur terre que sous la forme matérielle utopique. Ces deux tendances se retrouvent dans le christianisme ; l’une tient que sur terre l’homme n’a pas de foyer permanent et qu’il cherche sans cesse un ailleurs, tandis que l’autre militerait pour « l’établissement du royaume de Dieu sur terre ». Pour les uns, le monde n’est que l’antichambre de la vie future, pour les autres un lieu d’instauration de la perfection paradisiaque, un retour à l’Eden, en mettant en œuvre une morale et une participation active à la vie économique et politique du monde. Comme il y a en l’homme une tendance extrêmement difficile à combattre, qui est le désir de rechercher les plaisirs terrestres, la religion tente d’en venir à bout en leur manifestant une attitude de grande hostilité : même les plaisirs les plus raffinés, comme les arts, ne sont que des « divertissements pascaliens », et les joies plus grossières de la table ou du sexe ne sont tolérées que dans la mesure où elles sont là, uniquement, dans le but de maintenir et reproduire la vie. Ce mode de pensée conduit à un refus de la vie. Lucrèce dit : « Tantum religio potuit suadere malorum » (« Trop de religion peut encourager le mal »), et Oscar Wilde remarque, avec son humour habituel : « Quand je suis heureux, je me comporte toujours bien, mais quand je me comporte bien, cela me rend rarement heureux » !

 Tout ce qui est spirituel n’est pas séparé de ce qui est matériel, non plus de ce qui est psychique, ni d’aucun autre aspect de la vie. La vraie spiritualité est censée donner avant-tout un sens profond de la liberté intérieure, fondée sur une prise de conscience : le moi est en union intime avec la vie, en harmonie avec elle, quel que soit le nom que l’on donne au Principe qui l’ordonne, ou à son inexistence. Le sujet, comme la vie, devient alors la source du mouvement qui se traduit par une liberté d’entraîner et d’être entraîné. Les concepts d’activité et de passivité s’estompent alors. Pleinement absorbé par les affaires habituelles du monde, le croyant sanctifie son action en la resituant dans le mouvement du cosmos. Dans cette orientation, chacun est libre de suivre ou de changer dans une voie qui lui convient, et de se faire moine, philosophe, homme de loi, ecclésiastique, homme d’affaire. D’un point de vue spirituel, un prêtre n’est pas forcément plus saint qu’un chauffeur routier ! Inutile également de se flageller, d’étudier la théologie, de se retirer du monde, de devenir végétarien ou de prospecter afin de découvrir des « niveaux de conscience » plus élevés, la cessation de toute activité sexuelle, pour connaître « enfin la spiritualité » ! Mais les religions sont faites pour la vie et non la vie pour les religions.

II-« WOU-WEI »-LÂCHER PRISE ET ACCEPTER

HEUREUX ? ! : Le bonheur comme cheminement vers une utopie ou nostalgie d'un paradis perdu ?
L’archange Saint-Michel Portrait

Durant des siècles, le symbole du courage moral en occident fut Saint Michel, le vainqueur d’un dragon représentant le mal, extérieur à lui. Mais, on trouve de plus en plus de personnes qui reconnaissent que l’origine du mal, sous toutes ses formes, est d’ordre interne. Et cet aspect qui relève de l’inconscient pointe l’irruption de l’irrationnel en l’homme, que des siècles de discipline morale et de culture ont fini par lui faire oublier, malgré les « bavures » permanentes, car notre expérience quotidienne nous montre que les forces naturelles sont très difficiles à contrôler. On peut à la rigueur les aménager, mais jamais les interrompre. A vouloir les chasser, elles ne feront que grandir et exiger de s’exprimer dans une action qui va de l’inscription dans le psychosomatique à la sublimation et plus rarement dans la décharge du désir sur l’objet. Le bouddhisme, nous rappelle que la beauté du lotus prend racine dans la boue de l’étang. Pour reprendre l’image de St. Michel, il fait autant partie de l’âme humaine que le dragon lui-même. Essayer de s’unir ou se ré-unir avec la vie, c’est tenter de produire ce qui existe déjà, avec pour résultat que ce sont ces efforts qui créent les obstacles qui nous conduisent à penser que nous sommes séparés de la vie et que nous devons nous réconcilier avec elle. Des siècles de civilisation ont fait de nous des orphelins de la nature et nous ont persuadés que nous sommes des egos séparés, indépendants et autonomes. Si l’homme doit réaliser son unité fondamentale avec la vie, il lui faut essayer d’obtenir ce qu’il a déjà, jusqu’à ce qu’il prenne conscience de sa propre folie. En fait, devenir ce qu’il est déjà (la fameuse formule de Nietzsche : « Wird was du bist ! », « Deviens ce que tu es ».)

Dans la pratique, les gens libres sont peu immoraux car guère impressionnés par le charme de la chose interdite et trouvent assez ennuyeuses les discussions qui traitent du mal. Nicolas Berdiaev écrit (3) : « L’attrait du mal est un mensonge et une illusion… Ce n’est qu’en prenant conscience de son vide absolu, et de son total ennui que l’on peut en venir à bout ». Les religions orientales, quant à elles, se veulent avant-tout psychologiques, alors que le christianisme tend à se constituer en religion éthique et théologique. Ce que nous pourrions appeler le « ravissement de l’âme » est au centre de la pensée orientale. L’attitude des asiatiques devant la vie n’est pas sans nous faire penser au Quiétisme ou à la théologie apophatique des théologiens rhénans, comme Maître Eckart qui écrit à propos du Principe : « Tant que je suis ici-bas, Il est en moi ; après cette vie, je serai en Lui. Toutes choses sont donc possibles pour moi, si je suis uni à Celui qui peut faire toutes choses. » Nous nous apercevons bien là du clivage entre orient et occident : pour l’occidental, il risque de faire un Dieu de son ego au lieu de faire un ego de son Dieu ! 

Le but de toute spiritualité ou de toute psychothérapie est d’adapter le sujet à son univers intérieur, aux pulsions naturelles inconscientes présentes en lui, de telle manière que son être s’unifie et constitue un organisme complet, doté d’un centre de gravité et d’équilibre. Cela suppose que l’on considère l’inconscient, qui est la nature en l’homme, comme la source de sa vitalité. Mais, à la condition d’abandonner le concept de « niveau final », car la vie est le mouvement et non l’endroit vers lequel on fait mouvement. Bien voyager est mieux que d’arriver. L’important est d’être en route ! L’inconscient n’est pas une poubelle mentale : c’est la nature qui s’y exprime sans entraves, divine et satanique, agréable et pénible, adorable et laide, compatissante et d’une cruauté sans bornes, créatrice et destructive. Il y a en nous un double parfait du monde qui nous entoure, le monde devenant ainsi le miroir de l’âme et l’âme un miroir du monde. Cette dualité se retrouve également dans le fait que, pour être véritablement un homme, l’homme doit reconnaître la part féminine qu’il a en lui et vice versa chez les femmes. Ainsi, les différences et les rapports de force (certains diraient la « guerre des sexes »), s’estompent au profit d’un compagnonnage. Si, dans les rapports entre les hommes et les femmes s’installe une relation avec un idéal stoïcien utopique des genres (« un homme c’est ceci, une femme c’est cela »), il vaut mieux rester célibataire pour ne pas courir à l’échec !

Accepter l’instant présent

La question, dans le fond, n’est pas d’aller quelque part : le plus court chemin pour aller chez soi est celui qui fait le plus long détour, car souvent le chemin que nous empruntons nous ramène à notre point de départ. Nous laissons la vie nous vivre au lieu de tenter de vivre la vie en ne faisant qu’accepter l’un des aspects de la vie pour rejeter l’autre. Pour utiliser une terminologie chrétienne, on pourrait dire que l’homme ne veut pas être sauvé tel qu’il est : il a l’impression qu’il doit faire quelque chose et mériter ainsi son salut par des progrès sur le plan spirituel et moral. La grâce serait offerte à tous ; mais par orgueil l’homme ne l’accepte pas car il ne peut supporter l’idée d’être impuissant à son propre salut. Ce qui est une manière de dire qu’il refuse d’être ce qu’il est. L’acceptation, c’est se reconnaître maintenant, à cet instant précis, avant même de s’être rendu différent en s’acceptant tel que l’on était. Il n’y a pas de liberté plus grande que de vouloir être ce que l’on est au moment où l’on est. C’est dans cet instant de notre présent que se trouve le réel et notre liberté, car l’acceptation de la vie est l’acceptation de cet instant, hic et nunc. Le « Nirvana » est inaccessible dans le sens où il est déjà là en tant que prise de conscience. Inutile de le chercher, il suffit de le reconnaître !

HEUREUX ? ! : Le bonheur comme cheminement vers une utopie ou nostalgie d'un paradis perdu ?

L’homme ne peut pas comprendre sa liberté dont il jouit, tant qu’il se considère comme le jouet du destin, ou tant qu’il limite cette liberté aux choses qu’il recherche. Il faut que l’homme se perçoive dans son unité avec la vie pour être libre et non comme une puissance agissante ou un instrument passif. La vie de l’homme devient totalité quand il perçoit le mouvement de la vie comme un tout présent en lui-même tel qu’il est actuellement et quand il comprend qu’il n’y a pas de différence entre ses pensées et ses actes, tels qu’ils sont maintenant, et la nature du cosmos. Les faits et gestes de la vie sont ceux de l’homme, et les faits et gestes de l’homme sont ceux de la vie. La question, dès lors, ne se pose plus de savoir de ce qui est agissant et de ce qui est agi, car l’homme vit sa vie en puisant aux mêmes sources d’énergie qui font que la vie vit l’homme. L’acceptation est donc l’unification de la passivité et de l’activité : en tant que passivité, elle revient à nous accepter nous-même, avec nos désirs et nos peurs, comme le mouvement de la vie ; en tant qu’activité, elle nous permet d’être libres d’être nous-même avec nos désirs et nos peurs. Une sorte de tango métaphysique où Maître Eckhart nous dirait dans son « De Incarnatione Verbi » (1, CVIII): « L’œil avec lequel je vois Dieu est le même que celui avec lequel Dieu me voit » ! Le mot-clef est celui de « Totalité ». Goethe, dans ses « Fragments sur la nature » nous fait part aussi de sa réflexion à ce sujet : « La Nature ! Nous sommes enveloppés par elle, nous baignons en elle : impossible de lui échapper, impossible de s’en rapprocher… Ce qu’il peut y avoir de plus antinaturel fait aussi partie de la nature, celui qui ne la voit pas partout ne la voit véritablement nulle part… Elle s’engage à chaque instant dans un très très long voyage, dont elle atteint le terme à chaque instant… Elle laisse chaque enfant se nourrir d’elle, chaque fou la juger, et des milliers d’êtres passer sur elle sans prendre garde et sans la voir ; elle a cependant des amis parmi eux et trouve en chacun sa récompense. On obéit à ses lois même lorsqu’on leur résiste ; on collabore avec elle-même lorsqu’on veut travailler contre elle… L’amour est sa couronne. Ce n’est que par l’amour que l’on se rapproche d’elle…Elle a séparé toutes choses afin de pouvoir les réunir…Tout est éternellement présent en elle, elle ne connaît ni passé ni avenir. Car pour elle le présent est éternité ». Quand on laisse vivre en soi la vie qui est en nous, on découvre que nous la vivons avec une plénitude et un enthousiasme entièrement nouveau. L’homme libre éprouve en lui l’existence d’un axe qui n’est ni exactement son ego, ni exactement la vie, ce qui amène qu’il se sent chez lui partout dans l’univers.

III- CONCLUSIONS : D’UNE INCOMPLÉTUDE QUI CHEMINERAIT A PETITS PAS VERS L’UNITÉ D’UN TOUT PROBLÉMATIQUE ?

HEUREUX ? ! : Le bonheur comme cheminement vers une utopie ou nostalgie d'un paradis perdu ?

Le bonheur commence quand le sujet prend conscience de sa liberté. L’homme libre est moral parce qu’il choisit de l’être et non parce qu’il croit qu’il lui faut être moral, tout en acceptant les épaisseurs terrestres qui sont en lui-même. Il sent que toute l’énergie de l’univers est en œuvre dans la moindre des choses, la moindre des pensées, la moindre des actions. Cela suppose à la fois une prise de conscience de l’unité et de l’altérité, ce que semble décrire l’auteur de romans policiers, Olivier Norek (4) : « Mais le constat le plus désolant, c’est que nous sommes « nous » qu’à trente pour cent. Certains à dix, d’autres à quarante, mais jamais totalement. Nous traînons nos blessures, nos secrets, nos complexes et tout cela nous interdit d’être entiers, d’être merveilleux. Il y a près de huit milliards d’êtres humains sur terre et Dieu, si vous acceptez le concept, nous a donné à tous un visage différent, comme notre ADN. Déjà, saluons l’effort, c’est du boulot, mais la conclusion, c’est que vous avez un visage parmi huit milliards d’autres, c’est le vôtre, vous n’en changerez pas. Maintenant, vous avancez ou vous restez sur place ».

Dès lors, on s’aperçoit que le bonheur dépend de trois éléments : la liberté, la gratitude et le sens de l’émerveillement…

 Michel BARON

 NOTES

– (1) Jung Carl-Gustav : Psychologie et orientalisme. Paris. Ed. Albin Michel. 1985.

– (2) Watts Alan W. : La signification du bonheur-Psychologie moderne et sagesse orientale. Paris. Ed. Denoël/Gonthier. 1980. (Page 41)

– (3) Berdiaev Nicolas : Philosophe russe (1874-1948).

– (4) Norek Olivier : Surface. Paris. Ed. Michel Lafont. 2020. (Pages 97 et 98)

 BIBLIOGRAPHIE

– Alain : Propos sur le bonheur. Paris. Ed. Flammarion. 2022.

– De Smedt Marc : Eloge du silence. Paris. Ed. Albin Michel. 1986.

– Freud Sigmund : Métapsychologie. Paris. Ed. Gallimard. 1968.

– Schopenhauer Arthur : Comment être heureux ? Paris. Ed. Librio-Philosophie. 2020.

– Schopenhauer Arthur : Le monde comme volonté et comme représentation. Paris. PUF. 2004.

– Watts Alan W. : L’envers du néant. Le testament d’un sage. Paris. Ed.Denoël/Gonthier. 1978.

– Watts Alan W. : Matière à réflexion. Pourquoi nous ne savons plus vivre. Paris. Ed. Denoël/Gonthier. 197O.

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« Les Essais Écossais » – Le Convent de Lausanne, l’universalisme à l’épreuve de la conscience écossaise

Avec le 33e volume des Essais Écossais, le Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France donne à relire le Convent de Lausanne non comme une relique du XIXe siècle, mais comme une braise toujours vive du Rite Écossais Ancien et Accepté. À travers l’histoire, la politique, le rituel et la question brûlante de l’universalisme, cet ouvrage interroge ce que signifie encore bâtir une franc-maçonnerie capable d’unir la fidélité aux sources et la liberté de conscience.

« Les Essais Écossais » – Le Convent de Lausanne, l’universalisme à l’épreuve de la conscience écossaise

Le Convent de Lausanne appartient à ces événements maçonniques que nous croyons connaître parce que leur nom circule avec l’autorité des grandes dates

« Les Essais Écossais » – Le Convent de Lausanne, l’universalisme à l’épreuve de la conscience écossaise

Pourtant, plus nous approchons ce moment de septembre 1875, plus il se dérobe à la formule commode. Il n’est ni un acte de naissance, ni un dogme, ni une clôture. Il est une tentative, une tension, une œuvre inachevée, ce qui le rend profondément écossais. Dans Les Essais Écossais, volume collectif publié par le Grand Collège des Rites Écossais – REAA – GODF, nous retrouvons cette vibration rare des textes qui ne se contentent pas d’éclairer une page d’histoire, mais obligent la mémoire maçonnique à se retourner vers elle-même.

Ce livre tient sa force de sa pluralité

Michel Meley
Michel Meley

Michel Meley, ancien Grand Maître de la Fédération française du Droit Humain et auteur du Convent de Lausanne, Temple de la Cité, y apporte la profondeur d’une lecture attentive aux origines et aux conséquences du Convent.

André Combes
André Combes

André Combes, historien reconnu de la franc-maçonnerie du XIXe siècle et ancien président de l’IDERM, donne chair à la figure d’Adolphe Crémieux, dont le destin politique, juif, républicain et maçonnique concentre une part essentielle des tensions françaises.

Pierre Mollier
Pierre Mollier

Pierre Mollier, historien, conservateur et grand connaisseur de l’iconologie maçonnique, restitue la réaction du Grand Orient de France et du Grand Collège des Rites, avec cette précision qui rend l’archive vivante.

Christian Mermet
Christian Mermet

Christian Mermet, fin connaisseur des rituels et secrétaire de la Fondation Latomia, ouvre la voie plus secrète du Tuilleur de Lausanne.

Évelyne Grimal-Richard
Évelyne Grimal-Richard

Évelyne Grimal-Richard, voix féminine de l’Écossisme contemporain, interroge l’universalisme dans sa promesse et ses limites.

Christian Confortini
Christian Confortini

Christian Confortini, Grand Commandeur du Grand Collège des Rites Écossais, inscrit enfin cette mémoire dans une exigence d’avenir.

L’enjeu n’est pas mince

En 1875, les Suprêmes Conseils réunis à Lausanne veulent donner au Rite Écossais Ancien et Accepté une grammaire commune.

« Les Essais Écossais » – Le Convent de Lausanne, l’universalisme à l’épreuve de la conscience écossaise

Ils affirment l’existence d’un principe créateur sous le nom du Grand Architecte de l’Univers, la tolérance, la liberté de conscience, l’absence de distinction entre les hommes et la lutte perpétuelle contre l’ignorance. Ces mots semblent aujourd’hui familiers. Ils ne l’étaient pas de cette manière dans une Europe encore travaillée par les fractures confessionnelles, les blessures politiques, les rivalités nationales et les ambitions institutionnelles. Le livre montre admirablement que l’universalisme maçonnique ne descend jamais du ciel comme une évidence pure. Il se forge dans la contradiction, la stratégie, parfois l’âpreté, toujours dans cette zone où l’idéal rencontre la matière résistante de l’histoire.

Adolphe Crémieux y apparaît comme une figure capitale

Adolphe Crémieux par Nadar, 1856
Adolphe Crémieux par Nadar, 1856

Nous savions l’avocat, le républicain, le ministre, l’homme de l’Alliance israélite universelle, le défenseur des juifs persécutés et le Grand Commandeur. L’ouvrage nous fait mieux sentir combien cette vie fut traversée par une même quête d’émancipation. Chez Adolphe Crémieux, le Grand Architecte de l’Univers n’est pas une formule froide. Il demeure l’horizon d’une fraternité appelée à devenir effective dans la cité. Toute la difficulté est là. Comment faire tenir ensemble la fidélité spirituelle, la liberté de recherche, le combat contre l’ignorance et la nécessité d’une structure maçonnique stable. À travers lui, Lausanne cesse d’être un dossier institutionnel pour devenir un miroir de conscience.

La réaction du Grand Orient de France donne au livre l’un de ses passages les plus passionnants

« Les Essais Écossais » – Le Convent de Lausanne, l’universalisme à l’épreuve de la conscience écossaise

Elle rappelle que l’histoire maçonnique française ne se laisse pas réduire à des appartenances commodes. En 1875, le Grand Orient de France n’est pas d’abord heurté par l’affirmation du Grand Architecte de l’Univers, mais par la prétention d’une confédération internationale à limiter ou contester sa légitimité écossaise. Derrière la querelle des pouvoirs, nous percevons une question plus profonde. Qui détient le droit de transmettre. Qui peut dire la régularité. Qui garde la mémoire du rite. Qui risque, sous prétexte d’universalité, d’imposer un centre à ce qui devrait rester circulation de la Lumière.

La contribution consacrée au Tuilleur de Lausanne est peut-être la plus ésotérique au sens noble

« Les Essais Écossais » – Le Convent de Lausanne, l’universalisme à l’épreuve de la conscience écossaise

Elle nous conduit vers cette zone où le rite devient langue, où les mots sacrés, les signes, les clés, les formes de cryptographie et les tentatives de normalisation ne relèvent pas seulement de la technique, mais d’une métaphysique de la transmission. Le Tuilleur n’est pas un manuel secondaire. Il est une tentative de préserver l’unité invisible d’une chaîne. Nous y retrouvons cette vérité que tout initié connaît intimement. Un rite ne se transmet pas seulement par des idées. Il se transmet par une manière de prononcer, de recevoir, de taire, de reconnaître, de faire passer la parole d’une bouche à une autre sans la réduire à une information.

Évelyne Grimal-Richard élargit encore le regard en posant la question de l’universalisme depuis une sensibilité féminine et contemporaine

Évelyne Grimal-Richard
Évelyne Grimal-Richard

L’universalisme de Lausanne porte une grandeur réelle, mais il porte aussi les limites de son siècle. Dire l’absence de distinction entre les hommes n’épuise pas la question de toutes les présences exclues, différées ou minorées. C’est ici que le livre devient précieux. Il ne sacralise pas Lausanne. Il le travaille. Il accepte de voir le grand éclat et les zones d’ombre, non pour affaiblir la mémoire écossaise, mais pour la rendre plus vraie. La tradition n’est forte que lorsqu’elle supporte d’être interrogée par ceux qui l’aiment.

« Les Essais Écossais » – Le Convent de Lausanne, l’universalisme à l’épreuve de la conscience écossaise

Ce 33e volume des Essais Écossais réussit ainsi à faire du Convent de Lausanne un objet de méditation maçonnique

« Les Essais Écossais » – Le Convent de Lausanne, l’universalisme à l’épreuve de la conscience écossaise

Nous y lisons l’histoire d’un rite qui cherche une unité sans renoncer à la liberté, une universalité sans effacer les singularités, une fidélité symbolique sans céder à l’immobilité. Dans un monde de fractures, de crispations identitaires, de soupçons et de replis, cette lecture prend une résonance singulière.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté y apparaît pour ce qu’il peut être dans sa plus haute exigence, non une forteresse de grades, mais une architecture intérieure tournée vers l’humain réconcilié.

Relire Lausanne aujourd’hui, c’est comprendre que l’universalisme maçonnique n’est pas une formule héritée, mais une œuvre à reprendre

Les Essais Écossais nous rappellent que le Temple de l’humanité ne se bâtit ni dans la nostalgie, ni dans la querelle des préséances, mais dans cette fidélité active qui accepte la complexité de l’histoire pour mieux servir la Lumière.

Les Essais Écossais – Le Convent de Lausanne

Collectif – Grand Collège des Rites Écossais-REAA-GODF, Vol. 33, 2026, 110 pages, 15 € / L’éditeur, le SITE

« Les Essais Écossais » – Le Convent de Lausanne, l’universalisme à l’épreuve de la conscience écossaise

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CLIPSAS 2026 à Sofia : retour sur une assemblée sous tension qui s’est refermée dans l’harmonie

CLIPSAS Franc-maçonnerie

De la démission fracassante de la Secrétaire générale 48 heures avant l’ouverture aux modifications-clés du Règlement Général, en passant par les retombées du contentieux judiciaire de Grasse, l’Assemblée générale 2026 du CLIPSAS, tenue à Sofia du 13 au 17 mai, avait toutes les conditions pour déraper. Elle s’est pourtant refermée dans l’harmonie. Retour sur cinq jours dans la capitale bulgare, et regard vers Mérida 2027.

Sofia : un accueil sans faute du Grand Orient de Bulgarie

L’Assemblée générale 2026 du CLIPSAS s’est tenue à Sofia du 13 au 17 mai, accueillie par le Grand Orient de Bulgarie. Une première pour cette obédience admise dans l’alliance il y a à peine un an, lors de l’Assemblée de Bucarest. Et un pari, parce qu’ils ont hérité de l’organisation dans des circonstances particulières : la Grande Loge Universelle de Bulgarie (GLUB), qui devait à l’origine recevoir l’Assemblée à Sofia, a annoncé son retrait définitif du CLIPSAS le 27 juin 2025.

La lettre de retrait de la GLUB, signée par le Grand Maître Nikolay Mavromatis et plusieurs hauts dignitaires de l’obédience, ne mâchait pas ses mots. Onze années de présence active, et une décision prise à l’unanimité de mettre fin à l’adhésion. La GLUB y dénonçait des violations systématiques de plusieurs articles du Règlement Général, des dérives du Bureau démontrées selon eux dès l’Assemblée de Bucarest 2025, et une corruption des principes d’admission de nouveaux membres. Le ton était grave, le diagnostic sans appel : pour la GLUB, l’écart entre la Déclaration fondatrice de 1961 et la réalité du CLIPSAS d’aujourd’hui était devenu intenable.

C’est donc dans ce contexte que le Grand Orient de Bulgarie a accepté de reprendre l’organisation. Et disons-le d’entrée : les Bulgares ont livré la marchandise. Reprendre un dossier de cette ampleur en cours de route, pour une première comme pays hôte, ce n’était pas évident. Ils l’ont fait, et ils l’ont bien fait.

L’accueil a été chaleureux du premier au dernier jour. Les membres du Grand Orient de Bulgarie étaient présents partout : à l’aéroport, à l’hôtel, dans les déplacements, en soirée. Chaque délégation a senti qu’on s’occupait d’elle. Le Grand hôtel Astoria, au cœur de Sofia, n’était pas le plus luxueux qu’on ait vu pour un CLIPSAS, mais il faisait largement le travail : chambres correctes, salles convenables pour le colloque comme pour l’assemblée, services hôteliers complets sur place.

Le programme a tenu debout, les enchaînements ont été respectés, et les moments fraternels hors plénière n’ont pas manqué. Une journée d’excursions était prévue le 15 mai, au choix entre Sofia et Plovdiv. Les deux options ont permis aux délégations de toucher du doigt la profondeur historique du pays : Sofia, l’une des plus anciennes villes habitées d’Europe, ancienne Serdica romaine, et Plovdiv, deuxième ville de Bulgarie, au passé thrace et romain millénaire.

Bref, sur l’hospitalité, Sofia a été à la hauteur. L’Assemblée elle-même, en revanche, s’est ouverte avec un dossier brûlant déjà déposé sur la table : la démission de la Secrétaire générale, rendue publique moins de 48 heures plus tôt.

La démission d’Ionela Cuciureanu et le passage du témoin au secrétariat général

Ionela Cuciureanu

Le 12 mai 2026, à la veille de l’ouverture officielle, 450.fm publiait l’information : Ionela Cuciureanu, Secrétaire générale du CLIPSAS élue à 98 % des voix à Bucarest, démissionnait. Sa lettre, longue et dense, ne ressemblait en rien à un départ administratif. C’était un réquisitoire moral contre l’institution qu’elle quittait. Elle y dénonçait, dans des termes très durs, un harcèlement devenu stratégie, une lâcheté maquillée en diplomatie, une indifférence érigée en prudence institutionnelle. Selon ses propres mots, le Président du CLIPSAS lui aurait demandé de se retirer pour le bien de l’association. Le texte se voulait sans amertume, mais le diagnostic était brutal.

L’article de 450.fm, signé Charles-Albert Delatour, donnait à cette démission une lecture franchement empathique. Et il faut le reconnaître : la lettre était bien écrite, structurée, parfois émouvante. À elle seule, elle a marqué les esprits avant même que la première séance commence.

Sauf qu’à Sofia, sur place, plusieurs délégations avaient un tout autre récit en tête.

Anca Nicolescu

Depuis l’été 2025 circulait dans l’espace maçonnique international un document beaucoup moins médiatisé : un acte d’accusation rédigé par Anca Nicolescu, Présidente du Conseil des Lumières et Grande Maîtresse ad Vitam de la Grande Loge Féminine de Roumanie. C’est-à-dire l’obédience même dont Ionela Cuciureanu était issue, et au sein de laquelle elle avait occupé pendant plusieurs années les fonctions de Grand Chancelier pour les affaires externes, de Vénérable Maîtresse de la loge L’Étoile de l’Orient, et de membre du Grand Conseil.

Le contenu de cet acte d’accusation est lourd. La GLFR y reproche à la Sœur Cuciureanu une longue série de faits : violation des serments maçonniques, participation à des tenues d’obédiences étrangères sans autorisation, double appartenance non déclarée avec la Grande Loge Symbolique d’Espagne (où elle aurait été membre fondatrice d’une loge à Barcelone depuis deux ans), dettes financières non remboursées envers la Grande Loge et envers son Rite, et désinformation des dirigeants du CLIPSAS, de COMALACE, du Grand Orient de France et de la GLSE quant à sa situation réelle au sein de la GLFR. Le document va plus loin encore, en faisant référence à un dossier pénal ouvert auprès du Parquet de la Cour d’Appel de Bucarest, n° 73/158/P/2023, dans lequel Ionela Cuciureanu aurait reconnu devant les organes d’enquête la falsification d’un contrat d’assistance juridique, alors qu’elle n’était plus inscrite au Barreau de Bucarest.

L’acte d’accusation conclut sur la proposition d’une sanction interne extrêmement lourde dans la tradition féminine roumaine : la Brûlure entre les colonnes. La Sœur Cuciureanu avait été suspendue par la GLFR dès le 9 juin 2025, soit trois jours avant la seule démission officiellement transmise, datée du 12 juin 2025.

Alors, qui dit vrai ? Qui dit faux ? Honnêtement, on ne le saura sans doute jamais. D’un côté, une lettre de démission qui décrit un système institutionnel impitoyable envers les consciences gênantes. De l’autre, un acte d’accusation très détaillé, signé par les plus hautes instances d’une obédience souveraine, qui dresse un portrait à mille lieues de celui que la démission propose d’elle-même.

Une question, en revanche, mérite d’être posée. Pourquoi la Sœur Ionela n’a-t-elle jamais exercé son droit de réponse à ces accusations ? Si le système était corrompu au point de rendre toute parole inutile, on aurait au moins attendu une prise de position publique. Et si les accusations étaient infondées, on aurait attendu une défense argumentée, point par point. Ni l’une ni l’autre n’est venue. Personne, à Sofia, ne comprenait ce silence.

C’est dans ce climat tendu que l’Assemblée a dû procéder au remplacement de sa Secrétaire générale. Le choix s’est porté sur Fausto Fadda, représentant de l’Ordre Maçonnique Traditionnel Italien (OMTI), obédience italienne admise au CLIPSAS en mai 2022. Élu en plénière par l’Assemblée générale, il prend ses fonctions dans des circonstances peu ordinaires, mais sa désignation rapide a au moins eu le mérite de mettre fin sans délai à la vacance d’une fonction-clé du Bureau.

Le dossier des 7 obédiences et le rapport de la commission de conciliation

Louis Dally au CLIPSAS 2024

Un autre dossier pesait sur l’Assemblée : celui des sept obédiences qui avaient assigné le CLIPSAS devant le Tribunal judiciaire de Grasse pour contester l’élection de Louis Daly à la présidence, à Durrës en mai 2024.

Pour mémoire, et 450.fm l’a documenté en détail à l’époque, le Tribunal judiciaire de Grasse a rendu son ordonnance en référé le 10 avril 2025 : il a débouté les sept demanderesses. Le juge a estimé que l’article 14 du Règlement Général, qui interdit le renouvellement des mandats au Bureau, ne visait que les mandats consécutifs, et qu’aucune ambiguïté suffisamment manifeste ne justifiait l’intervention d’urgence demandée. La voie du juge du fond restait théoriquement ouverte, mais les sept obédiences avaient été condamnées aux dépens et à verser 3 000 € au CLIPSAS pour ses frais. Pour le Bureau, c’était une victoire procédurale claire.

Entre ce jugement et l’Assemblée de Sofia, le Bureau du CLIPSAS avait mis sur pied une commission de conciliation, chargée de renouer le dialogue avec les sept obédiences contestataires. À Sofia, cette commission a présenté son rapport.

Le constat était mitigé. Sur les sept obédiences sollicitées, une seule a effectivement répondu aux invitations, en indiquant qu’elle considérait la décision du Tribunal de Grasse comme un point final à l’affaire et qu’elle se déclarait prête à tourner la page. Les six autres n’ont pas donné suite aux démarches engagées. Le rapport a été lu en plénière, accueilli sans débat majeur, et l’Assemblée est passée au point suivant de l’ordre du jour.

Le vote des modifications au Règlement Général

Le point suivant de l’ordre du jour s’est imposé naturellement : le vote des modifications au Règlement Général. Et c’est sur ce dossier que l’Assemblée a, sans doute sans le vouloir, refermé une autre boucle.

Les propositions soumises n’étaient pas nouvelles. Elles étaient le fruit d’une commission de travail mise en place il y a trois ans, présidée par la Sérénissime Grande Loge de Langue Espagnole de New York, à laquelle plusieurs obédiences avaient contribué. Le mandat de cette commission était clair : clarifier les ambiguïtés du texte fondateur, notamment sur les conditions de candidature à la présidence et à la vice-présidence du CLIPSAS.

Toutes les modifications proposées ont été adoptées par l’Assemblée de Sofia.

Difficile, à cet instant, de ne pas faire le rapprochement avec l’affaire judiciaire. Le contentieux des sept obédiences devant le Tribunal de Grasse portait précisément sur l’interprétation de l’article 14 du Règlement Général. Le tribunal avait estimé que ce texte ne visait que les mandats consécutifs et qu’aucune ambiguïté suffisamment manifeste ne justifiait une intervention en référé. Autrement dit, le juge n’avait pas tranché parce qu’il n’y avait pas, à ses yeux, d’urgence évidente. Il n’avait pas dit que les sept obédiences avaient tort sur le fond ; il avait dit qu’il ne se prononcerait pas dans le cadre d’une procédure d’urgence.

Les modifications adoptées à Sofia portent justement sur cette même question : clarifier qui peut être candidat, à quel moment, et dans quelles conditions. En les acceptant, le CLIPSAS reconnaît, dans les faits, que le texte précédent prêtait à interprétation. Ce qui est, sur le fond, exactement ce que défendaient les sept obédiences depuis le départ.

L’élection de Louis Daly à Durrës en 2024, juridiquement validée par Grasse, n’est pas remise en cause. Mais la question de l’éligibilité, elle, vient d’être tranchée pour l’avenir. Et si ce travail avait été complété trois ans plus tôt, comme l’échéance initiale le prévoyait, l’affaire judiciaire n’aurait sans doute jamais eu lieu. Plusieurs des sept obédiences contestataires ont, depuis, fait le choix de quitter le CLIPSAS.

Sofia se referme dans l’harmonie. Cap sur Mérida 2027.

Malgré les tempêtes qui ont précédé son ouverture, l’Assemblée générale 2026 du CLIPSAS s’est refermée dans l’harmonie. Les dossiers brûlants ont été posés sur la table, débattus, et au moins partiellement traités. La démission de la Secrétaire générale a trouvé sa résolution avec l’élection de Fausto Fadda. Le rapport de la commission de conciliation a été présenté. Les modifications du Règlement Général ont été votées. L’Assemblée est repartie sans coup d’éclat, sans nouveau départ d’obédience, sans crise institutionnelle. Pour une organisation qui a traversé plusieurs années de turbulences, c’est en soi une bonne nouvelle.

Il faut, ici, revenir au Grand Orient de Bulgarie. Reprendre l’organisation d’un CLIPSAS en cours de route, dans un contexte international particulièrement chargé, pour une première participation comme pays hôte, et livrer une semaine de qualité du premier au dernier jour : voilà ce qu’a accompli cette obédience admise il y a à peine un an. Le travail de ses dignitaires, de ses Frères et Sœurs sur place, et leur sens de l’hospitalité méritent d’être salués bien au-delà des frontières de la Bulgarie. Sans eux, ce CLIPSAS n’aurait simplement pas eu lieu.

L’Assemblée a refermé son cahier de Sofia en annonçant la suite : l’Assemblée générale 2027 du CLIPSAS se tiendra à Mérida, au Mexique. Ce sera une première historique, à double titre. Pour le Grand Orient National Mexicain, qui accueillera l’événement, c’est la première fois qu’il reçoit le CLIPSAS. Pour le Mexique lui-même, c’est également une première : jamais l’organisation ne s’était tenue sur le sol mexicain depuis sa fondation en 1961.

Le choix de Mérida n’est pas anodin. Capitale de l’État du Yucatán, fondée sur les vestiges de l’ancienne cité maya d’Ichcaanzihó, surnommée la « Ville Blanche » pour son architecture coloniale en pierre claire, Mérida est régulièrement classée comme la ville la plus sûre du Mexique. Le magazine CEOWorld l’a même désignée parmi les villes les plus sûres de l’ensemble des Amériques. Forte présence policière, faible taux de criminalité, infrastructure moderne, accueil chaleureux : tout y est pour offrir aux délégations un cadre apaisé, propice à un dialogue de fond et à des retrouvailles fraternelles loin des projecteurs judiciaires.

Après l’agitation de Durrës et la tension de Sofia, l’idée d’un CLIPSAS sous le soleil yucatèque, dans une ville reconnue pour sa tranquillité et sa richesse culturelle, n’est probablement pas étrangère à l’envie collective de respirer un peu.

Rendez-vous donc à Mérida, en 2027.

L’hypocrisie morale

L’hypocrisie morale est l’un des vices les plus répandus et les plus corrosifs de nos sociétés contemporaines. Elle se manifeste par un écart abyssal entre les principes proclamés haut et fort et les actes concrets qui les contredisent. Dans un monde saturé de discours sur la vertu, l’éthique, la justice sociale ou l’écologie, l’hypocrisie morale apparaît comme une forme de duplicité sophistiquée : on condamne publiquement ce que l’on pratique en privé, on exige des autres ce que l’on s’autorise à soi-même, on brandit des valeurs universelles pour masquer des intérêts particuliers.

Cette hypocrisie n’est pas nouvelle. Les moralistes du passé de la Grèce, de La Rochefoucauld à Nietzsche, l’ont déjà disséquée avec une lucidité impitoyable. La Rochefoucauld voyait dans la vertu affichée un simple « hommage que le vice rend à la vertu ». Nietzsche, plus radical, y discernait le triomphe du ressentiment : les faibles, incapables de vivre selon leurs désirs, inventent une morale pour contraindre les forts et se venger par procuration. Aujourd’hui, cette mécanique s’est amplifiée avec les réseaux sociaux et les médias, où la performance morale – le virtue signaling – devient une monnaie d’échange sociale. On like, on partage, on condamne en 280 caractères, mais on ferme les yeux sur ses propres contradictions.

L'hypocrisie morale

Exemples concrets d’hypocrisie morale

Prenons quelques exemples concrets. Les élites politiques et économiques prônent la transition écologique tout en multipliant les vols en jets privés pour assister à des sommets sur le climat. Des militants antiracistes de premier plan se découvrent des domestiques sous-payés issus de minorités. Des intellectuels de gauche, champions de l’égalité, envoient leurs enfants dans des écoles privées hors de prix. Cette dissonance cognitive n’est pas toujours consciente ; souvent, elle est rationalisée par des sophismes commodes : « Je fais ce que je peux dans le système actuel », « C’est pour le bien commun à long terme », ou pire : « Les autres sont pires que moi ». L’hypocrisie morale devient alors un mécanisme de défense psychologique, un moyen de préserver l’estime de soi tout en continuant à jouir des privilèges.

Mais le phénomène va plus loin que des cas individuels. Il imprègne les institutions et les idéologies. Les grandes entreprises affichent des chartes éthiques et des rapports RSE (responsabilité sociétale des entreprises) impeccables, tout en pratiquant l’optimisation fiscale agressive, en exploitant des travailleurs précaires ou en polluant sans vergogne. Les médias, gardiens autoproclamés de la vérité, censurent ou minimisent les scandales qui touchent leurs alliés idéologiques tout en amplifiant ceux des adversaires. La politique spectacle repose sur cette hypocrisie : des discours enflammés contre les inégalités prononcés depuis des tribunes dorées, des lois sécuritaires votées par des élus qui vivent dans des quartiers protégés.

Cette hypocrisie morale a des effets délétères. Elle érode la confiance dans les institutions, alimente le cynisme généralisé et favorise les populismes qui, eux aussi, ne sont pas exempts de contradictions. Elle paralyse le débat public : critiquer l’hypocrisie devient vite suspect, accusé de « populisme » ou de « relativisme moral ». Pourtant, refuser de nommer cette duplicité revient à cautionner un ordre social fondé sur le mensonge.

L’Idiot de Dostoïevski, miroir de l’hypocrisie

Pour illustrer L’hypocrisie morale je vous propose de visionner le film tiré du roman L’Idiot de Dostoïevski . Mais avant, en voici un résumé.

Dans L’Idiot (1868-1869), Fiodor Dostoïevski ne se contente pas de raconter une histoire d’amour tragique ; il met en scène, avec une férocité chirurgicale, le grand procès de l’hypocrisie russe du XIXe siècle. Le roman tout entier fonctionne comme une expérience de laboratoire : introduisez un homme absolument pur, le prince Lev Nikolaïevitch Mychkine, et observez comment la société la plus raffinée, la plus « civilisée », la plus chrétienne en apparence, se révèle gangrenée par la duplicité morale. Mychkine n’est pas un juge ; il est un miroir. Et ce miroir est insupportable.
Dès les premières pages, le contraste est radical. Mychkine descend du train de Suisse avec une innocence enfantine, presque christique : il ne ment jamais, ne calcule jamais, pardonne tout. Autour de lui gravite le beau monde de Saint-Pétersbourg – aristocrates, généraux, financiers, jeunes filles « bien élevées » – qui proclame haut et fort les valeurs chrétiennes, la décence, l’honneur, la charité. Pourtant, chacun de leurs gestes est dicté par l’argent, le rang, le désir sexuel ou la peur du scandale. L’hypocrisie n’est pas chez Dostoïevski une simple faute morale ; elle est le ciment même de la société russe « éclairée ».
Le personnage de Totsky en est l’incarnation la plus cynique. Cet homme du monde, élégant, cultivé, « bienfaiteur », a violé Nastassia Filippovna lorsqu’elle était adolescente, l’a entretenue comme une maîtresse pendant des années, puis l’a « placée » sur le marché matrimonial comme un objet de luxe. Il le fait avec les manières les plus raffinées, en invoquant presque la philanthropie. Quand il décide de la marier à Gania pour se débarrasser d’elle proprement, il se présente encore en victime généreuse. Dostoïevski ne le montre jamais en train de se flageller : Totsky est parfaitement en paix avec lui-même. Son hypocrisie est totale parce qu’elle est inconsciente ; il est convaincu d’avoir agi en gentleman.
Le général Epantchine et sa famille offrent un autre visage, plus domestique et plus bourgeois, de cette duplicité. Le général se pique de morale, fréquente l’Église, donne des leçons de vertu à ses filles. Pourtant, il est prêt à sacrifier sa fille Aglaya à un mariage d’argent avec le prince Mychkine (qu’il méprise secrètement) pour consolider sa position sociale. Madame Epantchine, elle, oscille entre une piété ostentatoire et une avidité de rang qui la rend ridicule. Quant aux trois filles, elles sont élevées dans le culte de la « pureté » et du « bon ton » ; elles jugent Nastassia avec une sévérité de vierges offensées, alors qu’elles-mêmes rêvent secrètement de passion et de scandale. Leur hypocrisie est celle de la bonne éducation : elles ont appris à dire les bonnes choses, à avoir les bons sentiments, sans jamais les éprouver réellement.
Le sommet de cette mise à nu arrive lors de la fameuse soirée d’anniversaire de Nastassia Filippovna (première partie). Autour de la table, les invités – Ferdyshchenko, Ptitsyne, Gania, Totsky, le général – se livrent à un jeu pervers : chacun doit raconter l’acte le plus vil de sa vie. Sous couvert de franchise, ils exhibent leurs vices tout en les enrobant de justifications morales. Ferdyshchenko avoue un vol mesquin en riant ; Gania révèle son arrivisme sans honte. Seul Mychkine reste silencieux et horrifié. Ce jeu n’est pas une confession ; c’est un spectacle d’hypocrisie où l’on se vante de ses fautes pour mieux les neutraliser. Dostoïevski montre ici que la société ne craint pas le vice, mais seulement son dévoilement public.
Nastasya Filippovna elle-même est à la fois victime et miroir de cette hypocrisie collective. Elle a été souillée par Totsky, rejetée par la bonne société, transformée en « femme perdue ». Pourtant, c’est elle qui accuse le plus violemment les autres : « Vous êtes tous des hypocrites ! Vous vendez vos âmes pour de l’argent et vous osez me juger ! » Son mépris est lucide. Elle sait que les mêmes hommes qui la méprisent en public la désirent en secret. Son geste final – brûler les cent mille roubles de Rogojine – est un acte de refus total de la comédie sociale : elle refuse d’être achetée, même par l’homme qui l’aime passionnément.
À l’opposé, Rogojine incarne la passion brute, sans masque. Il est violent, jaloux, criminel, mais il ne ment pas sur ses sentiments. Son amour pour Nastassia est sale, possessif, meurtrier, mais authentique. Dostoïevski oppose ainsi deux formes de vérité : la vérité nue et destructrice de Rogojine, et la vérité pure et impuissante de Mychkine. Entre les deux, la société hypocrite se maintient en équilibre précaire.
Même les personnages secondaires participent à cette grande farce morale. Le général Ivolguine, père de Gania, est un menteur pathologique qui se fabrique des souvenirs héroïques napoléoniens tout en mendiant de l’argent. Lebedev, le fonctionnaire véreux, cite la Bible à tout bout de champ pour justifier ses combines financières. Il pleure sur les malheurs de l’humanité et vole dans la poche de Mychkine le soir même. Son hypocrisie est presque comique, mais elle révèle une vérité profonde : dans le monde de L’Idiot, même la parole de Dieu est devenue un outil de manipulation.

Le génie de Dostoïevski est d’avoir fait de Mychkine non pas un simple naïf, mais un révélateur christique. Le prince est la figure du Christ qui revient parmi les hommes modernes. Et que font les hommes ? Ils le crucifient une seconde fois – non par haine, mais par incompréhension et par peur de leur propre reflet. La société ne supporte pas la pureté parce qu’elle rend son hypocrisie insoutenable. Comme le note le narrateur, « ils ne pouvaient pas admettre qu’un homme puisse être bon sans arrière-pensée ».
Ainsi, L’Idiot n’est pas seulement un roman sur l’innocence écrasée ; c’est le plus grand réquisitoire jamais écrit contre l’hypocrisie morale institutionnalisée. Dostoïevski y démontre que la civilisation moderne – avec ses bonnes manières, ses salons, ses Églises décorées, ses mariages arrangés – a remplacé la foi vivante par une comédie de la vertu. Le vrai scandale n’est pas le vice ; c’est le mensonge qui l’enrobe.
Et quand le rideau tombe, quand Mychkine sombre dans la folie et que Nastassia est assassinée, il reste cette vérité terrible : la société des « honnêtes gens » a préféré détruire le seul homme qui ne mentait pas plutôt que de renoncer à ses masques. L’hypocrisie morale, chez Dostoïevski, n’est pas un défaut ; c’est le mode de survie de tout un monde qui a perdu le Christ tout en continuant à se signer.

L’hypocrisie morale dans l’Église catholique laisserait-elle apparaître un fossé entre le message et la pratique

Si l’hypocrisie morale est un mal universel, l’Église catholique semble ne pas en être épargnée, parce que cette institution se présente depuis deux mille ans comme la gardienne absolue de la morale, la voix de Dieu sur terre, l’incarnation vivante de la vérité, de la charité et de la pureté. Le Christ qu’elle proclame a fouetté les marchands du Temple et traité les pharisiens d’« hypocrites » et de « sépulcres blanchis ». Or, l’histoire et l’actualité de l’institution montrent un écart indéniable entre le discours et les actes, entre les exigences imposées aux fidèles et les privilèges que s’octroient certains clercs.

L'hypocrisie morale

Indulgences, abus et argent : l’écart entre discours et actes

Historiquement, l’exemple le plus criant reste la vente des indulgences au XVe-XVIe siècle : l’Église promettait la remise des peines du purgatoire en échange d’argent, transformant le pardon divin en produit commercial. Luther et les réformateurs n’ont eu qu’à pointer du doigt cette pratique pour faire exploser la chrétienté. Plus tard, l’Inquisition, les croisades, les guerres de religion furent menées au nom de l’amour du prochain et du « Tu ne tueras point », pendant que les papes entretenaient des armées, des maîtresses et des enfants illégitimes (Alexandre VI Borgia en reste le symbole ).

Mais c’est surtout, le scandale des abus sexuels sur mineurs, révélé au grand jour depuis le début des années 2000, constitue sans doute le plus grand désaveu moral de l’institution depuis la Réforme. Le plus grave n’est pas seulement le crime individuel – terrible en soi – mais le système de couverture organisé par les évêques, les cardinaux et le Vatican lui-même : transferts de prêtres pédophiles d’un diocèse à l’autre, destruction de dossiers, pression sur les victimes pour qu’elles se taisent, invocation du « secret de la confession » ou de la « miséricorde » pour protéger les coupables. Pendant ce temps, la même Église condamnait avec la plus grande sévérité l’homosexualité, la contraception, le divorce ou l’avortement des laïcs. Double poids, double mesure.

L’argent offre un autre visage de cette hypocrisie. L’Église enseigne la pauvreté évangélique, le détachement des biens terrestres, la préférence pour les pauvres (« Heureux les pauvres en esprit »). Pourtant, le Vatican possède l’une des plus grandes fortunes immobilières et artistiques du monde : palais, musées, banques, placements financiers opaques (l’affaire de la banque IOR et du scandale Vatileaks en 2012, puis les affaires immobilières londoniennes de 2019-2023 l’ont montré). Des cardinaux vivent dans des appartements de luxe, des évêques gèrent des patrimoines colossaux pendant que des prêtres de paroisse peinent à boucler les fins de mois et que des fidèles sont invités à donner toujours plus lors des quêtes.

L'hypocrisie morale

La question des femmes révèle une autre contradiction. L’Église célèbre Marie comme modèle suprême, parle d’« égalité en dignité », mais refuse toujours l’ordination des femmes sous prétexte d’une tradition « divine ». Dans le même temps, elle repose largement sur le travail gratuit et invisible des religieuses (enseignantes, infirmières, aides-soignantes) qui, elles, font vœu de pauvreté, d’obéissance et de chasteté sans jamais accéder au pouvoir réel.

Enfin, il y a l’hypocrisie quotidienne, plus insidieuse : l’exigence de chasteté parfaite imposée aux prêtres par le célibat obligatoire, alors que les statistiques internes (et les rapports indépendants) montrent que des prêtres ne la respectent pas toute leur vie. L’Église le sait, tolère souvent en silence, et continue de présenter le célibat comme une « grâce » supérieure. Quand un prêtre est surpris en flagrant délit, on parle de « faiblesse humaine » ; quand un fidèle divorcé et remarié demande les sacrements, on lui refuse l’accès à l’eucharistie au nom de l’indissolubilité du mariage.

Bien entendu, des millions de catholiques pratiquants et de prêtres sincères vivent leur foi avec cohérence et générosité. Beaucoup de religieux et religieuses donnent leur vie au service des plus pauvres sans aucun scandale. Mais l’institution, en tant que telle, porte depuis des siècles une hypocrisie structurelle : elle exige des autres une perfection morale qu’elle-même n’incarne pas, elle condamne publiquement les vices qu’elle protège parfois en son sein, elle prêche l’humilité depuis des palais dorés. Comme le disait déjà Michel Onfray dans ses analyses de la « décadence chrétienne », l’Église a transformé le message subversif du Christ en une gigantesque machine de pouvoir et de contrôle moral, où la vertu affichée sert souvent à masquer la jouissance réelle du pouvoir, de l’argent et du sexe.

L’hypocrisie morale chez les philosophes : un vice qui hante la pensée elle-même

Les philosophes se présentent, souvent, eux aussi comme les gardiens de la vérité, les scrutateurs impitoyables des illusions humaines, les architectes d’une vie bonne guidée par la raison ou la vertu. Pourtant, l’histoire de la philosophie est jalonnée d’exemples où les penseurs les plus élevés en morale ont vu leurs actes contredire violemment leurs principes. L’hypocrisie morale n’est pas un simple accident chez eux : elle devient un scandale paradigmatique, car elle touche au cœur même de leur légitimité. Si le philosophe prêche la cohérence entre dire et faire, comment tolérer que ses paroles sonnent creux dans sa propre existence ?

La Rochefoucauld l’avait déjà formulé avec une ironie mordante : « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » Mais quand l’hypocrite est précisément celui qui théorise la vertu, l’hommage tourne au grotesque. Les cas les plus célèbres illustrent cette faille structurelle : le penseur qui exige des autres une excellence qu’il s’autorise à ne pas atteindre, ou qui masque ses faiblesses sous des discours universels.

Sénèque, le stoïcien riche et usurier

L'hypocrisie morale

Sénèque, précepteur de Néron et grand théoricien du stoïcisme, prônait le détachement des biens matériels, la simplicité volontaire, la maîtrise des passions, l’indifférence à la richesse. Dans ses Lettres à Lucilius, il invite à mépriser l’or, à vivre frugalement, à se contenter de peu. Pourtant, il accumula une fortune colossale, prêta à des taux usuraires exorbitants (notamment aux Bretons conquis, provoquant des révoltes), posséda de vastes domaines et mena une vie de luxe à la cour impériale. Tacite et Dion Cassius l’accusèrent ouvertement d’hypocrisie : comment concilier l’appel à la pauvreté stoïcienne avec l’enrichissement par l’usure ? Sénèque répondit par des écrits où il minimisait ses richesses comme des « indifférents » qu’on pouvait posséder sans y attacher son cœur. Mais cette distinction subtile ne convainquit pas tout le monde : le philosophe qui enseigne la vertu depuis un palais reste un symbole puissant d’incohérence.

Voltaire, le champion des Lumières et des affaires

Voltaire dénonçait l’intolérance, l’obscurantisme, le fanatisme religieux, tout en défendant la tolérance, la raison et la justice. Il raillait les jésuites, les courtisans, les puissants. Pourtant, il s’enrichit considérablement par des spéculations financières douteuses (notamment lors de la conversion des rentes viagères sous le régent Orléans), investit dans le commerce triangulaire et les esclaves, et fréquenta les cercles du pouvoir qu’il critiquait par ailleurs. Son célèbre « Écrasez l’Infâme ! » contre l’Église contrastait avec sa propre quête de protections royales et son opportunisme social. Voltaire n’était pas un moine : il vivait en philosophe mondain, et cette mondanité le rendait suspect aux yeux de ceux qui attendaient de lui une vie exemplaire.

Rousseau, ou l’hypocrisie domestique érigée en système

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Jean-Jacques Rousseau incarne sans doute le cas le plus emblématique et le plus douloureux. Dans Émile ou La Nouvelle Héloïse, il chante les joies de la vie familiale, la bonté naturelle de l’homme, l’éducation attentive et aimante, la vertu simple et authentique. Il dénonce la corruption de la société, l’artifice des villes, l’abandon des enfants par les mœurs modernes. Or, Rousseau a abandonné ses cinq enfants légitimes aux Enfants trouvés, l’orphelinat le plus sordide de l’époque, sans jamais les revoir ni s’enquérir de leur sort. Il justifia plus tard ce geste par sa pauvreté et son incapacité à les élever convenablement, mais cette excuse sonne faux face à l’idéal qu’il prônait : une paternité responsable, une éducation au contact de la nature. Diderot, son ancien ami, railla : « C’est un citoyen bien singulier que celui qui est ermite. » Rousseau, champion de la transparence et de la sincérité dans les Confessions, finit par apparaître comme l’archétype du moraliste qui exige des autres ce qu’il refuse pour lui-même. Son cas alimente encore aujourd’hui les débats : était-ce de l’hypocrisie consciente, une faiblesse humaine excusable, ou une contradiction inhérente à sa pensée qui oppose nature idéale et réalité sociale ?

Nietzsche, le critique de la morale et ses ombres

L'hypocrisie morale

Nietzsche démasqua l’hypocrisie de la morale chrétienne, du ressentiment des faibles, de la « morale d’esclaves ». Il appela à une transvaluation des valeurs, à l’affirmation de soi sans masque. « Après La Rochefoucauld et les moralistes français, Nietzsche nous a appris à nous méfier de la compassion : elle est souvent l’une des modalités de l’amour de soi : Dieu qu’on se sent grand quand on se fait petit ! Dieu qu’on est orgueilleux quand on se fait petit ! Dieu qu’on est orgueilleux quand on affiche sa modestie ! Dieu qu’on est égoïste quand on fait un spectacle de son amour des autres ! Laissons là le narcissisme de notre époque qui fait de l’exhibition de son pathos une valeur supérieure à l’exercice de la pensée. » (extrait de Michel Onfray, L’art de la joie).
Pourtant, sa propre vie fut marquée par des contradictions : maladies chroniques, dépendance à sa mère et à sa sœur (qu’il méprisait intellectuellement), isolement croissant, et surtout l’exploitation posthume de ses écrits par les nazis via sa sœur Élisabeth, qu’il avait pourtant qualifiée de « petite oie stupide ». Nietzsche critiquait la fausse modestie et encourageait à parler de soi sans hypocrisie ; mais il évita souvent de s’exposer pleinement, laissant planer un doute sur sa cohérence personnelle.

Pourquoi les philosophes sont-ils si vulnérables à l’hypocrisie ?
La philosophie morale pose des exigences radicales : cohérence, universalité, exemplarité. En se faisant les porte-voix de la vertu, les philosophes s’exposent plus que quiconque au jugement. Leur hypocrisie n’est pas plus répandue que dans d’autres milieux, mais elle est plus visible et plus scandaleuse. Elle rappelle que la pensée, si haute soit-elle, reste incarnée dans un corps faillible, un contexte social, des intérêts personnels. Comme le notait déjà Pascal : « L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. »L’hypocrisie des philosophes n’invalide pas leurs idées – Rousseau reste un génie de la liberté, Sénèque un maître de la résilience –, mais elle nous invite à la modestie : juger les œuvres sans idolâtrer leurs auteurs, et se souvenir que la quête de vérité commence par l’honnêteté envers soi-même. Sans cela, la philosophie risque de n’être qu’un beau discours sur la vertu, prononcé depuis les coulisses du vice
Michel Onfray, dans ses conférences, émissions et écrits, défend souvent le stoïcisme comme une philosophie de la sincérité radicale et de l’authenticité existentielle, précisément parce qu’elle combat l’hypocrisie par la racine.

Le stoïcisme serait-il un antidote à l’hypocrisie ?

Pour les stoïciens, la vertu n’est pas un discours qu’on proclame, mais une pratique quotidienne.

La dichotomie du contrôle face à l’hypocrite

L’hypocrisie naît souvent de l’insécurité, de la peur du jugement ou du désir d’être accepté. Ce n’est pas une attaque personnelle contre nous, mais un symptôme des faiblesses de l’autre. Aussi, le stoïcisme commence par désamorcer la blessure en objectivant le comportement : l’hypocrite ne vous vise pas vraiment, il se protège lui-même. Cette compréhension rationnelle (logos) réduit la charge émotionnelle et empêche la spirale de colère ou de doute de soi.

 « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur ces choses. » La dichotomie du contrôle est centrale : les paroles et actes hypocrites des autres ne dépendent pas de nous ; seule votre réaction en dépend. Face à un sourire faux ou une trahison, choisissons de ne pas laisser cela perturber notre tranquillité (ataraxie). L’hypocrisie perd son pouvoir dès que nous refusons de lui accorder de l’importance émotionnelle. Appliqué à l’hypocrisie : ce ne sont pas les vices ou les faiblesses qui posent problème, mais le fait de les nier ou de les maquiller sous des apparences morales. Le stoïcien refuse le masque social. Il vit selon la raison et la nature, sans se soucier du regard d’autrui (le doxa, l’opinion publique), ce qui le protège du virtue signaling – cette hypocrisie moderne où l’on affiche des valeurs pour obtenir reconnaissance ou pouvoir.

L’hypocrisie fait partie de la condition humaine – elle est inévitable. Accepter cela n’est pas approuver, mais cesser de lutter contre ce qui est hors de votre contrôle. Marc Aurèle en disait: « Accepte les choses auxquelles le destin t’associe et aime les personnes avec lesquelles le destin t’unit. » → Cette acceptation stoïcienne libère une énergie folle : au lieu de ruminer « Comment osent-ils ? », nous passons à « C’est ainsi, maintenant que fais-je de bien ? ».
Sénèque, malgré ses contradictions personnelles (richesse, proximité avec Néron), théorise cela dans ses Lettres à Lucilius : le philosophe doit être un exemple vivant, pas un rhéteur. « Et loin qu’un éloge mesuré nous suffise, tous ceux qu’accumule la flatterie la plus impudente, nous les prenons comme chose due; qu’on nous proclame des modèles de bonté, de sagesse, nous en tombons d’accord, sachant pourtant que nous avons affaire à des menteurs de profession, et nous donnons si bien carrière à notre amour-propre, que nous voulons être loués précisément du contraire de ce que nous faisons. »

L'hypocrisie morale

Onfray souligne souvent que le vrai stoïcien ne prêche pas la vertu depuis un palais ; il l’incarne, même dans l’adversité. Marc Aurèle, empereur le plus puissant du monde, écrit ses Pensées pour soi-même comme un journal intime où il se corrige sans cesse : pas d’auto-justification, pas de complaisance. C’est l’antithèse de l’hypocrite qui rationalise ses failles
Onfray apprécie particulièrement cet aspect chez Épictète, l’esclave devenu philosophe : un homme sans pouvoir extérieur, sans apparat, qui pourtant enseigne la liberté intérieure. C’est l’opposé de l’hypocrite mondain (comme les sophistes que Platon dénonçait déjà, ou les moralistes contemporains qu’Onfray critique). Onfray n’idéalise pas le stoïcisme. Il reconnaît que même Sénèque a vécu dans le luxe et la compromission politique, ce qui pose la question : le stoïcisme théorique résiste-t-il toujours à la pratique ? Pour Onfray, le stoïcisme romain tardif (Sénèque, Marc Aurèle) glisse parfois vers un certain fatalisme ou une résignation qui peut frôler la passivité sociale, alors que l’épicurisme (qu’il défend plus volontiers) est plus hédoniste et joyeux.

L'hypocrisie morale

 Musonius Rufus insiste sur l’autoréflexion régulière pour rester fidèle à soi. L’authenticité stoïcienne est l’antithèse vivante de l’hypocrisie : en étant cohérent, vous devenez un contre-exemple silencieux et vous protégez votre intégrité. L’hypocrite ne peut plus vous atteindre car vous n’avez rien à cacher ni à feindre.

Les passions (colère, ressentiment face à la duplicité) sont des jugements erronés pourquoi cette hypocrisie nous touche-t-elle ? Qu’est-ce que cela dit de mes propres insécurités ? → Cette analyse rationnelle transforme la douleur en connaissance de soi. L’hypocrisie devient un miroir qui nous renvoie à notre propre travail intérieur.
Zénon écrivait :« La vie heureuse est celle qui est en accord avec sa propre nature. » Quand l’estime de soi ne dépend plus des autres, l’hypocrisie (même de proches) perd son levier : elle ne peut plus vous faire douter de notre valeur.

L'hypocrisie morale

La discipline est « le pont entre les objectifs et les accomplissements ». En pratiquant régulièrement la réflexion, la méditation stoïcienne, pour ne pas réagir impulsivement à la duplicité, la discipline nous permet de répondre avec calme et mesure – ou de ne rien répondre du tout à la colère qu’elle provoque.
Pour Dion Chrysostome, « l’hypocrisie devient une occasion de tester et de renforcer le caractère ».

« Ce qui se dresse en travers de la route devient la route. » Utilisez l’hypocrisie des autres comme carburant pour exceller, persévérer, apprendre. → C’est le renversement ultime : la duplicité, au lieu de vous détruire, vous rend plus fort, plus résilient, plus vertueux.

Oui, le stoïcisme est une réponse radicale à l’hypocrisie

Il ne supprime pas les hypocrites (impossible), mais il vous immunise contre eux. Il vous enlève le pouvoir de vous blesser profondément (dichotomie du contrôle). Il vous oblige à rester authentique et cohérent (ce que l’hypocrite ne peut pas supporter longtemps). Il transforme la douleur en matériau de croissance.

L’hypocrisie ne définit pas la valeur ; elle peut devenir un catalyseur pour affiner le caractère. C’est exactement ce que les stoïciens ont toujours enseigné : ne changez pas le monde extérieur (hypocrite par nature), changez votre façon de le recevoir. Et en le recevant avec sagesse, vous finissez par vivre une vie plus libre, plus sereine et – ironiquement – plus authentique que celle de tous les hypocrites qui vous entourent.

Le stoïcisme représente une réponse puissante et philosophiquement cohérente à l’hypocrisie morale, car il remplace la vertu performative par la vertu pratiquée, l’apparence par l’être, le jugement d’autrui par le jugement de soi. Comme le dirait Onfray dans l’esprit de ses leçons sur la philosophie antique : le stoïcien ne combat pas l’hypocrisie par des discours enflammés, mais par une vie alignée, sobre, lucide et sans mensonge à soi-même. C’est une ascèse qui, si elle est vraiment suivie, rend l’hypocrisie non seulement indéfendable, mais littéralement impossible.

L’hypocrisie morale chez les francs-maçons est-elle une duplicité particulière ?

Parmi les groupes souvent accusés d’hypocrisie morale, la Franc-maçonnerie occupe une place à part. Cette société initiatique, qui se présente comme un espace de réflexion philosophique, de tolérance et de fraternité universelle, est régulièrement pointée du doigt pour un écart entre ses idéaux proclamés et sa réalité interne ou son influence supposée.

Les francs-maçons affirment œuvrer pour l’amélioration morale de l’humanité, rejeter l’hypocrisie, cultiver la vérité et la loyauté. Leurs rituels insistent sur le polissage de la « pierre brute », sur la lutte contre les vices intérieurs comme l’orgueil, l’avarice ou la duplicité. Pourtant, des voix internes et externes dénoncent une hypocrisie structurelle. Certains obédiences ou loges tolèrent, voire favorisent, une fraternité sélective qui tourne au népotisme : entraide entre frères pour obtenir promotions, contrats publics ou protections judiciaires, au mépris de l’égalité républicaine prônée par ailleurs.

Secret, réseaux et soupçon d’hypocrisie maçonnique

Historiquement, la Franc-maçonnerie a joué un rôle dans la promotion de la laïcité et des Lumières, mais des critiques soulignent que cette laïcité « maçonnique » masque parfois une hostilité sélective envers certaines religions (notamment le catholicisme traditionnel) tout en s’accommodant d’autres influences. Des sites et forums maçonniques eux-mêmes reconnaissent que l’hypocrisie est présente : elle sert de « liant » à une fraternité et une tolérance parfois plus théoriques que réelles. Des anciens membres ou observateurs pointent des cas où des loges ferment les yeux sur des comportements contraires à leurs principes – corruption, arrivisme, ou même des affaires de mœurs – au nom de la discrétion et de la solidarité.

Cette hypocrisie supposée est amplifiée par le secret : le voile qui entoure les travaux maçonniques permet de proclamer des vertus universelles tout en protégeant des réseaux d’influence bien concrets. Les francs-maçons de haut rang, souvent issus des élites (politiques, judiciaires, économiques), incarnent parfois le paradoxe suprême : défendre l’égalité et la justice sociale en profitant d’un entre-soi puissant. Bien sûr, toutes les loges ne sont pas concernées, et beaucoup de maçons vivent sincèrement leurs engagements. Mais le soupçon persiste : une organisation qui se veut morale et critique de la société peut-elle échapper totalement à l’hypocrisie quand elle opère dans l’ombre ?

En définitive, l’hypocrisie morale n’épargne personne, pas même ceux qui se posent en gardiens de la vertu. La Franc-maçonnerie, comme d’autres cercles d’élite, en offre un exemple frappant : des idéaux élevés proclamés en loge, mais parfois contredits par des pratiques bien terrestres. Pour combattre ce mal, il faut d’abord le nommer sans complaisance, et exiger de tous – soi-même compris – une cohérence minimale entre paroles et actes.

Sans cette cohérence, la morale reste un beau discours, et la société un théâtre d’ombres où les hypocrites règnent en maîtres.

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Quand la République passe sous la Voûte étoilée

Avec Quatre paroles sous la Voûte étoilée, Yonnel Ghernaouti propose bien davantage qu’une lecture maçonnique de discours présidentiels. De Jacques Chirac à François Hollande, d’Emmanuel Macron au Grand Orient de France puis au Temple Pierre Brossolette de la Grande Loge de France, il fait entendre la République comme une parole à éprouver, à mesurer, à transmettre. Un livre où la devise nationale cesse d’être formule pour redevenir œuvre intérieure, chantier civique et lumière partagée.

Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la GLDF

La préface de Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la Grande Loge de France, donne d’emblée à l’ouvrage sa tonalité la plus juste

Elle n’ouvre pas seulement le livre, elle en règle la respiration. Passé Grand Maître de la Grande Loge de France, témoin du 5 mai 2025 au Temple Pierre Brossolette, Thierry Zaveroni inscrit l’ouvrage dans une scène rare, celle d’une rencontre entre la République et l’initiation, entre la parole présidentielle et la patience symbolique de l’Atelier. Son regard évite toute confusion des ordres. Il ne s’agit ni de sacraliser le politique, ni de réduire la franc-maçonnerie à une chambre d’écho institutionnelle. Il s’agit de reconnaître, dans un même instant, que la loi protège, que la conscience respire et que la parole ne vaut que lorsqu’elle accepte d’être travaillée avant d’être prononcée. Cette préface agit ainsi comme un seuil discret. Elle place le lecteur sous le signe d’une méthode, celle de l’écoute, de la mesure et de la fidélité aux outils.

Quatre paroles sous la Voûte étoilée appartient à ces ouvrages où la parole politique n’est jamais abandonnée à la seule circonstance, ni réduite à l’écume des commémorations

Yonnel Ghernaouti y recueille quatre discours présidentiels comme nous recueillerions quatre pierres venues de carrières différentes, avec leur grain propre, leur densité, leur résistance, puis il les soumet à l’épreuve du maillet, de la règle, du compas et de la lumière. Le résultat n’est ni une compilation, ni une célébration convenue du lien entre la République et la franc-maçonnerie. Il s’agit d’une méditation exigeante sur ce que parler veut dire lorsque la parole engage la Cité, traverse la mémoire, appelle la conscience et réclame une mise en œuvre.

La force du livre tient d’abord à son déplacement du regard

Les discours de Jacques Chirac, François Hollande et Emmanuel Macron ne sont pas abordés comme des textes clos, mais comme des actes de construction. Chacun devient une station d’un itinéraire républicain, une manière de reprendre la devise Liberté, Égalité, Fraternité pour l’arracher à l’habitude, lui rendre son poids, son souffle et sa charge opérative.

Chez Jacques Chirac, la dignité humaine apparaît comme pierre d’angle, non comme abstraction morale, mais comme exigence politique, sociale et spirituelle.

Chez François Hollande, la mémoire maçonnique devient chambre d’écho de la République blessée, un lieu où la laïcité retrouve sa vocation profonde d’hospitalité des consciences.

Chez Emmanuel Macron au Grand Orient de France, la parole est interrogée comme méthode, comme lenteur nécessaire dans une époque de vitesse nerveuse et de bruit numérique. Au Temple Pierre Brossolette de la Grande Loge de France, elle prend une dimension plus grave encore, car les noms, les figures et les combats y deviennent autant de présences appelant les vivants à veiller.

Yonnel Ghernaouti connaît intimement cette matière

Chroniqueur littéraire, médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, ancien responsable de la rédaction de 450.fm, il a construit depuis plusieurs années une œuvre où l’initiation dialogue avec l’histoire, la littérature, la laïcité, l’intelligence artificielle et la transmission symbolique.

Pourquoi les francs-maçons veulent-ils reconstruire le Temple ?, Les grands mystères de la Franc-maçonnerie – coécrit avec l’historien de l’art spécialiste du Moyen Âge Jean-François Blondel –, Les Lumières maçonniques, une quête universelle, La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle ou encore, en février dernier, Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre témoignent déjà de cette volonté de penser l’Ordre non comme refuge du passé, mais comme laboratoire de vigilance.

Dans son dernier opus, cette exigence trouve une forme particulièrement juste, car l’auteur ne cherche pas à faire parler les discours contre eux-mêmes. Il les écoute, les éprouve, les met en regard de la tradition initiatique sans jamais confondre le Temple et l’État, l’Atelier et le pouvoir, la lumière intérieure et l’autorité publique.

C’est là que le livre devient profondément maçonnique.

Il ne plaque pas des symboles sur la République

Il montre comment certaines paroles publiques peuvent être relues comme des architectures. La dignité, la laïcité, la mémoire, l’universel, la fraternité, la justice et le service y deviennent des forces de construction. Chaque mot demande alors son équerrage. Chaque promesse appelle sa vérification. Chaque principe doit descendre du fronton vers la main, de la main vers l’acte, de l’acte vers le lien humain. Cette approche donne au livre une dimension presque hermétique, au sens noble du terme, car elle cherche sous la surface du discours la circulation des correspondances. La Loi et l’Esprit, la verticale et l’horizontale, le Temple et la Cité, le silence et la parole, la mémoire et l’avenir y composent une alchimie civique où la République devient matière à transmutation.

La beauté de cette lecture tient aussi à sa gravité

L’auteur ne cède pas à la tentation d’une République enchantée. Il sait les blessures, les ambiguïtés, les angles morts, les risques de récupération, les crispations de la laïcité quand elle se durcit, les fragilités d’une parole publique menacée par l’émotion immédiate, la polémique, la fragmentation numérique et l’épuisement du débat. Mais il refuse également le cynisme. Il croit encore que la parole peut instruire, relier, réparer. Il croit que la fraternité n’est pas une chaleur vague, mais une discipline. Il croit que la laïcité n’est pas seulement protection juridique, mais respiration spirituelle de l’espace commun. Il croit que la mémoire ne doit pas être brandie comme une arme, mais travaillée comme une lampe.

Nous retrouvons ici une intuition essentielle de la franc-maçonnerie spéculative

Le monde ne se répare pas par proclamation. Il se répare par méthode, par écoute, par lenteur, par ajustement, par fidélité aux outils. L’auteur ramène ainsi la République à un vocabulaire du chantier. Non pour l’enfermer dans une imagerie maçonnique, mais pour rappeler que toute cité digne de ce nom suppose des ouvriers. Le citoyen n’est pas seulement celui qui vote, conteste ou approuve. Il est celui qui taille sa pierre, surveille sa parole, mesure son jugement, refuse le mépris, consent à la durée. Dans cette perspective, la Voûte étoilée n’est pas l’échappée vers un ailleurs désincarné. Elle est l’appel à mieux habiter le monde.

Le livre possède enfin une réelle puissance intérieure

Derrière l’analyse des quatre discours, nous sentons se dessiner une éthique de la parole. Parler juste, c’est ne pas confondre la force avec le droit, la conviction avec la certitude, la mémoire avec la plainte, la laïcité avec la défiance, la fraternité avec l’affect. Parler juste, c’est accepter que la vérité ait besoin d’un cadre, que l’universel se prouve dans le respect du particulier, que la République ne tienne pas seulement par ses institutions mais par la qualité morale de celles et ceux qui la servent.

Cette leçon, profondément initiatique, donne à l’ouvrage sa portée la plus actuelle.

À l’heure où la démocratie semble parfois perdre la maîtrise de sa propre langue, Yonnel Ghernaouti rappelle que la parole peut encore devenir outil, règle, truelle, lampe et passage.

Quatre paroles sous la Voûte étoilée nous invite à réapprendre la lenteur des bâtisseurs. Entre le Temple et la Cité, entre la devise gravée et la fraternité vécue, Yonnel Ghernaouti trace une voie de vigilance où la République ne se contente plus d’être proclamée, mais demande à être servie. Et c’est peut-être là, dans cette exigence calme, que la parole retrouve enfin sa lumière.

Quatre paroles sous la Voûte étoilée – Lectures maçonniques des discours présidentiels (2001-2025)

Yonnel Ghernaouti – Thierry Zaveroni (préf.) – Le compas dans l’œil, coll. La parole circule, 2026, 120 pages, 16 €

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À propos de l’initiation

Le mot Initiation apparaît pour une première fois dans notre langue au XVe siècle dans le sens précis d’admission à la connaissance des mystères de l’Antiquité et à leur participation. Selon la plupart des dictionnaires, le mot est emprunté au latin initiatio (participation à des rites secrets), formé à partir du verbe initiare (commencer) à travers sa forme nominale initium (origine, commencement, début, fondement). 

Après trois siècles durant lesquels on ne le rencontre plus, le mot reparaît dans la première moitié du XVIIIe siècle, c’est-à-dire à l’époque de la naissance de la Franc-maçonnerie structurée et avec un sens déjà plus large. En 1731 chez Terrasson (Sethos) dans son sens antique, puis en 1755 chez Mirabeau.

À propos de l’initiation

Victor Riqueti, marquis de Mirabeau définit l’initiation comme « action de donner ou de recevoir les premiers éléments d’une science, d’un art, d’un mode de vie, d’une pratique, etc. »  (L’Ami des hommes ou Traité de la population, tome 2)
Ce sens perdure encore actuellement, mais on peut parler d’initiation à la cuisine chinoise, au ski ou à un métier, à la Franc-maçonnerie ou aux jeux informatiques, il faut savoir que la Franc-maçonnerie continue de l’utiliser dans son sens latin ancien.

S’agissant de l’admission au sein d’un groupe humain, ce groupe ne peut être que fermé, et pour être admis il faut subir avec succès les épreuves, se montrer apte, recueillir l’assentiment de ceux qui s’y trouvent déjà. 

Initier signifierait donc accepter un individu dans un groupe, d’abord par une sélection comportant des épreuves, ensuite par le franchissement d’un seuil symbolique, enfin en instruisant pour la première fois le candidat, toujours de façon symbolique, à des mystères ne pouvant être communiqués d’aucune autre manière, tout ceci selon un rituel précis et considéré immuable.

Le voyage initiatique est un voyage réel au cours duquel une personne rencontre des situations et des épreuves physiques ou morales qui participent à une maturation rapide, intellectuelle autant que morale.

Initiation et Tradition

L’initiation est inséparable de la notion de Tradition qui lui est intimement apparentée.
Tradition, vieux mot français datant de la fin du XIIIe siècle, vient du latin tradere, livrer, transmettre mais aussi trahir. 

D’abord terme juridique, puis religieux, il ne prit son sens actuel qu’à la fin du XVIe siècle.  La tradition maçonnique comprend essentiellement la transmission par la voie initiatique des moyens de la Connaissance.  Tout cela prend du temps et notamment celui de la recherche de chacun sur soi-même. Tout se passe comme si la Tradition choisissait et acceptait ce qui est bon en même temps qu’elle écarte inexorablement le faux, le prétentieux, le creux, le temporel et le temporaire.

Ainsi, comme le disait le T∴R∴F∴ Michaël Segall : « le  message est une tradition, en fait il est la Tradition ».

Le voyage initiatique, une quête de la Connaissance

On connait divers exemples de voyages initiatiques. Le but d’un voyage initiatique peut être l’acquisition de la Connaissance, avec un « C » majuscule. Cette notion est très utilisée dans tous les cercles ésotériques où l’on se dit à sa recherche, même si  la plupart des gens qui en parlent sont incapables de la défini. La Franc-maçonnerie a toujours fait une distinction appuyée entre Savoir et Connaissance.

Savoir n’est pas Connaissance…

Le Savoir peut être défini comme la totalité de l’information que chaque personne accumule au cours de son existence, ses études, ses lectures, son expérience de la vie et son expérience professionnelle. La quantité de données accumulées est variable et dépend de l’intelligence, la curiosité, la volonté, la capacité de concentration, la mémoire de chacun. 

 Le mot Connaissance vient du latin cognoscere, connaître.  Il apparaît en français vers 1080, dans la Chanson de Roland (plutôt sous sa forme ancienne « conoissance »), lors de la conversion de Bramimonde (la reine sarrasine, épouse de Marsile) à la fin du poème : ruvée li unt le num de Juliane. Chrestiene est par veire conoisance. (« ils lui ont trouvé pour nom Julienne. Elle s’est faite chrétienne par vraie connaissance de la sainte loi… », CCXC). Le mot évoque ici la vraie foi ou la connaissance authentique de la loi chrétienne.
La Connaissance, dans son acception maçonnique, est le développement de la capacité de percevoir le Cosmos dans ses deux composantes, le monde spirituel et le monde matériel, d’une manière nouvelle et différente, dans la complexité de ses structures et de ses interrelations autant que dans son essentielle unité.

C’est aussi la capacité de percevoir la différence entre Savoir et Connaître, que l’on peut apprécier en examinant la différence entre entendre et comprendre, ou entre voir et regarder. L’expression bien connue des Maîtres, « l’acacia m’est connu » nous permet de cerner la compréhension de ces nuances. Connaître l’acacia est un savoir, une somme d’informations accumulées par l’étude puisée au capital des forces de la pensée humaine ; il peut être commun et partagé.  Il est de l’ordre de l’avoir.

Mais, connaître l’acacia, c’est aussi l’expérience intime et personnelle de ce savoir qui apporte des clartés incommunicables par l’interrogation sur nos propres signifiants de ces ressources. Alors, dans ces méditations germinantes, la connaissance s’inscrira dans l’être par un alignement intérieur entre le savoir et le ressenti. La véritable connaissance ne consiste pas seulement à apprendre. Elle consiste à devenir.

Mort symbolique, symbole et rituel

La mise en scène du drame de la cérémonie de réception d’un maître lui permettra l’expérience symbolique de la mort mythique des grandes traditions de l’humanité, semblable à celle des mythes où un héros va mourir de mort violente et transcender sa condition humaine. Nous pouvons citer pêle-mêle les mythes d’Osiris, de Jésus, de Gilgamesh, de Mithra, de Dionysos, et de bien d’autres qui viennent renforcer celui d’Hiram.

La puissance du symbole s’éveillera dans l’expérience individuelle du franc-maçon, fondée sur sa culture, sa phénoménalité et la transmutera en saisie métaphysique, du moins ontologique, du monde. C’est grâce au symbole que l’être sort de sa situation et s’ouvre sur l’universel ; dans les différences, il y a le semblable.

Il existe enfin un autre élément indispensable, un rituel.
Nulle initiation ne peut se faire autrement que dans une forme précise, généralement ancienne, en tout cas acceptée et considérée comme immuable, même si elle évolue lentement avec le temps. Elle doit donc respecter un rituel. Elle doit aussi transmettre un message d’ordre spirituel.  Ce message ou cet enseignement doit être un mystère; il ne doit donc pas être transmissible d’aucune autre manière que par une initiation, car il est la seule preuve que celui qui le connaît a effectivement subi cette initiation.

Épreuves et franchissement d’un seuil symbolique

S’il est vrai qu’initiation veut toujours dire franchissement d’un seuil entre ce que l’on était avant et ce que l’on veut devenir, un nouveau commencement, cette définition ne se suffit pas à elle seule. Le seuil dont nous parlons n’est pas physique mais symbolique. Ici, le seul type de franchissement qui puisse nous intéresser est également symbolique il représente un élément essentiel, mais un seul élément à l’intérieur de tout un mécanisme de cooptation dans un groupe humain défini.

Le seul franchissement d’un seuil symbolique ne suffit toujours pas. Il est essentiel aussi que le franchissement du seuil soit précédé d’épreuves, plus ou moins identifiables comme telles. Ces épreuves démontrent tant à l’initié qu’à ceux qui sont en train de les lui faire subir, qu’il possède effectivement les qualités requises pour le passage.

Les Francs-maçons se veulent des initiés, armés par la Tradition et le Savoir pour la poursuite de la Connaissance, dotés de plus de droits que de devoirs . Parmi ceux-ci, celui d’être présent et actif; celui de ne jamais cesser de chercher, de se comprendre et de se connaître soi-même et d’aimer les autres comme soi-même.

L’initiation ne devrait être proposée qu’à ceux qui savent ce qu’ils cherchent et sont prêts à faire les efforts nécessaires, à surmonter avec courage certains échecs et certaines désillusions et continuer d’avancer dans une recherche dont ils savent parfaitement que les limites sont inatteignables par définition.

Désillusions et labyrinthe de l’initiation maçonnique

Il y a en Franc-maçonnerie des désillusions comme des échecs. Les désillusions qui interviennent dans la première et la seconde année c’est-à-dire le spleen de l’apprenti ou du compagnon, qui est lié à  la désillusion de trouver quelque chose de différent de ce que l’on croyait, tant il est vrai que  l’on ne peut connaître la Franc-maçonnerie que de l’intérieur, et  non seulement par les livres et par des conférences.

Chacun de nous a connu des échecs et en tous des surprises.  L’initiation est perçue le plus souvent parmi les Maçonnes et les Maçons comme un premier pas sur une voie définie et bien balisée qui, à travers l’apprentissage, le compagnonnage et la maîtrise mène loin, même si l’on n’en atteint jamais les ultimes limites. 

La voie de l’initiation maçonnique peut être considérée comme semblable à un labyrinthe, que en quoi elle se distingue de toutes les autres initiations, car ces dernières suivent toutes un trajet passablement prédéterminé et linéaire, allant d’un point déterminé à un but déterminé. 

Ce n’est pas le cas de la voie maçonnique, dont l’initiation est le premier pas ainsi que le dernier dans le monde extérieur. Les pas suivants sont définis par le trajet, qui est défini en partie par nous-mêmes, en partie par ceux qui voudraient, à tort ou a raison, être nos guides, en partie par la coutume et la tradition et en partie par la destinée.

Il est à la vérité ardu et improbable d’atteindre l’ultime Connaissance, la Perfection, ou la Vérité.  Alors pourquoi entreprendre une telle randonnée si elle n’a pas de but?  Bien sûr parce que, comme tout le monde le sait et le répète, en Franc-maçonnerie le but est dans la randonnée elle-même, et non dans l’atteinte d’une destination ultime.

Être initié se distingue de l’initié à quelque chose en ne confondant pas l’initiation, c’est-à-dire la technique, avec le résultat ou le vécu de celle-ci.

Le but de la démarche maçonnique est de sélectionner, par des procédés qui lui sont particuliers et qui n’existent pas dans d’autres systèmes ésotériques et spirituels, des personnes que leur esprit rend capables de s’améliorer.  Le but  est par conséquence de les rendre meilleurs dans leur compréhension du monde et des gens qui les entourent, dans leur comportement, dans leurs actions, afin qu’ils puissent être plus utiles à eux-mêmes, à leurs proches et à la société, tout en restant conscients de leur propre et pratiquement incurable imperfection. 

Nos Frères ou Sœurs peuvent parfois nous aider et nous conseiller. La Franc-maçonnerie peut nous donner les outils nécessaires et nous enseigner les rudiments de leur utilisation, mais jamais elle ne peut ni ne doit nous prendre par la main et nous mener au but. Elle est un chemin qui apparaît en le faisant.

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« Le livre, un trésor d’humanités » : quand la page devient Temple de mémoire

Dans cette belle séquence de Le Monde Histoire & Civilisations, l’article « Le livre, un trésor d’humanités » déploie une véritable généalogie de la transmission, depuis les tablettes mésopotamiennes, les rouleaux de papyrus, les ostraca grecs et les codex chrétiens, jusqu’à l’imprimerie, aux bibliothèques publiques, au classement de Melvil Dewey et à notre nouvel âge des écrans.

Le propos n’est pas seulement historique

Il montre que le livre fut, pendant près de deux millénaires, le principal vaisseau de la connaissance, le coffre fragile et magnifique où les civilisations déposèrent ce qu’elles voulaient sauver de l’oubli.

Tout commence par une évidence que nous avons peut-être oubliée

Écrire, ce n’est pas seulement noter. C’est arracher quelque chose au temps. Le papyrus, fragile, roulé, difficile à conserver, portait déjà cette ambition de survivance. Le Livre des morts confié aux défunts égyptiens rappelait que l’écrit ne relevait pas seulement de l’administration ou de la mémoire collective, mais aussi du passage, de l’au-delà, de la parole sacrée. Puis vient le codex, révolution silencieuse. Avec ses pages pliées, cousues, reliées, il rend possible une autre relation au savoir. Nous ne déroulons plus seulement une parole continue, nous pouvons revenir en arrière, comparer, annoter, classer, hiérarchiser. La pensée elle-même change de demeure.

Pour le franc-maçon initié, cette mutation est capitale.

Le livre n’est pas ici un simple objet culturel

Il est une architecture. Comme le Temple, il possède ses colonnes, ses seuils, ses marges, ses chambres intérieures. Comme la Loge, il ordonne un espace où la parole devient mémoire, où la mémoire devient méthode, où la méthode devient transmission. Le passage du rouleau au codex ressemble à une initiation de l’intelligence. L’homme ne reçoit plus seulement un flux. Il apprend à circuler, à revenir, à méditer, à inscrire sa propre trace dans la marge.

L’article rappelle aussi le rôle décisif des monastères, des scriptoria, des bibliothèques médiévales, des livres enchaînés et des manuscrits précieux.

Le livre fut longtemps rare, presque sacré, gardé comme un trésor

Cette rareté n’est pas seulement matérielle. Elle dit la valeur d’une connaissance qui se mérite, se protège et se transmet. Le franc-maçon ne peut qu’y reconnaître une loi initiatique ancienne. Tout savoir véritable demande un lieu, un silence, une discipline, une chaîne de transmission. Le livre enchaîné des bibliothèques médiévales nous parle symboliquement de cette tension entre conservation et liberté. Il faut préserver le livre, mais il faut aussi libérer la lecture. Il faut garder le dépôt, mais il faut ouvrir le chemin.

L’imprimerie vient alors bouleverser l’ordre ancien

Avec Gutenberg, le livre cesse d’être privilège de cloître, de prince ou de prélat. Il devient puissance de diffusion, instrument d’émancipation, ferment d’humanisme. Là encore, le regard maçonnique trouve matière à méditer. La lumière ne vaut que si elle circule. Un savoir enfermé devient pouvoir. Un savoir transmis devient fraternité. L’histoire du livre est donc aussi l’histoire d’un combat pour l’accès, pour l’instruction, pour la dignité de l’esprit humain. Lorsque les bibliothèques publiques se développent, lorsque l’école rend la lecture plus commune, c’est une forme profane de chantier initiatique qui s’ouvre. La société apprend à lire comme l’apprenti apprend à voir.

Mais la fin de l’article ouvre une inquiétude très contemporaine

L’écran, le téléphone, la tablette nous ramènent paradoxalement à la logique du rouleau. Nous faisons défiler l’information, nous avançons sans toujours revenir, nous cherchons par moteur plus que par table des matières, nous consommons plus que nous ne méditons. L’article suggère ainsi que notre cerveau, habitué pendant près de deux millénaires au codex, traverse aujourd’hui une révolution profonde de la mémoire. Pour l’initié, cette remarque est essentielle. La question n’est pas de condamner le numérique, mais de ne pas perdre l’art de lire en profondeur.

Ce que doit retenir le franc-maçon initié par excellence tient en une exigence simple et haute Le livre n’est pas seulement un support. Il est une école du temps long. Il apprend la patience contre la dispersion, la construction contre le flux, la mémoire contre l’immédiateté, l’intériorisation contre l’accumulation. Lire vraiment, c’est tailler sa pierre intérieure. C’est accepter qu’une page nous résiste, qu’une phrase nous attende, qu’un symbole ne livre pas son sens au premier regard. En cela, le livre demeure l’un des plus beaux outils de l’initiation. Non parce qu’il donnerait la vérité toute faite, mais parce qu’il apprend à la chercher.

Cette partie du magazine nous rappelle donc que l’humanité s’est construite en confiant à des supports fragiles ses plus hautes espérances.

Papyrus, parchemin, codex, incunable, bibliothèque, écran, chacun porte une part du destin humain

Mais le franc-maçon sait que le support ne suffit jamais. Il faut encore un lecteur éveillé, une conscience disponible, une main capable d’ouvrir le volume comme nous ouvrons symboliquement une porte. Le livre est un trésor d’humanités parce qu’il conserve moins des informations que des présences. Il garde la voix des morts, le rêve des bâtisseurs, la patience des copistes, l’audace des imprimeurs, la soif des lecteurs. Il est, au fond, une chaîne d’union de papier, d’encre et de silence.

Le Monde Histoire & Civilisations, le SITE N°128-Juin 2026, lire des extraits