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Élitisme maçonnique : sortir du procès, retrouver la nuance… Quand l’élite n’est pas le privilège

Sources – Élitisme et fait maçonnique se présente comme une chambre d’écho où une accusation devenue réflexe se voit rendue à sa complexité. L’époque, prompte à dégainer le mot élite comme un reproche, oublie souvent que la langue, elle aussi, a ses glissements et ses impostures.

C’est précisément ce déplacement que ce volume travaille, avec une exigence qui tient autant de l’enquête que de l’ascèse, comme si l’écriture elle-même devait refuser la facilité, vérifier chaque terme, et se méfier des évidences qui font du bruit.

Nous croyons parler d’élites, nous visons parfois des privilégiés

Sources N°16 – 2025

Nous prétendons dénoncer une domination, nous confondons la valeur avec le pouvoir. Nous accusons un principe, nous frappons une caricature. Tout le livre, dans son tissage polyphonique, interroge cette zone grise où le jugement moral se mêle au ressentiment social, où la critique politique se transforme trop vite en mécanique d’accusation, où l’antimaçonnisme trouve son carburant dans la paresse des distinctions, et où le mot élitisme finit par dire autre chose que ce qu’il prétend viser.

L’intérêt de ce numéro tient aussi à une méthode qui revient, de texte en texte, comme une respiration commune

Avant chaque contribution, le lecteur trouve un résumé en français, des mots clés, puis un abstract et des keywords en anglais, comme si la revue rappelait que la rigueur s’exerce d’abord dans la manière de dire ce que nous faisons, et dans l’effort de rendre la pensée transmissible. Nous notons aussi qu’une bibliographie accompagne, de façon générale, chaque article, non pour faire étalage, mais pour ouvrir des pistes, prolonger la recherche, déplacer le regard. Le volume ajoute enfin quelques illustrations en noir et blanc, sobres et parlantes, qui ponctuent la réflexion sans l’alourdir.

Dans le remarquable travail de Jean-Luc Le Bras, intitulé « Existe-t-il des loges d’élite ? », cette présence visuelle n’est pas un décor, elle devient presque un instrument de discernement, un rappel que les imaginaires, les signes, les traces et les archives comptent autant que les thèses, et que la question de la loge d’élite ne se tranche pas à coups d’impressions mais se pèse à coups de preuves, de contextes, de nuances.

Sceau-Grand-Collège-des-Rites

Ce que ce livre affronte, au fond, c’est une équivoque moderne

Dans le discours politique et médiatique, l’élite est devenue suspecte par principe, comme si la verticalité ne pouvait plus renvoyer qu’à l’abus, comme si l’excellence ne pouvait plus se dire qu’en se justifiant, comme si l’idée même de formation intérieure devait être ridiculisée ou rabattue sur des mécanismes de cooptation sociale. La franc-maçonnerie, souvent regardée de l’extérieur comme un monde fermé, se retrouve prise dans ce procès d’intention. Le livre ne choisit pas la posture défensive, il choisit l’examen. Il ne nie pas les risques de dérive, il ne sacralise pas non plus une innocence institutionnelle. Il préfère la question juste, celle qui oblige à séparer l’élite du privilège, l’élévation de la domination, la sélection de l’élection intérieure, l’émulation de la caste.

À cet endroit, nous comprenons que le thème de ce seizième ouvrage n’est pas un simple dossier de société

Il touche à un nœud initiatique. Car la franc-maçonnerie, et singulièrement le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) lorsqu’il déploie sa progression, propose une pédagogie de la transformation. Or toute transformation suppose un écart, un travail, une discipline, une durée. Dans une culture qui confond vite égalité et uniformité, cette durée devient suspecte. Dans une société qui sacralise l’immédiat, la lenteur devient un reproche. Et pourtant, l’idée même de progression initiatique implique une différence qui n’est pas hiérarchie sociale, mais hiérarchie de conscience, différence non pour régner, mais pour servir, différence non pour s’exempter, mais pour répondre. Nous retrouvons là une vieille intuition de la tradition. L’équerre n’est pas un insigne de supériorité, elle est une contrainte consentie. Le compas n’est pas un privilège, il est une limite librement acceptée. L’élitaire, au sens noble, est ce qui oblige davantage, ce qui expose davantage, ce qui interdit la facilité.

Sceau-du-Grand-Consistoire-des-Rites-en-France-(vers-1820)

Ce volume, en multipliant les angles, montre aussi combien l’accusation d’élitisme peut se retourner en arme de simplification

Lorsque tout devient relatif, plus rien ne vaut rien, et l’on glisse vers une forme de nihilisme civique où la force finit par se légitimer elle-même, parce que plus rien ne tient debout au tribunal du vrai. Nous reconnaissons dans ce mouvement une scène contemporaine bien connue. La parole qui relativise tout dissout l’idée même de justice. La suspicion qui vise l’exigence anéantit l’idée même de valeur. La dénonciation qui refuse toute verticalité ouvre la voie à des verticalités brutales, politiques, religieuses, économiques. Le livre rappelle, sans tonner ni moraliser, que l’abaissement des élites en privilégiés, puis le rejet global des élites, peut se payer cher. Quand le mot élite devient injure, la place se libère pour des anti-élites qui ne sont pas le peuple, mais des entrepreneurs de colère, des marchands de simplisme, des spécialistes de l’affect.

C’est ici que la dimension maçonnique du volume devient féconde, parce qu’elle refuse de rester à la surface des mots

Bijou des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33e et dernier degré du Grand Collège des Rites écossais du Grand Orient de France

Rodolphe Dautriche rappelle que la notion d’élitisme semble, au premier regard, difficilement conciliable avec le projet humaniste, et pourtant l’étude des réalités historiques et de la double nature, politique et initiatique, du fait maçonnique oblige à reconnaître le rôle structurant de ce concept dans la construction des identités maçonniques. La question devient alors moins de savoir si l’étiquette colle, que de comprendre ce qu’elle fabrique, ce qu’elle éclaire, ce qu’elle déforme aussi, et jusqu’où elle peut conduire, avec ses apports, ses limites, ses risques, ses perspectives.

Dans une autre veine, Jean-Louis Bischoff-Campana, lorsqu’il interroge le néolibéralisme, l’idée d’élite et les valeurs maçonniques à partir des écrits de Walter Lippmann, déplace encore le centre de gravité. Il ne s’agit plus seulement de l’élite dans l’imaginaire social, mais de l’élite dans le langage politique contemporain, et de ce que deviennent nos valeurs lorsqu’elles sont aspirées par des logiques de marché, de compétition généralisée, de verticalité sans transcendance. Nous sentons alors combien la notion d’élite peut se tordre, se durcir, s’appauvrir, et comment la franc-maçonnerie, si elle ne veille pas, risque de laisser les mots de la République et les mots de l’initiation se faire coloniser par des catégories qui les contredisent.

Cette vigilance trouve une intensité particulière dans le texte où Jean-Louis Bischoff-Campana met en évidence la dimension élitaire de l’initiation maçonnique, en distinguant l’émotion de l’émotionalisme. L’émotion, comprise comme survenue, rupture et transformation dans la durée, devient condition de possibilité de l’initiation, tandis que l’émotionalisme n’est qu’un plaisir sans lendemain, une esthétisation du frisson. Ce déplacement est décisif. Nous comprenons que l’élite initiatique n’est pas un groupe qui se protège, mais une capacité qui se construit, et surtout une responsabilité qui se réveille, à l’égard de soi-même, des autres, du monde. L’élitaire, ici, ne renvoie pas à un mépris, il renvoie à une exigence, et à ce point de vérité intérieure où l’homme cesse de vouloir paraître pour accepter de devenir.

À cette interrogation sur l’émotion répond, comme un contrepoint contemporain, le travail de Frank Jamet et Fabrice Gutnik, qui met en regard le rituel, la notion de nudge et la dimension élitaire. Le rapprochement peut surprendre, et c’est précisément son intérêt, parce qu’il oblige à penser ce que le rituel fait aux comportements, non comme une manipulation, mais comme une pédagogie de l’attention, une architecture de gestes et de symboles qui oriente l’être vers davantage de présence, et qui fait de l’élite un effet de transformation plutôt qu’un droit d’entrée.

Le livre approfondit encore cette tension entre élite, histoire et structures sociales

André Markiewicz, en abordant les élites polonaises et la franc-maçonnerie sur une longue période, rappelle que le fait maçonnique ne peut pas être lu hors des contextes nationaux, des fractures politiques, des recompositions culturelles, et que l’élite n’est jamais une abstraction pure, mais une figure prise dans des événements, des réseaux, des ruptures, des fidélités. Là encore, la question n’est pas de blanchir ni de condamner, mais de comprendre la complexité des relations entre sociabilité, transmission, pouvoir et espérance.

Grand-Collège-des-Rites-Écossais capture d’écran

Enfin, le volume ose un déplacement vers les grades et les rituels où la notion d’élite se dit explicitement ou se laisse deviner

Michel Balmont, en travaillant Schibolet, explore la manière dont une notion de distinction peut s’inscrire dans des formes rituelles, et comment cette distinction peut être pensée comme épreuve de reconnaissance plutôt que comme verrou social. Michèle Selles Lefranc, en interrogeant l’élitisme et l’élitaire à l’épreuve des grades d’Élus, ajoute une dimension très fine. Elle montre, par la seule logique du thème, combien la notion d’élection peut basculer, selon que nous la comprenons comme privilège ou comme exigence, comme rang ou comme charge, comme autorisation ou comme obligation. Nous percevons alors que l’élite, dans ces espaces, se mesure à la droiture, à la rectitude, au refus de l’usurpation intérieure, et non à une supériorité proclamée.

Le livre prend aussi le risque d’énoncer ce que beaucoup évitent de dire clairement, à savoir que l’antimaçonnisme contemporain se nourrit de la confusion

Lorsque l’élite est soupçonnée par principe, la figure du complot trouve un terrain idéal. La théorie du complot remplace l’analyse. Le soupçon remplace la preuve. La rumeur remplace la méthode. Et la franc-maçonnerie devient une cible commode, parce qu’elle offre, au regard profane, un mélange facile de secret, de symboles, de hiérarchie rituelle, de réseaux supposés. Nous sentons aussi, en arrière-plan, comment certaines matrices de la haine ont croisé l’antisémitisme, et comment la dénonciation des élites peut se muer en machine à désigner des ennemis. Ici encore, la question de l’élite devient un révélateur. Quand nous refusons de distinguer, nous laissons le champ libre à la violence des amalgames.

Dans ce paysage, la contribution de Michel Barat, intitulée Élite républicaine et franc-maçonnerie, possède un éclat particulier

Non pas un éclat de rhétorique, mais une manière d’ordonner les confusions, de les nommer, puis de les défaire patiemment. Michel Barat propose une idée simple et difficile, l’homme d’élite n’est pas un privilégié. La phrase paraît presque naïve, et c’est précisément sa force, parce qu’elle nous contraint à examiner ce que nous appelons élite, et ce que nous appelons privilège. Michel Barat montre comment une lecture trop rapide pourrait croire déceler une contradiction entre la vocation humaniste de la franc-maçonnerie, qui affirme l’égalité en droit, et la progression en degrés. Or la progression initiatique n’est pas la fabrication d’une caste. Elle est l’apprentissage d’une responsabilité. Le point est décisif, parce qu’il déplace la question de l’extérieur vers la finalité. À quoi sert une progression si elle ne sert qu’à distinguer, à séparer, à installer des supériorités sociales. À quoi sert une progression si elle oblige à répondre davantage, à se surveiller davantage, à préférer l’universel au particulier.

Michel Barat

Michel Barat s’appuie sur une intuition philosophique et politique. L’idéal républicain n’est pas une hostilité à l’élite, il est une hostilité au privilège. La République n’a pas besoin d’un monde aplani où toute excellence serait suspecte. Elle a besoin d’élites qui ne trahissent pas leur vocation. Nous entendons ici un écho direct à Julien Benda, mais aussi à une tradition plus ancienne. Michel Barat convoque Platon et le paradoxe de l’élite philosophique, celle qui pourrait devenir tyrannique si elle se prend pour légitime par nature, si elle se mue en pouvoir sans contrôle, si elle s’installe dans une fonction comme dans une propriété. La référence à Denys de Syracuse et à la Lettre VII – œuvre littéraire en grec ancien, datée environ du milieu du IVᵉ siècle av. J.-C – rappelle que la philosophie, lorsqu’elle se compromet avec la force, risque de perdre son âme. L’élite républicaine n’est donc pas une élite qui règne. Elle est une élite qui garde, qui protège, qui sert, et qui demeure à distance d’elle-même, parce qu’elle sait que l’ego, dès qu’il s’adosse à une fonction, cherche spontanément à se sacraliser.

Début-de-la-lettre-VII-dans-le-manuscrit-médiéval-le-plus-ancien-conservé,-BnF – Gr.-1807-(IXe-siècle)

Ce texte de Michel Barat a aussi une portée maçonnique très concrète, notamment lorsqu’il évoque les hauts grades écossais et la manière dont certains degrés peuvent être interprétés comme une école de vigilance. Michel Barat insiste sur un danger. Lorsque l’élite cesse d’assumer les principes universels, elle devient vulnérable à la critique, mais surtout elle mérite d’être critiquée. L’élite se perd lorsqu’elle remplace l’universel par l’idéologie, la justice par l’intérêt, le vrai par le narratif. Nous retrouvons alors une idée centrale du volume. L’élite cesse d’être élite lorsqu’elle cesse d’être éthique. Et l’éthique, dans une perspective initiatique, n’est pas une décoration morale. Elle est une discipline quotidienne. Elle est une obligation de rectitude, et la rectitude ne se proclame pas, elle se vérifie.

À ce stade, il est utile d’éclairer le parcours de Michel Barat, parce que son écriture, sa manière de nouer République, philosophie et franc-maçonnerie, vient d’une vie où ces champs se sont réellement croisés. Michel Barat, chancelier des universités, a été recteur de l’académie de Corse de 2008 à 2016. Michel Barat est docteur d’État ès lettres, section philosophie, et titulaire du CAPES et de l’agrégation de philosophie. Michel Barat commence sa carrière dans l’enseignement secondaire en 1971. De 1981 à 1993, Michel Barat est directeur des études puis directeur adjoint au centre national de formation des professeurs de Montlignon. De 1988 à 1990, Michel Barat est coordinateur des enseignements du DESS des relations publiques de l’environnement à Paris 7. À partir de 1993 et jusqu’à 2000, Michel Barat occupe les fonctions de directeur général du pôle universitaire Léonard de Vinci. De 2000 à 2002, Michel Barat enseigne à l’université Paris 4 Sorbonne. Depuis 2003, Michel Barat exerce comme vice-recteur de la Nouvelle-Calédonie. Cet itinéraire profane rencontre un itinéraire maçonnique de premier plan. Michel Barat a été Grand Maître de la Grande Loge de France de 1990 à 1993, puis de 2001 à 2003. Enfin, Michel Barat a désormais rejoint le Grand Orient de France…

Sources N°16 – 2025, 4e de couv.

Dans l’économie du numéro 16, la contribution de Michel Barat agit comme une charnière

Elle relie le débat public à la dynamique initiatique. Elle rappelle que le mot élite ne mérite ni la dévotion ni l’anathème, mais la clarification. Elle réhabilite une idée presque oubliée, à savoir que l’égalité républicaine ne supprime pas la différence des vertus, des efforts, des savoirs, des disciplines, et qu’elle se contente d’arracher la différence à l’ordre du privilège. L’initiation, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, appartient à cette même logique. Elle ne distribue pas des immunités. Elle distribue des charges, au sens noble et lourd du terme.

C’est aussi ce que ce volume laisse entendre lorsqu’il met en tension élite et émotion, élite et rituel, élite et histoire, élite et grades

Nous voyons se dessiner une ligne de crête. D’un côté, la tentation d’un élitisme mondain, qui se nourrit de titres, de signes, de cooptations, et qui finit par ressembler à ce qu’il prétend dépasser. De l’autre, la possibilité d’une dimension élitaire intérieure, qui n’est pas un statut mais une exigence, qui ne se mesure pas à l’applaudimètre social mais à la fidélité au vrai, au juste, au beau, et au devoir de transmission. Dans cette seconde acception, l’élite n’est pas une extraction. Elle est une obligation, un effort continu pour ne pas trahir ce que nous affirmons servir.

Voilà, à ce stade, ce que nous pouvons dire de ce numéro 16, en nous appuyant sur le focus de Michel Barat, tant il suffit déjà à faire entendre la ligne de crête du volume, mais aussi en laissant résonner, dans la même phrase longue du livre, les autres voix qui l’éclairent, les voix qui historisent, qui ritualisent, qui politisent, qui initient.

Car tout est là, dans cette exigence de distinction qui refuse les amalgames, dans cette manière de rappeler que l’élite n’a de sens que si elle se sépare du privilège, et que la verticalité n’est légitime qu’à la condition de devenir responsabilité.

Nous resterons ainsi fidèles à l’esprit de Sources, qui n’est pas de distribuer des étiquettes, mais de travailler la lumière, de réapprendre les mots, de les rendre à leur fonction, comme nous redonnons à un outil sa précision pour qu’il ne serve ni la blessure ni la vanité, mais la taille juste, celle qui permet à l’édifice intérieur de tenir.

Suprême Conseil du Grand-Collège-des-Rites-Écossais

Sources – Élitisme et fait maçonnique N°16, 2025 – Grand Collège des Rites Écossais, Suprême Conseil du 33e degré en France, 1764 – 1804 GODF – A.M.H.G., N°16, 2025 , 222 pages, 20 €

À commander ICI, estimation des frais de port 4 €

En savoir plus, la brochure du Grand Collège des Rites Écossais consultable ICI

Retrouvez la note de lecture « Aux confins de la violence au cœur du Temple : une exploration maçonnique », consacrée au numéro 14 de Sources, sous la plume de notre confrère et ami Yonnel Ghernaouti, dont l’exigence et la justesse nous ont, les premiers, ouvert le chemin.

Antimaçonnisme et réseaux sociaux : comment les obédiences peuvent agir sans se renier

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À l’ère des réseaux sociaux, l’antimaçonnisme a profondément changé de visage. Longtemps cantonné à des pamphlets marginaux, à des ouvrages polémiques ou à des discours idéologiques structurés, il se diffuse aujourd’hui de manière massive et instantanée sous forme de vidéos virales, de mèmes, de montages approximatifs, de citations tronquées ou inventées, et de récits complotistes simplifiés à l’extrême.

Cette mutation numérique n’a pas seulement modifié la forme du discours antimaçonnique ; elle en a accru la portée, la vitesse de propagation et la capacité à nuire. Elle pose dès lors une question centrale et délicate : Comment les obédiences maçonniques peuvent-elles répondre à ces attaques sans trahir leurs principes, sans se banaliser et sans nourrir les fantasmes mêmes dont elles souffrent ?

Un antimaçonnisme nouveau, mais pas inédit

L’antimaçonnisme n’est en rien un phénomène nouveau. Il accompagne l’histoire de la franc-maçonnerie depuis ses origines, prenant tour à tour des formes religieuses, politiques, nationalistes ou totalitaires.

Des bulles pontificales du XVIIIᵉ siècle aux régimes autoritaires du XXᵉ siècle, la maçonnerie a souvent servi de repoussoir commode, de bouc émissaire ou de cible symbolique.

Ce qui change aujourd’hui, ce n’est donc pas le fond du discours, mais son mode de diffusion. Les réseaux sociaux offrent un terrain idéal à la simplification outrancière et à l’émotion brute. L’antimaçonnisme contemporain s’y caractérise notamment par : une désinformation rapide et massive (citations inventées, amalgames historiques, images sorties de leur contexte), une caricature permanente (pouvoir occulte, domination mondiale, manipulation des élites), et, parfois, une haine explicite, portée par des courants idéologiques ou religieux extrémistes.

Ces contenus ne cherchent ni la compréhension ni le débat. Ils visent à choquer, à mobiliser émotionnellement et à fidéliser une audience. Dans ce contexte, la réponse frontale est souvent contre-productive, car elle alimente la dynamique même qu’elle prétend combattre.

Le piège de la réaction permanente

La tentation est grande, pour une obédience ou pour des frères et sœurs engagés, de vouloir répondre à chaque attaque, corriger chaque contre-vérité et dénoncer chaque amalgame. Cette réaction est humainement compréhensible, mais elle comporte un risque majeur : accroître involontairement la visibilité des discours antimaçonniques.

Les algorithmes des réseaux sociaux privilégient la polémique, l’indignation et le conflit. Plus un contenu suscite de réactions, plus il est mis en avant. Répondre sans discernement, c’est parfois offrir une caisse de résonance à des propos qui seraient autrement restés marginaux.

Dès lors, la question essentielle n’est pas : faut-il répondre ? Mais bien : quand répondre, comment répondre, et surtout pour qui répondre ?

Informer plutôt que combattre

Affiches propagande antimaçonnique
Affiches propagande antimaçonnique

Les obédiences maçonniques ne sont ni des partis politiques ni des organisations militantes. Leur légitimité repose sur la discrétion, la constance, la transmission et le travail symbolique, et non sur l’affrontement public ni sur la conquête de l’opinion.

Face à l’antimaçonnisme en ligne, la réponse la plus efficace repose sur trois piliers fondamentaux.

1. La pédagogie

Un contenu clair, accessible et régulier permet d’expliquer ce qu’est réellement la franc-maçonnerie et ce qu’elle n’est pas, de rappeler sa pluralité (obédiences, rites, sensibilités philosophiques et spirituelles) et de contextualiser historiquement les fantasmes récurrents qui l’entourent.

Les articles didactiques, les infographies, les vidéos explicatives ou les dossiers thématiques peuvent jouer un rôle essentiel. Dans ce domaine, le fond doit toujours primer sur l’effet, et la rigueur sur la provocation.

2. L’humanisation

L’antimaçonnisme prospère sur l’abstraction. Une franc-maçonnerie perçue comme une entité opaque, impersonnelle et toute-puissante nourrit inévitablement les peurs et les projections.

Montrer des parcours humains, des engagements culturels, philosophiques ou sociétaux, ainsi que des réflexions ouvertes sur le monde contemporain, permet de rappeler une évidence trop souvent oubliée : la franc-maçonnerie est composée d’hommes et de femmes ordinaires, engagés dans une démarche à la fois personnelle et collective de perfectionnement et de réflexion.

Humaniser, ce n’est pas dévoiler l’initiatique, mais rendre visible la réalité humaine derrière le mythe.

3. La constance

Une communication ponctuelle, uniquement déclenchée par une polémique ou une attaque, est vouée à l’échec. À l’inverse, une présence régulière, mesurée et cohérente, contribue progressivement à normaliser la parole maçonnique dans l’espace public.

La constance crée un cadre de référence stable, qui permet aux personnes de bonne foi de trouver des informations fiables sans être happées par les discours sensationnalistes.

Le rôle essentiel des tiers de confiance

Il serait illusoire de croire que la parole institutionnelle suffise toujours. Dans de nombreux cas, la voix d’historiens, de chercheurs, de journalistes ou de créateurs de contenu indépendants est perçue comme plus crédible et plus neutre que celle des obédiences elles-mêmes.

Favoriser le dialogue avec ces acteurs, soutenir des travaux sérieux, relayer des analyses rigoureuses et documentées constituent une réponse indirecte, mais souvent plus audible, à l’antimaçonnisme. La médiation intellectuelle est ici un atout majeur.

Ce que les obédiences doivent éviter

Antimaçonnique par senego.com
Antimaçonnique par senego.com – Ong islamique Jamra

Certaines attitudes, bien que compréhensibles, tendent à renforcer les préjugés existants :

L’usage d’un jargon ésotérique hors de tout contexte explicatif, une posture systématiquement défensive ou victimaire, l’argument du « secret » brandi comme fin de non-recevoir, le mépris ou l’ironie face à des interrogations sincères.

La discrétion initiatique n’interdit ni la clarté ni la pédagogie. Elle invite, au contraire, à une parole juste, mesurée et intelligible.

Une bataille culturelle, pas idéologique

Réunion d’antimaçonnisme

Il serait naïf de penser que l’antimaçonnisme puisse disparaître. Mais il est possible d’en réduire l’impact, d’en limiter la diffusion et, surtout, d’offrir des repères solides à celles et ceux qui cherchent à comprendre sans préjugés. L’enjeu n’est pas de convaincre les adversaires les plus radicaux, mais de préserver un espace public éclairé, où la franc-maçonnerie n’est ni idéalisée ni diabolisée, mais simplement comprise pour ce qu’elle est.

Conclusion

Face aux réseaux sociaux, la franc-maçonnerie n’a pas à se transformer ni à se justifier sans cesse. Elle n’a pas davantage à entrer dans une logique de confrontation permanente.

Elle a simplement à être présente, lisible et fidèle à ses valeurs. La meilleure réponse à l’antimaçonnisme n’est pas la polémique, mais la lumière patiemment entretenue.

S. Morin

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Cinq sceaux, cinq Temples : ce que disent les blasons des grandes obédiences françaises

Rouge de cire ou noir d’empreinte, épure bleue ou gravure foisonnante, chaîne d’union, étoiles, œil, rameaux, dates-pierres… Les blasons maçonniques ne décorent pas : ils engagent. En quelques signes, la GLDF, le GODF, la GLNF, la GLFF et le Droit Humain condensent une histoire, une manière d’entrer en initiation, et une certaine idée de la République sans jamais renoncer au langage du Temple.

GLDF – le sceau rouge : la tradition comme cire, le chantier comme vocation, et la tension 1728/1894

Blason GLDF
Blason GLDF

Le sceau de la GLDF parle d’abord comme un sceau : par son rouge de cachet, il évoque la cire des actes et la signature qui engage. Cette couleur n’est pas tant une “livrée” d’obédience qu’un code d’authentification : elle dit la continuité, la transmission, la preuve. Et cette logique convient à une maison qui, dans l’histoire française, s’est structurée durablement autour du Rite Écossais Ancien et Accepté, avec une colonne vertébrale rituelle très majoritaire, longtemps liée à l’orbite du Suprême Conseil de France avant l’autonomie pleine des grades symboliques. Ici, le rouge ne proclame pas : il scelle.

Le dessin est allégorique : un bâtisseur (ou un Maçon en posture d’ouvrage), des outils, une scène de travail, une lumière qui pointe. Ce sceau affirme une identité : la GLDF se pense comme une obédience de construction intérieure. Le symbole n’est pas d’abord un drapeau, c’est un métier. Le Maçon est celui qui taille, ajuste, dresse. La vérité n’est pas proclamée : elle se fabrique dans l’effort, la rectitude, la patience.

1728, dans l’historiographie maçonnique française, relève moins de l’acte notarié que de la date-emblème

Elle pointe un moment de cristallisation : non pas la naissance documentée d’une obédience française au sens moderne, mais l’apparition, à Paris, d’un foyer suffisamment visible pour que la mémoire maçonnique y voie une origine. La présence attestée du duc de Wharton – ancien Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre – et le prestige attaché à une loge dite “du Grand Maître” (Saint-Thomas) fournissent un récit commode : celui d’une transmission directe, presque apostolique, depuis la matrice britannique vers le sol français. Le problème, historiquement, est que le récit précède l’archive : la France des années 1720–1730 connaît des loges, des réseaux, des figures, mais pas encore une obédience stabilisée, continue, administrativement identifiable. 1728 devient alors une date qui autorise plus qu’elle ne prouve : elle offre une « aube », une porte d’entrée dans l’ancienneté, une pierre d’attente posée au seuil du XVIIIᵉ siècle pour donner au Temple une profondeur de champ.

Le duc d’Antin s’oppose à une descente de police dans une loge, dessin de Pierre Méjanel

À l’inverse, le grand mouvement des années 1738–1743 – avec Louis de Pardaillan, duc d’Antin proclamé « Grand Maître général et perpétuel des maçons dans le royaume de France » – marque une étape d’une autre nature : on se rapproche d’une structuration (même si le vocabulaire de l’époque, l’instabilité des pratiques et les tensions avec l’autorité publique compliquent toute lecture trop “institutionnelle”). Puis vient la longue grande maîtrise du comte de Clermont (1743–1771), qui installe une réalité durable mais aussi ambivalente : une maçonnerie aristocratique, influente, mais traversée de contradictions, jusqu’à la scission de 1773 où une part significative des loges rejoint la dynamique qui donnera le Grand Orient. La suite, avec la suspension des travaux sous la Terreur (1793), puis la “réunion” au sein du Grand Orient (1799), accentue encore la discontinuité : le fil n’est pas rompu symboliquement, mais il est reconfiguré politiquement et administrativement.

C’est ici que l’architecture des dates devient éloquente

SCDF

La création du Suprême Conseil de France (1804) et, surtout, l’organisation des trois premiers grades par la Grande Loge Centrale (1822) introduisent une charpente écossaise qui pèse lourd dans la généalogie de la GLDF moderne. À la fin du XIXᵉ siècle, la scission des loges dites progressistes (1880) et la naissance de la Grande Loge Symbolique écossaise mettent en évidence un paysage fragmenté, où “le nom” et “la forme” ne coïncident plus. La bascule 1894–1896 (transformation de la Grande Loge Centrale en Grande Loge de France, assemblée constitutive de 1895, puis réintégration d’une majorité de la GLSE) relève, elle, d’une fondation opératoire : on n’est plus dans l’aurore, on est dans la relève, le moment où une obédience se redonne une identité, un périmètre, une cohérence, et se dote des instruments nécessaires à une continuité durable.

Ainsi, lorsque le sceau juxtapose 1728 et 1894

Il ne commet pas seulement une approximation : il expose une dialectique.

D’un côté, une date-source – un commencement symbolique qui inscrit la maison dans la grande histoire des premiers réveils maçonniques en France.

De l’autre, une date de naissance institutionnelle – l’acte par lequel le nom, la structure et le projet se stabilisent après un siècle et demi de fractures, de fusions, d’interruptions et de recompositions. L’emblème tient ensemble la mémoire longue et la preuve administrative, l’origine racontée et l’édification démontrable : deux régimes de vérité qui, en matière maçonnique, ne s’excluent pas mais se complètent, comme la légende éclaire l’archive et comme l’archive oblige la légende à rester juste.

GODF – la médaille noire : la voûte étoilée, la vigilance, et la généalogie 1728/1773 dite en calendrier maçonnique

Le sceau du GODF appartient au langage de la médaille : noir et blanc, gravure dense, profusion de signes. Le noir, ici, n’est pas sombre : il est l’encre de l’institution, la netteté de l’empreinte. Là où la GLDF scelle en rouge comme une cire, le GODF imprime en noir comme une publication : c’est une maçonnerie qui assume d’être lisible dans la cité. Et qui le jamais longtemps encore !

Marianne-GODF

Le cercle d’étoiles inscrit d’emblée l’obédience sous la voûte : orientation, universalité, mais aussi rappel que le Temple est un cosmos ordonné. Au sommet, l’œil rayonnant introduit une double lecture : l’œil initiatique de la vigilance intérieure, et l’œil des Lumières qui refuse la crédulité. C’est un sceau de surveillance de soi et de surveillance du pouvoir.

GODF, la bannière

La chaîne d’union fait le tour du cœur : elle dit que la fraternité n’est pas une émotion mais une structure, une obligation. Les rameaux (laurier/olivier) donnent la tonalité morale : paix, constance, victoire sur soi plus que triomphe sur autrui.

Et surtout : les dates 5728 et 5773, qui traduisent 1728 et 1773. Là, le GODF fait un geste très fort : il se dote d’une généalogie en langue maçonnique. 1773, c’est sa naissance institutionnelle. 1728, c’est l’amont, la scène des origines françaises telle qu’elle est retenue dans l’imaginaire maçonnique. Le sceau dit donc : nous sommes une institution née dans l’histoire, mais nourrie d’un avant symbolique. On est très proche, en mécanisme, de la tension GLDF 1728/1894 – mais le GODF la traite en langage d’histoire politique des idées, là où la GLDF la traite en langage de chantier initiatique.

GLNF – le bleu et le blanc : l’épure, la règle, l’axe, et 1913 comme acte fondateur moderne

Le logo de la GLNF tranche avec les gravures anciennes : c’est une symbolique d’épure, presque d’architecture contemporaine. Simple, voir simpliste… Mais cette esthétique dit déjà une valeur : la règle – en 12 points ? Et qui date de 1968 et qui ne remontant pas à des temps immémoriaux…

Logo-GLNF-Officiel

Une obédience qui se pense « régulière et de tradition » aime la clarté des lignes, la sobriété, la stabilité graphique : une forme qui ne bavarde pas.

Le bleu domine : couleur de la fidélité, de la constance, de la profondeur “tempérée”. Le bleu n’est pas flamboyant ; il ne cherche pas la conquête ; il cherche la durée. Le blanc donne la notion de pureté de tracé, de lisibilité, de rectitude.

Au centre, l’équerre et le compas surplombent une grande forme de croix/axe : qu’on la lise comme croix ou comme intersection, elle dit l’essentiel : un vertical (principe, transcendance, orientation) et un horizontal (humanité, monde social, fraternité). Les outils viennent “régler” cette intersection : la liberté est tenue par la mesure, l’élan par la règle.

La date 1913 est, ici, très importante : elle affirme une naissance moderne, dans un XXᵉ siècle qui exige des structures nettes, des affiliations claires, des continuités identifiables. Visuellement, la GLNF se présente moins comme une légende d’origine que comme une charte de principes.

Qu’en pensent les adeptes du c’était mieux avant ?

GLFF – le sceau consideré comme gravure : l’alliance au centre, la chaîne comme enceinte, et la fondation comme conquête

Le sceau de la Grande Loge Féminine de France adopte, comme une médaille ancienne, le langage de la gravure : pas d’esbroufe, pas de séduction graphique, mais l’autorité d’une empreinte. Pourtant, il ne raconte pas la même histoire que les emblèmes plus “cosmiques” et civiques : ici, le centre n’est pas une idée, c’est un geste. La poignée de main occupe le cœur du blason et, par ce simple choix, tout bascule. Elle dit que l’initiation commence par un pacte, que la transmission n’est pas seulement une doctrine mais une relation, et que la parole ne vaut qu’à la mesure de la loyauté. La poignée de main est la forme visible de la confiance bâtie, du lien qui oblige, de l’alliance qui dure. C’est un symbole redoutable, parce qu’il rappelle qu’une vérité sans fidélité n’est qu’une opinion.

Blason GLFF

Au-dessus, le triangle surmonté de l’œil installe la vigilance de la conscience : non pas un œil de surveillance extérieure, mais l’œil intérieur, celui qui refuse la complaisance et qui exige, de chacune, une rectitude intime. Autour, la chaîne d’union encercle comme une enceinte protectrice : elle fait de la fraternité – ici, très concrètement, la sororité – non une émotion mais une structure. Les rameaux latéraux, enfin, jouent le rôle de colonnes vivantes : ils disent la croissance, la patience, la persévérance ; ils rappellent que l’œuvre initiatique n’est pas un éclair mais une saison, puis une autre, et encore une autre.

Et voici la clé historique qui donne au sceau sa profondeur : la date inscrite, souvent lue trop vite, renvoie à 5901 en année maçonnique, c’est-à-dire 1901 selon le repère usuel (+4000). Ce n’est pas une fantaisie chronologique. C’est une pierre de fondation mémorielle. 1901 renvoie à l’origine des premières organisations féminines structurées dans le cadre des loges d’adoption, alors adossées à la Grande Loge de France. Cette date rappelle le moment où un travail initiatique féminin peut exister, mais à l’intérieur d’un régime de dépendance : les Sœurs travaillent, mais leur cadre reste administrativement et rituellement tenu par l’obédience masculine. Le vocabulaire d’alors parle volontiers de “protection” : il faut entendre ce mot dans sa double face, car il abrite et il limite. Il ouvre une porte, mais il garde la clé.

C’est pourquoi, avant-guerre, la relation se lit dans une asymétrie : des ateliers féminins existent, vivent, cherchent, progressent, mais sous une tutelle qui organise l’espace, décide des formes et borne l’autonomie. L’histoire n’est pas un simple face-à-face entre oppression et libération ; elle est un long apprentissage, où l’on avance par compromis, par résistances feutrées, par conquêtes discrètes. La preuve en est le seuil des années 1935–1936, qui revient comme un moment charnière : les loges d’adoption se dotent d’instances, esquissent une gouvernance, tiennent des réunions structurantes, tout en demeurant “sous tutelle”. On voit alors se dessiner une mécanique très française de l’émancipation : la forme précède le droit, l’habitude précède la reconnaissance, la réalité précède le statut. L’autonomie est désirée, mais elle s’apprend d’abord dans les marges du cadre.

GLFF, la bannière

Après-guerre, tout change de densité. 1945 n’est pas seulement une reprise : c’est un acte de souveraineté au lendemain de l’effondrement, un moment où l’histoire oblige à refonder. La naissance de l’Union Maçonnique Féminine de France (UMFF) marque une rupture décisive, mais une rupture encore empreinte de la situation antérieure : la mémoire institutionnelle souligne que le nom même d’“Union” est adopté en accédant “une dernière fois” à un désir venu des Frères. Cette formule est précieuse, car elle révèle une transition négociée : l’indépendance progresse, mais la marque du cadre ancien subsiste encore, jusque dans la dénomination, comme une dernière ombre portée du régime d’adoption.

Puis vient 1952, date où le nom devient vérité. Lorsque l’UMFF devient Grande Loge Féminine de France, le geste dépasse l’administratif : il est symbolique. “Grande Loge” n’est pas un titre, c’est un statut, une souveraineté, une capacité à se gouverner, à transmettre, à tenir sa propre cohérence. Ce que le sceau, dans sa sobriété, affirme alors, c’est une conquête : non pas la rupture avec les outils, mais la reprise des outils à hauteur de pleine responsabilité. La tradition n’est pas abandonnée ; elle est réhabitéе, reprise, tenue autrement.

Ainsi, l’ensemble du blason se lit comme un récit condensé. La poignée de main dit l’alliance. Le triangle et l’œil disent l’exigence. La chaîne d’union dit l’enceinte protectrice, le collectif qui rend possible la durée. Les rameaux disent la croissance. Et 5901/1901 dit l’origine : celle d’un travail féminin longtemps abrité dans le système des loges d’adoption sous tutelle GLDF, puis lentement transformé en autonomie, jusqu’à ce que, après la guerre, l’union devienne obédience et que la porte entrouverte devienne une porte franchie. Le bleu et blanc, enfin, n’est pas seulement un style : c’est une manière de signer l’histoire sans ornements, comme on scelle un acte, avec une sobriété qui ressemble à une promesse tenue.

DROIT HUMAIN – le blason en couleurs : la bannière centrale, l’universel au bord, et 1893 comme geste d’égalité

Le Droit Humain se distingue immédiatement : la couleur entre en scène. Et la couleur, en héraldique symbolique, signifie souvent la volonté d’être reconnaissable partout, de voyager, d’être reproduit dans des langues différentes sans perdre son identité. Un ordre international a besoin d’un signe stable, clair, portable.

Le nom LE DROIT HUMAIN est placé au cœur comme une bannière. C’est un choix majeur : ce n’est pas seulement un titre, c’est une finalité. L’équerre et le compas ne suffisent plus à dire l’intention ; ils sont mis au service d’un horizon moral explicite. Le Temple n’est pas seulement un lieu de perfectionnement intérieur : il devient un atelier où l’on travaille à rendre le monde plus habitable à hauteur d’humain.

Le cercle périphérique annonce mixte et international : la mixité n’est pas une option, c’est une méthode ; l’internationalisme n’est pas une posture, c’est une échelle. Les rameaux bleus latéraux jouent le rôle de colonnes vivantes : croissance, endurance, paix active. La lettre centrale (G) fonctionne comme un foyer de lectures : géométrie, connaissance, génération, parfois transcendance selon les sensibilités – une porte plutôt qu’un verrou. L’ensemble tient une tension : garder la rigueur des outils sans se replier, et inscrire l’initiation dans une exigence d’égalité réelle.

Et la date fondatrice 1893 (dans l’histoire de l’Ordre et deuxième obédience fondée en France) résonne ici comme une date de bascule : faire entrer l’égalité femmes-hommes au cœur même de la structure initiatique, pas seulement dans les discours du dehors. C’est un blason qui ne raconte pas seulement une appartenance, mais une mission.

Une lecture d’ensemble : cinq manières de dire « République » sans cesser d’être « Temple »

  • GLDF : la tradition comme chantier, la mémoire longue assumée comme mythe opératif, et la forme moderne assumée comme acte de relèvement.
  • GODF : l’empreinte institutionnelle et la généalogie historique, la vigilance, la chaîne, la voûte étoilée – un Temple qui parle à la cité.
  • GLNF : l’épure, le bleu de la constance, la règle, l’axe – un Temple qui se veut stable, régulé, continu.
  • GLFF : la poignée de main au centre, la chaîne autour – un Temple où l’alliance et la transmission incarnée deviennent la clé de voûte.
  • Droit Humain : la bannière du droit au cœur, la couleur pour l’universel, l’international et le mixte comme structure – un Temple qui fait de l’égalité une méthode initiatique.

Au bout du compte, ces cinq emblèmes forment une constellation : chacun trace une route différente vers la Lumière, mais tous rappellent la même exigence – une fraternité qui se prouve, une liberté qui se mesure, une tradition qui se travaille.

Et si la République ne consacre aucun mystère, elle reconnaît, à sa manière, ce que ces sceaux murmurent depuis trois siècles : qu’un symbole n’est vivant que lorsqu’il oblige.

Oubliez votre peur de l’IA et apprenez plutôt à l’utiliser pour votre instruction maçonnique

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Comment travailler efficacement avec l’IA en Franc-maçonnerie pour faire des progrès ?

La majorité des articles qui pullulent sur Internet sont pour les uns destinés à nous promettre un futur radieux grâce à des technologies à venir, soit à nous effrayer, car rien ne vaut le bon vieux papier et le crayon pour plancher. Mais combien de ces articles abordent concrètement l’utilisation intelligente et « constructive » de ces IA pour travailler au progrès du maçon… donc de l’humanité ?

Disons le ouvertement, si vous utilisez l’IA pour plancher à votre place, vous êtes soit un imbécile qui perd son temps en Loge, soit vous avez un poil dans la main. Dans les deux cas, arrêtez tout de suite car la Franc-maçonnerie n’est pas faite pour vous. En revanche, si vous l’utilisez comme une adversaire, ce que les boxeurs nomment une « sparring Partner », qui vous sert à progresser, alors oui, elle devient un outil indispensable.

Comme nous allons le voir dans les paragraphes qui suivent, dès maintenant, sans aucune formation ni connaissances particulières, chacun peut utiliser l’IA pour améliorer son instruction au degré qui est le sien.

1°) Choisissez d’abord une IA. Pour commencez, nous sélectionnons GROK et nous lui proposons le prompt suivant :

« Saurais-tu me guider dans une instruction maçonnique de premier degré comme le ferait un second surveillant ? »

Réponse de l’IA :

*****************

En tant que second surveillant d’une loge maçonnique, mon rôle est d’instruire les apprentis au premier degré, celui d’Apprenti Franc-Maçon. L’instruction se fait traditionnellement par un catéchisme, une série de questions et réponses qui visent à éclairer les symboles, les principes et les devoirs maçonniques. Cela permet à l’apprenti de méditer sur les enseignements et de progresser dans la voie de la vertu. Je vais vous guider à travers cette instruction comme je le ferais en loge. Je poserai chaque question, et je vous indiquerai la réponse attendue (telle qu’elle est transmise dans les rituels traditionnels du Rite Écossais Ancien et Accepté, par exemple). Réfléchissez à chaque réponse, car elle est symbolique et invite à une introspection personnelle. Si vous étiez en loge, vous répondriez oralement ; ici, vous pouvez les répéter mentalement ou à voix haute pour vous imprégner.

Commençons l’instruction. Soyez attentif, mon Frère, et répondez avec sincérité.

Question 1 : Mon Frère, d’où venez-vous ?
Réponse attendue : De la loge de Saint-Jean, Vénérable Maître.

Question 2 : Qu’y fait-on ?
Réponse attendue : On y élève des temples à la vertu et l’on y creuse des cachots pour le vice.

Question 3 : Que venez-vous faire ici ?
Réponse attendue : Vaincre mes passions, soumettre ma volonté et faire de nouveaux progrès dans la maçonnerie.

Question 4 : Je présume donc que vous êtes Franc-Maçon ?
Réponse attendue : Mes Frères me reconnaissent pour tel.

etc. jusqu’à la Question 55 : Que signifie l’Occident par rapport à l’Orient ?
Réponse attendue : L’Orient marque la direction d’où provient la lumière et l’Occident la région sur laquelle elle s’arrête. L’Occident figure par suite le monde visible qui tombe sous le sens, et, de manière générale, tout ce qui est matériel et perceptible.

Cette instruction catéchistique est complète pour le premier degré. En loge, elle peut être répétée partiellement ou en entier lors des tenues, et le second surveillant encourage l’apprenti à méditer sur chaque point pour en tirer des leçons personnelles. Si vous souhaitez approfondir un aspect spécifique, répéter une partie, ou explorer le rôle des symboles (comme l’équerre, le niveau, ou les piliers), demandez-le-moi. Continuez votre chemin vers la lumière, mon Frère.

*****************

Voilà pour l’échauffement, passons maintenant au travail sur les symboles.

Nous allons changer d’IA et utiliser cette fois ChatGPT, en lui demandant de nous instruire sur un programme de 10 symboles.

Comme vous allez le constater, la machine n’est pas habituée à interagir avec l’Apprenti ; elle est plutôt conçue pour fournir des réponses directes. Or, ici, il va falloir lui demander de pratiquer un exercice de maïeutique : elle devra poser des questions et aider l’Apprenti à découvrir, à accoucher du symbole pour en comprendre l’essence. Il suffit alors de la recadrer pour qu’elle comprenne que c’est l’Apprenti (vous) qui doit trouver ces réponses.

Voyez un exemple d’échanges :

Arrêtons-là les échanges, vous avez compris le principe. Ce qui est important de comprendre, c’est que votre intérêt dans ce travail avec l’IA consiste à utiliser la machine comme un instructeur et non une encyclopédie.

Le but n’est pas d’apprendre des réponses de catéchisme, mais bien de sentir le message caché de chacun des symboles sur lequel vous allez travailler. Si vous souhaitez être accompagné dans vos questions à ce degré, nous vous conseillons de lire « Manuel de sauvetage pour Apprenti sans instructeur », vous y trouverez le détail des symboles, la méthodologie dont il est question et cela vous guidera dans votre façon de travailler si vous êtes privé de surveillant.

Il est utile de rappeler qu’il n’existe aucune formation maçonnique, cela est du domaine de l’entreprise et du commerce. En Franc-maçonnerie, nous travaillons à l’instruction qui se rapporte étymologiquement à une élévation vers la recherche de lumière et non au formatage.

Donc si vous sortez de l’école, oubliez totalement la méthode habituelle. Vous devez utiliser l’IA pour « comprendre » et non pour « apprendre ».

Byron Katie

Nous avons pris pour exemple l’instruction au premier degré, mais le principe évoqué s’applique évidement à tous les degrés et tous les enseignements.

En matière de développement personnel, il existe de nombreuses méthodes et pour les besoins de cet article nous avons testé avec l’IA Copilot de Microsoft, la méthode Byron Katie et utilisant le système vocal (vous pouvez l’utiliser pour les instructions de la même manière, cela ne sera que plus crédible qu’avec le clavier).

Nous avons demandé à Copilot avec le casque sur la tête s’il pouvait nous aider à travailler avec la méthode de Byron Katie. Nous avons posé la question suivante : « En utilisant la méthode de Byron Katie, peux tu me dire pourquoi la Franc-maçonnerie est-elle aussi mal aimée d’un certain public ? »

Autre application, mais même méthode au final !

Pour résumer notre démonstration, comprenez bien que l’IA est certes pourvue d’une intelligence informatique, mais elle n’est certainement pas médium. Il vous appartient donc de formuler vos demandes de manière claire si vous voulez obtenir un usage précis. Vous savez maintenant ce qui vous reste à faire pour faire connaissance avec votre nouvel instructeur.

Bonne instruction à vous…

17/01/26 – Académie maçonnique Paris : « Un cherchant en Franc-maçonnerie»

Ce samedi 17 janvier à 10h30, l’Académie maçonnique Paris recevra, lors de son webinaire mensuel, pour un entretien intitulé :

« Un cherchant en Franc-maçonnerie  »

Solange SUDARSKIS, membre de la fédération française du « Droit humain » (DH), écrivaine, chroniqueuse et conférencière, auteur notamment du

Dictionnaire vagabond en Franc-maçonnerie (Le Compas dans l’œil, 2024, 850 p., 39 €)

Ce webinaire est gracieusement accessible aux Sœurs et aux Frères de toutes Obédiences, titulaires du grade de Maître, sur inscription préalable :

https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN_EaiwIQgvTnWToePD9n-YDw

Dans son cycle annuel 2025-2026 ayant pour thème général : « Paroles de vie maçonnique(s) », l’Académie maçonnique Paris recevra la T⸫ C⸫ S⸫ Solange Sudarskis.

C’est ainsi, qu’au cours d’un entretien avec Christian Roblin, suivi des habituels échanges avec le public en ligne, elle répondra aux questions que suscite l’itinéraire :

«  [d’]un cherchant en franc-maçonnerie ».

Solange Sudarskis
Solange Sudarskis

Auteur d’une somme aussi sensible que méticuleuse consacrée aux savoirs que la franc-maçonnerie a embrassés pour enrichir le chemin de ses adeptes, son fameux Dictionnaire vagabond en Franc-maçonnerie, précité, Solange Sudarskis est la chroniqueuse prolifique de ce site où elle a cumulé aujourd’hui plus d’un million de vues ! Elle donne aussi des conférences sur les sujets maçonniques qui ont mobilisé sa recherche, depuis de nombreuses années.

C’est précisément son parcours de cherchant qui fera l’objet de l’entretien que conduira avec elle Christian Roblin, pour le compte de l’Académie maçonnique Paris, discussion que viendront compléter les réponses aux questions du public de ce webinaire qui se tiendra, en ligne, ce samedi 17 janvier, à partir de 10h30. C’est une occasion unique de connaître un peu mieux ce qui fait l’originalité du parcours de Solange Sudarskis, à la pointe culturelle d’une recherche orientée vers la sagesse, activité qu’elle distingue, toutefois, de l’initiation proprement dite, n’en soulignant pas moins les convergences.

En visioconférence avec l’outil Zoom en vous inscrivant grâce au lien suivant :

https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN_EaiwIQgvTnWToePD9n-YDw

Accès réservé aux Sœurs et aux Frères de toutes obédiences, titulaires du grade de maître.

L’Apocalypse sans peur : Déchiffrer le symbole, briser les idoles, reprendre la mesure du monde

Et si l’Apocalypse cessait d’être un réflexe de peur pour redevenir une science du discernement. Jean-François Deschamps la lit comme un texte qui dévoile les mécanismes du pouvoir, les ruses de l’idole et la responsabilité des œuvres, puis la rend à sa fonction la plus exigeante, non celle d’annoncer une date, mais celle de redresser le regard.

Il existe des livres qui n’expliquent pas un texte, mais qui le désenvoûtent. Jean-François Deschamps prend l’Apocalypse au sérieux, ce qui signifie qu’il la retire des mains tremblantes qui l’ont longtemps brandie comme une torche de panique, et qu’il la rend à sa nature première, celle d’une révélation qui travaille l’âme, l’histoire et le langage à la fois. Nous avons appris à entendre dans ce mot une menace, comme si la fin du monde était le seul alphabet possible, et Jean-François Deschamps renverse patiemment cette habitude en rappelant que l’Apocalypse ne décrit pas la fin du monde, mais la fin d’un monde, et l’avènement d’un autre monde. Nous sentons, à chaque page, une volonté de remettre la peur à sa juste place, non pour la nier, mais pour la transmuter, comme si le texte biblique devait cesser d’être une arme de sidération et redevenir une école de discernement.

Ce choix n’a rien d’une posture érudite

Il engage une éthique de lecture. Jean-François Deschamps s’en prend sans détour aux charlatans et aux prédications d’effroi, à cette économie du frisson qui prospère sur l’ignorance, et qui confond la symbolique avec le sensationnel. Son geste est plus profond qu’une mise au point. Il nous propose une conversion intérieure de l’œil, c’est une pédagogie du signe, et, à travers elle, une réconciliation avec ce que l’Apocalypse a d’intraitable, non parce qu’elle serait cruelle, mais parce qu’elle refuse les arrangements avec la vérité. C’est là que la lecture de Jean-François Deschamps rejoint, par affinité, une discipline maçonnique. Le symbole n’est pas un décor. Le symbole est une opération. Il coupe, il mesure, il met à nu, il contraint l’être à passer du commentaire au travail.

Cette méthode s’enracine dans un rapport très concret au monde

Jean-François Deschamps

La biographie de Jean-François Deschamps éclaire discrètement sa manière d’habiter le texte. Né à Saint-Raphaël en 1946, titulaire d’une maîtrise ès sciences, il s’est d’abord dirigé vers l’enseignement, avant qu’un accident ne l’oriente vers l’animation socio-culturelle, au plus près de vies fragilisées, quartiers défavorisés, personnes en situation de handicap, immigrés, sans-abri. Nous comprenons alors que sa lecture de l’Apocalypse n’a rien d’une spéculation hors-sol. Elle provient d’un regard exercé à la vulnérabilité humaine, à l’injustice nue, à la mécanique sociale qui écrase, et à la nécessité de sauver ce qui peut l’être, même quand l’époque se complaît à désespérer. Son apport à la pensée initiatique ne se présente donc pas sous forme de système, mais sous forme de trajectoire.

La rigueur intellectuelle chez Jean-François Deschamps n’est jamais une armure, elle ressemble plutôt à une main qui tient une lampe et qui avance sans tricher. Sa bibliographie, telle que nous pouvons l’établir à partir des éléments fournis ici, se concentre sur cet essai, qui s’impose comme une œuvre de maturité, rassemblant une vie de questionnement et une expérience du réel en une lecture où la spiritualité n’évacue jamais la condition humaine.

Jean de Patmos, parfois Jean le visionnaire

Le cœur de son livre bat sur une idée à la fois simple et vertigineuse. La révélation apocalyptique n’est pas un film catastrophe sacralisé, mais une grammaire du symbole, une langue qui dit l’histoire sous forme de visions, parce que certaines vérités ne se laissent approcher que par images, nombres, correspondances, et parce que le message doit franchir des siècles, des persécutions, des censures, des oublis. Jean-François Deschamps insiste sur la structure de ce genre littéraire, où une révélation est transmise par un messager céleste à un élu, non pour flatter l’élu, mais pour que l’élu devienne dépositaire d’une parole qui le dépasse. Nous retrouvons là un mécanisme initiatique familier. Être élu ne signifie pas être supérieur. Être élu signifie être chargé. Nous savons, nous aussi, que la connaissance pèse, qu’elle brûle, qu’elle exige une mise en cohérence de la vie.

Cette mise en cohérence se manifeste dans la manière dont Jean-François Deschamps traite les images les plus célèbres, celles que la culture populaire a figées en emblèmes d’angoisse. Les cavaliers, les sceaux, les trompettes, les bêtes, les fléaux, tout ce cortège qui, depuis des siècles, sert de théâtre aux peurs collectives, redevient chez lui une dramaturgie intérieure. Il ne s’agit plus de guetter la date de la fin, mais de comprendre les forces à l’œuvre, dans la cité comme dans l’âme, et de reconnaître comment les pouvoirs séduisent, corrompent, hypnotisent. Jean-François Deschamps revient à cette phrase qui a la netteté d’un avertissement initiatique, celle qui invite à calculer le chiffre de la Bête, en précisant que c’est un chiffre d’homme. Cette précision change tout. Le mal n’est pas une entité lointaine tombée du ciel. Le mal est un usage humain du pouvoir, une torsion de la liberté, une idolâtrie du politique, du religieux ou de l’ego.

The Number of the Beast is 666 par W. Blake, Philadelphie – musée Rosenbach

Son traitement du nombre 666 est à cet égard l’un des moments les plus éclairants, parce qu’il montre comment la symbolique peut rétablir la profondeur là où la superstition ne produit que des grimaces. Jean-François Deschamps refuse les simplifications. Il explore la décomposition du nombre, il observe la fascination ancienne pour certains agencements numériques, et il va jusqu’à convoquer le carré magique dit Carré du Soleil, dont les lignes, colonnes et diagonales conduisent à des sommes remarquables, avant de noter l’attribution traditionnelle de ces carrés planétaires à Henri Corneille Agrippa de Nettesheim.

Ce détour n’est pas une coquetterie. Il nous rappelle que les nombres sont des portes, et que l’histoire du sacré a toujours mêlé, parfois dangereusement, mathématique, magie, théologie, et politique. Mais Jean-François Deschamps ne s’arrête pas à l’ornement du calcul. Il retourne au cœur juif du texte, à la gématrie, à cette logique où la lettre et le nombre s’appellent, où le déchiffrement est un acte spirituel autant qu’un exercice intellectuel. Il met en correspondance les composantes de 666 avec des valeurs et des sens symboliques, et cette colonne de significations, troublante, le conduit vers une méditation sur la crucifixion, comme si le chiffre de la Bête, loin d’être un gadget d’épouvante, devenait un miroir noir tendu à la violence humaine, à la mécanique qui cloue, qui écrase, qui renverse l’innocence en culpabilité.

Cette capacité à faire parler les symboles sans les désincarner s’exprime aussi dans les figures d’ombre

Abaddon, par exemple, n’est pas traité comme un monstre folklorique. Jean-François Deschamps le restitue comme ange des abîmes, roi des sauterelles, nommé en hébreu Abaddon, en grec Apollyon, en latin Exterminateur. Le texte décrit la fumée, l’obscurcissement, la torture, cette étrange précision selon laquelle les forces destructrices n’ont pas le droit de toucher la verdure, et doivent épargner ceux qui portent le sceau de Dieu sur le front. Nous voyons alors se dessiner une loi du mal, et cette loi n’est pas toute-puissante. Le mal agit, mais il agit dans une limite. Il y a une borne, une mesure, comme si l’Apocalypse affirmait que le chaos lui-même ne peut régner sans contrôle, et que l’Ineffable demeure maître de la situation. D’un point de vue maçonnique, cette limite est une leçon. Le monde profane nous persuade volontiers que la corruption est invincible, que l’injustice est structurelle, que la violence est la vérité du réel. Jean-François Deschamps rappelle que les ténèbres ont une juridiction, qu’elles ne possèdent pas la souveraineté. Le symbole du sceau sur le front nous parle d’une fidélité qui protège, non par privilège, mais par accord profond avec la Loi.

Ce motif de la Loi traverse le livre

Jean-François Deschamps insiste sur la trompette comme instrument de proclamation, souffle qui porte la parole du Tout-Puissant jusqu’aux confins, avec cette formule presque juridique, nul n’est censé ignorer la Loi, et plus encore la Loi universelle. Nous retrouvons ici une intuition initiatique essentielle. La Loi n’est pas d’abord une série d’interdits. La Loi est une architecture du monde. Elle relie le visible et l’invisible, l’acte et sa conséquence, le désir et sa responsabilité. Lorsque l’Apocalypse évoque des fléaux, elle ne nous invite pas à compter les coups, mais à reconnaître les enchaînements. Jean-François Deschamps va jusqu’à relier certains cataclysmes décrits à la conscience contemporaine du dérèglement climatique, en rappelant que les textes anciens peuvent résonner dans le présent, non parce qu’ils auraient prévu nos dates, mais parce qu’ils nomment des mécanismes. Nous lisons alors l’Apocalypse comme un miroir, non comme un calendrier. Nous lisons la violence des hommes, la rapacité, la destruction, la guerre, et nous n’avons plus le droit de prétendre que cela ne nous concerne pas.

Saint_John_on_Patmos

Ce regard politique ne dissout jamais la dimension intérieure

Jean-François Deschamps tient ensemble ces deux plans, ce qui constitue l’une des forces de son essai. Il montre comment Jean de Patmos parle au nom de communautés persécutées, comment le texte a une portée de résistance, comment il vise les séductions totalitaires, les sectes, les faux prophètes, les pouvoirs qui réclament l’adoration. Mais il affirme aussi, avec une insistance qui nous touche, que le texte s’adresse à chacun, et que toute interprétation symbolique interroge personnellement notre vie. Dans cette perspective, l’Apocalypse devient une épreuve de vérité, non une arme contre les autres. Elle demande à chaque lecteur de se démasquer. Elle oblige à reconnaître nos idoles, nos lâchetés, nos complaisances.

Cette exigence se cristallise dans la question du jugement, thème redouté parce qu’il a été trop souvent confisqué par des morales de contrôle. Jean-François Deschamps le réouvre autrement. Il revient à cette formule, chacun sera jugé selon ses œuvres. Nous entendons là une justice qui ne dépend pas d’un passeport religieux, ni d’un hasard géographique, ni d’une appartenance de façade. Il pose même explicitement la question des êtres humains éloignés de la source historique du christianisme, et il répond en ramenant tout à la rectitude des œuvres, à la vie vertueuse, au respect d’une loi universelle et à l’amour du prochain. Ce point est décisif dans une lecture initiatique. La vérité ne se prouve pas par des slogans. Elle se montre par des actes. La spiritualité ne se mesure pas à la quantité de discours, mais à la qualité de la transformation.

Dans ce cadre, la Géhenne change de nature

Jean-François Deschamps rappelle l’épaisseur traditionnelle des mots, l’Hadès, le Shéol, la Géhenne, et il décrit l’oued Hinnom, hors de la cité sainte, aujourd’hui recouvert par une route, tandis que la tradition persiste. Nous ne lisons plus l’enfer comme une scénographie punitive, mais comme une topographie symbolique de l’exil intérieur, un dehors de la cité, un lieu où l’âme se consume lorsqu’elle consent à la cruauté, à l’idolâtrie, au mensonge. Cette géographie rejoint la nôtre. Nous avons tous des oueds Hinnom en nous, des zones que nous pavons pour ne plus les voir, des routes qui passent au-dessus des gouffres afin de continuer notre vie comme si rien n’existait. Jean-François Deschamps nous oblige à soulever l’asphalte.

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Il y a, dans son essai, une manière de réhabiliter l’imaginaire sans tomber dans l’irrationnel. Il prend au sérieux la puissance des contes, des légendes, des mythes, parce qu’ils durent, et parce qu’ils portent ce que la raison seule peine à transporter. Pour nous, lecteurs maçonniques, cette puissance n’a rien de suspect. Elle correspond à l’expérience du symbole, qui ne se contente pas d’expliquer, mais qui transforme. Jean-François Deschamps fait sentir que le texte apocalyptique travaille comme un rite, au sens où il met en scène des passages, impose des étapes, éprouve, révèle, et reconduit sans cesse à un centre. Nous retrouvons cette dynamique dans des motifs récurrents, la mesure du temple, la balance, le sceau, le livre de vie, autant d’images de l’évaluation intérieure.

Dans les pages consacrées aux séductions du pouvoir, nous percevons également une critique implicite de notre temps

Jean-François Deschamps insiste sur l’adoration des idoles fabriquées de main d’homme, idoles d’or, d’argent, d’airain, de pierre, de bois, incapables de voir, d’entendre, de marcher. Nous n’avons pas besoin de forcer l’analogie pour reconnaître nos idoles contemporaines, idoles d’image, de vitesse, de domination, idoles de discours, idoles de chiffre. Le texte biblique, relu ainsi, devient une ascèse de liberté. Il nous apprend à reconnaître les dispositifs de fascination, à nommer les faux pasteurs, à comprendre comment la peur fabrique des foules dociles. Et ce savoir n’est pas seulement politique. Il est initiatique, car il concerne notre souveraineté intérieure.

Ms grec du Nouveau Testament

Ce qui demeure, après cette lecture, c’est une impression de rigueur lumineuse. Jean-François Deschamps ne cherche pas à lisser les aspérités. Il accepte la dureté du texte, mais il la convertit en exigence. Il ne supprime pas les images de feu et de soufre, mais il les replace dans une économie symbolique où la responsabilité humaine, la justice, la vérité, la fidélité deviennent les véritables enjeux. Son essai, profondément spirituel, n’abandonne jamais l’histoire. Il insiste sur l’Empire romain, sur les persécutions, sur l’inscription politique de la vision, et il le fait sans réduire le texte à une chronique. Nous restons dans cette zone rare où l’érudition sert la conscience, où la culture sert la conversion intérieure, où la symbolique n’est pas une fuite, mais une reconquête.

Nous pouvons dire, au terme de cette méditation, que Jean-François Deschamps nous propose une lecture de l’Apocalypse comme une discipline du regard

Elle nous apprend à ne plus confondre l’éclat des images avec la vérité du sens. Elle nous oblige à réhabiter les nombres, non comme des codes de peur, mais comme des structures de pensée. Elle nous ramène à l’essentiel, qui n’est pas de savoir quand le monde finira, mais de comprendre comment un monde se défait lorsque la justice est trahie, lorsque la parole est vendue, lorsque l’idole réclame la prosternation. Elle nous rappelle aussi qu’un monde nouveau ne naît pas d’un spectacle, mais d’une rectification de l’homme, de ses œuvres, de sa fidélité à une Loi qui dépasse ses caprices.

Et c’est ici, précisément, que ce livre mérite d’être lu par des francs-maçons. Non parce qu’il fournirait un réservoir de références, mais parce qu’il réactive une attitude, celle d’un travail sur soi qui ne sépare jamais la verticalité spirituelle de l’horizontalité humaine. Jean-François Deschamps refuse la peur comme régime, et nous conduit vers une Apocalypse rendue à sa vocation, non l’annonce d’un anéantissement, mais la révélation d’une responsabilité, et la promesse exigeante d’une liberté qui se mérite.

Il y a des textes qui sidèrent et il y a des textes qui redressent

Les 3 Colonnes

Ici, la vision apocalyptique cesse d’être un décor de catastrophe et devient un instrument de lucidité, un art de reconnaître ce qui en nous pactise avec l’idole et ce qui, en nous, demeure capable de Loi. La vraie révélation n’écrase pas, elle oblige, et c’est peut-être la plus rare des consolations, celle qui rend l’espérance adulte.

L’Apocalypse de Jean de Patmos au risque du symbolisme
Jean-François Deschamps
Les 3 Colonnes, 2025, 202 pages, 28,50 € – numérique 11,99 €
Pour commander, c’est ICI / Lire l’échantillon

« Voilà, euh, du coup, au niveau de… au final » : quand la France désapprend à parler

Entre tics d’oralité, phrases qui se reprennent et formules passe-partout, la parole publique s’allège jusqu’à perdre sa charpente. Nous le sentons au quotidien, mais nous le percevons surtout lorsque la langue se donne en spectacle, sur les plateaux, dans les réunions, dans les couloirs du métro, dans les stories, jusque dans ces micro-phrases où l’époque se reconnaît comme dans un miroir pressé. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire de grammaire ou d’orthographe : c’est un rapport au monde qui s’écrit à voix haute, un régime de présence où l’on parle pour tenir debout, non pour tenir vrai.

Je parle la France…

La scène est devenue familière : l’interview, le direct, le commentaire, la conversation qui ne supporte plus l’attente.

Alors surgissent ces béquilles qui aident la phrase à traverser la rivière sans se mouiller les pieds. « euh… » pour gagner une seconde, « voilà » pour fermer ce qui n’a pas été vraiment ouvert, « en fait » pour donner l’illusion d’un recentrage, « du coup » pour faire croire à une causalité, « à la base » pour maquiller un commencement, « au final » pour conclure sans conclusion. On ajoute « genre », « tu vois », « en vrai », « j’avoue », on empile « au niveau de… » comme un échafaudage sans bâtiment, et l’on termine parfois par un « quoi » qui n’interroge plus, qui n’explique plus, mais qui réclame un acquiescement, un signe de tête, un oui automatique. La langue devient un réflexe de contact plutôt qu’un instrument de discernement.

Les plus jeunes n’ont pas inventé ce mouvement : ils l’incarnent parce qu’ils naissent dedans Ils apprennent la parole dans un bain d’images et de flux – merci les parents ! –, dans un monde où la phrase est souvent coupée avant d’avoir trouvé son rythme. La pensée, au lieu de s’installer, rebondit. Le vocabulaire, au lieu de s’élargir, se concentre en une poignée de mots qui servent à tout. Ce n’est pas une condamnation morale, c’est un constat d’écosystème. Quand l’attention est morcelée, la parole se morcelle. Quand l’instant règne, la nuance devient lente. Et la lenteur, aujourd’hui, passe parfois pour une faiblesse.

Villers-Cotterêts Cité internationale de la langue française

Mais ce qui inquiète, c’est que ce relâchement ne se cantonne pas à l’adolescence

Il irrigue les sphères qui, autrefois, faisaient métier de tenir la langue. Chez les journalistes, la contrainte du direct, la chasse au « bon mot », la nécessité de relancer, d’occuper l’espace sonore, fabriquent une parole qui n’a plus le temps de se corriger. On ne cherche pas seulement à dire : on cherche à ne pas perdre. Chez les responsables politiques, s’ajoute une tentation plus stratégique : parler comme tout le monde, s’aligner sur le registre supposé populaire, simplifier jusqu’à l’os, multiplier les formules qui font proximité. Ainsi la langue devient un outil de persuasion plus qu’un outil de vérité. Et l’on confond trop souvent accessibilité et appauvrissement, simplicité et simplisme.

Or la langue, lorsqu’elle se relâche, révèle un phénomène plus large

Une société qui s’habitue au moindre effort. Le laxisme n’est pas seulement éducatif, il est culturel. Nous collons les enfants, dès le plus jeune âge, devant des écrans qui captent l’attention avant d’éduquer la pensée. La tablette ou le téléphone devient une sucette lumineuse : il calme, il occupe, il empêche l’ennui, mais il empêche aussi, parfois, l’apprentissage de cette compétence essentielle : rester avec soi-même assez longtemps pour que quelque chose se forme. Le langage a besoin d’ennui, comme la lecture a besoin de silence. Sans ce temps intérieur, les mots se réduisent à des signaux. Ils ne construisent plus : ils circulent.

Le métro, à cet égard, est une parabole quotidienne, presque une fable sociale en mouvement. Sur dix personnes, six sont sur leur téléphone, deux lisent, deux ne font rien. Cette statistique, même approximative, dit une vérité sensible : l’espace public est devenu un espace d’absorption. Nous ne sommes plus seulement ensemble, nous sommes côte à côte, chacun dans sa bulle. La lecture, qui est un acte de lenteur, devient minoritaire. Le fait de « ne rien faire », qui pourrait être une simple disponibilité intérieure, passe pour une étrangeté. Et cette raréfaction du vide a un effet immédiat sur la parole : une parole qui n’a plus de respiration se remplit de « euh… », de « voilà », de « en fait », comme une mer qu’on empêche de se retirer.

Château-de-Villers-Cotterêts Cité-internationale-de-la-langue-française-Wikipédia

À ce point, il faut être juste : ces tics ne sont pas tous des fautes

Dans l’oral, ils jouent un rôle. Ils marquent le tour de parole, ils signalent l’intention, ils ménagent l’autre. Mais leur prolifération devient un symptôme : la phrase ne sait plus où elle va. On le voit dans la redondance du sujet – « il… il… », « elle… elle… » comme si la parole devait se relancer elle-même pour ne pas s’effondrer. On le voit dans l’usage inflationniste de « au niveau de… », qui remplace des verbes précis, qui évite de choisir, qui neutralise. On le voit dans « du coup », qui mime la logique sans la produire. On le voit dans « au final », qui fait croire qu’il y a eu une démonstration alors qu’il n’y a eu qu’un glissement. Et l’on entend, derrière ces formules, une peur muette : la peur du silence, la peur de la complexité, la peur de ne pas être immédiatement compris.

C’est ici que la question maçonnique devient plus qu’un jeu de comparaisons

Je parle la France…

Car la franc-maçonnerie, par vocation, est un lieu où la parole n’est pas seulement une expression : elle est une épreuve. Elle est une tenue. Elle est une responsabilité. Quand nous entrons en loge, nous entrons dans un espace où les mots et les gestes ont une épaisseur de temps. Le rituel, notamment lorsqu’il hérite du XVIIIᵉ siècle, n’est pas un décor. C’est une langue structurée, une phrase collective, une architecture de transmission. Il y a des mots qui portent, des silences qui articulent, des déplacements qui signifient. Et, comme toute langue, le rituel peut être appris, respecté, habité ou bien abîmé.

Les-rituels-maçonniques-bidouillés

La question des rituels « bidouillés » est délicate, parce qu’elle touche à la fois à l’autorité des charges et à la fragilité des usages

Oui, il existe des variantes légitimes, des adaptations encadrées, des ajustements nécessaires lorsque l’on traduit, lorsque l’on clarifie, lorsque l’on corrige une dérive. L’histoire maçonnique elle-même n’est pas un bloc. Elle est stratifiée. Mais il existe aussi des modifications d’humeur : un passage raccourci parce qu’il ennuie, un autre modifié parce qu’il gêne, un symbole adouci parce qu’il paraît trop exigeant, une parole remplacée par une formule plus « moderne », un silence comblé parce qu’il met mal à l’aise. Et là, ce n’est plus la tradition qui vit. C’est l’ego qui s’installe.

Un Vénérable Maître n’est pas le propriétaire du rituel, pas plus qu’un Grand Expert n’est un metteur en scène libre de ses improvisations

Les offices, dans leur noblesse, sont des charges de service. Ils gardent la forme pour permettre au fond de circuler. Mais dès que la fonction devient un pouvoir, le rituel devient un terrain d’expression personnelle. Et c’est précisément là que l’appauvrissement de la langue rejoint le bricolage du rite : quand la parole se relâche, l’exigence symbolique se relâche. Une loge qui ne sait plus tenir une phrase finit parfois par ne plus savoir tenir une forme.

Car le rituel maçonnique est un professeur silencieux

Il enseigne la précision sans pédanterie. Il apprend à parler simplement, mais pas pauvrement. Il apprend que la fraternité n’a rien à voir avec l’approximation. Il rappelle qu’il existe une différence entre l’humain de la parole hésiter, chercher, reprendre et son abandon, s’en remettre à des « voilà » et des « euh… » pour masquer le vide. Il enseigne aussi que la proximité véritable ne se fabrique pas avec des tics, mais avec une présence. Et il met chaque frère, chaque sœur devant une question intime. Qu’est-ce que nous voulons transmettre ? (le parler nouveau aurait dit « c’est quoi… » Un patrimoine vivant, ou un folklore adaptable ?

À ceux qui se demandent s’il faut « se mettre à mal parler » pour être accepté, pour être coopté, pour paraître « dans le ton », la réponse peut être ferme sans être hautaine

L’ordonnance de Villers-Cotterêts, signée en août 1539 par François Ier, est le plus ancien texte de loi encore en vigueur en France

Non, il ne faut pas s’abaisser pour entrer. Il faut simplement être vrai, et apprendre à être plus juste. Parler clair, parler sobre, parler tenu : cela suffit. La cooptation, lorsqu’elle est saine, n’est pas une récompense donnée à celui qui imite, mais une confiance accordée à celui qui cherche. Le langage n’a pas besoin d’être précieux ; il a besoin d’être habité. Et c’est là une promesse initiatique : la loge n’est pas l’endroit où l’on renonce à la parole, mais celui où l’on apprend à la gouverner.

Nous pouvons, bien sûr, entendre les voix de l’époque, et ne pas faire la guerre à chaque « du coup ». Nous pouvons accepter l’oralité, le naturel, la chaleur du quotidien. Mais nous avons le devoir de ne pas confondre la chaleur avec la mollesse. La langue est un outil : si nous l’émoussons, nous travaillerons moins bien. Et si nous travaillons moins bien, nous laisserons s’installer une maçonnerie d’automatismes, où les rituels deviennent des routines, et où la pensée se contente d’« au final ».

C’est peut-être cela, le vrai enjeu : tenir la langue, non par nostalgie, mais par fidélité à ce qu’elle rend possible

Car une société qui parle flou pense flou, et une maçonnerie qui pense flou transmet flou. Le XVIIIᵉ siècle ne nous a pas légué des formules pour faire joli. Il nous a légué une discipline de l’esprit, une manière de donner au mot le poids d’une pierre. À nous de choisir si nous voulons encore bâtir ou seulement commenter, téléphone en main, « en vrai », « j’avoue », « quoi » et le trop fumeux « on va dire ».

Mitterrand et les loges : la République en clair, la Franc-Maçonnerie en filigrane

François Mitterrand est mort un 8 janvier 1996. Un lundi. Cette date, à elle seule, a la sécheresse d’un couperet et la gravité d’un glas. Avec lui s’éloigne une manière très française d’habiter le pouvoir : l’art des signes, le goût du temps long, la politique comme théâtre sérieux où l’Histoire pèse autant que l’actualité. Et pourtant, dès que son nom surgit, une rumeur revient, tenace, presque mécanique : « Mitterrand franc-maçon. »

Comme si, en France, il fallait toujours un souterrain à la surface, un secret pour expliquer l’autorité, un mot de passe derrière la fonction.

Alors mettons d’emblée la pierre à sa place : non, François Mitterrand n’a jamais été franc-maçon. Ce refus du fantasme n’appauvrit pas le sujet ; il le rend plus juste. Car ce qui nous intéresse ici n’est pas une appartenance, mais une relation : celle d’un Président à une tradition initiatique et à un fait social français, tour à tour allié de valeurs, interlocuteur politique, puissance symbolique, parfois source de tensions.

Autrement dit : Mitterrand n’a pas porté le tablier, mais il a connu le chantier. Et il a su parler, quand il le fallait, à celles et ceux qui en tenaient une part de la mémoire et des outils.

Cette persistance tient aussi à une confusion très française, nourrie par l’homonymie

« La politique des francs-maçons » de Jacques Mitterrand

Beaucoup mêlent encore le Président à Jacques Mitterrand, homme politique et franc-maçon, ancien Grand Maître du Grand Orient de France (1962-1964 puis 1968-1971). Initié en 1933 au sein de la loge parisienne « La Justice », devenu ensuite grand orateur puis grand secrétaire, orateur redoutable et tribun, Jacques Mitterrand marque son obédience par une volonté d’extérioriser l’Ordre (conférences publiques en fin de convents), invitant ainsi, déjà, les profanes à oser pousser les portes, et par des initiatives tournées vers l’Afrique (formation, échos dans Présence africaine).

Et pourtant, même sans tablier, la relation de François Mitterrand au fait maçonnique fut réelle, structurante, parfois heurtée, souvent instrumentalisée

Elle dit surtout quelque chose de décisif sur la France : ici, la franc-maçonnerie n’est ni un folklore ni un simple décor de romans.

Elle est une mémoire militante, une sociabilité structurante, un réseau d’idées, au sens sociologique, qui traverse la laïcité, l’école, la République, la culture politique.

La première clé, c’est l’honnêteté : pas d’appartenance, mais une proximité politique et culturelle. Mitterrand ne porte pas le tablier ; il connaît le chantier. Il sait qu’une part du vocabulaire national – Liberté, Égalité, Fraternité, l’école comme ascenseur civique, la promotion de l’individu, la lutte contre les dominations – a été porté, défendu, parfois durci, dans des ateliers où l’on croyait (et où l’on croit encore) que la République se bâtit à hauteur d’homme. Sa stratégie est nette : reconnaître ce rôle historique sans jamais se laisser enfermer dans une dépendance, ni dans une légende.

La laïcité : l’entrée par la grande porte

Laïcité en France – source vis-publique

Tout commence, et cela n’a rien d’anodin, par la laïcité. En février 1981, à la veille de l’alternance, François Mitterrand intervient aux Assises internationales de la laïcité organisées par le Grand Orient de France. Le geste est politique, mais il est aussi symbolique : il va parler à une maison où la laïcité n’est pas une posture de circonstance, mais une identité, une tradition, un combat.

Et il le fait avec une formule qui résume son art du balancier : la laïcité comme résistance à la soumission intellectuelle, mais aussi comme tolérance et respect de la liberté d’autrui. Deux mots, deux plateaux. Une main qui refuse la tutelle, une main qui refuse l’intolérance.  Mitterrand veut la laïcité comme architecture commune, pas comme machine à diviser.

Mais la laïcité, en France, n’est pas seulement un principe : c’est aussi un champ de bataille. Et, très vite, le même dossier devient une zone de fracture. Lorsque l’école s’embrase et que le projet Savary cristallise passions, peurs et mobilisations, le Grand Orient de France, par la voix de son Grand Maître Paul Gourdot, adresse le 22 décembre 1982 une lettre au Président, au ton jugé « vif », pointant des « lacunes ou manquements » à la laïcité de l’État.

Ce moment est précieux, parce qu’il brise une illusion : la « proximité » n’efface pas la logique d’injonction, et la convergence de valeurs ne garantit pas l’obéissance. Certains attendent du pouvoir socialiste une fidélité totale à une ligne ; Mitterrand, lui, gouverne un pays composite, et il refuse que la République se transforme en guerre de religion inversée. Il arbitre, temporise, assume l’usure politique du compromis. C’est là que s’arrête le fantasme d’une « connexion automatique » entre l’Élysée et les Loges.

15 mai 1987 : la scène, la phrase, la portée

Puis vient le moment le plus visible, le plus documenté, le plus photographiable. Le 15 mai 1987, François Mitterrand reçoit à l’Élysée les participants au Rassemblement maçonnique international réuni à Paris et prononce une allocution officielle. Le geste est puissant : la maison de la République ouvre ses portes à une fraternité initiatique – non pour s’y soumettre, mais pour lui reconnaître une place dans la longue histoire civique du pays.

Rassemblement maçonnique international – GODF, Paris

Il choisit ses mots avec cette précision de notaire du symbole : il salue les combats pour l’école, pour la promotion de l’individu, pour Liberté, Égalité, Fraternité ; il parle d’éducation civique, de respect de l’homme, de fidélité aux principes quand les temps se brouillent. Et surtout, il lâche une phrase qui claque comme un sceau : « Vous êtes ici chez vous », en précisant que « c’est la France » qui reçoit.

On ne dira jamais assez ce que cela signifie : l’Élysée, lieu du pouvoir, se met un instant au service d’une reconnaissance mémorielle. La franc-maçonnerie est honorée comme l’une des forces historiques qui ont accompagné l’installation de la République. Et, dans le même mouvement, Mitterrand remet une limite : il accueille, il salue, il reconnaît mais il ne fusionne pas. L’échange est clair : l’État peut entendre une fraternité ; il ne doit jamais devenir l’annexe d’aucune fraternité, d’aucun réseau, d’aucune chapelle.

Les réseaux : ni fantasme, ni angélisme

Reste le sujet qui excite l’antimaçonnisme et embarrasse les naïvetés : la question des réseaux. Même sans être initié, Mitterrand gouverne dans une France où des responsables politiques, administratifs, culturels, syndicaux, associatifs sont francs-maçons. Et cela crée des circulations, des affinités, parfois des malentendus, parfois des zones grises que la presse, à partir des années 1990, a explorées, souvent avec courage, parfois avec confusion.

Le livre Les francs-maçons des années Mitterrand

Cet ouvrage de Patrice Burnat, Christian de Villeneuve, publié par Grasset en 1997, se situe dans cette veine : deux journalistes non initiés tentent d’attraper une réalité fuyante, l’influence comme tissu, plus que comme complot. En 1997, ce mot n’avait pas encore l’usage inflationniste qu’on lui connaît aujourd’hui !

Le mérite du sujet, c’est de rappeler une évidence que la République feint parfois d’oublier : les idées vivent aussi dans des sociabilités, et certaines sociabilités ont leurs codes, leurs fidélités, leurs réflexes. Son risque, comme souvent, est de prêter à la Maçonnerie une unité qu’elle n’a pas, et de transformer des mécanismes d’entre-soi (qui existent partout) en gouvernement clandestin.

C’est ici que le mitterrandisme redevient un outil de lecture : il n’abolit pas les forces intermédiaires, il les met en scène, il les utilise, il les contient. Il parle à des familles idéologiques sans se laisser annexer ; il reconnaît des héritages sans s’y dissoudre ; il gouverne la pluralité sans céder aux absolutismes. À ceux qui voudraient un secret d’atelier, Mitterrand oppose une réalité plus dérangeante parce que plus banale : la République est un Temple civil, traversé de fraternités, d’intérêts, de fidélités, de mémoires mais où l’unique souverain est le peuple, et l’unique rituel, la loi commune.

Et c’est peut-être, au fond, l’hommage le plus juste en ce 8 janvier : Mitterrand n’était pas maçon… mais il a su, mieux que beaucoup, parler le langage du symbole et tenir la balance entre la mémoire des Loges et l’autorité de l’État.

Sources : Archives de l’Élysée : allocution du 15 mai 1987 ; Le Monde : lettre de Paul Gourdot (22 décembre 1982) + réception de 1987 ; Institut François Mitterrand : rappel des Assises de la laïcité (février 1981) ; Franc-Maçonnerie Magazine (26 juin 2011) : « Mitterrand et les francs-maçons » (réservé aux abonnés) ; Grasset : notice éditeur du livre Burnat / de Villeneuve

Le palais de l'Élysée.
Le palais de l’Élysée.

Franc-maçonnerie et Internet en 2026 : la question n’est plus compatible mais habitable

Le 1er juin 2021, 450.fm publiait un article au titre frontal : Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?, un texte signé par l’un de nos chroniqueurs, adossé à un petit livre qui se voulait outil.

Image inspirée de Jiri Pragman (Philippe Allard), librement produite par une IA de qualité


Paru en 2016, cet ouvrage de 96 pages, intitulé Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?, est signé Jiri Pragman et publié chez Dervy, dans la collection « Les outils maçonniques du XXIᵉ siècle ».

Et c’est là que le dossier prend, dès l’abord, une couleur singulière. Car Jiri Pragman n’est pas un observateur lointain. C’est le nom de plume de Philippe Allard, journaliste et auteur belge, figure connue d’un pan entier de l’écosystème maçonnique en ligne, notamment par l’histoire de son ancien blog.

Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?

Surtout, l’homme n’a pas seulement parlé du numérique… il l’a pratiqué au contact des institutions, sur des projets publics. Des sources biographiques indiquent qu’il a travaillé à la structuration et à la gestion de contenus du site de la commune d’Ixelles, puis qu’il a été appelé à concevoir le site web de la Ville de Bruxelles, avec un rôle de chef de projet, à une époque où l’open data commençait déjà à devenir un langage de la cité.

Compte tenu de cette spécificité revendiquée, on comprend d’autant mieux l’attente : lorsqu’un spécialiste se présente avec un “outil”, le lecteur espère une véritable boîte à instruments – des méthodes, des cas d’école, des règles simples et opératoires, plutôt qu’une suite de mises en garde. C’est précisément ce que l’article de 2021 pointait, en creux et parfois très explicitement ! L’écart entre la promesse d’un guide et la maigreur d’un livret qui alerte sans toujours outiller.

Or voici 2026

Et une évidence, presque gênante, se tient au milieu du chantier : dix ans après 2016, le monde numérique a changé de vitesse, d’échelle, de mœurs, de risques… et pourtant ce texte n’a pas connu, à ma connaissance, de réédition structurante qui viendrait le remettre d’aplomb, le réétayer, le réarmer au rythme du siècle. C’est aussi pour cela qu’une nouvelle chronique vaut d’être posée ici, non pour rejouer un procès, mais pour donner à notre lectorat quelques éléments de repérage : ce qui a bougé, ce qui demeure, ce qui menace, et ce qui peut être construit.

FM-et-Internet-2026

Car en 2026, Internet n’est plus un simple outil extérieur

Il est devenu un milieu. Un climat où tout circule : les liens fraternels, les invitations, les rumeurs, les captures, les archives, les réputations. À ce stade, demander si la franc-maçonnerie est “compatible” avec Internet revient presque à demander si l’on peut bâtir un Temple en présence du vent. On le peut, bien sûr. Mais à une condition : ne plus confondre la question avec un oui/non, et la traiter comme ce qu’elle est devenue. Une question d’architecture.

Le vrai nœud : distinguer la discrétion initiatique de l’opacité institutionnelle

Le premier malentendu, dans le débat numérique, tient à un glissement de mots. Beaucoup parlent de secret quand il s’agit de discrétion ; et ils parlent de discrétion quand il s’agit en réalité d’opacité.

La discrétion initiatique protège l’expérience vécue : ce qui transforme, ce qui relève de l’intime, ce qui ne se prouve pas et ne s’exhibe pas.
L’opacité institutionnelle, elle, protège souvent autre chose : les habitudes, les angles morts, les décisions sans trace, parfois les conflits, parfois les confusions.

Internet met le doigt sur cette distinction parce qu’il amplifie tout : la parole, la rumeur, l’image, la maladresse, la fuite, la revanche.

Et l’on répond trop souvent à cette amplification par une peur réflexe : cachons tout. Or cacher n’est pas discerner. Un Temple n’est pas une cave : il a des murs, oui, mais il a aussi des passages, des seuils, des règles de circulation.

FM-et-Internet-2026

2026 : la Loge est déjà numérique, même quand elle prétend ne pas l’être

La mutation n’a pas eu besoin d’une proclamation. Elle s’est faite par mille gestes anodins :

-une convocation envoyée sur une messagerie grand public ;
-un fichier de membres stocké quelque part, dans un cloud ? ;
-une photo partagée entre nous ;
-une discussion fraternelle copiée, transférée, sortie de son contexte ;
-un petit service technique rendu par un frère ou une sœur, sans cadre, sans trace, sans responsabilité claire.

Le numérique, en 2026, n’est pas un monde à côté. Il est le sol sous une partie de nos pas. Et ce sol peut se fissurer si l’on n’apprend pas à y poser des règles simples, fraternelles, protectrices.

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Une charpente minimale : l’hygiène du seuil

Je propose une idée très simple, parce qu’elle est maçonnique : travailler le seuil. Non pas la forteresse. Le seuil.

Le parvis : ce qui peut être public, assumé, culturel, patrimonial.
Conférences, communiqués, actions civiques, mémoire, présentation des valeurs. Ici, Internet peut être un relais de rayonnement.

Le vestibule : ce qui doit rester fraternel, pratique, limité.
Logistique, entraide, organisation, sans contenu initiatique sensible. Ici, Internet doit être encadré, clarifié, discipliné par des usages.

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Le cœur du Temple : ce qui relève de l’expérience rituelle et de l’intime.
Ici, le numérique n’est pas un ennemi, mais il est souvent une tentation : celle de “faciliter” ce qui, par nature, demande présence, lenteur, incarnation. Le cœur du Temple n’est pas un fichier. Ce n’est pas un flux. C’est un travail d’être.

Ce triptyque ne résout pas tout, mais il change tout : il remplace la peur par une géométrie. Et la géométrie, chez nous, n’est jamais décorative.

Le point aveugle : la protection des personnes par la protection des données

Un atelier, une obédience, une juridiction ne manipule pas seulement des symboles : elle manipule des vies. Des identités. Des engagements. Des fragilités parfois.
Protéger les données n’est pas “faire moderne”. C’est prolonger, autrement, une éthique de la protection.

Cela appelle des règles écrites, compréhensibles, transmissibles. Des responsabilités définies. Des durées de conservation. Des usages autorisés et interdits. Et, surtout, une formation continue : non comme une lubie technophile, mais comme une pédagogie du discernement.

Le signe des temps : même les obédiences forment désormais à ces sujets

Voilà une phrase qu’on aurait jugée improbable il y a quelques années : certaines obédiences forment à l’IA – ou, à tout le moins, organisent des conférences et des cycles publics sur ces transformations. La question numérique, désormais, n’est plus seulement technique : elle devient intellectuelle, politique, anthropologique.

Symboles-maçonniques-et-IA

Je le dis avec prudence. Il prouve que le sujet (Franc-maçonnerie et Internet ) est sorti du bricolage individuel et entre dans le champ de la culture maçonnique, donc dans le champ de la méthode.

Alors, compatibles ?

En 2026, la réponse la plus honnête est paradoxale : oui, mais pas au sens où on l’entendait.

Oui, parce qu’Internet peut servir le parvis : diffusion culturelle, actions solidaires, mémoire, rayonnement, pédagogie civique.
Oui, parce qu’il peut servir le vestibule : organisation, entraide, mutualisation, sobriété des déplacements, lien maintenu.
Mais non, si l’on confond Internet avec une “solution” au cœur du Temple. Non, si l’on remplace la présence par le flux. Non, si l’on sacrifie le discernement à la facilité.

Et surtout non, si l’on appelle “discrétion” ce qui n’est que l’opacité. Car l’opacité attire le soupçon, le soupçon fabrique les clans, et les clans fissurent le chantier.

image-IA

Après l’IA… quoi d’autre ?

Si l’on veut conclure sans fermer, il faut ouvrir plus large. L’IA n’est qu’un seuil parmi d’autres. Après l’IA, il y aura, et il y a déjà, la question des identités numériques, des réputations automatisées, des espaces immersifs, des outils de surveillance diffus, des manipulations par l’image, des archives impossibles à effacer, et peut-être demain des ruptures techniques qui rendront obsolètes des protections actuelles.

FM-et-IA

La Franc-maçonnerie a toujours vécu avec des révolutions de langage : imprimerie, presse, radio, télévision, réseaux. Chaque fois, le même défi : rester soi-même sans être immobile.


Internet, en 2026, n’est pas une menace en soi. C’est un matériau. La question n’est plus « compatible ? ». La question est : qu’allons-nous y construire – et avec quels garde-fous ?

Et, après l’IA, quoi d’autre ? Peut-être ceci, plus essentiel encore :

Comment préserver, dans un monde de simulacres, une expérience qui ne se télécharge pas, une expérience qui se vit, se taille, se polit, se transmet ?

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La Franc-maçonnerie : une éthique du libre arbitre ?

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« Dès l’instant où l’homme soumet Dieu au jugement moral, il le tue lui-même. Mais quel est alors le fondement de la morale ? On nie Dieu au nom de la justice, mais l’idée de justice se comprend-elle sans l’idée de Dieu ? Ne sommes-nous pas alors dans l’absurdité ? C’est l’absurdité que Nietzsche aborde de front. Pour mieux la dépasser, il la pousse à bout : La morale est le dernier visage de Dieu qu’il faut détruire, avant de reconstruire. Dieu alors n’est plus et ne garantit plus notre être : l’homme doit se déterminer à faire, pour être » Albert Camus (L’homme révolté. 1951)

Albert-Camus
Albert-Camus

Face à l’abstraction sartrienne, Camus demeure toujours une source de jouvence pour nous : l’homme n’est pas un « cerveau sur pattes » mais un être de désirs soumis à la problématique de la différence fondamentale avec l’autre. Camus pointe là, de façon décisive, ce qui est incompatible entre un désir d’unification sous la même idéologie et la culture du développement de la personnalité unique. Camus nous met devant la perspective philosophique d’un choix essentiel qui se pose depuis l’Antiquité : l’homme est-il objet et sujet d’un Principe créateur qui décide de son destin, de toute éternité (le « Serf Arbitre » de Luther), ou a-t-il « voix au chapitre » en mettant son droit au « Libre Arbitre » face au Principe et même à la limite contre lui, s’il juge que son comportement est ambivalent : le « Livre de Job », l’homme révolté de la Bible, en est un exemple typique. Comme s’il existait une règle de conduite, une morale issue de la « monarchie absolue » d’un Principe opposée à une démocratie porteuse d’une éthique, où le sujet existe puisque selon la théologie chrétienne « Dieu s’est fait homme, pour que l’homme devienne Dieu » ! Le judaïsme lui-même sera traversé par des courants importants, où le libre-arbitre prime sur la morale. Ainsi, Maïmonide, le grand penseur théologien et philosophe du 12em siècle écrit (1) :

« Tout homme a la possibilité d’être un juste ou un méchant, un sage ou un sot. Il n’est personne qui le contraigne ou prédétermine sa conduite, personne qui l’entraîne dans la voie du bien ou du mal. C’est lui qui, de lui-même, et en pleine conscience, s’engage dans celle qu’il désire ».

Un homme ne peut-être plus homme que les autres, parce que la liberté est semblablement infinie en chacun. Ainsi, il est l’être par qui la vérité apparaît dans le monde, sa tâche étant de s’engager totalement pour que l’ordre naturel des existants devienne un ordre des vérités : il doit penser le monde et vouloir sa pensée, puis transformer l’ordre de l’être en système des idées, devenir « ontico-ontologique » selon la formule de Heidegger. En fait, se reconnaître dans un courant humaniste, là où l’homme redevient, se ré-empare, comme sujet central de la création, en tenant le divin à distance. Les discussions autour de la question du libre arbitre verront bien entendu le jour dans un contexte religieux, mais se poursuivront à-travers les Libertins du 17em siècle, les Lumières, et la Libre Pensée des 19 et 20em siècle et, naturellement dans la Franc-Maçonnerie !

ERASME (1466-1536), CE LAÏC AVANT L’HEURE !

Érasme, par Quentin Metsys, 1517.

Nous assistons depuis quelques années maintenant, avec surprise et curiosité, à une véritable « démytologisation » des Lumières, y compris dans la Maçonnerie. Cette réflexion venant, en priorité, de philosophes et d’historiens (« de gauche » majoritairement !) qui, replaçant les Lumières dans une visée historique globale, en voient les limites et la gestion d’un patrimoine qui n’est qu’un héritage d’hommes et d’évènements qui étaient plus dangereusement impliqués qu’en cette fin du 18em siècle, dans le contexte d’une monarchie affaiblie et d’une pratique religieuse en voie de régression. L’historien Antoine Lilti, professeur au Collège de France, soulève par exemple le questionnement vis-à-vis de Voltaire (2) : « Alors qui est Voltaire ? l’adversaire résolu de tous les obscurantismes ou l’auteur de propos racistes, insensible aux drames de l’esclavage et hostile aux juifs ? Faut-il glorifier Voltaire ou déboulonner sa statue ? ». A cela s’ajoute l’ironie d’un discours hélas dépassé par l’échec de son application. Il n’échappe à personne désormais que les idées annoncées, aboutissant à 1789, n’étaient que la prise de pouvoir de la bourgeoisie sur la noblesse, avec une indifférence totale du paysannat, des artisans ou des gens de service. N’évoquons même pas l’hostilité envers les colonisés, les esclaves, ou les communautés minoritaires du pays ! Comme le bon vieux Karl Marx l’avançait, le célèbre « Liberté-Egalité-Fraternité » n’était que la demande d’ennoblissement de la bourgeoisie, d’être égale, reconnue, et acceptée fraternellement par elle. Ce que le génial Molière et son « Bourgeois Gentilhomme » avait déjà parfaitement perçu depuis longtemps. La Maçonnerie elle-même ne manquera pas de tomber dans le panneau : se voulant prendre racines dans l’idéal compagnonnique de la construction, elle instituera rapidement le grade de Maître (ce qui faisait plus entrepreneur qu’ouvrier de chantier !) et enfin, débouchera sur les titres de noblesse dans les « Hauts Grades ». La boucle de l’idéal de la bourgeoisie des Lumières, à laquelle appartenait la Franc-Maçonnerie, était bouclée !

Portrait d’Érasme par Hans Holbein d. J.-Kunstmuseum Basel

Mais, les thèmes qui vont réellement changer la société dans sa profondeur étaient, depuis longtemps développés, de façon directe ou plus discrète, en fonction d’une époque dangereuse et intolérante. Par exemple, dans le combat pour que l’homme puisse exercer son libre-arbitre et accéder ainsi, à terme, à la naissance de la laïcité, nous ferons allusion à Erasme, le prodigieux auteur de « L’éloge de la Folie » et de son combat. Cet humaniste conquérant, figure de proue de la révolution intellectuelle qui bouscule l’Europe de cette époque et qui va tenter de faire naître une troisième voie où l’homme est le centre de l’univers, face à deux courants théologiques qui s’affrontent avec violence : l’Eglise catholique à laquelle Erasme appartient de façon de plus en plus distante et le lutherianisme qui le sollicite avant l’affrontement sur le problème de la prédestination, sujet qu’il rejette au plus haut point, lui qui est influencé par le stoïcisme et le pélagianisme. Parcourant l’Europe qu’il rêve de voir unie dans la tolérance humaniste, le fragile enfant naturel d’un prêtre de Rotterdam, risquant sa vie parfois, va proposer de veiller à ce que le fanatisme soit maintenu aux lisières de la vie en commun.

Luther

La « Diatribe sive Collatio de Libero arbitrio », le libre arbitre, paraîtra en 1524, comme contestation à l’écrit de Luther sur le « Serf arbitre », où ce dernier défend la prédestination. Il marque la rupture entre le mouvement évangélique luthérien en plein essor et les divers courants de l’humanisme dont Erasme était alors le représentant le plus célèbre et le plus influent. Pour lui, l’homme n’est nullement impuissant dans l’oeuvre de sa destinée et ce, à titre personnel, grâce à sa propre réflexion. Sinon, à quoi servirait l’homme s’il n’était qu’un jouet dans les mains de Dieu ? Avec une prudence de bon aloi, il va même prendre distance vis-à-vis des « Ecritures saintes » : « S’il est patent que, dans la plupart des passages cités, la Sainte Ecriture est obscurcie par les tropes ou même se contredit, du moins à première vue, et que pour ce motif il faut bien çà et là s’écarter bon gré mal gré du sens littéral et interpréter le texte de façon mesurée, si enfin l’on a bien montré combien d’inconvénients, pour ne pas dire d’absurdités, découlent de la suppression radicale et définitive du libre arbitre » (Oeuvres Complètes d’Erasme. Texte sur le libre arbitre. Page 771). Mine de rien, Erasme nous dit qu’il ne peut y avoir ni lecture ni pensée en dehors du sujet lui-même, ni clergé qui en enseignerait l’interprétation obligatoire !

Avec un peu d’ironie de type erasmien, nous ne ferons qu’une allusion discrète, sur nos FF. et SS. qui, s’attribuant le rôle de « Grands Prêtres », deviennent les défenseurs fanatiques de l’interprétation du rituel. Le leur, naturellement !

LA FRANC-MACONNERIE : LE CHOIX DU LIBRE-ARBITRE COMME ETHIQUE FONDAMENTALE.

Durant une très longue période, l’Église catholique enseigna que morale et éthique étaient similaires. Ceci pour avancer l’idée que l’Église et sa morale était l’héritière et la prolongation du monde antique (l’éthique philosophique). D’où la nécessité pour la théologie d’inclure dans son cursus la philosophie, en faisant un tri des textes ! Ce n’est qu’à partir de la Renaissance et de l’Humanisme qu’il va y avoir un vrai retour vers la philosophie, incluant les textes censurés par l’Église et le recentrage sur l’homme.

André Comte-Sponville

Bien entendu, l’éthique suppose, comme le laisse entendre les philosophes de l’Antiquité, à la fois un savoir théorique (« Sophia ») et une pratique (« Phronesis »). L’un ne va pas sans l’autre, comme le suggère André Comte-Sponville : « Le sage pense sa vie et vie sa pensée ». L’homme qui tente de cheminer dans l’éthique prend le monde comme il est et qui aime et désire le monde tel qu’il est, même s’il est engagé dans la défense de l’altérité d’autrui et de son propre libre-arbitre. L’un des grands adversaires auquel le « cheminant » va avoir à s’affronter dans notre époque chaotique est le développement de l’allergie aux autres avec, précisément, le renforcement d’une morale servant de rempart vis-à-vis des autres, comme s’ils devenaient un facteur d’infection, une sorte de Covid-19. A ce propos, Emmanuel Lévinas écrit (3) écrit : « la philosophie occidentale coïncide avec le dévoilement de l’Autre, où l’Autre, en se manifestant comme être, perd son altérité. La philosophie est atteinte, depuis son enfance, d’une horreur de l’Autre qui demeure Autre, d’une insurmontable allergie ». Levinas nous suggère de revenir à ce que les grands théoriciens russes appelaient la « désomatisation du réel », pour que tout redevienne étonnant !

Le piège est naturellement l’inflation du « Moi », alors que l’identité est toujours une fiction ; nous sommes tous une succession de personnages que nous incarnons avec plus ou moins de bonheur. Le narcissisme est nécessaire à la survie du sujet s’il ne devient pas envahissant. Un humoriste raconte : « C’est tardivement qu’elle me fit prendre conscience de mes dons incontestables de thaumaturge : un grand nombre de sujets, victimes de l’insomnie, se mettaient à dormir profondément en m’écoutant parler. Peu importe les thèmes d’ailleurs. Deux marchent particulièrement bien et j’hésite toujours entre le Concile de Nicée de 325, ou la musicalité dans les écrits de Pascal Quignard ! En fait, mes conférences devraient être remboursées par l’assurance maladie… ». Belle, sainte et saine auto-dérision !

Un autre danger menace la Maçonnerie actuelle : une volonté d’imposer une morale de type religieux et son catéchisme au détriment d’une éthique philosophique soucieuse de l’ouverture à l’autre dans son altérité et sa pratique de la libre interprétation. Il faut avouer que la visite de certains lieux maçonniques font penser quelquefois avec effroi à des pratiques sectaires ! Etrange confrontation entre la chapelle et le jardin d’Epicure !

Quelle serait la bonne pratique vers laquelle tendre pour tenter d’avoir une attitude éthique ? Sans doute celle du partage de notre même nature et l’abandon de la ridicule soif de pouvoir au profit du service de mon « Nebenmensch », mon prochain, quand l’urgence s’en présente. Dans « La pratique du Bodhisattva », Shantideva, un mystique indien bouddhiste du VIIIe siècle, déclare au troisième chapitre de son livre :

« Puis-je être un gardien pour ceux qui n’en ont pas,
Un guide pour tous ceux qui voyagent sur la route,
Puis-je devenir un bateau, un radeau ou un pont
Pour tous ceux qui désirent traverser l’eau.
Puis-je être une île pour ceux qui désirent accoster,
Et une lampe pour ceux qui souhaitent la lumière,
Puis-je être un lit pour ceux qui ont besoin de repos,
Et un serviteur pour tous ceux qui vivent dans le besoin »

Pas mal comme programme éthique non ?!

EN TOUT CAS BONNE ANNEE 2026 !

NOTES

(1) Lukusa Martin : La recherche de la Sagesse façonne notre avenir. Revue théosophique Le Lotus Bleu. Paris. 2025. N° 10 (Page 193)

(2) Lilti Antoine : Voltaire est le nom propre de notre rapport ambivalent aux Lumières. Paris. Journal « Le Monde » du 31 décembre 2025 (Page 21).

(3) Lévinas Emmanuel : En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. Paris. Ed. Vrin. 1949. (Page 263).

 BIBLIOGRAPHIE

  • Duteil Jean-Pierre ; Erasme. Paris. Ed. Ellipses. 2019.
  • Erasme : Oeuvres Complètes. Paris. Ed. Robert Laffont. 1992.
  • Freud Sigmund et Pfister Oskar : Correspondance de Sigmund Freud avec le pasteur Pfister (1909-1939). Paris. Ed. Gallimard. 1969.
  • Goulyga Arsenij : Emmanuel Kant-Une vie. Paris. Ed. Aubier. 1985.
  • Lacan Jacques : L’éthique de la psychanalyse. Le Séminaire. Livre VII. Paris. Ed. Du Seuil. 1986.
  • Lévinas Emmanuel : Totalité et infinie. Essai sur l’extériorité. Paris. Ed. Livre de Poche. 1990.
  • Misrahi Robert :La signification de l’éthique. Paris. Ed. Les empêcheurs de penser en rond. 1995.
  • Zweig Stefan ; Erasme. Grandeur et décadence d’une idée. Paris. Ed. Livre de Poche. 1935.