La transgression, ce concept audacieux et souvent mal compris, résonne comme un écho troublant dans les Temples voûtées de la Franc-maçonnerie. Perçue comme un acte de franchissement des limites imposées par la société, la culture ou la morale, elle incarne à la fois un défi et une promesse. En Franc-maçonnerie, où l’initiation invite à dépasser les apparences pour atteindre une vérité intérieure, la transgression n’est pas une rébellion gratuite, mais un outil de transformation spirituelle et intellectuelle.
Explorons ensemble cette idée fascinante, en distinguant ce qui relève de la nature – immuable et sans limites – de ce qui appartient à la culture – fragile et normatif – tout en illustrant son rôle à travers des exemples historiques et contemporains au sein de l’Art Royal.
Transgression et nature : une harmonie sans frontières
Fil a plomb au dessus du Pavé moisaïque
La nature, dans son essence, ignore la transgression. Si l’on accepte la théorie darwinienne de l’évolution, avec son pouvoir de sélection et d’optimisation, la vie progresse sans violer les lois universelles – gravité, cycles, adaptation. Quel sera l’homo sapiens, sapiens d’un futur lointain, dans des millions ou milliards d’années, s’il survit à ses propres excès ? Nul ne le sait. Cependant, l’émergence de l’intelligence artificielle, appliquant ses algorithmes aux intelligences humaine, animale et végétale, redéfinit ce paradigme. Elle introduit une transgression artificielle, où l’information devient un champ de bataille, modifiant les règles naturelles par des téléologies humaines.
En Franc-maçonnerie, les symboles du premier degré – équerre, compas, fil à plomb – reflètent cette harmonie naturelle, alignée sur les lois cosmiques. La transgression y est absente dans son sens brut : le maçon ne défie pas la gravité, mais l’utilise comme guide. Pourtant, l’introduction de technologies modernes (sites web, applications) dans les loges pose une question : la transgression artificielle, en brouillant les frontières entre nature et culture, ne risque-t-elle pas de détourner l’initiation de son essence universelle ?
Transgression et culture : Le défi des normes humaines
Si la nature échappe à la transgression, la culture, elle, en est le terrain privilégié. Elle naît des interdits – les commandements du Deutéronome (chapitre 5), par exemple, qui codifient la morale sociale – et la transgression devient alors désobéissance. Mais cette désobéissance n’est pas toujours négative. Comme le souligne Georges Bataille, « la transgression ne nie pas l’interdit, elle le dépasse et le complète ». Elle est une force dynamique, essentielle au progrès humain, oscillant entre conflit et renouveau.
Voltaire
En Franc-maçonnerie, cette tension est centrale. Historiquement, les maçons ont transgressé les normes culturelles de leur époque. Prenons les Lumières : Voltaire, initié à la loge des Neuf Sœurs, défia l’Église et l’absolutisme avec ses écrits, incarnant une transgression culturelle qui propulsa les idées de liberté et de laïcité. De même, Giuseppe Garibaldi, franc-maçon italien du XIXe siècle, dépassa les lois sociales de son temps en menant des révolutions pour l’unification de l’Italie, brisant les chaînes féodales au nom d’un idéal universaliste.
Maria Deraismes
Pourtant, la culture maçonnique elle-même établit des interdits – rituels, grades, serments – que la transgression individuelle peut remettre en question. L’émergence de loges mixtes au XXe siècle, comme le Droit Humain fondé par Maria Deraismes en 1893, fut une transgression sociale majeure, défiant la tradition exclusivement masculine. Ce dépassement, bien que source de débats, a enrichi la maçonnerie en élargissant sa vision de la fraternité.
Transgression et justice : un arbitraire à surmonter
La justice, fruit de la culture, tente d’harmoniser les transgressions en établissant des règles. De la loi du Talion (« œil pour œil ») à la justice distributive moderne, elle évolue, mais reste arbitraire, fondée sur des barèmes préétablis. En franc-maçonnerie, la justice est symbolisée par l’équerre, outil d’équité entre frères. Pourtant, elle peut devenir un frein : l’application stricte des règlements obédientiels risque de figer l’initiation en un conformisme, étouffant la transgression créatrice.
Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet
Prenons l’exemple le Grand Orient de France (GODF) au XVIIIe siècle : des maçons comme le marquis de Condorcet transgressèrent les limites imposées par l’obédience en soutenant l’abolition de l’esclavage, défiant les intérêts économiques de l’époque. Cette transgression morale, bien que controversée, fut un moteur de progrès, dépassant la justice conventionnelle pour aligner la maçonnerie sur une vérité universelle.
Transgression culturelle, sociale et morale : des champs de bataille initiatiques
La transgression se manifeste dans divers domaines, chacun offrant un miroir à la maçonnerie. Culturellement, le dadaïsme ou le surréalisme ont brisé les cadres artistiques, comme certains maçons ont défié les dogmes religieux avec des rituels symboliques. Socialement, Mai 68 fut une transgression collective contre les normes établies, rappelant les soulèvements maçonniques contre les monarchies absolues. Éthiquement, des figures comme Socrate ou Galilée, sacrifiées pour la vérité, trouvent un écho chez des maçons comme Giordano Bruno, brûlé pour ses idées hérétiques mais initiatiques.
Henri Bergson
La transgression morale, en particulier, enflamme les esprits. Elle touche l’« élan vital » de Bergson, cette pulsion intime qui pousse l’être à se dépasser, malgré l’aporie d’une vie responsable. En maçonnerie, elle se vit dans la quête de sa propre vérité : un apprenti qui remet en question un rituel figé ou un maître qui propose une interprétation nouvelle du mythe d’Hiram transgresse pour grandir, au risque de choquer.
La transgression en Franc-maçonnerie : une vertu initiatique
En Franc-maçonnerie, la transgression n’est pas une révolte anarchique, mais un acte initiatique. Elle consiste à dépasser les interdits culturels – qu’ils soient religieux, sociaux ou obédientiels – pour s’aligner sur une vérité universelle, reflet des lois naturelles. Le mythe d’Hiram, assassiné pour avoir refusé de trahir les secrets, incarne cette transgression : sa mort symbolise le sacrifice pour une vérité supérieure, prélude à une palingénésie éternelle.
Jacques Ellul en 1990
Aujourd’hui, la maçonnerie contemporaine doit encore transgresser. Face aux défis modernes – uniformisation, technologie envahissante –, elle peut s’inspirer d’Ellul, qui appelait à une conscience critique contre la propagande. Transgresser les routines techniciennes des loges, ouvrir des débats sur l’intelligence artificielle ou repenser la fraternité au-delà des genres sont des transgressions nécessaires pour rester fidèle à son idéal.
Transgresser pour renaître
La transgression en Franc-maçonnerie n’est pas un péché, mais une vertu. Elle dépasse les interdits culturels pour rejoindre l’harmonie naturelle, comme le fil à plomb s’aligne sur la gravité. Des figures comme Voltaire, Garibaldi ou Deraismes l’ont illustrée, prouvant que briser les chaînes sociales ouvre la voie à la lumière. Dans un monde figé par des normes, le maçon transgressif devient un architecte de renouveau, taillant sa pierre brute avec audace.
Que chaque loge ose cette audace – non pour détruire, mais pour renaître !
Dans un monde saturé d’informations, où la technique semble dicter nos choix et où la propagande imprègne nos démocraties, la pensée de Jacques Ellul émerge comme un phare critique, à la fois lucide et prophétique. Théologien protestant, sociologue, historien du droit et philosophe anarchiste, Ellul (1912-1994) a consacré sa vie à disséquer les mécanismes invisibles qui asservissent l’humain sous couvert de progrès.
Jacques Ellul en 1990
Sa critique radicale de la technique – ce milieu autonome qui engloutit la liberté – et de la propagande – ce conditionnement omniprésent des consciences – résonne particulièrement aujourd’hui, dans une ère de fake news, d’algorithmes omnipotents et de crises identitaires. Mais au-delà de la dénonciation, Ellul offre une voie d’espérance : celle d’une conscience critique, nourrie par une éthique personnelle et spirituelle, capable de résister à l’idéologie dominante.
Cet article vise à explorer en profondeur la pensée ellulienne, en commençant par un préambule biographique pour mieux appréhender l’homme derrière l’œuvre. Nous nous appuierons sur une présentation emblématique de ses idées sur la propagande, tirée d’une vidéo pédagogique récente (disponible sur YouTube, où un conférencier décortique Propagandes, son ouvrage majeur de 1962). Enfin, nous tracerons des parallèles avec la franc-maçonnerie, cette institution initiatique qui, comme Ellul, cherche l’émancipation par la raison et la vigilance, tout en luttant contre ses propres tentations techniciennes et propagandistes. Car si la maçonnerie prône la lumière de la connaissance, elle n’échappe pas aux pièges que dénonce Ellul : l’illusion d’une autonomie collective face à un monde technique totalitaire.
Jacques Ellul, un itinéraire intellectuel et spirituel foré par les tempêtes du XXe siècle
Jacques César Émile Ellul naît le 6 janvier 1912 à Bordeaux, dans une famille cosmopolite marquée par l’exil et la précarité. Fils de Joseph Ellul (1869-1941), employé de négoce d’origine maltaise, élevé dans un orthodoxisme déiste teinté de voltairianisme, et de Marthe Mendès (1874-1963), protestante non pratiquante d’ascendance portugaise et française, Ellul grandit dans un milieu bourgeois déchu. Sa famille, aux racines juives lointaines, incarne les tensions européennes : Joseph, citoyen autrichien et sujet britannique, est interné et déporté en 1940 pour sa nationalité ; Marthe, artiste, soutient le foyer par l’enseignement du dessin. Cette enfance instable forge chez le jeune Jacques un regard critique sur les illusions du progrès social et économique.
Bernard Charbonneau, chez lui à Saint-Pé-de-Léren (64), en 1994.
Études brillantes au lycée Montaigne de Bordeaux (baccalauréat en 1929), Ellul s’oriente vers le droit à la faculté de Bordeaux, obtenant sa licence en 1932. Influencé par ses lectures de Marx et sa rencontre avec Bernard Charbonneau, il s’engage dans la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants et anime, de 1934 à 1939, un groupe non-conformiste lié à la revue Esprit d’Emmanuel Mounier. Ses premiers articles, comme « Le personnalisme, révolution immédiate » (1934) ou « Fatalité du monde moderne » (1936), dénoncent le taylorisme et le fordisme comme des aliénations modernes. En 1936, sa thèse de doctorat, Étude sur l’évolution et la nature juridique du Mancipium, explore les institutions romaines, préfigurant son intérêt pour l’histoire des institutions.
La Seconde Guerre mondiale bouleverse son parcours. Chargé de cours à Strasbourg (repliée à Clermont-Ferrand en 1940), il est révoqué en 1940 pour « fils d’étranger » après un discours antifasciste. Exilé sur une ferme à Martres (Gironde), il rejoint la Résistance : faux papiers, accueil de Juifs et d’évadés, aide à la zone libre. Reconnu « Juste parmi les nations » par Yad Vashem en 2001, il incarne une résistance non violente, éthique. À la Libération, secrétaire général régional du Mouvement de libération nationale, il participe à l’épuration modérée, mais démissionne vite de ses fonctions politiques (adjoint au maire de Bordeaux en 1944), déçu par la bureaucratie.
Affiche américaine de la Seconde Guerre mondiale appelant à augmenter les cadences de production. Selon Ellul, le problème majeur n’est pas le capitalisme mais ce qui l’englobe : le productivisme.
Après-guerre, Ellul enseigne l’histoire des institutions et sociale à Bordeaux jusqu’en 1980, et à l’Institut d’études politiques (IEP) dès 1948. Engagé au sein de l’Église réformée de France (1956-1971), il tente une réforme active, en vain. Politiquement anarchiste personnaliste, il critique le fascisme comme « fils du libéralisme » (1937) et refuse les partis. Avec Charbonneau, il fonde en 1973 le Comité de défense de la côte aquitaine, précurseur de l’écologie politique et de la décroissance. Candidat UDSR en 1945, il prône une « révolution politique » individuelle. Marié à Yvette Lensvelt (1912-1991), d’origine néerlandaise, il a quatre enfants : Jean (1940-2023), Simon (décédé en 1947), Yves (1945) et Dominique (1949).
Ellul construit sa critique sociale sur une réactualisation de la pensée de Marx. Il lui consacrera tout un cursus à l’IEP de Bordeaux, de 1947 à 1979.
Convertie au protestantisme en 1930 après une crise spirituelle, sa foi – influencée par Kierkegaard, Barth et Marx – imprègne son œuvre : il voit le christianisme comme « la pire trahison du Christ » (1992), subverti par le pouvoir. Ellul publie plus de 50 livres et 500 articles, traduits mondialement. Mort le 19 mai 1994 à Pessac, il laisse un héritage : critique de la technique (La Technique ou l’enjeu du siècle, 1954), de la propagande (Propagandes, 1962), et une théologie de la non-puissance (La Subversion du christianisme, 1984). Influences : Marx (économie), Barth (théologie dialectique), K. Balthasar (résistance). Héritage : inspire écologistes (décroissance), anarchistes et critiques technologiques (Kaczynski cita La Technique). Les Cahiers Jacques Ellul (depuis 1980) perpétuent son œuvre, soulignant son appel à une « révolution locale » par la conscience.
La pensée d’Ellul sur la propagande : une analyse systémique
Ouvriers d’une usine de verre, XIXe siècle, Indiana. Ellul se focalise moins sur les mécanismes du capitalisme que sur les raisons ayant conduit les humains à ériger le travail en valeur et qui, selon lui, constituent les fondements du productivisme – Source Wikipedia
L’œuvre d’Ellul sur la propagande, cristallisée dans Propagandes (1962), est une dissection impitoyable des mécanismes qui conditionnent les masses modernes. Inspiré par sa vidéo de présentation (où un expert décortique le livre en une heure captivante), nous structurons cette section autour des thèmes clés : distinctions, formes, paradoxes, rôles techniques, illusions, convergences et résistances. Ellul y révèle la propagande non comme un outil sporadique, mais comme un phénomène sociologique total, inévitable dans une société technique.
La distinction entre propagande politique et sociologique
Ellul distingue la propagande politique – sporadique, électorale, visant à mobiliser pour un régime ou un parti (ex. : discours de Hitler) – de la propagande sociologique, continue et diffuse, qui imprègne toute la société pour maintenir l’ordre technique (ex. : publicité, médias). La première est visible et contestable ; la seconde, invisible, fabrique des « besoins » et des normes. Dans la vidéo, l’orateur cite Ellul : « La propagande politique est un épisode ; la sociologique, un état permanent. » Parallèlement, en franc-maçonnerie, cette dualité évoque la tension entre rituels initiatiques (politiques, structurants) et culture fraternelle quotidienne (sociologique, normalisante). Les loges, risquent une propagande sociologique interne : l’idéal d’égalité masque une uniformisation technique des débats, étouffant la dissidence traditionaliste.
Les différentes formes d’influence : agitation, intégration, verticale, horizontale, rationnelle et irrationnelle
Karl Kautsky, selon qui les bolcheviks n’avaient nullement institué une révolution marxiste mais une dictature de type blanquiste.
Ellul décortique les modes d’influence. L’agitation excite les passions pour un changement immédiat (révolutionnaire) ; l’intégration apaise et intègre dans le système (consumériste). La propagande verticale descend des élites (gouvernements) ; horizontale, elle émane des pairs (réseaux sociaux). Rationnelle, elle argumente (éducation) ; irrationnelle, elle manipule émotions (publicité). La vidéo illustre : l’agitation nazie vs l’intégration américaine post-1945. En maçonnerie, l’intégration horizontale se voit dans les tenues conviviales, qui lient les frères par des affects irrationnels (serments émotionnels), tandis que la verticale (grands maîtres) impose une rationalité rituelle. La crise portugaise ? Une agitation traditionaliste (départs massifs) face à une intégration progressiste (décret d’inclusion), risquant une propagande irrationnelle qui divise au nom de l’unité.
Le paradoxe de l’éducation : préparation à la propagande
L’éducation, loin de libérer, conditionne à la propagande, selon Ellul. Elle enseigne l’obéissance technique – efficacité, adaptation – plutôt que la critique. La vidéo cite :
« L’école forme des ingénieurs de l’âme, pas des penseurs libres. »
Ce paradoxe mine l’autonomie. En franc-maçonnerie, les grades (apprenti à maître) éduquent à la symbolique, mais risquent de devenir propagandistes : l’initiation, censée éclairer, intègre à un système hiérarchique technique, où l’efficacité rituelle prime sur la subversion personnelle. Comme Ellul, les maçons doivent veiller : l’éducation maçonnique, si figée, prépare à une propagande sociologique interne, étouffant la palingénésie individuelle.
Le rôle de la technique et de la recherche d’éfficacité dans la nécessité de la propagande
Pour Ellul, la technique – milieu autonome d’efficacité – exige la propagande pour s’imposer. Toute société technique doit « humaniser » ses outils (IA, médias) par une communication continue.
« La propagande est le lubrifiant de la machine technique. »
Sans elle, l’humain résisterait. En maçonnerie, la technique moderne (sites web, apps pour loges) accélère cette nécessité : l’efficacité administrative (cotisations en ligne) propage une norme sociologique d’uniformité, menaçant l’esprit initiatique. Cela masque une propagande verticale qui ignore les rythmes humains des rites traditionnels.
L’illusion d’autonomie et de liberté dans laquelle nous vivons
Ellul dénonce l’illusion d’autonomie : nous croyons choisir librement, mais la propagande préfabrique nos désirs (consommation, opinions). La vidéo : « La liberté technique est une servitude volontaire. » En maçonnerie, ce piège guette : les frères se voient autonomes dans leur quête de lumière, mais les structures obédientielles propagent une illusion collective, où la « fraternité » masque une intégration sociologique.
La convergence des méthodes qui crée un environnement psychologique total
Toutes les propagandes convergent – politique, publicitaire, éducative – en un « milieu psychologique » total, où l’individu est saturé sans échappatoire. Comme le rappelle Ellul : « C’est un bain continu, pas une averse. » Ellul prédit un totalitarisme doux. En maçonnerie, cette convergence se voit dans les influences croisées : rituels (irrationnels), débats sociétaux (rationnels), et outils numériques (horizontaux), créant un environnement totalitaire interne.
« Tout est technique ? » : slogan de l’association Technologos, créée en 2012 et d’inspiration ellulienne.
Les limites mais aussi les possibilités d’une conscience critique face à ce phénomène
La propagande a des limites : elle ne crée pas de valeurs, seulement les amplifie ; elle fatigue les consciences. Ellul propose une résistance : conscience critique, ancrée dans la foi ou l’éthique personnelle. La vidéo conclut : « Seule la subversion intérieure résiste. » En maçonnerie, cette conscience est le cœur initiatique : le travail sur soi, affranchi de la technique, permet une critique radicale. Comme Ellul, les maçons peuvent subvertir :
en loges, cultiver une vigilance fraternelle contre la propagande sociologique, favorisant une palingénésie collective face à la crise.
Ellul et la Maçonnerie, alliés dans la subversion ?
Le Serment du jeu de paume par David, musée Carnavalet. Toutes les révolutions, estime Ellul, servent en premier lieu les intérêts d’une classe dominante, et consolident l’appareil d’État, lui-même fondement de l’idéologie technicienne. Wikipedia
Jacques Ellul nous invite à une vigilance éternelle : la propagande, née de la technique, n’est pas fatale si nourrie par une conscience critique. En Franc-maçonnerie, ses idées résonnent comme un appel à purifier l’Art Royal des illusions modernes – uniformisation technique, propagande interne. Les diverses crises, avec ses tensions entre ouverture et tradition, incarne ce défi :
choisir la subversion ellulienne, non pour diviser, mais pour libérer. Comme Hiram ressuscité, le maçon ellulien renaît par la critique, aligné sur une liberté authentique.
Parus en juillet 2025, les Cahiers, numéro six, nous parviennent avec un souffle qui porte encore les voix fraternelles. Nulle emphase, nulle érudition gratuite, mais la résolution d’habiter la République en maison vivante à rebâtir jour après jour. Le vaste chantier s’étend, la pierre résiste, la patience affine la main.
Nous lisons ces pages avec l’impression d’une tenue où la pensée prend la parole, puis cède le pas à l’écoute, puis reprend souffle, et s’essaie à désigner ce qui blesse notre époque sans renoncer à ce qui l’élève. L’ouvrage assemble des écritures qui ne rivalisent pas, elles se répondent. Une musique discrète architecture morale obstinée habite la totalité. Ce n’est pas un sommaire qui nous guide, c’est une étoile fixe l’universel comme promesse.
Nous avançons parmi des analyses qui refusent l’incantation.
Christophe Devillers déplie le miroir numérique de la recherche savante et nous révèle une cartographie des usages intellectuels de la République universelle. Une telle démarche nous avertit la circulation des idées n’est pas leur vérité, elle n’est que leur ombre portée. L’ouvrage appelle alors une méthode patience de l’examen, refus du slogan, fidélité au réel. Stéphane Corcos nomme la fin des illusions et nous ramène à une hygiène de l’esprit. Il ne s’agit pas de désespérer, il s’agit de cesser de rêver sur des mots émoussés.
Christophe Bourseiller
Renée Fregosi s’avance plus loin et prend à bras le corps la dimension victimaire qui travaille les idéologies meurtrières. Nous comprenons qu’une République qui n’ordonne plus les affects se défait de l’intérieur. Parler de victime sans penser la responsabilité, c’est préparer le lit des terreurs nouvelles.
Christophe Bourseiller rappelle les généalogies de familles politiques qui se prétendent nouvelles. Leur vocabulaire change, leur volonté d’hégémonie demeure. Éric Poulliat observe l’activisme violent comme un défi concret. Nicolas Pomiès démonte la fabrique de la discorde et nous avertit l’ennemi n’est pas seulement à nos portes, il se tient dans notre manière de ne plus vouloir faire corps. Ce faisceau de textes n’écrit pas une théorie des radicalisations, il propose une discipline de lucidité.
Catherine Kintzler
La République qui se dessine ici ne se laisse pas réduire à une mécanique institutionnelle. Catherine Kintzler parle d’un chantier, non d’un monument figé. Nous sentons aussitôt la proximité avec notre lexique initiatique. Une République qui ne se répare pas se dégrade. Une République qui ne se pense pas s’abandonne. Renaud Large regarde l’esthétique contre les ultras et nous apprend que l’œil est un lieu de souveraineté. Ce que nous trouvons beau, ce que nous jugeons digne d’être exposé, ce que nous laissons envahir l’espace public, tout cela finit par éduquer nos réflexes. Nadia Geerts démonte l’obsession de la représentativité quand elle devient pure comptabilité. Elle rappelle qu’un peuple n’est pas une somme de cases. Dominique Lamoureux déplace la question de la réparation et de la spoliation vers un horizon de justice qui n’humilie pas. Nous retrouvons là les deux instruments de notre loge intérieure une équerre qui redresse, un compas qui ouvre, jamais l’un sans l’autre.
L’ouvrage sait ménager des respirations. Non des pauses décoratives, des espaces où l’âme se remet d’accord avec elle-même. La musique traverse ces pages comme une fraternité invisible. Thierry Geffrotin s’interroge sur l’universalité de Wolfgang Amadeus Mozart et Philippe Hui pense l’universalisme par l’orchestre. La musique ne crée pas l’universel par magie. Elle l’exige de nous. Elle propose un régime d’écoute où les différences se superposent sans s’écraser, où le motif le plus ténu trouve sa place dans une polyphonie. Nous reconnaissons là un exercice initiatique. Écouter un quatuor ou conduire un rituel suppose la même délicatesse laisser chaque voix se dire sans perdre le chœur. Dominique Papon invite au détour par l’autre. Ce détour n’est pas un détour en vérité, c’est la ligne droite de toute éthique. Ce que nous ne sommes pas éclaire ce que nous croyions être. La République universelle ne parle pas de l’autre comme d’une curiosité, elle lui ouvre une chaise à la table commune.
Philippe FOUSSIER
D’autres contributions resserrent l’ouvrage vers le nerf des conflits présents. David Ennouchi nomme les trames du complotisme contre la République. Il ne suffit pas de démentir il faut comprendre la faim de certitude qui nourrit ces récits, puis la convertir en goût de vérité. Emilie Frèche rappelle le poids des gestes, ces petites décisions quotidiennes qui valent politique quand elles s’additionnent. Philippe Foussier convoque la figure du chevalier de La Barre et, par ce rappel, nous fait mesurer combien la liberté de conscience n’est jamais acquise. Elle se paie de courage. Elle se mesure à ce que nous tolérons de l’intolérable. Ce texte agit comme une pierre d’angle. La République n’est pas un contrat mort, elle est un serment à reprendre voix basse, maillet ferme.
Ce volume refuse les oppositions paresseuses. Il n’idéalise ni le passé ni le présent. Il ne sacralise ni la transgression ni l’ordre. Il nous met au travail. Les auteurs, chacune et chacun, signent moins des thèses que des stations de pensée. Le livre s’avance de la polémique vers le juste. Les formules ne claquent pas, elles durent. La langue demeure nette, souvent belle, parfois tranchante, jamais cynique. Nous y retrouvons cette manière d’être à la fois laïque et ardente. L’universel n’a pas ici la pâleur d’un principe abstrait, il prend le visage d’une exigence partagée. Les textes parlent de violence, d’idéologie, de mémoire, de musique, de droit, de citoyenneté. Leur unité ne tient pas à un programme, elle tient à une manière de respirer. Nous refermons l’ouvrage avec l’impression d’avoir assisté à la réparation d’une charpente on a changé des pièces, ajusté des tenons, resserré des chevilles, et voilà que la maison tient mieux.
Logo de la République française
Nous reconnaissons dans cette entreprise un écho précis à la démarche initiatique. Travailler la République, c’est travailler notre temple intérieur. La pierre n’est pas seulement le monde, elle est notre cœur. Les analyses de Christophe Bourseiller, de Renée Fregosi, d’Eric Poulliat ou de Nicolas Pomiès ne nous laissent pas spectateurs. Elles nous rendent responsables de l’angle avec lequel nous regardons l’époque. Les lectures de Catherine Kintzler, de Renaud Large, de Nadia Geerts ou de Dominique Lamoureux ne décorent pas le discours, elles le gouvernent. Les méditations de Thierry Geffrotin, de Philippe Hui et de Dominique Papon ne fuient pas la cité, elles y reconduisent la beauté comme une ascèse. Les alertes de David Ennouchi, d’Emilie Frèche et de Philippe Foussier ne dramatisent pas la scène, elles posent des seuils. L’ensemble compose un atelier où la République n’est plus un mot fatigué. Elle redevient une tâche, donc une joie.
Nous sentons enfin la main discrète qui règle les distances et veille à l’harmonie. Jean-Noël Amadei circule comme un maître d’œuvre qui connaît les poutres et les failles. Grâce à cette main, la polyphonie ne se disperse pas. Elle tient. Le livre n’offre pas une sortie de crise. Il propose mieux un exercice de tenue intérieure au milieu des tempêtes. Nous ne cherchons plus un abri, nous apprenons à habiter. C’est la promesse la plus rare de ce volume. Il n’endort pas, il veille. Il ne flatte pas, il relève. Nous en sortons avec le désir d’accorder notre vie à la dignité de ses pages.
GODF – Loge République Universelle
Rappelons que la Loge d’Études et de Recherche République Universelle, au sein du Grand Orient de France, s’est donnée pour vocation d’explorer les conditions concrètes d’un universalisme vivant. Elle réunit des chercheurs, des praticiens de la chose publique, des écrivains, des musiciens, des juristes, qui mettent en commun des travaux pour éprouver, année après année, ce que la République exige des consciences et des institutions. Les Cahiers, parus régulièrement depuis plusieurs années, constituent la trace de ce patient compagnonnage intellectuel et spirituel. Ils publient des textes originaux, des enquêtes, des méditations, avec une fidélité constante à la liberté de conscience et à la laïcité. Les volumes précédents ont déjà abordé les liens entre critique et émancipation, les formes contemporaines de la citoyenneté, les pédagogies de la liberté, les usages publics de la culture. Ce sixième volume prolonge la série en accentuant un geste unir la rigueur et la ferveur, nourrir une vigilance qui ne désespère pas, tenir ensemble la pierre et la lumière.
Éditions Matériologiques
Les Cahiers de République Universelle
Une Loge d’Études et de Recherche du Grand Orient de France
Éditions Matériologiques, 2025, 156 pages, 13 € – version numérique 9 € sur Cairn
(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
L’initiation est non seulement une quête de sens mais aussi une mise en harmonie de soi-même avec le sens profond de la vie, ainsi qu’une mise en œuvre de forces cohésives dans le monde. C’est donc une recherche commune à une très large humanité, mais alors par une voie intérieure choisie qui promet ou promettrait une réalisation plus ample, plus lucide et plus haute.
À l’inverse, la vie profane, condamnée à errer dans les ténèbres, c’est-à-dire dans un tohu-bohu de contradictions, se déroule avec beaucoup d’inconséquence au regard du destin de l’humanité, l’égoïsme le disputant constamment à la partialité.
L’initié, quant à lui, connaît la diversité du vivant qui se manifeste aussi chez l’Homme par la pluralité des cultures, des croyances, des opinions et des comportements. Pour autant, comme il en est du Yin et du Yang, avec peut-être des proportions moins tranchées, il oscille, dans sa vie, entre des vérités qu’il cherche obstinément, concédons-le lui, et des réalités où il cherche, malgré tout, des satisfactions plus immédiates, ne serait-ce que par souci de sécurité personnelle. Bref, l’initié n’est pas un saint, c’est-à-dire qu’au mieux, il n’incarne la pureté et la perfection qu’en pointillé plus ou moins espacé. Sur le chemin, il est censé se perfectionner, ce qui est une vue raisonnable – et c’est tout ce qu’on espère. J’en connais, en effet, chez qui j’ai constaté des progrès, au fil des années. Reste à savoir s’ils le pensent également à mon égard…
Ainsi, qu’est-ce qu’une vie, une vie qui ne soit pas tournée vers l’absurde, mais vers une tentative d’espérance et d’unité ? Quelle qu’elle soit alors, si l’on en regarde la toile, il y a fort à parier que l’on y voit un méli-mélo de convictions et d’attitudes allégeant par le haut une petite démence de formes et de couleurs. C’est ça, la vie, après tout.
Quant au sens profond d’un Ordre plus grand que soi, enfoui dans le chaos de l’Histoire et de nos minuscules destinées, toute existence n’en est jamais, à tout prendre, qu’une exécution partielle et provisoire[1].
[1] Clin d’œil à l’actualité, mais dans une perspective et avec un sens tout autres, évidemment. Clin d’œil à l’actualité, assez lourd tout de même, que je ne pouvais accompagner ici d’un regard plus direct qui aurait outrepassé le cadre de cette tribune. Il n’empêche que, sans aucune remise en cause d’une décision de justice sur le fond, cette allusion transparente suggère une grave interrogation. En effet, je suis peu enclin à admettre le principe de l’exécution provisoire, quand il n’y a ni risque de récidive ni risque de fuite. La garantie d’un second degré de juridiction doit s’accompagner alors d’une présomption d’innocence effective, pour le condamné qui fait appel. Comment un présumé innocent ne présentant aucun danger pour la société peut-il se voir appliquer tout ou partie de la sanction qu’il conteste judiciairement ? L’interjection peut-elle à ce point devenir douloureuse, en étant en tout ou partie vidée de sa portée ? À cet égard, il me semble que, quelle que soit leur couleur politique, tous les justiciables devraient s’accorder sur une telle exigence – à mon avis, minimale dans un État de droit qui se respecte, une France qui voudrait continuer à se proclamer « la patrie des droits de l’homme ». En outre, ne voit-on pas souvent que les juges de première instance cherchent à tordre le bras de leurs collègues en appel, en incitant ainsi ces derniers à prononcer au moins les peines d’ores et déjà exécutées ? Étrange et singulière conception : décidément, la France est un cas à part, dans sa compréhension de la Justice…
Il arrive que la fête, lieu de cohésion, révèle par sa vacuité l’état du chantier. La Saint-Michel 2025 du Grand Prieuré Rectifié de France (GPRF), célébrée le samedi 27 septembre dans le Grand Temple Jean Mons de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), a eu la pâleur d’un écu terni.
Nous y avons vu moins une célébration qu’un miroir : l’épure d’une crise devenue forme, où le Rite ne parvient plus à tenir l’âme. Les absences y parlaient plus fort que les présences ; la liturgie, réduite à l’ossature, n’a guère dépassé une heure.
Dans les travées, une assistance clairsemée, une quarantaine de Chevalier Bienfaisance de la Cité Sainte (CBCS) et d’Écuyer Novice (EN). pour une juridiction qui en compte cinq cents : autant dire une garde en demi-maillets.
Croix CBCS
L’absence la plus éloquente fut celle de la Grande Loge Nationale Française — silence lourd de sens. Aucun délégué, et, en filigrane, l’évidence d’un lien distendu. Faut-il y lire un message à peine voilé : « remettez de l’ordre, et nous reviendrons » ?
La plupart des juridictions de hauts grades avaient, elles aussi, renoncé au déplacement. Les colonnes paraissaient orphelines, comme si la voûte étoilée elle-même hésitait à se laisser allumer. Nous savons pourtant ce que signifie l’archange Michel pour le Régime : figure de psychostasie, équilibre de l’acier et de la plume, défense du Sanctuaire intérieur. Ici, la balance symbolique ne trouvait plus son contre-poids.
Nous ne feindrons pas de découvrir la cause de cette désaffection : depuis des semaines, le GPRF traverse une tourmente publique où se mêlent griefs de gouvernance, documents contestés et démissions. Deux enquêtes de 450.fm ont détaillé les étapes et les responsabilités alléguées ; elles ont nourri le débat maçonnique, mais elles ont surtout creusé une fracture de confiance dont la Saint-Michel a offert la matérialité : des places vides.
Le cérémonial s’est donc déroulé comme un rite sous perfusion. Quelques Grands Prieurés amis avaient tenu parole ; d’autres, annoncés, n’étaient pas au rendez-vous. L’épisode ivoirien, lui, a laissé perplexe : annoncé empêché, le Grand Prieuré de Côte d’Ivoire a tout de même fait entendre une voix chaleureuse, remerciant l’assistance et rappelant la fraternité des liens, tout en indiquant poursuivre sa route vers Nice pour une réception à la Grande Profession. Or nous savons, par l’usage du monde Rectifié, que la Profession et la Grande Profession ne se publient ni ne se revendiquent dans les discours ; elles se reçoivent dans la discrétion qui est l’âme même de leur grâce. Les nommer ainsi en scène publique, c’est faire vaciller le voile qui protège la chambre la plus intérieure.
Cette Saint-Michel, au lieu d’être l’armure qui rassemble, aura donc été une éprouvette : elle a mesuré la densité fraternelle présente, et le résultat est apparu trop léger. L’absence assumée de la GLNF, l’évaporation de nombreuses juridictions, le format réduit de la tenue et sa brièveté, tout cela compose un signal : le Régime ne peut vivre de mots si la main fraternelle se retire. Le glaive de Michel n’est tranchant que si la communauté accepte d’en être le fourreau ; sans fourreau, l’acier s’émousse.
Baucent
Pourtant, rien n’interdit la rémission. Le Rectifié demeure une école de droiture. Il enseigne que l’Ordre extérieur n’a de sens que s’il obéit à l’Ordre intérieur. Réparer, ici, ne sera pas affaire de communication mais de vérité : vérité des actes, vérité des procédures, vérité des signatures et des responsabilités. La fraternité ne se décrète pas par communiqué ! Elle se reconquiert au prix d’un examen de conscience collectif, d’une restitution des rôles à leur juste place, d’un renoncement aux arguties pour retrouver l’esprit du vœu. Les leçons tirées des dernières révélations publiques doivent être entendues, point par point, sans hâte défensive ni posture d’orgueil.
Préparatif de la St-Michel une assistance très très clairsemée…
Nous avons vu un Temple où la lumière circulait mal ; nous souhaitons un Temple où elle respire à nouveau. La Saint-Michel, dans le calendrier du Régime, n’est pas seulement une date : c’est une métaphore du discernement. Peser, séparer, remettre chaque chose à sa juste mesure, puis relever l’épée non pour frapper, mais pour protéger le faible et la vérité. Que cette fête manquée soit prise non comme une humiliation, mais comme une injonction : revenir à l’esprit chevaleresque, préférer la rectitude à la ruse, le service à la manœuvre, la règle vécue à la règle brandie.
À ceux qui ont tenu être présents malgré la dispersion des forces, nous adressons une parole de fraternité lucide. À ceux qui se sont abstenus, une invitation…
Si la crise vous a fait douter, dites-le !
Si elle vous a blessés, qu’on vous entende !
Si elle vous a révulsés, qu’on vous répare !
Et si elle vous a simplement fatigués, qu’on vous laisse le temps de revenir !
Le Rectifié n’est pas un parti ; c’est une ascèse. Il n’appartient à personne, pas même à ceux qui le dirigent temporairement ; il appartient à la promesse qu’il nous fait faire : devenir des hommes droits, jusque dans l’inconfort de la vérité.
Ce samedi 27 septembre, la fête de l’Archange a montré un vide mais, demain, elle peut redevenir une montée. Que l’on éteigne les querelles, que l’on rallume la lampe. Alors, peut-être, l’année prochaine, la Saint-Michel ne sera plus un sabre sans lame, mais une épée polie par la main de tous.
Illustrations : Facebook – Chapitre prieural de la Saint-Michel 2025
Mixité, universalité, laïcité : à La Réunion, la Grande Loge Mixte Universelle (GLMU) allume les feux d’Adelphité, le 2 octobre 2025, à l’Orient de La Possession. Un nom-programme pour une œuvre d’aujourd’hui : élargir la chaîne d’union au-delà des genres, des appartenances et des rivage.
Il est des mots qui rouvrent des portes anciennes. Adelphité en fait partie. Sous la voûte étoilée de l’île intense, La Possession – ce beau toponyme, mémoire d’une implantation dès le XVIIᵉ siècle au bord de la Ravine à Marquet – devient le théâtre d’un commencement : un allumage des feux, donc un serment de lumière, où la mixité n’est pas un compromis mais une évidence principielle, et où la laïcité n’oppose rien, elle rend possible.
Blason de La Possession – De gueules au dodo d’argent, au chef d’azur chargé de deux hache adossées d’or..png
Adelphité : le mot accueille « frère » et « sœur » dans une même hospitalité.
Nous y entendons Homère et la cité, le sein maternel comme archétype du lien, les fraternités de métiers et les solidarités de modernité. Le terme, plus neutre et inclusif que « fraternité » ou « sororité », désigne la solidarité entre semblables sans assignation de genre. Il ne s’agit pas de repeindre la devise républicaine, mais de réapprendre sa portée : liberté de chercher, égalité de dignité, fraternité qui se fait adelphité quand elle s’ouvre à toutes et tous.
Ici, la démarche de la Grande Loge Mixte Universelle trouve une résonance précise avec son histoire : une obédience née d’un désir de démocratie interne, de mixité assumée, d’universalisme concret, dans la lignée d’Éliane Brault et d’une tradition libérale et progressiste. Le triptyque maison – Universalité, Mixité, Laïcité – n’est pas slogan, c’est une méthode : travailler à l’humain, sans dogme imposé, dans un cadre républicain et apaisé. Nommer une Loge Adelphité, c’est proposer un rite d’alliage : souder le Soufre de l’ardeur et le Mercure de la relation, pour que la Pierre cesse d’être seulement « fraternelle » et devienne commune.
À l’Orient de La Possession, nous voyons déjà la chaîne d’union se tendre comme un pont entre terres et mers, entre compagnons de jadis et citoyennes de demain. L’adelphité redonne souffle au vieux vœu maçonnique : « d’honnêtes gens, répandus sur la surface de la Terre, s’unissent pour mieux se connaître et s’aimer ». Elle le fait avec les mots du XXIᵉ siècle, sans renier l’atelier des Anciens.
Dans le Temple, elle change subtilement notre manière de tenir les outils. L’équerre n’est plus l’instrument d’un seul « frère », elle garantit la justesse d’une relation symétrique. Le compas ne circonscrit pas une identité, il trace la communauté du soin. La colonne du Nord n’est plus l’ombre des « non-initiés », elle devient la patience de celles et ceux qui entrent, différemment, dans la lumière. La chaîne ne se rompt pas quand les prénoms changent, elle s’agrandit.
Au dehors, l’adelphité a des usages très simples : accueillir sans assigner, préférer la rencontre au mot d’ordre, rendre la parole à celles et ceux qu’on ne voyait pas. Les frères et sœurs de la nouvelle loge en feront l’apprentissage discret : dans la tenue, par l’attention; dans la cité, par la présence; dans l’île, par l’écoute des mémoires créoles et des vents de l’océan. Alors le maillet ne frappe pas plus fort, il frappe plus juste.
Nous saluons cet allumage comme un acte de fidélité créatrice : fidèle à l’esprit d’une maçonnerie libre et laïque, créatrice parce qu’elle ose le mot juste pour dire une même promesse. À La Réunion, le Temple s’ouvre en archipel : Adelphité n’est pas un effet de mode, c’est un art de relier. Et si demain la devise républicaine ne change pas de mots, elle gagnera peut-être en respiration grâce à ces ateliers qui, sans bruit, la vivent autrement.
La Possession – panorama
Repères : allumage des feux : Respectable Loge Adelphité, Orient de La Possession (La Réunion), jeudi 2 octobre 2025. Annonce officielle GLMU. Obédience : Grande Loge Mixte Universelle (créée en 1973 ; orientation libérale, mixte et laïque).
Nous ouvrons ce numéro d’Alpina, magazine de la Grande Loge Suisse Alpina (GLSA) – Obédience dite « régulière et de tradition », reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA) –, comme on entrouvre une porte basse.
La main ne cherche pas un simple périodique. Elle tâtonne la pierre d’un Temple mobile où la Sagesse ne commande pas, elle respire. Il convient d’abord de rappeler la source qui alimente cette voix. Fondé en 1874, Alpina s’est donné pour vocation de créer un lieu de discussion et d’information consacré à la Franc-maçonnerie vécue. Trilingue et associatif, le journal s’adresse aux Frères membres de la GLSA tout en demeurant ouvert aux lecteurs d’autres Obédiences ainsi qu’aux profanes.
Son cap tient à l’universalité maçonnique telle qu’elle se vit au sein de la GLSA. Le symbolisme, la philosophie, l’histoire et la spiritualité y avancent de concert. La revue informe sur l’activité de la GLSA et de ses Loges, elle soutient leur cohésion et offre à chacun un miroir de travail.
ALPINA SEPT 2025
Dès les premières pages, le ton s’installe avec douceur décidée. La Sagesse apparaît comme un premier pilier qui appelle la Force et la Beauté non pour trôner mais pour tenir en équilibre l’ouvrage intérieur. Nous recevons l’invitation à quitter l’érudition sèche pour une gnose vécue. La Sagesse devient un travail d’écoute et d’allègement de l’ego. Elle se cherche elle-même derrière les phénomènes et se reconnaît dans l’instant vivant. Nous percevons la ligne générale de l’ensemble et nous l’acceptons comme une orientation claire.
Nous marchons ensuite entre les colonnes d’articles qui se répondent comme des stations d’un même itinéraire.
Lorsque le Frère Didier Planche interroge la Sagesse par la responsabilité, nous ressentons un appel à ne rien déléguer de notre propre mesure. La Sagesse ne plane pas au-dessus de la vie. Elle se vérifie dans l’axe qu’elle confère aux actes. Elle exige la taille continue d’une pierre qui résiste à la complaisance. Ce fil grave et fraternel installe la couleur du dossier. Nous y lisons une éthique d’attention qui ne cherche pas l’effet mais la justesse.
Loge Les Amis Fidèles Genève
Nous nous attardons devant une table où l’initiation est questionnée non pour la fragiliser mais pour en reconduire la nécessité. Le Frère P. B. de la Loge Les Amis Fidèles à l’Orient de Genève rappelle que la voie maçonnique naît d’une expérience qui se transmet moins par information que par transformation. Le VITRIOL ne vaut pas formule. Il fait descendre le regard au sol qui porte nos pas. La visite de l’intérieur ne signifie pas repli. Elle fonde la sortie vers l’œuvre. Nous accueillons l’argument qui refuse la nostalgie et qui réhabilite la persévérance dans un monde pressé. La pierre ne se polit pas à coups d’effets d’annonce. Elle boit la patience des jours.
Nous changeons alors de langue pour mieux entendre l’unité de la quête. La loge suisse parle en italien de l’harmonie comme ciment. Nous reconnaissons ce mot ancien. Il ne signifie pas la paix molle d’une compagnie confortable. Il nomme la tension réglée qui assemble les contraires et tient le chantier ouvert. À Manno – commune du canton du Tessin située dans le district de Lugano –, des Chevaliers du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) rassemblent philosophie, nature, architecture, musique et rituel. Nous suivons cette polyphonie et nous comprenons que l’harmonie ne clôt jamais. Elle demeure méthode de rectification continue. Elle sait que la fraternité s’éprouve dans le service et dans la tenue du cadre.
Nous retrouvons aussi la langue de l’âme lorsqu’un Frère témoigne d’un long voyage vers le vrai soi. Le récit ne cherche pas l’autorité d’un maître extérieur. Il honore le silence et la sobriété des signes. La véracité surgit d’une présence plus que d’une thèse. Nous goûtons cette pudeur qui sauve la spiritualité de la rhétorique et qui rattache la démarche personnelle aux outils reçus en loge. Le livre que ce Frère a écrit se fait alors miroir. Il renvoie chacun à sa part d’ombre et de lumière. Nous quittons cette lecture sans slogans. Nous en sortons avec un désir de pratique.
Nous avançons encore vers l’entrée du Temple. Deux colonnes nous regardent. Jachin établit. Boaz accueille. L’exposé qui leur est consacré refuse les simplifications. Il rappelle le jeu vivant de la dualité. La verticalité ne s’oppose pas à la tendresse. La stabilité ne congédie pas la miséricorde. Nous reconnaissons la beauté sobre d’une anthropologie maçonnique. Construire le Temple intérieur demande la fermeté d’une base et l’élan d’une compassion. Nous sentons que cette page ne parle pas d’objets symboliques. Elle propose des attitudes à incorporer. Nous en sortons plus attentifs au seuil et à la manière d’y passer.
Nous aurions pu nous perdre dans l’abondance des nouvelles et des échos. L’ensemble tient pourtant par une architecture discrète. À travers les annonces, les comptes rendus, les regards posés sur la tradition, la revue maintient un diapason. Elle ne cède pas à l’agitation extérieure. Elle reçoit le temps dans une respiration réglée. La Sagesse reprend son sens originel. Elle n’impose pas. Elle éclaire. Elle ne séduit pas. Elle oriente. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle met au travail. Nous refermons ce numéro comme on éteint une lampe à huile après usage. Une flamme demeure derrière la paupière. Nous saurons la retrouver au prochain chantier.
Drapeau de la Suisse
Nous saluons enfin la main qui a coordonné ces voix. Didier Planche apparaît ici comme rédacteur pour la langue française. Sa plume sait ce que parler veut dire lorsqu’il s’agit d’Art Royal. Elle préfère la sobriété à l’emphase. Elle place la Sagesse au rang d’une recherche et non d’un trophée. Sur le plan biographique, nous retenons l’homme de métier engagé dans l’animation éditoriale d’Alpina et soucieux de relier pensée et pratique. La bibliographie essentielle qui nous relie à sa contribution tient en un texte que nous estimons programmatique. Nous pensons à La Sagesse par la responsabilité. Nous ajoutons un éditorial où la Sagesse se définit comme gnose vécue et conscience de soi à reconquérir. Cela suffit à situer un auteur qui travaille les mots comme un compagnon travaille la pierre.
Nous sortons de cette lecture avec une conviction tranquille. Ce numéro ne flatte pas l’époque. Il lui propose un soin. La Franc-Maçonnerie y apparaît pour ce qu’elle est lorsqu’elle consent à sa vocation. Une école de lenteur juste. Une communauté d’exigence et de consolation. Une langue qui relie des terres et des idiomes sans perdre son souffle. Nous emportons trois gestes simples. Recevoir. Discerner. Rectifier. Le reste suivra si nous traitons la Sagesse comme une lumière qui n’existe qu’à la mesure de notre disponibilité.
Blason du GRA
Didier Planche
Nous retenons Didier Planche – membre du Groupe de Recherche Alpina (GRA) –comme rédacteur français d’Alpina et voix récurrente d’une pensée fraternelle attentive au réel. Sa signature unit rigueur et intériorité. Dans ce numéro, nous lisons un éditorial qui installe la Sagesse comme axe de travail et un article qui en explore la responsabilité concrète. Nous y voyons la pierre de touche d’un apport à la pensée initiatique qui préfère l’expérience à la posture et la continuité du labeur à la fulgurance sans lendemain.
Nous fermons la revue. Nous gardons l’outil. La trace sur la paume nous rappelle que la Sagesse n’est pas une idée. Elle est une tenue. Elle commence maintenant.
Alpina – Magazine de la Grande Loge Suisse Alpina
GLSA, N° 5, septembre 2025, 52 pages / Paraît 6 fois par an ; abonnement CHF 60 (64,18 €)
Dans la quête maçonnique de la lumière, où chaque symbole et chaque geste vise à aligner l’individu sur les vérités universelles, la distinction entre justice et justesse éclaire une tension fondamentale entre les systèmes sociaux et les lois de l’univers. La justice, ancrée dans les codes moraux et les textes législatifs du pouvoir, est une construction humaine, souvent déformée par les intérêts des dominants. La justesse, elle, est une qualité universelle, un geste ou une pensée en parfaite synchronie avec les forces naturelles – gravité, lumière, cycles de palingénésie.
En Franc-maçonnerie, où les outils (équerre, lune – soleil, compas, fil à plomb…) incarnent ces lois cosmiques, cette distinction prend une résonance particulière. Alors que la justice enferme dans des jugements moraux, la justesse libère par l’harmonie avec l’univers. Cet article explore ces concepts, leur opposition au bien/mal, et les interférences religieuses qui freinent le génie émancipateur de l’Art Royal.
La justice : une construction morale et sociale
Machiavel
La justice est un concept profondément humain, enraciné dans les systèmes sociaux et les textes législatifs qui régissent les relations collectives. Comme l’analyse Machiavel dans Le Prince, la justice est un outil du pouvoir : le prince édicte des lois pour maintenir l’ordre, mais leur application se plie aux intérêts des dominants. Qu’il s’agisse de la justice distributive (partage des ressources, comme chez Aristote) ou corrective (réparation des torts), elle repose sur des normes morales et des codes écrits – la Constitution, le Code pénal, ou, dans une loge, les règlements. Ces textes, souvent sacralisés comme un « livre » immuable, dictent ce qui est « légal » ou « illégal« , mais leur rigidité les rend aveugles aux dynamiques du réel.
Dans le contexte maçonnique, la justice s’incarne dans l’équerre, symbole d’équité et d’honnêteté dans les rapports fraternels. Mais elle reste prisonnière des conventions sociales. Par exemple, la crise portugaise, rapportée par CNN Portugal le 26 septembre 2025, montre comment l’admission des femmes au GOL est vue comme une exigence de justice – l’égalité des genres, conforme à la Constitution portugaise de 1976 et à l’idéal de fraternité universelle. Pourtant, cette justice, imposée par le décret de Fernando Cabecinha, est contestée par des traditionalistes qui y voient une distorsion de la tradition maçonnique. Pourquoi ?
Parce que la justice, en tant que concept moral, est subjective : elle dépend des valeurs du moment, manipulées par ceux qui détiennent l’autorité – ici, le grand maître ou la majorité de la Dieta.
le prince de Machiavel
Cette subjectivité révèle la faiblesse de la justice : elle ne s’aligne pas sur les lois universelles, mais sur des conventions humaines. Machiavel l’avait compris : le prince peut tordre la justice pour asseoir son pouvoir, comme Salazar l’a fait en réprimant la maçonnerie sous l’Estado Novo. En loge, la justice peut devenir un outil de contrôle, où l’obéissance aux statuts prime sur la quête de vérité, éloignant le maçon de l’harmonie universelle.
La justesse : une synchronie avec les lois de l’univers
À l’opposé, la justesse transcende les cadres humains pour s’aligner sur les lois immuables de l’univers – gravité, lumière, attraction-répulsion, cycles de vie et de mort. Elle est l’acte, la pensée ou le geste qui « tombe juste« , non pas parce qu’il respecte un code moral, mais parce qu’il résonne avec la réalité dans l’instant présent. Le fil à plomb, outil maçonnique du premier degré, en est l’emblème parfait : il répond à la gravité, une force universelle, indifférente aux conventions humaines. Une parole juste, un rituel exécuté avec précision, une décision en harmonie avec le contexte – tout cela incarne la justesse, qui n’a besoin d’aucun texte législatif pour exister.
En Franc-maçonnerie, les outils symboliques – équerre, compas, fil à plomb – sont des instruments de mesure des lois cosmiques. Le compas trace des cercles, symboles de l’éternité, de l’immatériel et des cycles de palingénésie ; l’équerre mesure l’angle droit, reflet de l’ordre géométrique de l’univers ; le fil à plomb incarne la verticalité, l’alignement avec la gravité. Ces outils ne jugent pas : ils constatent, ils mesurent, ils guident vers l’harmonie. La justesse maçonnique, c’est l’initiation elle-même : apprendre à agir en synchronie avec ces forces, à l’image du mythe d’Hiram Abiff, qui, par sa mort et sa résurrection symbolique, enseigne la régénération perpétuelle, un cycle universel indépendant des morales humaines.
Dans la crise du GOL, les traditionalistes revendiquent cette justesse : ils soutiennent que les rituels masculins, ancrés dans une symbolique spécifique (Hiram, le temple de Salomon), sont en phase avec une vérité initiatique intemporelle. Admettre les femmes, disent-ils, briserait cette synchronie, non par misogynie, mais par incohérence avec le « moment présent » des rites. Leur argument, bien que conservateur, touche à une vérité universelle : la justesse exige de respecter le contexte, ici celui d’une tradition codifiée. Mais leur attachement à une forme figée trahit une confusion :
la justesse n’est pas statique, elle s’adapte au flux de l’univers, qui inclut l’évolution des sociétés.
Bien et Mal vs Juste et Non Juste : une opposition fondamentale
nous pesons le bien et le mal en permanence
Cette distinction entre justice et justesse reflète une opposition plus profonde : celle entre bien/mal (moral, social) et juste/non juste (universel, physique). Le bien et le mal sont des catégories religieuses et sociales, forgées par les pouvoirs dominants pour contrôler les comportements. Les religions, notamment le christianisme, ont cristallisé ces notions dans des dogmes – péché, rédemption, jugement divin – qui reposent sur des sophismes, des récits mythiques pris pour des vérités absolues. La justice, en tant que prolongement de ces catégories, est une extension de ce carcan : elle juge selon des normes morales, souvent au service du prince ou de l’Église, comme le montre Machiavel.
Spinoza
Le juste et le non juste, en revanche, sont amoraux. Une action juste est celle qui s’aligne sur les lois universelles : un fil à plomb qui pend verticalement est juste, non parce qu’il est « bon« , mais parce qu’il obéit à la gravité. Une parole juste en loge – par exemple, reconnaître les craintes des traditionalistes tout en plaidant pour l’inclusion – est vraie car elle reflète le réel, sans juger moralement. Spinoza, dans L’Éthique (IV, prop. 54), renforce cette idée : les passions tristes, comme la culpabilité ou la vengeance (sous-jacentes à la justice), sont des obstacles à la liberté. La justesse, au contraire, naît de la compréhension des causes, libérant l’individu des chaînes morales.
3 mauvais Compagnons
La Franc-maçonnerie, dans son génie, s’affranchit de ces carcans religieux. Contrairement aux dogmes chrétiens, qui imposent un cadre moral figé, l’Art Royal invite à contempler les lois de l’univers – cycles, harmonie, transformation – à travers ses symboles. Le mythe d’Hiram, par exemple, n’est pas un récit de péché ou de rédemption, mais une célébration de la palingénésie : la mort n’est pas une fin, mais un passage, comme les saisons ou les orbites célestes. Cette universalité libère le maçon de la foi religieuse, lui offrant une voie d’harmonie par la raison et l’action juste.
Les interférences religieuses : une perte de justesse et d’indépendance de l’esprit
Pourtant, ce génie maçonnique est souvent perverti par des interférences religieuses. Trop de maçons, attachés à des croyances chrétiennes, projettent des notions de bien et de mal sur les rituels, transformant l’initiation en un placage cosmétique de la religion. Ils confondent la justice (morale, hiérarchique) avec la justesse (universelle, égalitaire), et importent des schémas religieux dans la loge. Cette confusion se reflète dans la hiérarchie maçonnique, qui, malgré ses prétentions égalitaires, reproduit parfois des structures cléricales : vénérables, grands maîtres, conseils d’ordre évoquent l’organisation ecclésiastique, où l’autorité prime sur la vérité. Chassez le naturel, il revient au galop : le conditionnement religieux empêche certains maçons de s’émanciper pleinement.
Dans la crise portugaise, cette interférence est palpable. Les traditionalistes, souvent influencés par le catholicisme résiduel du Nord (Porto, Braga), s’accrochent à une vision morale de la maçonnerie, où l’exclusion des femmes est « juste » au sens moral, car conforme à une tradition perçue comme sacrée. Leur résistance reflète une peur de perdre une identité religieuse, plus qu’une quête de justesse universelle. Les progressistes, eux, cherchent une justice sociale (égalité des genres), mais leur décret imposé manque parfois de justesse : il ignore le contexte rituel, provoquant des scissions. Une approche véritablement maçonnique, affranchie des dogmes, aurait privilégié la justesse – comprendre les affects des deux camps pour les aligner sur l’évolution inéluctable du monde.
S’affranchir de la justice pour embrasser la justesse
S’affranchir du besoin de justice, est l’aboutissement d’un long travail maçonnique. La justice, avec ses lois et ses jugements, enferme dans des catégories morales – coupable/innocent, bien/mal – qui divisent et figent. La justesse, au contraire, libère : elle demande de s’aligner sur le moment présent, comme le fil à plomb s’aligne sur la gravité.
pierre brute avec maillet et ciseau
Ce travail, qui passe par la maîtrise des outils symboliques, exige des années d’initiation : tailler sa pierre brute, c’est polir ses passions pour agir en harmonie avec l’univers, respectant l’autre non par obligation morale, mais par compréhension de sa place dans le cosmos.
Dans la crise du GOL, une solution juste ne serait pas d’imposer la justice (inclusion par décret) ni de s’accrocher à une tradition figée, mais de chercher l’harmonie. Par exemple, organiser des tenues mixtes expérimentales, où les femmes et les hommes exploreraient ensemble les rituels, pourrait révéler une nouvelle justesse, respectant à la fois l’évolution sociétale et la vérité symbolique. Comme Spinoza l’enseigne, la liberté naît de la compréhension des causes, non de l’obéissance à des normes. Le maçon, en cultivant la justesse, devient un architecte de l’harmonie, libéré des chaînes de la justice morale.
La voie de l’harmonie maçonnique
La distinction entre justice et justesse est plus qu’une nuance sémantique : c’est une invitation à repenser la mission maçonnique. La justice, prisonnière des textes du prince et des morales religieuses, divise et contrôle. La justesse, alignée sur les lois universelles – gravité, cycles, palingénésie – libère et unifie. En Franc-maçonnerie, où les outils du premier degré guident vers l’harmonie cosmique, la justesse est la clé de l’initiation.
La crise portugaise, avec ses tensions entre égalité (justice) et tradition (justesse), montre que seul un retour aux principes universels peut sauver le GOL. En s’affranchissant des interférences religieuses et des jugements moraux, le maçon peut enfin trouver la liberté : non pas dans la justice imposée, mais dans la justesse vécue, au service de l’autre et de l’univers.
Dans un paysage maçonnique souvent critiqué pour sa rigidité ou ses dépenses somptuaires en communication, la Grande Loge Féminine de France (GLFF) fait preuve d’une inventivité qui force l’admiration. Alors que certaines obédiences rivalisent d’imagination ou investissent des fortunes dans des agences de marketing pour attirer de nouveaux membres, la GLFF frappe un grand coup avec un concept inédit : organiser, à la même adresse, dans deux temples différents, sur un même thème d’actualité brûlante (sic) : l’euthanasie, deux conférences simultanées (le même jour et à la même heure !) avec des intervenants aux points de vue diamétralement opposés. Sinon, ce ne serait pas drôle…
Ce tour de force, prévu pour le 10 octobre prochain à la cité du Couvent, ne se contente pas de doubler l’auditoire : il incarne une approche moderne et inclusive qui pourrait redéfinir l’engagement maçonnique. Explorons cette initiative novatrice, son déroulement, ses implications philosophiques et son potentiel pour revitaliser l’Art Royal féminin.
Un concept marketing brillant : doubler l’audience avec une polémique contrôlée
L’idée est aussi simple qu’ingénieuse. En plaçant l’euthanasie – un sujet clivant qui divise les consciences entre défenseurs du droit à mourir dans la dignité et opposants au nom de la sacralité de la vie – au cœur de deux conférences simultanées, la GLFF jette-t-elle un pont entre les camps adverses ? Ou oblige-t-elle, par ce procédé, à choisir son camp, sans possibilité de dialogue ? Le 10 octobre, à la cité du Couvent, deux temples distincts, situés à deux étages différents, accueilleront des conférenciers profanes aux avis opposés. Les sympathisants de l’euthanasie se dirigeront vers l’un, les détracteurs vers l’autre, attirant ainsi un public varié – franc-maçonnes et invitées initiées – dans un même lieu et à la même heure.
Résultat : Deux salles à combler en nombre et en ardeur.
Ce coup de génie marketing s’appuie sur une logique d’inclusion paradoxale : en offrant deux perspectives, la GLFF semble éviter de prendre parti, tout en captant l’attention de tous, à moins qu’il ne s’agisse de contrer l’initiative de la loge qui a fait la première annonce .
Contrairement aux obédiences qui dépensent des fortunes en campagnes publicitaires stéréotypées, la GLFF fait mine de miser sur l’intelligence collective et le débat, un choix qui pourrait résonner avec l’esprit maçonnique d’ouverture et de recherche de vérité, si un dilemme ne venait brouiller cette intention, en imposant à chaque participante de choisir son camp dès son arrivée, sans aucune possibilité de rattrapage pour écouter l’autre conférence. À défaut d’un débat argumenté, un débat cornélien pour certaines en leur for intérieur, une pointe de tension attisée par la dramaturgie de l’événement !
Une tenue blanche fermée au service du débat philosophique
Ces conférences s’inscrivent dans le cadre d’une Tenue Blanche Fermée, un rituel maçonnique réservé aux initiées, où des profanes compétents sont invités à enrichir les réflexions. La GLFF a soigneusement sélectionné des conférenciers experts pour chaque point de vue : dans l’un des temples, un médecin ou un éthicien défendra l’euthanasie comme un acte de liberté et de compassion, citant des exemples comme la législation belge (2002) ou néerlandaise (2001). Dans l’autre, un philosophe arguera de la valeur intrinsèque de la vie, s’appuyant sur des références comme la Déclaration universelle des droits de l’homme ou des textes religieux adaptés.
Cette dualité reflète une tradition maçonnique ancienne : depuis les Lumières, les loges ont été des lieux de confrontation d’idées, où la vérité émerge du débat plutôt que de l’imposition. La GLFF, fondée en 1952 par des femmes cherchant une voix autonome dans un monde maçonnique dominé par les hommes, perpétue cette vocation avec une touche contemporaine. En invitant des profanes à s’exprimer, elle ouvre ses portes tout en préservant l’intimité rituelle, un équilibre délicat.
Implications philosophiques : transgression et harmonie
L’euthanasie, en tant que thème, incarne une transgression morale et sociale : elle défie les normes culturelles établies, qu’elles soient religieuses ou juridiques, pour poser la question ultime de la liberté individuelle face à la fin de vie. En franc-maçonnerie, où la transgression est souvent un moteur d’initiation – penser à Voltaire défiant l’Église ou Garibaldi brisant les chaînes féodales –, ce sujet est une invitation à dépasser les dogmes.
La GLFF ne tranche pas, mais offre un espace où les sœurs peuvent, plutôt que confronter, conforter leurs convictions, sans accepter de soumettre, en un seul et même exercice, des points de vue mettant ensemble à l’épreuve les lois universelles de la raison et de la compassion.
Cette approche résonne, toutefois, avec l’idéal maçonnique, dans des registres quelque peu artificiellement séparés. Si elles avaient été à même de se nourrir concomitamment de visions opposées, les franc-maçonnes auraient été plus pleinement invitées à mourir à leurs préjugés pour renaître à une compréhension plus profonde. En conciliant les contraires ? Cependant, le choix imposé – écouter une seule conférence – peut aussi être vu comme un moindre risque : éviter toute discussion enflammée… En tout cas, la synthèse harmonieuse, chère à la franc-maçonnerie, reste, ce jour-là, hors de portée.
Un modèle pour l’avenir de la maçonnerie féminine ?
Grande Loge Féminine de France, Cité du Couvent
Cet événement n’est pas qu’une prouesse logistique : il pourrait aussi bien marquer un tournant pour la GLFF, qui compte aujourd’hui environ 13 000 membres dans plus de 400 loges en France et à l’international. En attirant un public diversifié – des franc-maçonnes curieuses aux invitées potentiellement initiables –, la GLFF renforce son rayonnement. De plus, en s’attaquant à un sujet aussi sensible que l’euthanasie, elle affirme son rôle de penseur social, à l’image de son engagement historique pour les droits des femmes et la laïcité… certes, petit point faible, en accueillant les camps dans des enceintes différentes.
D’autres obédiences pourraient s’inspirer de cette stratégie. Imaginez une loge mixte comme le Droit Humain organisant des débats sur l’intelligence artificielle, ou le Grand Orient de France explorant le revenu universel avec deux visions opposées, à chaque fois, en même temps, à des étages différents. Pourquoi ne pas imaginer des entrées et des sorties différentes, pour éviter les rencontres fâcheuses ? La GLFF ouvre ainsi une voie à une époque où les opinions se radicalisent et s’hystérisent : celle d’une maçonnerie active, qui ne se contente pas de préserver des rituels, mais en réoriente l’usage, pour faire face, chacun dans son couloir, aux défis du XXIe siècle. MDR (Mort de Rire), comme on écrit quand on échange encore par SMS.
Bref, la maçonnerie féminine sait encore nous surprendre : rendez-vous, le 10 octobre, à la cité du Couvent, si vous avez décidé à quelle tenue blanche fermée vous rendre…
Alors, mesdames, préparez vos tabliers et vos esprits : le débat… en salle humide, promet d’être incandescent !
Cet article s’appuie sur des sources historiques comme les Old Charges anglaises, des rituels datant du XVIIIe siècle, et des analyses contemporaines issues de blogs et sites spécialisés.
La Franc-maçonnerie, souvent perçue comme une institution à la croisée de la philosophie, de la spiritualité et de la fraternité, intègre dans ses rituels des prières qui jouaient un rôle central dans ses pratiques. On priait beaucoup, à quasiment tous les rites et à tous les degrés. On continue de prier pour demander à Dieu la lumière, la connaissance, la fraternité, la vérité, tout ce qui peut rendre l’homme plus heureux et plus vertueux.
La prière est un acte de communication avec le divin ou le sacré.
Elle peut exprimer des émotions, des besoins, des remerciements ou une quête de sens. Selon le Dictionnaire Larousse (édition en ligne, consultée le 28 août 2025), la prière est définie comme « un acte par lequel on s’adresse à Dieu, à une divinité, pour offrir sa vénération, implorer une aide ou rendre grâce ». Dans certaines traditions, comme le bouddhisme, la prière peut être une méditation ou une réflexion visant à cultiver des qualités comme la compassion (ex. : prière de Metta). Elle peut inclure des textes sacrés (comme le Notre Père dans le christianisme ou la Fatiha dans l’islam), des chants, des mantras, ou des pensées personnelles. Par exemple, dans l’islam, la salat est une prière rituelle effectuée cinq fois par jour (Sahih al-Bukhari, hadith 1.8).
La prière remplit plusieurs fonctions, selon les croyances et les contextes :
Connexion spirituelle : Elle permet de renforcer le lien avec une divinité ou une force spirituelle. Dans le christianisme, Jésus enseigne la prière comme un moyen de s’adresser à Dieu (Évangile selon Matthieu 6:5-13). Expression de foi : Elle manifeste la croyance en une puissance supérieure et peut structurer la vie religieuse (ex. : prières quotidiennes dans le judaïsme, comme le Shema). Demande ou intercession : Les prières peuvent inclure des demandes de protection, de guérison ou de guidance (ex. : du‘a dans l’islam, prière personnelle pour demander l’aide d’Allah, Qur’an 2:186). Méditation et paix intérieure : Dans des pratiques comme le bouddhisme ou le yoga, la prière aide à calmer l’esprit et à développer la mindfulness (Dhammapada, verset 183). Renforcement communautaire : Les prières collectives, comme à la mosquée ou à l’église, favorisent le sentiment d’appartenance (Qur’an 62:9-10 pour la prière du vendredi). Gratitude et louange : Exprimer la reconnaissance pour les bienfaits reçus, comme dans les psaumes juifs ou chrétiens (Psaume 100).
En Franc-Maçonnerie, mouvement non confessionnel qui accueille des membres de toutes traditions religieuses, les prières sont conçues pour être inclusives et acceptables par tous. Elles s’adressent généralement au Grand Architecte de l’Univers (GADLU), une figure symbolique représentant une puissance bienveillante et transcendante. Contrairement aux prières religieuses qui pourraient viser des faveurs matérielles, celles de la Maçonnerie expriment des aspirations collectives : la gloire du GADLU, la lumière, la connaissance, la fraternité et la vérité.
Les prières visent à rendre l’homme plus heureux et plus vertueux, sans jamais solliciter un résultat concret ou pratique.
Origines Historiques des Prières Maçonniques
La première trace écrite de prières collectives en contexte maçonnique remonte aux loges anglaises médiévales. Lors de réunions occasionnelles de maçons opératifs – pas nécessairement liés au métier de bâtisseur –, on lisait des extraits des Old Charges, des documents anciens qui incluaient naturellement une prière d’ouverture avant les cérémonies.
Au XVIIIe siècle, avec l’émergence de la Franc-maçonnerie spéculative, les prières s’institutionnalisent notamment au cours de l’obligation du récipiendaire. Dès 1737 dans la Divulgation Hérault [1], il est rapporté que l’obligation se termine par : « Dieu soit en aide ». Après quoi on lui fait baiser l’Évangile. En 1740, dans le Rituel de Berne, on trouve des formules comme « Ainsi Dieu me soit en Aide ». En 1745, Le Sceau rompu remplace « Ainsi » par « Ainsi-soit-il ! » En 1763 Le Rituel du Marquis de Gages utilise « Ainsi, Dieu me soit en aide et son Saint Évangile ». En 1784, le Rituel du Duc de Chartres fait dire : « Ainsi, Dieu me soit en aide et son Saint Évangile. ». Enfin, Le Régulateur du Maçon de 1802 formalise ces expressions par : Que le GADLU me soit en Aide .
Un exemple est une prière notée maladroitement sur une feuille volante signée par « Un serviteur dans la très noble, ancienne et honorable fraternité ». Elle est considérée comme la première prière des francs-maçons français, datant du XVIIIe siècle a été remarqué par Pierre Mollier : « Dieu éternel le grand architecte et inventeur de l’univers créé ; fait que nous, tes serviteurs, qui sont déjà entrés dans la très noble, ancienne et honorable fraternité, que nous puissions être solides et pensifs et toujours avoir une souvenance des choses secrètes et bénies que nous avons appris sur nous ; et fait que cette personne qui se présente pour être fait maçon, qu’il soit un véritable frère parmi nous, fait que lui et nous tous vivions comme il convient aux maçons. Et vous, Ô Dieu, donnez-nous une intelligence en toutes nos entreprises, donnez-nous des forces pour supporter toutes difficultés, et beautés pour orner la grande loge dans le Royaume du Grand Jéhova. Amen » Cette prière illustre déjà les thèmes récurrents : hommage au créateur, fraternité et invocation pour sagesse, force et beauté – les trois piliers maçonniques.
Remarquons le Moniteur officiel de la Grande Loge des Anciens Francs-Maçons Libres et Acceptés État du Texas de 1922 qui nous propose des modèles de discours et de prières pour diverses occasions. Par exemple une prière qui doit être lue à l’ouverture des travaux : «Très saint et glorieux Seigneur Dieu, Grand Architecte de l’Univers, dispensateur de tous dons et grâces, Tu as promis que là où deux ou trois sont réunis en Ton nom, Tu seras au milieu d’eux. En Ton nom, nous nous assemblons, Te suppliant très humblement de nous bénir dans toutes nos entreprises, afin que nous Te connaissions et Te servions correctement, et que toutes nos actions contribuent à Ta gloire et à notre avancement en connaissance et en vertu. Nous Te supplions, ô Seigneur Dieu, de bénir notre assemblée actuelle, d’illuminer nos esprits par les divins préceptes de Ta Sainte Parole, et de nous apprendre à marcher à la lumière de Ta face. Et, lorsque les épreuves de notre condition probatoire seront terminées, sois admis dans le TEMPLE « non fait de main d’homme, éternel, dans les cieux « . Amen.» Réponse : Qu’il en soit ainsi.
Utilisation des Prières dans les Rituels Maçonniques
Les prières sont principalement employées à l’ouverture et à la clôture des travaux en loge, pour exprimer hommages et bénédictions. Elles invoquent la gloire du GADLU et sont présentes aux serments, aux initiations et aux agapes. Elles ne demandent jamais de faveurs matérielles, mais synthétisent les attentes de la communauté : lumière, connaissance, fraternité et vérité.
Les prières maçonniques sont récitées en loge, souvent par le Maître de Loge ou un officier comme le chapelain, et sont associées à des ritèmes tels que la Chaîne d’Union – un ancien rite déplacé des agapes vers la loge pour marquer l’unité fraternelle. Elle est dite aussi à l’entrée et à la sortie des agapes, afin de marquer la différence entre un repas bourgeois et purement convivial et une agape vécue « par une société de frères », partageant entre eux des secrets mystérieux et faisant allusion à une réalité autre.
On prie à tous les rites et degrés.
Par exemple, dans le Grade d’Apprenti du Rit Ancien (1804) la prière adressée en faveur du récipiendaire : « Mes Frères humilions nous devant le souverain arbitre des mondes ; reconnaissons sa puissance et notre faiblesse ; contenons nos Esprits et nos cœurs dans les bornes de l’Équité ; et, en marchant dans des voies sûres, élevons nous jusqu’au Maître de l’univers ; il est un, il subsiste par lui-même, c’est à lui que tous les êtres doivent leur existence, il opère en tout et partout. Invisible aux yeux des mortels, il voit lui-même toutes choses, c’est lui que j’invoque, c’est à lui que j’adresse mes vœux et mes prières. Daigne, ô Grand Architecte de l’univers, je t’en conjure, protéger les ouvriers de paix que tu vois réunis ici ; échauffe leur zèle, fortifie leur âme de la lutte fatigante des passions, enflamme leurs cœurs de l’amour des vertus et décide de leurs succès, ainsi que celui de ce nouvel aspirant qui désire participer à nos augustes mystères . Prête à ce Candidat ton assistance et soutiens-le de ton bras puissant au milieu des épreuves qu’il va subir. Amen ».
Dans le Rite de Swedenborg (1870) : à l’ouverture des travaux : « Dieu est dans son Saint Temple. Que toute la Terre fasse silence devant lui !
Au moment où le récipiendaire s’agenouille devant l’autel : « Tout Puissant Dieu, Créateur de l’Univers visible et invisible, nous t’adorons ! Nous te prions ! Et nous cherchons l’aide et les conseils de Ton Esprit et la lumière de Ton Être. »
Ces exemples montrent comment les prières renforcent l’unité et préparent spirituellement les Frères.
Diversité des Prières par Rites Maçonniques
Examinons maintenant la richesse des prières à travers les principaux rites. Chaque rite apporte une tonalité unique, souvent influencée par le christianisme, mais toujours universelle.
Exemples de Prières issues des rituels répertoriées par Thomas Dalet que je reproduis partiellement ici. Je vous invite, bien évidemment, à lire l’intégralité du texte ici
Régime Écossais Rectifié (1782) : Codifié par Jean-Baptiste Willermoz, ce rite intègre des textes officiels empreints de spiritualité chrétienne. Exemple d’ouverture : « Grand Architecte de l’Univers, Être éternel et infini, qui es la bonté, la justice et la vérité même, ô toi qui par ta parole toute puissante et invincible as donné l’être à tout ce qui existe, reçois l’hommage que les frères réunis ici en ta présence t’offrent pour eux-mêmes et pour les autres hommes ; bénis et dirige toi-même les travaux de l’ordre, et les nôtres en particulier ; daigne accorder à notre zèle un succès heureux, afin que le temple que nous avons entrepris d’élever pour ta gloire, étant fondé sur la sagesse, décoré par la beauté, et soutenu par la force qui viennent de toi, soit un séjour de paix et d’union fraternelle, un asile pour la vertu, un rempart impénétrable au vice, et le sanctuaire de la vérité ; enfin, pour que nous puissions tous ÿ trouver le vrai bonheur dont tu es l’unique source, comme tu en es le terme à jamais. Ainsi soit-il ».
Et une prière de clôture : « Architecte suprême de l’Univers, source unique de tout bien et de toute perfection, ô toi qui as toujours voulu et opéré pour le bonheur de l’homme et de toutes tes créatures, nous te rendons grâce de tes bienfaits paternels, et nous te conjurons tous ensemble de nous les accorder suivant tes desseins sur nous et selon nos propres besoins. Répands sur nous et sur tous nos Frères ta céleste lumière ; fortifie dans nos cœurs l’amour de nos devoirs, afin que nous les observions fidèlement. Puissent nos assemblées être toujours affermies dans leur union par le désir de te plaire et de nous rendre utile à nos semblables. Qu’elles soient à jamais le séjour de la paix et de la vertu, et que la chaîne d’une amitié parfaite et fraternelle soit désormais si forte entre nous que rien ne puisse jamais l’altérer. Ainsi soit-il. »
Prières spécifiques pour des objets rituels :
Pour la croix : « Seigneur Dieu tout-puissant, qui as voulu sauver le monde et délivrer le genre humain de l’esclavage de l’ancien ennemi de ta gloire et de son bonheur, par la vénérable croix sur laquelle ton Fils notre divin Seigneur Jésus-Christ a répandu son précieux sang pour notre salut ; nous Te prions d’attacher les vertus de ta sainte bénédiction sur cette croix, qui est destinée pour ton serviteur notre Frère afin qu’elle lui soit un signe de ta divine protection contre les attaques du démon, un aiguillon pour sa foi, un salutaire ressouvenir des fruits de la rédemption, et par là un moyen de force et de consolation dans tous les dangers de sa vie temporelle ; par notre Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne dans les siècles des siècles. » Amen.
Pour l’épée : Seigneur Dieu tout-puissant, Dieu de justice et de clémence, Toi qui ordonnes et disposes seul de toutes choses ; qui as permis sur la terre l’usage du glaive pour réprimer la malice des méchants et pour faire régner la justice ; qui as armé Toi-même du glaive tes serviteurs que tu as élus pour les faire triompher des ennemis de ta gloire ; exauce nos prières et daigne bénir cette épée dont ton serviteur, notre Frère …… désire d’être armé pour s’en servir au besoin pour la défense de la foi chrétienne, de sa patrie, et de ses Frères dans l’Ordre, et pour la protection des faibles et des opprimés ; bénis-la, Seigneur, pour qu’elle lui soit principalement un signe de la vertu puissante de l’homme que Tu as confirmé dans la foi, contre ses ennemis visibles et invisibles et ceux de Ton Saint Nom. Nous Te prions aussi, Seigneur, de répandre tes saintes bénédictions sur ton serviteur notre Frère, qui va bientôt être ceint de ce signe de la noblesse chrétienne, qu’il a acquise par ses vertus, et qu’elles demeurent éternellement sur lui ; par notre Seigneur Jésus-Christ. » Amen.
Exemples de prières dans différents rites
Rite Écossais Ancien et Accepté (1804) : Ce rite inclut des textes officiels pour l’ouverture et la clôture : « O toi, Grand et Éternel Dieu, Père de la Lumière, de la vie et des mondes, Suprême Architecte qui, de ton trône de pureté céleste vois tous les peuples de la terre, entends et reçois les prières et les pétitions de tes indignes serviteurs maintenant prosternés devant toi; grave dans nos cœurs la connaissance de ton éternelle parole et permets que le but de notre institution puisse être gouverné par les principes de la vertu et de la justice ; défends nous ô Dieu, des pièges des méchants et contre les mauvais desseins de nos ennemis ; donne nous la force de vaincre ceux qui sont armés contre nous, et l’honneur en sera attribué à ton saint et puissant Nom, maintenant et à jamais ». Tous les FF ajoutent « Ainsi soit-il. »
Rite Standard d’Écosse : Centré sur la géométrie sacrée. « Avant d’ouvrir la Loge au Deuxième Degré, supplions le Grand Géomètre de l’Univers de nous éclairer des rayons de Sa Divine lumière pour nous éclairer dans les sentiers de la vertu et de la science » « Toi Dieu Éternel et Omnipotent, qui apparut à ton serviteur Moïse dans un éclair de feu au milieu d’un buisson, nous te supplions d’embraser nos cœurs d’une divine dévotion, de l’amour pour nos Frères et de la charité envers tout le genre humain. Conforte-nous et tout ton peuple de ta divine grâce, guide-nous et aide-nous à construire un Second Temple a Ton Saint Service. Accorde-nous l’entrée dans le Saint des Saints quand se déchirera pour nous le voile du Saint Tabernacle où tu règnes pour les Siècles des Siècles. Amen. »
Rite York : Influencé par des promesses bibliques. « Très Saint et très glorieux Seigneur Dieu, Grand Architecte de l’Univers, dispensateur de tous bienfaits et de toutes grâces, tu as promis que lorsque deux ou trois se rassembleront en ton nom, tu seras au milieu d’eux pour les bénir. C’est en ton nom que nous nous sommes assemblés et c’est en ton nom que nous désirons agir dans tout ce que nous entreprenons. Fais que les sublimes principes de la Franc-maçonnerie soumettent toute passion discordante en nous, harmonisent et enrichissent nos cœurs de ton propre amour et de ta propre bonté afin que cette Loge, en cet instant, reflète humblement cet ordre et cette beauté qui règnent à jamais devant ton trône. Amen. » « Suprême Grand-Prêtre des Cieux et de la terre, nous Te prions humblement d’accorder Ta bénédiction aux buts de notre présente assemblée. Accorde-nous la sagesse pour entreprendre, la force d’âme pour soutenir et la beauté de l’harmonie pour administrer les affaires de ce Chapitre afin que, tous nos actes soient agréables à Ta face. Amen. » « Ô Toi, Éternel, Omniprésent J.H.V.H., le glorieux et éternel « JE SUIS », permets à Tes créatures frêles, subordonnées et nécessiteuses, d’approcher Ta Divine Majesté. Nous adorons humblement et rendons grâce à Tes perfections ineffables, à Ta bonté et à Ta bienveillance sans limites. Nous T’adorons pour que, au milieu des peines et des calamités de ce monde, nous soient accordés bien des moyens de repos pendant que nous parcourons les sentiers tortueux de la vie. Ô Toi qui, il y a bien longtemps, apparut à Ton serviteur Moïse, dans les flammes du feu qui jaillit d’un buisson, allume, nous T’en supplions, au cœur de chacun d’entre nous, la flamme de la dévotion à Ton Nom, de l’amour entre nous et de la charité envers tout le genre humain. Puisse la solennité des cérémonies de notre institution se graver dans notre esprit et avoir un effet heureux et durable sur notre vie. Enfin, Ô Père miséricordieux, fais que lorsque nous aurons passé les voiles extérieurs de ces parvis terrestres, nous puissions gagner le Saint des Saints, En‑ Haut pour y être admis à l’audience du Grand Conseil Céleste, où le Grand‑ Prêtre Suprême préside et règne à tout jamais. Amen ». Une prière de guidance : « Puissions-nous être guidés par la Sagesse du Suprême Grand Prêtre, soutenus par Sa Force et incités par la beauté de la vertu à remplir les obligations qui nous sont enjointes ici, de garder inviolés les mystères qui nous y sont dévoilés et, sans faillir, de pratiquer, hors de ce Chapitre, tous les devoirs qui y sont enseignés. » Amen.
Stricte Observance : Rite templier avec invocations trinitaires. Le Supérieur: -” Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit” Les assistants: -” Amen.” Le Supérieur: -” Au nom du Grand Précepteur, du Grand Prieur et du Supérieur de cette maison, je tiens audience conformément à nos lois.” Les assistants: -” Conformément à nos lois.” Le Supérieur: -” Seigneur, viens à mon aide.” Les assistants: -” Seigneur, hâte-toi de me secourir.” Le Supérieur: -” Gloire au Père et au Fils.” Les assistants: -” Et au Saint-Esprit.” Le Supérieur: -” Comme il en était au commencement et maintenant et à jamais.” Les assistants: -” Et dans les siècles des siècles. Amen.”
Élus Cohens : Rite mystique de Martinez de Pasqually. « Seigneur ouvre mes lèvres ; et ma bouche annoncera tes louanges. O Dieu ! Viens à mon aide ! Seigneur, Hâte-toi de me secourir. Gloire soit au père, au fils et au Saint-Esprit, comme elle était au commencement, comme elle est maintenant et comme elle sera toujours dans les siècles des siècles. Amen. O Verbe divin! O Jésus ! O Sauveur du monde, je me réunis dans cette heure et dans cet instant, à tous les esprits de la création, qui composent ta céleste cour ; et qui dans ce moment ou tu parcours tous les cercles de l’univers pour y manifester ta gloire, ta justice et ta miséricorde, répètent dans une admirable harmonie, ce cantique : SAINT! SAINT ! SAINT! LE SEIGNEUR LE DIEU DES ARMÉES : LES CIEUX ET LA TERRE SONT REMPLIS DE TA GLOIRE : HOSANNA AU PLUS HAUT DES CIEUX »
Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm avec une particularité : une indéniable influence hindouiste au 26e degré. « O très puissant Créateur, plus grand que Brahmâ, nous nous inclinons devant Toi comme Créateur initial, éternel Dieu d’entre les Dieux, Temple du Monde. Tu es l’incorruptible Essence, distinct de toutes les choses éphémères. Tu étais avant tous les Dieux, l’antique Principe, et Tu es la Cause unique de l’Univers. Tu es le Temple suprême et par Toi, ô Forme infinie, l’Univers put connaître son expansion. » Une explication cosmologique accompagne cette prière en évoquant la Trinité hindouiste (Brahmâ, Vishnu, Shiva) et des symboles numérologiques.
Dénominations du Divin dans les Prières Maçonniques
Le dieu invoqué est généralement présenté comme tout-puissant et éternel, source de bonté, justice et vérité; il est invoqué comme être qui voit tout et à qui l’on adresse ses vœux et prières. Différentes formulations nomment Dieu comme le Créateur, le Père céleste, la source de tous biens et le dispensateur de la vérité. Le vocabulaire utilisé pour nommer le divin montre une approche humaine et anthropomorphique destinée à faciliter la compréhension et la relation personnelle avec le divin par les maçons. Ces dénominations reflètent une vision transcendante, bienveillante et universelle du divin, influencée par les religions du Livre (judaïsme, christianisme, islam) et parfois par d’autres traditions.
En voici une recension des termes que j’ai pu répertorier, listés par ordre alphabétique pour plus de clarté.
– Architecte suprême de l’Univers: Désigne le divin comme source unique de tout bien et de toute perfection, opérant pour le bonheur de l’humanité et des créatures ; apparaît dans des prières du Régime Écossais Rectifié, soulignant l’aspect créateur et bienveillant. – Créateur de l’Univers visible et invisible : Référence au divin comme Tout-Puissant Dieu, invoqué pour aide et lumière ; issu du Rituel du Rite de Swedenborg (1870), mettant l’accent sur la création des mondes physiques et spirituels. – Dieu bienveillant : Utilisé dans des prières quotidiennes maçonniques (ex. : prière du soir), évoquant un dieu miséricordieux qui protège et accorde la paix. – Dieu de justice et de clémence : Présente le divin comme ordonnateur suprême qui permet l’usage du glaive pour la justice ; apparaît dans une prière pour l’épée dans le Régime Écossais Rectifié, symbolisant équilibre entre punition et miséricorde. – Dieu éternel et inventeur de l’univers créé : Terme ancien de la première prière des francs-maçons français (XVIIIe siècle), décrivant le divin comme architecte et créateur, invoqué pour solidité et mémoire des secrets maçonniques. – Dieu éternel et Omnipotent : Désigne le divin apparu à Moïse dans un buisson ardent ; utilisé dans le Rite Standard d’Écosse, pour enflammer les cœurs de dévotion et charité. – Dieu éternel et tout-puissant : Fréquente appellation pour le Père céleste, source de tous biens et dispensateur de vérité ; présente dans le Régime Écossais Rectifié et d’autres rites, soulignant la création et la sanctification. – Dieu Omnipotent, Omniscient, et Omniprésent : Évoque un dieu pour qui rien n’est caché, purifiant les cœurs ; apparaît dans des prières anglo-saxonnes (Rites Emulation), centrée sur la transparence spirituelle. – Dieu Tout-Puissant et Éternel : Source du bien, de la paix et de la lumière ; invoqué dans le Régime Écossais Rectifié pour remplir les devoirs et exemplifier les vertus. – Dieu Très Miséricordieux : Référence à un dieu clément, utilisée dans des prières anglo-saxonnes pour exemplifier les leçons de la vie et mort du Christ. – Être éternel et infini : Décrit le divin comme bonté, justice et vérité, donnant l’être à tout par sa parole ; central dans le Régime Écossais Rectifié (1782) et le Rite Écossais Ancien et Accepté (1804). – Éternel : Appellation simple et transcendante, souvent associée à J.H.V.H. ou « JE SUIS » ; apparaît dans le Rite de York, symbolisant l’éternité divine. – Éternel, Omniprésent J.H.V.H., le glorieux et éternel « JE SUIS » : Référence biblique (Exode) au nom divin ineffable ; utilisée dans le Rite de York pour approcher la majesté divine. – Glorieux Commandeur des Cieux et de la Terre : Présente le divin comme ordonnateur absolu ; invoqué dans les Rites Emulation pour commémorer des événements bibliques comme le Déluge. – Grand Architecte de l’Univers : La dénomination maçonnique la plus courante (GADLU), symbolisant une puissance créatrice et transcendante ; apparaît dans de nombreux rites (ex. : Rit Ancien 1804, Régime Écossais Rectifié), invoqué pour lumière, fraternité et vertu. – Grand Architecte du Ciel et de la Terre : Variante du GADLU, donateur de dons et grâces ; utilisée dans des prières pour assemblées en son nom. – Grand Emmanuel : Référence christique (« Dieu avec nous ») ; apparaît dans des prières anglo-saxonnes comme capitaine céleste. – Grand et Éternel Dieu : Père de la lumière, de la vie et des mondes ; invoqué dans le Rite Écossais Ancien et Accepté pour graver la parole éternelle dans les cœurs. – Grand Géomètre de l’Univers : Symbolise le divin comme maître de l’ordre géométrique ; utilisé dans le Rite Standard d’Écosse pour éclairer les sentiers de la vertu. – Grand Surintendant de l’Univers : Désigne un superviseur bienveillant ; présent dans les Rites Émulation pour bénir les assemblées et travaux. – Mystérieuse et éternelle Trinité : Référence chrétienne à la Trinité (Père, Fils, Saint-Esprit) ; invoquée dans des prières anglo-saxonnes pour bénir les travaux et accorder foi et zèle. – O Verbe divin ! O Jésus ! O Sauveur du monde : Invocation explicitement chrétienne ; issue des Élus Cohens, unissant les esprits de la création en harmonie. – Rédempteur miséricordieux de l’humanité mortelle : Figure christique promettant présence aux assemblés ; utilisée dans des prières anglo-saxonnes pour diriger les travaux par amour. – Saint, Saint, Saint, le Seigneur, Dieu de Sabaoth : Citation biblique (Isaïe) glorifiant le divin ; apparaît dans les Rites Emulation, remplissant les cieux et la terre de gloire. – Seigneur Dieu tout-puissant : Dieu de justice et clémence, armant les serviteurs ; invoqué dans le Régime Écossais Rectifié pour bénir épées et croix. – Seigneur, notre Père Céleste : Appellation chrétienne comme Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs ; utilisée dans des prières anglo-saxonnes pour favoriser un souverain. – Souverain arbitre des mondes : Désigne le divin comme maître absolu ; présent dans le Rit Ancien (1804), pour humilier les maçons devant sa puissance. – Souverain éternel de l’Univers : Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs ; invoqué dans des prières anglo-saxonnes pour bénir un conclave. – Souverain et Tout-Puissant ordonnateur de toutes choses : Évoque un dieu unificateur ; utilisé dans les Rites Émulation pour accorder la foi et reconstruire le temple. – Suprême Grand-Prêtre des Cieux et de la terre : Image sacerdotale du divin ; apparaît dans le Rite de York pour accorder sagesse, force et harmonie. – Tout Puissant Dieu : Créateur visible et invisible ; invoqué dans le Rite de Swedenborg pour adoration, prière et lumière. – Très glorieuse Trinité dans l’Unité : Variante de la Trinité chrétienne ; utilisée dans des prières anglo-saxonnes pour accorder sagesse et compréhension. – Très puissant Créateur, plus grand que Brahmâ : Rare référence hindouiste au divin comme essence incorruptible et temple du monde ; issue du Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm (26e degré). – Très Saint et Glorieux El Shaddaï : Nom hébraïque (« Dieu Tout-Puissant ») ; invoqué pour assemblées en son nom, promettant présence divine. – Très Saint et très glorieux Seigneur Dieu : Grand Architecte dispensateur de bienfaits ; présent dans le Rite de York, citant la promesse biblique de présence.
Écoutez une autre façon de recenser les noms selon leurs attributs et objectifs (en deux parties)
Toutes ces dénominations convergent vers une représentation du divin comme source de lumière, de vertu et d’unité fraternelle
Au-delà des rituels, des prières quotidiennes existent, inclusives et universelles.
· Prière du matin : « Dieu tout-puissant et miséricordieux, donne-nous la force de travailler à la perfection de notre être et de construire notre temple intérieur en harmonie avec les principes de la franc-maçonnerie. Aide-nous à être toujours plus proches de la vérité, de la justice et de la paix. Amen. » · Prière du soir : « Dieu bienveillant, nous te remercions pour les bénédictions de la journée qui s’achève. Nous te prions de nous protéger pendant la nuit et de nous donner la paix pour que nous puissions nous reposer en toute sécurité. Amen. » · Prière de la fraternité : « Dieu miséricordieux, nous te prions pour que nous soyons unis dans la fraternité maçonnique et que nous travaillions ensemble pour construire un monde meilleur. Aide-nous à être des instruments de ta paix et de ta justice. Amen. »
Ces prières renforcent la communion fraternelle ; prononcer une prière, c’est assumer une solidarité avec les autres. Prier le « suis » n’est-ce pas pour l’essentiel de se sentir en communion et c’est déjà une manière d’assumer « je suis bien » avec les autres qui se sentent aussi bien.
Évolution, Controverses et Influences Spirituelles
Le Régulateur du Maçon de 1801, instituant le Rite Français, supprime les prières. De même, dès 1801, les serments se prêtent « sur les statuts de l’Ordre » et « sur cette épée, symbole de l’honneur ». Cela reflète une sécularisation sous l’influence du Grand Orient de France, avec une déchristianisation des rituels et la suppression du GADLU dans certains contextes. Cependant, cela ne reflète pas toute la tradition française antérieure. Malgré cela, l’influence des Écritures vétéro- et néo-testamentaires persiste : Noé, Melchisédech, Moïse, David, Salomon, Saint Jean, Jésus-Christ… donnent corps aux textes. La Franc-maçonnerie conserve son âme spirituelle, même dans les rites laïcisés (voir l’article Pourquoi les Francs-Maçons du XVIIIe siècle ont accordé une importance particulière à l’Ancien Testament ?).
Les prières en Franc-maçonnerie sont une tradition spirituelle profonde, historique et diverse, reliant les Frères à une quête universelle de vertu et d’unité. Malgré les évolutions laïques, elles préservent l’essence sacrée de l’Ordre, influencée par les religions du Livre et ouverte à d’autres horizons. « Nos prières sont des actes de recherche menant à la connaissance du Divin », comme l’affirme Thomas Dalet à travers ses nombreux articles de recherche sur le sujet.
Il est important de noter que la Franc-maçonnerie est un mouvement non-confessionnel et que les membres peuvent venir de différentes traditions religieuses. Les prières sont donc souvent conçues de manière à être inclusives et à être acceptables pour les membres de toutes les croyances.
Avons-nous besoin d’un transcendant dominant ? Peut-être pas, mais la prière offre un espace de communion fraternelle, sans menace pour rester des cherchants.
[1] La plus ancienne description en langue française d’une initiation maçonnique fut imprimée à Paris par le lieutenant de police René Hérault, seigneur de Fontaine-l’Abbé et de Vaucresson, en décembre 1737 sous le titre Réception d’un Frey-Maçon. Il en aurait obtenu communication par une actrice de l’Opéra, Mlle Carton, dont la correspondance des Maçons français de l’époque assure qu’elle l’avait extorquée d’un Anglais en échange de ses charmes.