mar 06 décembre 2022 - 12:12

Élémentaires mon cher…

Un ènième article sur les éléments ! Certes. Rien de très nouveau non plus. Quelques détails pour vous débarrasser de ce qui a déjà été dit et vous permettre de déborder les mots et de créer votre propre récit.

L’initiation du néophyte se fait par les quatre éléments : terre, air, eau, feu.

Parmi les choses, il y en a d’éternelles comme le feu, l’eau, la terre et l’air, et que c’est de ces choses-là que viennent et que sont venues toutes les autres.(Aristote, Doctrine de Mélissus, chap2, §5)

Pour les philosophes grecs présocratiques, les éléments jouent le rôle d’énergie unique de tous les moteurs du monde. Pour Thalès, comme pour Hésiode, toute substance tire de l’eau sa vitalité propre, spirituelle et matérielle ; ils ont regardé l’eau comme la première matière des choses. Pour Anaximène, c’est de l’air ; pour Xénophane de la terre ; pour Héraclite, du feu. Pour les Pythagoriciens, le carré signifiait que Rhéa, la mère des dieux, la source de la durée, se manifestait par la modification des quatre éléments symbolisés par Aphrodite qui était l’eau génératrice, par Hestia qui était le feu, par Déméter qui était la terre et par Héra qui était l’air ; le carré symbolisait la synthèse des éléments.

Anaximandre plaçait l’apeiron, comme substance originelle ou principe, source, réceptacle de tout, éternel et indestructible, la cause complète de la génération et de la destruction de tout. Pour Anaximandre, le principe des choses n’est donc rien de déterminé, il n’est pas un des éléments. Pas plus qu’il ne s’agit de quelque chose d’intermédiaire entre l’air et l’eau, ou l’air et le feu, plus dense que l’air et le feu et plus subtile que l’eau et la terre.Il s’agit d’une «substance première, infinie, immortelle, enveloppant et gouvernant toute chose». Anaximandre fait de l’apeiron la seule cause du développement organisé de notre univers. En tout cas, pour lui, l’apeiron est autre que les 4 éléments car de nature différente, il est leur interaction. Reprendre le texte de Michel Serres Les origines de la géométrie consacré à Anaximandre (à partir de la page 71). Ce qui nous amènera à évoquer la quintessence.

Pour les alchimistes, ces 4 éléments structurent le monde. Ils résident dans l’immatériel, indépendamment de toute nomenclature chimique. Les éléments invisibles charpentent donc toutes matières sans être assujettis au monde moléculaire. «Si des quatre tu en fais périr un, aussitôt tous seront morts» peut-on lire dans l’ouvrage alchimique  L’Atalante fugitive. Éléments et qualité dérivent d’une première matière (la materia prima des alchimistes), ou matière primordiale, qui n’est autre que la lumière solaire dispensatrice de vie. Ces quatre éléments constituent les points cardinaux d’un cycle réversible ou cycle de Platon, que les alchimistes symbolisent parfois par l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue. Par le soleil, ces éléments sont fécondés et sont pourvus de vie. Ainsi vitalisés, les quatre éléments se transforment en trois principes : le Sel, le Soufre et le Mercure qui organisent la matière. On pourra s’attarder sur le texte de Patrick Carré : Les quatre Éléments traditionnels : Terre, Eau, Air, Feu, dans l’Initiation maçonnique et l’Alchimie.

L’eau désigne tout qui est liquide indépendamment de la température, ce qui fait entrer, dans l’élément eau, la lave des volcans et les métaux en fusion. 

La terre comprend tout ce qui est solide : les minéraux, les métaux, le bois et même la glace.

L’air correspond à tout ce qui est gazeux sans tenir compte de sa compatibilité avec notre respiration.

C’est à partir du feu de l’esprit que tout se manifeste comme est considéré le feu du Saint Esprit dans les évangiles. On lira avec délectation et intérêt l’article de Patrick Carré à propos du symbolisme du feu.

Les quatre bases de l’ADN (Adénine, Guanine, Timine et Cytosine) pourraient bien être l’écho de l’articulation des quatre éléments entre eux. Ce que l’on trouve déjà dans le Liber de Compositione alchemia, avec le Dialogue entre le roi d’Égypte Calid et le Philosophe Morien (VIIe siècle): «dans le corps de l’Homme sont contenus les quatre Éléments, Dieu les a aussi créés différents et séparés ; et il les a créés, unis et ramassés en un, étant répandus par tout le Corps.» (p.50).

«Les quatre premiers nombres portent les noms des quatre éléments : En allemand, Ein, un, désigne l’air, cet élément qui, toujours en marche, s’insinue dans toutes les parties de la matière et dont le flux et le reflux continuel est le véhicule universel de la vie. Zwey, deux, vient du tudesque zweig et signifie germe, fécondité; il désigne la terre, cette mère féconde de toute production. Drey répond au triénos des Grecs et à notre trois ; il désigne l’eau. C’est pourquoi les divinités de la mer sont nommées Tritons ; que le trident est l’emblème de Neptune, et que la mer ou l’eau, en général, est appelée Amphitrite (eau qui entoure). Vier, en langue belge, signifie feu. D’ailleurs, le feu, selon Plutarque, est le dernier des quatre éléments qui fut découvert (Jean-Marie Ragon, p.13).»

Dans la pensée de Steiner, toute substance vivante est constituée des quatre substances (C,N,O,H) correspondant aux quatre éléments. Les quatre grandes lignées du carbone/silicium ; de l’azote/phosphore ; de l’oxygène/soufre ; et de l’hydrogène/métaux alcalins, – lignées qui constituent la substance du corps du monde,soit minéral, soit organique -, dépendent évidemment dans le zodiaque des quatre signes cardinaux : le carbone du Capricorne, l’azote du Bélier, l’hydrogène du Cancer et l’oxygène de la Balance.

Dans les cosmogonies traditionnelles, l’air et le feu sont des principes mâles et actifs. La terre et l’eau sont des principes passif, féminin et obscur.

De tout temps ces quatre éléments sont conceptualisés pour en donner des représentations. Ainsi, les quatre éléments sont géométrisés dans les triangles de l’étoile à six branches ou sceau de Salomon (voir l’article du 27 septembre 2022 Le sceau dit de Salomon).

Les Chinois, quant à eux, considèrent que trois lois organisent la vie et les échanges de CINQ éléments (théorie du Wuxing). Pour les chinois, le Métal est fondu par le Feu. Le Feu est éteint par l’Eau. L’Eau est absorbée par la terre. La Terre est conquise par le Bois. Et le Bois, c’est le renouveau, la régénération, la ressuscitation. Il représente aussi «la mort du disciple et l’éveil du maître».

Le bois : il représente la colère, la conquête, la guerre. Le bois (ou l’arbre) grandit en permanence, il étend son espace dans une réelle pulsion de conquête. En médecine traditionnelle chinoise, le bois correspond au foie. Dans l’empire, c’est le guerrier. Dans le cycle de la vie, c’est l’enfance : la découverte, le développement, l’avancée vorace. 

Le feu représente la réussite, la joie, « être au sommet et briller ». Pour l’illustrer, Olivier utilise cette image assez marrante : « le soleil, il fait 23h58 d’effort pour faire le malin deux minutes quand il est à son zénith ». En médecine traditionnelle chinoise, c’est le cœur, et au sein de l’empire, c’est le dirigeant. Dans le cycle de la vie, c’est le moment des idéaux, le moment où l’on rêve sa vie et où l’on fait des projets. 

La terre représente en médecine la digestion. C’est l’incarnation, la mise en œuvre des projets de vie, la descente dans le réel. Dans l’empire, elle est incarnée par les Hommes, les paysans, ceux qui font. 

Le métal est l’énergie du juge, car le métal de l’épée coupe. Il enlève, il retire. C’est le moment de la vie où l’on priorise. On a conscience que l’on va mourir un jour, et qu’il est temps d’arbitrer ses choix pour la suite : ce que l’on garde, ce que l’on change, ce que l’on laisse tomber. En médecine traditionnelle chinoise, le métal correspond aux poumons : c’est la respiration, prendre puis rejeter l’inutile. « C’est un peu l’équivalent de la crise de la cinquantaine », selon Olivier Bérut. 

L’eau est l’élément qui circule, qui est incolore, inodore, mais vital. Après la crise et les prises de décision de l’ère du métal, c’est le moment de la paix et de la transmission. Il n’y a plus de question de pouvoir ni de possession : l’objectif, c’est de faire croître les autres. Physiologiquement, cela correspond aux reins, à la vessie et au système reproducteur (et l’on voit bien le lien avec la transmission).

Au rite de Memphis Misraïm, les quatre officiers délimitant l’espace sacré dans lequel l’initié évolue, représentent les quatre éléments fondamentaux de la Nature terrestre : La terre, l’eau, l’air et le feu. La loi des correspondances attribue au second surveillant l’élément terre propre au signe zodiacal du Capricorne dominé par la planète Saturne. À ce signe zodiacal qui est l’un des quatre signes cardinaux se rattache l’une des quatre vertus  cardinales : la prudence.

Dans son Tarot des Imagiers, Wirth présente les moyens de se rendre maître des éléments symboliques : «pour entrer en possession de ces instruments mystiques, il faut avoir subi l’épreuve des éléments : la victoire sur la Terre confère le denier point d’appui nécessaire à toute action ? En affrontant l’air avec audace, le chevalier du Vrai obtient d’être armé du Glaive, symbole du Verbe, qui met en fuite les fantômes de l’erreur. Triompher de l’eau, c’est conquérir le Saint-Graal, la coupe, où il boit la Sagesse (la Coupe c’est aussi le cœur). Éprouvé par le feu, l’Initié obtient enfin l’insigne suprême, le Bâton, sceptre du Roi qui règne par sa volonté confondue avec le souverain Vouloir.» N’est-ce pas là le but de la cérémonie d’initiation ?

Les quatre éléments vont chacun répondre à deux réalités : l’une concrète, l’autre abstraite et cependant complémentaire.

« La quadruple purification subie par le récipiendaire lors de sa cérémonie d’initiation doit lui enseigner à surmonter les attractions élémentaires. « Les attractions s’exercent en s’opposant deux par deux. On fait correspondre la première à la Terre, qui symbolise la lourdeur, l’opacité, le positivisme matériel, l’inertie, etc. Cette tendance vers le bas est combattue par le dégagement en hauteur, figuré par l’Air, élément léger, subtil, transparent, mais inconsistant et peu saisissable. L’Eau remplit ce qui est creux ; elle a ainsi donné l’idée d’une matière universelle se pliant à toutes les formes. Elle cherche d’ailleurs le repos, l’horizontalité ; elle calme, elle éteint, d’où la propulsion à la langueur et à la paresse qu’on lui attribue.à  sa passivité, à son indifférence, à sa froideur s’oppose le Feu, dont l’activité stimule toutes les énergies. Modéré il vivifie, mais trop violent, il dessèche et tue. » (Oswald Wirth, Le livre de l’apprenti, Le quaternaire).

On peut illustrer ce combat par une gravure de Michael Maier (1618) Les quatre épreuves, d’Atalanta fugiens. Cette gravure a comme épigramme :

« Quatre frères se tiennent en une longue file :
Tout le poids de la terre est aux mains du premier ;
Les autres ont pour part l’eau, l’air, le noble feu.
Pour les faire périr cause la mort d’un seul.
Unis dans un commun trépas ils disparaissent,
Car la nature les lia d’étroites chaînes. »

 

La quintessence

Æther, elementum longe aliud numero Quintum, ordine primum, genere divinum et inviolabile.  Propos rapporté à Aristote parlant du ciel (au mot quinta-essentia du Glossarium mediae et infimae latinitatis, T.5, p.564.

Chez certains philosophes, la quintessence est le cinquième élément qui s’ajoute aux quatre premiers (la terre, l’eau, l’air, le feu) sous le terme d’apeiron, et qui en assure la cohésion. Posidonius et Cléanthe la tiennent pour la chaleur, Hippocrate pour un esprit répandu dans tout l’être, Héraclite pour un pont vers la lumière. Platon assigne à la quinte-essence la forme du dodécaèdre dont il disait à propos des corps solides : «Il restait une seule et dernière combinaison, Dieu s’en servit pour tracer le plan de l’Univers» (Timée).

Dans la Bible, la couleur de l’étoffe qui contient les cendres du tabernacle emmenées lors de l’exode (Nombres 4,13), celle du siège du palanquin de Salomon (Le Cantique des cantiques 3,10), mais surtout celle du voile du Saint des saints de la tente d’assignation  (Exode, 26,31) et du Temple de Jérusalem (2Chroniques 3,14) est la pourpre, argaman, אַרְגָּמָן (aléf, réich, guimél, mèm, noun) couleur mystique du manteau du prince céleste Métatron. Ce nom est formé par les initiales respectives des archanges Ouriel, אוריאל, préposé à l’air, Raphaël, רפאל, préposé à la force germinatrice du sol, Gabriel, גבריאל, préposé au feu, et Michaël, מיכאל, préposé à l’eau ; de ceux-là suit un cinquième ange, Nouriel, נוריאל, qui est «le halo de lumière qui entoure la Lumière» (selon Éric Daniel Elbaze).

En alchimie, c’est une substance subtile, aboutissement de tout un processus d’opérations, résultat de distillations successives. « La quintessence ou cinquième substance est une extraction de la plus spiritueuse et radicale substance de la matière. Elle s’obtient par la séparation des éléments dont les parties les plus pures s’unissent et forment une céleste et incorruptible essence, dégagée de toutes les hétérogénéités. » La quintessence est la partie secrète des corps, de la matière. De par sa fonction, elle tient du sel. «Ce sont le soleil et la lune de source mercurielle et origine sulfureuse qui, par le feu continuel, s’ornent d’habillements soyeux, pour vaincre étant unis, et puis changés en quintessence, toute chose métallique, solide, dure et forte.» François Rabelais, sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier, anagramme de son nom, se voulait «abstracteur de quintessence» (dans la mesure où il savait l’extraire, et donc l’atteindre), de substantifique moelle de l’écriture, un bouilleur de mots. Par cette désignation qui servait au Moyen Âge à nommer dans le langage populaire les alchimistes du temps, le célèbre médecin et philosophe se déclare ainsi, sans conteste, adepte et Rose-Croix, et place ses écrits sous l’égide de l’Art sacré. D’ailleurs, dans le Prologue de Gargantua, Rabelais montre assez que son œuvre appartient à la catégorie des livres fermés, hermétiques pour la compréhension desquels de fortes connaissances symboliques sont absolument indispensables.

La Quintessence intègre le symbole de l’étoile Flamboyante qui anime le vivant en général et l’Homme en particulier. C’est pourquoi la rose à cinq pétales en est la représentation la plus courante. Le cube développé en Tau, fait jaillir à son sommet la rose et l’étoile Flamboyante, la révélant, ainsi que la Pierre Cubique à Pointe. Le Gamma, au cœur de l’étoile, l’exprime donc lui aussi. De même, le pyramidion est celle de la pyramide.

La quintessence peut se comparer à l’éther des physiciens modernes. En cosmologie, la quintessence est le nom donné à une forme hypothétique d’énergie sombre, proposée comme explication aux observations de l’accélération de l’expansion de l’univers. Albert Einstein et le mathématicien indien Satyendra Nath Bose ont pressenti un cinquième état de la matière, les quatre états habituels étant le solide, le liquide, le gaz et le plasma. Les particules se chevauchent lorsque les atomes sont refroidis à un niveau proche du zéro absolu, elles se condensent, pour finalement ne former plus qu’un seul et même état quantique. Une sorte de «super atome».

Finalement, qu’est-ce que le vide ?  Une réponse donnée par Étienne Klein

La quintessence est l’expression de ce qu’il y a de meilleur, de plus précieux dans quelque chose ou chez quelqu’un ; c’est la manifestation de la perfection dans l’ordre de la qualité.

La quintessence est la recherche du compagnon franc-maçon.

On appelle élémentaux les esprits des éléments.

Toutes les cultures ont donné des formes humaines ou animales aux élémentaux à travers les mythologies, les légendes ou les contes de fée : elfe (esprit de l’air), gnome (esprit des minerais), sylphe (esprit de l’air dans les arbres), salamandre (esprit du feu), ondine (esprit de l’eau),…

Les animaux évangéliques pourraient être considérés comme emblèmes imaginés pour exprimer les quatre élémentaux : le Lion le Feu, le Taureau la Terre, l’Aigle l’Air, et l’Homme l’Eau.

Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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4 Commentaires

  1. La cosmogonie des R+C parle de la création première de lHomme comme un processus divin qui, à partir d’une flamme d’esprit le plonge dans l’eau pour le tempérer, lui donne le souffle puis le façonne de terre. C’et exactement le chemin inverse que suit l’apprenti qui arrive « déconstruit » devant l’autel des serments où vont lui être donnés les outils maçonniques pour se reconstruire « autrement ».

    • Certains philosophes grecs le nommaient « éther » et le pensaient Père du cosmos. La science contemporaine semble aller dans ce soir avec la matière noire ou l’énergie du vide, etc …

  2. Au rite de Memphis Misraïm, les quatre officiers délimitant l’espace sacré dans lequel l’initié évolue, représentent les quatre éléments fondamentaux de la Nature terrestre…

    C’est totalement faux, au Rite de Memphis-Misraïm, l’élément terre est le cabinet de réflexion, et lors de la cérémonie d’initiation, l’eau est attribuée plus à la colonne du nord qu’au second surveillant même s’il purifie par l’eau, l’air est attribuée plus à la colonne du sud qu’au premier surveillant même s’il purifie par l’air, et le feu est au pied de l’orient avec selon les versions l’expert ou le VM qui officie pour la purification par le feu, quant à l’orient dans ce cadre il symbolise l’Empyrée.

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