sam 05 avril 2025 - 21:04
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Les ailes noires[1] du bandeau©

Y a bien longtemps[2] – je me souviens –

J’ marchais à l’ombr’, j’étais paumé.

Devant la lourd’, près des copains,

J’ faisais l’ pied d’ grue, à poireauter.

I’ m’ont foutu un grand bandeau

Com’ deux ail’ noires sur les yeux.

Et puis ce fut le tir des mots :

À bout portant, ils ont fait feu !

Plus d’une fois je fus touché.

Ça faisait mal, je saignais fort :

C’est au cœur qu’ils avaient visé…

« Merci, Monsieur », j’étais dehors.

Alors j’ai soigné mes bobos,

Mais ils n’ont pas cicatrisé :

Il n’y a pas de placebo

Quand c’est l’esprit qui est blessé.

Je me suis mis à réfléchir,

Dans ma têt’ ça a gambergé.

J’ me suis dit qu’il fallait agir :

Je suis venu vous retrouver.

Un jour j’ai reçu la lumière,

Mes ailes noires s’ sont envolées…

Mais j’ai toujours un goût amer :

Les copains, eux, ils sont restés !

J’ai plus mes cuirs, j’ai plus mes bottes,

J’ai plus mes gants ni mon blouson.

Pourtant j’ n’ai pas renié mes potes

– Quand on s’ dit franc, faut êt’ maçon ! –

Mais j’ pourrais plus r’tourner dehors

– J’y suis, j’y reste, v’nez pas m’ chercher ! -.

J’ai franchi le seuil de la mort…

J’ai pas envie d’ recommencer !

Alors, j’ vous d’mande, comme une prière :

« Fusillez pas les bandeaux noirs ! »

Car ceux qui viennent, mêm’ s’i’ sont fiers,

Ils ont les foies, vous pouvez m’ croire !

Et puis, qu’a-t-on de supérieur

Qui nous permet’ d’ les condamner ?…

Vous m’avez fait la l’çon du cœur,

J’ai retenu l’humilité.

Bien sûr, les gars, i’ sont pas chouettes,

I’z’ ont les idées mal fringuées,

C’est rapiécé, pas toujours net.

Leur pier’ n’est pas même ébauchée…

Mais bien franch’ment, qu’est-ce ça peut faire ?

Ce qui importe, c’est le terrain.

Pour moi, vous tous, vous êt’ des frères.

Eh ben, pour eux, j’ s’rai un frangin !

Ne vous crispez pas sur des normes :

Elles cristalliz’ la tradition.

C’est le rite qui nous transforme…

Encor’ faut-il être franc-maçon !

Dans les loubards, y a des p’tits princes :

I’ faut savoir les dessiner.

Je n’ souhait’rais pas qu’on les évince

Pa’ç’ qu’on peut pas les encadrer !

J’ préfèr’ les portraits au crayon

Aux peintures enluminées

Et les tableaux de compagnon

À ceux de maître ès-qualités.

Y a des maçons qui ne peuv’ jouir

Qu’en s’ frottant à leur tablier.

Leurs bijoux les font tressaillir.

Pour un cordon, ils pren’ leur pied.

Écoutez donc le grand Raimu,

À Fernandel, son confident,

Dir’, tonnant de sa voix bourrue :

« Petit, méfie-toi de ces gens

Qui te vendent de beaux outils

Dont ils ne se servent mêm’ pas ! »

Fait’s attention, les apprentis,

Aux prophèt’ d’équerre et compas !

Dans l’atelier, les bricoleurs

Taillent leurs planch’ à l’établi…

Mais ils imit’ des créateurs

Qu’ils reproduisent en série !

Maniez l’outil : c’est un moyen

De travailler sur le chantier.

Et pourtant seul’ l’œuvre est la fin…

Faudrait quand même pas l’oublier !

J’aim’ pas les avis assénés,

La symbolique des certitudes.

L’esprit doit rester tempéré :

Le doute est la bonne attitude.

J’oppose aux grands « oui » tyranniques

Le double équilibre du « non ! »

Et l’aventure analogique

Au dogmatism’ de la raison.

À l’inverse, aux ésotéristes,

Aux gnostiques, aux mythophiles,

Aux mystères des hermétistes,

À tous les Hector du babil,

Aux dévots de la Vérité,

Aux arcanes des occultistes,

Aux mystiques illuminés

Et aux cabales des scientistes,

Je réponds sans le moindr’ esprit

– Je manque parfois de finesse ! –

De tracer en géométrie

Les champs en fleur de leur sagesse.

Ne chaussez pas les bot’ d’un autre :

Chacun doit suivr’ sa propre voie.

Ça ne m’ gên’ pas qu’y ait d’aut’s apôtres.

Je veux défendre ç’ qui fait ma foi.

Homme agnostique, homme qui croit,

J’ai trouvé dans l’initiation

Ce qui permet d’unir mes choix

Dans l’univers d’ la réflexion.

Fils, je le suis, de la lumière,

L’ombre signale ma présence ;

Et par ses rayons qui m’éclairent,

Je brigue en tout la transparence.

L’homme s’exprim’ par ses défis.

Ses choix fondent son existence.

Rectrice est ma ligne de vie :

« Pens’ ce que veux, fais ce que pense ».

Un oiseau m’a apprivoisé.

Il a fait d’un loup un mouton.

Et je me suis mis à brouter

Sur la pelouz’ de vos gazons.

Frèr’, j’avais pas les ailes blanches,

Alors, vraiment, j’ vois pas pourquoi

I’ faudrait que le mec qui planche,

Il ait les boules plus blanch’ que moi ?

Ce que j’ voudrais, c’est qu’on respecte

Les goélands aux ailes noires ;

Car – j’ reconnais – ce qui m’ débecte,

C’est qu’on leur lance en pleine poire :

« Casse-toi,  tu  pues,  t’es  pas  d’ ma  bande ! »,

S’ils s’ parfum’ pas des mêm’s’ idées.

J’ suis pas d’accord ! Ça m’ fout les glandes !

J’apprends bien à vous tolérer !

Un d’ nos illustres scribouillards

Écrit qu’ la dées’ des maçons

Vole avec les ailes d’Icare :

Je partage son opinion.

Pour moi, la loge, c’est pas un clan,

C’est avant tout une fratrie,

C’est l’église des goélands :

Voilà ç’ que j’ crois avoir compris.

Je me sens bien dans ce nid-là,

Mes petit’ pat’ y sont au chaud.

On peut s’ serrer, ça n’ me gên’ pas :

Y a d’ la place pour d’autres oiseaux.

Les mecs, sur un rocher la nuit,

Qu’import’ de savoir qui ils sont ?

Y a toujours une étoil’ qui luit,

Faut leur montrer le lumignon ;

Car la nuit n’est jamais complète,

Puisque j’ l’affirme, puisque j’ vous l’ dis.

Il y a toujours un’ petit’ mouette,

Un goéland qui vous sourit.

Il y a toujours une ail’ tendue,

Un’ main ouvert’ sur le ciel bleu.

Il y a toujours un inconnu

Dont l’amour paraît lumineux.

Pour moi, bien sûr, j’ l’ai rencontré.

J’aim’rais qu’ chacun ait la mêm’ chance,

Que l’ bandeau noir puisse tomber :

J’ connais rien d’ plus beau qu’un’ naissance !

Mon goéland prend son envol…

Mes ailes noires sont délavées :

J’ les ai passées au V.I.T.R.I.O.L.

– Vous me l’aviez recommandé ! –

Et puis tant pis si ma voilure

Est déplumée ici ou là !

Mes pen’ manqueront d’envergure…

Mais dans le ciel, qui le verra ?

 

Pierre PELLE LE CROISA, 1982 ©.

[1] Ce texte sur la tolérance à l’égard des impétrants est inspiré de « Jonathan Livingstone, le goéland » de Richard Bach (éd. Flammarion, coll. Castor Poche, 1979).

[2] Il y a 33 ans. Ce texte été écrit en 1982. Il est toujours d’actualité.

Les outils

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Le frère orateur qui planche est tout imprégné de son sujet!

Il nous brandit ses outils d’un discours si enflammé que certains d’entre nous, alarmés, craignent sur les colonnes, au passage de quelques traits postillonnants, qu’il n’ait laissé échapper une branche d’équerre perdue ou, pire encore, une pointe oubliée de compas! Mais lui, imperturbable et sans souci de nous, poursuit son périlleux manège de mots et d’instruments qui, maniés comme des armes, à l’instar d’Hiram, peuvent nous créer d’autres maux… non substitués cette fois!

Un moment, nous l’avons cru calmé; mais le voici reparti, farfouillant sa terre pour tenter désespérément de redécouvrir une pierre qu’il y avait cachée – paraît-il – et qu’à présent il essaye de retrouver. Il nous explique que la perpendiculaire donne la direction verticale ; elle est l’axe par lequel l’apprenti doit passer pour se recentrer en terre puis remonter vers la lumière. Sous l’impulsion de sa voix, le fil à plomb qui pend du plafond se met dangereusement à s’agiter comme un balancier, soudain pris d’idées de grandeur, inspirées par le mouvement tournoyant du Pendule de Foucault.

Et voilà qu’il nous relance, par le niveau, sur les arêtes de sa pierre qu’il s’évertue à éraser, écrêtant les angles qui blessent, ôtant les éclats trop tranchants. Pauvre pierre! J’en ressors aussi laminé qu’elle, le corps râpé comme si, pour preuve de sa démonstration, il avait mis aussi mon anatomie à niveau en la compressant à la meule!

Le pire était à craindre! Se saisissant du maillet et du ciseau, le braillard prétend affiner et parachever son ouvrage pour “sculpter sa propre statue” – nous dit-il, empruntant ses propos à Plotin. En réalité, c’est sur nous qu’il travaille avec ses outils; car son ciseau me fend la tête et son maillet me casse les pieds!

L’instant d’après, brisé, broyé, rendu, il agrippe l’équerre et, au nom de la rectitude, de la droiture et de la justesse, il me redresse, me brise les reins et le dos, me rappelant à ma condition d’orthopède anthropoïde doté d’un cerveau qui, en l’occurrence, dans l’état où je me trouve maintenant, ne me semble plus qu’un appendice supeflu.

Je pensais en avoir fini, eh bien non! Muni d’un compas, il a décidé, puisque mon corps ne répond plus, de faire appel à mon esprit; car “lui seul est capable de dépasser la finitude du corps, mobile il est le symbole du mouvement” – ajoute-t-il.

Mais question mouvement, je suis incapable du moindre: béat, les bras ballants, les genoux joints et les pieds en-dedans, la tête brimbalant sur la poitrine et les yeux vidés de toute expression, il a beau écarter tant qu’il peut les branches de son compas pour agrandir mon ouverture d’esprit, mon cerveau reste définitivement refermé sur lui-même, avec un secret espoir; celui que suggère mon rituel: c’est que le compas lui évoque “cet instrument de mesure et de comparaison qui permet d’apprécier la portée et les conséquences de ses actes, actes qui doivent être toujours fraternels envers tous ses semblables et, en particulier, envers ses frères francs-maçons”!

Or, visiblement, ou nous n’avons pas lu les mêmes textes, ou nous ne les avons pas interprétés de la même façon: en paroles, il se saisit de la règle pour m’en donner un coup moral sur la tête… un coup qui a achevé Hiram, mais malhereusement pas moi, me laissant groggy, ébaubi, hébété!

Je demande grâce. Mais il lève le levier qui, démultipliant ses forces, me remet d’aplomb… d’aplomb… le fil a plomb… Non! On ne va pas tout reprendre depuis le départ?

J’hurle, malgré moi.

Un grand silence s’est fait. Tous les regards convergent dans ma direction. La planche du frère orateur est terminée. Je viens juste de me réveiller.

Le Vénérable Maître, pointant son maillet dans ma direction, me regarde avec acuité:

“Puisque tu as l’air pressé de poser la première question, tu as la parole mon frère.”

Il ne me laisse pas le choix. Je me lance: “Notre frère orateur est passionné par les outils, je le sens. Mais toutes ces belles réflexions qu’il nous as présentées sur eux… à quoi servent-elles?”

L’orateur, surpris, reste perplexe. Le Vénérable Maître vient à son secours:

–          Peux-tu nous préciser ta pensée, mon frère?

–          Bien sûr, Vénérable Maître. Je dis que gloser sur les outils, à part se faire plaisir, ne sert pas à grand chose; car les outils ne sont pas une fin en soi, ils ne sont qu’un moyen de parvenir à une fin: la construction de notre temple.

–          Mais il faut bien en parler – en tant que moyens.

–          Non, Vénérable Maître: ce n’est pas en parler qu’il faut faire; c’est plutôt faire qu’en parler. Si tu le permets, pour illustrer mon propos, j’évoquerai un film que vous connaissez tous: “La fille de puisatier”.

–          Je te passe la parole, mais sois bref!

–          Je le serai, Vénérable Maître. Patricia, la fille du puisatier Pascal Amoretti (interprété par Raimu), est enceinte de Jacques Mazel, le fils du marchand d’outils. La belle-famille refuse de reconnaître l’enfant. Dans le très beau dialogue de Marcel Pagnol, Amoretti dépité, amer, se confie à son assistant, Félipe Rambert (que joue Fernandel). Il lui dit : « Il faut se méfier des gens qui vendent des outils mais qui ne s’en servent jamais ». En effet, à quoi servirait un outil qui ne serait pas utilisé ? Quand il reste au râtelier, il finit par rouiller.

Cette sage leçon, transposée en Franc-maçonnerie, prend une coloration particulière : les  symboles et les outils n’ont d’intérêt que s’ils s’adossent à une pratique de vie.

L’intolérance des hommes face à la tolérance des dieux

Un frère déiste discute âprement avec un frère théiste. De quoi parlent-ils ? Je m’approche pour les écouter.

– C’est quand même Dieu qui nous a créés ! s’exclame le théiste. Comment peux-tu renier celui qui nous a faits, puisque sans lui nous ne serions pas ?

– Admettons qu’il nous ait créés. Reconnais qu’après il nous a bien laissé tomber ! s’insurge le déiste.

– Et la transmission, qu’est-ce que tu en fais ? Il a passé le relais à son fils, reprend le théiste.

– …pour que nous le crucifions ! Tu crois que c’est un comportement paternel, celui-là ? Il s’en lave les mains – comme Pilate, son séide -. Il nous envoie son bambino pour nous enlever des péchés dont on se fiche, on le met en croix pour le remercier, il meurt comme nous, il ressuscite sans nous, obstiné il nous envoie une pincée de son esprit saint sans qu’on en soit vraiment touché, et puis basta ! plus rien, aucune nouvelle, on doit attendre jusqu’au jour du jugement dernier pour qu’il se rappelle qu’on est vivant ! Tu trouves ça normal, toi ?

Le théiste, surpris par l’attaque, reste coi un moment. Mais le déiste ne lui laisse pas le temps de reprendre son souffle :

– La nature a horreur du vide. Alors, quand la place est vide, quelqu’un l’occupe. Le GADL’U passait par là, il l’a prise.

– Le GADL’U ?… Ah ! Votre Grand Architecte de l’Univers ! Mais qu’est-ce que c’est que ce dieu qui n’en est pas un ? Il n’a pas de loi divine, il n’a pas de commandement – d’ailleurs, je ne lui en demande pas dix comme au mien, un  seul me suffirait ! –

– Mais…

– Qu’est-ce qu’il a à nous dire ? Quelle révélation a-t-il à nous faire ? Qu’est-ce qu’il nous enseigne ? Quel est son dogme ?

– C’est que…

– On ne sait pas qui il est, on ne sait pas ce qu’il fait et on ne sait pas ce qu’il veut ! C’est étrange, non ?

– Parce que…

– Faut-il l’adorer ? Faut-il le prier ? Que faut-il lui sacrifier ?

– Je ne saurais le dire…

– A-t-il fait des miracles pour qu’on s’intéresse à lui ?

– Non.

– A-t-il écrit des paraboles pour qu’on puisse les lire ?

– Pas plus.

– A-t-il choisi un peuple pour en être l’élu ?

– Je ne crois pas.

– Des disciples, au moins ?

– Je l’ignore.

– Il a bien des prophètes, tout de même !

– Je ne lui en connais pas.

– Mais alors… en quoi est-il un dieu ?

Déboussolé par la contre-attaque, le déiste tente de justifier son GADL’U :

– Mon GADL’U n’est qu’un principe. À l’inverse de ton Dieu, ce ne sont pas ses qualités qui font sa déité, elles n’ont aucune importance. C’est parce qu’il est en tant qu’essence qu’on lui attribue des vertus ; et ces vertus le qualifient, elles lui assignent un nom : “Créateur”, “Ordonnateur”, “Géomètre”, “Horloger” ou “Architecte”. Nous avons retenu “Architecte” parce que nous sommes maçons et que, pour nous, le monde n’est pas achevé, il est en perpétuelle création. Mais nous aurions pu en choisir un autre. Le nom ne fait pas être, c’est l’être qui fait le nom : la parole est créatrice parce qu’elle supporte la création. Ton Dieu le dit lui-même : “L’Éternel forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et les fit venir vers l’homme, pour voir comment ils les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme.”

– Quand même, GADL’U, le nom est nul !

– Je te le redis : « Le nom n’a pas d’importance ». GADL’U n’est qu’un principe. “Créateur” pour les uns, “Horloger” pour les autres, “Architecte” pour nous – maître d’ouvrage ou maître d’œuvre -, il nous permet de faire notre monde et, en le faisant, de nous faire. Anonyme un jour, pantonyme le lendemain, tout pour ceux qui veulent croire, rien pour ceux qui ne le veulent pas, il est ce qu’on veut et veut ce qu’on est.

– Mais comment peut-il être tout… et rien à la fois ?

– Parce que le tout est fait de parties, et que l’ensemble – le tout et ses parties – peuvent être des ensembles vides. Autrement dit, ils peuvent être vides de tout ou plein de rien.

– Et ils peuvent aussi être vides de rien et pleins de tout ! En fait, ce n’est pas de GADL’U qu’on parle, mais de la manière dont les hommes le voient (ou ne le voient pas) ; ce qui veut dire qu’en l’invoquant ce n’est pas lui qu’on évoque, mais le regard que les hommes, par lui… ont sur eux-mêmes ! GADL’U est mort dès que le maçon prononce son nom.

Allons donc ! Après Dieu, voilà que le GADL’U décédait à son tour ! Ces deux frères, par leur brûlant dialogue, m’avaient réduit en cendres. J’étais éteint.

… Mais j’étais touché, aussi. Je me sentais proche de ce dieu si humain qui prétendait pouvoir  faire de rien mon tout ou de tout mon rien, en s’appropriant les paroles que j’avais énoncées en d’autres circonstances : avec la perte de mon travail et le divorce d’avec ma femme, je connaissais – pour l’avoir vécu – ce tout qui n’est rien, mais qui est son tout et auquel on tient, envers et contre tout ; et je savais aussi qu’un rien du tout peut devenir le tout de ceux qui n’ont plus rien ; ce qui, somme toute, est somme de rien… mais un rien qui fait tout quand on n’en a plus rien à faire – vous me suivez ? -.

– Alors, il n’y a plus de Dieu ?…

– …ou il y en a autant que tu veux !

– Iaveh, Allah, Bouddha, GADL’U, je ne sais plus vers lequel me tourner ! Avec toutes ces épithètes, tu ne fais que troubler une réflexion qui porte sur celui qu’on appelle, de toutes façons, nom de nom !… “l’Innommé”. Quel dilemme !

– Peu importe ! Choisis celui que tu veux. Changer de nom, c’est simplement changer de perception. La désinence qu’on applique à l’essence n’implique que des images. La raison agrée ce que l’imagination crée. Il y a autant de façons de croire qu’il y a de façons de voir.

Aussitôt, le théiste se récrie :

– Mais avec ton GADL’U, qu’est-ce qu’il devient mon Dieu ?

– Il reste Dieu, si tu le veux. Ils ne sont pas en concurrence. Chacun a sa place, c’est à toi de la leur donner. Tu es libre de tes choix : tous, quelques-uns, un, aucun. Mais sache qu’en choisissant tes dieux, tu te choisis en tant qu’homme.

– Le mien a tant d’étoiles où loger dans son ciel qu’il pourra sans doute en laisser une à ton GADL’U, qui n’en a pas.

– Tu te trompes : Il a pour lui la voûte étoilée !

– Alors, à chacun son ciel, et nos dieux seront bien gardés !

Ces deux frères, avec leur foi, m’avaient rendu jaloux : chacun d’eux avait son dieu, et moi qui étais athée, je n’en avais pas. Ils avaient quelque chose qui me manquait.

– Excusez-moi d’intervenir dans votre discussion ; mais, malgré moi, je vous ai entendu, et je me disais…

– Pas de souci, mon frère, me répond le déiste. Tu ne nous déranges pas. Nous t’écoutons. Que veux-tu nous dire ?

– Eh bien, vous qui avez vos dieux, vous semblez heureux. Mais moi qui n’en aie pas…

– Tu es triste ?

– Non, mais… Je ne crois pas.

– Tu ne crois ni en Dieu ni en GADL’U ?

– Oui.

– Autrement dit, tu crois… que tu ne crois pas !

– Euh… en quelque sorte.

– Alors, tu crois en quelque chose qui n’est pas.

– Voilà. En rien.

– Mais rien, c’est déjà quelque chose. Quelque chose qui n’est pas.

– Si l’on veut.

– Et ce quelque chose qui n’est pas, comment l’appelles-tu ?

– Le néant ?

– Le néant est un être de valeur nulle. C’est ainsi qu’on le définit.

– En ce cas…

– Or un être – même de valeur nulle – reste un être. Et cet être qui est différent de nous – parce qu’il est de valeur nulle -, s’il n’a pas notre existence, ne peut être qu’une essence, c’est-à-dire un principe – puisque tu crois à ce quelque chose qui n’est pas (je reprends tes propres termes).

– Il faut le croire.

– Donc tu crois en un être qui n’a pas d’existence mais qui est comme une essence de principe, sans être ni Dieu, ni GADL’U, ni rien d’autre ?… Excuse-moi, mais tu es plus compliqué que nous qui admettons aussi l’existence d’un principe différent de nous, mais dont l’essence est quelque chose auquel nous donnons une réalité !

Je ne sais plus que répondre. Le théiste vient alors à mon secours :

– Conserve ta liberté de conscience, mon frère. Crois à ne pas croire, si tu veux. Ton non-dieu peut rejoindre les nôtres, il est le bienvenu. Il y a encore de la place dans nos cieux. Et puis, un non-dieu qui n’a pas d’existence, ça ne doit pas prendre beaucoup de place ! Il ne devrait pas gêner les autres. Allez, amène-le, qu’il fasse connaissance avec eux.

À mon tour, j’étais rasséréné : j’avais, moi aussi, mon dieu qui n’en était pas un. Et finalement, à les entendre, je me disais qu’il y avait probablement plus de magnanimité au ciel que sur terre où les hommes se font la guerre pour des dieux qu’ils confrontent. Mais qu’ils s’appellent Ouranos, Chronos, Zeus, Atoum, Osiris, Amon-Râ, Ormuzd, Ahriman, Bouddha, Krishna, Vishnou, Tai-ki, Tien, Ti, Iaveh, Allah, le Père, le Fils, le Saint-Esprit, le Grand-Être, le Néant, le vide absolu ou que sais-je encore, là-haut nos myrionymes – de gentilles « divinités aux dix mille épithètes » – semblaient beaucoup plus fraternelles que nous ne le sommes ici-bas quand nous nous battons pour faire triompher leurs noms ; car ils n’hésitent pas à garder une place sur leurs colonnes au dernier petit intrus, le nouvel élu encore inconnu, mon non-dieu qui, après le brave petit gars de l’U, rejoint lui aussi l’assemblée des dieux.

« Parlez-vous le franc-maçon ? Les langages symboliques de la franc-maçonnerie »

Le titre et le thème de ce livre me sont venus à la suite d’une réflexion qui trouble mon esprit depuis plus de 35 ans et à laquelle personne jusqu’à présent n’est parvenu à m’apporter de réponse satisfaisante.

Cette réflexion, formulée récemment, et presque dans les mêmes termes, par un impétrant dans ses impressions d’initiation, est la suivante : « Ce spectacle loufoque, avec cette mise en scène faite de bouts de ficelle, franchement… j’ai trouvé tout cela ridicule ! Je me suis demandé si j’étais tombé chez les fous ! Et s’il fallait en rire ou bien en pleurer. Alors, j’ai pris le parti d’en rire. »

Cette confession sincère, que l’on entend de plus en plus souvent parmi les jeunes initiés, n’est pas nouvelle : c’est celle que j’ai moi-même ressentie il y a trente-cinq ans, lors de ma propre initiation. Mais, à l’époque, mon parrain m’avait prévenu : il aurait été incongru de le dire – surtout si je le pensais -. Je risquais d’être mis à l’écart, pour n’avoir rien compris. Aujourd’hui, la parole est plus libre. On ne se gêne pas. Autre temps, autres mœurs…

« Et pourtant, je suis resté » conclut l’apprenti.

C’est bien là le point important :

–          Pourquoi est-il resté ?

Intuitivement, il a senti qu’il y avait quelque chose de plus derrière cette mise en scène faite de bouts de ficelle. Mais quoi ?

C’est la question que je me suis posée :

–          Pourquoi est-il resté ? et pourquoi moi-même suis-je toujours en franc-maçonnerie trente-cinq ans plus tard, après cette cérémonie que je n’avais pas comprise ?

Car les raisons de fuir ne manquent pas. Elles ont orienté les nombreuses interrogations qui m’ont interpellé :

–          Pourquoi laisser dans l’ignorance les impétrants qui frappent à la porte du temple ?

–          Pourquoi faire ânonner, à des êtres humains doués d’intelligence, un enseignement qui les enténèbre… alors qu’ils sont censés recevoir la lumière de l’initiation ?

–          Dans ce contexte, comment un néophyte peut-il percevoir les significations des discours qu’on lui tient ?

–          Et à quoi lui sert d’écouter, si c’est pour ne pas comprendre ? et de parler, si c’est pour n’être pas entendu ?

–          Pourquoi l’instruction fait-elle répéter aux nouveaux initiés des formules apprises sans qu’elles soient comprises ?

–          Ne vaudrait-il pas mieux les expliquer pour qu’ils puissent aussitôt en réinvestir le sens ?

–          Quant au sens, la logique ne pourrait-elle résoudre à elle seule les questions que les néophytes se posent ?

–          Et si la logique ne peut y parvenir, vers quoi leurs pensées peuvent-elles se tourner ? Vers la pensée analogique ?

–          Si c’est le cas, pourquoi la pensée analogique apporterait-elle un plus par rapport à la pensée logique ?

–          Qu’est-ce que la pensée analogique, d’ailleurs ? La symbolique, c’est bien de l’analogique, non ?

–          Et puis, qu’est-ce que le langage symbolique ajoute aux simples mots de tous les jours ?

–          Pourquoi est-il si important en franc-maçonnerie ?

–          Quel est son but, ses moyens, son mode de fonctionnement ?

–          Vision logique et vision symbolique s’opposent-elles ?

–          Finalement, comment est bâtie l’architecture symbolique des langages maçonniques ?

Il y a là bien des paradoxes qu’il est difficile de concevoir !

Ce livre pose toutes ces questions, et y répond avec discernement, comme le montre les sujets traités :

–          LA RUPTURE ENTRE LE MONDE PROFANE ET LE MONDE INITIATIQUE

Chez les fous. « Au théâtre, ce soir ». Des trucs dans la tête. Le jargon des francs-maçons. « Ô, âge ! Ô désespoir ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? » Une peau de lézard qui ne mue pas.

–          COMMENT COMPRENDRE… SANS SAVOIR LIRE ?

Carton-pâte et bouts de ficelle. Épeler, sans lire ni écrire. Apprendre pour se faire comprendre. L’être donne du sens au monde. L’intercession du Saint-Esprit ? Le langage de l’être intérieur.

–          L’INFORMATION, LA COMMUNICATION ET LA TRANSMISSION

Les sources du langage. La conservation de l’énergie. L’échange d’informations. Les supports d’informations. La communication interactive. Un projet de transmission. Aussi perdu que la parole…

–          UN MONDE DE LANGAGES

L’intention expressive. Un langage pour donner du sens au monde. Des systèmes de pensées pour comprendre le monde. Un monde de langages qui donnent du sens. La force illocutionnaire du discours.

–          LE MODE DE PENSÉE LOGIQUE

Un animal raisonnable. Comment fonctionne la pensée logique ? Le « logos », ou l’art de la parole. Le critère d’évidence. Les faits et les propositions. La raison et la vérité. Les champs gnosiques. Les jeux de langage.

–          LE MODE DE PENSÉE ANALOGIQUE

Les limites du mode de pensée logique. Raisonner juste sur des pensées fausses. En remontant de bas en haut. Qu’est-ce que l’analogie ? Quelques définitions. L’analogie de forme et l’analogie de fond. Les différents types d’analogies. Les sens de l’analectique. Correspondances, concordances, similitudes, homologies, équivalences.

–          LA COMPLÉMENTARITÉ DES DEUX MODES DE PENSÉES

Un même cerveau pour deux démarches. La raison et l’imagination. Le discours mythique et le discours scientifique. La complémentarité de la raison et de l’imagination.

–          DE L’APPROCHE ANALOGIQUE À LA DÉMARCHE SYMBOLIQUE

Hermétique à l’hermétisme. La théorie des champs. Un monde d’interactions. Le symbole, lien interactif des éléments du cosmos. Autre chose que soi-même.

–          LA DÉMARCHE SYMBOLIQUE

Les images et les signes de reconnaissance. De l’histoire du symbole à l’histoire de l’écriture. Tout est symbole. Jeux de mots et jeux d’images. Du sens à la connaissance. Une tenue de colonne… Le bonheur d’une enfant. Le voile du symbole. Du mythe au rite.

–          L’ÊTRE FINI ET L’INFINI DE L’ÊTRE

Le logos du cosmos. Voiler pour dévoiler. Un être double. Le signe visible de l’invisible. Le dépassement de soi. Les ténèbres et la lumière.

–          LES TRADITIONS, LES DISCOURS ET LES LANGAGES

Les discours maçonniques. Un éléphant, ça trompe ! Le paradigme. Un langage de vérité. Le psittacisme maçonnique. Réinterpréter les langages symboliques des traditions. Une carte routière pour comprendre le monde.

–          LES LANGAGES SYMBOLIQUES DE LA FRANC-MAÇONNERIE

Le décor culturel. Une classification à trois niveaux. D’autres traditions complémentaires. Cinq traditions, sept discours et neuf langages. Un plan de recherche.

Ce livre, je l’ai d’abord écrit pour les jeunes initiés, afin de conforter leur démarche… mais pas seulement : il s’adresse aussi à tous ceux qui souhaiteraient trouver des réponses à apporter à ces jeunes « maçons sans tablier » prêts à nous rejoindre, à tous ceux qui doutent à un moment de leur parcours et à tous ceux qui se demandent s’ils vont rester en franc-maçonnerie.

Ce livre introduit enfin aux cinq traditions, aux sept discours et aux neuf principaux langages symboliques de la franc-maçonnerie, qui seront développés et étudiés dans de prochains ouvrages.

Pierre PELLE LE CROISA, le 1er mars 2016

Du solidarisme

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J’étais en loge à l’occasion du banquet d’ordre, ce moment où l’on célèbre la Saint-Jean d’Hiver, et avec un Frère, nous avons parlé du solidarisme, qui est la base de notre système social, celui-là même qui est menacé par les tenants d’un libéralisme économique profondément destructeur.

Mais qu’est-ce donc que le solidarisme? me direz-vous. Hé bien, c’est une doctrine issue de la culture juive, mise en politique par le radical-socialiste Léon Bourgeois. Très schématiquement, dans le solidarisme, on considère que l’individu naît avec une dette envers la société qui l’accueille et qu’une partie des fruits de son travail consiste à rembourser cette dette. Car non, l’être humain ne se fait pas seul. Ainsi,un être humain au stade de bébé ne peut pas se débrouiller seul. Il a fallu accueillir le bébé dans une maternité par du personnel qualifié et formé, qui s’est déplacé pour la naissance via des infrastructures routières etc. Le même bébé devenu enfant puis collégien et lycéen va aller à l’école et recevoir la culture par ses enseignants etc. En bref, l’évolution dans la civilisation ne peut se faire que parce qu’il existe un cadre, donné par les générations précédentes. Telle est la dette de chacun: les routes, les écoles, les hôpitaux, la police, la fonction publique… Dans l’esprit de Léon Bourgeois, il s’agissait des services publics et de la sécurité sociale.
Le problème qui se pose est le coût de ces structures, qui nous permettent de vivre (ou de survivre) ensemble. Ces structures doivent être financées, et pour le moment, seul l’impôt le permet. Certes, nous payons tous des taxes, des impôts, des cotisations sociales pour financer nos retraites et nos maladies et garder un niveau de vie décent. Les impôts financent la formation de tous, à bas prix. C’est ainsi que les plus virulents adversaires du modèle social français ont été formés dans les écoles publiques, telles que Sciences Po ou l’ENA…
En allant plus loin, les réussites à l’américaine qu’on nous vante tant (Steve Jobs, Elon Musk, Jeff Bezos) n’ont pu se faire que grâce à l’investissement massif de l’Etat américain dans la recherche fondamentale, vous savez, cette activité que d’aucuns jugent non rentable, actuellement en cours de casse…

En fin de compte, le mythe du «self-made man qui s’est fait sans l’aide de personne» n’est donc qu’une histoire à dormir debout. Une réussite n’est jamais individuelle, mais collective. Dans cette même optique, la «start-up nation» prônée par certains n’est qu’un mirage. Sans investissement public dans la recherche, pas d’avancée majeure et pas d’environnement favorable à l’innovation ou au progrès. C’est ainsi que nous risquons de voir l’ordinateur quantique nous passer sous le nez.
Dans cette optique, le discours «j’ai réussi sans personne, donc je n’ai pas à être solidaire et à payer d’impôts» n’a aucune justification. L’impôt et la redistribution nous permettent de garantir notre niveau de vie, en y contribuant chacun à hauteur de ses moyens.
J’en reviens au solidarisme, qui est une valeur éminemment maçonnique. Le modèle social français a été conçu au lendemain de la Guerre, par le Conseil de la Résistance. La sécurité sociale nous protège des aléas de la vie, l’assurance chômage de la pauvreté, et la caisse de retraite nous permet de vivre décemment lorsque nous sommes trop vieux. Nous pouvons à peu près nous déplacer comme nous voulons grâce aux infrastructures. Malheureusement, nous avons accepté des diktats d’une organisation technocratique, qui est elle-même basée sur le national-libéralisme: réduction de l’Etat aux simples fonctions régaliennes et privatisation de tous les services publics afin de prétendument payer moins d’impôts. Casser ces acquis est par exemple la croisade du MEDEF. C’est qu’il s’agit de payer moins de charge ou d’impôts pour les entrepreneurs, au nom de l’emploi. Pour les tenants du moins-payer, il semble que les infrastructures permettant de faire vivre l’entreprise soient moins importantes que les bénéfices immédiats. Chrématistique, quand tu nous tiens… Malheureusement, payer moins d’impôts n’est en aucun cas une garantie d’enrichissement, ni de niveau de vie. Demandez aux britanniques ce qu’ils en pensent…

A ceux qui protestent contre l’impôt, ou qui trichent avec leur déclaration: l’impôt, c’est ce qui profite à tout le monde, c’est le prix du service public. Nous ne sommes pas seuls, nous avons une dette, donc un devoir, envers notre patrie, nos familles, nos frères, etc.

A l’heure où certains extrémistes commettent des actes inciviques voire de violence au nom d’une lutte contre une fiscalité qu’ils jugent trop lourde, je crois utile de rappeler cette valeur importante qu’est le solidarisme, garant de nos valeurs républicaines: liberté, égalité, fraternité. Ces trois valeurs ont pour corollaire un service public de qualité, accessible à tous (tiens, tiens, fraternité, hospitalité, n’est-ce pas un peu maçonnique, ça?). Néanmoins, l’effort consenti doit être équitablement réparti pour être juste.

Et pour approfondir ces questions cruciales, je vous recommande la lecture de l’excellent  de l’économiste Thomas Porcher, qui présente un tableau bien sombre, mais aussi des idées pour contrecarrer le discours dominant, prétendument sans alternative. Un beau cadeau de fin d’année, non?

Bonnes fêtes de fin d’année et bons réveillons quand même.
J’ai dit.

ECRIRE, EST-CE UNE CONSOLATION ?

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Vaut-il mieux ne jamais écrire au risque de passer pour un con plutôt qu’écrire et ne laisser aucun doute à ce sujet ? Nos dirigeants semblent avoir surmonté la question. En 2016 Nicolas Sarkozy avait vendu 200 000 exemplaires de son ouvrage «  LA FRANCE POUR LA VIE » tandis qu’avec LES LECONS DU POUVOIR, François Hollande frôle le cap des 250 000,  en seulement 3 mois de 2018.  Les plumitifs sont-ils des amateurs et les amateurs peuvent-ils être consacrés plumitifs ? Sed lex dura lex. La Sociologue Claude Poliak a recherché, dans une de ses dernières études titrée «  AUX FRONTIERES DU CHAMP LITTERAIRE » les motivations poussant à l’écriture. Elle a découvert que, parmi les genres utilisés,  le recours massif à l’autobiographie pourrait être une façon de « lutter contre la fatalité sociale et d’amorcer la reconquête de l’estime de soi ». Poliak parle d’UNIVERS DE CONSOLATION tandis que Pierre Dac précise : «  Il n’y a rien de plus difficile à consoler qu’un paysage désolé ». Finalement l’écriture est peut-être comme le mariage : «  un pansement à la solitude». JC

Religion

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L’ésotérisme, comme la religion sont parfois détestés par certains maçons

 

Peinture des symboles

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Les symboles ne sont pas toujours décryptables. Pourquoi le sondage Opinionway d’après discours de Macron donne 54% de ok pour cesser les « samedis gilets jaunes » alors que 66% des mêmes sondés continuent de les soutenir ? Pourquoi l’électorat du président actuel à salué son sens de la transgression lors de sa campagne électorale mais refuse les agressions de sa politique de gestion au pouvoir ? Il y a des symboles à décodage immédiat  sur le pouvoir d’achat, des symboles à décodage intermédiaires  sur le désir d’être entendu et les symboles à décodage sur un temps long qui relèvent de  l’identité républicaine du peuple français face au multiculturalisme potentiel d’une immigration massive.  Les gilets jaunes sont-ils une révolte de «  petits blancs » ou simplement un peuple qui  recherche une nouvelle famille au détour des ronds point de nos territoires ?

Pourquoi être exemplaire dans un monde qui ne l’est pas ?

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Quel est le sens des valeurs, du perfectionnement, de l’élévation spirituelle, en un mot de l’exemplarité dans le monde où nous vivons qui, lui, n’est certainement pas exemplaire ? Fanatisme religieux, totalitarisme idéologique, matérialisme technologique et individualisme sociétal font bon ménage pour repousser tout système de valeurs. Dans un monde qui mêle culture et culturalisme, égalité et égalitarisme, identité et identification, communautarisme et vie en communauté, différence et divergence, démocratie et médiocratie, sans doute est-il bon de rappeler que la vérité d’un homme n’est pas dans la « face » de « book » de ses réseaux sociaux, mais dans ce visage de chair dont l’expression lumineuse reflète la lumière de ses pensées. Et Tort-Nouguès, philosophe, conclut : « L’homme d’aujourd’hui a l’impression de vivre dans le chaos et dans les ténèbres, d’être le frère du prisonnier de la caverne platonicienne. »

« Ordo ab Chao », c’est justement contre le chaos, le désordre que nous devons lutter. Lutter contre l’abandon des valeurs. Rejeter la bien-pensance. Refuser le prêt-à-penser. Récuser l’intolérable. La résignation remplace trop souvent l’indignation et la contestation. Saint Augustin nous rappelle que « l’espérance a deux enfants très beaux : ils s’appellent le courage et la colère ». Nous devons résister. Résister contre ce qui sépare, décompose, éparpille. Et « rassembler ce qui est épars ».

Dans la « Synthèse de la question à l’étude des loges » de la « Grande Loge de France » en 2002, les Frères apportaient déjà une belle réponse à ces questionnements : « À la violence économique, à l’insatisfaction des besoins primaires, au non-respect de la dignité humaine, à la désespérance, à l’égoïsme, opposons la solidarité, la redistribution équitable des richesses, la reconnaissance, le respect des différences, la générosité. À l’obscurantisme, aux dogmes, au fanatisme, aux pouvoirs illégitimes, à l’inégalité des chances, opposons l’instruction pour tous, la connaissance, le sens du devoir, l’amour des autres. Face à la violence, opposons maîtrise de soi, civilité, valeurs morales, justice et partage ».

D’autres questions, cependant, restent en suspens. Je vous les pose pour examiner avec vous comment la Franc-maçonnerie y répond :

– D’abord les rites[1], qui codifient des modèles de comportements, ont-ils encore un sens… à l’époque d’Internet ?

La réponse est : oui. Car les hommes ont besoin d’un minimum de transcendance. Il est important de préserver des lieux (les loges) et des cérémonies (les rites) pour les relier par une symbolique qui les fédère autour des mêmes valeurs de vie.

– Ensuite, à quoi bon se donner des êtres exemplaires[2] pour modèles dans un temps où la starisation les rend éphémères ?

Parce que l’homme a besoin d’idéal pour vivre et parce qu’il a besoin que cet idéal soit incarné de façon pérenne pour pouvoir l’incarner lui-même. Aujourd’hui il existe encore de grands philosophes pour nous faire réfléchir, de grands humanitaires pour se dévouer à la cause des pauvres et des initiés exemplaires pour faire rayonner la Franc-maçonnerie dans la société.

– Mais encore, dans un monde qui dépersonnalise et standardise de plus en plus, le Franc-maçon ne risque-t-il pas d’être un Candide, un Don Quichotte ou le dernier des Mohicans avec son sens de la vie et ses valeurs issues du passé ?

Qui sait ? Au pire, s’il est un Candide qui cultive son jardin intérieur, il en répand aussi les fleurs autour de lui. S’il est un Don Quichotte qui se bat contre des moulins à vent, il sert toujours d’exemple à d’autres hommes pour bien conduire leur vie. Et si, comme le dernier des Mohicans, il est un peu isolé dans un monde qui ne croit plus ni au sens ni aux valeurs, tant qu’il transmet sa foi maçonnique il perpétue l’œuvre de ses prédécesseurs… et la sienne !

– Enfin, l’exemplarité est-elle vouée à disparaître dans un monde qui s’en désintéresse ?

Non, car tant qu’il y aura un Mohican (Franc-maçon ou pas) pour transmettre à un autre Mohican un sens[3], des valeurs, des archétypes d’êtres exemplaires, des modèles de comportements, une méthode, des symboles, des outils, des mythes, des rites et une tradition, la lumière de la Franc-maçonnerie continuera de rayonner et d’éclairer ceux qui s’en inspirent.

 

Pierre PELLE LE CROISA, le 27 avril 2015

[1] Voir l’article « Pourquoi faire appel à des rites ? » publié par les « Illustrissimes Blogueurs » dans la rubrique « Le champ des rites ».

[2] Voir l’article « La Franc-maçonnerie : Exemplarité ? Valeurs ? « Grands initiés » ? » dans la rubrique : « La Franc-maçonnerie actuelle et de demain éclairée par celle d’hier ».

[3] Voir l’article « Faut-il donner un sens à sa vie ? » dans la rubrique « Des clés pour hier et aujourd’hui ».

Pourquoi faire appel à des rites ?

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Le rite est le corpus du sens, il est le corps des valeurs de la pensée. Il faut s’exercer à essayer pour appliquer. Il s’agit d’une sorte de simulation qui se situe dans le champ de l’expérimentation, avant sa réalisation qui introduit dans le champ de l’expérience. Ce matriçage (ou cette trans-formation dans la matrice) prépare la venue au monde d’un être in-formé (par les messages maçonniques) et formé (par le rite) à vivre une vie dont le sens symbolique, porté par le rituel, lui sert de modèle. Celui-ci l’incite, par le sens qu’il lui révèle, à se révéler à lui-même comme homme de sens… en l’imitant dans ses valeurs et dans ses actes. Hors de toute situation et de toute temporalité profanes, l’initié apprend ce qu’il doit faire, puis le répète correctement (c’est-à-dire de manière exemplaire) dans le lieu et pour le temps où il vit.

Mais cette modélisation des comportements ne risque-t-elle pas d’être un carcan ? Non, car elle n’uniformise pas. Si le dess(e)in des patrons est toujours le même, chaque homme lui donne sa coupe. Pour qu’un vêtement puisse être porté tous les jours, il faut qu’il soit taillé aux mesures de celui qui l’endosse. Le port fait le style. L’initié s’approprie les mots et les gestes qui lui sont transmis. Par eux, il reçoit une tradition (en paroles et en actes). Les symboles, les mythes et les rites sont les moyens de communication et de diffusion de cette tradition.

Elle est donc le creuset dans lequel se fondent mythes et rites pour donner un contenant à la méthode initiatique et un contenu à la connaissance ésotérique.

Notre chemin s’est éclairci, les bermes se sont élargies : la voie que nous avons empruntée nous a conduit sur les traces des héros de la mythologie, des êtres exemplaires de l’humanité, des « grands initiés » de la Franc-maçonnerie.

Sur ces modèles, nous avons choisi un mode de vie personnel. Certes, nous suivons tous le même itinéraire (la naissance pour départ, la vie pour parcours, la mort pour terme) ; mais chacun fait la route à son pas, à son rythme, à sa mesure, en touriste de la vie ou en pèlerin de l’esprit. Et pour que son périple se passe dans les meilleures conditions, son obédience lui offre – comme tout bon tour opérateur :

  • une destination où se rendre (en l’occurrence, il s’agit plutôt d’une destinée),
  • un circuit à accomplir (c’est la voie de son perfectionnement),
  • des étapes à respecter (ce sont les degrés de l’élévation spirituelle),
  • des excursions à voir (un guide de métamorphose pour connaître son « petit monde » et ses secrets, un guide de la gnose pour connaître le « grand monde » et ses mystères)
  • et des traditions locales à respecter (il faut se montrer exemplaire en s’adaptant aux rites et aux coutumes de la population d’accueil).

 

Alors, bonne initiation, chers impétrants ! Et que vos voyages parmi nous, dans nos rites, vous apportent tout le bonheur que confère une belle démarche de vie.

 

Pierre PELLE LE CROISA, LE 27 AVRIL 2015