dim 26 septembre 2021 - 06:09

Les outils

Le frère orateur qui planche est tout imprégné de son sujet!

Il nous brandit ses outils d’un discours si enflammé que certains d’entre nous, alarmés, craignent sur les colonnes, au passage de quelques traits postillonnants, qu’il n’ait laissé échapper une branche d’équerre perdue ou, pire encore, une pointe oubliée de compas! Mais lui, imperturbable et sans souci de nous, poursuit son périlleux manège de mots et d’instruments qui, maniés comme des armes, à l’instar d’Hiram, peuvent nous créer d’autres maux… non substitués cette fois!

Un moment, nous l’avons cru calmé; mais le voici reparti, farfouillant sa terre pour tenter désespérément de redécouvrir une pierre qu’il y avait cachée – paraît-il – et qu’à présent il essaye de retrouver. Il nous explique que la perpendiculaire donne la direction verticale ; elle est l’axe par lequel l’apprenti doit passer pour se recentrer en terre puis remonter vers la lumière. Sous l’impulsion de sa voix, le fil à plomb qui pend du plafond se met dangereusement à s’agiter comme un balancier, soudain pris d’idées de grandeur, inspirées par le mouvement tournoyant du Pendule de Foucault.

Et voilà qu’il nous relance, par le niveau, sur les arêtes de sa pierre qu’il s’évertue à éraser, écrêtant les angles qui blessent, ôtant les éclats trop tranchants. Pauvre pierre! J’en ressors aussi laminé qu’elle, le corps râpé comme si, pour preuve de sa démonstration, il avait mis aussi mon anatomie à niveau en la compressant à la meule!

Le pire était à craindre! Se saisissant du maillet et du ciseau, le braillard prétend affiner et parachever son ouvrage pour “sculpter sa propre statue” – nous dit-il, empruntant ses propos à Plotin. En réalité, c’est sur nous qu’il travaille avec ses outils; car son ciseau me fend la tête et son maillet me casse les pieds!

L’instant d’après, brisé, broyé, rendu, il agrippe l’équerre et, au nom de la rectitude, de la droiture et de la justesse, il me redresse, me brise les reins et le dos, me rappelant à ma condition d’orthopède anthropoïde doté d’un cerveau qui, en l’occurrence, dans l’état où je me trouve maintenant, ne me semble plus qu’un appendice supeflu.

Je pensais en avoir fini, eh bien non! Muni d’un compas, il a décidé, puisque mon corps ne répond plus, de faire appel à mon esprit; car “lui seul est capable de dépasser la finitude du corps, mobile il est le symbole du mouvement” – ajoute-t-il.

Mais question mouvement, je suis incapable du moindre: béat, les bras ballants, les genoux joints et les pieds en-dedans, la tête brimbalant sur la poitrine et les yeux vidés de toute expression, il a beau écarter tant qu’il peut les branches de son compas pour agrandir mon ouverture d’esprit, mon cerveau reste définitivement refermé sur lui-même, avec un secret espoir; celui que suggère mon rituel: c’est que le compas lui évoque “cet instrument de mesure et de comparaison qui permet d’apprécier la portée et les conséquences de ses actes, actes qui doivent être toujours fraternels envers tous ses semblables et, en particulier, envers ses frères francs-maçons”!

Or, visiblement, ou nous n’avons pas lu les mêmes textes, ou nous ne les avons pas interprétés de la même façon: en paroles, il se saisit de la règle pour m’en donner un coup moral sur la tête… un coup qui a achevé Hiram, mais malhereusement pas moi, me laissant groggy, ébaubi, hébété!

Je demande grâce. Mais il lève le levier qui, démultipliant ses forces, me remet d’aplomb… d’aplomb… le fil a plomb… Non! On ne va pas tout reprendre depuis le départ?

J’hurle, malgré moi.

Un grand silence s’est fait. Tous les regards convergent dans ma direction. La planche du frère orateur est terminée. Je viens juste de me réveiller.

Le Vénérable Maître, pointant son maillet dans ma direction, me regarde avec acuité:

“Puisque tu as l’air pressé de poser la première question, tu as la parole mon frère.”

Il ne me laisse pas le choix. Je me lance: “Notre frère orateur est passionné par les outils, je le sens. Mais toutes ces belles réflexions qu’il nous as présentées sur eux… à quoi servent-elles?”

L’orateur, surpris, reste perplexe. Le Vénérable Maître vient à son secours:

–          Peux-tu nous préciser ta pensée, mon frère?

–          Bien sûr, Vénérable Maître. Je dis que gloser sur les outils, à part se faire plaisir, ne sert pas à grand chose; car les outils ne sont pas une fin en soi, ils ne sont qu’un moyen de parvenir à une fin: la construction de notre temple.

–          Mais il faut bien en parler – en tant que moyens.

–          Non, Vénérable Maître: ce n’est pas en parler qu’il faut faire; c’est plutôt faire qu’en parler. Si tu le permets, pour illustrer mon propos, j’évoquerai un film que vous connaissez tous: “La fille de puisatier”.

–          Je te passe la parole, mais sois bref!

–          Je le serai, Vénérable Maître. Patricia, la fille du puisatier Pascal Amoretti (interprété par Raimu), est enceinte de Jacques Mazel, le fils du marchand d’outils. La belle-famille refuse de reconnaître l’enfant. Dans le très beau dialogue de Marcel Pagnol, Amoretti dépité, amer, se confie à son assistant, Félipe Rambert (que joue Fernandel). Il lui dit : « Il faut se méfier des gens qui vendent des outils mais qui ne s’en servent jamais ». En effet, à quoi servirait un outil qui ne serait pas utilisé ? Quand il reste au râtelier, il finit par rouiller.

Cette sage leçon, transposée en Franc-maçonnerie, prend une coloration particulière : les  symboles et les outils n’ont d’intérêt que s’ils s’adossent à une pratique de vie.

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