Du solidarisme

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J’étais en loge à l’occasion du banquet d’ordre, ce moment où l’on célèbre la Saint-Jean d’Hiver, et avec un Frère, nous avons parlé du solidarisme, qui est la base de notre système social, celui-là même qui est menacé par les tenants d’un libéralisme économique profondément destructeur.

Mais qu’est-ce donc que le solidarisme? me direz-vous. Hé bien, c’est une doctrine issue de la culture juive, mise en politique par le radical-socialiste Léon Bourgeois. Très schématiquement, dans le solidarisme, on considère que l’individu naît avec une dette envers la société qui l’accueille et qu’une partie des fruits de son travail consiste à rembourser cette dette. Car non, l’être humain ne se fait pas seul. Ainsi,un être humain au stade de bébé ne peut pas se débrouiller seul. Il a fallu accueillir le bébé dans une maternité par du personnel qualifié et formé, qui s’est déplacé pour la naissance via des infrastructures routières etc. Le même bébé devenu enfant puis collégien et lycéen va aller à l’école et recevoir la culture par ses enseignants etc. En bref, l’évolution dans la civilisation ne peut se faire que parce qu’il existe un cadre, donné par les générations précédentes. Telle est la dette de chacun: les routes, les écoles, les hôpitaux, la police, la fonction publique… Dans l’esprit de Léon Bourgeois, il s’agissait des services publics et de la sécurité sociale.
Le problème qui se pose est le coût de ces structures, qui nous permettent de vivre (ou de survivre) ensemble. Ces structures doivent être financées, et pour le moment, seul l’impôt le permet. Certes, nous payons tous des taxes, des impôts, des cotisations sociales pour financer nos retraites et nos maladies et garder un niveau de vie décent. Les impôts financent la formation de tous, à bas prix. C’est ainsi que les plus virulents adversaires du modèle social français ont été formés dans les écoles publiques, telles que Sciences Po ou l’ENA…
En allant plus loin, les réussites à l’américaine qu’on nous vante tant (Steve Jobs, Elon Musk, Jeff Bezos) n’ont pu se faire que grâce à l’investissement massif de l’Etat américain dans la recherche fondamentale, vous savez, cette activité que d’aucuns jugent non rentable, actuellement en cours de casse…

En fin de compte, le mythe du «self-made man qui s’est fait sans l’aide de personne» n’est donc qu’une histoire à dormir debout. Une réussite n’est jamais individuelle, mais collective. Dans cette même optique, la «start-up nation» prônée par certains n’est qu’un mirage. Sans investissement public dans la recherche, pas d’avancée majeure et pas d’environnement favorable à l’innovation ou au progrès. C’est ainsi que nous risquons de voir l’ordinateur quantique nous passer sous le nez.
Dans cette optique, le discours «j’ai réussi sans personne, donc je n’ai pas à être solidaire et à payer d’impôts» n’a aucune justification. L’impôt et la redistribution nous permettent de garantir notre niveau de vie, en y contribuant chacun à hauteur de ses moyens.
J’en reviens au solidarisme, qui est une valeur éminemment maçonnique. Le modèle social français a été conçu au lendemain de la Guerre, par le Conseil de la Résistance. La sécurité sociale nous protège des aléas de la vie, l’assurance chômage de la pauvreté, et la caisse de retraite nous permet de vivre décemment lorsque nous sommes trop vieux. Nous pouvons à peu près nous déplacer comme nous voulons grâce aux infrastructures. Malheureusement, nous avons accepté des diktats d’une organisation technocratique, qui est elle-même basée sur le national-libéralisme: réduction de l’Etat aux simples fonctions régaliennes et privatisation de tous les services publics afin de prétendument payer moins d’impôts. Casser ces acquis est par exemple la croisade du MEDEF. C’est qu’il s’agit de payer moins de charge ou d’impôts pour les entrepreneurs, au nom de l’emploi. Pour les tenants du moins-payer, il semble que les infrastructures permettant de faire vivre l’entreprise soient moins importantes que les bénéfices immédiats. Chrématistique, quand tu nous tiens… Malheureusement, payer moins d’impôts n’est en aucun cas une garantie d’enrichissement, ni de niveau de vie. Demandez aux britanniques ce qu’ils en pensent…

A ceux qui protestent contre l’impôt, ou qui trichent avec leur déclaration: l’impôt, c’est ce qui profite à tout le monde, c’est le prix du service public. Nous ne sommes pas seuls, nous avons une dette, donc un devoir, envers notre patrie, nos familles, nos frères, etc.

A l’heure où certains extrémistes commettent des actes inciviques voire de violence au nom d’une lutte contre une fiscalité qu’ils jugent trop lourde, je crois utile de rappeler cette valeur importante qu’est le solidarisme, garant de nos valeurs républicaines: liberté, égalité, fraternité. Ces trois valeurs ont pour corollaire un service public de qualité, accessible à tous (tiens, tiens, fraternité, hospitalité, n’est-ce pas un peu maçonnique, ça?). Néanmoins, l’effort consenti doit être équitablement réparti pour être juste.

Et pour approfondir ces questions cruciales, je vous recommande la lecture de l’excellent  de l’économiste Thomas Porcher, qui présente un tableau bien sombre, mais aussi des idées pour contrecarrer le discours dominant, prétendument sans alternative. Un beau cadeau de fin d’année, non?

Bonnes fêtes de fin d’année et bons réveillons quand même.
J’ai dit.

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Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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