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Légendes de France ou d’ailleurs : Beaucaire, le Drac et l’œil volé

Légende d’eau noire, gardien du seuil et école du regard

À Beaucaire (département du Gard, en région Occitanie), le Rhône n’est pas seulement un fleuve, c’est une frontière vivante. Une ligne sombre entre deux rives, deux imaginaires, deux monstres aussi. En face, Tarascon garde sa Tarasque. Ici, Beaucaire répond par le Drac, dragon amphibie, démon d’eau, faiseur d’illusions. Deux cités qui se toisent à travers le courant, comme deux colonnes plantées au bord du même mystère.

Blason Beaucaire

La légende est ancienne, sérieuse au sens médiéval du terme, consignée au début du XIIIᵉ siècle par Gervais de Tilbury dans les Otia Imperialia. Elle appartient à cette Europe narrative où les merveilles ne sont pas des ornements, mais des avertissements. Le Drac n’est pas un conte pour touristes. C’est une parabole de seuil, un récit d’initiation déguisé en frayeur populaire.

Le Drac, Tuileur du fleuve

Dans l’imaginaire initiatique, il existe toujours une puissance qui filtre. Un gardien du seuil, non pour exclure par caprice, mais pour éprouver la qualité de l’approche. Le Drac de Beaucaire joue ce rôle. Il ne se contente pas d’effrayer, il contrôle l’accès. Il rappelle qu’un seuil n’est pas une porte ouverte sur un spectacle, mais une épreuve de tenue intérieure.

Le Rhône devient alors plus qu’un décor. Une ligne de démarcation. Nous croyons voir une simple rive, nous traversons en vérité un passage entre deux régimes du réel, celui où l’on consomme des signes et celui où l’on apprend à les lire.

Le piège, une coupe qui brille, comme un faux signe

Dans les versions les plus nettes, le Drac attire en laissant flotter sur l’eau une coupe, un anneau, une promesse, l’éclat d’un bien qui n’est pas à prendre. Le geste est simple, presque enfantin, se pencher, avancer, saisir. Et c’est là que tout bascule. Le fleuve devient trappe, la surface devient mensonge. Ce n’est pas la bête qui tue d’abord, c’est l’avidité, ou plus subtilement ce réflexe de croire que le réel est ramassable.

Drac-en-âne-rouge,-noyant les enfants-imprudents

Regard maçonnique, nous lisons ici une mise en garde contre les lumières trop rapides, celles qui scintillent sans éclairer. Le Drac devient l’anti-Lumière. Il donne des reflets au lieu d’offrir une clarté. Il fabrique du visible pour empêcher de voir. Il ressemble à ce que le monde profane sait si bien produire, l’éclat qui distrait, l’apparence qui remplace le sens.

L’eau, première épreuve, la purification et l’engloutissement

Le Drac est un monstre d’eau. Ce seul détail suffit à le placer du côté des épreuves primordiales. L’eau lave, mais l’eau dissout. L’eau purifie, mais l’eau emporte. C’est une matière initiatique parce qu’elle oblige à céder et parce qu’elle transforme.

Ici, la légende fait plus fin encore, elle choisit une lavandière. Celle qui lave, bat le linge, rince, sépare le clair du souillé, pratique déjà une alchimie quotidienne, dissoudre, purifier, recommencer. Pourtant, elle est happée. Comme si le récit murmurait ceci, nous pouvons accomplir les gestes de la purification sans être à l’abri de l’abîme. La descente sous la surface n’est pas une punition spectaculaire. C’est un basculement. Le monde devient envers, et le temps cesse d’obéir aux mêmes lois.

Lavandiere, par Paul Guigou (1860)

La lavandière, l’ablution, puis la descente

Vient l’épisode central. Au bord du Rhône, la lavandière est séduite par un détail qui flotte, coupe de bois, battoir, objet domestique devenu appel. Elle est emportée par le fond et se retrouve, sept ans durant, nourrice du Dracounet.

Sept ans, le chiffre est trop plein pour être innocent. Il ne moralise pas, il structure. Il donne une durée à l’épreuve, il signale que la transformation ne s’obtient ni par un coup d’éclat, ni par une révélation instantanée. Sept ans, c’est le temps où l’on cesse d’être celle d’avant, sans encore savoir quel visage nouveau l’on portera. Autrement dit, le Drac n’enseigne pas le bien contre le mal. Il enseigne la patience du travail intérieur.

La pommade d’invisibilité, le secret comme matière

Le Drac impose un rituel. Enduire l’enfant d’une pommade qui le rend invisible. Un soir, la lavandière oublie de se laver les mains. Au réveil, en se frottant les yeux, elle voit désormais le Drac, lui que nul ne voit.

Drac-Tuileur-du-fleuve

C’est l’un des nœuds symboliques les plus puissants du récit. Le secret n’est pas une phrase, ni un mot de passe, ni une information. C’est une substance. Il se transmet par contact, par imprégnation, presque malgré soi. La connaissance véritable ne s’ajoute pas au regard comme un accessoire. Elle modifie l’organe même qui perçoit. Et cette modification, parce qu’elle est réelle, engage et expose.

Acquérir un regard neuf, ce n’est pas seulement recevoir la Lumière. C’est accepter que cette Lumière pèse. Voir ce que les autres ne voient pas, c’est porter un surplus de réel, donc une vulnérabilité. Car le Drac n’aime pas être reconnu.

Voir n’est pas savoir, l’œil blessé, rappel à la juste mesure

La femme revient enfin à la surface, changée, presque méconnaissable. Puis, à Beaucaire, sur la place, elle aperçoit un homme et reconnaît le Drac sous sa forme humaine. Elle s’avance, le salue, et la bête, furieuse d’avoir été vue, lui crève l’œil.

Violence terrible, mais parfaitement logique dans l’économie du mythe. L’accès au caché n’est pas sans garde-fou. Qui a obtenu une vision hors des cadres, qui confond reconnaissance et familiarité, s’expose à la morsure du gardien du seuil. Le Drac supporte qu’on le serve. Il ne supporte pas qu’on le désigne. Être vu, reconnu, nommé, c’est être exposé, donc vulnérable.

Sur le plan initiatique, la blessure dit autre chose encore. Nous ne devons pas confondre vision et maîtrise. Accéder à une perception plus fine du réel ne donne pas le droit d’en tirer vanité.

Le Drac sanctionne l’orgueil de la reconnaissance immédiate. Il rappelle la règle de la juste mesure. L’œil qui voit trop vite perd sa paix.

Et l’œil unique, dans la foulée, chuchote une vérité sobre. Nous ne voyons jamais tout. La vérité initiatique n’est pas un projecteur braqué. C’est une lumière réglée, orientée, progressive. Une discipline du regard, pas une ivresse.

Frédéric Mistral en 1885 par Félix-Auguste Clément

De Gervais à Mistral, quand le monstre devient poésie

Au XIXᵉ siècle, membre fondateur du Félibrige Frédéric Mistral (1830-1914) et, en 1904 prix Nobel de littérature pour son œuvre Mirèio, réinscrit le Drac dans une poétique du Rhône où la peur populaire devient aussi puissance d’attraction. Le monstre n’est plus seulement prédateur. Il devient voix du courant, beauté dangereuse, présence fascinante. Le mythe cesse d’être seulement une pédagogie de la peur. Il devient méditation sur le charme des abîmes, sur ce qui, dans l’eau noire, attire précisément parce que cela ne se donne pas.

Une légende incarnée, statue, fête, traces d’atelier

Le plus beau, à Beaucaire, est que la légende ne reste pas dans les livres. La ville a gardé son monstre à ciel ouvert, représentation sur une place, mémoire locale entretenue, fêtes et détours modernes parfois inattendus. Preuve qu’un mythe survit en changeant de peau, sans cesser d’être lui-même.

Le-Drachenstich-de-Furth-im-Wald,-en-Bavière

Et puis il y a les objets, des battoirs de lavandières ornés d’un Drac reptilien, traces où le récit passe dans la main. Là, nous touchons presque l’atelier. Une légende gravée dans l’outil, comme un rappel concret que l’eau lave, mais qu’elle peut aussi prendre.

Le Rhône comme épreuve du discernement

Au fond, le Drac de Beaucaire dit une chose simple, et très initiatique. La frontière n’est pas un lieu neutre. Le bord du Rhône est un seuil, et le seuil a toujours son gardien.

Lozère_Sainte_Enimie-combattant-le-Drac

À qui veut saisir l’éclat qui flotte, la légende répond par une règle de vie. Ne confonds jamais le reflet avec la Lumière. Certaines pièces d’or sont des hameçons. Et certains secrets, s’ils sont salués trop vite, te laissent borgne du monde.

Car le Drac, finalement, n’est pas seulement dehors, dans l’eau noire. Il est aussi cette part en nous qui voudrait posséder la vérité comme un objet.

L’initiation, elle, apprend l’inverse. Tenir la coupe sans la saisir, traverser sans s’engloutir, regarder sans profaner.

Drac-de-Beaucaire-à-forme-humaine

À vous de nous écrire

Partout où vous vivez, partout où vous voyagez, vous avez l’oreille et l’œil. Une histoire murmurée au comptoir, un nom de lieu qui sonne comme une énigme, une roche fendue que l’on dit habitée, une source à laquelle on prête une mémoire, un animal fabuleux blotti dans le folklore d’un village, vous repérez ces récits que beaucoup entendent sans les écouter.

London, dragon

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs, et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent, avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

Drapeau du pays de Galles : dragon ailé rouge (y Ddraig Goch en gallois) ; lié au pays depuis des siècles

Allumer une petite bougie dans son cœur

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En ce premier mars où le quartier chinois de  Paris, dans le XIIIe arrondissement, célèbre en grande pompe – avec un défilé bariolé et de percutantes festivités – le Cheval de Feu, animal de ce Nouvel An lunaire, les francs-maçons se souviennent en catimini que ce jour marque aussi le début d’une nouvelle année maçonnique portant symboliquement le millésime 6026. Il faut dire que l’actualité, pour eux qui se tournent traditionnellement vers l’Orient, ne les incite guère à pavoiser. Il n’empêche qu’ils échangent des vœux de sagesse, de paix et d’amour, en se donnant de chaleureuses accolades. Bonne Année, Très Chères Sœurs et Très Chers Frères ! Puissiez-vous continuer à lire 450.fm en bonne santé, en œuvrant chaque jour pour le bien de l’humanité !

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

L’autre jour, au début de la cérémonie, dans le rite que je pratique d’ordinaire avec de bonnes vieilles chandelles, je me suis retrouvé à voir un frère allumer d’un doigt nerveux les étoiles que soutiennent les trois colonnettes, en cherchant à pousser par en-dessous le minuscule curseur de fausses bougies chauffe-plat en plastique, surmontées de diodes électroluminescentes[1].

Ce regrettable artifice fut l’amorce d’une réflexion sur ce que donnait la modernité dans nos Loges, alors que, de façon aussi inaperçue qu’en définitive, fort voyante (ou… fourvoyante !), s’y engouffrait une intelligence artificielle générative[2] synthétisant instantanément et à peu de frais intellectuels, en un français au demeurant correct, une masse impressionnante d’informations sur le sujet d’une planche naguère encore assez souvent maladroitement conçue, sans rigoureuse logique, par des auteurs un peu confus, aussi bien embarrassés par leurs trop vacillantes connaissances sur les questions qui leur étaient posées que par leur incapacité à les ancrer dans leur vécu et à porter témoignage du travail qu’elles auraient dû opérer en eux. (Je suis sûr que les sœurs ne m’en voudront pas de ne pas les avoir amalgamées à ce constat, tout simplement en raison de l’ignorance que j’en ai…)

Peut-être nous faudra-t-il renoncer à ces lectures fastidieuses, accueillies, comme on voudra, avec une commisération justifiée ou une bienveillance forcée… Il y a, dans l’hypocrisie, des degrés fraternels auxquels nous entraînent nos exercices réguliers. En réalité, nous parlons trop. Nous croyons devoir penser à tout propos, ce qui fait que nous faisons semblant. Nous devrions en revenir aux disciplines du silence, point tant, d’ailleurs, aux méditations floues des rêveries philosophiques qu’à un  dépouillement assidu faisant le vide en notre esprit, quelles que soient les combustions inconscientes de notre psyché. Peu à peu, nous apprendrions à être en paix avec nous-mêmes, sans pour autant nous rendre compte formellement de ce qui s’accomplit en nous – abandonnant ainsi toutes ces agitations passionnelles que nous doublons d’une prétendue rationalité, en vue de nous accorder un dérisoire confort moral.

Alors, nous nous placerions au seuil de l’éveil, où peu à peu nous usons du discernement (c’est-à-dire d’une claire faculté de jugement)… avec discernement (c’est-à-dire à point nommé, sans plus), aménageant du temps à nos perceptions, désamorçant toute violence d’interprétation dans notre regard sur les choses. Nous nous habituerions à nous détacher de nos préjugés voire de nos sentiments déjà construits, dans le monde où nous sommes, en sachant que l’instant présent agglomère ce qui fut à ce qui se prépare, en nous laissant aller à élargir notre focale dans le temps et dans l’espace, si bien que, l’excitation du moment dissipant ses effets de surface, nous retrouverions, au-delà de la variation des cycles, des diverses vicissitudes et des multiples soubresauts, les marques tout aussi profondes que supérieures des destinées humaines.

Le monde nous apparaîtrait, alors, comme le terrain permanent de notre volonté d’être, dans ce que nous sommes et souhaitons réaliser. Malgré les obstacles et les difficultés que nous avons à vivre comme autant d’épreuves à surmonter, nous n’aurions aucune raison de renoncer à nos idéaux ni d’abandonner nos projets, les adaptant aux moyens qu’en choisissant les voies les plus propices, le réel n’empêche jamais pleinement et que, contre toute attente, il lui arrive même de favoriser. L’esprit cède, parfois ; le cœur, jamais !

On croit qu’on doit allumer une petite bougie dans son esprit. On s’aperçoit, avec le temps, qu’il vaut mieux l’allumer dans le cœur.


[1] Lire, sur le sujet, dans ces « colonnes », l’éclairante (sic) chronique de Franck Fouqueray (directeur de la publication de ce Journal), en cliquant ici.

[2] On pourra lire avec profit, du même Franck Fouqueray, l’essai qu’il a publié, en avril 2025, chez Dervy, sous le titre : L’intelligence artificielle va-t-elle transformer la franc-maçonnerie ? (pour un compte rendu, dans ce Journal, cliquer ici), ainsi que la toute récente analyse que Yonnel Ghernaouti, notre frère et confrère de 450.fm, fait paraître, ce 26 février 2026, chez Le Compas dans l’œil, sur : La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle (pour un compte rendu, dans ce Journal, cliquer ici).

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Mystère du sceptre de Dagobert

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La COLONNE DES CENDRES se déroule en 2042, dans un futur très proche où la Terre est au bord de l’effondrement total.

Le changement climatique a franchi tous les points de non-retour : montée catastrophique des eaux, désertification massive, tempêtes extrêmes, famines généralisées et asphyxie progressive de l’atmosphère. À cela s’ajoute une menace cosmique : une comète sur une trajectoire de collision avec la planète, menaçant d’achever l’humanité déjà agonisante.


C’est dans ce décor apocalyptique que l’auteur mêle science-fiction prospective, thriller géopolitique et ésotérisme historique. L’intrigue repose sur l’idée que la science moderne seule ne peut plus sauver l’humanité… et qu’un objet légendaire issu du haut Moyen Âge pourrait détenir la clé de la survie.

Au cœur du récit se trouve le sceptre de Dagobert , relique mérovingienne légendaire associée au roi Dagobert Ier (VIIe siècle).

Selon la légende revisitée par l’auteur, cet artefact ne serait pas un simple objet royal, mais un instrument doté de propriétés extraordinaires – peut-être énergétiques, telluriques ou même « technomagiques » – capable d’influencer le climat ou de dévier des corps célestes.

La présidente de la République française (une femme déterminée et pragmatique) devient l’un des personnages centraux. Face à l’impuissance des grandes puissances et des agences spatiales, elle lance une opération secrète pour retrouver ce sceptre, dont la trace se perdrait quelque part entre les archives oubliées de Saint-Denis et les sables du Sahara.. Mais l’objet est convoité par d’autres forces : des milliardaires survivalistes, des sectes ésotériques modernes qui croient à un pouvoir « mérovingien » ancestral, et peut-être même des puissances étrangères prêtes à tout pour s’en emparer.

L’AUTEUR

Claude Rodhain, avocat honoraire, (auteur expérimenté ayant publié une quinzaine de romans chez Laffont, Presses de la Cité, etc.) adopte ici un style tendu, alternant scènes d’action, moments de tension géopolitique et séquences plus introspectives ou crépusculaires. Le mélange des genres (prospective climatique réaliste + thriller ésotérique + survival post-catastrophe) est assumé et donne au livre une ambiance à la fois haletante et mélancolique.

La note de lecture d’Aratz Irigoyen

La colonne des cendres se déploie comme une méditation romanesque sur la fin d’un monde qui, ayant cru longtemps maîtriser sa puissance, découvre soudain qu’il ne tient plus debout que sur des assises fragilisées par ses propres fautes. Claude Rodhain ne livre pas seulement un thriller d’anticipation, ni même une fiction politique nourrie par les inquiétudes du temps présent.

Claude Rodhain travaille plus profondément la matière d’une angoisse civilisationnelle et lui donne la forme d’une interrogation spirituelle sur ce qui, dans l’homme, dans la mémoire des peuples et dans la transmission des symboles, peut encore résister lorsque tout semble promis à l’effondrement.

L’année 2042, qui sert d’horizon au récit, ne relève pas d’une commodité de science-fiction Elle agit comme un miroir tendu à notre siècle. Le dérèglement climatique y a cessé d’être une hypothèse. Il est devenu un régime du réel. Les eaux montent, les pluies acides rongent les villes, les écosystèmes se défont, les pandémies reviennent, et voici qu’une comète ajoute à la suffocation terrestre la menace venue du ciel. Or Claude Rodhain ne met pas en scène l’apocalypse pour flatter le goût du désastre. Il cherche, sous l’emballement des périls, la vérité plus grave d’une crise intérieure. Le monde chancelle parce que quelque chose en lui a déjà cédé depuis longtemps. La catastrophe visible n’est que la conséquence d’une déliaison plus ancienne entre la puissance et la sagesse, entre la connaissance et la mesure, entre la domination technique et la conscience du sacré.

Au centre de cette tourmente se tient Sarah Souk-Berthelot, présidente de la République française, figure remarquable parce qu’elle n’est jamais réduite à un rôle institutionnel ou à une simple fonction narrative.

Claude Rodhain lui donne une épaisseur qui déborde la politique au sens courant du terme. Cette femme d’État, confrontée à la gravité absolue des événements, devient peu à peu la conscience inquiète d’un monde acculé à se juger lui-même. Elle est placée à la jonction de deux ordres que notre modernité a pris l’habitude de séparer. D’un côté, les rapports d’experts, les modèles, les calculs, les prévisions, les stratégies collectives, les réponses technologiques. De l’autre, les récits anciens, les dépôts oubliés, les légendes que l’on croyait reléguées au magasin des croyances mortes et qui ressurgissent au moment précis où la rationalité, sans cesser d’être nécessaire, découvre qu’elle ne suffit plus à donner sens à l’épreuve. Sarah Souk-Berthelot avance donc dans l’histoire comme une gouvernante et, plus secrètement, comme une initiée malgré elle. Elle ne reçoit pas une révélation extérieure qui abolirait les exigences du réel. Elle traverse plutôt une lente modification du regard. Le pouvoir, entre ses mains, cesse d’être simple administration de l’urgence pour devenir confrontation avec ce qui fonde encore, ou ne fonde plus, la légitimité humaine à se maintenir sur la Terre.

C’est ici que surgit le sceptre du roi Dagobert, et avec lui l’axe secret du roman

L’auteur a eu l’intuition très juste de choisir un objet qui appartienne à la fois à l’histoire de France, au registre de la souveraineté et à une mémoire plus trouble, presque folklorique dans l’imaginaire commun, mais chargée en profondeur d’une survivance sacrale. Dagobert, dans la conscience française, demeure une figure ambiguë, à la fois triviale et ancienne, populaire et voilée, presque moquée par la chanson tout en restant entourée d’une pénombre royale. Claude Rodhain retourne cette image superficielle comme on retourne une pierre pour en découvrir la face demeurée dans l’ombre. Le sceptre devient alors bien davantage qu’un ressort d’intrigue. Il devient un principe d’organisation symbolique. Il est la verticale perdue puis recherchée. Il est ce qui relie les temps éloignés, les régimes politiques successifs, les couronnes disparues, la République inquiète, les savoirs occultés et les angoisses d’un futur dévasté. Il est une colonne tenue dans la main. Il représente moins un pouvoir de domination qu’un pouvoir de rectitude. En cela, il touche à une zone très profonde de l’imaginaire initiatique. Le sceptre n’est pas un simple emblème. Il oblige celui qui le porte. Il le dépasse. Il l’inscrit dans une lignée. Il lui rappelle que gouverner devrait toujours signifier servir un ordre plus haut que soi.

Le titre du roman révèle alors toute sa force. Une colonne de cendres n’est pas une formule décorative. Elle est une contradiction apparente qui contient le drame entier du livre.

La colonne évoque la stabilité, la montée, la structure, la fidélité à un axe

Les cendres disent ce qui subsiste après le feu, la destruction, la consumation, le passage par l’épreuve. En liant ces deux images, Claude Rodhain exprime admirablement la condition de notre temps. Nous ne sommes plus dans l’assurance des colonnes intactes. Nous vivons parmi les restes, dans les poussières chaudes d’une puissance qui s’est crue invulnérable. Pourtant les cendres, dans toute lecture hermétique, ne désignent jamais seulement la ruine. Elles sont aussi le résidu essentiel, la mémoire concentrée de ce qui a brûlé, la matière appauvrie en apparence mais peut-être prête à une recomposition plus haute. La colonne des cendres devient alors l’image d’une humanité qui a traversé le feu de ses excès, de ses aveuglements et de ses idolâtries techniques, et qui demeure placée dans un entre-deux redoutable entre l’effondrement pur et la possibilité de la transmutation. À cet égard, le roman de Claude Rodhain possède une tonalité profondément alchimique. Il ne promet pas un salut commode. Il demande si quelque chose peut encore être extrait de la destruction, si la cendre elle-même peut redevenir matière d’œuvre.

La présence d’une organisation secrète gardienne d’un savoir occulte inscrit le récit dans une tradition connue, mais Claude Rodhain évite l’écueil du mécanisme conspirationniste.

Ce qu’il met en scène n’est pas la satisfaction naïve d’un imaginaire du complot

C’est une réflexion sur la garde du sens. Qui veille encore sur les symboles lorsque les institutions ne savent plus les lire. Qui conserve la mémoire des correspondances entre le visible et l’invisible, entre le ciel et la terre, entre les cycles cosmiques et les métamorphoses historiques. Cette fraternité de l’ombre, aux contours volontairement mouvants, réveille inévitablement des échos maçonniques, hermétiques et initiatiques. Non parce que Claude Rodhain écrirait un roman à clef, mais parce qu’il travaille un motif central à toute tradition de transmission. Certains savoirs ne valent que s’ils sont gardés, éprouvés, transmis à ceux qui deviennent intérieurement capables de les recevoir. Le secret n’est pas ici une confiscation du vrai. Il est une pédagogie de la maturité. Le véritable enjeu n’est jamais de posséder l’objet sacré, mais de se rendre digne de la charge qu’il représente. Voilà qui donne au roman une profondeur singulière. Sous l’enquête et le suspense, il pose la question la plus sévère. Qu’avons-nous fait de ce qui nous fut confié.

La tension entre la science moderne et le pouvoir ancestral aurait pu conduire à une opposition grossière

L’auteur choisit une voie beaucoup plus féconde. Il ne disqualifie ni les chercheurs, ni les calculs, ni les dispositifs technologiques par lesquels l’humanité tente de ralentir ou de conjurer le désastre. Il montre au contraire combien ils sont indispensables. Mais il montre aussi que leur efficacité, même poussée à l’extrême, laisse intacte une béance que la pure maîtrise quantitative ne peut combler. Nous savons mesurer les trajectoires, nous savons modéliser les impacts, nous savons imaginer des parades, mais savons-nous encore pourquoi nous voulons sauver le monde, et quel monde mérite d’être sauvé. La question n’est plus simplement technique. Elle devient métaphysique. Ce déplacement confère au livre une véritable dimension spirituelle. Le sceptre, l’héritage mérovingien, la part religieuse qui affleure à travers l’enquête, tout cela ne vient pas remplacer la science par la croyance. Tout cela vient rappeler qu’une civilisation ne vit pas seulement de solutions, mais d’une certaine intelligence de sa place dans l’ordre du réel. Claude Rodhain semble nous dire que la tragédie contemporaine n’est pas d’abord d’avoir perdu des moyens. Elle est d’avoir perdu la verticale qui permettait aux moyens de rester ordonnés à une fin juste.

Une lecture maçonnique de ce roman s’impose presque naturellement.

Non parce que des signes explicites y seraient accumulés, mais parce que la structure même du récit procède par dévoilements successifs, par épreuves, par passages d’un plan à un autre, comme si chaque révélation extérieure obligeait à lever un voile supplémentaire sur les illusions de la conscience moderne. La comète elle-même, loin d’être seulement un objet astronomique menaçant, prend une valeur de signe. Elle traverse le ciel comme un hiéroglyphe terrible. Elle rappelle à l’humanité qu’elle n’est pas souveraine dans un univers silencieux et disponible, mais exposée à plus vaste qu’elle. Le globe entier devient alors une immense chambre de réflexion où l’homme contemple enfin, à l’échelle planétaire, ce qu’il a fait de la création, de la technique, du pouvoir et de la transmission. Les villes noyées, les nuages toxiques, les terres blessées, les gouvernances débordées composent moins un paysage d’effroi qu’un théâtre moral. Il faut tout perdre ou presque pour que redevienne audible la question la plus ancienne. Comment tenir debout. Comment restaurer en nous-mêmes la colonne avant même de prétendre reconstruire le monde.

Claude Rodhain apporte à cette fiction une expérience humaine et intellectuelle qui explique sa tenue

Avocat honoraire, passé par les domaines du droit, de la propriété industrielle, de l’enseignement supérieur et des grandes mutations techniques, Claude Rodhain connaît le langage de la rationalité moderne, ses finesses, sa puissance, ses angles morts aussi. Cette familiarité avec les formes contemporaines du savoir n’a pourtant jamais asséché chez lui l’imaginaire romanesque ni le goût des longues permanences historiques. Depuis Le destin bousculé, salué dès 1986, jusqu’à Oumar l’Africain, en passant par La charité du diable, Le fil, La meurtrissure, Fanquenouille, un gueux à la cour de Louis XV, Sourire amer, La testamentée, Obsession, La prêtresse de Brocéliande, Le parfum des poisons, Déviances, Le destin d’une enfant violée et Le temps des orphelins, son œuvre témoigne d’une fidélité constante à quelques questions majeures. Comment le mal travaille-t-il les destinées.

Comment l’histoire dépose-t-elle sa marque dans les existences

Comment le passé revient-il demander des comptes au présent. Comment les figures blessées ou déplacées révèlent-elles, mieux que d’autres, la vérité d’une époque. Dans La colonne des cendres, ces lignes de force se rejoignent. Claude Rodhain y condense son attention aux drames humains, son goût des contextes historiques lourds de mémoire et sa sensibilité aux seuils où le réel bascule.

Ce qui touche peut-être le plus dans ce livre est la manière dont l’intime et le collectif s’y nouent. Le destin de la planète n’y efface jamais la vulnérabilité des consciences individuelles. Les enjeux géopolitiques, religieux, climatiques et symboliques restent toujours reliés à des êtres qui doutent, craignent, cherchent, résistent, se compromettent parfois, puis tentent de se relever. Il ne s’agit donc jamais seulement de sauver la Terre d’une collision ou d’un emballement climatique. Il s’agit de savoir quel type d’humanité peut encore émerger de cette épreuve. Le roman pose ainsi, avec une gravité qui ne se dissout jamais dans le pur divertissement, la question de notre dignité spirituelle. Méritons-nous d’être sauvés, non au sens moral le plus élémentaire, mais au sens plus exigeant qui interroge notre capacité à reconnaître nos fautes, à consentir à la transformation intérieure qu’elles réclament et à renoncer aux formes de toute-puissance qui nous ont menés au bord de l’abîme.

Sous cet aspect, La colonne des cendres n’est pas seulement un roman efficace, érudit et tendu. C’est un livre habité par une inquiétude plus haute, presque liturgique par moments, tant il semble méditer la relation entre l’histoire visible et une autre histoire, plus obscure, plus ancienne, plus essentielle, où se décident les fidélités invisibles des peuples. Claude Rodhain réussit à faire tenir ensemble le suspense, la mémoire monarchique, l’angoisse climatique, la symbolique du pouvoir, la persistance du religieux et la nostalgie d’une sagesse perdue. Il en résulte un texte dense, parfois fiévreux, toujours animé par la conviction que les grands périls extérieurs ne sont jamais séparables des désordres intérieurs qui les ont rendus possibles.

La véritable réussite du roman est peut-être là. Claude Rodhain ne demande pas seulement comment éviter la catastrophe.

Claude Rodhain demande ce qu’il faudrait retrouver en nous pour que le monde redevienne habitable

À travers la présidente confrontée au vertige du pouvoir, à travers le sceptre de Dagobert revenu du fond des siècles, à travers la comète suspendue au-dessus d’une Terre épuisée, à travers les gardiens d’un savoir que la modernité ne sait plus très bien nommer, La colonne des cendres nous parle d’une humanité qui a perdu le sens de l’axe et qui cherche, au milieu de ses propres restes, la possibilité d’une remontée. C’est en cela que ce livre touche à l’initiatique. Il nous rappelle que les ruines ne sont pas seulement des fins. Elles peuvent devenir des lieux de discernement. Elles obligent à choisir entre la dispersion et le relèvement. Et dans la cendre même, si nous consentons à la lire autrement que comme un résidu de désastre, il demeure peut-être assez de mémoire, assez de feu retenu, assez de vérité condensée pour qu’une colonne, à nouveau, s’élève.

La colonne des cendres

Claude Rodhain – Éditions Glyphe, 2026, 240 pages, 20 €

L’éditeur, le SITE

Le Droit Humain passe au format podcast : la Franc-maçonnerie en 3 minutes chrono

La mixité maçonnique s’invite dans vos écouteurs

Paris, le 27 février 2026 — L’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, Fédération française, dégaine une collection de podcasts pour vulgariser ses arcanes.
Spiritualité, symboles, rituels en loge, histoire et engagement sociétal : ces « Minutes de liberté maçonnique du Droit Humain » (3 minutes chacune) sortent tous les vendredis.

Un format malin pour un public élargi

L’objectif est clair : offrir à tous des réflexions accessibles sur l’âme et les spécificités de cette obédience mixte et internationale.
Vidéo sur YouTube, audio sur Spotify et site public : on mise sur la pause métro plutôt que l’initiation au compas. Rendez-vous hebdomadaire garanti, avec une collection promise pour piocher à l’envie.

De la loge à la cité, sans tablier

Ces pastilles traitent « du Droit Humain dans la cité », preuve que cette obédience veut dépasser les frontières du temple maçonnique.
Dans un monde saturé de contenus, 3 minutes pour expliquer symboles et pratiques, c’est audacieux. Reste à voir si les néophytes dépasseront l’épisode pilote sans se perdre dans l’alphabet du grade.

Mixité, universalisme, 21e siècle

Créé en 1893 par Georges Martin et Maria Deraismes (1ᵉʳ femme Franc-maçonne française), Le Droit Humain se distingue par sa mixité intégrale et son universalisme.
Ces podcasts modernisent une démarche exigeante : rendre la Franc-maçonnerie audible hors du cercle initiatique, sans sacrifier la profondeur au profit du buzz.

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YouTube, Spotify, site web : tous les canaux sont ouverts. L’appel à l’abonnement sonne comme un défi : saura-t-on captiver au-delà des Frères et Sœurs déjà convaincus ?
Dans l’ère du scroll infini, proposer de la spiritualité maçonnique en format TikTok, c’est prendre le risque de l’essentiel : et si c’était exactement ce dont le monde avait besoin ?

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Hiram au centre du feu, « La Chaîne d’Union » élève le débat et Edgar Abela touche le nerf rectifié

Dans son numéro 115, La Chaîne d’Union (LCU) ne se contente pas de revenir sur Hiram. La revue fait travailler le mythe, le rite, l’histoire, la théologie implicite et la vie intérieure des grades avec une densité remarquable.

Pour nos fidèles lecteurs(trices), nous avons choisi de placer notre focale sur le très beau texte de Edgar Abela, « Hiram et la rectification », tout en soulignant la tenue d’ensemble du numéro, la qualité de l’éditorial de Jacques Garat, la vigueur des contributions de Philippe Foussier, Daniel Beaune, Roger Dachez, Gaël Meigniez, Jean-Pierre Gonet, Stéphane Itic, et la belle justesse des notes de lecture signées Jacques Garat et Yonnel Ghernaouti.

Il existe des numéros de revue qui alignent des signatures et des thèmes, puis il existe des numéros qui composent une véritable chambre de résonance

Celui-ci appartient à la seconde famille. Tout y semble ordonné par une gravitation intérieure, comme si Hiram, loin d’être seulement une figure obligée de la maîtrise, redevenait ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un foyer de pensée, une épreuve de lecture, un miroir rituel tendu à la conscience maçonnique. Ce numéro de LCU a cette qualité rare de faire sentir que le mythe ne vit pas seulement par répétition, mais par interprétation, et que l’interprétation n’a de valeur qu’à la condition de ne pas mutiler le symbole.

L’éditorial de Jacques Garat donne immédiatement le ton avec une intelligence d’architecture qui mérite d’être saluée

Il ne se contente pas d’annoncer un dossier. Il en dessine la nécessité et, plus encore, la respiration. Jacques Garat rappelle avec netteté que la centralité de Hiram n’allait pas de soi dans les sources scripturaires et que la construction maçonnique du troisième grade relève d’une élaboration progressive dont la force est d’avoir fini par structurer l’imaginaire initiatique. Cette mise en perspective est décisive, car elle épargne deux écueils qui appauvrissent trop souvent les lectures. D’un côté la naïveté répétitive qui traite le mythe comme une donnée immobile. De l’autre l’hypercritique desséchante qui croit dissoudre le sens en rappelant la genèse. Jacques Garat tient la ligne de crête. Il restitue la formation du récit tout en préservant sa fécondité symbolique. C’est exactement ce que l’on attend d’un éditorial de revue d’études, mais c’est plus rare qu’il n’y paraît.

Cette tenue initiale éclaire tout le volume, y compris les articles qui, en apparence, s’éloignent du dossier.

Dans la rubrique « Matière à débats », Philippe Foussier signe un texte fort sur « deux siècles et demi d’une haine obsessionnelle », qui ne relève pas de la seule dénonciation mais bien d’une analyse serrée, nourrie par la parution en janvier 2026 du dernier ouvrage deChristian Jassogne, en collaboration avec Jean-Jacques Benaiem, Le mythe du complot judéo-maçonnique, publié à Mons aux éditions de l’Université de Mons. Nous y lisons la persistance d’un mécanisme de fixation, un imaginaire hostile qui se recompose sans cesse, changeant de vocabulaire, de contexte et de supports sans jamais renoncer à sa matrice.

Philippe FOUSSIER
Philippe FOUSSIER

Ce que Philippe Foussier met en lumière, ce n’est pas seulement une succession d’épisodes, mais une véritable pathologie de la projection collective. Dans un numéro placé sous le signe de Hiram, cette présence n’a rien d’accidentel. Elle rappelle que toute tradition initiatique expose aussi celles et ceux qui la portent à la caricature, au fantasme et à la haine. L’ombre suit la lumière, et la revue a raison de ne pas dissocier la méditation symbolique du combat intellectuel contre les simplifications toxiques.

Daniel Beaune, avec « L’aube menacée, L’Enfant, le Temple et la Patrie », apporte une méditation d’une tonalité tout autre, mais dont la place dans l’ensemble apparaît vite très juste. Il y est question de transmission, de fragilité, d’avenir, d’idéal et de lien sacrificiel. Là encore, le texte ne se contente pas de concepts. Il travaille des images vives et des tensions concrètes. L’enfant n’y est pas seulement une figure morale. Il devient l’épreuve même de notre rapport au temps, à ce que nous bâtissons et à ce que nous trahissons parfois en prétendant transmettre. Le Temple n’est plus une métaphore confortable. Il redevient une question adressée à la responsabilité des vivants. Quant à la Patrie, Daniel Beaune la soustrait aux usages appauvris qui l’ont tant défigurée pour la replacer dans un horizon de fidélité et de vigilance. Ce texte agit comme une alarme grave dans un numéro dominé par Hiram, et ce n’est pas un détour mais un approfondissement. Toute réflexion sur l’édification et la perte appelle, tôt ou tard, cette interrogation.

Le dossier « Quatre regards sur Hiram » constitue évidemment le cœur battant du numéro. Roger Dachez ouvre la séquence avec la sûreté documentaire que nous lui connaissons. Son texte sur le passage du fondeur d’airain à l’architecte du Temple de Salomon ne cherche pas à flatter une mythologie paresseuse. Il remonte les couches, distingue les strates, examine la fabrique du récit. Ce travail est précieux parce qu’il restitue à Hiram sa généalogie symbolique au lieu de l’emprisonner dans une image tardive prise pour un absolu. Roger Dachez montre la construction d’un personnage et, ce faisant, nous rappelle que la tradition maçonnique n’est pas une simple conservation mais une opération de mémoire créatrice. Lire Hiram à cette hauteur, c’est accepter que la vérité symbolique ne se confonde pas avec le littéralisme historique, et qu’un mythe puisse devenir plus opératif encore lorsqu’on comprend comment il s’est composé.

Gaël Meigniez, avec son texte sur les origines du mythe d’Hiram, élargit le champ et déplace le regard vers un paysage culturel plus vaste. C’est un apport essentiel. Nous quittons le seul récit rituel pour retrouver l’épaisseur d’un monde d’images, de motifs, d’héritages, de transmissions diffuses. Cette approche a le mérite de désenclaver la maçonnerie sans la dissoudre. Hiram n’y apparaît plus comme une apparition isolée mais comme une cristallisation. Il concentre des lignes anciennes, des mémoires de métiers, des imaginaires religieux, des formes de noblesse symbolique attachées à l’art de bâtir. Le texte de Gaël Meigniez donne à sentir que la maçonnerie, lorsqu’elle reprend Hiram, ne prélève pas un personnage sur une étagère. Elle recueille une longue sédimentation de significations et la fait travailler dans son propre laboratoire rituel. Ce type de lecture est salubre, car il restitue à la tradition sa profondeur de champ.

Puis vient le texte de Edgar Abela

Et c’est là que ce numéro, à nos yeux, atteint une intensité singulière. Hiram et la rectification est un très beau texte, non parce qu’il orne le sujet, mais parce qu’il l’ordonne avec une sobriété habitée. Edgar Abela ne traite pas Hiram comme un motif général que l’on pourrait promener d’un rite à l’autre sans conséquence. Il prend au sérieux la spécificité du Rite Écossais Rectifié et, plus encore, la cohérence spirituelle qu’il imprime à la figure de Hiram. Cette exigence change tout. Nous ne sommes plus dans la comparaison décorative des variantes. Nous sommes devant une herméneutique de rite.

Edgar Abela rappelle d’abord ce point fondamental, et souvent mal tenu dans les discussions ordinaires, que Hiram constitue une figure nodale du grade de Maître dans les rites maçonniques, mais que sa mise en œuvre symbolique n’est jamais identique d’un système à l’autre. Cette nuance pourrait sembler technique. Elle est en réalité initiatique. Car un rite n’est pas seulement un arrangement de signes. C’est une manière de conduire l’âme à travers une dramaturgie, une économie des épreuves, un régime de parole, une théologie implicite, une anthropologie spirituelle. En montrant ce que le Rectifié fait à Hiram, Edgar Abela montre ce que le Rectifié fait au maçon.

Le grand mérite de son article est de ne pas séparer les éléments du rituel, les tableaux, les devises, les vertus, les transformations de grade, et le cadre doctrinal dans lequel ils reçoivent leur sens.

Là où tant de commentaires fractionnent, Edgar Abela relie. Il fait apparaître la continuité de la figure, depuis les données communes de la maîtrise jusqu’à la singularité du quatrième grade rectifié, où s’opère un changement d’échelle spirituelle. Ce déplacement est formulé avec une grande précision. Il ne s’agit pas d’un simple supplément de décor ni d’une inflation de titres. Edgar Abela montre qu’il y a passage de perspective, et même passage de condition symbolique, à travers la question des vertus cardinales, du dépouillement, de la seconde naissance, du « corps de gloire » et de la réconciliation promise.

C’est là que son texte devient, au sens fort, initiatique

Nous sentons qu’il écrit depuis une fréquentation intérieure du rite et non depuis une curiosité externe. La lecture qu’il propose du tableau de maître et de la colonne brisée, puis de leur reprise et transfiguration dans le parcours rectifié, touche juste parce qu’elle demeure toujours au contact du travail maçonnique réel. La colonne n’est pas réduite à une image funéraire.

Elle devient la signature d’une condition humaine blessée, l’inscription visible d’une rupture qui appelle non pas seulement consolation, mais transformation. Le bateau en péril, la devise latine de silence, d’espérance et de force, le mausolée, les vertus, puis la figure de Hiram relevée et glorieusement entourée, tout cela n’est pas accumulé comme une collection d’emblèmes. Edgar Abela y lit un itinéraire. Il montre comment le Rectifié met le maçon en demeure de convertir l’émotion du drame en discipline intérieure.

Son insistance sur la place des vertus cardinales mérite d’être relevée avec force

Dans beaucoup de lectures contemporaines, la maîtrise est volontiers absorbée par la seule méditation sur la mort et la perte. Le Rectifié, tel que l’expose Edgar Abela, ne nie rien de cette expérience, mais il refuse qu’elle devienne une fascination close. La mort d’Hiram n’y est pas un arrêt du sens.

Vitrail, Château St-Antoine Grande Loge de France (GLDF)

Elle est la condition d’un travail de rectification qui engage la volonté, la conduite, le gouvernement de soi, la réorientation du désir. Ce point rejoint profondément les grandes traditions de l’ascèse symbolique et de l’hermétisme intérieur. Mourir à une forme de soi pour laisser opérer une recomposition plus juste ne relève pas seulement d’une rhétorique initiatique. C’est un programme de transmutation au sens plein, où la matière première demeure l’homme même.

Edgar Abela éclaire aussi avec netteté la spécificité doctrinale du Rectifié, en particulier son arrière-fond chrétien et la dynamique de réintégration qui traverse le système willermozien.

Là encore, le texte ne se perd pas dans l’abstraction

Bijou MESA

Il montre comment cette doctrine infléchit concrètement la lecture de Hiram. Le personnage cesse d’être uniquement le témoin tragique d’une fidélité assassinée. Il devient l’emblème d’un devenir, la figure d’une restauration possible, la forme même d’une promesse de réconciliation. Ce déplacement est considérable. Il donne à Hiram une amplitude que beaucoup de lectures réduites ignorent. Nous passons d’un héroïsme funèbre à une pédagogie spirituelle de la renaissance. Edgar Abela n’édulcore pas la violence du mythe. Il en dégage la finalité.

La courte biographie de Edgar Abela, telle qu’elle apparaît dans ce numéro, éclaire cette qualité sans jamais la réduire à un curriculum

Avocat honoraire, reçu apprenti au Rite Écossais Rectifié en 1976 à L’Étroite Persévérance à l’Orient de Gardanne, affiliée au Grand Orient de France, Edgar Abela a parcouru le cursus rectifié tout en menant en parallèle un cheminement au REAA au sein du Grand Collège des Rites Écossais du GODF. Il est également membre de l’Aéropage de recherche Sources du GCDRE-GODF. Cette trajectoire n’a rien d’anecdotique. Elle explique la double qualité de son regard, à la fois intérieur au Rectifié et capable de comparaison sans confusion. Sa bibliographie, au sens vivant du terme, se lit dans ce geste de transmission exigeante consacré aux formes, aux degrés, à la doctrine et aux conséquences spirituelles de la pratique. Ce n’est pas une bibliographie de vitrine. C’est une bibliographie de travail, de rite, de fidélité, où l’écriture vient après la fréquentation et non à sa place.

Bijou MESA verso

Le texte de Jean-Pierre Gonet, « Hiram l’insaisissable », prolonge admirablement le dossier en refusant toute clôture. Après les approches historique, généalogique et rectifiée, il fallait une méditation sur l’excédent du personnage, sur ce qui se dérobe dès que nous croyons l’avoir fixé. Le titre dit bien la nature de l’entreprise. Hiram reste insaisissable non parce qu’il serait flou, mais parce qu’il déborde les définitions univoques. Jean-Pierre Gonet restitue cette mobilité profonde. Hiram y apparaît comme une figure de convergence entre texte biblique, imaginaire initiatique, projections du grade et travail intérieur du récipiendaire. Cette insaisissabilité n’est pas un défaut de concept. Elle est la marque de la fécondité symbolique. Le dossier se ferme ainsi sur une ouverture, ce qui est la meilleure manière de traiter un mythe vivant.

Stéphane Itic, dans la rubrique « Études et recherches », propose un déplacement encore plus ample avec son étude sur un fragment de Plutarque concernant l’initiation isiaque. Nous pourrions croire que le lien avec Hiram se relâche. Il se resserre en réalité par un autre chemin. Le texte rappelle que la maçonnerie ne cesse d’être lue dans le miroir des initiations antiques, avec tout ce que cela suppose d’analogies, de prudence, de fascination comparative et de discernement historique. La force d’un tel article, dans un numéro comme celui-ci, est d’empêcher le repli autocentré. Il remet la maçonnerie dans la longue histoire des formes initiatiques rêvées, héritées, réinventées. Il interroge la légitimité des rapprochements sans renoncer à leur puissance heuristique. Cette tension entre histoire, symbolique et imaginaire des origines est, elle aussi, au cœur de la culture maçonnique.

Et puis il y a la fin du volume, qui n’est pas un appendice mais une respiration critique à part entière, avec les notes de lecture de Jacques Garat et de Yonnel Ghernaouti

Yonnel Ghernaouti, YG
Jacques Garat

Il faut les mettre en avant, comme tu le souhaites, parce qu’elles donnent à la revue ce supplément d’âme intellectuelle qui la distingue. Une revue de pensée maçonnique se juge aussi à sa manière de lire les livres des autres. Jacques Garat et Yonnel Ghernaouti y tiennent une ligne d’exigence, de curiosité, de mise en perspective, qui refuse le signalement neutre comme l’éloge automatique. Leurs notes prolongent le travail du numéro en ouvrant d’autres portes et en rappelant que la lecture, dans le champ maçonnique, n’est pas consommation de titres mais exercice de discernement. Elles confirment que La Chaîne d’Union demeure une revue où la bibliographie n’est pas décorative et où la critique demeure une pratique de probité.

Ce numéro 115 réussit ainsi quelque chose de plus difficile qu’un bon dossier thématique

Il fait dialoguer des régimes de pensée différents sans les niveler. Il tient ensemble la polémique historique, la méditation politique et spirituelle, l’érudition des sources, l’herméneutique de rite, la réflexion comparatiste et la critique bibliographique. La cohérence n’est pas imposée de l’extérieur. Elle naît de la manière dont la revue travaille ses objets avec sérieux et sans pesanteur. Hiram y est partout, même lorsqu’il n’est pas nommé, parce que le numéro tout entier réfléchit la question de la transmission, de la perte, de la fidélité, de la rectification et de la renaissance.

Pour 450.fm, notre choix de mettre l’accent sur Edgar Abela n’enlève rien aux autres contributions. Il dit simplement que Hiram et la rectification touche une zone décisive de la sensibilité maçonnique contemporaine, là où la connaissance des formes ne vaut que si elle se transforme en orientation intérieure. Dans un temps saturé de commentaires rapides, ce texte rappelle qu’un rite n’est vivant que lorsqu’il rectifie réellement celui qui le pratique. Et cela, au fond, vaut pour la lecture elle-même.

Avec ce numéro, La Chaîne d’Union ne livre pas seulement un dossier sur Hiram. Elle rend à la figure du Maître sa gravité, sa pluralité et sa puissance de travail. Et dans cette constellation, le texte de Edgar Abela demeure longtemps en nous, comme une lumière tenue, exigeante, qui ne sépare jamais le symbole de la conversion intérieure.

La Chaîne d’Union – Quatre regard sur Hiram

Revue d’études maçonniques, philosophiques et symbolique

publiée par le Grand Orient de France.

Collectif – Conform édition, N°115, Janvier 2026, 96 pages, 14 € / À commander chez Conform édition

Tintin ou l’épreuve des faux ors

Sous l’allure vive d’une aventure maritime, Hergé fait surgir bien davantage qu’un réseau de contrebande. Le Crabe aux pinces d’Or (1941) met en scène une traversée du discernement, où les apparences nourricières dissimulent le poison, où la dérive révèle la fraternité, et où l’entrée du capitaine Haddock ouvre dans l’univers de Tintin une profondeur plus humaine, plus initiatique, plus trouble aussi. Une lecture qui invite à reconnaître, derrière la ligne claire, une véritable dramaturgie de l’épreuve intérieure.

Dans cette édition Casterman de 1993, l’album garde intacte sa force de choc narrative et son étrange éclat symbolique, comme si la clarté de la ligne dissimulait volontairement une nuit plus profonde, une nuit de trafic, de dépendance, de fausses apparences et de fidélité naissante.

Les planches rappellent d’emblée la précision du geste d’Hergé, la nervosité des poursuites, la science du détail urbain puis portuaire, et ce glissement progressif vers l’univers du navire, du huis clos, de la cale et du danger, où l’aventure cesse d’être seulement une enquête pour devenir une épreuve de discernement.

Ce qui frappe ici, et ce qui fait de cet album un seuil dans toute la geste tintinesque, tient à une mutation intérieure du récit

Nous ne sommes plus seulement devant la virtuosité d’un jeune reporter lancé à la poursuite d’un réseau criminel. Nous assistons à la naissance d’un compagnonnage. L’apparition du capitaine Haddock n’est pas un simple ajout de personnage, elle est un événement de structure, presque une révolution anthropologique dans l’univers de Georges Remi. Tintin portait jusque-là une énergie de rectitude, une vigilance, une rapidité de jugement qui pouvaient parfois donner au personnage une transparence presque idéale. Avec Haddock, la faille entre dans le récit, et avec elle la chair, l’excès, la honte, l’emportement, la confusion, puis la possibilité d’un relèvement. Dans une lecture initiatique, cette arrivée a la valeur d’une rencontre avec la matière brute, tumultueuse, encombrée de fumées et d’illusions, mais déjà porteuse d’une force de cœur. Le duo se forme dans la contrainte, dans la surveillance, dans la violence des hommes qui tiennent le navire et l’économie clandestine. L’amitié ne naît pas dans la sérénité, elle naît dans l’épreuve, ce qui lui donne une densité presque rituelle.

Le motif du crabe, emblème frappé et répété, mérite une attention particulière si nous voulons entendre la profondeur symbolique de l’album

Le crabe appartient à l’ordre des créatures latérales, du déplacement oblique, de la saisie par les pinces, de la marche qui ne se donne jamais tout à fait dans l’axe. Or toute l’intrigue est placée sous ce signe. Les personnages avancent de biais dans un monde saturé de tromperies. Le crime ne se présente pas sous la forme grossière du coup de force visible, il se cache dans la conserve, dans l’objet banal, dans la boîte alimentaire qui devrait nourrir et qui transporte un poison. Cette inversion est capitale. Hergé construit ici une véritable dramaturgie des apparences. Ce qui se donne comme nourriture contient l’asservissement. Ce qui paraît industriel et prosaïque recèle une alchimie noire. Le métal de la boîte n’abrite pas la subsistance mais l’oubli. Dans une lecture maçonnique, nous pourrions dire que l’album travaille la question du discernement entre enveloppe et contenu, entre signe et sens, entre la surface rassurante et la réalité cachée. Le Crabe aux pinces d’Or annonce l’or, donc une valeur solaire, un éclat, une promesse. Pourtant cet or signale un circuit de corruption. Nous sommes en présence d’un faux or, d’une dorure de trafic. Hergé donne ainsi une leçon subtile sur les brillances trompeuses, leçon qui rejoint des thèmes constants de la voie initiatique, celle qui demande de distinguer la lumière véritable de la lueur qui fascine.

La progression de Tintin dans cet album relève alors moins de la seule efficacité policière que d’un art de lire les traces

Un papier chiffonné, un nom à demi saisi, un détail de conserve, un lien maritime, un comportement incohérent, et tout un réseau se laisse progressivement déduire. Georges Remi excelle dans cette économie du signe ténu. Le récit avance par indices, par relais, par bifurcations, et cette méthode narrative ressemble à une école de patience. Nous ne recevons pas une révélation complète, nous composons peu à peu une figure à partir de fragments. Cette dynamique peut se lire comme une pédagogie de l’enquête intérieure. La vérité ne vient pas à nous sous forme de bloc, elle se laisse approcher par un travail d’attention. Milou lui-même, par sa réactivité, ses alertes, ses écarts, incarne souvent dans l’œuvre d’Hergé une intelligence instinctive qui précède la formulation rationnelle. Ici encore, le chien participe à la vigilance générale du récit, comme une sentinelle du seuil, un compagnon de l’intuition.

La grande réussite de Le Crabe aux pinces d’or réside aussi dans sa traversée des éléments

La ville, le port, le navire, la mer, la cale, le désert, l’ivresse, la soif, le mirage, puis l’issue fragile. Cette succession donne au livre une densité presque mythique. Nous passons d’un espace d’observation sociale à un espace d’enfermement, puis à une scène de dénudement radical dans le désert. Le désert n’est pas ici un décor exotique de plus. Il agit comme révélateur. Le capitaine Haddock y affronte ses visions, sa faiblesse et sa dignité blessée. Tintin y maintient le fil de la volonté. Les illusions optiques et les dérèglements du corps prolongent, sur un autre plan, la logique de l’album tout entier. Ce qui trompe les yeux dans le sable répond à ce qui trompe les consciences dans le trafic. Hergé fait se répondre le monde criminel et le monde élémentaire. Dans les deux cas, l’être humain peut se perdre, et dans les deux cas il faut une discipline de la perception. Cette correspondance donne au récit une profondeur inattendue, très au-delà de la seule aventure haletante.

Le capitaine Haddock mérite que nous nous y arrêtions davantage, parce qu’il porte dès cette première apparition un noyau initiatique d’une rare fécondité

Il n’est pas présenté comme un héros noble déjà constitué. Il apparaît humilié, instrumentalisé, dépendant, encombré par l’alcool et par les manipulations d’autrui. Il est, si nous adoptons un vocabulaire symbolique, un être captif de ses propres fumées. Pourtant, sous la confusion, Hergé laisse paraître une loyauté profonde et une force de réveil. La grandeur de ce personnage vient précisément de cette contradiction. Tintin ne rencontre pas un double exemplaire, il rencontre un homme en lutte avec lui-même.

Toute l’histoire future de Tintin en sera transformée. Avec Haddock, l’univers tintinesque s’humanise, s’épaissit, gagne en gravité et en comique, gagne surtout en fraternité. La fraternité n’y devient pas un mot décoratif, elle devient une pratique d’entraide, de reprise, d’endurance. Dans une lecture maçonnique, cette fraternité exigeante a quelque chose de très juste. Elle n’idéalise pas l’autre, elle l’accompagne dans sa possibilité de redressement.

L’écriture graphique de Georges Remi joue un rôle essentiel dans cette puissance

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La fameuse « ligne claire » n’est pas seulement une signature esthétique. Elle est une éthique du visible. Chaque objet compte, chaque contour est lisible, chaque espace est construit pour que l’œil puisse circuler sans fatigue et pourtant sans relâchement. Cette clarté n’est jamais naïve. Elle sert au contraire la complexité du récit, parce qu’elle permet au regard de repérer les éléments significatifs dans un monde saturé d’action. Dans Le Crabe aux pinces d’Or, cette précision devient particulièrement féconde dans les scènes de navire et de cale, où la tension dramatique pourrait se dissoudre dans le chaos. Georges Remi organise le désordre. Il donne à la peur une architecture. Il donne à la poursuite une géométrie. Il donne à la violence une lisibilité. Cette maîtrise formelle rejoint, par analogie, une certaine idée du travail initiatique, celle qui consiste à mettre de l’ordre dans la confusion sans nier la confusion, à dégager des lignes de force au sein du tumulte.

Il faut également reconnaître, avec lucidité, l’épaisseur historique de l’album

Le monde représenté appartient à un imaginaire européen du premier milieu du vingtième siècle, avec ses simplifications, ses stéréotypes, ses projections, ses manières de découper l’ailleurs. Une lecture contemporaine sérieuse ne peut effacer cela. Elle doit le regarder. Nous gagnons à maintenir cette vigilance critique, non pour annuler l’œuvre, mais pour la lire à la hauteur de son temps et du nôtre. Georges Remi demeure un créateur majeur, mais une grandeur véritable supporte l’examen. Cette lucidité elle-même participe d’une lecture initiatique digne de ce nom, parce qu’elle refuse la dévotion aveugle autant que le rejet sommaire. Nous cherchons une intelligence des formes et des héritages.

La biographie de Georges Remi, devenu Hergé par inversion de ses initiales, éclaire sans enfermer ce que nous lisons

Herge-Italie-1965-Linus

Né à Bruxelles en 1907, marqué par la culture scoute, le dessin de presse et la narration feuilletonesque, il invente très tôt une syntaxe visuelle qui transformera durablement la bande dessinée européenne. Sa trajectoire ne se réduit pas à Tintin, même si Tintin en constitue le cœur rayonnant. Elle traverse l’apprentissage, les contraintes historiques, les remaniements, les collaborations, les approfondissements, puis une lente intériorisation des thèmes. Si nous suivons quelques balises de cette œuvre, nous voyons apparaître une bibliographie qui ressemble à une vaste initiation moderne par images, depuis Les Cigares du pharaon et Le Lotus bleu jusqu’à Le Secret de La Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge, Les Sept Boules de cristal, Le Temple du Soleil, Objectif Lune, Tintin au Tibet, Les Bijoux de la Castafiore et Tintin et les Picaros.

Chacun de ces titres travaille une figure de passage, de masque, de fidélité, de peur, de désir, d’altérité, de chute et de reprise

Le Soir (ici du 15 avril 1943) ; publication quotidienne des derniers strips du Crabe aux pinces d’Or

Hergé n’est pas un auteur maçonnique au sens institutionnel du terme, et nous n’avons nul besoin de lui prêter une appartenance pour reconnaître dans son art une puissance symbolique qui dialogue avec nos outils de lecture maçonniques, hermétiques et spirituels. Son apport tient à cette capacité rare de faire circuler, dans une forme populaire d’une limpidité exemplaire, des scénarios de transformation intérieure que petits et grands peuvent recevoir à des profondeurs différentes.

Le Crabe aux pinces d’Or occupe dans cet ensemble une place singulière, presque inaugurale, parce qu’il scelle la naissance d’une fraternité à travers la fraude, l’enfermement, la tempête et l’épreuve des mirages.

Georges Remi y compose une aventure de contrebande et de sauvetage, mais il y dépose aussi, avec une justesse que nous sentons longtemps après la lecture, une méditation sur les fausses richesses, la vigilance des signes et la possibilité d’arracher un être à sa nuit. C’est beaucoup pour soixante-quatre pages. C’est même, à certains moments, une petite leçon de voie intérieure sous les habits éclatants de l’aventure.

Dans cet album de passage, Hergé ne raconte pas seulement une affaire criminelle, il donne forme à une conversion du regard. Entre boîte close et horizon désertique, entre ivresse, mirage et relèvement, Le Crabe aux pinces d’or rappelle que la voie commence souvent là où l’éclat trompeur se fissure, et où une fraternité née dans l’épreuve devient la plus sûre des boussoles.

Les aventures de Tintin – Le Crabe aux pinces d’OrHergé, Casterman, 1993, 64 pages, 12,50 €

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Boualem Sansal au GODF : quand la presse vacille, la liberté recule

Jeudi 26 février 2026, au Grand Orient de France, à 16 Cadet, le Grand Temple Arthur Groussier a accueilli une conférence publique des Chantiers de la République consacrée à un péril qui ne fait pas de bruit mais qui défait les sociétés de l’intérieur, la liberté de la presse en danger.

Devant une assemblée comble, Dominique Pradalié, Gérard Biard et Boualem Sansal ont porté la même exigence, protéger la parole qui informe afin que la République demeure lisible. Nous notons aussi la présence de trois anciens Grands Maîtres, Daniel Keller, Nicolas Penin et Guillaume Trichard. Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, a conclu la soirée en traçant quatre orientations.

Dans un Temple, la parole ne sert pas à remplir le silence

La parole sert à faire circuler la lumière. C’est cette vérité simple, presque oubliée dans le tumulte des écrans et la fatigue du débat public, que cette soirée a remise au centre, avec une densité rare. Le Grand Temple Arthur Groussier, rempli jusque dans ses travées, donnait à voir une chose précieuse. Lorsque la presse est menacée, un peuple inquiet cherche encore des repères, un fil, une méthode pour distinguer la rumeur du fait, l’opinion de l’enquête, l’émotion de la preuve.

Dominique Pradalié a ouvert le triptyque avec l’ampleur d’une vue d’ensemble

Dominique Pradalié, présidente de la Fédération internationale des journalistes, a posé d’emblée la liberté de la presse comme un indicateur de santé démocratique et comme une question de sécurité collective. Là où un journaliste devient une cible, une société entière apprend à baisser les yeux. Là où l’information indépendante s’épuise, la corruption respire mieux. Dominique Pradalié a rappelé que la menace n’est pas seulement spectaculaire. Elle est aussi lente, administrative, économique, numérique. Le danger peut prendre la forme d’une agression, d’une intimidation, d’un procès d’épuisement, d’une campagne de haine, d’une précarisation des rédactions. À mesure que les moyens se réduisent et que les contraintes s’accumulent, la liberté ne disparaît pas d’un coup, elle se rétrécit. Elle devient une marge.

Gérard Biard a ensuite ramené l’assemblée au cœur incandescent du métier

Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, parle depuis un lieu où les mots ont un prix, parfois insoutenable, et où la solidarité n’est pas une posture mais une condition de survie. Son intervention a rendu tangible ce que nous risquons de transformer en formule. Défendre la liberté de la presse, ce n’est pas défendre un privilège corporatiste. C’est défendre la possibilité même d’un désaccord pacifié, d’un rire qui n’est pas un crime, d’une enquête qui ne se termine pas par une menace, d’un dessin qui n’ouvre pas la porte à la vengeance. Gérard Biard a montré comment la peur cherche à gagner sans débat, non pas en interdisant frontalement, mais en installant l’idée que publier est une imprudence, que vérifier est un luxe, que la nuance est une faiblesse. Le courage devient alors quotidien, discret, obstiné. Il consiste à continuer.

Puis Boualem Sansal a pris place dans ce dispositif comme une profondeur de champ

En présence de l’académicien Boualem Sansal, la soirée a changé de température intérieure. Boualem Sansal n’est pas seulement un écrivain invité à parler de presse. Boualem Sansal incarne la littérature comme acte de vigilance. Boualem Sansal rappelle que la liberté d’expression n’est pas une abstraction juridique, mais une expérience humaine. Elle engage le corps, la solitude, la réputation, parfois l’exil. Elle engage aussi la mémoire, car une société qui ne peut plus dire ce qu’elle voit perd la capacité de se raconter sans se mentir.

Boualem Sansal a donné à entendre une vérité que la presse sait depuis toujours et que la littérature formule avec une cruauté plus nette. Le mensonge ne triomphe pas parce qu’il est convaincant. Le mensonge triomphe parce qu’il fatigue la vérité. Nous pouvons vivre longtemps dans le brouillard, nous pouvons même nous y habituer. Nous finissons par appeler brouillard ce qui n’est qu’une fumée entretenue. Dans cette perspective, la presse libre et la littérature libre appartiennent à la même famille. Elles n’offrent pas le confort, elles offrent la lucidité. Elles n’offrent pas une paix immédiate, elles offrent une conscience. Elles ne flattent pas, elles réveillent.

Boualem Sansal a aussi fait sentir, par sa seule présence, que la liberté a besoin de lieux où elle se protège et se partage

Un Temple peut devenir ce lieu, non par magie, mais par discipline. Nous nous y rassemblons pour que la parole ne soit pas prise en otage par le bruit. Nous nous y rassemblons pour que l’esprit critique ne soit pas confondu avec la méfiance systématique. Nous nous y rassemblons pour que la fraternité ne soit pas une douceur naïve, mais une force, celle qui permet d’écouter sans céder, de contredire sans détruire, de chercher sans humilier.

La parole a ensuite circulé comme c’est l’usage

Les questions ont prolongé l’écoute, sans dissoudre l’essentiel. Cette circulation a elle aussi valeur de symbole. Une démocratie respire quand les questions peuvent se poser sans que la peur dicte la forme des réponses.

Pierre Bertinotti a conclu avec une sobriété ferme, celle d’un responsable qui ne se contente pas de diagnostiquer

Avant d’exposer ces quatre orientations, Pierre Bertinotti a tenu à exprimer ses plus vifs remerciements aux organisateurs de cette conférence publique, Gérard Sabater, qui en fut en quelque sorte le maître de cérémonie, ainsi que Fabrice Millon des Vignes. Par ces mots, Pierre Bertinotti a salué une soirée conduite avec justesse, tenue par une exigence de forme et de fond, et portée par cette attention au rythme de la parole sans laquelle l’écoute ne devient jamais une véritable présence.

Gérard-Sabater

Pierre Bertinotti a recentré la soirée sur une idée directrice. La liberté de la presse n’est pas un sujet parmi d’autres. Elle est une condition de possibilité de tous les autres débats. Et Pierre Bertinotti a tracé quatre orientations.

La première orientation, protéger celles et ceux qui informent, par des moyens concrets, juridiques, matériels, institutionnels, et par une condamnation sans ambiguïté des violences, des menaces et des campagnes de haine.

Fabrice Millon-Desvignes

La deuxième orientation, garantir le pluralisme et l’indépendance, ce qui suppose de regarder en face la fragilité économique des médias, la concentration, la pression de l’audience immédiate, et de défendre des modèles qui rendent possible le temps long de l’enquête.

La troisième orientation, éduquer au discernement. Sans culture de l’information, la liberté se transforme en crédulité. Sans apprentissage de la preuve, la société devient un marché de récits concurrents où la vérité perd son droit d’asile.

La quatrième orientation, affronter la nouvelle donne numérique, celle des plateformes, des algorithmes, de la viralité, des manipulations, et poser la question du cadre, non pour censurer, mais pour empêcher que l’espace public soit gouverné par des mécaniques qui récompensent la colère et l’outrance.

Nous remercions chaleureusement Pierre Bertinotti, Dominique Pradalié, Gérard Biard et Boualem Sansal pour cette magnifique soirée. Dans le Grand Temple Arthur Groussier, nous avons retrouvé une évidence fraternelle. La liberté de la presse n’est pas une décoration de la République. Elle en est l’une des colonnes.

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

Histoire de la franc-maçonnerie grenobloise (1804-1945) : des notables du Dauphiné aux maçons de la Résistance

Nous recevons depuis quelques mois des demandes très nettes de lectrices et de lecteurs qui souhaitent que nous quittions Paris et les grands récits nationaux pour suivre, au plus près du terrain, les chemins régionaux de la franc-maçonnerie.

Blason de Grenoble

Les Alpes occupent en ce moment le devant de la scène avec l’organisation annoncée des Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver 2030 dans les Alpes françaises.
Alors, pour ouvrir ce Tour de France des ateliers et des mémoires locales, nous commençons par Grenoble. Ville déjà marquée par les Jeux d’hiver de 1968, Grenoble redevient un nom qui circule, un carrefour d’imaginaires et de projets, et il est juste que nous y interrogions aussi ce qui se voit moins, l’histoire des loges, leur place dans la cité, leurs silences, leurs fidélités.


Capitale des Alpes, ville parlementaire devenue industrielle, Grenoble fut aussi une terre maçonnique où les loges accompagnèrent la modernisation du Dauphiné, les combats républicains, puis l’engagement clandestin face à Vichy et à l’occupant.

De 1804 à 1945, l’histoire maçonnique grenobloise épouse les soubresauts de la France, Empire, monarchies, République, persécution sous l’Occupation, renaissance à la Libération. Et lorsque les colonnes tombent, l’esprit du Temple, lui, cherche d’autres abris.

Des origines dauphinoises à la réorganisation impériale

Le Dauphiné n’entre pas tard dans la franc-maçonnerie. À Voiron, la loge Triple Union et Amitié revendique deux siècles d’existence légale dès 1788, tout en signalant qu’un sceau conservé dans ses archives porte la date de 1747, indice d’une ancienneté plus profonde, parfois diffuse, souvent difficile à documenter dans le détail.
Grenoble, dans cette géographie de vallées et de passages, se trouve naturellement prise dans ce mouvement de sociabilité éclairée, entre tradition urbaine, vie de garnison, et circulation des idées.

Après la tourmente révolutionnaire, le Premier Empire réorganise le paysage maçonnique. Le 5 décembre 1804, un acte d’union consacre la reprise en main et l’unification autour du Grand Orient, dans un moment où le pouvoir entend tenir ensemble ordre public et sociabilités.
Dans ce cadre, la maçonnerie grenobloise se recompose au début du XIXe siècle autour d’ateliers où se rencontrent notables, officiers, fonctionnaires, professions libérales. C’est une maçonnerie de cité, adossée à une ville administrative et judiciaire, à la fois prudente et laborieuse, attentive aux équilibres locaux.

Une franc-maçonnerie de notables dans la ville parlementaire et industrielle

Au fil du XIXe siècle, Grenoble change d’échelle. L’industrialisation, l’essor technique, l’université et les administrations fabriquent une nouvelle élite urbaine. Les loges reflètent ce basculement, parfois en avance, parfois en miroir.La loge Les Arts Réunis, dont la tradition républicaine est bien attestée et qui s’inscrit dans la durée à partir de 1824, est un bon observatoire de cette transformation.

Les travaux de recherche soulignent une évolution sociologique nette. Aux origines, artisans et négociants y occupent une place importante. Puis, progressivement, les profils se déplacent vers les avocats, avoués, médecins, notaires, architectes, et la part des fonctionnaires devient significative autour de 1900. Autrement dit, la loge devient de plus en plus un espace de la bourgeoisie de robe et de service public, ce qui n’implique ni uniformité ni confort, mais éclaire le rôle de ces ateliers comme chambres d’écho des grandes questions républicaines, école, laïcité, progrès social, hygiénisme, place de l’État.

Dans une ville longtemps marquée par la présence ecclésiale, la franc-maçonnerie participe ainsi à un jeu d’équilibre subtil. Elle ne se réduit ni à un anticlericalisme automatique ni à une simple sociabilité mondaine. Elle devient un lieu où se discutent les mots du temps, où l’idéal d’émancipation se travaille en silence, où le civisme prend une forme rituelle, comme si la montagne elle-même rappelait la patience des constructions.

Grenoble maçonnique à l’épreuve des années 1930 et de la guerre

Les années 1930 durcissent le paysage. Crise, tensions politiques, montée des extrêmes, et retour des vieux motifs antimaçonniques. Lorsque Vichy s’installe, la répression devient légale et méthodique. La loi du 13 août 1940 vise les sociétés dites secrètes et entraîne dissolution, spoliations, mises au ban, dans un climat de dénonciation et d’affichage.

À Grenoble, une chronologie établie par le Musée de la Résistance en ligne note, entre octobre et novembre 1940, la fermeture de la loge maçonnique, la vente des objets rituels, le camouflage d’une partie du matériel par des frères à Laffrey, puis la démolition ultérieure du bâtiment.
Ce point est décisif. Nous comprenons ici ce que signifie la violence antimaçonnique lorsqu’elle s’attaque au concret, aux archives, aux décors, aux outils, aux traces. Détruire un temple, ce n’est pas seulement abattre des murs. C’est tenter de rompre une chaîne de transmission.

La même chronologie indique aussi qu’en août 1940, un quotidien local publie une première liste de francs-maçons de l’Isère, exposant des hommes à la vindicte et à la surveillance.

Nous sommes alors dans une mécanique d’humiliation et de danger, où l’appartenance devient un risque, et où la discrétion cesse d’être un style pour devenir une protection.

Franc-maçonnerie grenobloise et Résistance, présence réelle et prudence nécessaire
Nous ne disposons pas aujourd’hui d’une liste publique, complète, fiable, des francs-maçons grenoblois identifiés nommément comme résistants entre 1940 et 1945. Les travaux existent, mais ils restent dispersés, parfois difficiles d’accès, et la méthode impose d’éviter les affirmations nominatives non étayées.

Un repère important est l’ouvrage collectif Être franc-maçon en Isère en 1940, dirigé par Jean-Claude Duclos, qui pose précisément la question des loges dissoutes, des spoliations, et des trajectoires de frères dans la période de la clandestinité.

En revanche, plusieurs sources permettent de cerner des milieux où l’entrecroisement est explicite

Le Musée de la Résistance en ligne, dans une notice consacrée à Aimé Pupin, indique qu’autour du docteur Léon Martin, d’Eugène Chavant, d’Eugène Ferrafiat, de Paul Deshières et d’Aimé Pupin, se forme à Grenoble une antenne du mouvement Franc-Tireur, et que ces acteurs sont, pour la plupart, des militants socialistes et des francs-maçons.

L4APR7S 1945? LA RECONSTRUCTION


Cette phrase, rare par sa clarté, suffit à établir une réalité de présence, sans transformer pour autant l’ensemble de la Résistance grenobloise en prolongement automatique des loges. Nous gagnons en solidité ce que nous perdons en sensationnel, et c’est ainsi que l’histoire travaille.

Pour identifier de manière rigoureuse des doubles appartenances, les historiennes et les historiens croisent généralement trois ensembles

  • archives maçonniques locales quand elles sont accessibles
  • fichiers et documents de la répression de Vichy et de l’Occupant
  • dossiers de résistants homologués, fonds muséaux, archives départementales

Ce patient croisement explique aussi pourquoi les synthèses publiques préfèrent souvent les profils, les réseaux, les lieux, plutôt qu’un annuaire de noms. Les homonymies, les parcours brisés, l’éthique de la mémoire, et parfois la sensibilité des descendances, rendent la prudence non seulement nécessaire, mais juste.

Une ville résistante, une cité décorée, un destin de reconstruction

Grenoble paie un prix lourd dans la guerre clandestine, et la ville reçoit la Croix de la Libération en 1944, rejoignant le cercle très restreint des communes Compagnon de la Libération.
Dans ce paysage de répression, nous devons aussi corriger une confusion fréquente. La Saint-Barthélemy grenobloise ne se situe pas en août 1944 mais entre le 25 et le 30 novembre 1943, série d’arrestations et d’assassinats visant des responsables de la Résistance grenobloise.
Nommer les dates, c’est déjà résister à l’effacement.

Détruire le temple, reconstruire la cité

La fermeture, le pillage, la vente des objets, puis la destruction du temple maçonnique grenoblois disent la volonté d’éradication. Mais le geste de Laffrey, sauver ce qui pouvait l’être, montre l’autre face du récit, la fidélité sans théâtre, la persévérance dans la nuit.
De 1804 à 1945, la franc-maçonnerie grenobloise accompagne la transformation d’une ville parlementaire en métropole alpine. Elle traverse les régimes, elle se heurte aux persécutions, elle se relève. Et lorsque revient le temps de la Libération, Grenoble, ville décorée, ville de mémoire, rappelle une leçon simple et rude. Les murs tombent, mais l’idée d’une dignité humaine à bâtir, pierre après pierre, demeure, parce qu’elle a appris à se cacher, à se transmettre, à renaître.

Pistes de lecture et de sources

-Être franc-maçon en Isère en 1940, dir. Jean-Claude Duclos, notice de la Bibliothèque municipale de Grenoble
-Chronologie Isère 1940-1944, Musée de la Résistance en ligne
-Notice Aimé Pupin, Musée de la Résistance en ligne, et page Ville de Grenoble

-Triple Union et Amitié, page du bicentenaire et mention du sceau daté 1747
-Réorganisation maçonnique sous l’Empire, synthèses Napoleon.org et BnF
-Grenoble commune Compagnon de la Libération, Ordre de la Libération et Ville de Grenoble

21/04/26 – Cercle Échange de Torcy : « A quoi sert encore aujourd’hui une société initiatique comme la Franc-maçonnerie ? »

Une invitation à débattre sans détour

Le Cercle Échange de Torcy, situé au 10 rue de la Mare aux Marchais à 77200 Torcy, organise une soirée placée sous le signe de l’échange et du partage. L’annonce est sobre, presque minimaliste. Pas d’effets de manche, pas de promesse spectaculaire. Juste une intention claire : créer un espace de dialogue.

L’échange plutôt que l’entre-soi

À l’heure où tout le monde parle et où peu s’écoutent vraiment, l’initiative a le mérite de la cohérence. Le Cercle ne propose ni conférence magistrale ni grand-messe symbolique. Il mise sur la parole, la rencontre, la confrontation d’idées. Un pari simple, mais exigeant.

Le principe est limpide : réunir celles et ceux qui souhaitent réfléchir ensemble, qu’ils soient francs-maçons ou non. Car l’échange n’a de valeur que s’il circule. Sans cela, il devient monologue, et le partage se transforme en slogan creux.

Une organisation claire et assumée

Pour confirmer sa présence, il suffit d’envoyer un courriel à cercletorcy@proton.me. Les participants francs-maçons sont invités à préciser leur nom, prénom, loge, obédience et adresse électronique. Les autres indiqueront simplement leur nom, prénom et courriel. Transparence demandée, cadre assumé.

Un contact téléphonique est également mis à disposition : 06 07 82 60 24.

Un choix de simplicité

Dans un paysage saturé d’événements tapageurs, cette soirée revendique une forme de dépouillement. Pas de communication grandiloquente, pas de mise en scène appuyée. Seulement l’idée que la réflexion collective mérite encore un lieu et un temps dédiés.

Reste l’essentiel : viendra qui veut vraiment échanger. Car au fond, la qualité d’un débat ne tient ni à l’affiche ni au décor, mais à la sincérité de celles et ceux qui prennent la parole.

Laïcité, Spiritualité et Franc-maçonnerie

Il va de soi que pour les Francs-maçons traditionalistes – la majorité en France – la laïcité n’est pas la lutte contre la religion, mais au contraire une démarche d’ouverture sans a priori ni exclusive à toutes les spiritualités, qu’elles soient d’inspiration religieuse ou qu’elles ne le soient pas. Pour eux en effet, la laïcité ne peut se concevoir que comme une démarche individuelle, dans le cadre de la liberté qu’a chaque individu de ses conceptions métaphysiques, spirituelles ou religieuses.

Poser la question de la laïcité, c’est donc en fait l’occasion de réfléchir à ce qu’est la spiritualité dans les diverses Grandes Loges traditionnelles, à ce qui fait de l’ascèse initiatique de leurs Frères et Sœurs une démarche spirituelle au sens que qu’ils donnent à cette posture de l’esprit qui considère à la fois immanence et transcendance.

Le sujet a aussi une incidence dans le débat entre obédiences.

En effet, certaines obédiences mettent la croyance en Dieu et sa volonté révélée comme préambule à la régularité et, pour certaines, à l’établissement de relations fraternelles et de liens de reconnaissance, tandis que d’autres dénoncent l’adhésion aux principes d’une religion comme une aliénation de la liberté de pensée.

La plupart des Grandes Loges en France ne s’alignent ni sur l’une ni sur l’autre de ces positions. Respectueuse de l’absolue liberté de conscience et de croyance des Frères des Loges qu’elle fédère, ces Grandes Loges sont attachées aux principes énoncés lors du Convent de Lausanne voici 140 ans.

Rassemblés dans la seule adhésion à un principe créateur sous le nom de Grand Architecte de l’Univers, ces Grandes Loges invitent les initiés à un perfectionnement personnel fondé sur la spiritualité, sans imposer ni critiquer aucune foi particulière.

C’est ainsi qu’elles entendent promouvoir et pratiquer une véritable spiritualité laïque.

Souvenons-nous ensemble du premier paragraphe des premières Constitutions de la première Grande Loge maçonnique, telles qu’elles ont été rédigées par le Pasteur James Anderson en 1723 sous l’inspiration et le contrôle d’un autre pasteur anglican, Jean-Théophile Desaguliers, le secrétaire et l’assistant d’Isaac Newton, qui défendait devant ses amis de la Royal Society la Théorie de la gravitation universelle mais aussi le pro-Grand Maître de la Grande Loge de Londres. A ce titre, dans le droit-fil de la philosophie naturaliste prônée par Newton, Desaguliers prônait l’existence d’une loi morale elle aussi universelle.

Jean Théophile Desaguliers © S.H.P.F.

Pour que la Franc- maçonnerie puisse échapper aux divisions qui avaient ensanglanté l’Europe et les Iles britanniques, Desaguliers veilla à ce que les Constitutions de la Grande Loge, tout en écartant la possibilité qu’un Maçon soit un Athée stupide ou un libertin irréligieux, ne le soumette qu’à « cette Religion que tous les Hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière, et qui consiste à être des Hommes bons et loyaux ou Hommes d’Honneur et de Probité, quelles que soient les Dénominations ou Croyances qui puissent les distinguer; ainsi, poursuit le texte rédigé par Anderson, la Maçonnerie devient le Centre d’Union et le Moyen de nouer une véritable Amitié parmi des Personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées. »

C’est à ces principes, rédigés il y a près de trois siècles, que les Grandes Loges traditionnelles entendent se conformer aujourd’hui.

La spiritualité dont nous parlons ici, c’est ce qui se rattache à la quête de sens, à la quête de valeurs, à la quête d’espérance.

Sans doute du fait de la forte imprégnation de notre culture judéo-chrétienne, la spiritualité est peu ou prou souvent confondue avec la religion, avec la foi. Bien sûr, il existe, cela va sans dire, une spiritualité religieuse, qui se fonde sur l’acceptation, la croyance non remise en question, en un corpus de vérités immanentes.

Mais spiritualité peut s’entendre tout aussi bien comme étant dans l’univers de la métaphysique, renvoyant à une recherche qui a pour objet la recherche de la connaissance, celle des causes de l’univers et des principes premiers.

En fait, nous peut convenir ensemble que la démarche spirituelle est l’expression d’une aspiration aussi ancienne que l’humanité, et qui existait bien avant les institutions religieuses.

De nombreux penseurs de la société dite « post-moderne » ont prôné une spiritualité sans appartenance à une institution religieuse ni à une croyance religieuse particulière.

On peut citer par exemple le philosophe Vladimir Jankélévitch qui tentait d’approcher au plus près les fondamentaux d’une spiritualité commune à toute l’espèce humaine, en quelque sorte une « philosophie première ; ou encore le philosophe, sociologue et historien des religions Frédéric Lenoir qui explique : » Croyant ou non, religieux ou non, nous sommes tous plus ou moins touchés par la spiritualité, dès lors que nous nous demandons si notre existence a un sens, s’il existe d’autres niveaux de réalité ou si nous sommes engagés dans un authentique travail sur nous-mêmes ».

C’est donc bien un sujet sur lequel les Francs-Maçons sont fondés à réfléchir, quelles que soient leurs convictions métaphysiques personnelles.

André Comte-Sponville en 2014

Certains auteurs contemporains, comme André Comte-Sponville, prônent une spiritualité sans Dieu, sans dogmes, sans église, qui nous prémunisse autant du fanatisme que du nihilisme.

On peut alors définir la spiritualité comme la prise en compte de tous les possibles de l’esprit, une posture philosophique trop fondamentale pour qu’on l’abandonne aux intégristes de tous bords.

Pour Luc Ferry, c’est l’amour qui dans le monde d’aujourd’hui met du sens dans nos vies. Dès lors, par-delà l’humanisme des Lumières et ses critiques, par-delà Kant et Nietzsche, une nouvelle spiritualité naît de la sacralisation de l’humain par l’amour.

Quelles que soient nos conceptions personnelles, nous sommes en effet tous attachés au respect de quatre principes fondamentaux : la garantie absolue de la liberté de conscience, le respect de la diversité des options spirituelles, la mise en pratique d’une tolérance partagée, et la détermination à construire un cadre de rapports sociaux tels qu’ils fondent l’espace commun, le « vivre ensemble » auquel nous aspirons.

Au passage, il faut noter que dire cela, c’est se démarquer clairement d’attitudes davantage « laïcardes » que véritablement laïques. En fait, il ne faut pas confondre laïcisme – qui est une posture militante politique – et laïcité, qui est une option éthique et philosophique.

Pour autant, il faut être clair : bien sûr, les Francs-maçons ne sont pas les adeptes d’une sorte de religion, non plus qu’ils ne s’inscrivent dans le mouvement ni l’esprit des religions, mais pas davantage, il faut bien le souligner, dans un mouvement contre les religions. La Franc-maçonnerie telle que nous la vivons n’est ni religieuse, ni anti-religieuse.

Les textes fondamentaux des obédiences maçonniques traditionnelles indiquent clairement que chaque Frère ou chaque Sœur est laissé libre de ses convictions et de sa pratique religieuse, pour n’exiger que la reconnaissance du Principe Créateur nommé Grand Architecte de l’Univers.

Chacun ou chacune peut avoir de ce Principe la perception qu’il veut, celle d’un Dieu qui s’est révélé à sa Création et que l’on peut louer, prier ou invoquer, ou celle d’un ensemble de lois mathématiques, physiques, qui organisent l’Univers et son évolution depuis le Big Bang initial, s’il n’a jamais eu lieu…

Mais même dans cette perception que l’on pourrait qualifier de « matérialiste », nous adoptons une posture particulière, qui est celle du « cherchant ». Que cherchons-nous ?

Par contraste avec la démarche du chercheur scientifique, qui vise à expliciter le Monde en identifiant, avec toujours plus de rigueur et de précision, tous les « comment« , notre démarche de cherchant tente, autant que cela est possible à un esprit humain, d’appréhender le Plan derrière ses manifestations, d’identifier l’Unité derrière la multiplicité et la diversité, bref, de s’approcher d’une perception du « pourquoi« .

La démarche est donc totalement, et exclusivement, spirituelle.

La démarche du franc-maçon ou de la franc-maçonne traditionaliste est une démarche intérieure, intime, qui doit conduire l’initié – celui qui s’est un jour mis en chemin – à ce qui constitue pour nous la Connaissance, c’est-à-dire la Vérité au sens de la perception du Plan, l’intuition de la règle fondamentale qui engendre et organise l’univers sensible.

Cette démarche, cette quête de la Vérité, et de la Connaissance, vise à donner du sens à mes pensées et à mes actions, à agir selon des valeurs, en fait, à me permettre de me comporter en sujet plutôt qu’en objet. Finalement, cette démarche conduit à ma liberté, et à ma responsabilité qui en est le corollaire.

La Franc-maçonnerie que nous pratiquons réfute l’asservissement à des dogmes. Pourtant, l’invocation « à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers » utilisée dans les loges de Rite Écossais Ancien & Accepté ne constitue-t-elle pas un dogme ? Nullement.

En effet le prérequis de ce rite, le plus pratiqué en France, est bien de voir dans le Grand Architecte un principe organisateur et non nécessairement une divinité, a fortiori une divinité révélée, sans toutefois réfuter cette conception.

Affirmer que l’univers est organisé, ordonné selon des règles que l’on peut décrire par les outils des sciences, ne suppose ni n’interdit aucune croyance, ne requiert ni ne fait obstacle à aucune foi particulière ni aucune pratique religieuse quelle qu’elle soit.

Au contraire, la Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, en travaillant à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, respecte et encourage la liberté de chacun de ses membres à donner à ce principe la dimension qui correspond à ses propres convictions métaphysiques ou spirituelles.

Le Franc-Maçon cherche à devenir un homme de connaissance. Il cherche avec la même ardeur à être un homme de conscience.

Il faut évoquer ici l’invitation socratique : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux ».

Avec persévérance, le cherchant va éveiller progressivement sa conscience et son esprit à la perception de la double transcendance que sont sa propre transcendance intérieure en même temps que celle de l’Univers. Cette vision, depuis des siècles, est celle à laquelle vise la progression initiatique des véritables maçons.

La démarche maçonnique est donc une quête, un éveil progressif. En fait, on pourrait définir la démarche à laquelle invite la Franc-maçonnerie comme une philosophie de la question, et comme telle, une démarche de spiritualité.

Pour autant, le Franc-maçon n’est pas le prêtre d’une nouvelle religion, et encore moins le gourou d’une nouvelle secte qui se voudrait la conscience du monde tout en ignorant les défis auxquels le monde est affronté. Il est au contraire, pour l’essentiel de son temps et de son action, au cœur de ce monde qu’il espère simplement « agir » avec conscience.

La Franc-maçonnerie, notamment la Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien en Accepté, est indiscutablement spirituelle et spiritualiste en ce qu’elle invite les Frères et les Sœurs qu’elle initie à des activités qui se rapportent à l’esprit et à sa vie – au sens de l’expression vie de l’esprit -.

Ainsi pour le Franc-maçon ou la Franc-maçonne la spiritualité désigne, au-delà de visions religieuses ou mystiques, la capacité que possède l’être humain de s’interroger sur son existence et sur sa place dans l’univers.

La spécificité de la démarche maçonnique est de ne se fonder sur aucune réponse toute faite, sur aucun dogme ; c’est au contraire un questionnement permanent, le refus des certitudes immuables et préétablies, des jugements définitifs et préconçus.

Le cherchant Franc-maçon est en quête de Connaissance. A ce titre, il travaille à découvrir- en fait plus humblement à approcher -, au travers d’une démarche intérieure de questionnement sur lui-même, non pas des certitudes descriptives mais une approche intuitive qui lui permette de percevoir, d’apercevoir quelque chose de l’ordre du sens.

Du sens du monde pour donner un sens à sa vie, un sens qui se fonde harmonieusement dans celui de l’Univers, qui concoure à sa beauté et à son développement harmonieux.

Ainsi, notre démarche de cherchant a vocation à structurer le champ de notre conscience – à en organiser le sens. Cette idée d’organisation, d’orientation, d’ordre harmonieux des choses se retrouve dans la devise inscrite à l’Occident de nos Temples : Ordo ab chao, faire naître l’ordre du désordre.

Le Grand Architecte est reconnu comme le Principe créateur de l’Univers, dont la manifestation ne s’est pas limitée à l’hypothétique instant initial mais qui organise et régit l’Univers dans tous ses composants et dans leurs rapports entre eux. Au-delà, l’Ordre maçonnique n’impose ni n’interdit la croyance en aucune révélation et n’exclut ni ne fait référence à aucun au-delà qui s’imposerait à tous comme à chacun. L’Ordre invite donc à une démarche de liberté de conscience, de liberté de croyance et de pensée, une voie spirituelle, un chemin de vie qui forme, en fait qui transforme l’homme par la spiritualité.

La spiritualité maçonnique peut s’entendre comme une invitation à se déterminer à progresser vers la Connaissance, vers la part d’universel et d’intemporel dont chaque élément de la Création, chaque être humain notamment, est porteur.

En cela, la voie que propose l’Ordre maçonnique n’est pas opposée à celle qu’offrent les religions mais se place au-delà de ces cadres de pensée, d’inspiration si élevée soient-ils.

La spiritualité maçonnique repose sur la capacité de l’homme, qui pourtant n’est que finitude, à appréhender par l’esprit la notion d’infini, d’universel et d’éternel. Là où règne l’esprit, le temps et l’espace sont abolis, comme tout ce qui peut diviser, faire obstacle à l’harmonie.

Des siècles durant, il a semblé que la seule spiritualité possible était celle qu’offraient les religions. C’est-à-dire les systèmes organisés autour d’une croyance en Dieu, en un Dieu révélé, donc un théisme. Ceci est particulièrement vrai en Europe, en en particulier en France, où cohabitent plusieurs religions.

Quoi qu’il en soit, il semblait acquis que religion et spiritualité, ou plutôt aspiration religieuse et quête spirituelle étaient synonymes.

C’était oublier les enseignements des philosophes grecs, de Spinoza, des néo-platoniciens, c’était faire bien peu de cas des spiritualités orientales, comme le bouddhisme ou le taoïsme, qui sont d’immenses spiritualités sans croyance en un Dieu, ni en une transcendance.

Ces « spiritualités de l’immanence » font une large place au sacré, considérant que chaque élément de la Nature porte une part de sacralité, sans faire aucune référence à quelque Divinité, à quelque Dieu que ce soit.

Il existe donc une, ou plutôt des spiritualités sans Dieu, comme il en existe avec Dieu.

Mais finalement, sont-elles si différentes ? N’ont-elles pas au contraire en commun de constituer des voies d’élévation de l’homme vers ce qu’il porte de meilleur en lui, vers sa complète réalisation, et sa pleine humanité ?

Avec ou sans Dieu, la spiritualité n’est-elle pas d’abord une recherche en soi-même, une quête de paix intérieure, de sagesse et de sérénité ?

Quant à la conception proposée par la Franc-maçonnerie avec le Grand Architecte de l’Univers, il s’agit d’un déisme, et non d’un théisme. Le sacré et le divin sont au cœur du Rite Écossais Ancien en Accepté, sans pour autant se référer à une révélation, ni à l’une d’elles plutôt qu’à une autre.

Spinoza

C’est dans cette disposition d’esprit, dans cette ouverture, que la spiritualité maçonnique s’ouvre à toute opinion, à toute tentative d’expliquer le sens du monde, à toute conscience qui se met en action au service de l’homme, ce qui commence par le travail sur soi-même, et la prise de conscience de soi.

Nous partageons la conviction que toutes les religions, toutes les spiritualités lorsqu’elles sont bien comprises invitent l’homme à conformer sa vie au même système de valeurs, au même idéal d’accomplissement, au même idéal d’humanité : se respecter soi-même, respecter autrui, sa vie, ses biens, son travail, aller dans le sens de l’équité, de l’ordre, de l’harmonie. En fait, je me sens proche de cette pensée d’Albert Einstein qui écrivait, en 1929 : « Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’ordre harmonieux de ce qui existe. 

Chacun de nous peut se sentir proche de cette pensée parce qu’à travers elle, il peut être proche de chacun des autres, quelle que soit sa croyance personnelle. Et donc se rapprocher de l’universel.

Face au manque angoissant de repères et de valeurs, la spiritualité maçonnique peut apparaître comme un recours, comme l’un des recours possibles.

Cette spiritualité, puisque c’est elle qui anime notre élan, c’est finalement cet état d’alerte permanent de la conscience, par rapport à soi-même, aux autres, au monde qui nous entoure.

Cette spiritualité c’est une ouverture vigilante de l’esprit, une tension permanente vers une conscience large, à la fois globale et libre.

Pour le Franc-maçon, pour la Franc-maçonne, il ne suffit pas d’élever son esprit. Il faut faire rayonner autour de soi la part de Lumière que l’on s’efforce de conquérir. Ce rayonnement, cette exemplarité, ne s’exprime pas qu’en pensées ou en paroles. Il s’exprime aussi, et peut-être surtout en actes. Alors l’œuvre commencée dans le Temple peut véritablement être poursuivie au dehors.