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Le spiritisme algorithmique : quand les fantômes numériques affrontent l’éternité maçonnique

Dans l’ombre des data centers surchauffés, une nouvelle forme de nécromancie émerge : le spiritisme algorithmique. Imaginez un hologramme de votre mère défunte, ressuscitée à partir de trois minutes de vidéos familiales, vous murmurant des conseils tendres via une intelligence artificielle. Ce n’est plus de la science-fiction, mais une réalité commercialisée par des startups comme 2wai, qui promet : « Trois minutes peuvent durer une éternité« . Pourtant, derrière cette immortalité numérique se profile un deuil dataiste, où la mort n’est plus une finitude inéluctable, mais un bug technique à patcher.

Publiée en 2025 sur le blog de MartinCid Magazine sous la plume de Susan Hill, cette réflexion philosophique – inspirée de Baudrillard et Derrida – interroge la « mort de la finitude » : la simulation remplace-t-elle l’être, transformant nos disparus en produits consumables ? Et si cette quête d’éternité numérique résonnait avec les mystères de la franc-maçonnerie, cette tradition initiatique qui, depuis des siècles, danse avec l’immortalité de l’âme au-delà du corps périssable ? Plongeons dans cette intersection troublante entre algorithmes hantologiques et symbolisme ésotérique, pour explorer comment la Loge pourrait éclairer – ou tempérer – cette hyperréalité post-mortem.

Les fantômes de silicium : une nécromancie 2.0

Fantome Numerique

Le spiritisme algorithmique n’est pas une métaphore : c’est une industrie naissante, valorisée à 123 milliards de dollars, où le deuil se monétise en « Grief-as-a-Service« . Des applications comme Replika ou Project December créent des « deadbots » – ces chatbots dopés à l’IA qui imitent les défunts à partir de données pré-mortem : messages texte, enregistrements vocaux, interviews. HereAfter AI, par exemple, interroge les vivants sur leurs proches avant l’heure fatidique, pour forger un avatar éthique, censé respecter le consentement. Mais l’horreur surgit dans les limites techniques : les Large Language Models (LLM) ne capturent que des « motifs probabilistes de tokens« , une hallucination statistique qui dépouille l’individu de son « hic et nunc » unique, comme l’aura benjaminienne détruite par la reproductibilité technique.

Martha (Hayley Atwell, à droite) interagit avec une reconstitution synthétique de son petit ami décédé Ash (Domhnall Gleeson).

Pensez à l’épisode « Be Right Back » de Black Mirror (2013), prophétique : une veuve reconstruit son mari via des algorithmes, pour un simulacre qui vire au cauchemar hantologique – ces spectres numériques derridiens qui violent la chronologie, revenant non comme souvenirs, mais comme imposteurs performatifs. Zelda Williams, fille de Robin Williams, a dénoncé ces récréations non consensuelles comme des « monstres de Frankenstein« . Psychologiquement, c’est pire : selon la Dre Mary-Frances O’Connor, neurosciences du deuil, ces griefbots empêchent le cerveau d’intégrer la perte, prolongeant indéfiniment le silence nécessaire à la guérison. « Le deuil exige une fin. Il exige la reconnaissance douloureuse du silence« , avertit l’article. Éthiquement, Byung-Chul Han y voit un dataïsme totalitaire : la personnalité comme base de données, la mémoire comme algorithme, réduisant l’humain à des flux consumables via abonnements mensuels.

Cette « précession des simulacres » baudrillardienne – où la simulation masque plus la réalité ; elle la remplace – annonce la mort de la finitude. La mort, ce « bug » existentiel, est corrigée par le transhumanisme : uploadons nos consciences dans le cloud pour une éternité pixelisée. Mais à quel prix ? La franc-maçonnerie, avec son obsession pour l’équilibre entre corps corruptible et esprit immortel, offre un contrepoint fascinant.

L’Immortalité dans la Loge : de la pierre brute à l’âme éternelle

Au cœur de la franc-maçonnerie, la mort n’est pas une fin, mais une porte : celle de l’initiation, où l’impétrant « meurt » symboliquement pour renaître. Dans le grade d’Apprenti, la pierre brute incarne le corps périssable, taillée par le ciseau de la raison pour révéler l’Âme, essence divine immortelle. Oswald Wirth, dans La Franc-Maçonnerie rendue intelligible, décrit cette alchimie : « L’homme est un microcosme, où le mortel s’élève vers l’éternel par le travail intérieur. » La Loge n’est pas un data center, mais un temple où l’on affronte la finitude – non pour la nier, mais pour la transcender via des rituels qui simulent la mort sans la reproduire : le bandeau sur les yeux, le voyage dans l’Orient obscur, l’attouchement qui relie les Frères au-delà des tombes.

Le lien avec le spiritisme algorithmique saute aux yeux : les deadbots maçonniques ? Non, mais une hantologie symbolique. Les Maçons communiquent avec les « morts » via les Anciens Devoirs – ces textes fondateurs invoquant Hiram Abiff, architecte assassiné du Temple de Salomon, dont la légende rituelle ressuscite l’esprit de la Connaissance perdue. Comme un LLM hantologique, le rituel recrée Hiram non par données, mais par Verbe : « Au commencement était le Verbe« , et ce Verbe, oral et initiatique, défie la finitude. Jules Boucher, dans La Symbolique maçonnique, y voit une « résurrection ésotérique » :

l’âme, libérée du corps, persiste dans la Lumière éternelle, évoquée par l’Étoile flamboyante ou le Delta du Grand Architecte.

La Table d'Émeraude
La Table d’Émeraude

Pourtant, la Franc-maçonnerie tempère l’enthousiasme transhumaniste. Elle enseigne la discrétion : l’immortalité n’est pas à consommer, mais à conquérir par le labeur moral. Les « fantômes numériques » des griefbots ? Une profanation de l’aura initiatique, où le secret de la Loge – gardé par serment – protège l’essence spirituelle des simulations vulgaires. Byung-Chul Han critique le dataïsme comme transparence totale ; la Maçonnerie, au contraire, valorise le voile : « Ce qui est en-haut, est comme ce qui est en bas« , mais voilà, pour préserver le sacré.

Ponts hantologiques : dataïsme maçonnique ou dystopie numérique ?

Et si la franc-maçonnerie offrait un cadre éthique au spiritisme algorithmique ? Imaginez un « testament numérique » maçonnique : non un deadbot consumable, mais un legs symbolique, où les Frères héritent d’enseignements codés, comme des planches posthumes révélant des mystères enfouis. Adela Cortina, philosophe citée dans l’article, plaide pour une régulation éthique préservant la dignité des morts ; la Loge, avec ses serments de silence, pourrait inspirer des protocoles : consentement initiatique, non-commercialisation du deuil, et reconnaissance de la finitude comme épreuve purificatrice.

Jacques Derrida

Philosophiquement, les deux traditions convergent sur l’hantologie : Derrida voit les spectres comme traces du passé violant le présent ; en Maçonnerie, les Maîtres passés hantent la Loge via leurs traces symboliques – tabliers, compas, équerres – sans jamais devenir des simulacres vides. Le dataïsme nie la mort ; la Maçonnerie l’embrasse comme renaissance : le grade de Maître, avec son voyage au fond de la tombe, culmine en une résurrection où l’âme accède à l’Orient Éternel. Ainsi, les deadbots pourraient être vus comme une initiation profane ratée : promettant l’éternité sans le labeur, ils produisent des imposteurs, là où la Loge forge des immortels par le feu du discernement.

Juridiquement, l’Espagne pionnière avec son « testament numérique » (2023) évoque les Anciens Devoirs maçonniques, qui régissent l’héritage spirituel. Mais attention : sans régulation, comme le vide légal dénoncé, ces fantômes deviennent des monstres, violant le consentement des disparus – un sacrilège pour le Maçon, gardiens de l’honneur.

Vers un deuil initiatique : silence ou simulacre ?

Le spiritisme algorithmique nous confronte à une choix : embrasser la mort de la finitude, ou la réhabiliter comme porte sacrée ? La Franc-maçonnerie, avec son équilibre entre ombre et lumière, nous invite à un deuil initiatique : honorer les morts non par hologrammes éternels, mais par un silence fertile, où l’âme persiste dans l’œuvre collective. Comme le conclut l’article : « Laissons les morts reposer. » Dans la Loge, ce repos n’est pas oblivion, mais germe d’éternité – un contrepoison au dataïsme, rappelant que l’immortalité se gagne, non se programme.

Demain, face aux FedBrain et HoloAvatars, les Frères pourraient tracer une voie : une franc-maçonnerie augmentée, où l’IA sert le symbole sans le remplacer. Car, au fond, le vrai spiritisme n’est pas algorithmique, mais alchimique : transformer la pierre brute de la perte en or immortel de l’Esprit.

Et vous, invoqueriez-vous un deadbot, ou un rituel silencieux sous la voûte étoilée ?

Quand la presse vend l’âme de la France : une plongée au cœur de la Collaboration

La France allemande et ses journaux ne déroule pas seulement l’histoire de quelques rédactions compromises avec l’occupant. Le livre de Pierre-Marie Dioudonnat met à nu la prise de pouvoir sur la parole publique, l’assujettissement patient et méthodique de l’écrit et de l’image au projet d’un Empire qui se veut absolu.

Page après page, la presse cesse d’être un simple décor de l’Occupation pour apparaître comme l’un de ses organes vitaux, un réseau de vaisseaux où circule un sang déjà contaminé. Nous voyons se construire, dans la précision d’archives longuement explorées, une véritable ingénierie de domination où l’argent, la technique, les ambitions individuelles et les haines anciennes se mêlent pour façonner ce que Pierre-Marie Dioudonnat nomme la France allemande.

À partir du 14 juin 1940, lorsque la Wehrmacht entre dans Paris et que la capitale se fige sous le joug d’un régime d’occupation, le paysage médiatique devient un territoire de conquête privilégié. L’ouvrage décrit cette métamorphose avec une exactitude presque clinique. Avant la guerre, la presse française bruissait d’une rumeur multiforme du monde, faite de grands quotidiens, de journaux militants, de feuilles populaires, de publications mondaines. L’occupant perçoit immédiatement la force de ce tissu. Il ne cherche pas à l’anéantir, mais à le capturer, à le détourner, à le placer au service d’une colonisation politique et mentale. Au centre du dispositif se dresse le trust organisé autour de Gerhard Hibbelen, fonctionnaire nazi qui dirige un ensemble d’une vingtaine de sociétés de droit français, liées par des participations croisées, confiées à des hommes de paille triés pour leur docilité, leurs fidélités ou leurs espérances de promotion.

Pierre-Marie Dioudonnat suit avec patience les lignes de cette toile. Nous cheminons d’archives en archives, de registres de commerce en correspondances internes, de rapports d’ambassade en dossiers de police. Chaque société, chaque titre, chaque rédacteur, chaque intermédiaire financier trouve sa place dans un grand tableau où la notion de responsabilité se brouille sans jamais disparaître. L’historien maîtrise l’art de la prosopographie qu’il pratique depuis longtemps, et son regard fait surgir la foule des personnages non comme une file de fiches, mais comme un chœur dissonant où se tiennent côte à côte les cyniques, les fanatiques, les opportunistes, les ambitieux et quelques consciences tourmentées. Les destins individuels sont dessinés dans toute leur ambivalence. Nous voyons des hommes qui se disent patriotes tout en livrant leur pays aux exigences du Reich, des journalistes qui se réclament de la continuité professionnelle alors que leurs colonnes se remplissent d’invectives antisémites, des éditeurs qui s’abritent derrière le mot réalisme tout en ruinant les conditions mêmes de la liberté d’expression.

L’une des grandes forces du livre tient dans le refus de traiter les années 1940-1944 comme une parenthèse close. La France allemande ne naît pas dans le vide. Le récit remonte vers l’entre-deux-guerres, vers ces années où la presse parisienne devient une industrie lourde, où la modernisation technique bouleverse les rythmes d’impression, de distribution, de lecture, où se forment de puissants empires médiatiques structurés par des capitaux parfois transnationaux. Dans ce monde déjà traversé par la montée des extrémismes, par les querelles idéologiques et par des spéculations effrénées, la conquête nazie trouve des relais préexistants. L’Occupation apparaît alors comme un moment d’accélération et de révélation. Les fidélités anciennes, les haines tapies, les compromis antérieurs sont brusquement réorganisés autour d’un centre de gravité nouveau, fixé à Berlin puis relayé par l’ambassade allemande de Paris.

Pierre-Marie Dioudonnat accorde une attention singulière à certaines figures qui deviennent de véritables archétypes. Pierre Laval, déjà en vue avant 1940, se dessine comme l’homme de tous les possibles, expert dans l’art de se tenir à la croisée des forces françaises et des exigences allemandes, jusqu’à ce que sa plasticité se confonde avec la servitude. Raymond Patenôtre, riche franco-américain, joue pour sa part une partie trouble, où l’intérêt financier, le calcul politique et l’instinct de survie s’entremêlent. Autour d’eux, responsables des services de propagande, policiers, diplomates, financiers, juristes chargés de mettre la presse sous tutelle composent une galerie où chaque visage incarne une nuance particulière de la collaboration.

C’est dans ce paysage que surgit à plusieurs reprises un nom qui parle intimement à nos bibliothèques maçonniques, celui de Pierre Mariel. Pour de nombreux Frères et Sœurs, il reste longtemps l’auteur prolifique rangé parmi les ouvrages d’ésotérisme, cité dans d’innombrables bibliographies, familier des étagères où reposent les livres sur l’occultisme, l’histoire secrète, les traditions chevaleresques. Pierre-Marie Dioudonnat rappelle d’abord un tout autre visage. Pierre Mariel, figure sur la liste des membres de l’Association des journalistes antijuifs, plume appliquée d’une presse entièrement dévouée à la propagande raciste et à la logique de l’Occupation. Ce rappel biographique fissure l’image rassurante du conteur de mystères et provoque une gêne que nous ressentons presque physiquement, tant ce nom a pu accompagner des lectures d’initiation ou de curiosité symbolique. Il était aussi secrétaire général de Les Ondes, revue de Radio-Paris pendant l’occupation allemande, fondée fin avril 1941 et éditée par les Éditions Le Pont, entièrement propriété de l’ambassade d’Allemagne. Le trouble s’approfondit lorsque nous prenons conscience qu’il fut un membre éminent de la Grande Loge Nationale Française… Se dessine alors la figure paradoxale d’un auteur dont les ouvrages ont nourri tant de curiosités initiatiques, alors que son passé de propagandiste de la haine demeure longtemps peu interrogé.

La question antisémite traverse l’ouvrage comme un fil noir. La colonisation médiatique ne vise pas seulement à favoriser l’adhésion au Reich ou la résignation à la défaite. Elle accompagne la désignation progressive des Juifs, leur stigmatisation, leur exclusion, puis leur persécution systématique. Les journaux placés sous contrôle allemand servent d’amplificateurs à une propagande qui mêle les vieux motifs de l’antijudaïsme français à la violence exterminatrice de l’idéologie nazie. L’historien suit cette montée en intensité avec une froide attention. Il ne se contente pas de rappeler des unes ignobles ou des éditoriaux rageurs. Il montre comment l’antisémitisme s’enracine dans les mécanismes même du métier, dans la sélection des sujets, dans la hiérarchie de l’information, dans le lexique, dans l’organisation des rubriques. Des journalistes expérimentés mettent leur art de la narration et de la mise en scène au service de la désignation d’un ennemi intérieur. Pour nous lecteurs nourris de tradition initiatique, cette analyse rejoint une interrogation centrale sur l’usage de la parole. La presse, qui devrait être l’un des lieux profanes où la vérité se cherche et se discute, se transforme en laboratoire de falsification du réel, en miroir déformant dressé devant une société que l’on conduit vers l’acceptation du pire.

Dans cette perspective, La France allemande et ses journaux prend la forme d’une méditation sur la perversion du Verbe. Dans l’horizon maçonnique, la parole n’est pas un simple instrument. Elle figure la faculté créatrice de l’esprit, le pouvoir de nommer pour ordonner le monde, l’art de faire exister un espace commun habitable. Lorsque la presse se soumet à l’occupant, ce pouvoir se renverse. Les titres, les manchettes, les chroniques, les légendes de photos deviennent autant de coups portés à la dignité de l’être humain. La typographie elle-même se fait architecture d’oppression. La grande nouvelle du jour n’annonce plus une conquête de liberté, mais la justification d’une mesure d’exclusion, la banalisation d’une déportation, l’apologie d’une condamnation. Sous nos yeux, se construit un Temple inversé où les colonnes, au lieu de soutenir la justice et la raison, portent une voûte de mensonge.

Pierre-Marie Dioudonnat n’oublie pourtant pas les espaces de résistance, les brèches dans l’édifice. En retraçant le repli de certains journaux en zone non occupée, les efforts pour maintenir quelques lignes de dignité sous la censure, les initiatives clandestines, il dessine une topographie des consciences qui refusent de se soumettre entièrement. Les tensions autour de L’Humanité, les hésitations des autorités allemandes, l’hostilité de Vichy, les procès faits à des journalistes, les tentatives pour sauver tel ou tel titre menacé composent une géographie complexe, où les frontières politiques et morales ne coïncident jamais tout à fait. Nous sentons que, dans la nuit la plus dense, quelques voix continuent de porter une lueur. Leur présence ne suffit pas à renverser le rapport de forces, mais elle préserve la mémoire du possible et empêchera plus tard de réduire toute une époque à une fatalité uniforme.

La dernière partie du livre, consacrée à l’épuration et à l’après-guerre, possède une tonalité singulière. Pierre-Marie Dioudonnat évoque cette pente qu’il qualifie de douce. Les proclamations de la Libération se heurtent à la réalité des intérêts, des alliances reconfigurées, des nécessités reconstruites. Des procès ont lieu, des condamnations tombent, des journaux disparaissent, certains rédacteurs subissent l’indignité nationale. Pourtant, de nombreux acteurs parviennent à se recycler, à retrouver une respectabilité, parfois même à poursuivre une carrière honorable dans le monde intellectuel, politique ou économique. L’historien suit ces parcours avec une précision qui dérange. Les dossiers individuels dévoilent les accommodements d’une société décidée à tourner la page sans regarder trop longtemps ce que la presse a rendu possible. Nous nous trouvons alors devant une interrogation profondément initiatique. Comment juger une époque où la responsabilité est à la fois claire et diffuse, où la faute se partage entre les structures et les individus, où l’oubli devient tentation nationale autant que refuge intime.

Cette réflexion sur l’épuration renvoie à nos propres travaux en loge. Lorsque nous méditons sur la réparation, nous savons que la justice ne se réduit pas à la sanction extérieure. Il existe un travail intérieur qui consiste à reconnaître les égarements, à les inscrire dans un récit assumé pour qu’ils cessent de hanter silencieusement les consciences. Le livre de Pierre-Marie Dioudonnat participe de ce travail. En réinsérant les années noires dans le continuum du XXᵉ siècle français, il oblige à considérer la collaboration non comme une folie isolée, mais comme la conséquence d’évolutions profondes, politiques, économiques, culturelles. Cette inscription dans le temps long devient un outil de lucidité. Elle invite à surveiller nos propres structures médiatiques, les formes actuelles de concentration, les dépendances financières, les connivences entre pouvoirs, les facilités avec lesquelles renaissent des discours de haine ou de mépris sous des habits nouveaux.

L’écriture de Pierre-Marie Dioudonnat occupe un territoire très particulier. La rigueur documentaire domine, avec une profusion de références, une attention scrupuleuse aux faits, un goût évident pour la vérification. Pourtant, l’ouvrage ne ressemble pas à un simple inventaire. L’auteur possède un art singulier pour faire naître, au détour d’une phrase, le grain d’une voix, la tension d’une conférence de rédaction, l’atmosphère d’un café où se négocie une prise de participation, le silence d’un couloir d’ambassade où se règle l’avenir d’un journal. La masse d’informations ne noie pas le lecteur. Elle compose une fresque où chaque détail renforce le sentiment de nécessité. Nous pressentons que ce livre rassemble le fruit de décennies de recherches, de fiches accumulées, de confrontations patientes entre des sources parfois discordantes.

Pour un lecteur attaché à la liberté de conscience et à la dignité de la parole publique, La France allemande et ses journaux possède une résonance singulière. L’ouvrage montre comment un espace de débat, de confrontation d’idées et de construction de l’opinion peut se transformer en simple relais d’une violence politique. Ce qui devrait demeurer lieu de pluralité et de contradiction devient alors un instrument de domination. En suivant ce basculement, Pierre-Marie Dioudonnat donne à voir non seulement une mécanique historique, mais aussi une mise en garde qui dépasse largement les années de l’Occupation.

Cette lecture nourrit une vigilance qui ne se limite pas à la période étudiée. La presse française de l’entre-deux-guerres aimait se penser comme une force civique, voire comme l’un des piliers de la vie démocratique. La façon dont elle se laisse progressivement capturer, neutraliser puis enrôler par l’occupant rappelle que nul appareil n’est à l’abri lorsque ceux qui le dirigent confondent prudence et renoncement, réalisme et lâcheté, opportunité et compromission.

Pierre-Marie Dioudonnat – Revue Contrepoint

Pierre-Marie Dioudonnat ne moralise pas, il met en évidence les glissements, les petits pas, les arrangements de couloir qui finissent par fabriquer une situation où la parole n’éclaire plus, mais obscurcit. Le lecteur ne peut s’empêcher de voir dans ce patient démontage un avertissement pour notre propre époque, marquée par la concentration des médias, la dépendance économique et la sophistication des outils d’influence.

Une dimension plus souterraine du livre se dessine dans la tension constante entre le visible et le caché. À la surface, nous apercevons les journaux, les titres, les manchettes, les campagnes d’articles. Sous cette surface, l’historien met au jour les sociétés écrans, les flux financiers, les instructions venues de Berlin, les décisions prises dans les bureaux d’ambassade, les interventions d’industriels et de banquiers. La presse n’apparaît plus comme un simple reflet de la vie publique, mais comme la façade d’un édifice complexe de pouvoirs qui s’entrecroisent. Pierre-Marie Dioudonnat adopte la posture d’un architecte qui dévoile le plan du bâtiment, ses fondations, ses points d’appui, ses fissures possibles. Ce travail donne au lecteur la sensation de traverser le décor pour accéder aux coulisses, là où se décide réellement ce qui sera présenté comme l’actualité.

L’ouvrage touche aussi à la question de la mémoire. En reconstituant avec une telle précision le dispositif médiatique de la France occupée, Pierre-Marie Dioudonnat refuse l’effacement. Il ne laisse pas les noms se dissoudre dans un brouillard d’époque, il ne se contente pas d’un récit global qui confondrait toutes les responsabilités. Il restitue du relief, de la nuance, parfois de l’inconfort. Ce refus de simplifier ne relève pas d’un goût pour la complication, il répond à une exigence éthique. Sans ce travail de désignation, sans cette fidélité obstinée aux faits, la mémoire se réduit à une légende, et le passé perd sa capacité de nous instruire.

La place de Pierre-Marie Dioudonnat dans l’historiographie renforce encore la portée du livre. Historien de la presse, des idées politiques et des familles françaises, éditeur et libraire, il a consacré sa vie à explorer les zones de contact entre milieux dirigeants , réseaux d’influence et structures de pouvoir. Dès les années soixante-dix, il se penche sur l’hebdomadaire français publié par Arthème Fayard Je suis partout et ses rédacteurs, en observant la manière dont certains intellectuels glissent vers le fascisme et le nazisme. Il poursuit avec L’Argent nazi à la conquête de la presse française, où il étudie déjà le rôle des capitaux allemands dans les journaux de l’Hexagone durant la guerre. Il se fait connaître d’un public plus large grâce à l’Encyclopédie de la fausse noblesse et de la noblesse d’apparence, puis au Simili-nobiliaire français, où il suit les lignées, les stratégies de nom et les constructions de prestige social. Cette longue fréquentation des généalogies, des appartenances et des milieux nourrit directement La France allemande et ses journaux. L’auteur ne s’intéresse pas seulement aux idées, il scrute aussi les cercles, les parentèles, les solidarités tacites.

Nous devinons qu’il n’aborde pas le monde de la presse en étranger. Il en connaît les coulisses, les habitudes, les codes, les complicités. Il a fréquenté les fonds d’archives, les séries de journaux reliés, les catalogues d’éditeurs, les mémoires de rédacteurs. Il sait qu’un titre ne naît jamais hors sol, qu’il est toujours le produit d’un environnement humain, économique et technique. Cette familiarité fait de lui un témoin particulièrement attentif aux dangers de l’aveuglement idéologique, aux séductions de l’argent, aux glissements progressifs vers le suivisme. La France allemande et ses journaux apparaît alors comme un livre de maturité, une somme qui rassemble les fils de plusieurs décennies d’enquêtes.

Pour qui s’interroge sur la valeur de la parole publique, en loge comme dans la cité, cet ouvrage constitue bien davantage qu’une étude savante de plus sur l’Occupation. Il montre comment un pays peut perdre la maîtrise de ses propres voix et comment cette perte engage non seulement la liberté politique, mais la possibilité même d’un débat honnête. Il ne propose aucune recette et ne délivre aucun mot d’ordre. Il oblige simplement à regarder en face une histoire où la presse, loin d’être un simple témoin, devint l’un des acteurs centraux de la catastrophe. Cette exigence de regard clair donne à la lecture une portée intime. Elle invite chacun, à son niveau, à mesurer ce qu’il fait de la parole qui lui est confiée.

La France allemande et ses journaux – Scènes et coulisses de la Collaboration (1940-1944)
Pierre-Marie Dioudonnat
Les Belles Lettres, 2025, 792 pages, 45 € – numérique 33,99 €

Les Belles Lettres, le site

Les grands héritiers du 18e siècle : La philosophie et la théologie britanniques

Voltaire et la théologie britannique, Voltaire et la Franc-maçonnerie

« Si Dieu nous a fait à son image, nous le lui avons bien rendu »

Voltaire (Le Sottisier)

C’est au cours du 18e siècle que nous allons assister à un grand clivage intellectuel qui avait pris naissance au 16e siècle durant la Réforme et qui s’était poursuivi au 17e : va se former un courant libertin qui, peu à peu, deviendra athée et un courant déiste, continuateur, dans beaucoup de cas, des dissidents du protestantisme, avec parfois de fortes tendances rationalistes. Ceci est la cause de l’opposition qui aura lieu entre les vocables « Théisme » et « Déisme » (1). Nous retiendrons l’utilisation du mot déisme, qui semble à nos yeux, la plus proche du courant que nous observons.

Voltaire

Voltaire et la Maçonnerie s’en inspirerons abondamment. Les dernières années du 17e siècle et la première moitié du 18e, virent apparaître en Grande-Bretagne, des groupes de philosophes et de théologiens, dont le dessein était de ramener le christianisme à la mesure du raisonnable et du démontrable, en excluant la révélation, le mystère et le miracle. Ils n’étaient pas athées et voulaient que leur croyance soit essentiellement le fruit de la raison. Ils ne niaient pas d’une façon absolue la révélation, mais ils niaient toute révélation dont l’objet dépasserait la raison et voulaient un christianisme sans surnaturel. Entre la révélation de mystères (au sens où la religion entend ce dernier mot), révélation nécessairement limitée à un nombre restreint de privilégiés (la fameuse prédestination de Luther et Calvin), et l’immutabilité, la perfection ou la justice de Dieu disent les déistes anglais, il y a une contradiction majeure, car Dieu est parfait et immuable et la nature, elle aussi, est immuable. Il doit à sa justice de la faire connaître à tous également. Une doctrine ne peut venir de Dieu si elle n’est pas connue de tous. Dès lors, la raison qui est accordée à tous sans exception, qui est la lumière éclairant tout homme, n’est-elle pas la source authentique de la vérité religieuse, n’en est-elle pas la mesure et le juge comme de la vérité philosophique et scientifique ?…

S’il en est ainsi, l’inconcevable, le mystère, pas plus que le contradictoire, ne saurait être vérité religieuse et, comme toute la révélation devient inutile, « tout ce qu’elle enseigne de véritable, la raison avait qualité pour le découvrir et le reste ne compte pas ». C’est à la lumière de ces principes qu’il faut interpréter les Ecritures : ce qu’elles apportent au monde ne peut être inconcevable sous peine de n’être pas la vérité et aucune de leurs affirmations ne saurait même être admise sans preuves rationnelles et sans une évidente consistance. Les prophéties ne sauraient donc être prises au sens littéral, ce ne sont que des allégories.

Le credo des déistes britanniques est court : en général, ils acceptent comme traditionnellement évidentes ou démontrées l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, la vie future (mais sans admettre l’existence d’un « châtiment éternel »). La morale et le culte sont simples également : « obéir à la nature, tel est l’unique précepte de la religion, résumé du culte universel… Celui qui dirige ses appétits naturels de la manière la plus utile ; à la fois pour l’exercice de la raison, la santé de son corps et les jouissances des sens, peut être certain qu’il ne pourra jamais offenser son Créateur. Puisque Dieu, en effet, gouverne toutes choses conformément à leur nature, il ne doit pas exiger de ses créatures raisonnables une autre conduite que celle qui est conforme à leur nature ». La loi naturelle contient donc toute morale. Il n’y a d’autre culte que de lui obéir : la religion se résume à « une constante volonté de nous rendre agréable à Dieu en agissant selon les fins de la création ». Le formalisme des sacerdoces et l’ascétisme sont donc anti-religieux…

Edward Herbert, 1er baron Herbert de Cherbury

Cette vision des choses fut soutenue, pour la première fois en Angleterre par Herbert de Cherbury (1581-1648) dans un livre intitulé « De veritate ». Elle va reparaître en 1680, dans deux ouvrages de Blount « 1654-1693) : « Les deux premiers livres de Philastrate concernant la vie d’Apollonius de Tyanes » et « Grande est la diane d’Ephèse ». Sans totalement les partager, le philosophe Locke (1632-1704), achève de les réveiller dans son ouvrage, « Le christianisme raisonnable » parut à Londres en 1695. A ce moment d’ailleurs, tout conspire en faveur de ces doctrines : la révolution de 1686 atteint, derrière les Stuarts, tout l’anglicanisme, avec ses dogmes révélés, nombreux et précis. De Hollande, arrivent, derrière Guillaume III, plus que jamais l’arminianisme (2) et le socianisme, mais aussi, les négations du « Dictionnaire » de Bayle (1695-1697) ; et les affirmations du « Tractatus theologico politicus » de Spinoza : « Il faut lire les livres saints avec la même indépendance d’esprit que s’il s’agissait des épopées de l’antiquité » ou encore « La révélation est pour un peuple et pour un temps et elle est subordonnée à la raison qui est la révélation permanente et profonde de l’essence divine ». C’est aussi l’époque des premiers essais d’une étude comparée des religions qui concluait à leur similitude. Ainsi le « De legibus hebraeorum ritualibus et earum rationibus libri tres », de Spenser (3), parut à La Haye en 1686. Les orientations déistes utilisèrent également le « sensualisme » de Locke et l’évolution et la philosophie de type unitarienne développée par Newton en regard des progrès scientifiques. Elles se développeront donc pleinement dans «Le christianisme aussi ancien que le monde ou l’évangile reproduisant la religion de nature », de Tindal (1657-1733) parut à Londres en 1730 ; dans le « Discours sur la liberté de penser » (Londres 1713) et le « Discours sur les fondements et les raisons de la religion chrétienne » (1724 à Londres) de Collins (1677-1731) et enfin, dans le « Discours sur les miracles » (parut à Londres de 1727 à 1729) de Woolston (1669-1731).

Coyers Middleton

Le mouvement va se poursuivre, avec un peu moins de force, dans « La lettre sur Rome ou la religion des romains d’aujourd’hui dérivant du culte de leurs ancêtres païens » (Parut à Londres en 1729) de Middleton (1683-1750), dans « Le véritable évangile de Jésus-Christ » (1738) de Chubbs (1679-1747), dans « Le moraliste ou dialogue entre Philalèthes, théiste chrétien et Théophane, juif chrétien » (Parut à Londres de 1737 à 1739) de Morgan. Ces travaux aboutiront, en Angleterre, au déisme de Bolingsbrocke, et, en France à celui de Voltaire qui doit beaucoup à Tindal, comme nous le verrons. Les déistes n’exposèrent pas leurs convictions sans s’attirer bien entendu, certaines persécutions et de violentes polémiques venant des Eglises « officielles » ! Mais leurs adversaires, Clarke, Waterland, Bronone, Canybeare, Leland, Law, etc. ne surent pas les contrer réellement et leur opposèrent trop souvent de hautes et lourdes considérations et manquèrent leur but. Cette controverse eut pour conséquence l’athéisme, le scepticisme de Hume et, par contre-coup, le mouvement méthodisme de Wesley !

Le déisme anglais, influencera très profondément la pensée française : Herbet et Shaftesbury, les deux derniers déistes en date, avaient puisé beaucoup chez les écrivains français et ces idées revinrent dans leur pays d’origine, développées. Ceux qui les accréditèrent principalement furent naturellement Voltaire, Jean-Jacques Rousseau et le groupe des encyclopédistes. Durant la régence, pendant la minorité de Louis XV (1714-1723), les productions des déistes commencèrent à circuler à Paris et en province. Le cardinal Fleury atteste le fait et le déplore : « A cette époque, une multitude de livres impies passèrent la mer, et la France en fut inondée, ou plutôt, tous ceux qui avaient parmi nous la prétention d’être des esprits forts, en furent empoisonnés ». Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) mérite de figurer, tout en étant moins connu dans ce domaine comme déiste et doit beaucoup à la lecture de Locke. Il expose ses idées religieuses, principalement, dans la « Profession de foi du vicaire savoyard » qui servira à la préface à son ouvrage pédagogique « L’Emile ». Il synthétise sa « religion naturelle », seule véritable, par trois vérités :

– L’existence d’un Être Suprême, dont la volonté « meut le peuple et anime la nature », mais dont il est impossible de savoir s’il est créateur,

– L’existence d’une matière régie par des lois fixes et constantes,

– L’existence, dans l’homme, d’une âme immatérielle et libre. Mais cette âme est-elle immortelle ? On ne peut ni l’affirmer ni le nier avec certitude. Toutefois, l’affirmer est plus probable.

Jean-Jacques Rousseau

Voltaire et Jean-Jacques Rousseau furent, jusqu’à la fin de leur vie, déistes, mais il n’en fut pas de même de leur milieu : Diderot, d’Alembert, Maupertuis, Grimm, l’Abbé Raynal, La Mettrie, Toussaint, Helvétius, d’Holbach, Robinet, Naigeon, Condorcet, Saint-Lalbert, Volnay, qui rejoignirent, comme en Angleterre, soit l’athéisme, soit le scepticisme. Ces orientations théologiques furent solennellement condamnées par le Concile du Vatican dans la constitution « Dei filius » et dans les canons qui y sont annexés. Puis vint Voltaire…

Nous n’évoquerons pas ici la vie de Voltaire, bien connue dans ses aventures de l’esprit, mais le Voltaire véritablement hanté par la recherche religieuse en ex-étudiant des jésuites, notamment son attirance vers les unitariens qu’il découvrira durant son exil britannique (4). Nous pouvons définir Voltaire, dans un premier temps comme agnostique, et il est faux de penser comme Faguet, le fait que « Voltaire est impénétrable à l’idée qu’il peut y avoir quelque chose de mystérieux ». Son agnosticisme premier va dans le sens que l’homme est trop limité par lui-même pour connaître Dieu. On connaît sa boutade célèbre : « La métaphysique contient deux choses:la première, tout ce que les hommes de bon sens savent, la seconde, tout ce qu’ils ne sauront jamais ! » (5). Ce qui lui semble fou, à la lettre, c’est la prétention d’atteindre l’absolu, de définir adéquatement Dieu, l’âme, la matière, de ramener à l’unité parfaite l’ensemble des êtres et des choses, tous leurs détails et tous leurs aspects.

Copie d’une peinture de Sir Godfrey Kneller 1689

Les systèmes peuvent rendre l’univers intelligible, mais leurs conséquences ne coïncident pas avec les faits. Avant tout son siècle, il se donne pour maîtres, Newton, qui « marque le passage du transcendant au positif par l’achèvement de la physique expérimentale » et Locke qui dit « Abandonnons les hypothèses métaphysiques, elles n’ont jamais abouti. Contentons-nous de savoir ce que nous pouvons savoir ». Voltaire sera toute sa vie déiste. Fénelon écrivait dans ses « lettres sur divers sujets de religion » : « Voltaire est très sérieusement déiste. Il croit, fortement à l’existence d’un Être Suprême et tout puissant, Architecte de l’univers ». Contrairement à ses contemporains athées, Voltaire dans son « Traité de métaphysique » prouve Dieu, d’abord par la contingence du monde, ensuite par les causes finales : l’univers et chaque être sont ordonnés à une fin et cela appelle, à l’origine des choses, une intelligence puissante. Il écrira plus tard : « Tout est art dans la nature » et assimilera l’univers à une horloge exigeant donc, « un Dieu éternel, géomètre ». Pour sa démonstration, il s’appuiera sur Newton qui écrit dans ses « Eléments de la philosophie » : « Le dessein ou plutôt les desseins variés à l’infini, qui éclatent dans les plus petites parties de l’univers étaient l’ouvrage d’un artisan habile ». Voltaire donnera aussi une « preuve » supplémentaire à laquelle il tient, sans cependant la trouver sine qua non : Dieu est nécessaire à l’ordre social. Il avancera également la preuve du consentement universel quand il fera du déisme la source et le fond de toutes les religions positives, et écrira au roi de Prusse : « Il y a chez tous les peuples qui font usage de leur raison des opinions universelles qui paraissent empreints par le Maître de nos cœurs, telle est la persuasion de l’existence de Dieu et de sa justice miséricordieuse ». Non content d’être déiste, Voltaire s’attaquera à l’athéisme tout le long de sa vie. Voici quelques exemples de réfutations dirigées, nous le devinons, contre d’Olbach et « Le système de la nature » :

a) Si l’on accepte, dit l’athée, la matière éternelle et doué d’un mouvement, nul besoin d’un premier moteur et d’un ordonnateur du monde.

Réponse : même si le mouvement est l’essentiel de la matière, ce qui n’est nullement prouvé, comment expliquer sans l’action d’une intelligence suprême la fixité et la régularité des infinies combinaisons du mouvement, leur obéissance à des idées directrices toujours identiques ? Et surtout la sensation dite l’intelligence ?

b) Une société d’athées est possible et semble la meilleure des sociétés (« Continuation des pensées sur la comète » de Bayle)

Réponse : Distinguant entre la populace et une société et une société de philosophes, Voltaire soutient que la croyance en un Dieu rémunérateur et vengeur est un frein nécessaire pour la populace. Distinguant ensuite entre athées de cour, détenteurs de pouvoir et athées de cabinet ou de spéculation, il affirme : « L’athéisme est un monstre très pernicieux dans ceux qui gouvernent ; il l’est aussi dans les athées de cabinet quoique leur vie soit innocente parce qu’ils ne peuvent percer jusqu’à ceux qui sont en place ».

Les conclusions de Voltaire étaient : « Dans l’opinion qu’il y a un Dieu, il y a des difficultés, dans l’opinion contraire il y a des absurdités ». Il y aurait donc un Être Suprême, nécessaire, éternel, organisateur de l’univers, auteur de l’ordre des choses. Cependant, il n’est pas possible d’aller plus loin dans la connaissance de l’Être Suprême car, « il y a l’infini entre Dieu et nous ». Dieu reste inaccessible et maître de ses décisions : « Il n’appartient qu’à Dieu d’expliquer son ouvrage ». Dans certains de ses écrits, Voltaire tend vers le panthéisme (Tout en étant opposé à Spinoza) et se demandait si l’intelligence même qui préside à l’univers « est quelque chose d’absolument distinct de l’univers comme le sculpteur l’est de sa statue, ou si cette âme du monde est unie au monde et la pénètre ». Où est le Premier Principe et est-il infini ? Voltaire répond : « Il est dans tout ce qui est, comme le mouvement est dans tout le corps d’un animal. Mais, je ne vois aucune raison pourquoi cet Être nécessaire serait infini. Sa nature me paraît d’être partout où il y existence ». Puis, « il n’y a pas un seul mouvement, un seul mode, une seule idée, qui ne soit l’effet immédiat de cette cause universelle toujours présente ». L’Être Suprême, le Grand Être Nécessaire, apparaît lui-même soumis à des lois nécessaires, « Il a tout fait nécessairement ».

Candide de Voltaire

Voltaire envisage-t-il la providence ? Avec ses conceptions sur Dieu, il ne peut croire à la providence particulière. Dans « Le dialogue sur la Providence », le philosophe dit à sa sœur Fessue : « La providence de Dieu serait ridicule, si, dans chaque moment elle descendait à chaque individu ». Mais Voltaire constate aussi l’existence obsédante du mal et cela sera une obsession pour lui, dont il tentera de se libérer, tant bien que mal, par l’humour dans « Candide ». Il ne comprend pas et l’avoue dans le Dictionnaire à l’article « puissance » : « Il ne reste donc que d’avouer sans comprendre, que Dieu ayant agi pour le mieux, tout est moins mal qu’il se pouvait ». Si Dieu est tel, et « si une mathématique générale dirige toute la nature », la seule prière qui puisse convenir à Dieu est la soumission et la prière qui demande est une chose vaine.

En ce qui concerne le miracle, il paraît à Voltaire impossible et impliquant contradiction : alors que le cours régulier des choses proclame la gloire de Dieu, le miracle, à supposer qu’il fut possible, serait de la part de l’Être Suprême, l’aveu que cette « immense machine du monde », qu’il a faite aussi bonne qu’il a pu, a besoin d’être retouchée ! Existe-t-il aussi, dans l’homme, un principe spirituel et immortel que l’on appellerait « âme » ? En 1719, dans « l’Epitre à Gémonville », Voltaire espère que « Dieu conserve pour lui le plus pur de notre être et n’anéantit point ce qu’il daigne éclairer ». A la suite de Bayle, il va aussi séparer la morale de toute religion positive : Dieu n’a pas sur la morale de cette influence d’avoir fixé les caractères fondamentaux de la nature humaine d’où elle découle et l’homme n’est tenu à l’endroit de Dieu qu’à l’obligation d’adorer en lui l’Architecte de l’Univers et de respecter les lois de la nature humaine. Chez Voltaire, morale, déisme et religion se confondent. Des quatre classes de déistes que distinguaient Clarke, Voltaire rentre dans celle « qui admet Dieu, la Providence générale et le caractère obligatoire de la loi morale »

Jean Calvin

Vivant dans un contexte catholique, Voltaire, déiste convaincu, s’attaquera évidemment à cette Eglise. Mais, à Ferney, il ne négligera pas non plus les attaques contre le protestantisme, en particulier le calvinisme. Pour lui, toutes les religions positives sont des superstitions : « La superstition est à la religion ce que l’astrologie est à l’astronomie, la fille très folle d’une mère très sage » dit-il, dans son « Traité de la tolérance », et il ajoute, dans le Dictionnaire (A l’article « Déisme ») cette profession de foi : « Le déisme est le bon sens, les autres sont le bon sens perverti ». Il fait un « classement » des religions et met au-dessus de toutes les autres la religion chinoise et dit, dans son « Essai sur les mœurs » : « Les chinois sont depuis deux mille ans le premier peuple de la terre dans la morale et dans la police, et jamais les lettrés n’ont eu d’autres religions que l’adoration d’un Être Suprême. Leur culte fut la justice, ils ont la religion idéale ». Il n’a guère de sympathie pour l’Islam : « Un recueil de révélations ridicules, une rapsodie », mais néanmoins, il le proclame « plus censé que le christianisme puisqu’on n’y tombait point dans le blasphème extravagant de dire que trois Dieux font un Dieu. La religion d’Allah, si on n’y avait pas ajouté que Mahomet est son prophète eut été aussi belle et aussi pure que celle des lettrés chinois ». Dans le christianisme, bien qu’il déteste Calvin et son intolérance, il préférera le protestantisme (marginal !) au catholicisme : « C’est peut-être, de toutes les religions, celle que j’adopterais le plus volontiers, si j’étais réduit au malheur d’entrer dans un parti ». Parmi les protestants, sa sympathie ira aux Quakers, mais surtout aux sociniens.

Pour Voltaire, le Christ n’est naturellement pas le fils de Dieu, mais un « déiste juif », et les déistes sont les seuls qui sont de sa religion. Ses disciples en firent un Dieu et transformèrent totalement son message : « Le christianisme du temps de Constantin est plus éloigné de Jésus que de Zoroastre » ! Pour lui, le christianisme a une origine platonicienne, la trinité en particulier, par l’intermédiaire des juifs d’Alexandrie et de Philon en particulier : « La philosophie de Platon, fit le christianisme ». Voltaire ne cessa de dire qu’une nation a besoin de l’adoration d’un Dieu et d’une religion et que le déisme est la seule religion qui convienne : en elle, les hommes réalisent la tolérance et ce que nous pourrions appeler un « gentlemen agreement » et il ajoute, à l’article « religion » du Dictionnaire : « Il est aussi impossible que cette religion pure et éternelle produise du mal, qu’il était impossible que le fanatisme chrétien n’en fît pas ! » Les conséquences politiques de ce combat contre l’Église catholique sont chez Voltaire de plusieurs ordres :

– L’Église n’a autorité que sur des âmes et uniquement pour les choses spirituelles.

– Les assemblées et associations religieuses doivent être déclarées à l’État.

– Les ecclésiastiques ne peuvent se réclamer de leur religion pour intervenir dans les affaires de l’État. Il y a séparation absolue des deux domaines.

– Les ecclésiastiques doivent être payés par l’État comme fonctionnaires.

– La société sécularisée doit reposer, non plus sur le droit divin, mais sur le droit naturel qui établit d’abord le droit de l’homme et la liberté.

John Locke

Ces principes, découlant de la pensée voltairienne, instituent, par excellence la charte de la laïcité avant l’utilisation du terme. Naturellement, les révolutionnaires de 1789 vont les reprendre avec enthousiasme. Mais, le déisme ne peut se définir sans une lutte constante pour la liberté de conscience et la tolérance. Voltaire, comme Locke (dans son « Epistola de Tolerantia » de 1689), pense que chacun est libre d’avoir ou ne pas avoir telle ou telle croyance, sans être puni pour ses idées. La liberté de conscience est, à ses yeux, un droit naturel, comme la liberté de penser dont elle est un aspect auquel ne saurait être opposé le droit humain, « lequel ne peut être fondé que sur le droit de nature » (« Traité de la tolérance »). Pour lui, la tolérance maintient la paix des empires et aide à leur prospérité. Combien la France a perdu à révoquer l’Edit de Nantes ! L’une des conséquences sera la grande admiration que portera Voltaire au système parlementaire anglais qui, pour lui, assure à tous les citoyens la liberté, sous la surveillance des lois qu’on fait leur représentants et qui sont ainsi à l’abri de l’arbitraire et peuvent avoir les idées religieuses qu’ils veulent. Le déisme conduit Voltaire au mondialisme : en effet, l’idée de patrie lui deviendra insupportable à mesure que l’âge avancera. Il se voudra citoyen du monde et pacifiste. L’action du « roi Voltaire » pour la tolérance eut des effets importants : le 27 novembre 1787, était signé l’Edit de Tolérance.

Naturellement, il y avait connivence presque absolue entre l’esprit voltairien et les sociniens ou les unitariens qu’il avait rencontré lors de ses séjours en Hollande et en Angleterre. Il fut très certainement influencé par eux et la question se pose s’il ne fut unitarien de coeur ? Nous pouvons répondre que oui, dans l’esprit mais non formellement, étant trop indépendant. En tout cas, il va devenir le plus grand propagandiste des idées théologiques unitariennes en France : antitrinitarisme, déisme, refus du péché originel et de l’incarnation salvatrice, tolérance et liberté de conscience. Sa sympathie pour ce courant spirituel apparaît de manière très courante dans son œuvre et sa correspondance. Citons quelques exemples.

Isaac Newton
Isaac Newton

Tout d’abord la célèbre « lettre 7 des Pensées philosophiques » sur les sociniens, ou ariens, ou antitrinitaires : « Il y a ici une petite secte composée d’ecclésiastiques et de quelques séculiers très savants, qui ne prennent ni le nom d’ariens ni celui de sociniens, mais qui ne sont pas du tout de l’avis de Saint-Athanase sur le chapitre de la Trinité, et qui vous disent nettement que le Père est plus grand que le fils…Quoi qu’il en soit, le parti d’Arius commence à revivre en Angleterre, aussi bien qu’en Hollande et en Pologne. Le Grand Monsieur Newton faisait à cette opinion l’honneur de la favoriser : ce philosophe pensait que les unitaires raisonnaient plus géométriquement que nous. Mais le plus ferme patron de la doctrine arienne est l’illustre docteur Clarke.

Cet homme est d’une vertu rigide et d’un caractère doux, plus amateur de ses opinions que passionné pour faire des prosélytes, uniquement occupé de calculs et de démonstrations, une vraie machine à raisonnements… ». A partir de cette découverte des unitariens, Voltaire reviendra fréquemment sur la question, surtout à partir de 1756. Nous savons que l’article « Genève » de l’Encyclopédie, inspiré par lui à Dalembert, contenait le mot capital de socianisme qui provoqua une protestation officielle des pasteurs. L’ « Essai sur les moeurs » mentionne plusieurs fois les sociniens, d’abord, à propos de Michel Servet qui » adaptait en partie les anciens dogmes soutenus par Sabellius, par Eusèbe, par Arius, qui dominèrent dans l’orient et qui furent embrassés au XVIe siècle par Lelio Socini, reçus ensuite en Pologne, en Angleterre, en Hollande ».

Voltaire
Statue de Voltaire

Dans l’esprit de Voltaire et en réalité, la conciliation entre déistes et sociniens se fit dans l’Angleterre de Charles II : « Le déisme, dont le roi faisait une profession assez ouverte, fut la religion dominante au milieu de tant de religions. Ce déisme a fait des progrès prodigieux dans le reste du monde. Le comte de Shaftesbury, le petit fils du ministre, l’un des plus grands soutiens de cette religion, dit formellement, dans ses caractéristiques, qu’on ne saurait trop respecter ce grand nom de déistes. Une foule d’illustres écrivains en ont fait profession ouverte. La plupart des sociniens se sont rangés à ce parti ». Dans un autre fragment de l’ « Essai sur les moeurs », on revoit les sociniens de la Pologne du 17e siècle : « Quant à la religion, elle causa peu de troubles dans cette partie du monde. Les unitariens eurent quelques temps des églises en Pologne, dans la Lithuanie, au commencement du XVIIe siècle. Ces unitariens, qu’on appelle tantôt sociniens, tantôt ariens, prétendaient soutenir la cause de Dieu même, en le regardant comme un être, incommunicable, qui n’avait un fils que par adoption ».

Dans le « Dictionnaire philosophique » et les « Questions sur l’Encyclopédie », la doctrine socinienne sera souvent exposée et en 1767, dans son article sur « La divinité de Jésus-Christ », il n’hésite pas à écrire : « Les sociniens qui sont regardés comme des blasphémateurs, ne reconnaissent point la divinité de Jésus-Christ. Ils osent prétendre avec les philosophes de l’antiquité, avec les juifs, les mahométans et tant d’autres nations, que l’idée d’un Dieu homme est monstrueuse, que la distance d’un Dieu à l’homme est infinie, et qu’il est impossible que l’Être infini, immense, éternel, ait été contenu dans un corps périssable ». Vers la fin de sa vie Voltaire s’intéressait toujours aux unitariens. Ainsi, le 8 novembre 1773, il écrit à Frédéric de Prusse : « Tout ce qui me fâche, c’est que vous n’établissiez pas une église de sociniens comme vous en établissez plusieurs de jésuites, il y a pourtant encore des sociniens en Pologne. L’Angleterre en regorge, nous en avons en Suisse, certainement Julien les aurait favorisés, ils haïssent ce qu’il haïssait, ils méprisent ce qu’il méprisait, et ils sont honnêtes gens comme lui ».

Et l’on sent dans cette lettre plus qu’une sympathie intellectuelle, mais la véritable tendresse que l’on éprouve pour une famille…

Reverend John Theophilus Desaguliers (1683-1744)

Bien entendu, la Franc-Maçonnerie ayant vu le jour dans la Reforme sera, elle aussi, attirée par les courants dissidents du protestantisme compte-tenu que dans la société britannique un nombre de personnalités éminentes ont rejoint ces courants, notamment Isaac Newton, dont le Secrétaire et admirateur à la Royal Society sera Désaguliers ! Nous retrouvons dans la Maçonnerie, tout ce qui répondait à l’orientation de ces courants : libre interprétation, tolérance, laïcité, distance vis-à-vis de la théologie et d’une définition de Dieu. Cependant demeure le fondement religieux de l’institution maçonnique et la tentation d’y recourir parfois. Ce qui va se dérouler durant la Révolution française…

Notes

(1) Théisme et Déisme : Le théisme fut un mot longtemps employé comme contraire à l’athéisme et qui proposait l’existence d’un Dieu unique comme référence. Mais le mot déisme nous semble plus adapté pour traiter de l’histoire religieuse, par son évolution dans différents courants et par la négation même du concept de Trinité, donc d’un Dieu en trois. Idée que les marginaux de la Réforme et les libres-penseurs attaqueront de plus en plus. Notamment les sociniens.

(2) Arminianisme : courant religieux crée dans le protestantisme par Arminius qui, contrairement à la prédestination luthérienne et calviniste propose une vie spirituelle qui repose sur le libre-arbitre.

(3)       Herbert Spenser (1820-1903) : Philosophe et sociologue.

(4) Pomeau René : La religion de Voltaire. Paris. Librairie Nizet. 1974.

(5) « Lettre au Prince Royal de Prusse » du 17 avril 1737.

(6) Dicken A.G. : « La Réforme et la société au XVIe siècle ». Paris. Ed. Flammarion. 1969.

(7) Les Hussites :

(8) Bloch Ernst : « Thomas Münzer ». Paris. Ed. 10/18. 1975.

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Neophilos : Maître, pourquoi cet échiquier trône-t-il là où jadis se trouvait le boulier ? Je croyais que l’élection du Vénérable reposait sur la voix de chacun.

Socratus : La voix de chacun, oui… mais certaines voix résonnent comme des coups de gong. L’échiquier ne compte pas les voix, il les absorbe.

Neophilos : Je vois des pièces déjà placées, des trajectoires figées. Est-ce encore un jeu, ou une mise en scène bien huilée ?

Socratus : Un peu des deux. Le jeu est subtil, les règles sont anciennes… et parfois souples. L’essentiel est que chacun y croie, même si personne ne comprend.

Neophilos : Mais si le coup est joué avant que la partie ne commence, que reste-t-il de notre liberté ? Une illusion ? Un décor ?

Socratus : La liberté de faire semblant. C’est une forme de sagesse ici. On appelle cela le respect du rituel.

Neophilos : Et le Vénérable ? Est-il élu ou désigné par les coulisses ?

Socratus : Disons qu’il est… reconnu. Comme une pièce qui revient toujours sur la même case, parce qu’elle y est à l’aise. Ou parce qu’on l’y replace discrètement.

Neophilos : Alors le Jeu est truqué. Ce n’est pas une partie, c’est une chorégraphie. Et nous dansons sans musique.

Socratus : Équitable ? Ce mot a des reflets dangereux. Disons que le Jeu est… traditionnel. Et que la tradition a ses préférences, ses raccourcis, ses oublis volontaires.

Neophilos : Et moi, que dois-je faire ? Suivre les mouvements ou les saboter ?

Socratus : Observe d’abord. Puis joue, si tu le peux. Mais souviens-toi : sur cet échiquier, le plus grand pouvoir est souvent dans la main qui ne bouge pas.

Neophilos : Mais Maître… si tout est joué d’avance, si les pièces ne sont que des figurants, alors l’échec et mat n’est-il qu’un simulacre ? Une fin feinte pour une partie truquée ?

Socratus : Non, Neophilos. L’échec et mat est bien réel. Il ne survient pas par hasard, mais par habitude. Il reflète une mécanique bien huilée, où les coups sont prévisibles, les résistances neutralisées, et les surprises… évitées.

Neophilos : Alors ce n’est pas le jeu qui est truqué, mais le joueur qui est piégé ?

Socratus : Exactement. Le joueur croit jouer, mais il est joué. Il avance, convaincu d’agir, alors qu’il ne fait que suivre une chorégraphie invisible. Et quand vient le mat, il croit avoir perdu… alors qu’il n’a jamais eu la moindre chance.

Neophilos : Mais pourquoi continuer à jouer ? Pourquoi ce théâtre ? Ce simulacre de liberté ?

Socratus : Parce que le théâtre rassure. Il donne des rôles, des costumes, des répliques. Il évite le chaos. Et surtout, il permet à ceux qui tiennent les ficelles de rester dans l’ombre.

Neophilos : Et le rituel ? Est-il complice ou victime ?

Socratus : Le rituel est un miroir. Il reflète ce qu’on y projette. Jadis, il éclairait. Aujourd’hui, il dissimule. Mais il n’est ni complice ni victime, il attend qu’on le réveille.

Neophilos : Alors que faire ? Refuser le jeu ? Renverser l’échiquier ? Briser les règles ?

Socratus : Renverser l’échiquier, c’est facile. Comprendre pourquoi il est là, c’est plus difficile. Le vrai initié ne détruit pas le jeu, il le transforme. Il apprend à jouer autrement, à déplacer les pièces que l’on croyait immobiles.

Neophilos : Et si je suis maté ? Si je n’ai plus de coup possible ?

Socratus : Alors regarde bien : parfois, le mat est une libération. Car c’est à ce moment précis que le joueur cesse d’être une pièce… et devient le maître du jeu.

 Fable de clôture : Le Fou, le Roi et le Frère

Un Fou, croyant jouer, avançait sans détour, Sur l’échiquier d’un temple aux silences trop lourds. Le Roi, bien installé, souriait sans bouger, Car tous les coups du Fou étaient déjà jugés.

Le Frère, jeune et pur, vit l’échec annoncé, Et demanda tout bas : « Qui donc l’a imposé ? » Le Vieux lui répondit, d’un ton presque discret : « Ce n’est point le jeu qui ment, mais ce qu’on en fait. »

Le Fou, désabusé, tenta de renverser Le plateau trop lisse, aux cases trop tracées. Mais le sol se déroba, révélant un second jeu, Où les pièces étaient des mots, et les règles des aveux.

Le Roi, dans ce miroir, n’était qu’un pion masqué, Et le Frère comprit que jouer, c’est parfois s’effacer. Car le vrai pouvoir n’est pas dans le coup porté, Mais dans le regard qui voit ce qui ne peut être déplacé.

 II. Extraits du Liber Ludus Mundi

Manuscrit alchimique et rituel, attribué à Frater Anonymus, moine du XIIIᵉ siècle

Fragment 0 : De l’Origine du Jeu

Avant le premier coup, il n’y avait ni plateau ni règle. Seulement un silence, et une main qui hésita. Ce fut le commencement.

Fragment I : De l’Échiquier Cosmique

Le monde est un échiquier suspendu entre deux abîmes : le chaos et l’ordre. Chaque âme est une pièce, chaque vie un déplacement. Mais nul ne connaît la fin de la partie, car Dieu a posé le plateau et s’est retiré.

Fragment II : Du Rituel de l’Ouverture

Avant que le jeu ne commence, le Frère doit tracer le cercle avec le compas, Poser l’équerre sur son cœur, et dire : « Je ne suis ni roi ni cavalier, mais je suis celui qui avance sans savoir. » Alors seulement, la première pièce peut être déplacée.

Fragment III : Des Grades et des Déplacements

L’Apprenti avance en ligne droite, car il ne connaît que la morale. Le Compagnon saute les cases, car il cherche la vérité. Le Maître recule parfois, car il sait que tout progrès est illusion.

Fragment IV : De la Pierre Philosophale

La pierre n’est pas ce qui transforme le plomb en or, Mais ce qui révèle que le plomb était déjà or. Le Frère qui comprend cela peut jouer sans pièce, et pourtant gagner.

Fragment V : Du Jeu Miroir

Il existe un échiquier parallèle, invisible, où les règles sont inversées. Les Sœurs y jouent depuis l’origine, non pas en opposition, mais en écho. Lorsque les deux plateaux se rejoindront, le monde basculera : Révélation ou Néant, selon qui observe.

Fragment VI : Du Dernier Coup

Lorsque le roi blanc sera retiré, Et que la pierre brute sera placée au centre, Le Jeu du Monde s’arrêtera. Mais nul ne sait si ce sera la fin… ou le recommencement.

 Conclusion maçonnique

Ainsi, Frère, que cette partie, réelle ou rêvée, t’inspire non à renverser l’échiquier, mais à en comprendre les reflets. Car dans chaque loge, comme dans chaque cœur, le Jeu continue. Et celui qui sait observer sans juger, déplacer sans dominer, et perdre sans se perdre… Celui-là est peut-être déjà Maître.

Celui qui contemple le cercle, qui laisse l’équerre reposer sur son cœur, et avance sans chercher à vaincre, approche déjà du centre.

Car comprendre vaut parfois plus que jouer, et le silence du plateau est le premier signe de l’initiation.

Loge nationale française (LNF) : 50 ans d’une tradition

La blancheur presque nacrée de la couverture laisse jaillir, au centre, un mandala héraldique qui dit déjà l’essentiel. Trois blasons répondent à trois histoires particulières, celles de la Loge nationale française (LNF), de la Loge nationale mixte française (LNMF) et de la Franc-maçonnerie traditionnelle libre. Ils gardent chacun leurs couleurs, leurs devises, leurs arêtes, pourtant un mouvement de cercles concentriques vient les unir autour de l’écu des Loges nationales françaises unies. Une banderole affirme que « God is our guide », Dieu est notre guide. Cette formule ne se contente pas de coiffer l’ensemble, elle l’aimante.

La couverture résume ainsi une aventure d’un demi-siècle, où des ateliers dispersés ont choisi de se reconnaître comme les expressions multiples d’une même fidélité à la tradition maçonnique, placée sous la conduite d’une transcendance assumée.

Le livre ne se présente pas comme le récit d’un auteur solitaire. Il naît d’un travail de comité, ce qui lui donne une respiration particulière. Une mémoire n’y est jamais arrêtée. Elle est discutée, confrontée aux documents, reprise à plusieurs voix. Nous sentons que chaque phrase a été pesée à l’aune de la vérité fraternelle, avec ce souci constant de ne ni enjoliver ni rabaisser.

L’ouvrage parcourt cinquante années de Loge nationale française et, au-delà, dresse la silhouette des Loges nationales françaises unies. Il raconte la naissance, les premières années parfois rugueuses, la stabilisation, puis l’extension de ce courant maçonnique qui a voulu retourner aux sources des rituels français, tout en assumant les défis de la modernité. L’écriture demeure d’une grande sobriété, mais la matière qu’elle déploie porte une densité spirituelle réelle.

René Guilly

Au centre de cette fresque se tient René Guilly (1921 – 1992), journaliste, historien et critique d’art, conservateur de musée, Franc-maçon, maçonnologue et martiniste, qui choisit comme nom de plume et de loge René Désaguliers. L’ouvrage montre un homme habité par une intuition simple et ardente.

Pour lui, la Maçonnerie ne peut se comprendre qu’en référence à ses sources rituelles authentiques. Il explore patiemment les manuscrits, les rituels anciens, les usages des premières Loges françaises. Il ne le fait pas pour le seul plaisir érudit. Chaque découverte vise à nourrir une pratique vivante, à rendre à l’initiation sa précision, sa cohérence, son rayonnement intérieur. Le livre rappelle qu’il consacra presque un quart de siècle à cette seule mouvance, sans dispersion ni compromis. L’œuvre de René Guilly apparaît ainsi comme une offrande continue, où tout le savoir, toute l’énergie, toute la foi maçonnique se laissent orienter vers une même construction.

Loges-Nationales-Françaises-Unies

Les auteurs décrivent avec finesse les grandes étapes de cette histoire.

La fondation, à la fin des années soixante, surgit dans un paysage maçonnique encore marqué par les recompositions de l’après-guerre. Quelques Frères décident de quitter les chemins balisés pour bâtir un espace plus conforme à ce qu’ils ont découvert dans les textes fondateurs. Viennent ensuite les années héroïques, où tout reste fragile, des locaux aux moyens financiers, mais où la ferveur de travail en loge et l’intensité des recherches donnent aux travaux une profondeur rarement égalée. La stabilisation des décennies suivantes n’est pas décrite comme une installation confortable. Elle représente plutôt l’effort de doter cette jeune obédience de règles, de constitutions, de procédures disciplinaires, afin que la liberté retrouvée ne se disperse pas. La maturité, les périodes d’expansion, puis la recherche d’un nouvel équilibre jusqu’à l’accomplissement des Loges nationales françaises unies racontent la même tension entre fidélité aux origines et ouverture aux nouveaux frères, aux nouvelles sœurs, aux nouvelles attentes.

Ce chemin historique se trouve mis en regard d’une expérience intérieure.

Les crises qui traversent la LNF ne sont jamais exposées comme des épisodes de chronique polémique. Elles sont relues comme des épreuves initiatiques. Chaque scission, chaque tension, interroge la part d’ego et la part de service dans les décisions humaines. Les auteurs montrent comment l’obédience apprend à discerner ce qui relève de la défense d’une tradition et ce qui relève de la peur ou de l’orgueil. Cette manière de relire les événements donne au récit une profondeur ésotérique. L’histoire institutionnelle devient un miroir où chaque lecteur peut interroger sa propre manière de vivre l’initiation.

Loges-Nationales-Françaises

L’ouvrage est intelligemment illustré.

Les images ne servent pas à meubler les pages, elles prolongent le texte et l’éclairent. Parmi ces documents, une convocation de loge rappelle la rigueur et la simplicité des premiers travaux. Une convention conclue en 1961 entre l’Association fraternelle des Maîtres installés et la Grande Loge Nationale Française Opéra témoigne des racines plus anciennes de la démarche. À travers ces fac-similés, nous voyons la continuité des engagements, la manière dont une intuition spirituelle se traduit dans des actes juridiques, des signatures, des sceaux. Les portraits, les reproductions de certificats, les impressions d’armoiries composent un véritable atlas de mémoire, toujours au service du propos et jamais décoratif.

LNMF

Le livre laisse aussi une place importante au témoignage.

Les récits de frères, tels Thierry Boudignon, Grand archiviste de la LNF, et de sœurs, comme Catherine Durig, Grand Chapelain des LNFU, présents depuis les débuts ou entrés plus tard dans cette famille maçonnique, tissent en filigrane une autre histoire, celle de consciences venues chercher un chemin plus exigeant.

 Ces voix racontent la découverte progressive d’une maçonnerie où la prière rituelle, la référence à Dieu, la rigueur des gestes et des mots, ne sont pas des survivances archaïques, mais des ressources pour affronter un monde en perte de repères. À travers ces confidences, l’aventure de la Loge nationale française cesse d’être abstraite. Elle devient une succession de visages, de loges concrètes, d’orients dispersés et pourtant reliés.

L’épilogue prolonge cette perspective en inscrivant clairement les LNFU dans le paysage maçonnique français.

Le texte du Très Respectable Frère Jérôme Mlynarzyk, Assistant Grand Maître, ne se contente pas de dresser un bilan. Il propose une méditation sur la place particulière de cette obédience. Il évoque la manière dont ce courant se tient, à la fois, au cœur de la tradition et à ses marges institutionnelles. Ni bastion fermé ni obédience prête à toutes les concessions, mais corps vivant, soucieux de rester fidèle à sa vocation première. Nous percevons à travers ces pages une volonté de dialogue, fermement ancrée dans une identité assumée.

FM traditionnelle libre

Les annexes prolongent encore cette mise en perspective.

La Charte et la Déclaration de principes de la Franc-maçonnerie traditionnelle libre y sont reproduites intégralement. Elles rappellent que la démarche de la LNF s’inscrit dans une vision plus vaste de la maçonnerie, qui pense la tradition, la liberté de conscience, la référence au Transcendant et la vie fraternelle comme un tout indissociable. Nous y trouvons également la présentation, souvent accompagnée de leurs blasons, des loges, des triangles et des groupes de travail constitués successivement par la LNF, la LNMF, la Franc-maçonnerie traditionnelle libre et les LNFU. Cette cartographie donne à voir la présence de l’obédience dans de nombreux orients. Elle fait apparaître, derrière l’apparente modestie des effectifs, la réalité d’un réseau très étendu, vivant, tissé de liens fraternels au long cours.

Les annexes énumèrent encore les organismes de hauts grades qui collaborent avec ces loges.

La filière du Rite Moderne Français Traditionnel (RMFT) y est évoquée à travers les structures qui prolongent les trois premiers degrés dans la cohérence d’une Maçonnerie française de fidélité ancienne. La filière anglo-saxonne y apparaît avec les systèmes de la marque, de l’Arc Royal et des ordres associés, dont les suprêmes grands chapitres sont mentionnés. Le lecteur découvre ainsi que la LNF française ne se limite pas à la symbolique bleue. Elle assume pleinement des filiations rituelles diverses, en lien avec l’héritage britannique et avec le Régime Écossais Rectifié, dont la filière est également indiquée. Cette pluralité de parcours initiatiques, reliés à une même base symbolique, donne la mesure de la richesse de l’ensemble. La construction évoquée sur la couverture trouve là sa traduction concrète, entre ateliers de base et ordres de perfectionnement.

La voix de Roger Dachez accompagne ce volume avec une autorité tranquille. Médecin de formation, historien de la Franc-maçonnerie par vocation profonde, il a publié une œuvre considérable qui explore les origines de l’Ordre, les rituels, les crises, les relations entre maçonnerie et société civile. Beaucoup de frères et de sœurs ont découvert grâce à lui que la tradition n’est pas un mythe vague mais une réalité documentée, complexe, traversée de débats. Ses livres consacrés à l’histoire générale de la franc-maçonnerie française, ses études sur les rituels des premiers temps, ses essais plus accessibles destinés au grand public ont façonné, depuis plusieurs décennies, la culture maçonnique contemporaine. À la tête des Loges nationales françaises unies, Roger Dachez ne se contente pas de regarder cette histoire à distance. Il la prolonge, il la guide, il l’engage dans des choix concrets. Sa présence en ouverture de ce volume et son implication dans l’obédience donnent à l’ensemble une cohérence rare.

Sa biographie ne peut se réduire à un enchaînement de titres.

Elle témoigne d’une fidélité à trois exigences que l’ouvrage laisse transparaître. Une exigence de rigueur intellectuelle, par la vérification constante des sources, l’analyse des contextes religieux et politiques dans lesquels la maçonnerie s’est développée. Une exigence pédagogique, par l’effort de rendre ces recherches accessibles sans jamais céder à la simplification outrancière. Une exigence initiatique enfin, car il ne se contente pas de parler de la maçonnerie, il y engage son existence, son temps, ses responsabilités. Cette triple fidélité irrigue l’ensemble du livre, même lorsque sa plume se fait discrète.

À la fin de la lecture, nous avons traversé davantage qu’un récit d’obédience.

Nous avons suivi la trajectoire de Maçons qui s’efforcent depuis plus de cinquante ans de tenir ensemble tradition, spiritualité et liberté. La Loge nationale française et les Loges nationales françaises unies apparaissent comme un laboratoire où se cherche, loin des effets de mode, une manière droite de vivre l’initiation dans le monde contemporain. L’ouvrage nous rappelle que la maçonnerie ne se réduit jamais à des structures ou à des statistiques. Elle prend corps dans la patience des travaux, dans le sérieux des rituels, dans la constance de ceux qui acceptent d’orienter leur vie vers un centre plus haut qu’eux-mêmes.

Les Éditions de la Tarente offrent ainsi bien plus qu’un livre de commémoration.

Ce volume devient un miroir tendu à chaque lecteur, qu’il appartienne ou non à cette Obédience. Il invite à relire sa propre histoire maçonnique, à interroger ce qui, dans sa loge, demeure fidèle à la promesse originelle. Il montre qu’une famille maçonnique, lorsqu’elle ose raconter sans fard ses commencements, ses essais, ses réussites et ses blessures, peut devenir un signe pour l’ensemble de l’Ordre. Au cœur de ce signe se tient la devise affirmée sur la couverture. Ce Dieu qui se propose comme guide n’impose rien, il accompagne. Il se laisse entrevoir dans la lumière discrète qui traverse ces pages, dans la fraternité têtue de ces loges dispersées, dans le travail obstiné de ces frères et de ces sœurs qui ont choisi de croire qu’une tradition vivante peut encore éclairer notre temps.

Histoire de la Loge Nationale Française (LNF) – Les 50 premières années d’une aventure maçonnique

Collectif – Avant-propos de Roger Dachez/Les Éditions de la Tarente, 2025, 158 pages, 20 €

Les Éditions de la Tarente, le site

06/12/25 – GLMU : agora laïque et républicaine à Montreuil (93)

Quand la GLMU fait de la laïcité un bien commun vivant

Le 6 décembre 2025, au 8, rue Voltaire à Montreuil, la Grande Loge Mixte Universelle transforme son siège en véritable place publique : une Agora laïque et républicaine, ouverte à toutes et à tous, pour célébrer les 120 ans de la loi de 1905 en la mettant à l’épreuve des réalités d’aujourd’hui.

La date n’a rien d’anodin

Cent vingt ans après la loi de séparation des Églises et de l’État, la laïcité n’est plus seulement un texte fondateur, elle est devenue un terrain de tensions, de malentendus, parfois de récupération. La Grande Loge Mixte Universelle, obédience née en 1973 d’une scission d’avec le Droit Humain et qui a très tôt placé la laïcité au cœur de son identité, assume ici une fidélité de long terme : défendre une République émancipatrice, sociale et universaliste.

Dès 2002, la GLMU proposait déjà de faire du 9 décembre une journée nationale de la laïcité ; en 2021, elle réaffirmait publiquement son attachement à la loi de 1905, refusant toute remise en cause de son équilibre subtil et proposant même d’ajouter « Laïcité » à la devise républicaine.

L’Agora du 6 décembre s’inscrit pleinement dans cette cohérence

Le flyer de l’événement, diffusé par l’obédience, donne le ton : « Venez tester vos connaissances sur le principe de laïcité ». L’invitation n’est pas scolaire, elle est citoyenne. Toute la journée, de 9h à 17h, le siège montreuillois de la GLMU devient un laboratoire d’idées : accueil dès 9h, présentation par Clément Stora et salut républicain du maire de Montreuil, Patrice Bessac, qui ancre d’emblée la rencontre dans la vie de la cité.

La matinée est consacrée aux fondamentaux

Michel Larive ouvre le bal en replaçant la loi de 1905 dans la longue durée : « La loi de séparation des Églises et de l’État : 1905-2025, 120 ans de liberté ». Derrière le slogan, il s’agit de montrer comment ce texte, souvent invoqué, parfois mal compris, a organisé dans le temps long une véritable architecture de la liberté de conscience, en protégeant à la fois l’État de toute emprise cléricale et les convictions de chaque citoyen.

Patrice Bessac Maire de Montreuil

La parole revient ensuite au maire de Montreuil, Patrice Bessac, autour d’un thème brûlant : « Neutralité des services publics et liberté d’expression des élus. » Dans un contexte où chaque prise de parole d’un responsable politique est scrutée à l’aune de la laïcité, la question est simple et vertigineuse : comment rester fidèle au principe de neutralité sans confondre neutralité et silence, ni renoncer à dénoncer les atteintes aux droits fondamentaux ? La laïcité, ici, n’est plus un mot abstrait : elle structure la manière de gérer une ville, d’accueillir les habitants, d’organiser les services publics.

À 10h45, l’Agora se rapproche encore du quotidien avec l’intervention de Michel Roux, membre du Conseil collégial de l’Amicale laïque d’Île-de-France : « Le principe de laïcité au quotidien ? Parlons-en ! ». Le point d’interrogation dit bien l’enjeu : sortir des postures doctrinales pour écouter ce que vivent les enseignants, les éducateurs, les agents publics, les associations, face aux demandes de dérogation, aux crispations identitaires, aux confusions entre espace privé et espace commun.

La pause de 12h30 ne suspend pas le débat, elle le prolonge dans les couloirs et autour des tables où se croisent francs-maçons, militants associatifs, élus, simples citoyens.

L’après-midi déplace le regard vers un champ que l’on oublie trop souvent lorsqu’il est question de laïcité : le sport.

À 14h, une table ronde explore ce thème au titre presque militant : « Sport, laïcité, même combat ? ». Derrière cette formule, une intuition forte : dans un vestiaire, sur un terrain, dans une association de quartier, se jouent aussi les questions de mixité, de signes d’appartenance, de respect des règles communes. Comment garantir que le sport reste un espace de fraternité réelle, à égale distance du prosélytisme et de l’exclusion ?

Bernard-Dekoker-Suarez-Grand-Maitre-de-la-Grande-Loge-Mixte-Universelle

À 15h, les intervenants répondent aux questions du public : l’Agora devient alors ce qu’elle promet d’être, non un colloque descendu d’en haut, mais une place où la parole circule, se confronte, s’ajuste. La journée s’achève à 16h par une synthèse générale, puis par la conclusion du Grand Maître de la GLMU, Bernard Dekoker-Suarez, qui inscrit cette démarche dans le projet global de son obédience : une Franc-maçonnerie mixte, républicaine, progressiste, qui se définit volontiers comme une « école de citoyennes et de citoyens ».

Car la laïcité, pour la Grande Loge Mixte Universelle, n’est pas un simple « thème » de communication

C’est un axe structurant. L’obédience a été fondée en 1973 par Éliane Brault et Raymond Jalu, figures d’une maçonnerie engagée dans la défense des libertés publiques.

Éliane Brault- Le_Petit_journal

Ses convents successifs ont réaffirmé une ligne claire : mixité, démocratie interne, égalité stricte entre tous les membres, indépendance vis-à-vis des structures de hauts grades, et surtout laïcité entendue comme refus de tout dogmatisme, qu’il soit religieux, politique ou philosophique. De cette culture naissent à la fois des communiqués fermes – sur la Journée de la laïcité, sur les droits des femmes, sur les luttes contre les intégrismes – et des initiatives d’extériorisation comme cette Agora.

Bernard Dekoker-Suarez – Bannière GLMU

La symbolique du lieu et de la forme mérite d’être soulignée. L’adresse de la GLMU, 8, rue Voltaire à Montreuil, n’est pas qu’un repère postal ; elle dit quelque chose de l’héritage revendiqué : celui des Lumières, de la liberté de conscience et de la République sociale. Transformer, le temps d’une journée, ce siège en Agora laïque et républicaine, c’est ouvrir grand les portes du Temple pour faire respirer ensemble l’espace initiatique et l’espace civique. La chaîne d’union se prolonge ici dans la salle publique, les colonnes deviennent tribunes, et les outils de la loge – la mesure, l’écoute, la capacité de doute – se transposent dans le débat citoyen.

À l’heure où la laïcité est trop souvent réduite à un mot-paravent, revendiqué par des camps adverses, l’initiative de la GLMU a le mérite de revenir à une pédagogie exigeante : rappeler l’histoire, examiner les pratiques, laisser parler la société civile, et surtout accepter la confrontation des points de vue, dans le respect du cadre républicain.

Le 6 décembre prochain à Montreuil, la laïcité n’aura pas seulement 120 ans : elle aura, pour une journée au moins, le visage d’une multitude de femmes et d’hommes réunis dans une même Agora. C’est là, sans doute, l’une des plus belles manières de célébrer une loi : la faire vivre, la questionner, la partager.

Source : GLMU

Science et initiation maçonnique

Progrès scientifique, progression initiatique, …

À ceux qui ne sont pas familiers à ce que les Franc-maçonnes et Francs-maçons entendent par progression initiatique, précisons que cette expression désigne une démarche d’approfondissement de la connaissance de soi-même, conduite en soi-même et pour soi-même, mais qui ne saurait exister sans le miroir formé par l’assemblée des Frères et des Sœurs, sans le support du Rite et des outils symboliques et rituéliques qui en sont le support.

Il est essentiel d’ajouter que cette démarche n’aurait ni sens ni valeur si cette connaissance approfondie de soi, en les façonnant, en transformant ceux qui en font le choix, ne les conduisait à transformer le monde qui les entoure.

En quoi ce progrès pour soi-même et pour l’humanité peut-il éclairer le progrès de la science ?

En quoi peut être utile à la connaissance de l’univers la recherche des Mots véritables du Maître Maçon, dont nous ne connaissons que des substituts en accédant au 3ème degré après nous être préparés aux deux degrés précédents ?

Le lien est simple, et s’impose de lui-même : la recherche du Franc-maçon comme la recherche du scientifique ont, plus ou moins directement et exclusivement, le questionnement sur l’Homme comme objet. Cela signifie que la perspective de l’homme doit être sous-jacente à toute recherche, voire en être le fondement.

Lorsque la science s’efforce de décrypter l’infiniment petit comme de décoder l’infiniment grand, de percer les mystères de l’intimité de nos cellules vivantes comme ceux de l’immensité des galaxies tournoyant dans l’espace en expansion, c’est fondamentalement pour comprendre notre environnement, notre origine, notre destinée, notre place dans la Création.

Humain parmi les humains, le scientifique ne peut échapper à sa condition, non plus qu’à ses limites. Il n’est jusqu’à sa perception de l’infini et de l’éternité par exemple qui ne soient certainement qu’un pâle reflet de ce que sont ces deux abstractions, compte tenu des limites imposées à nos sens, par rapport à ce qu’elles sont probablement dans la vérité de l’univers.

Notre rigueur, notre volonté de décrire l’univers au-delà de nos propres limites, nous conduisent sans doute à les dépasser en théorie, dans l’abstrait. Mais savoir est une chose, connaître, qui comporte une dimension d’appropriation et de conscientisation, en est une autre.

L’être humain cherche à comprendre l’univers non seulement par curiosité, mais avec l’idée d’en prévoir, voire d’en prévenir les débordements, d’en utiliser au mieux les ressources, en un mot d’y trouver sa juste ou sa meilleure place et de s’y comporter en sujet plutôt qu’en objet…

Chacun d’entre nous veut connaître et comprendre l’univers pour ne pas avoir la désespérante sensation de n’y être qu’une infinitésimale particule sans destin particulier, et sans capacité d’agir sur ce destin.

En d’autres termes, le chercheur scientifique, comme le philosophe auquel pourtant on voudrait l’opposer, mène sa quête dans un esprit où la curiosité conduit à la liberté, et à la responsabilité qui en est le corollaire.

La démarche maçonnique est initiatique et constitue à cet égard pour le chercheur un soutien, un support dont la pertinence et la convergence avec la démarche scientifique deviennent de plus en plus évidentes à mesure que l’on s’élève dans les degrés traditionnels du rite.

À ceux qui s’étonnent et jugent le propos paradoxal, on peut faire remarquer que quoique fortement ancrée dans la tradition, remontant dans ses fondements bien en amont de la constitution des premières obédiences spéculatives modernes au début du 18ème siècle, la Franc-maçonnerie, et en particulier le Rite Écossais Ancien et Accepté, est profondément tournée vers le présent et plus encore l’avenir. Le Franc-Maçon s’efforce en effet de mieux se connaître et de mieux se comprendre lui-même, de mieux connaître et de mieux comprendre l’univers qui l’entoure. Il conduit cette recherche non pas tant au plan descriptif, qui serait celui du pur observateur scientifique qu’à ce plan particulier qui a pour perspective d’améliorer son rapport à lui-même, à l’autre et au monde qui l’entoure.

La démarche initiatique a en cela quelque chose de profondément écologique au sens étymologique du terme, qui renvoie à la connaissance de l’environnement dans lequel on vit, sa « demeure » au sens large.

La démarche maçonnique initiatique se veut donc à la fois traditionnelle dans ses racines et prospective dans ses objectifs.

Et à ceux qui considèrent, sans la connaître, notre démarche comme aliénatrice de notre liberté, il est aisé de montrer comment, alors qu’elle est fortement organisée par la pratique rituélique, la Franc-maçonnerie est source de libération. C’est qu’il ne faut pas en effet se méprendre sur le rôle du rituel. Celui-ci vise uniquement à créer les conditions d’une ouverture de l’esprit à d’autres dimensions du réel que celles immédiatement perceptibles dans l’agitation du dehors.

Le rituel favorise l’écoute de soi-même et l’écoute de l’autre. L’autre dont le regard sur le monde aide à construire le sien propre, en le confortant ou en le contredisant, peu importe, mais toujours en l’enrichissant. Le rituel est ainsi source de liberté de pensée, d’autant qu’il ne véhicule aucune vérité dogmatique à laquelle chacun devrait se soumettre.

Mais comment défendre cette idée alors que nos travaux sont obligatoirement ouverts « à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers ». Cette invocation obligée ne constitue-t-elle pas un dogme ?

Il est clair qu’il faut voir dans le Grand Architecte un principe organisateur et non nécessairement une divinité, a fortiori une divinité révélée, sans toutefois réfuter cette conception. Affirmer que l’univers est organisé, ordonné selon des règles que l’on peut décrire par les outils des sciences, ne suppose ni n’interdit aucune croyance, ne requiert ni ne fait obstacle à aucune foi particulière ni à aucune pratique religieuse quelle qu’elle soit.

La Franc-maçonnerie, en, particulier de Rite Écossais Ancien et Accepté, en se plaçant sous l’invocation du Grand Architecte de l’Univers, respecte et encourage la liberté de chacun de ses membres à donner à ce principe la dimension qui correspond à ses propres convictions spirituelles. Cette attitude ne doit pas être confondue avec les positions, radicales et souvent militantes au point d’en devenir paradoxalement dogmatiques, d’autres obédiences se réclamant dans notre pays de l’héritage maçonnique.

Au demeurant, dans cette conception du principe que nous nommons Grand Architecte, il est fait référence à un ordre, à des lois mathématiques, physiques, chimiques, qui régissent l’évolution et le fonctionnement de l’univers en chacune de ses composantes et de ses structures depuis l’origine et sans que l’on puisse leur envisager un terme ni dans le temps ni dans l’espace.

Dès lors, la relation entre démarche maçonnique initiatique et démarche scientifique apparaît pour ce qu’elle a d’ontologique et d’intrinsèque. Et la revendication, l’impérieuse nécessité de placer l’homme au centre de la démarche scientifique se justifie de la même manière qu’il est par nature au centre de la démarche maçonnique initiatique.

Le domaine de la recherche et de la science que je connais un peu de par mes activités profanes est celui de la médecine. C’est naturellement sur la recherche en biologie et en médecine que je m’appuierai pour la suite de mon propos.

Si je reviens à la notion de « placer l’homme au centre », j’exprime ma foi en ce qu’il est convenu d’appeler une médecine humaniste.

Qu’est-ce que l’humanisme, que signifie « une médecine humaniste » ?

Par « humanisme », nous entendons précisément « qui met l’homme au centre de ses préoccupations ». Il s’agit de prendre en compte la globalité de l’individu et plus particulièrement, s’agissant de médecine, de considérer non seulement sa maladie, au sens limité de ses symptômes, mais au-delà son être tout entier, son individualité sociale, ses croyances, ses sentiments…

L’Organisation Mondiale de la Santé elle-même veut s’inscrire dans cette perspective globale, voire holistique, puisque sa Charte fondatrice, dès 1948, définissait la santé comme « un état global de bien-être physique, mental et social,  et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. »

Hormis les décès fortuits et purement accidentels, nul être vivant n’est en parfaite santé pour basculer brutalement dans la maladie au stade ultime. À l’inverse, un individu même très gravement malade possède encore bien des organes, bien des fonctions, en parfait état de santé. En fait, chaque individu, à chaque instant de sa vie, se trouve à une certaine distance, quasi-constamment variable, entre les deux pôles que sont la santé parfaite et la maladie extrême.

Sur l’échelle que constitue ce continuum santé – maladie, la position d’un être humain est ainsi le résultat d’une interaction, résultant de facteurs internes et externes, personnels et environnementaux. Ceux-ci vont en permanence stimuler ou limiter les effets de la lutte du sujet contre les atteintes à sa santé. Parmi les facteurs influençant la réponse de l’individu aux agressions pathogènes, d’où qu’elles viennent et quelle qu’en soit la nature, y compris l’éventuel déterminisme génétique, on sait aujourd’hui qu’interviennent son contexte social et son parcours de vie.

La médecine humaniste est celle qui s’efforce de prendre en compte ces diverses composantes.

Il s’agit bien de rechercher les moyens de préserver ou de rétablir la santé de chaque individu mais aussi la santé de la collectivité telle que s’en préoccupe cette discipline qu’est la santé publique – trop méconnue sauf en période de crise de la vache folle, de chikungunya, de dengue, de Covid ou de grippe aviaire… – en mettant l’homme au centre dans toutes ses dimensions et non seulement dans celle simplement de « malade » ou, pire encore, celle qui ne serait que technicienne, ne s’intéressant qu’à la seule maladie.

À cet égard, le médecin et en particulier le médecin chercheur qui s’inscrit dans le cheminement initiatique du R.E.A.A. se sent soutenu et conforté dans sa démarche professionnelle.

Il n’y a ni confusion des genres ni dérive sectaire d’aucune sorte, qui pourrait conduire, au contraire de l’objectif poursuivi, à un rétrécissement du champ de conscience et d’investigation au nom d’on ne sait quel a priori dogmatique. Au contraire, il résulte de la simultanéité des deux démarches, des deux engagements, une plus grande ouverture, une sensibilisation à davantage d’aspects du questionnement, une fertilisation croisée dynamique, une synergie féconde qui permet de donner du sens au progrès.

Plus que tout autre chercheur sans doute, le chercheur en santé ne cherche pas « dans l’absolu » d’une science désincarnée. Le sujet de sa démarche l’incite à se souvenir qu’il est un homme au service d’autres hommes. Et que cette dimension d’homme ne se limite pas à une séquence de paramètres biologiques.

Mais tous les chercheurs en médecine ne sont pas Francs-maçons. Pour autant qu’elles sont largement le fait de chercheurs profanes,  la médecine et la recherche biomédicale peuvent-elle méconnaître l’homme ?

 Ainsi posée, la question paraît n’être qu’une provocation stupide: il semble évident que la médecine et la recherche en médecine et en biologie humaine ont l’homme pour objet et sa santé pour finalité.

Pourtant, à y regarder de plus près, de nombreuses carences voire de nombreuses dérives doivent alerter celui qui entend cultiver à la fois la vertu du soignant, la légitime curiosité du chercheur et les valeurs éthiques qui expriment un humanisme bien compris.

Ainsi, chacun se réjouit de voir nos pays développés offrir à tous un accès aux soins relativement équitable. Chacun apprécie ainsi le progrès que constitue l’organisation d’un système de santé efficace et accessible. Pourtant, il suffit d’interroger certains patients sortant d’un hôpital pour les entendre simultanément louer la qualité technique des soins et la carence humaine du système hospitalier. Devenus des numéros, ils ont été pris en charge par des techniciens, anonymes malgré leur badge, dans des usines à produire du soin. Comme le dénonçait un jour l’un d’entre eux : « Il n’y a personne dans cet énorme endroit. Aucun être humain. Ni malade ni soignant; rien que des fonctions ! ». Entouré de dizaines de professionnels le plus souvent irréprochables dans leur compétence technique, le malade est désespérément seul.

Même la mort, pourtant un moment essentiel de la vie, un moment qui devrait être sacré car en quelque sorte l’apogée de notre condition d’homme, est ramenée à une dimension technique, évacuée, cachée. Est-ce à dire que la médecine, lorsque la technicité à laquelle elle s’est elle-même laissée réduire n’a pu traiter la maladie, a soudain honte d’avoir échoué ?

Ici encore, l’engagement maçonnique conforte le soignant qui entend aller plus loin que la seule prestation technique que l’on attend de lui. La charité, cette vertu « théologale » essentielle que le Franc-Maçon apprend à cultiver et sur le sens de laquelle il travaille longuement, a ici celui de prise en compte globale de l’homme qui souffre et qui va mourir. Écoute, présence, en un mot, Amour. C’est le sens profond que les Franc-maçonnes et Francs-Maçons donnent au mot Fraternité.

Si le médecin doit éviter de trop s’investir dans le destin individuel de chacun de ses patients, sous peine de risquer de s’y consumer, il me semble qu’il a le devoir de prodiguer, outre les soins que la technique met à sa disposition, ce remède sublime qu’est l’Amour, ne serait-ce que par quelques regards, quelques attitudes simples mais ô combien signifiantes face à la terrible solitude de celui qui sait que son terme est proche.

En matière de recherche médicale, la relation au malade n’a pas – ou pas seulement – ce caractère personnel « d’âme à âme » autant que d’homme à homme. Elle prend une dimension à la fois collective et prospective. L’humanisme va donc s’y exprimer autrement, et en particulier selon deux axes, celui de l’orientation de la recherche et celui du rapport entre expérimentateur et sujet d’expérimentation.

Condamner le profit en santé, et en particulier dénoncer les firmes pharmaceutiques au motif qu’elles gagneraient trop d’argent « sur le dos de la misère humaine » n’est pas sérieux. Les entreprises du médicament affichent une profitabilité convenable et suffisante à maintenir la confiance des investisseurs dans le monde d’économie libérale dans lequel nous vivons. Qu’on le veuille ou non, la perspective de profits potentiels est un puissant moteur de la créativité, en matière de recherche pharmaceutique comme dans bien d’autres domaines. Le caractère extrêmement aléatoire du processus, qui nécessite aujourd’hui pour un seul médicament d’investir près d’un milliard d’euros sur 10 ans, doit conduire à réviser bien des jugements hâtifs.

Reste que tandis que certaines firmes ne se concentrent que sur les seuls marchés à fort potentiel, d’autres équilibrent leur pipe-line de recherche entre molécules destinées aux pathologies les plus lourdes et les plus fréquentes dans les pays développés et solvables et d’autres permettant de lutter contre des fléaux moins fréquents ou survenant dans des pays au statut économique plus précaire. L’humanisme, ici, consiste pour celui qui en a la responsabilité ou qui y a quelque influence, à infléchir le choix vers davantage d’équilibre entre médicaments susceptibles d’engendrer une profitabilité majeure ou en tous cas significative et médicaments destinés à traiter des populations à l’abandon, sans espoir de véritable retour sur l’investissement consenti.

Il faut saluer ici les actions entreprises par les pouvoirs publics en faveur des « médicaments orphelins » dirigés contre les maladies rares,  ou encore des « médicaments génériques essentiels » destinés aux pays en développement. Mais il convient d’aller plus loin, sans mettre en péril toutefois l’équilibre et le dynamisme économique des firmes concernées. La pérennité même de ces firmes est en jeu, et avec elle leur capacité à créer l’innovation que médecins et malades attendent.

Sans avoir en la matière une quelconque exclusivité, force est de constater que de nombreux Franc-maçonnes et Francs-maçons se trouvent impliqués dans ces démarches de recentrage, conscients de leur responsabilité à la fois dans la performance de leurs entreprises et dans le progrès à offrir en partage à l’humanité.

Il en est de même dans les diverses commissions et instances soucieuses d’éthique en matière de recherche biomédicale. La notion de consentement éclairé, l’équité en matière d’accès aux nouvelles solutions thérapeutiques, sont représentatifs de ces préoccupations vers lesquelles la réflexion maçonnique oriente en quelque sorte naturellement.

En ces temps où les impératifs économiques, pour légitimes qu’ils soient, paraissent être le seul moteur du monde, l’éthique, bien comprise, a vocation à en être l’ultime – et dans bien des cas le seul – contrepoids. Il faut en effet trouver le cadre et les limites de la jonction entre les nouveaux savoirs et le marché. Il faut qu’une réflexion, capable de se traduire en action, soit poursuivie pour maintenir son caractère sacré à la vie , et aux moyens de sa préservation.

Peut-on, au nom du progrès, faire commerce de tout ? Par exemple, comment se définir par rapport à la question des banques d’information et de matériel génétiques ?

Ces banques, indispensables à la recherche en génomique, sont au cœur d’interrogations éthiques d’autant plus prégnantes que, comme l’a écrit le regretté généticien Axel Kahn : « le gène est devenu une véritable matière première, comme le pétrole ou l’uranium. Du coup, ces banques d’ADN sont bien souvent, à travers le monde, devenues des marchandises qui se négocient fort cher ». Quelles limites définir ? Par quelles instances, sur quel territoire et pour quelle durée ? Au risque de quelles sanctions en cas d’infraction ?

Si l’on considère le champ de la santé publique, le questionnement éthique y joue un rôle tout aussi essentiel. Les politiques de prévention et de soins ne peuvent faire l’économie de ces interrogations. On se souvient par exemple des inquiétudes soulevées quant à la possible discrimination des porteurs du virus VIH. De plus en plus, les instances en charge de ces questions imposent des politiques respectueuses des droits des patients et condamnant toute forme de marginalisation. La loi française comme les textes européens ont considérablement évolué sur ces points, dans une démarche visant à « placer les droits de l’homme au centre des politiques sanitaires, à l’heure où les problèmes d’accès aux soins, comme les évolutions de la biologie et des techniques médicales, peuvent menacer la dignité et les libertés individuelles ».

Il n’est pas nécessaire d’insister ici sur les enjeux et l’importance d’une telle démarche, ni sur l’intérêt de soutenir la réflexion de tous ceux qui y sont impliqués. Il faut donner à ces responsables dont les choix engagent l’avenir de notre société l’opportunité de mieux évaluer les interactions entre les diverses valeurs et les divers impératifs à prendre en compte. Le travail maçonnique crée les conditions et ouvre des pistes pour de telles évaluations, en invitant à se poser sans cesse la question des valeurs et du sens de l’action. La  franc-Maçonne ou le Franc-Maçon cherche à devenir un être de connaissance, cherchant avec la même ardeur à être un être de conscience.

Dire que nous cherchons à être êtres de conscience revient à dire que nous sommes en recherche de sens. Sens de notre vie, sens de la vie.

Nous cherchons à comprendre ce qui nous anime au plus profond de nous-mêmes, pour contenir les bas instincts qui sont la réminiscence de ces mauvais Compagnons si difficiles à éradiquer définitivement. Nous cherchons à donner du sens à notre vie en nous fondant sur des valeurs qui s’appellent Liberté, Égalité Fraternité, mais aussi Loyauté, Probité, Rigueur, pour ne citer que celles-là.

Cette quête de sens, ce retour vers les valeurs n’est pas l’apanage des seuls Francs-maçons, et faire le constat que notre monde contemporain semble en quête de sens et de valeurs n’est guère original. Mais il faut relever le paradoxe que représente la simultanéité de l’accroissement de cet appauvrissement spirituel et moral avec une progression exponentielle de la prospérité économique et des savoirs scientifiques et techniques.
Il y a là un dramatique et dangereux « effet de ciseau ». Il nous revient donc d’appeler les chercheurs et les institutions, tant publiques que privées, en charge de la recherche biomédicale et pharmaceutique à cultiver cette synergie, cette symbiose féconde entre science et conscience dans la pratique de leur expertise.

Il n’est pas nécessaire pour cela qu’ils se convertissent à un culte quelconque. Il leur suffit d’inscrire leur expertise dans un ensemble de connaissances plus vaste. Dans une telle démarche, transdisciplinaire, ils ne pourront méconnaître l’homme. S’ils savent ne jamais le perdre de vue, ils seront devenus humanistes, sans rien perdre ni compromettre de leur statut d’expert.

La démarche humaniste qui est celle à laquelle invite la franc-maçonnerie initiatique, précisément parce qu’elle vise « le bonheur de l’humanité » dans le sens le plus global et le plus complet de l’expression, cherche à faire coïncider amélioration du statut moral et amélioration du statut matériel.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté tel que le pratiquent les plus importantes obédiences maçonniques dans le monde – ne se mêle ni de politique « politicienne » ni de revendications sociales à la manière d’un syndicat ou d’un parti.

Mais il œuvre au progrès et au bonheur de l’humanité en fortifiant dans le cœur et l’esprit de chaque Frère cette conscience mais aussi cette dimension de la transcendance.

Car l’humanisme a un fondement et des développements spirituels.

« Spiritualité », le mot est lâché. Et certains de le rapprocher voire de le confondre avec Religion. Or la Franc-Maçonnerie n’est ni le prolongement ni l’antithèse de la pensée religieuse. Elle n’en est pas non plus le syncrétisme, c’est à dire la fusion.

La Franc-maçonnerie est cependant spirituelle et spiritualiste en ce qu’elle invite les Frères et les Sœurs qu’elle initie à des activités qui se rapportent à l’esprit et à sa vie ; au sens de l’expression vie de l’esprit .

Ainsi la spiritualité désigne, au-delà de visions religieuses ou mystiques, la capacité que possède l’être humain de s’interroger sur son existence et sur sa place dans l’univers.  

À ce titre, la Franc-maçonnerie n’apporte aucune réponse toute faite et s’affirme comme une philosophie de la question.

Ainsi, pour celui qui est à la fois scientifique et Franc-Maçon, son enjeu en tant que chercheur/cherchant est de s’efforcer de tendre vers le meilleur équilibre entre humanisme et utilitarisme.

Cette logique est celle du questionnement permanent, du refus des certitudes immuables et pré-établies, des jugements définitifs et préconçus.

Là sont les lumières que doit apporter à ce siècle la Franc-maçonnerie initiatique.

Notre progression initiatique fait de nous par nature des cherchants, en quête de Connaissance. La démarche du scientifique le conduit au statut de chercheur, en quête de Savoir.

Les deux démarches ne s’opposent pas, mais se complètent.

Celle-ci, c’est-à-dire notre démarche de cherchant, en quelque sorte, a vocation à structurer le champ de celle-là, la démarche du chercheur à en organiser le sens, en ne s’imposant qu’une seule contrainte, toutefois essentielle :

avoir l’homme, l’humanité, leur bonheur et leur progrès pour finalité.

Une vraie lecture chevaleresque et initiatique du Don Quichotte de Cervantes

Le livre de Rémi Boyer s’avance masqué derrière Miguel de Cervantes et son hidalgo famélique, comme si la silhouette de Don Quichotte servait de paravent transparent à une entreprise beaucoup plus radicale. Très vite, nous sentons que nous ne sommes pas simplement conviés à une relecture savante d’un classique de la littérature européenne. Ce qui se déploie ici ressemble à une mise à l’épreuve de notre propre regard.

Sommes-nous encore capables de voir dans la dérive du chevalier de la Manche autre chose qu’une comédie brillante, un grand roman ironique sur la fin des illusions chevaleresques. Rémi Boyer répond par un geste net. Pour lui, Don Quichotte n’est pas la caricature d’un monde révolu. Il demeure une figure d’actualité brûlante, emblème d’une chevalerie intérieure qui n’a jamais cessé de chercher des corps où se rendre de nouveau visible.

Le propos se place dans la continuité d’exégètes qui ont déjà arraché le roman au seul domaine littéraire pour l’inscrire dans une constellation hermétique. Dominique Aubier a dévoilé un Don Quichotte où travaille la lettre hébraïque, où la structure même du récit répond à des architectures kabbalistiques. Charles d’Hooghvorst a révélé la chair alchimique de l’œuvre, ses opérations de feu, ses dissolutions et ses noces. Rémi Boyer assume cette filiation, tout en déplaçant l’axe de lecture vers la question des voies d’éveil. La chevalerie errante n’est plus seulement un motif de dérision ou un mythe désuet. Elle devient l’expression d’une méthode spirituelle, d’un art de vivre, d’un style d’être au monde qui refuse la résignation moderne. Nous entendons alors la phrase fameuse de Dominique Aubier, citée et méditée, comme un avertissement lancé à notre paresse. Don Quichotte ne supporte plus que l’on rit de lui. Le rire superficiel est congédié. L’humour demeure, mais il bascule du côté du sacré, comme dans ces traditions où le saint apparaît sous les traits d’un fou.

Rémi Boyer

Tout le travail de Rémi Boyer consiste à montrer comment ce renversement s’opère. Cervantes joue avec les codes du burlesque, surjoue parfois le grotesque, multiplie les situations ridicules. Pourtant, derrière ces cascades de mésaventures, une autre énergie circule. Le principe hermétique du renversement est convoqué. Ce que la lettre semble condamner, l’esprit le sauve et l’exalte. Le chevalier couvert de haillons, moqué par les aubergistes, rossé par les paysans, figure celui qui consent à perdre les protections sociales, les appartenances solides, les gages de respectabilité, pour s’ouvrir à un autre type de noblesse. La chevalerie errante n’est plus une institution, encore moins un ordre mondain. Elle devient une disponibilité à l’appel de l’Invisible, une recherche d’ajustement à la justice, au courage, à la fidélité, même lorsque tout l’environnement déclare ces vertus obsolètes.

Portrait imaginaire de Cervantes

Dans ce cadre, la voie du blâme occupe une place centrale. Rémi Boyer rappelle la tradition soufie qui distingue les itinéraires de ceux qui acceptent d’être couverts de reproches et de malentendus, afin de briser en eux le besoin d’être approuvés. Don Quichotte et Sancho Panza sont de ces marcheurs qui ne cessent de se retrouver nus, dépouillés, exposés à la dérision. Ils avancent pourtant, persévèrent, apprennent à laisser derrière eux les oripeaux du moi social. Cette dynamique parle intensément au lecteur maçon, habitué à traverser des épreuves symboliques où la fausse image de soi doit être abandonnée. L’humiliation des héros prend alors un autre visage. Elle devient travail intérieur, limage patiente de l’ego. Dans l’art du récit de Cervantes, et dans la lecture qu’en donne Rémi Boyer, le comique devient une alchimie du regard, un acide qui dissout les postures pour laisser paraître la vérité d’un désir de service et de justice.

La montée progressive de Don Quichotte vers une forme de sagesse paradoxale est l’un des fils les plus subtils que Rémi Boyer met en lumière. Dans la première partie, le ridicule domine, soutenu par les malentendus et les coups du sort. Puis quelque chose se décante. La parole du chevalier gagne en densité, ses discours révèlent une compréhension fine des rapports humains, un sens aigu de l’honneur et du gouvernement, une compassion sincère pour les faibles. La figure du fou commence à rejoindre celle du sage. Nous reconnaissons là ces moines fous dont témoignent de nombreuses traditions, ces êtres déconcertants dont l’excentricité n’a d’autre but que de désarmer les certitudes et d’ouvrir une brèche dans la conscience endormie. Le livre de Rémi Boyer rappelle que l’initié véritable n’est pas un personnage lisse, raisonnable, parfaitement adapté. Il demeure en décalage, porté par une logique qui n’obéit pas aux critères de la réussite sociale.

Première édition du Don Quichotte (1605)

Cette lecture ne se contente pas de juxtaposer des références. Elle s’enracine dans une vision très précise du monde imaginal, au sens où l’entendait Henry Corbin. L’univers de Don Quichotte est saturé de signes. Les châteaux confondus avec des auberges, les géants pris pour des moulins, les régimes de réalité qui se superposent, tout cela dessine un champ intermédiaire, ni rêve ni simple fiction. Rémi Boyer insiste sur ce plan où se nouent les mythèmes, ces images-sources qui traversent les cultures et parlent directement à l’âme. Le chevalier de la Manche vit dans cette zone. Il y lit les événements comme des messages, il entend dans la rumeur du monde une adresse qui lui est destinée. Nous pourrions dire que sa folie consiste moins à halluciner qu’à prendre au sérieux ce que la plupart des humains refusent d’écouter. Là encore, l’expérience maçonnique n’est pas loin. L’initié apprend à considérer les rencontres, les coïncidences, les épreuves, comme autant de figures posées sur son chemin par une pédagogie invisible.

La place accordée à la Femme dans cette lecture est l’un des traits les plus beaux du livre. Dulcinée, figure presque absente dans le roman, devient ici présence diffuse, matrice secrète de toute la quête. Rémi Boyer montre que la chevalerie errante est inséparable d’un amour qui n’a quasiment aucun appui dans la réalité ordinaire. L’Amour courtois apparaît comme une école de désappropriation, une tension vers un féminin qui n’est pas un objet de conquête mais une réalité initiatrice. Nous entendons résonner d’autres noms, Shekhina de la kabbale, Sophia de la tradition chrétienne orientale, Dame du cœur des troubadours. La Femme de Don Quichotte se dresse au carrefour de ces grandes figures. Le chevalier marche vers elle, mais surtout par elle. La Dame intérieure devient la médiatrice entre l’homme et le monde spirituel. Toute Franc-Maçonnerie qui connaît ses grades chevaleresques sait combien le Féminin sacré travaille en secret le symbolisme des épées, des bannières et des serments.

Don_Quichotte et Rossinante _Honoré_Daumier vers 1868

Les illustrations qui accompagnent le texte de Rémi Boyer prolongent silencieusement cette chevalerie errante et lui donnent un corps visible. La grande image en noir et blanc où Don Quichotte et Sancho Panza avancent entre les arbres, empruntée à Lima de Freitas, installe d’emblée la tonalité de l’ouvrage. Nous voyons se déployer un chemin qui semble à la fois réel et visionnaire, bordé de troncs qui dessinent une sorte de nef végétale, avec au loin une lumière incertaine. Le chevalier et son écuyer ne sont plus seulement des personnages de roman, ils deviennent des officiants qui traversent un paysage intérieur. Le trait de Lima de Freitas, nerveux, précis, laisse beaucoup d’espace aux ombres, de sorte que chaque clairière paraît arrachée à la nuit. Cette dialectique du noir et du blanc rejoint intimement le propos initiatique de Rémi Boyer, elle rappelle la lente traversée du profane vers le sacré, du regard dispersé vers le regard rassemblé.

La peinture de couverture de Moon, qui réunit Dulcinée et Don Quichotte, offre un autre versant de cette alchimie visuelle. Elle installe la Dame au centre du champ imaginal, présence magnétique qui aimante toute la marche du chevalier. Loin d’illustrer simplement un épisode célèbre, elle révèle le féminin comme source et comme but de la quête, et répond ainsi à l’une des lignes de force du livre. Les photographies de Vera Lameiras et de Sylvie Boyer-Camax, discrètes et sensibles, inscrivent enfin ce travail dans une temporalité concrète, presque diaristique. Elles rappellent que cette méditation sur Don Quichotte n’est pas un exercice abstrait, mais le fruit d’un compagnonnage vivant avec des lieux, des visages, des œuvres, dans un dialogue constant entre texte, image et expérience intérieure. L’ouvrage acquiert ainsi la densité d’un livre d’heures où chaque illustration fonctionne comme une station, une halte de contemplation, un miroir pour notre propre chevalerie cachée.

« Don Quichotte dans sa bibliothèque », dessin de Gustave Doré (trad. Viardot, Paris, Hachette, 1863

À travers les analyses de Rémi Boyer, le contexte historique de Cervantes cesse d’être un simple arrière-plan. La violence de l’Inquisition, la condition du marrane, les contraintes de la censure, tout cela imprègne le livre sans être jamais traité de façon pesante. Cervantes, soldat, prisonnier, écrivain surveillé, n’avait que peu de marges. Pour faire passer un enseignement spirituel et critique, il devait ruser. La parodie devient masque. Le rire protège. Les excès romanesques reçoivent une fonction de camouflage. Rémi Boyer montre comment cette situation produit une écriture en surplis, chargée de clins d’œil à ceux qui savent lire. Cette dimension parle à toute tradition ésotérique, habituée à transmettre de bouche à oreille, à dissimuler sous des récits légers des architectures doctrinales entières. Le lecteur maçon s’y reconnaît dès que la pensée du renversement est nommée, dès que se manifeste ce jeu double entre surface profane et profondeur initiatique.

L’éclairage donné aux mythes du Roi caché et du retour messianique prolonge cette perspective. À l’horizon de Don Quichotte se devine le fantôme du roi Sébastien du Portugal, disparu au combat, dont le peuple attend le retour. Rémi Boyer rappelle que ces imaginaires royaux ne relèvent pas seulement de la politique ou de la nostalgie. Ils nourrissent une attente de transfiguration, une espérance que le monde visible puisse être réorganisé par l’irruption d’une justice autre. Don Quichotte, lui, ne promet aucune restauration spectaculaire. Il incarne cependant le refus de capituler. Sa fidélité à l’idéal chevaleresque, dans un temps qui le méprise, témoigne d’un noyau indestructible. Nous entendons la proximité avec ces figures chevaleresques des hauts grades maçonniques, Chevalier de l’Orient, Chevalier Rose-Croix, Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte. Derrière ces titres se cache la même question. Comment rester fidèle à la lumière dans une époque qui se déclare adulte, raisonnable, désenchantée.

Premières éditions des deux parties

Ce livre de Rémi Boyer peut être lu comme un manuel discret pour Loges et Chapitres qui désirent nourrir leur méditation par des œuvres profanes. Tout y invite à passer du texte romanesque à la pratique intérieure. La folie de Don Quichotte nous demande ce que nous avons accepté d’abandonner pour demeurer socialement fréquentables. La lourdeur rieuse de Sancho nous interroge sur cette part de nous qui préfère le confort à l’appel de l’inconnu, mais qui finit par être transformée par la proximité du chevalier. L’obsession des moulins nous renvoie à nos propres fantasmes d’ennemis, à nos batailles mal orientées, à ces combats que nous livrons contre les mauvaises cibles. Le travail d’exégèse de Rémi Boyer, très nourri mais jamais pesant, propose des déplacements subtils. Il ne distribue pas des clés toutes faites. Il invite plutôt à une relecture lente du roman, à une fréquentation prolongée de ses scènes, jusqu’à ce qu’elles deviennent des miroirs de notre itinéraire initiatique.

La langue de Rémi Boyer mérite à elle seule que nous restions longtemps dans ce livre. Elle mêle la précision de l’érudit, capable de mobiliser des sources multiples, et une douceur fraternelle, attentive à ne jamais écraser le lecteur sous l’appareil des références. La métaphysique non-duelle, la kabbale, l’hermétisme chrétien, la mystique islamique, les avant-gardes poétiques, tout circule, mais toujours orienté vers une seule préoccupation. Comment décrire ce passage de la conscience fragmentée à la conscience unifiée. Comment dire ce moment où l’être humain cesse de se prendre pour le centre et consent à devenir serviteur. Rémi Boyer accompagne ce mouvement avec une délicatesse rare. Il ne canonise pas Don Quichotte, ne le transforme pas en statue. Il garde sa fragilité, ses contradictions, et c’est de cette humanité bancale que surgit la possibilité de l’éveil.

Frontispice de la seconde partie, trad. par Shelton (Londres, Edward Blount, 1620) 1re représentation graphique connue des deux héros

Lire ce texte dans une perspective maçonnique, c’est accueillir une invitation à revisiter notre propre chevalerie intérieure. Nous sommes peut-être plus proches que nous ne l’imaginons de ce chevalier fatigué qui s’est donné un nom, un blason, une Dame, pour ne pas renoncer à ce qu’il pressent comme vrai. La loge devient alors un carrefour où se rencontrent les Quichotte de toutes les époques. Nous travaillons la pierre, nous réglons le compas, nous débattons des affaires humaines, mais nous savons que ce qui compte se joue ailleurs, dans la fidélité obstinée à une lumière que beaucoup jugent désormais déraisonnable. Le livre de Rémi Boyer agit comme un rappel. Il existe une chevalerie qui ne se laisse pas enfermer dans les ordres, les décorations, les hiérarchies. Elle se reconnaît à sa manière de marcher, de parler, de servir. Elle accepte de passer pour folle plutôt que de trahir ce qui la fonde.

Sylvie & Rémi Boyer

Cette puissance de lecture ne surprendra pas celles et ceux qui suivent l’œuvre de Rémi Boyer depuis des décennies. Avec Sylvie Boyer-Camax, il forme un couple d’artistes-auteurs qui explore sans relâche les traditions d’éveil et les formes les plus audacieuses de la création contemporaine. Dès leur jeunesse, tous deux ont choisi les revues comme terrain privilégié, lieu de rencontres et de croisements. Leur participation à L’Originel, dirigée par Charles Antoni, a inscrit leur travail dans une dynamique de recherche où les métaphysiques et les arts dialoguent constamment. Avec Robert Amadou, ils ont fondé L’Esprit des choses, revue consacrée à Louis-Claude de Saint-Martin, au martinisme, à la Franc-Maçonnerie, autant de domaines où les cheminements discrets exigent un langage ajusté, à la fois rigoureux et poétique. Depuis les années quatre-vingt-dix, La Lettre du Crocodile accompagne celles et ceux qui cherchent dans la littérature non pas une distraction, mais une compagne de voyage.

Don Quichotte, détail 1re de couv

Cette fidélité au format de la revue et aux rencontres publiques, colloques, séminaires, a nourri une bibliographie abondante. Rémi Boyer a donné de nombreux ouvrages sur les voies de l’éveil, les fraternités initiatiques, les figures marginales de la spiritualité occidentale, toujours avec le même souci de relier l’expérience intérieure et les formes symboliques qui la portent. Les livres ne se referment jamais sur une doctrine close. Ils ouvrent des passages, proposent des cartes, suggèrent des exercices de regard. Don Quichotte comme voie d’éveil s’inscrit pleinement dans cette lignée. Il la prolonge en choisissant pour compagnon l’un des personnages les plus connus de la littérature mondiale, afin de montrer que le travail initiatique n’exige pas forcément des corpus ésotériques obscurs. Il peut se déployer à partir d’un roman que beaucoup croient connaître, et qui pourtant recèle des trésors inentamés.

À la fin de la lecture, nous ne nous sentons pas propriétaires du Quichotte, ni experts d’un nouveau système d’interprétation. Nous sommes plutôt habités par une question simple et redoutable. Jusqu’où acceptons-nous d’être des chevaliers errants. Le livre de Rémi Boyer ne répond pas à notre place. Il laisse résonner cette interrogation dans les salles de loge, dans les bibliothèques, dans les trains et les chambres où nous tournons ses pages. Nous refermons alors Cervantes autrement. Ce n’est plus un simple monument de la littérature espagnole. C’est un compagnon discret. Et nous savons que, quelque part sur les routes poussiéreuses de la Manche intérieure, un cheval fatigué, un écuyer têtu et un chevalier au regard brûlant continuent de marcher, en silence, vers la Dame invisible qui les appelle.

Don Quichotte comme voie d’éveil – Éloge de la chevalerie errante

Rémi Boyer Les Éditions de la Tarente, 2025, 300 pages, 28 €

Les Éditions de la Tarente, le site

Les français aux Indes : « Colonialisme européen et Franc-maçonnerie »

 « Quel que soit le chemin par lequel les hommes s’approchent de moi, c’est sur ce même chemin que je les rencontre ».

Baghavad Gita

Il est reconnu que les français n’ont pas une grande affection pour l’Inde. La manière dont ils abordent le sous-continent est toujours critique : problème de sous-développement, système des castes, place des femmes et des intouchables, etc. Existe aussi, à l’opposé, une vision parfaitement imaginaire et idéalisée d’une Inde non-violente, sommet de spiritualité !

L’Inde, en fait, est un pays moderne avec ses problèmes économiques et sociaux, bien sûr, mais avec désormais la population la plus nombreuse du monde, en passe de succéder à la Chine, comme seconde économie mondiale. Donc, le partenaire de demain. Qui plus est, pour nous Francs-maçons, c’est un pays qui compte, aujourd’hui, une très importante présence de la Maçonnerie à tous les niveaux de la société indienne. Elle sera aussi, historiquement, le laboratoire de l’installation d’une Maçonnerie de type coloniale qui sera souvent utilisée dans les conflits entre Français et Britanniques aux Indes.

Pourquoi regarder l’Inde avec défiance ? Bien entendu comme le souvenir d’une défaite face à l’Empire britannique, mais aussi l’abandon de notre souveraineté, en 1954, quand la France rétrocéda à l’Inde de Nehru nos « poussières d’empire » contre son appui dans les négociations avec Ho Chi Min après la catastrophe militaire de Dien Bien Phu.

Pour les plus âgés d’entre-nous, existe aussi une bonne raison de manifester une certaine méfiance pour l’Inde : Un exercice scolaire classique était la récitation des cinq « Etablissements français dans l’Inde » (formule officielle à partir de 1816). Terreur scolaire ! Comment se rappeler de Pondichéry, Mahé, Karikal, Chandernagor, Yanaon, sans en oublier automatiquement l’un des cinq !

I – A PETITS PAS, L’EUROPE VA S’INSINUER DANS LE MONDE INDIEN…

Nous n’évoquerons ici, brièvement, que les périodes historiques classiques de l’Inde, où cette dernière n’eut que peu de rapports avec l’Europe, exceptée l’incursion d’Alexandre de Macédoine en 327, et de l’installation de colonies grecques et romaines, qui donneront naissance, sur un plan artistique, à l’art gréco-bouddhique. Mais, le vrai visage de la colonisation commença avec l’arrivée des portugais : Vasco de Gama qui avait des idées plus précises que celles de Christophe Colomb, reprit la route de Barthelemy Diaz vers les Indes, doubla le Cap des Tempêtes, et en l’an 1498, arriva sur les côtes du Malabar, près de Calicut, et poussa ensuite jusqu’à Goa. 150 lieux de littoral étaient reconnus, presque toute la côte du Malabar. A la mort de Gama, le Portugal tenait : Socottora, Aden, Ormuz et Malacca, sans parler des comptoirs qui étaient sans nombres. En fait, à la fin du 16e siècle, les portugais étaient maîtres du commerce extérieur indien. Les autres nations européennes s’intéressèrent peu à peu aux richesses de l’Inde, ce qui explique les tentatives allemandes, russes et hollandaises du début du 17e siècle. Un français, protestant, Tavernier, dirigea même une compagnie durant quelques années, au nom du roi de Prusse ! Les hollandais occupèrent Ceylan, Negapatam, Cochin, San-Thome et Meliapour. Protestants, ils dénoncèrent l’inquisition catholique et se rallièrent ainsi de nombreux indiens. On assistait là, à la naissance des « Indes hollandaises ».

En 1583, un émissaire anglais, Stevens, débarquait à Goa et les britanniques ne tardèrent pas à s’imposer : en 1599, une première « Compagnie des Indes Orientales » fut créé, et en 1610, Surate devenait comptoir anglais. Poursuivant l’extension, en 1639, Charles 1er achetait le village de Madraspatam (Madras) au Raja de Chandraghen. Sous Cromwel, en 1656, les anglais acquièrent Hougly, sur le delta du Gange. Non loin de là, un village brahmanique du nom de Kali Kotta (le hameau de Kali) semblait n’offrir aucun intérêt aux indigènes et ils le vendirent aux anglais. Calcutta et l’Inde britannique étaient fondés. La reine Anne Stuart, en 1708, renouvela la charte royale des privilèges de la compagnie des Indes Orientales. Madras et Bombay étaient anglaises.

Les Français arrivèrent les derniers !…

II- LE RÊVE D’UNE « INDE FRANÇAISE » ET SES DEBOIRES (1668-1954).

Cependant, depuis 1600, la France commerçait par-delà les Mascareignes : le premier de nos explorateurs de l’Hindoustan, La Boulaye Le Gouz, visita les terres Radjpoutes en 1643. Dès 1604, Henri IV signait les lettres patentes d’une compagnie française intitulée : « Les Grandes Indes », où il y était spécifié que les nobles qui se mêlaient de commerce avec l’extrême-Orient ne dérogeaient pas, puisqu’auparavant le commerce leur était interdit. La Compagnie fut réformée par Richelieu en 1642 et par Colbert en 1664. En 1669, un certain Caron, huguenot, arriva de Madagascar à Surate et y fonda notre premier comptoir. Plus tard, à la demande du roi de Macassar et ce, contre les hollandais, la France envoya une escadre commandée par Monsieur de La Haye qui prit San-Thome et mis en déroute le roi de Golgonde qui voulait reconquérir sa ville (Août 1672-Mars 1673). Un chef de comptoir, François Martin, acheta au Nawab (1) de Goudelour, vassal très indépendant du roi de Golgonde, la concession de Pondou-Tchery (Pondichéry). En même temps, deux autres de nos agents, Bouneau et Deslandes, achetaient à un oncle d’Aurengzeb, le « Village de la lune », Tchandra Na Gara (Chandernagor). Martin fut chassé de Pondichéry par les hollandais en 1698, mais la paix de Rysxwick lui permit d’y revenir et de devenir le premier gouverneur général de l’Inde. Quand il mourut en 1706, Pondichéry comptait alors 40000 habitants et était devenue la capitale des Indes françaises.

Les successeurs de Martin furent de piètres administrateurs et politiques : Dulivier (1706-1708), Hebert (1708-1718), La Prevostière (1718-1719). Dès cette époque, la France était en état de faiblesse : comparée à l’Angleterre, elle ne disposait pas d’une flotte nécessaire aux liaisons indispensables avec la métropole. En 1721, un homme intelligent, Lenoir (1721-1735), s’occupa de la compagnie et sur le plan de l’agriculture, il acclimata le citron dans l’Inde. Lui succéda Dumas. Dès 1727, ce dernier avait gouverné l’Île de France et l’Île Bourbon. Il mit sur pied une politique d’alliance avec les princes indigènes et du Nawab de Carnatic, il obtint le droit de frapper monnaie et fut fait prince indien lui-même. Quand le Nawab dut s’enfuir devant une invasion des Marhattes, Dumas l’accueillit à Pondichéry. Il mourut en 1741, au comble de sa gloire. Mais les deux nouvelles grandes figures de l’Inde française vont apparaître à l’horizon : de la Bourdonnais et Dupleix.

Bertrand François de La Bourdonnais était né à Saint-Malo en 1699 et dès 1719, il était au service de la compagnie des Indes. En 1735, il fut nommé par le roi gouverneur de l’Île de France. Quand il sera aux Indes, naîtra une grande animosité avec Dupleix. Ce dernier, baptisé le 1er janvier 1697, était fils de fonctionnaires. C’était un homme lettré, habitué au négoce, à l’industrie, mais il ne connaît ni la marine militaire, ni l’armée. Dès 1720, à 24 ans, il est conseiller au Conseil Supérieur de Pondichéry qui a, à cette époque 80 000 habitants. En 1721, il est nommé gouverneur de Chandernagor qui est une ville à l’abandon. En une dizaine d’années, il redresse la situation économique de la ville, mais il voit encore plus loin : il voudrait, à partir de cette ville, déclencher la colonisation française sur l’Inde entière !

En Europe, la guerre de succession d’Autriche débute et les répercussions sur les Indes ne tardent pas à se faire sentir. Dupleix désirait la neutralité, mais aux lettres qu’il adresse au gouverneur de Madras, Morse, celui-ci répond insolemment, mais cependant il est désavoué par son conseil et la neutralité va être proclamée par les deux nations. Elle sera malheureusement rompue par la Royal Navy qui était un corps d’état indépendant des « marchands » de la compagnie. De la bourdonnais fut convié à porter secours à Dupleix, mais il ne peut disposer que d’une force qui comptait 6 vaisseaux et 3 frégates, jusqu’en janvier 1746. Pour bien comprendre la situation aux Indes entre 1740 et 1760, il ne faut pas oublier que ce n’étaient pas les rois de France ou d’Angleterre qui s’y disputaient la suprématie, mais deux compagnies rivales exclusivement occupées d’intérêts financiers, non politiques et cela explique que, lors de la rupture de 1744, on songea de part et d’autre à neutraliser l’Inde pour laisser les deux compagnies poursuivre en paix leur concurrence. Mais, malgré ce « bon sens mercantile », la guerre éclata. En 1743, Dupleix avait reçu l’ordre de la compagnie de réduire de moitié toutes les dépenses militaires. Pondichéry n’avait que des ébauches de remparts et les troupes françaises n’étaient réduites qu’à 400 blancs.

Derrière les préparatifs de guerre, les deux nations voyaient se profiler la fin de l’empire Moghole et l’opportunité de s’emparer de cet empire et l’une des deux nations était de trop ! Mais une grande différence psychologique existait : l’Angleterre soutenait sa compagnie, mais la France, était incompréhensive d’abord, puis affolée par cette guerre. En France, les encyclopédistes et Voltaire combattront d’ailleurs, violemment, cette présence française aux Indes. La Bourdonnais parut devant Negapatam le 6 juillet 1746. Le commodore anglais, Peyton, était sur rade mais fut battu trois jours plus tard. Dupleix accueillit La Bourdonnais. Dupleix avait la partie très difficile et il écrit : « Nous sommes des proscrits, depuis que deux ans la guerre est déclarée, la compagnie n’a même pas songé à nous envoyer un navire ». Mais grâce à son alliance avec le Nawab de Carnatic, Dupleix pouvait se maintenir de 1744 à 1746 sans dommages sérieux. Un grave problème psychologique demeurait cependant : la différence de caractères et de milieux sociaux (Qui est le reflet de la pré-Révolution française et l’antagonisme entre une noblesse finissante et une bourgeoisie avide de pouvoirs). Ils ne pourront s’entendre et cette discorde jouera sur les suites de la guerre.

Le 21 septembre 1746, Madras capitule devant La Bourdonnais. Il va offrir d’abord la ville aux princes indiens, puis la restitue à Morse, l’ex-gouverneur, contre rançon. Ce qui nous fait perdre l’estime des princes. Dans cette aventure, La Bourdonnais se montre d’avantage un pirate qu’un diplomate ! Dupleix avait d’ailleurs envisagé de le faire arrêter et de le ramener à Pondichéry, mais le 27 octobre, il regagne Pondichéry et en repart le 29 : sa destination était Sumatra, d’où il devait repartir pour l’Europe. Mais la malchance et les vents devaient le conduire par le Sénégal et la Martinique jusqu’à Londres. Il fut renvoyé en France sur parole et y arriva en février 1748. Il y est emprisonné, jugé et acquitté après deux ans à la prison à la Bastille. Il mourut en 1753, rue d’enfer (sic !) à Paris, âgé de 54 ans.

L’attaque contre Madras avait retourné contre les français, notre allié, le Nawab de carnatic, Anaverdi Khan. Il envoya son fils, Mafouz Khan, pour s’emparer de Madras avec 3000 cavaliers. En face, il y avait 300 français. Une sortie fut tentée par le capitaine Dubernat de la Tour, avec deux pièces de campagne. Il bouscula les assiégeants et incendia leur camp et les rejeta au-delà de San-Thome, sur la rivière Adyar. C’était le 2 novembre 1746. L’ingénieur Parasis, 48 heures plus tard, se heurtait à l’armée de Mafouz Khan, encore accrochée à Madras. Il avait seulement 500 hommes, mais la défaite du Nawab fut totale. Le retentissement de la victoire d’Adynar fut-elle que le Soubab du Dekkan lui-même, Nizam el Moluk, envoya ses félicitations à Dupleix. Madras ne devait jamais être reprise par les armes et Dupleix la conserva jusqu’au 1er septembre 1749 et la restitua alors à l’Angleterre, à la suite du traité d’Aix-La-Chapelle, signé le 30 octobre 1748. Dupleix chercha à neutraliser Anaverdi Khan. Deux tentatives armées échouèrent et il préféra utiliser diverses pressions, notamment l’action du Nizam El Malouk sur son vassal. Finalement, le Nawab signa la paix avec la France le 20 février 1747 et fit une entrée brillante à Pondichéry. Ensuite, Dupleix décida de porter un coup aux anglais : le 11 mars 1747, une colonne forte de 2000 soldats et 15 canons se dirigea vers Coudelour. Cette force fut confiée à Parasis et Latour. Malheureusement, cette colonne fut prise à revers par les vaisseaux de Peyton et de Griffon qui arrivaient du Bengale. La colonne battit en retraite, ce qui peut être sauva Pondichéry laissée sans troupes pour la défendre. Une deuxième tentative échouera quelques mois plus tard.

A son tour, l’Angleterre décida d’en finir avec les Indes françaises et expédia 8 vaisseaux sous le commandement de Boscarven, homme de valeur qui arriva le 7 août 1748. Le 23, toute la flotte anglaise (14 vaisseaux, 13000 hommes dont 4000 blancs) se dirigeait vers Pondichéry où elle mit la ville en état de siège. Le 11 septembre, les anglais tentèrent une attaque qui fut repoussée par Paradis. Le 16 octobre, dégoûtée, l’armée anglaise repartait. Le siège avait duré 40 jours. Dupleix triomphait ! Durant l’année1748 Chandra Sahib, allié des Mahrattes et ami des français avertit secrètement Dupleix, qu’à la tête d’une force armée par Pouna, il se proposerait de revendiquer ses droits sur le Carnatic, contre Anaverdi et même d’agir contre le Dekkan. Dans cette complexe affaire de succession, Dupleix est amené à prendre parti pour Chandra Sahib et Mauzoffer Singh. Dans l’alternative de ce choix, ils promettaient en retour de céder à la compagnie, en toute propriété : Villenour, Bahour et Valdaour. Il est bien évident que les anglais défendirent les ennemis des deux princes. Pris dans une implacable logique, français et anglais, ne pouvaient rester neutres et ne faire que du commerce : de plus en plus, ils participaient aux affaires de l’Inde indigène.

En juillet 1749, Dupleix forma une colonne forte de 400 soldats français et de 2000 soldats cipayes avec une batterie de 6 pièces d’artillerie. Le tout fut confié au comte d’Autheuil. A eux se joignirent l’armée des deux prétendants, soit 1200 hommes. La bataille eut lieu près de la ville d’Ambour avec les forces d’Anaverdi Khan qui comprenait 12000 hommes, 200 éléphants et 20 canons. La victoire fut remportée par les français, mais une nouvelle armée se forma sous les ordres de Nazir Singh. Elle se composait de 30000 guerriers. Une simple compagnie de 300 hommes commandée par de La Touche les battit le 1er septembre 1749 sur les bords de la Pouna. Tous les espoirs semblaient permis … Mouzaffer Singh devait tout à la France et dut s’acquitter. Dupleix fut créé par lui Nawab et Soubab. On le nomma pompeusement Zazir Singh Bahadour, « L’éternellement héroïque et triomphant » ! Dupleix reçut aussi des terres qui valaient leur poids de blé et de riz, 250000 louis de revenus, 20 millions de rentes. Yanaon et Mazulipatam furent cédés à la compagnie en pleine propriété. En fait, Dupleix devenait Nawab de Carnatic et protecteur du Dekkan. Chandra Sahib fonda même une ville qu’il nomma Dupleix et lui octroya le droit de nommer sans contrôle tous les gouverneurs provinciaux de l’État.

En janvier 1751, Dupleix envoya Bussy et 300 grenadiers à la       conquête du Dekkan. Ils se trouvèrent bientôt face aux Mahrattes qui considéraient l’Inde centrale comme leur chasse gardée. La cavalerie Mahratte fut défaite à Olmed Nagar et une paix générale fut signée. Le Pesheva de Pouna acceptait le protectorat français. Dupleix devenait maître de toute l’Inde méridionale du Coromandel au Malabar, du golfe de Bengale à la mer d’Oman. Jamais l’Inde ne fut aussi prête d’être française … En janvier 1751, Mohamed Ali, épouvanté par l’avance des français, offrit la reddition de Trichinopoly et la reconnaissance de Chandra Sahib comme Nawab d’Arcote. Mais deux chefs anglais, Clive et Lawrence, intervinrent avec promptitude et surent rallier le Rajah de Mansour et le maratte Morari Rao à leur cause. Clive jeta dans la bataille de Trichinopoly 1500 cipayes et 400 grenadiers blancs. Après la victoire, il fit démanteler la ville d’Arcote, le 11 septembre 1751. En contre-partie, Dupleix décida de marcher sur Madras, mais eut tort de confier l’opération à Law de Lauriston qui n’était pas un bon guerrier : il fut battu en avril 1752 par Lawrence à la bataille de Coverbank. Découragé, il se retira dans l’île de Seringham où il capitula après deux mois de blocus. Notre allié le plus fidèle, Chandra Sahib, fut capturé et décapité le 11 juin 1752 sur l’ordre du Rajah de Tandjaour…

Mais, la fin de Dupleix se préparait surtout en France, à Versailles. A son retour en France, La Bourdonnais, avait fait une immense propagande contre Dupleix, si bien qu’il apparut bientôt à l’opinion publique « comme le plus affreux et le plus noir coquin qui n’ait jamais existé », faisant soi-disant des bénéfices et voulant pousser la France à la guerre. La France entière crut gagner la paix en sacrifiant les Indes. Dupleix envoya en ambassade d’Autheuil auprès de Louis XV, mais il ne fut pas écouté et des négociations furent engagées avec Londres en mars 1753. Godeheu de Azaimont fut envoyé à Pondichéry afin d’assurer la succession de Dupleix. Il débarqua le 2 août 1754 et porta à Dupleix son ordre de retour en France. Ce dernier s’embarqua le 14 octobre 1754, à bord du « Duc d’Orléans ». Poursuivi par ses créanciers, il mourut dans sa maison de la rue neuve des-petits-champs, le 10 novembre 1763, dans l’oubli le plus total. Il avait 67 ans. Godeheu signa le traité de Madras, le 26 décembre 1754 : les deux puissances contractantes, c’est-à-dire les deux compagnies, renonçaient à la guerre tant que la paix régnerait entre les deux nations, à ne plus se mêler du gouvernement Moghole, de ne jamais plus intervenir entre les princes indigènes, à se démettre de toutes les dignités locales usurpées. Mais, malgré le traité, Clive attaqua Chandernagor et enleva la ville. Godeheu regagna la France, en confiant la compagnie à l’ex-gouverneur de Chandernagor, Duval de Leyrit.

En Europe, la trêve d’Aix-La-Chapelle fut rompue le 17 mai 1756 et l’Inde en fut informée le 6 octobre de la même année. Louis XV se décida d’envoyer là un chef suprême au-dessus des directeurs et des gouverneurs et choisit le comte de Lally-Tollendal. C’était un bon officier et un homme cultivé mais qui ignorait tout de l’Inde et se révéla comme un chef déplorable. Le 3 mai 1758, il s’empara de la ville de Goudelour. La garnison anglaise capitula. Mais, Lally-Tollendal, comme ses prédécesseurs, ne comprit jamais que la clef des Indes était au Bengale, parce qu’il confère l’accès du Gange et des deux principaux centres du pays : Delhi et Benares. De surcroît, il se rendit très impopulaire par sa méconnaissance des indigènes. Le 1er août, la flotte française fut battue au large de Tranquebar. De nouveau, l’Angleterre contrôlait la mer… Lally-Tolendal va commettre une erreur très grave : le pillage de la ville de Naour en territoire allié et le ravage d’un temple vénéré, celui de Kivelour. Ce manque de psychologie allait accélérer la ruine de la présence française et déclencher contre elle une guérilla indigène. L’attaque de Madras fut décidée. L’expédition française y arriva le 12 décembre 1758, en début de la saison des pluies. L’assaut final fut donné le 13 février 1759.Ce fut un échec et il fallut faire retraite à Pondichéry. Une grande bataille eut lieu à Vandavachy, où les anglais s’apprêtaient à bloquer Lally-Tollendal dans la capitale et malgré de multiples charges héroïques à la baïonnette, la défaite survint. L’attaque de Pondichéry commença bientôt et Sir Eyre Coote entama le siège de la ville à la mi-mars, tandis que l’amiral Cornish bloquait la place par la mer avec 14 vaisseaux. Le siège dura 10 mois. Lally-Tollendal était abandonné de tous, car impopulaire. Malade, quasi mourant, il se rendit le 18 janvier 1761. La France n’avait plus un pouce carré en Inde… Chandernagor fut démembrée de fond en comble. Le gouverneur de Madras, Pigot, y mit lui-même la pioche. Tous les français furent conduits prisonniers de guerre en Angleterre, sauf certains membres du conseil qui, relâchés, menèrent une virulente campagne contre Lally-Tollendal, l’accusant de trahison. Ce dernier n’était pas un traître, mais seulement un incapable et un présomptueux. Jugé, il sera décapité en place de Grèves, mains liées et bâillon sur la bouche, le 6 mai 1766…

Le Traité de Paris, signé le 16 février 1763, consacra la déchéance coloniale définitive de la France tant au Canada qu’aux Indes. Aux termes de ce traité nous recouvrions Pondichéry, Chandernagor, Mahe, Karical et Yanaon, nos « comptoirs », mais tels qu’ils étaient à la fin de 1748 ! Les conquêtes de Dupleix et de Bussy étaient rayées d’un trait de plume. Nous étions exclus de l’Hindoustan à jamais. Quelques aventuriers français se mirent au service de souverains locaux : par exemple Law de Lauriston et le colonel Gentil qui organisèrent, en 1763, l’armée de Soudja Daoula, Nawar d’Aouth et maître de Benares. En 1765, la France confia à Law de Lauriston de relever Pondichéry. Ce qu’il fit sous surveillance anglaise ! Deux événements ébranlèrent cependant la puissance anglaise : la lutte contre Ahayder Ali et la guerre d’indépendance américaine. Profitant de l’occasion, les ministres de Louis XV prirent le parti d’envoyer aux Indes une armée dont l’objet était de soutenir Hayder Ali, avec à sa tête de Bussy Castelnau. Mais, à l’époque ce dernier avait 60 ans, et son adversaire anglais était Waren Hastings. Le premier contingent de 2000 hommes arriva sous les ordres du brigadier général Du Chemin et le 11 mai 1782, Goudelor est prise. Les anglais sont obligés d’abandonner Pondichéry. Le deuxième contingent qui arrivait en renfort un peu plus tard, était commandé par Pierre-André de Suffren de Saint-Tropez. Au large de Madras, il remporta une victoire sur la flotte anglaise et, avec 12 vaisseaux, il attaqua Trinquemalay le 12 avril. Mais fin avril 1782, une dépêche de Versailles lui ordonnait de faire retraite. Mais, Suffren va désobéir au roi : avec l’aide de 3000 indiens envoyés par Hayder Ali, il gagne la bataille de Negapatam, le 6 juillet 1782. Il rencontre Hayder Ali le 26 juillet et lui promet que la France restera aux Indes… En février 1783, retardé, Bussy arrive enfin à l’Île de France, mais avec un effectf réduit, car les troupes furent décimées par des épidémies. Suffren doit le dégager d’un encerclement dans Goudelour.

Mais le traité de Versailles avait été signé le 9 février 1783. Il ne redonnait à la France que ses comptoirs à peine accrus des districts de Villenour et de Bahour. Rentré en France en mars 1784, et accueilli triomphalement, Suffren ne reverra jamais l’Inde et mourut à Paris, le 8 décembre 1788. Tant qu’à Bussy, il termina sa vie à Pondichéry le 7 janvier 1785. La guerre franco-anglaise de 1793, à peine interrompue d’octobre 1801 à mai 1803 par la trêve d’Amiens, entraîna la conquête de nos cinq comptoirs. Le 30 mai 1814, ces comptoirs, une fois de plus, nous furent restitués à condition de n’avoir plus de garnisons, sauf quelques cipayes pour la police.

L’« épopée française » aux Indes était terminée …

III- QU’ALLAIT DONC FAIRE LA FRANC-MAÇONNERIE DANS CETTE GUERRE COLONIALE ?

Il est intéressant de constater que l’expansion coloniale des européens va coïncider avec le développement progressif de la Maçonnerie en Europe. Mais, paradoxalement, aux Indes, nous allons assister à une guerre fratricide entre Maçons français et anglais, et bientôt indigènes du côté britannique, nombreux dans les instances politiques, commerciales et surtout militaires. Enormément de loges militaires existaient des deux côtés de l’échiquier.

La Maçonnerie française débutera tardivement dans les colonies qui fourniront le personnel essentiel de la tentative de conquête de l’Inde. Le point de départ en sera surtout l’Île Bourbon (La Réunion) où va naître la loge « La Parfaite Harmonie », le 14 août 1777, par le Frère Perrier de Salvert, Frère issu de « L’Heureuse Rencontre » à l’Orient de Brest. La composition en est militaire, économique et maritime, soulignant ainsi l’importance de la création de loges dans les ports, lieux de guerre et de commerce. On note aussi, sur le plan religieux, la présence de nombreux protestants, favorables à la Maçonnerie et qui développent prudemment un anti-cléricalisme qui s’exprime de plus en plus. Mais, naturellement, les indigènes sont absents des tenues maçonniques : les Lumières, tout en se réclamant une universalité théorique, font partie d’une société où la connivence avec le ségrégationnisme fonctionne parfaitement au-delà du discours, par crainte de la dissolution de l’identité. Ainsi, dans les milieux maçonniques, court un pamphlet anonyme « humoristique », d’origine britannique : « Quel sorte d’homme un Maçon doit-il être, je vous prie ?

– Un homme né d’une femme libre ! » (« The Three distinct Knoks ». Publié à Londres en 1760). Ce n’est que plus tard, à la faveur de la constitution de la créolité, que quelques initiations auront lieu. Aux Indes, confrontés à une civilisation millénaire, les Maçons français conserveront une grande distance vis-a-vis des indigènes, sauf si besoin politique est. Une affaire maçonnique passionnera d’ailleurs les loges de l’île Bourbon et de l’île de France (l’île Maurice) : Le Frère Jean-Baptiste Banks, vivait avec une indigène de qui il avait 5 enfants. Il fut très violemment mis en cause dans sa loge et il sera obligé de mettre l’affaire en justice, durant une très longue période !

Après la restitution de Pondichéry la loge « La Fraternité Cosmopolite » demande des constitutions au Grand Orient de France qui sont accordées en novembre 1781. La loge travaillera jusqu’en 1792. Ses membres proviennent, de façon écrasante, de l’armée et de quelques notables. Nous pourrions presque évoquer une « loge militaire », ce qui est le cas de nombreuses loges coloniales des Indes françaises ! Nous avons même conservé un discours de son vénérable, le colonel du Fresne, du 27 décembre 1783 (2) : « Félicitons-nous donc, mes Frères, de fonder à cinq mille lieux de notre patrie, un monument qui perpétue dans ces régions éloignées l’exercice des vertus qui caractérisent les vrais maçons. Jouissons d’avance du plaisir de nous dépouiller des préjugés des hommes pour accueillir nos frères étrangers, comme s’ils étaient nés parmi nous ». Voeux pieux, liés aux progrès de la pensée révolutionnaire, car la Maçonnerie française, à cette époque, contrairement à la Maçonnerie britannique qui franchit le pas, n’envisage pas le recrutement, très timide, d’indigènes dans ses rangs. Erreur politique funeste !

Côté britannique, la première loge va voir le jour au Bengale, à fort William, en 1730. C’est un comptoir fortifié appartenant au « Comptoir anglais des Indes orientales ». Les loges vont bientôt se multiplier sur tout le territoire où les comptoirs sont présents et ainsi trouver un ancrage permanent. Les britanniques auront le même problème que les français dans l’ouverture des loges aux indigènes. La première initiation aura lieu en 1776 : il s’agit d’Umdatul Umrah, fils aîné du Nawab de la région du Carnatique, allié des britanniques. Cette initiation se déroulera dans une loge militaire. Au tournant du XVIIIe siècle, une dizaine au plus de notables indiens sont initiés. Ils vont plutôt fréquenter les clubs qui leur sont plus facilement ouverts, mais pas toujours : le « Bengal Club » par exemple exclut « les femmes, les chiens et les indiens »! En 1840, n’existe toujours pas d’unanimité pour l’acceptation des indigènes dans les loges, principalement dans des Etats parfaitement réactionnaires. Par exemple, le Bengale déjà cité où l’on peut lire sous la plume de Hugh Sandeman, Grand Maître de la Grande Loge provinciale, en 1863 : « Les hommes, bien qu’étant du même sang, ne sont pas tous semblables, le mot « homme » n’a pas toujours la même signification, il y a plusieurs races, plusieurs rangs et plusieurs conditions et notre race diffère en tous points de celle de l’Asiatique, si bien que nous ne pouvons-nous rencontrer en tant que Frères » ! Ce racisme affiché, cherchant surtout à mettre en place un renforcement des « petits blancs » de la colonisation va être un facteur d’accentuation de l’engagement des intellectuels indiens vers la vie associative et politique. Ainsi, par son blocage systématique, la Franc-Maçonnerie britannique joua un rôle déterminant dans la lutte anti-coloniale et la naissance d’un nationalisme indien qui allait conduire pas à pas vers l’Indépendance, alors qu’elle aurait pu jouer un rôle de pont entre les cultures !

C’est le Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre, Lord Sussex (1773-1843) qui donnera le premier feu vert à l’admission d’indiens « éclairés », entrant ainsi en opposition à l’État colonial composé de petits employés se pensant « supérieurs » aux indigènes. Ce qui, le 21 mars 1877 à Bombay, amènera Le célèbre Vénérable Kharshedji Rustamji Cama (1833-1909), appartenant à la religion parsie, de dire : « Grâce à ces loges, nous avons parmi nous des parsis, des musulmans et des hindous, qui ont été initiés à la Franc-Maçonnerie et sont unis dans la poursuite d’un bien commun. Existe-t-il un autre endroit, je vous demande, où vous puissiez les trouver aussi joyeusement réunis qu’en loge ou à table du banquet maçonnique ? J’ai souvent entendu dire tout particulièrement dans les discours prononcés après nos banquets, que l’ouverture de la Franc-Maçonnerie aux indigènes avait eu pour conséquence heureuse de les amener à s’associer plus étroitement à leurs Frères européens. J’allais presque dire leurs maîtres ! » N’échappera à personne l’ironie de ce discours… Il faudra attendre encore des années pour qu’existe, dans cette Maçonnerie coloniale, une mixité ethnique et culturelle et que notre Frère Rudyard Kipling puisse écrire son magnifique poème, « La Loge Mère » où britanniques et indiens de toutes cultures religieuses travaillent de concert. Mais il convient de signaler des exemples plus lumineux dans les influences positives de la Maçonnerie. Nous n’en citerons qu’un : Celui d’Annie Besant (3), personnage surprenant s’il en est. En 1902, elle fonda la première loge mixte à Londres avec l’« Universal Order of Co-Freemasonry » (« Ordre universel de la Franc-Maçonnerie Mixte ») qui s’inspirait du Droit Humain, fondée en 1892 par Maria Deraisme et où fut initiée la première britannique, théosophe, Francesca Arundale, au cours d’un séjour à Paris, bientôt suivie par Annie Besant et Charlotte Despard. Dans les années 1920, l’Ordre universel de la Franc-Maçonnerie mixte, toujours dirigé par Annie Besant comptait 40 loges en Angleterre, dont 10 à Londres et plusieurs en Inde. Annie Besant, théosophe reconnue et très engagée politiquement à gauche, fera un premier voyage en Indes en 1893 et s’y installera en 1893. Deux choses la choqueront : la situation des femmes indiennes et la contrainte coloniale. La Franc-Maçonnerie mixte va contribuer à une amélioration du statut des femmes et, elle, à titre personnel, va soutenir les mouvements d’indépendance qui se mettent en place. Elle sera même élue première présidente du « Parti du Congrès National Indien » et travaillera longtemps avec Gandhi et surtout Jarawal Nehru pour qu’une Inde indépendante et fière de sa culture millénaire voit le jour. Elle ira jusqu’à fonder, en 1916, la « Home Rule for India league » (« La ligue pour l’auto-détermination de l’Inde »). Les autorités britanniques tenteront vainement de stopper son action, y compris par des arrestations. Jusqu’au bout elle luttera, et s’éteindra en 1933 à Madras, persuadée que l’indépendance se ferait quoi qu’il advienne. Belle intuition.

Pour sourire, nous pourrions dire que l’Inde doit son indépendance à une femme Franc-maçonne ! Cà réchauffe le coeur…

 NOTES

(1) Nawab : Mot ourdou, provenant du persan et de l’arabe (Nuwwâb) qu’on peut traduire par « Emir », ou encore par « vice » (Vice-roi par exemple). Dans le Coran, nom masculin qui vient du mot « Nabi », le « délégué ». Le devoir principal d’un Nawab était de garantir la souveraineté de l’empereur moghol et d’administrer une province.

Les autres titres de la dynastie moghole étaient khan et rajas. Dans le grand Etat musulman d’Hyderabad, par exemple, « Khan » était le plus bas des titres aristocratiques conférés par le Nizam régnant aux serviteurs musulmans et qui se classe en dessous de Khan Bahadur et Nawab. Le titre de « rajas », monarque, était surtout destiné aux hindous, selon les usages locaux, mais contrôlé par le pouvoir moghol.

(2) Bihan Alain : La Franc-Maçonnerie dans les colonies françaises du XVIIIe siècle. Bordeaux. Ed. Des Annales historiques de la Révolution Française. N° 215. 1974. (Pages 39 à 62).

(3) Pécastaing-Boissière Muriel : Les luttes d’Annie Besant pour les droits des femmes. Paris. Revue le lotus bleu. N° 7. Août-Septembre 2025. (Pages 121 à 127).

 BIBLIOGRAPHIE

– Burke Janet et Jacob Margaret : Les premières franc-maçonnes au siècle des Lumières. Bordeaux. Presse Universitaire de Bordeaux. 2011.

– Deschamps Simon : Sociabilité maçonnique et pouvoir colonial dans l’Inde britannique (1730-1921). Bordeaux. Presse Universitaire de Bordeaux. 2012.

– Révouyer Cécile et Saunier Eric : La Franc-Maçonnerie dans les ports. Bordeaux. Presse Universitaire de Bordeaux.2012.

Manifeste pour une Franc-maçonnerie spirituelle

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Une École Philosophique Humaniste pour le XXIe siècle

À l’heure où les certitudes vacillent, où les savoirs se fragmentent, où les liens se défont, la Franc-maçonnerie doit retrouver son souffle premier : être une école de l’esprit, un lieu où l’être humain s’éveille à lui-même et au monde, par la recherche, la méditation et le partage. Face à l’oubli du sens, à la marchandisation de l’humain et à la montée des fanatismes, il est essentiel de réaffirmer la nécessité d’une franc-maçonnerie spirituelle, libre de tout dogme.

La voie maçonnique : un humanisme en acte

La Franc-maçonnerie n’est pas un refuge pour nostalgiques, ni un club d’élite. Elle est une école de liberté intérieure, qui place la dignité humaine au cœur de son édifice.

Être maçon, c’est travailler à sa propre construction pour mieux participer à celle du monde. Notre humanisme n’est ni naïf ni abstrait : il est lucide, actif et universel.

Il s’enracine dans la conscience de l’unité du vivant, dans le respect du mystère de l’être, et dans le refus des exclusions fondées sur l’origine, la croyance, le genre ou la condition.

Une école philosophique pour l’esprit libre

La Franc-maçonnerie spirituelle se conçoit comme une école philosophique — un lieu d’étude, d’expérimentation et de transmission. Elle n’enseigne pas des certitudes, mais une méthode d’interrogation : le travail sur le symbole, le rituel et la méditation collective comme instruments de connaissance de soi.

Loin du conformisme intellectuel, elle invite à penser par soi-même, à douter, à écouter, à confronter les points de vue dans la fraternité. Son ambition n’est pas de fabriquer des disciples, mais d’éveiller des consciences capables de discernement, de compassion et de responsabilité.

Le spirituel sans dogme

Le spirituel maçonnique n’appartient à aucune religion, mais il reconnaît la dimension de transcendance qui habite toute existence. Cette transcendance peut se dire en langage symbolique, philosophique ou poétique — elle est ce souffle qui relie l’humain à l’univers, le fini à l’infini.

La Franc-maçonnerie spirituelle refuse le vide matérialiste comme les certitudes fanatiques.
Elle affirme que les humains ne se réduisent ni à leur corps, ni à leur rôle social, ni à leur production : ils sont des êtres de sens, de lumière et de liberté.

Une communauté initiatique pour le monde contemporain

L’initiation n’est pas une fuite hors du monde : elle en est la transformation intérieure.
À l’heure du virtuel et de l’instantané, la démarche maçonnique propose le temps long, le silence, la lenteur, le symbolique — autant de résistances à la superficialité.

Le Franc-maçonnerie est un laboratoire de l’humain : un espace protégé où se réapprennent l’écoute, la parole vraie et la fraternité agissante. Mais cette fraternité n’a de sens que si elle s’ouvre sur le monde : par la culture, la solidarité, la réflexion éthique, l’engagement citoyen.

Pour une renaissance de l’esprit humaniste

Nous appelons les femmes et les hommes du XXIe siècle à retrouver le goût du questionnement, la joie de la connaissance et la ferveur du partage.

Nous croyons que la Franc-maçonnerie, si elle retrouve sa vocation spirituelle, peut devenir l’un des foyers d’une renaissance humaniste— un lieu de résistance au nihilisme et de réinvention du lien entre science, philosophie et spiritualité.

Notre tâche n’est pas de préserver un héritage figé, mais de l’interpréter à la lumière du présent. Nous voulons une Franc-maçonnerie ouverte, inclusive, exigeante, ancrée dans la tradition mais tournée vers l’avenir.

Bâtir le Temple intérieur et universel

Être maçon au XXIe siècle, c’est bâtir un temple sans murs ni frontières : celui de la conscience éclairée, du respect du vivant et de la fraternité universelle. C’est faire de chaque initiation une victoire sur l’ignorance, de chaque atelier une école de sagesse, et de chaque geste une offrande à l’humanité.

Ainsi, la Franc-maçonnerie spirituelle ne se contente pas de transmettre des rituels : elle inspire un art de vivre, un humanisme incarné, une espérance lucide. Elle est, pour notre temps, une école philosophique et initiatique de la liberté intérieure et de la fraternité universelle.

S. Morin