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II – Le sacré, intégration du Franc-maçon

Pour lire l’article précédent c’est ici : I – Le sacré, séparation du Franc-maçon

L’approche sociologique d’Émile Durkheim postule que « chaque groupe homogène de choses sacrées, ou même chaque chose sacrée de quelque importance, constitue un centre d’organisation autour duquel gravite un groupe de croyances et de rites, un culte particulier. »
L’initiation est une série de cérémonies qui ont pour objet d’agréger le néophyte à la Tradition. Il va alors sortir du monde purement profane pour entrer dans le cercle des choses sacrées.

En Franc-maçonnerie, si le sacré est cerné de séparations par des limites visibles et invisibles qui lui sont propres, il est surtout un principe d’intégration, voire d’agrégation, où finalement le Franc-maçon est appelé à franchir ces limites et, de plus, progressivement, une série de cérémonies initiatiques va produire une identité à la fois collective et particulière en permettant la coagulation d’un « nous », d’un être ensemble, faisant de la FM une institution sociétale et spirituelle hiérarchisée par des degrés.

Quel que soit le rite, la cérémonie d’attribution d’un nouveau degré est à la fois une pratique, un développement et un corpus, c’est-à-dire un processus qui apparaît structuré en trois phases qui, normalement, devraient se dérouler dans des chambres différentes, même si cela n’est quasiment jamais réalisé faute de disponibilité de locaux.

Ainsi, excepté pour la singularité du premier degré, ces phases, où sont brouillés les axes chronologiques et topologiques, correspondent à ceux que l’on appelle préliminaires, liminaires et post-liminaires des rites de passage :
La Phase 1 se situe dans l’espace-temps de la loge du degré N du Franc-maçon où il y a vérification des potentialités de celui-ci, donnant viatique pour poursuivre. Entré impétrant, une fois accepté le Franc-maçon devient récipiendaire.
La Phase 2 se situe dans l’espace-temps du mythe fondateur du grade N+1. Il y est développé par sa narration au récipiendaire, et par le vécu de personnages du mythe, au cours de jeux de rôles alternatifs manifestant l’enseignement du grade. Cette époptie véhicule la légende du mythe par l’incarnation et les épreuves. Le Temple sert de repère mais aussi d’autres lieux comme la traversée du Jourdain, l’enceinte du temple lors de l’assassinat d’Hiram, la campagne où se fait la recherche du corps d’Hiram, le pont enjambant le Starbuzanai, … À ce moment-là, il existe un phénomène d’assimilation par une identification psychologique qui s’établit entre la personne qui fait le jeu de rôle et l’archétype mythique. On parle d’interaction goffmanienne. Erving Goffman a mis en évidence le rôle moteur de la relation à l’œuvre dans l’interaction. Ce ne sont ni les structures qui déterminent les acteurs, ni les acteurs qui engendrent les structures, mais une relation cognitive qui constitue le moteur d’un processus de subjectivation et de socialisation (Céline Bonicco, Goffman et l’ordre de l’interaction : un exemple de sociologie compréhensive).
La Phase 3 se situe dans l’espace-temps de la loge au degré N+1, où la transmission des arcanes du nouveau degré est dévolue au récipiendaire pour lui permettre, à partir de ces arcanes, un travail personnel par la méditation. Le Franc-maçon est devenu néophyte dans ce nouveau grade, il a acquis à ce moment seulement le grade. Cette phase compte toujours un serment solennel.

Comme le dit Marc-Henri Cassagne : « Parce qu’il provoque le déploiement du Sacré dans la séparation, le dispositif maçonnique fait monde. Faire monde ici signifie qu’il convoque en son sein, outre les Francs-maçons eux-mêmes, à la fois objets et sujets de ce dispositif, des réseaux hétérogènes d’objets, dont l’usage est proprement détourné vers un renvoi cohérent de significations qui ne prennent leur sens précisément qu’à la lumière du Sacré et du Transcendant. Cette convocation rassemble tous ces corps et ces êtres dans un espace défini, celui de la loge, dont l’arrangement et la régularité, pour reprendre la définition de Littré, résident dans les rituels édictés par les Rits. Leur objet est précisément d’ouvrir ce vaste champ de l’activité spirituelle qui permet au Maçon de progresser sur la voie sacrée » ( Marc-Henri Cassagne, p. 9).

Nous retiendrons dans ce dispositif maçonnique les fonctions du langage

Le passage d’une culture véhiculaire à une approche vernaculaire maçonnique, a priori hermétique, oblige les frères et sœurs à surmonter une naturelle difficulté, celle des mots constitutifs d’une manière de vivre en Franc-maçonnerie, celle de la compréhension des paroles entendues dans les échanges entre Francs-maçons, celle de l’interprétation de ce qui est entendu au cours des rituels.

La spécificité lexicale n’est pas dans la terminologie mais dans l’usage qui en est fait, et cela constitue véritablement un langage. C’est une perspective collective par transposition. Le raccordement nourricier est essentiellement la langue française, mais des termes latins, hébreux, grecs, anglais etc, trouvent leur place parce qu’ils indiquent les traces historiques ou les sources intellectuelles et spirituelles de la Franc-maçonnerie.

À remarquer que le texte de l’ancien rituel d’initiation n’est pas connu, car non écrit, tout Franc-maçon devait le savoir par cœur. Tout ce qu’on sait de positif, c’est qu’on y transmettait au moins un « mot » et un « signe » secrets. Une des rares précisions que nous ayons à ce sujet nous est donnée par Robert Kirk qui écrit en 1691 : « Le mot de Maçon est un mystère dont je ne veux pas cacher le peu que je sais. C’est une espèce de tradition rabbinique, une sorte de commentaire sur Jakin et Boaz, les deux colonnes érigées dans le temple de Salomon, avec l’adjonction de certain signe secret transmis de main à main, au moyen duquel ils se reconnaissent et deviennent familiers entre eux. »

Les mots sacrés, ainsi, appartiennent aux arcanes des différents grades d’un rite. Les connaître c’est faire partie de ceux-là seuls qui ont connu la cérémonie d’avancement dans le degré où il est transmis comme secret à ne pas dévoiler aux autres Frères et Sœurs de degré inférieur.

Aux deux premiers degrés, ce mot sacré est épelé lorsqu’il est demandé.

Cependant, au REAA, le compagnon, contrairement à l’apprenti, commence par donner la première lettre ; il a acquis suffisamment de connaissance pour initier le vocable, mais il a encore besoin du maître qui lui indique le chemin en lui donnant la lettre suivante du nom de la colonne où il reçoit son salaire.

Au RER, RF le mot sacré est Boaz, au REAA Jakin, au ROS le mot sacré est la réunion des noms des deux colonnes du Temple de Salomon.

Pour Jean-Marie Ragon, le mot sacré Jakin est pentagrammique ; Boaz tétragrammique. Telle est sans doute la raison, écrit-il, pour laquelle le rite écossais adopta un ordre qui est inverse dans le rite français. Il s’est attaché à la lettre, tandis que le rite moderne, plus rationnel s’est attaché au sens des deux mots (Jakin signifiant initiation, préparation, commencement).
Finalement, au deuxième degré, quelles que soient les positions des deux colonnes Jakin et Boaz (où apprentis et compagnons reçoivent leur salaire) qui varient selon le rite, l’ensemble de leurs significations est transmis en totalité au compagnon.

Contrairement aux mots sacrés des deux premiers degrés, le mot sacré des Maîtres ne s’épelle pas. Faudrait-il y voir le signe d’un accomplissement?
Le mot sacré est un mot de substitution comme il fut convenu que ceux qui ne trouvaient pas le véritable secret lui-même, la première chose qu’ils découvriraient leur tiendrait lieu de secret. Il est prononcé après le relèvement de Noé, selon le Manuscrit Graham, d’Hiram à partir de 1730. Le Graham conclut son récit en disant que ces trois fils de Noé s’accordèrent pour donner « un nom qui est encore connu de la Franc-maçonnerie de nos jours ». Ce mot forgé par les trois fils de Noé d’après leurs trois paroles distinctes (Marow in this bone ; dry bone ; it stinks) est le mot de maître primitif.

Par la suite, on peut distinguer plusieurs familles de mots de maître :

La famille du prototype « Mahabyn » avec ses dérivés (Matchpin (1711), Maughbin, Magboe (1725), témoin de l’antique système trigradal tel que le note Harry Carr dans The Free Mason at Work (p.9). 
Il est intéressant de noter que dès 1700, on trouve dans le Sloane 3329 des révélations de l’existence du grade de maître et du mot sacré : Ils ont un autre mot qu’ils appellent le mot de maître, et c’est Mahabyn, qu’ils divisent toujours en deux mots. Ils se tiennent debout l’un contre l’autre, poitrine contre poitrine, les chevilles droites se touchant par l’intérieur, en se serrant mutuellement la main droite par la poignée de main de maître, l’extrémité des doigts de la main gauche pressant fortement les vertèbres cervicales de l’autre ; ils restent dans cette position le temps de se murmurer à l’oreille l’un Maha et l’autre, en réponse Byn.

La famille du prototype « Machbenah » et de son corollaire abrégé « M.B. » avec ses dérivés (Mak­benak, Makbenark, Macbenac, Mackbenak, Macbenack, Makbenah מַכְבֵּנָה ou מַכְבֵּנָא), adopté par les « Moderns » à partir du moment où ils optèrent pour un système trigradal.
Prichard, dans le catéchisme correspondant au grade de Maître de Masonry Dissected (1730) rapporte (p.21) : « Il chuchote à l’oreille et, soutenu par les Cinq Points du Compagnonnage, ci-dessus indiqué, dit Machbenah, ce qui signifie Le Bâtisseur est frappé (The Builder is smitten) ».
Michael Segall (Les hébraïsmes dans les rituels du marquis de Gages, p.135/167) nous en livre sa traduction : « Le marquis de Gages traduit, comme nombre d’autres rituels, par la chair quitte les os. La naïveté de certains de nos précurseurs récents (fin XVIII’, début XIx » siècle) est parfois surprenante lorsqu’ils acceptent, pour une expression de trois syllabes, une traduction longue de cinq mots et plus. En réalité le mot ne veut rien dire, en quelque langue que ce soit. Il ne s’agit au fait que d’une version très déformée, mais pourtant utilisée encore dans les travaux de certains rites et obédiences contemporaines, de ma-haboneh. Dans la Bible il n’y a que deux mots quelque peu semblables à Mac Benac. Le premier, Makhbanaï [( מך בּני ) mem, kaph, beth, noun, iod], signifie épais, grumeau. C’est le nom d’un guerrier de la tribu de Gad qui avait rejoint David à Tsiklag (l Chr. 12-13). L’autre, Makhbenah [( מך בּנה) , mem, kaph, beth, noun, hé], veut dire bouton et aussi épingle à cheveux. Il s’agit du nom d’un descendant de Calev cité dans Chr. 11-49.
Ces deux personnages sont sans importance aucune pour un rituel maçonnique. Nous préférons, et de loin, l’explication que nous venons de donner plus haut, c’est-à- dire que ce mot n’est rien d’autre qu’une déformation de ma haboneh. Nous en tenons pour preuve l’existence de la version intermédiaire Makboneh dans un certain nombre de rituels anciens.
 »

Exprimés en hébreu, les différents mots sacrés du maître recouvrent, suivant les rituels, des significations proches : « pourri jusqu’à la moelle » ou « fils de la putréfaction ».
Si « mac » peut se traduire par fils de, « benac » c’est aussi une veuve, c’est-à-dire une femme réduite et amputée d’une partie d’elle-même.

La famille du prototype « Mahhabone » et ses dérivés (Moabon, Mahaboneh, Mohabon), à partir de la création de la Grande Loge des « Ancients ». C’est pour la 1ère fois, dans la divulgation Les trois coups distincts de 1760 , présentée comme la première publication du rituel des Ancients, que ce mot apparaît ainsi que la légende d’Hiram telle qu’elle est encore retenue aujourd’hui. Mahabone y est écrit ma ben ( מא בן ), qu’est-ce le fils ? (p.36/42 ).
Mais, ben ( בן) c’est aussi le synonyme de « l’homme » (אישׁ) ce qui donne : « qu’est-ce que l’homme ? » rejoignant l’énigme ontologique du Sphinx.
Michael Segall précise : Ma-haboneh : (מה הבּנה; mem, hé hé beth, noun, hé), qui est l’architecte? (ou qui est le constructeur ?). [De « ma », quoi ou qui, de l’article « ha » et de « boneh », architecte, constructeur (l Rois v-18)]. Il s’agit de la forme la plus ancienne et aussi la seule correcte du terme.
D’origine compagnonnique certaine, l’expression (ou plutôt la phrase), dont l’hébreu est correct, apparaît dès 1760 dans Les Trois Coups Distincts. C’est elle qui est recommandée par le Tuileur de Lausanne.
Au REAA pratiqué au Droit Humain, mohaben, le mot sacré, signifie fils de la putréfaction.

Sloane 3339<= 1700Mahabyn
Trinity College, Dublin<= 1711Matchpin
Mason’s Examination1723Maughbin
The whole Institution of free-masons opened1725Magboe
Graham1726Marrow in the bone
Masonry Dissected (Pritchard)1730Machbenah
La Réception Mystérieuse1738Machbenah
Le Sceau Rompu1745Macbenac
L’Ordre des Francs-maçons trahi1745Macbenac, Machenac, Mak-Benak
Anti-maçon1748Makbenark
Maçon démasqué1751Macbenac
Master key to free-masonry1760Makbenak
Three Distinct Knocks1760Mahhabone, מהבנ, rotten to the bone
Jachin et Boaz1762Mahhabone, Mac Benack
Grasse-Tilly1813Moabon et mak-benak
Le Tuileur de Vuillaume1830Moabon, מואבן (a patre) et Mak-Benah, בהנך    מק Aedificantis putrido, Filius putrificationis)
Convent de Lausanne1876Ma Haboneh

On sait, par la pratique du rituel maçonnique, que le Maître fut ressuscité par le relèvement et plus particulièrement par le mot sacré du maître. Dans les rituels de mort et de résurrection, pratiqués par la plupart des peuples, le mot sacré est prononcé et seulement alors le Maître est proclamé ressuscité ; c’est ainsi que le Franc-maçon devient, par le fait de l’entendement du mot sacré de maître, le successeur d’Hiram. En reprenant sa mission le nouveau Maître intègre le corps des architectes de temple… en vérité celui de lui-même. L’interprétation la plus récente est alors : le fils du maître mort ou encore Il vit dans le fils.

C’est bien le souffle qui apporte la vie, qui libère le prisonnier. Dans tous les cas, le cinquième point du relèvement s’effectue bouche contre bouche. On comprend bien, d’ailleurs, que la passation du souffle de la parole créatrice, représentée symboliquement par le mot sacré, ne saurait s’effectuer autrement puisque c’est par la bouche que s’exprime la pensée humaine. Les vocables sont celles indiquées par le rituel ou par les mots de l’Exode : « Tu lui parleras et tu mettras les paroles dans sa bouche. Moi, je serai avec ta bouche et avec sa bouche, et je vous indiquerai ce que vous devrez faire. »
Les trois grades forment un cycle et le séjour d’Hiram au cœur de la terre correspond au séjour du profane au cœur du cabinet de réflexion, il naîtra de sa propre dissolution, de l’oubli de son ego. Cette image prend la forme d’une expression, Mac Bénach, étrangement ressemblant à un autre, Makpélàh, la grotte du Mont Moriah à Hébron, le tombeau d’Abraham.

Même si cela ne sera pas développer ici, on ne saurait oublier la Chaîne d’Union comme symbole particulièrement fort pour manifester le sacré intégrant chacun des membres de la Franc-maçonnerie.
Dans la plupart des rites, à la fin de chaque tenue, les frères (et sœurs) forment une chaîne en se tenant par les mains dégantées ; cette chaîne s’élargit à toute l’humanité. La Chaîne d’Union symbolise tout particulièrement la fraternité qui unit le Franc-maçon d’une part avec tous les Francs-maçons vivants, d’autre part avec tous ceux qui l’ont précédé et tous ceux qui lui succéderont. Le cercle ainsi formé par les membres peut symboliser la fraternité universelle des maçons dans laquelle chaque initié est un maillon de la chaîne ; cette multiplication d’anneaux pouvant symboliser « la préservation de l’unité à travers la multiplicité ». C’est l’inscription du Franc-maçon dans le « Grand Temps », celui des vivants, des morts et des pas encore nés.

En mêlant leurs souffles dans un espace clos et réservé à eux-seuls, les francs-maçons respirent les particules de leur être-ensemble qui transforment le « moi » en un « Nous » maçonnique.

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Arcane IX : L’Ermite – Le retour en soi

Le Rappel de l’Aventure

Bienvenue en 2026, pèlerins du silence. Alors que nous tournons la page d’une année sans doute riche en actions et en conquêtes (à l’image de notre Chariot), l’heure est au bilan. Il est temps de ralentir le pas. Vous avez quitté le fracas du monde et affronté le verdict implacable de La Justice (VIII). Le verdict est tombé, les dettes sont payées. Maintenant, les lumières de la fête s’éteignent. Il ne reste que vous, une cape, un bâton et une petite lueur chancelante pour entamer cette nouvelle année. Le temps de l’action publique est fini. Le temps du « retour en soi » commence. Vous devenez… L’Ermite.

Le Billet d’Humeur : S’occuper du « Nous » d’avant

L’Ermite est souvent mal compris. On le voit comme un vieux solitaire qui tourne le dos au monde. Mais regardez mieux : il ne tourne pas le dos par mépris, il se retourne pour tendre la main.

J’ai une conviction profonde à ce sujet, presque une confession pour inaugurer cette année : quand on s’occupe des autres, on s’occupe en fait du « nous » du passé.

Pensez-y un instant. Quand vous prenez le temps de guider un jeune, un Apprenti, ou un ami perdu, qui aidez-vous vraiment ? Vous aidez celui ou celle que vous étiez il y a dix ou vingt ans. Vous offrez à l’autre la guidance, la bienveillance ou le conseil que vous avez eu ou que vous auriez tant aimé recevoir à son âge. L’Ermite, c’est ce mouvement d’amour vers le passé. C’est revenir sur ses pas pour dire à ceux qui suivent (et à sa propre mémoire) :

 « Attention, il y a une marche ici, je le sais, j’ai trébuché dessus autrefois. »

La Problématique : La Lumière sous le manteau

Regardez ce vieil homme. Il avance avec une prudence extrême, tâtant le sol de son bâton. Il tient une lampe, mais il la protège en partie sous un pan de son manteau. Le paradoxe est ici : Pourquoi cacher la lumière si c’est pour éclairer le chemin ? C’est tout le secret de la Prudence. La lumière ne doit pas éblouir, elle doit guider. Une vérité assénée trop brutalement aveugle celui qui n’est pas prêt. L’Ermite protège la flamme des vents contraires, mais il protège aussi les yeux de celui qui cherche. Il offre une lueur douce, et non un projecteur violent. C’est la différence entre le savoir qui écrase et la connaissance qui éveille.

Focus Maçonnique : Le Maître des Cérémonies

Bijou du Maître des Cérémonies
Bijou du Maître des Cérémonies

Si le Chariot était le Maître conquérant, l’Ermite est sans conteste le Maître des Cérémonies (ou l’Expert, selon les rites). En Loge, c’est lui qui circule silencieusement quand les autres restent immobiles sur les colonnes. C’est lui qui va chercher le profane dans les ténèbres pour le guider vers la Lumière. Il incarne ce mouvement de « retour vers la source », sort du tumulte pour aller chercher les nouveaux initiés. Il est la mémoire vivante du rituel, celui qui connaît le chemin par cœur mais qui accepte de le refaire inlassablement, à petits pas, pour que d’autres puissent s’éveiller à leur tour. L’ermite est la preuve que pour avancer, il faut parfois savoir revenir en arrière.

L’Analyse Mystérieuse (Ce que le miroir reflète sans tout dévoiler)

Dans Le Tarot miroir des symboles, nous soulevons un coin du lourd manteau de bure pour voir ce qui s’y cache, même s’il reste encore des détails à exploiter.

Le Bouclier de Sagesse : La Lettre Teth (ט)

L’Arcane IX est associé à la lettre hébraïque Teth. Sa forme suggère un toit, un refuge, ou un serpent qui se replie sur lui-même. Elle signifie la protection, le bouclier, mais aussi l’introspection. L’Ermite se construit une forteresse intérieure. Le manteau qui le recouvre n’est pas un simple vêtement, c’est l’isolation nécessaire du sage qui se protège du bruit du monde pour entendre la voix du silence.

Le Fondement de l’Univers : Le lien Kabbalistique

Sur l’Arbre de Vie, le chiffre 9 correspond à la Séphirah Yesod (Le Fondement). C’est la base, le réceptacle de toutes les énergies qui descendent de l’Arbre avant de se manifester sur Terre (en Malkuth, 10). Yesod est lié à la Lune et à l’astral. Cela explique parfaitement l’ambiance nocturne de la carte : l’Ermite marche dans les profondeurs de son propre inconscient, là où se trouvent les fondations invisibles de son être. Il n’est pas à la surface des choses, il est à la racine.

L’arbre de vie – Le tarot miroir des symboles P44 – ed LLDMV 2025

Le Miroir Inversé : La Tempérance (XIV)

Regardons qui fait face à l’Ermite dans le grand miroir du Tarot (la somme 23). C’est La Tempérance (XIV). Le contraste est saisissant :

L’Ermite (IX) est vieux, sec, solitaire, et il cache sa lumière (il protège, il retient). C’est la concentration extrême.

La Tempérance (XIV) est un ange jeune, fluide, et elle verse son liquide d’un vase à l’autre (elle fait circuler, elle mélange). C’est la communication idéale. L’un est la solitude nécessaire pour trouver la vérité, l’autre est l’échange nécessaire pour la partager. L’Ermite prépare l’élixir dans le secret ; La Tempérance le dilue pour le rendre accessible au monde.

L’Archétype de Propp : Le Donateur

Dans la morphologie du conte, après avoir quitté sa maison et passé les épreuves, le Héros rencontre souvent au fond de la forêt un « Vieux Sage ». C’est la fonction du Donateur. Si le Héros se montre respectueux, l’Ermite lui remettra l’objet magique (la lampe, le conseil, la clé) indispensable pour la suite. Mais attention, l’Ermite ne donne rien à ceux qui sont pressés ou arrogants.

En Aparté : La Numérologie (La fin d’un monde avec le 9)

L’étude de la numérologie fait partie des données qui participent à l’étendue de la compréhension des Tarots.

L’Ermite porte le numéro IX (9). Le 9 est le dernier des nombres simples (les unités) avant de basculer dans les dizaines (avec la Roue de Fortune, X).

La fin d’un cycle : Comme les 9 mois de la gestation avant la naissance, l’Ermite représente une phase de maturation finale et complète.

La puissance du 3 : C’est le 3 x 3. Si le 3 (Impératrice) est la création, le 9 est la création élevée à sa puissance spirituelle. C’est la perfection du ternaire (Esprit, Âme, Corps).

Le Savoir sédimenté : En numérologie, le 9 est le chiffre de l’Initiation aboutie. Il annonce que l’expérience est complète. L’Ermite ne cherche plus à accumuler de nouvelles expériences (comme le Bateleur ou le Chariot), il cherche à digérer et comprendre ce qu’il a vécu. Il est « plein » de jours et d’expérience.

Conclusion

L’Ermite est une invitation à ralentir pour mieux commencer l’année. Il nous enseigne que reculer n’est pas échouer, et qu’attendre n’est pas perdre du temps. Il est la pause nécessaire pour soigner le passé avant d’affronter le futur.

Mais une fois que vous avez trouvé votre lumière intérieure dans la solitude, allez-vous rester éternellement dans votre caverne ? Le destin ne va pas tarder à frapper à la porte pour remettre tout cela en mouvement…

La lampe est allumée ? Le passé est apaisé ? Alors, êtes-vous prêt à affronter le tourbillon de l’Arcane X, La Roue de Fortune ?

L’Ermite dit : « Je reviens sur mes pas non parce que je suis perdu, mais pour tendre la main à celui que j’étais et qui est encore sur le chemin. »

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Autres articles de cette série

11/03/26 : GLDF-GLNF, les 5èmes Entretiens Pic de la Mirandole

Mercredi 11 mars 2026 à 19h30, l’Hôtel de la Grande Loge de France accueillera, au cœur du Grand Temple Pierre Brossolette, les 5èmes Entretiens Pic de la Mirandole, placés sous le signe d’une question aussi simple qu’inépuisable :

« Qui sont les porteurs de

lumière ? »

Yves Pennes, GM GLNF et Jean-Raphaël Notton, GM-GLDF –

Ces Entretiens sont le fruit d’une coopération vivante entre la Grande Loge de France et la Grande Loge Nationale Française, et témoignent, au-delà des étiquettes, d’une volonté partagée de deux Grands Maîtres qui se connaissent bien : mettre en dialogue ce qui éclaire, confronter les regards, faire circuler la parole là où la tradition n’est pas un musée, mais un souffle.

Selon un déroulé désormais bien rodé – et, sourions fraternellement, une roadmap comme on sait parfois en affectionner à la GLNF – cette conférence publique donnera lieu à des interventions croisées, suivies d’un débat permettant d’aborder les différents aspects du thème. Les participants se feront une joie de répondre aux questions, et une séance de dédicace, s’il y a lieu, prolongera les échanges.

Pic de la Mirandole, ou la lumière sans propriétaire

Pourquoi ce nom parle si fort à un Franc-maçon – et pourquoi il fallait le choisir

Il y a des patronages qui décorent, et d’autres qui orientent. Choisir Jean Pic de la Mirandole (1463-1494) pour des « Entretiens », ce n’est pas accrocher une médaille humaniste au revers d’un programme : c’est placer, au-dessus de la table, une exigence de méthode. Pic n’est pas seulement un prodige de la Renaissance ; il est une conscience en marche, un esprit qui refuse les cases, un homme qui avance au bord des frontières – celles des disciplines, des langues, des autorités – parce qu’il cherche ce point rare où la pensée devient un acte.

Ce que Pic poursuit porte un nom simple et dangereux : la concorde. Non pas l’accord tiède qui endort, mais la possibilité d’une intelligence qui relie sans confondre. Il veut embrasser l’héritage des Grecs et des Latins, le platonisme et l’aristotélisme, la théologie et la philosophie, et il ose ce geste immense des 900 thèses qu’il souhaite défendre à Rome. Le choc avec le pouvoir religieux est inévitable. Et cette friction, pour un franc-maçon, n’est pas un épisode exotique : elle rappelle que la lumière n’est jamais neutre. Elle dérange les habitudes, elle inquiète les certitudes, elle oblige à distinguer ce qui éclaire de ce qui éblouit.

Blason GLDF
Blason GLDF

Pic devient alors, pour nous, une figure initiatique au sens le plus strict

Il montre que la quête n’est pas une collection d’idées, mais une ascèse de discernement. Relier les traditions n’est pas les mélanger. Parler d’universel n’est pas effacer les différences. La concorde n’est pas un slogan : c’est une architecture intérieure, une manière de tenir ensemble des vérités partielles sans les transformer en dogmes. Cette tension, nous la connaissons : c’est celle du Temple, où la pluralité ne doit pas devenir cacophonie, et où l’unité ne doit jamais devenir uniformité.

Florence-vers-1490,-estampe,-Chroniques-de-Nuremberg,-1493.

À cela s’ajoute ce texte qui, comme une clé, continue de vibrer à travers les siècles : le Discours sur la dignité de l’homme. Chez Pic, la dignité n’est pas un titre qu’on exhibe, c’est une responsabilité qu’on conquiert. L’être humain n’est pas assigné : il est appelé à se faire, à se construire, à se choisir, à se rectifier. Un franc-maçon entend là une fraternité profonde : la dignité comme travail, la liberté comme devoir, la lumière comme tâche. Nous ne “possédons” pas la lumière ; nous apprenons à la servir, à la transmettre, à l’empêcher de se dégrader en vanité.

Et puis il y a l’autre Pic, plus secret, plus symbolique : celui qui s’intéresse aux lettres, aux nombres, aux correspondances, et qui participe à l’élan de la kabbale chrétienne. Là encore, ce n’est pas un appel à l’ésotérisme de vitrine. C’est un rappel : le symbole ne prouve pas, il met en mouvement. Il oblige à relire, à méditer, à quitter la surface. Pic nous dit que la pensée, lorsqu’elle est vraie, ne se contente pas de commenter le monde : elle le transforme en nous.

Logo-GLNF-Officiel

Voilà pourquoi ce nom s’impose pour des « Entretiens » maçonniques

Il désigne un lieu de parole où l’on peut chercher haut, sans se mentir, sans simplifier, sans réduire l’autre à un adversaire ou à un public. Et voilà pourquoi le thème annoncé, « Qui sont les porteurs de lumière ? », trouve sous son patronage une résonance singulière : un porteur de lumière n’est pas un propriétaire. Il ne règne pas ; il éclaire. Il ne confisque pas ; il partage. Il ne projette pas ; il accompagne. Il ne se met pas au centre ; il aide chacun à trouver son propre centre.

C’est dans cet esprit que les 5e Entretiens Pic de la Mirandole inviteront à poursuivre la recherche au siège de la Grande Loge de France.

Les deux présentateurs de cette soirée pourront d’ailleurs librement s’inspirer de cette mise en perspective de Jean Pic de la Mirandole : non pour en faire un portrait passéiste, mais pour en reprendre l’élan, l’exigence et la boussole, afin d’ouvrir le débat à partir de ce qu’il a de plus vivant – une lumière qui ne se décrète pas, qui se travaille, et qui se partage.

Parce qu’il est des soirs où la tradition ne se raconte pas : elle se vérifie, par la parole, par l’écoute, par l’exigence fraternelle. Et parce que la lumière, au fond, ne se proclame pas : elle se reconnaît.

« Qui sont les porteurs de lumière ? » Le thème sera traité sous des angles différents et nous ne manquerons pas de te tenir informé, à mesure que le programme se dévoilera.

Informations pratiques

  • Date : mercredi 11 mars 2026
  • Heure : de 19h30 à 22h
  • Lieu : Hôtel de la Grande Loge de France, Grand Temple Pierre Brossolette, 8 rue Louis Puteaux, 75017 Paris
  • Intervenants : Pour l’occasion, les deux Grandes Loges auront l’honneur d’accueillir des conférenciers de haute tenue, érudits et captivants, dont nous vous communiquerons très prochainement les noms Intervenants :
  • Françoise Bonardel, Philosophe et essayiste
  • & discutants :
  • Gérard Bentéjac, Premier Grand Maître adjoint &
    Jean-Louis Duquesnoy, Grand Orateur de la GLNF
  • Réservation obligatoire : Venez nombreux partager cette grande soirée d’échanges et d’enrichissement fraternel au siège de la Grande Loge de France. Les inscriptions sont ouvertes via le lien GLNF, et le lien GLDF. Entrée libre sous réserve des places disponibles.
Grand Temple Pierre Brossolette
Grand Temple Pierre Brossolette de la GLDF

Pour information, le Grand Temple Pierre Brossolette*, dénommé ainsi depuis 2014, a une capacité d’accueil estimée à environ 350 places pour les événements publics ou cérémonies.

ierre-Brossolette – Wikipédia, détail

*Pierre Brossolette (1903-1944), journaliste socialiste engagé dans la Ligue des droits de l’Homme et la lutte contre l’antisémitisme, sert comme lieutenant puis capitaine durant la mobilisation de 1939, obtenant la Croix de guerre avant d’intégrer la Résistance dès 1940-1941 au sein du réseau du musée de l’Homme, puis de la Confrérie Notre-Dame. Il tisse des liens étroits avec des mouvements clés tels que Libération-Nord et l’Organisation civile et militaire (OCM), devenant Compagnon de la Libération pour son action héroïque.

L’Aurore Sociale (Grand Orient de France, Orient de Troyes)

Son passé maçonnique : Initié le samedi 22 janvier 1927 à la loge Émile Zola (Grande Loge de France), il gravit les hauts grades du Rite Écossais Ancien et Accepté au Suprême Conseil de France, et s’affilia en 1937 à la Respectable Loge L’Aurore Sociale (Grand Orient de France, Orient de Troyes), restant très assidu jusqu’à la guerre.

Sous la torture, Pierre Brossolette ne livra qu’un seul nom, le sien, préférant s’offrir à la mort plutôt que de trahir le serment sacré.
Sa fin glorieuse résonne comme l’écho du mythe d’Hiram, notre Hiram des temps modernes, dont le silence inviolé illumine les ténèbres de l’épreuve.

Pic de la Mirandole (1463-1494) : L’homme qui savait tout

Le Comte de Monte-Cristo, version feuilleton : la liberté, ou la tentation du faux soleil

Une mini-série en huit épisodes remet en marche le grand mythe d’Alexandre Dumas, avec ce que le feuilleton sait faire mieux que le cinéma. Installer la durée, laisser le temps peser, et donc rendre visible l’épreuve intérieure. Cette nouvelle adaptation – coproduction franco-italienne diffusée sur France 2 et disponible sur france.tv, réalisée par Bille August et portée notamment par Sam Claflin – assume l’ambition de la fresque et a été présentée à CANNESERIES.

Nous y retrouvons l’injustice fondatrice, la prison comme nuit initiatique, la transmission comme clé, puis le retour au monde avec une puissance vertigineuse. Mais sous le romanesque, une question demeure et elle mord notre époque ! Quelle liberté cherchons-nous ? Celle qui libère, ou celle qui enchaîne autrement ?

Quand un classique revient, ce n’est pas pour être répété, mais pour être réentendu

Le Comte de Monte-Cristo revient comme reviennent les grands récits quand une époque les réclame. Non pour être rejoué, mais bien pour être réécouté.

Le Comte de Monte-Cristo Les épisodes en replay France-TV capture d’écran

Le feuilleton donne de l’air aux personnages, de l’épaisseur aux conséquences, et c’est là que le roman cesse d’être une mécanique de vengeance pour redevenir ce qu’il est au fond : une parabole de métamorphose, et un avertissement sur les faux soleils.

Car le faux soleil, c’est la puissance qui se prend pour la lumière. C’est l’éclat qui persuade, la réussite qui justifie, la maîtrise qui se persuade d’être innocente. Et l’on comprend vite pourquoi ce format sériel met si bien en évidence l’axe initiatique du récit : la durée est une épreuve.

Une initiation sans discours : dépouillement, nuit, transmission

Abbé Faria Illustration par Paul Gavarni (1846)

Dans une lecture maçonnique, Monte-Cristo n’est pas d’abord un héros. C’est un homme dépouillé : trahi, réduit au silence, privé de nom et de place. Le Château d’If devient une pierre noire, une chambre d’épreuves où l’être se dissout jusqu’à ce que, faute de dehors, l’intérieur commence.

Et puis vient la transmission. Dans toutes les variations du récit, l’abbé Faria n’est pas un simple ressort : il est la charnière. Un maître apparaît, non pour consoler, mais pour ordonner. Il donne méthode, langage, structure. Dantès ne reçoit pas seulement un savoir. Il reçoit une discipline, une carte, une géométrie intérieure.

Or c’est ici que l’initiation se retourne : apprendre, c’est aussi acquérir du pouvoir. Et quand le pouvoir rencontre une blessure non pacifiée, il devient un feu.

La seconde prison : dehors, quand l’homme peut tout

Le rythme sériel rend plus sensible ce que le roman contient en secret avec la seconde prison. La première est visible, de pierre et de barreaux. La seconde est invisible : elle se forme dehors, lorsque l’homme sait, lorsque l’homme tient les fils, lorsque l’homme peut. On peut briser des barreaux et rester captif. Captif d’un grief, d’un passé, d’une idée fixe de réparer.

Sam Claflin en 2014 (VF : Anatole de Bodinat) Edmond Dantès

C’est là que l’œuvre devient, pour un lecteur maçonnique, une mise en garde très précise : la liberté n’est pas l’absence d’entraves ; c’est la conquête d’une mesure. La vraie délivrance n’est pas d’atteindre la puissance, mais d’empêcher la blessure de gouverner.

Justice et vengeance : la même grammaire, pas la même équerre

La vengeance a l’apparence du droit. Elle parle d’équilibre, de réparation, d’ordre retrouvé. Mais elle garde une ivresse : cette sensation trompeuse d’être enfin juste parce que l’on frappe avec raison. La justice, elle, exige la mesure. Elle suppose un frein. Elle demande de ne pas devenir ce que l’on combat.

Ana Girardot 2023 (Mercédès-Herrera)

Et c’est ici que l’attention portée à Mercédès (plus présence que simple souvenir) modifie l’atmosphère morale du récit : d’un côté, la tentation de devenir la justice, d’épouser une fonction, de se confondre avec un rôle ; de l’autre, la nécessité de vivre avec l’irréparable, de tenir dans la durée, sans masque doré. Elle introduit un contrechamp qui vaut comme une équerre : qui paie, quand la vengeance croit faire œuvre de justice ? Qui est sacrifié, quand la réparation devient spectacle ?

Un miroir contemporain : les tribunaux instantanés et la blessure souveraine

Notre époque aime les sentences rapides, les verdicts immédiats, la réparation spectaculaire. Monte-Cristo en série redevient une fable brûlante car il montre ce qui arrive quand un homme blessé obtient une puissance disproportionnée et s’autorise, au nom du bien, à faire payer.

Château de Monte-Cristo

Il a des raisons. Il a des preuves. Il a des coupables. Et pourtant une inquiétude grandit : qu’a-t-il fait de sa blessure ? A-t-il transmuté le plomb en or, ou a-t-il seulement doré le plomb ?

Voilà le point initiatique : la liberté ne se prouve pas par ce que l’on peut faire aux autres ; elle se mesure à ce que l’on refuse de devenir.

Alexandre Dumas et la Loge : une rumeur à remettre à l’équerre

Portrait d’Alexandre Dumas en 1855 par Nadar

Il existe une tradition italienne selon laquelle Alexandre Dumas (1802–1870) aurait été initié à Naples en 1862 dans la loge Fede italica (Grande Oriente d’Italia – GOI), notamment aux côtés du juriste Luigi Zuppetta, ce qu’affirment des sources maçonniques italiennes et des notices biographiques italiennes ainsi que la biographie Treccani de Giovanni Pantaleo mentionne aussi une affiliation conjointe à la même Loge.

GOI – Blason

Deux jalons télévisuels à garder en tête

Pour situer cette nouvelle lecture dans la longue chaîne des adaptations, deux repères restent, en France, des pierres

Le Comte de Monte-Cristo, mini-série réalisée par Denys de La Patellière

d’angle :

-1979–1980 : Le Comte de Monte-Cristo, mini-série réalisée par Denys de La Patellière (format télévisuel long, souvent jugé “le plus complet”).

1998 : Le Comte de Monte-Cristo, mini-série réalisée par Josée Dayan (avec Gérard Depardieu), autre grande “référence” de la télévision populaire.

1998 : Le Comte de Monte-Cristo, mini-série réalisée par Josée Dayan

Monte-Cristo rappelle qu’il existe des trésors qui empoisonnent. On peut sortir du Château d’If et bâtir, pierre après pierre, un palais de revanche où l’âme demeure enfermée. Le vrai dénouement n’est pas un châtiment parfaitement orchestré, mais un geste plus rare : renoncer au faux soleil, déposer le masque de l’exécuteur, et consentir à redevenir un homme parmi les hommes.

Alors seulement, la liberté cesse d’être un éclat et devient une lumière qui tient.

Le comte de Monte-Cristo, Mercédès et Edmond

Supplément photos du Château d’If à Marseille

22/01/2026 – 8h30 – GLDF – petit déjeuner d’échanges : « Cycle la liberté de conscience »

La Grande Loge de France organise mensuellement un petit-déjeuner d’échanges au cours duquel Dominique Losay, Grand Officier à la culture reçoit un acteur important de la vie intellectuelle. Ces petits-déjeuners « enjeux et perspectives » ont lieu à 8 h 30 (très précises) en l’hôtel de la GLDF, 8 rue Louis Puteaux, 75017 Paris (métro Rome).

Dominique Losay

Ils durent une heure et prennent donc fin à 9 h 30/45. Une demi-heure de battement est ensuite possible pour des échanges.

Cette année 2026, le fil directeur est
« la liberté de conscience »

La participation est ouverte à tout public et gratuite. En revanche, l’inscription préalable sur le lien de réservation est obligatoire.

Le jeudi 22 janvier 2026, l’intervenant sera

James Woody

Le pasteur James Woody

pasteur de l’Eglise protestante unie, théologien du protestantisme libéral, auteur de plusieurs ouvrages dont « la liberté et les premiers rois d’Israël ». Son blog personnel s’intitule également « esprit de liberté ».

C’est donc naturellement qu’il nous parlera de

« l’actualité de la liberté de conscience »

le lien d’inscription : https://my.weezevent.com/petit-dejeuner-enjeux-et-perspectives-avec-le-pasteur-james-woody?

1 – Le sacré, séparation du Franc-maçon

Le vocable « sacré » est pour le moins dévoyé dans les expressions : un sacré numéro, un sacré caractère, un sacré coup de chance, une sacrée histoire, un sacré gueuleton, sacré menteur, sacré imbécile. On remarquera que « sacré » est, grammaticalement, un qualificatif placé avant le substantif dans ces expressions populaires pour intensifier ou souligner le caractère extrême de la personne ou de la situation.

Loin de cet usage verbal, en droit romain, sacer est, est celui qui a été exclu du monde des hommes et par là il était légitime (bien qu’il ne puisse être sacrifié) de le tuer sans commettre d’homicide (par exemple tuer un esclave).

Quant au « sacré » grec, ilest tantôt désigné par agnos(αγνος) : pur, chaste, non souillé (pour Eschyle), qui a donné l’agnat et l’agneau, tantôt désigné par osios (οσιος), c’est ce qui est ordonné et autorisé par les dieux, ce qui correspond au saint, ce qui est établi. L’opposé anosios (ανοσιος), le profane, ouathéos (αθεος), irrévérent, celui qui n’est pas de bonnes mœurs, un athée stupide, un libertin irréligieux, comme le diraient les Constitutions d’Anderson.

D’un point de vue étymologique donc, retenons, est sacré ce qui s’oppose à profane – profane indiquant ce qui se trouve devant l’enceinte réservée (pro fanum, devant le temple).

On peut ainsi dire que le sacré est créé par la séparation. Par ailleurs, le sacré produit de l’agrégation.

« Le sacré est une notion d’anthropologie culturelle permettant à une société humaine de créer une séparation ou une opposition axiologique entre les différents éléments qui composent, définissent ou représentent son monde : objets, actes, espaces, parties du corps, valeurs, etc. ».

En comprenant que l’on ne saurait réduire le mot « sacré » à un seul sens, mais laisser la jouissance de tous leurs sens qui ne s’excluent pas en se complétant, il convient de n’en rejeter aucun.

En utilisant ce vocable de « sacré » en Franc-maçonnerie pour parler de la loi sacrée, des mots sacrés, du temps sacré on peut se poser la question « pour quelles fonction le sacré est-il convoqué en Franc-maçonnerie ? ».

Nous allons donc tenter de répondre à la question en reprenant les deux approches du mot « sacré » d’une part comme séparation d’avec le profane, d’autre part comme agrégation des Francs-maçons pour voir comment la Franc-maçonnerie les intègre dans son corpus d’usages et de rituels.

Sacré : séparation d’avec le profane

Le profane désigne toute personne n’appartenant pas à un groupe initiatique, une personne n’ayant pas été initiée, qui ne connaît pas les secrets du groupe.

La première fonction du rituel est d’écarter les profanes. Qui sont-ils et qui remplit la fonction de contrôle ?

Le profane interdit

En considérant l’Histoire de la Franc-maçonnerie, il apparaît que certains profanes avaient des caractéristiques qui les écartaient de façon rédhibitoire.

Les personnes discriminées

La discrimination, c’est la différence de traitement, contraire au principe d’égalité, consistant à infliger une situation défavorable à telle personne sur le fondement de considérations individuelles non pertinentes (sexe, opinions politiques, appartenance à une nation, une religion, mœurs, handicap physique, non initié…).

À Éleusis, bien que réservée à l’origine aux Athéniens, l’initiation s’ouvre, après les Guerres médiques, aux Grecs et aux femmes, puis, à l’époque romaine, aux « barbares » que sont notamment les Romains. Les esclaves (et encore…), les hétaïres ou concubines qui offraient des services sexuels, les meurtriers, les voleurs et tous ceux qui étaient frappés de souillures, de conspiration ou de trahison en étaient exclus. Pour être initié, il fallait donc être libre et de bonnes mœurs : lors de la proclamation initiale, on demandait aux futurs mystes la « pureté des mains et de l’âme », ainsi que la qualité d’hommes civilisés, une qualité attestée au départ par le statut d’homme libre, puis par le langage (qui prouvait qu’on savait parler grec). (Claire Reggio, La Franc-maçonnerie héritière des cultes à mystères ?)

Dans la pratique de l’Art royal, les ateliers maçonniques du XVIIIe siècle estiment, tout autant que les penseurs de l’Ordre, que le Grand Architecte ne saurait être que le dieu des chrétiens et la religion universelle celle du Christ. La conséquence est immédiate, la porte du temple, que laissaient théoriquement largement ouverte les Constitutions, se referme devant les musulmans. Lorsque le chevalier Pierre de Sicard fonde L’Union des Cœurs à l’Orient de Liège, il prend soin de préciser en l’article VI des Règlements de la loge que le temple est interdit aux Juifs, Mahométans et Goths et autres qui ont la circoncision pour baptême – exemple d’association entre altérité religieuse et altérité physique.

L’atelier L’Anglaise de Bordeaux, soucieux de s’afficher comme le champion de l’orthodoxie maçonnique, dénonce à la même époque et avec la même vigueur la corruption de la communauté fraternelle par les comédiens, les jongleurs et les juifs. À Londres, la « première référence clairement établie d’un Franc-maçon spéculatif juif » remonte à 1732.

Le duc de Sussex, oncle de la reine Victoria, milita très ardemment en faveur de l’intégration des juifs dans la société anglaise. Il fut le premier membre de la famille royale à être admis dans une synagogue à Londres. Il avait appris l’hébreu et était membre d’honneur de plusieurs sociétés de bienfaisance israélites anglaises.

En 1782, en incluant et en mettant l’accent sur les éléments kabbalistiques dans leurs rituels, l’Ordre des Chevaliers et Frères de Saint-Jean l’Évangéliste d’Asie en Europe s’inscrit dans le cadre de l’émancipation des juifs dans la Franc-maçonnerie germanophone. L’inclusion des Juifs en tant qu’« anciens vrais frères d’Asie » devrait être rendue possible. « L’Ordre ne doit être rien d’autre qu’une union fraternelle d’hommes nobles, pieux, savants, expérimentés et avisés, sans distinction de religion, de naissance ou de rang, s’efforçant, selon les directives de l’Ordre, de découvrir les mystères à partir de la connaissance de toutes les choses naturelles pour le bien de l’exploration de l’humanité ».

En ce qui concerne la France, pendant tout le XVIIIe siècle, les ouvriers et les humbles artisans n’ont jamais mis les pieds dans les loges et, en 1786, les rituels des trois premiers grades stipulaient expressément que « l’on ne doit recevoir aucun homme professant un état vil et abject, rarement on admettra un artisan, fût-il maître surtout dans les endroits où les corporations et les communautés ne sont pas établies. Jamais on n’admettra les ouvriers dénommés Compagnons des arts et métiers ».

La vigilance des ateliers métropolitains à l’égard du juif qui pourrait s’introduire dans le temple maçonnique et le profaner trouve son pendant colonial, dans l’obsession des blancs à maintenir les hommes de couleur à bonne distance. (Extraits du texte de Pierre-Yves Beaurepaire, Études Fraternité universelle et pratiques discriminatoires dans la Franc-maçonnerie des Lumières, Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 44 N°2, Avril-juin 1997. pp. 195-212).

Si la Société des Amis des Noirs compte parmi ses membres nombre de francs-maçons, elle ne peut guère empêcher la dérive venue des colonies, cette obsession des Blancs à ne pas accepter Noirs et mulâtres. Quant aux juifs, ils ne peuvent espérer intégrer la Franc-maçonnerie s’ils ne renoncent en préalable à leur religion.

Juifs, Noirs et musulmans sont devenus « l’Autre absolu » au moment même où Francs-maçons catholiques et Francs-maçons protestants ont aussi force difficultés à dialoguer dans la sérénité. On peut remarquer à cette époque que les juifs font aussi l’objet d’un rejet : à Marseille, la loge de La Parfaite Sincérité stipule dans l’article 12 de ses Statuts et Règlement que « tous profanes qui auraient le malheur d’être juifs, nègres, ou mahométans ne doivent point être proposés ». Trois ans plus tôt, le 20 mai 1764, la loge toulousaine de La Parfaite Amitié avait déjà décidé « de ne pas recevoir les juifs dans la loge » (Pierre-Yves Beaurepaire, L’exclusion des Juifs du temple de la fraternité maçonnique au siècle des Lumières).

En 1929, la Grande Loge Unie d’Angleterre édicta ses Principes de base qui sont toujours en application parmi lesquels apparaît très nettement la séparation homme/femme : « que les membres de la Grande Loge et des Loges individuelles soient exclusivement des hommes, et qu’aucune Grande Loge ne doit avoir quelque relation maçonnique que ce soit avec des Loges mixtes ou des obédiences qui acceptent des femmes parmi leurs membres ».

Cette interdiction est fondée sur les Constitutions d’Anderson (1723), interdisant aux femmes l’admission en Franc-maçonnerie (p.51/295), instituent de jure une situation de facto. Au début du XVIIIe siècle, l’instruction, le pouvoir, la représentativité étaient uniquement masculins et l’on doutait encore à cette époque qu’une femme puisse avoir une âme. En fait, elle était considérée comme légalement mineure, donc non libre de l’autorité de leur père ou mari. Alors comment imaginer une femme en Franc-maçonnerie !

Quelques rares femmes surprirent « les secrets » et furent invitées à prêter les serments, plutôt qu’elles ne furent initiées. Ce fut le cas en 1710 d’Élisabeth Aldworth née Saint Léger

Au siècle des Lumières caractérisé par un engouement sans borne pour la physiognomonie, on estime que l’anormalité physique reflète l’anormalité morale. Cette croyance a pour elle la force de la tradition, car dès l’antiquité classique l’anormalité physique est interprétée en ce sens.

La plus vieille mention des interdits physiques se trouve dans l’article 5 du Manuscrit Régius (environ 1390) : L’apprenti doit être de naissance légitime. Le maître ne doit, en aucun cas prendre un apprenti qui soit difforme ; cela signifie qu’il doit avoir ses membres entiers. Pour le métier ce serait une honte d’engager un bancal, un boiteux, un invalide au sang impur, ce serait préjudiciable à l’art.

The old Constitutions Belonging to the Ancient and Honourable SOCIETY OF Free and Accepted MASONS dites Constitutions de Roberts de 1722 utilisent une expression très générale pour autoriser l’entrée d’un nouveau membre « able body », « corps capable » (P.14). On retrouve plus de détails dans des textes postérieurs comme en 1736 dans les Constitutions hollandaises.

Dans l’édition révisée des Constitutions de 1738, Anderson a modifié le texte de la troisième Obligation ainsi : « Les Hommes faits Maçons doivent lire Nés libres (ou non Serfs) d’âge mûr et de bonne Réputation, robustes et sains, sans déformation ni mutilation au moment de leur admission. Mais ni Femme, ni Eunuque. » Pratiquement, cette règle se traduit par la proscription des « trois B » à savoir des bègues, des borgnes et des boiteux.

En 1756, la Grande Loge des anciens, rivale récente de la première Grande Loge d’Angleterre, promulgue, sous la plume de son secrétaire général Laurence Dermott, ses propres constitutions sous le titre d’Ahiman Rezon, définissant un Franc-maçon au troisième devoir (des loges) de la sorte : « Les hommes admis parmi les Francs-maçons doivent être nés libres (ou hors servage), d’âge mûr, de bonne renommée ; sains de corps, sans difformité des membres au moment de leur admission ; on n’admet ni femme ni eunuque ». Cela n’est pas sans rappeler le verset 2 du chapitre 23 du Deutéronome : « Celui qui a les génitoires écrasés ou mutilés ne sera pas admis dans l’assemblée du Seigneur. »

Dans le fond, comme l’écrivait Guénon dans son Dictionnaire (par JM Vivenza) : Ces règles [des landmarks] qui définissaient, et définissent toujours dans l’authentique Maçonnerie, les conditions d’une juste pratique initiatique, « coïncident presque entièrement », pour ce qui concernent les empêchements à l’initiation, « avec ce que sont, dans l’Église catholique, les empêchements à l’ordination ».

La chose sacrée, par excellence, celle que l’on ne peut pas impunément approcher, est donc marquée par un interdit.

La porte est une des limites de cette interdiction. Fermée, elle établit un huis-clos à l’abri du regard de ceux qui n’ont pas reçu l’initiation.

Dans l’antiquité, on obligeait le Récipiendaire à ramper à travers un conduit resserré, à l’imitation de l’enfant qui vient au monde. (Le cabinet de réflexion figure la matrice où se développe le germe. L’enfant y laisse les membranes qui la contenaient, puis il vient au monde à la suite d’un suprême effort. Il est retenu par le cordon ombilical, que rappelle la corde, qui dans les loges anglaises est pendue au cou du Récipiendaire). Dans les initiations modernes, on veut surtout faire comprendre que toute science vraie est fille de l’humilité. S’incliner pour passer une porte basse, c’est ne pas se comporter en intrus et en profanateur (Oswald Wirth, Le livre de l’apprenti, La Porte du Temple).

Toute initiation est une succession de passages qui, pour symboliques qu’ils soient, se réalisent par un passage matériel que le rite va mettre en scène; la porte en est l’exemple.

La vérification de l’interdiction

Il y a séparation non seulement avec les profanes car la porte ne s’ouvre au Franc-maçon déjà initié qu’après un tuilage qui consiste, par un jeu de questions-réponses, à échanger des signes, mots de passe, et attouchements relevant des secrets transmis à chaque grade et selon son rite.

Les mots de passe permettent d’entrer dans une des chambres du temple, en ayant le grade correspondant (sauf lors d’augmentation de degré, le mot de passe lui sera confié au cours de sa réception à ce nouveau degré). Ils varient selon les rites. D’un rite à l’autre, d’un rituel à l’autre, les mêmes mots de passe sont utilisés à des degrés différents.

L’apparition progressive du sacré par séparations successives

Les rituels d‘’ouverture achèvent le passage de la séparation. Ils se déroulent de manière immuable, à travers un texte figé lu comme un jeu de questions et réponses entre le Vénérable, le premier et le second surveillants, lesquels usent chacun de leur maillet, dont les coups ponctuent gestes et acclamations. Apparition et disparition graduelle de la lumière constituent la toile de fond de louverture et de la fermeture des travaux. À l’ouverture des travaux, la rupture progressive avec le monde profane est consommée. Les maçons se situent dans un autre espace (les dimensions de la loge, dit le rituel, sont celles du cosmos) et dans un autre temps, dont les limites varient en fonction des degrés.

À partir des notions de vibrations et de leurs relations par la résonance, la conscience cognitive peut réunifier les voies de la Connaissance avec la science, le microcosme avec le macrocosme, ouvrant un autre chemin dinterprétation de nos tenues maçonniques ; la science y justifie et actualise les secrets de la Tradition que la pratique de nos rituels pourrait nous transmettre.

L’ouverture est un franchissement de seuil, un passage entre deux états et entre des niveaux d’énergie différents. C’est un acte de condition de création d’un espace sacré individuelle et collectif.

Par l’ouverture des travaux, le rituel permet de reconstruire la Loge. Comme un corps plongé dans un profond sommeil, son réveil sera lent et progressif. Ainsi les officiers, devant rendre la loge juste et parfaite, vont apporter leur concours et participer à son éveil.

Les deux surveillants vont voyager par toute la terre, de l’occident à l’orient et du nord au midi, afin de vérifier que tous les assistants, en accomplissant le même geste de mise à l’ordre, permettent la reconnaissance d’une appartenance commune et d’un état qui les prédispose à recevoir la lumière.

La lente montée de la lumière, que réclame le Franc-maçon en venant vers la Franc-maçonnerie, est réalisée, suivant les degrés, par des bougies allumées sur les colonnettes et/ou sur les plateaux des officiers.

Les Francs-maçons sont sur un chantier. Le Vénérable, maître d’’œuvre, vérifie que les éléments de la consécration sont réunis, interroge les lumières pour savoir si chaque ouvrier est à sa place dans l’’organisation des tâches. Par leur rythme, les coups de maillet, donnés par les trois lumières (le Vénérable et les deux surveillants) inscrivent la loge dans l’élévation du temple symbolique érigé en esprit. Ces coups actualisent les battements des cœurs sur une même cadence et produisent de l’égrégore, qui devient mur du temple. C’est seulement alors qu’il est proclamé: « Nous ne sommes plus dans le monde profane », indiquant qu’un passage dans un autre monde a été réalisé, que les travaux se poursuivront dans un champ séparéet que tout ce qui empêche le perfectionnement de l’être, dans le monde profane, doit être quitté.

Cette consécration du local en temple maçonnique fait passer de l‘’espace profane à l’espace sacré, du temps diachronique au temps synchronique, les besoins organiques sont écartés. Ainsi le rituel d’ouverture, cette construction du temple, transforme les participants par un changement de signes qui annoncent des significations nouvelles. Et ce qui est transformé, c’’est le chaos en ordre, ordo ab chao.

Le tapis de loge est dévoilé, les acclamations saluent la loge considérée alors comme sacralisée. C’est par cette sacralisation d’un temple spécifiquement maçonnique qu’entre l’ouverture et la fermeture des travaux s’écoulera un temps et un espace considérés comme sacrés, les mots seront dits sacrés, la loi du volume posé sur l’autel des serments sera dénommée sacrée.

Découvrir la suite avec le volet n°2 :

La parole du Véné du lundi : « Une Loge sans Obédience est-elle sauvage ou souveraine ? »

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Ah, mes chers apprentis en tablier, voilà que le lundi nous ramène à nos éternelles querelles maçonniques, avec ce petit parfum de rébellion qui flotte dans l’air comme un encens bon marché. Aujourd’hui, on s’attaque à un sujet qui agite les temples plus que les maillets et les ciseaux : les loges sans obédience. Vous savez, ces ateliers qui osent exister sans se prosterner devant une grande fédération maçonnique ?

Certains les appellent « libres », d’autres « sauvages » – comme si c’était des loups-garous errant dans la forêt, prêts à hurler à la lune en brandissant leur compas. Mais franchement, entre nous, qui est le plus sauvage ici ? Le loup solitaire ou le troupeau qui suit aveuglément le berger en espérant qu’il ne les mène pas directement à l’abattoir financier ?

Réfléchissons un instant, avec ce cynisme qui me caractérise – et qui, avouons-le, m’évite d’avoir à payer des séances chez le psy. Une loge souveraine, sans affiliation, fonctionne-t-elle vraiment moins bien qu’une loge sous le joug obédientiel ? Oh que non ! Souvent, elle tourne même comme une horloge suisse, sans les retards administratifs ni les cotisations qui siphonnent les caisses pour financer des banquets où l’on discute de la couleur des gants. Imaginez la scène : demain matin, pouf ! Toutes les obédiences disparaissent dans un nuage de fumée ésotérique – peut-être un rituel raté, qui sait ? Et hop, la maçonnerie se retrouve avec 4500 loges souveraines, qui continuent à bosser sur leurs planches comme si de rien n’était. Elles initiraient, philosophent, et boivent leur café post-tenue sans manquer un battement. Pas de panique, la fraternité survit !

Maintenant, inversons le scénario pour rigoler un bon coup.

Si les 4500 loges s’évaporaient subitement – disons, emportées par une vague de désintérêt millennial ou une pandémie de réunions Zoom interminables – combien de temps tiendraient les obédiences ?

Une semaine ? Un mois ? Le temps de vider les frigos des grands sièges et de revendre les bibelots symboliques sur eBay ? Zéro, mes amis ! Parce que sans loges, une obédience n’est qu’un club de vieux messieurs en costume, discutant de règlements intérieurs autour d’une table vide.

Bien nommer les choses, c’est déjà la moitié du travail maçonnique accompli. Et là, on voit clair : les loges apportent aux obédiences de l’argent (beaucoup), de l’obéissance (encore plus), et parfois même un semblant de légitimité. En retour, qu’offrent les obédiences ? Des diplômes ronflants ? Des directives sur la bonne façon de tenir son maillet ? Des assurances collectives contre les foudres divines ? Les réponses varient selon l’obédience – certaines sont des machines à cash, d’autres des usines à paperasse – mais essayez l’exercice : prenez une feuille, listez le pour et le contre. Vous verrez, ça relativise plus vite qu’une séance de méditation transcendantale.

Et pendant qu’on y est, si on veut que la Franc-maçonnerie ne disparaisse pas avant la fin du siècle – parce que, soyons honnêtes, avec les taux de fidélisation actuel, on frôle le club de bridge en voie d’extinction – autant poser le bon diagnostic. Peut-être que la vraie sauvagerie n’est pas dans l’indépendance, mais dans cette dépendance qui transforme des temples de liberté en succursales administratives. Allez, mes frères et sœurs, soyons taquins :

la prochaine fois que vous payez votre capitation, demandez-vous si vous financez l’illumination… ou juste le salaire du Grand Secrétaire. Sur ce, bon lundi, et que la lumière soit – avec ou sans obédience !

Obédiences : Discrétion, vraiment ? Non : boîte noire. Et ça suffit !

On invoque la discrétion pour protéger l’initiatique. Très bien. Mais trop d’obédiences s’en servent encore pour laisser la gestion dans le brouillard : marchés, travaux, prestataires, décisions… sans seuils clairs, sans critères écrits, sans traces opposables. Résultat : la boîte noire fabrique le soupçon, puis les clans, puis la fracture. À l’inverse, le Grand Orient de France met ses appels d’offres en ligne et prouve qu’une gouvernance lisible est possible sans trahir l’esprit.

Et si ISO 37001:2025 n’était pas une médaille, mais l’outil qui oblige enfin à bâtir droit, en séparant le secret du Temple de la traçabilité des comptes ?

À force de tout appeler discrétion, on finit par maquiller le problème

La discrétion initiatique, la vraie, protège l’intime : ce qui se vit, se transforme, se transmet sans tapage. Mais quand une obédience achète, rénove, contracte, paye, arbitre, embauche des prestataires, elle n’est plus dans la discrétion mais elle est dans la gestion. Et la gestion, sans trace, sans règles, sans méthodes, ne s’appelle pas discrète. Elle s’appelle opaque.

Soyons clairs, l’opacité n’est pas une nuance de la tradition

C’est une maladie contemporaine de la gouvernance. Et le monde maçonnique n’y échappe pas, parfois même, il s’y complaît, en confondant le secret du Temple avec le secret des dépenses. Ce mélange est toxique. Il installe le soupçon comme une fumée lente. Puis il fabrique des clans. Puis il fracture. Et quand la fracture arrive, tout le monde s’étonne : « Comment en est-on arrivé là ? » On y est arrivé exactement comme on arrive à un mur de travers : en laissant passer de petites entorses, faute d’outils, faute de seuils, faute d’équerre.

La loi 1901 n’est pas un décor : c’est un cadre, donc une responsabilité

Activité-Principale-Exercée-(APE)-94.91Z – Activités-des-organisations-religieuses…

La plupart des obédiences relèvent du monde associatif. Ainsi, la Grande Loge Nationale Française (GLNF) apparaît comme association déclarée (catégorie juridique 9220 – Association déclarée), inscrite au Répertoire National des Associations (RNA), avec une Activité Principale Exercée (APE) 94.91Z – Activités des organisations religieuses.

Or une association n’est ni une propriété privée, ni un royaume, ni une caste. C’est une structure de confiance. Elle a une direction, des responsabilités, des statuts, des règles, et surtout des membres qui ne sont pas des figurants. Le principe est simple : l’organisation existe pour ses membres, et celles et ceux qui la gouvernent le font par mandat, donc sous contrôle interne.

Oui, les statuts organisent beaucoup de choses. Oui, toutes les obligations ne sont pas identiques selon la taille, les ressources, les situations. Mais le minimum vital, lui, ne se discute pas : il est moral autant que juridique. Quand on administre, on doit pouvoir expliquer ; quand on dépense, on doit pouvoir prouver ; quand on décide, on doit pouvoir justifier. Ce n’est pas de la “modernité”. C’est de la décence.

Et c’est ici que l’argument “maçonnique” devient imparable : on ne peut pas passer sa vie à parler de rectitude, de droiture, de probité… et garder, sur la gestion, un système où tout repose sur « fais-moi confiance ».

Le Grand Orient de France (GODF) publie ses appels d’offres. Donc c’est possible. Donc les excuses tombent.

Quand le GODF met en ligne ses appels d’offres, il ne fait pas un geste cosmétique. Il fait un geste de gouvernance. Il dit : « Voici l’objet, voici le calendrier, voici la consultation. » Et soudain, la discussion change de nature. On quitte le marécage des insinuations. On entre dans le terrain de la preuve.

Qu’on l’aime ou non, ce modèle est brutalement efficace. Il coupe court au roman permanent du « qui connaît qui ». Il oblige à une concurrence minimale. Il protège l’institution. Il protège aussi les décideurs : parce qu’une décision prise dans un cadre lisible se défend autrement qu’une décision prise dans un couloir.

Et surtout : il rappelle une chose que trop d’obédiences feignent d’oublier – la transparence commence par l’achat. Là où circule l’argent, les habitudes, les services rendus, les renvois d’ascenseur, les petites fidélités qui finissent par peser plus lourd que l’intérêt collectif.

Le vrai scandale : ce n’est pas la corruption « cinéma ». C’est le favoritisme mou, l’habitude dure.

« No bribe », pas de pot-de-vin

Le monde maçonnique n’a pas besoin de valises de billets pour se mettre en danger. Il lui suffit de cette dérive banale : l’habitude.

Exemple 1 – Le marché de travaux : là où l’urgence devient un passe-droit

Travaux d’électricité, sécurité incendie, maintenance, rénovation : c’est le terrain parfait. Pourquoi ? Parce qu’on y invoque l’urgence, la technicité, la “connaissance des lieux”. Et ces trois arguments, utilisés sans garde-fous, deviennent des sésames.

Le scénario est toujours le même : un prestataire “de confiance”, une reconduction tacite, un devis peu comparé, des avenants qui gonflent, une documentation pauvre, et au final une phrase assassine qui circule : “On ne sait pas comment ça a été choisi.” Ce n’est même pas forcément faux. Et c’est là le problème : quand tu ne peux pas montrer la trace, tu laisses aux autres le soin d’écrire l’histoire à ta place.

Prévenir, ce n’est pas soupçonner tout le monde : c’est installer des mécanismes simples. Seuil de consultation, cahier des charges clair, critères posés avant, procès-verbal de choix, archivage. Le reste, ce sont des mots.

Exemple 2 – Le prestataire récurrent (impression / IT / événementiel) : la rente douce

Deuxième zone grise : l’imprimeur “historique”, le prestataire IT “qui a les clés”, l’événementiel “qui sait faire”. Ici, le danger est plus silencieux encore : la dépendance.

Quand un prestataire devient indispensable, il devient intouchable. Et quand il devient intouchable, les prix dérivent, les options s’empilent, la qualité se discute mal, parce que “changer serait trop compliqué”. La fraternité n’y gagne rien. Elle y perd la sérénité : parce que tout le monde finit par se demander, à voix basse, si l’intérêt collectif prime encore.

Prévenir, là aussi, est simple : remise en concurrence périodique, séparation des rôles (ceux qui utilisent ne décident pas seuls), déclaration des conflits d’intérêts, et traçabilité des décisions. C’est tout. Et c’est énorme.

Le « avant / après » : c’est là que la paix des loges se joue

Avant : tu achètes comme d’habitude. Deux devis pour la forme. Une décision prise parce que c’est plus simple. Pas de critères écrits. Peu d’archives. Et quand une question monte, tu réponds par le pire argument possible : « Fais-moi confiance. »

Résultat : tu fabriques de la rumeur. Et la rumeur, dans une obédience, n’est pas un bruit : c’est une force. Elle reconfigure les alliances, détruit les réputations, transforme la moindre dépense en symbole négatif, et chaque charge en soupçon de pouvoir.

Après : tu fixes un seuil. Tu consultes. Tu poses des critères. Tu traces. Tu archives. Tu fais un procès-verbal. Et tu peux dire, calmement : « Voilà comment on a choisi. » Même si quelqu’un n’est pas d’accord, il conteste une méthode, pas une zone noire.

Psychologiquement, c’est un changement de régime : moins d’interprétations, plus de réalité. Moins de clans, plus de travail. Et ce n’est pas un détail : c’est la condition pour que l’initiatique ne soit pas vampirisé par l’administratif.

ISO 37001:2025 : l’outil qui force à arrêter le théâtre moral

On peut aimer ou détester les normes. Mais il y a une vérité qu’elles imposent : elles font passer de la vertu déclarée à la vertu prouvable.

ISO 37001:2025 ne rend pas une obédience pure. Elle l’oblige à mettre en place une politique anti-favoritisme / anti-avantages indus, à cartographier les risques, à contrôler, former, tracer, prévoir des canaux d’alerte, enquêter, auditer. Bref : à cesser de croire que la morale suffit.

Et c’est exactement ce que le monde maçonnique devrait comprendre en premier : un serment ne remplace pas une procédure. Une intention ne remplace pas une preuve. Un tablier ne remplace pas une traçabilité.

La méthode intelligente : adopter ISO sans se précipiter sur la certification

Le piège classique, c’est le label comme trophée. Une obédience n’a pas besoin d’une médaille ; elle a besoin d’un système qui fonctionne.

La voie la plus solide est progressive :

  • périmètre pilote (siège + achats + immobilier) ;
  • quelques règles cardinales (conflits d’intérêts, cadeaux, seuils, séparation des tâches, archivage) ;
  • un dispositif d’alerte clair et protégé ;
  • puis élargissement, une fois que ça vit.

Cette progressivité a un avantage décisif : elle évite l’usine à gaz, tout en installant l’essentiel. C’est-à-dire la culture de la preuve.

Et maintenant, la question qui fâche : pourquoi tant d’obédiences n’y vont pas ?

Parce que la transparence coûte quelque chose : elle coûte des habitudes. Elle coûte des zones de confort. Elle coûte des petits arrangements qui ne se disent jamais comme tels. Elle coûte le pouvoir discret de ceux qui “savent” et qui “font”, sans jamais devoir rendre compte.

Mais si une obédience refuse ce coût, elle paiera plus cher : elle paiera en confiance, en réputation, en paix interne. Et elle découvrira trop tard que l’ennemi n’était pas dehors. Il était dans les zones grises.

La transparence n’est pas un show, c’est une paix intérieure

La transparence, dans le monde maçonnique, n’a pas vocation à faire plaisir au regard profane.

Elle a vocation à protéger la fraternité contre son pire poison : la rumeur.

Moins de boîte noire, c’est moins de soupçons.

Moins de soupçons, c’est moins de clans.

Moins de clans, c’est plus de travail initiatique réel. Voilà le sujet !

La discrétion n’est pas une excuse. La gouvernance doit être à l’équerre. Et ceux qui refusent la preuve organisent, qu’ils le veuillent ou non, la guerre intérieure.

Réflexions sur notre héritage johannique

Nous ne pouvons ouvrir régulièrement nos travaux que si, sur l’autel, sont disposés l’équerre et le compas, ainsi que la Bible ouverte au Prologue de l’évangile de Jean. Cependant, pour autant que cet héritage johannique soit évident, cela n’exclut pas d’y réfléchir, d’en rappeler l’origine, d’en mesurer la portée et la signification, et d’en envisager les implications.

L’évidence de l’héritage d’abord.

Le rituel d’ouverture des travaux ne laisse pas place au doute : après s’être assuré que tous les assistants sont Apprentis Francs-maçons, le Vénérable Maître déclare : « Frère Expert, faites apparaître les Trois Grandes Lumières en ouvrant le Volume de la Loi Sacrée au Prologue de l’Evangile de Jean, disposez sur celui-ci le Compas et l’Equerre puis tracez le Tableau d’Apprenti. »

Un peu plus loin, le Vénérable Maître constate la régularité de la Loge désormais constituée et déclare : « Puisqu’il est l’heure, que nous avons l’âge et le Mot, tout est conforme au Rite. Frères Premier et Second Surveillants, veuillez informer les Frères qui sont sur les Colonnes, comme j’en informe ceux qui siègent à l’Orient, que je vais ouvrir les Travaux de cette Respectable Loge de Saint Jean. »

De fait, pour la troisième fois, le Vénérable Maître va faire référence à Saint Jean lorsqu’il ouvre effectivement les travaux par la phrase qui donne vie à la Loge : « A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, au nom de la Franc-maçonnerie Universelle et sous les auspices de la Grande Loge de France, en vertu des Pouvoirs qui m’ont été conférés, je déclare ouverte, au grade d’Apprenti, premier degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté, cette Respectable Loge de Saint-Jean, constituée à l’Orient de Paris sous le N°1551 et le titre distinctif « Prologue ».

L’héritage est donc manifeste, au moins par le fait que nous identifions nos loges comme des Loges de Saint Jean. Mais le fait de se réclamer de Saint Jean ne suffit pas à expliciter l’héritage. Pourquoi sommes-nous une Loge de Saint-Jean, et pourquoi considérons-nous les premiers mots de l’Evangile de Jean comme emblématiques de notre Foi maçonnique ?

En quoi notre Ordre peut-il s’affirmer « universel » dès lors qu’il considère la Bible comme étant impérativement le Volume de la Loi Sacrée, disposé obligatoirement sur l’Autel sous l’Equerre et le Compas pour constituer les Trois Grandes Lumières qui président à nos travaux ?

Saint Jean l’Évangeliste

A ceux, notamment parmi nos Frères ou parmi les postulants, que leur origine, leur éducation, leurs convictions métaphysiques personnelles, ont conduit à ne pas avoir la Bible, et en particulier le Nouveau Testament comme fondement de leur vie spirituelle, il convient d’expliquer qu’il faut voir dans cette Bible non pas nécessairement le Livre Saint des croyants, porteur d’une Parole révélée, – qu’elle peut être mais aussi ne pas être pour chacun de nous, selon notre Foi – mais le support quasi-mythique de notre culture, de nos valeurs, de notre éthique commune.

Ils pourront ainsi convenir qu’il faut voir dans cette Bible l’expression de la portée universelle des Ecritures, exaltant des valeurs qui sont celles de la Loi morale commune à toutes les croyances et à toutes les cultures, parce qu’elles reflètent et qu’elles procèdent de la Loi Universelle, celle qui exprime à la fois, à l’échelle macrocosmique, l’unité et la multiplicité de la création du Grand Architecte de l’Univers.

En fait, que nous soyons croyants ou non, pratiquants ou non, nous devons convenir du fait que notre monde occidental est « judéo-chrétien ».

Au degré d’Apprenti, nous savons identifier des marques de cet héritage judéo-chrétien : notre Mot Sacré rappelle le portique d’entrée du Temple de Salomon, et provient de l’Ancien Testament, tandis que la Bible sur notre Autel est ouverte sur un passage majeur du Nouveau Testament, le Prologue de l’Evangile selon Saint Jean.

Pour évoquer la Parole créatrice, le souffle divin, l’apparition de la Lumière, cela aurait pu être le début de la Genèse, le « Au commencement… » par lequel s’ouvre l’Ancien testament. Pour expliciter le choix retenu par le Rite Ecossais Ancien et Accepté, il nous faut évoquer ici l’histoire de deux Ordres chevaleresques liés à Saint Jean.

Vers l’an 1050, des marchands italiens avaient obtenu du calife d’Egypte l’autorisation de bâtir à Jérusalem un hôpital, qu’ils placèrent sous l’invocation de Saint Jean, afin d’héberger les pauvres pèlerins qui venaient visiter la Terre Sainte. La maison de Saint-Jean devint peu après un ordre monastique non cloîtré, auquel le pape Pascal II accorda divers privilèges.

Outre les trois vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, les Hospitaliers de Saint Jean devaient joindre l’exercice des armes à la pratique des devoirs de l’hospitalité, afin de défendre le royaume de Jérusalem contre les entreprises des infidèles. Ils étaient donc à la fois hommes de guerre et hommes de Dieu. Ils protégeaient les lieux saints de la Chrétienté, sur la même terre que celle des lieux saints de l’Islam et bien sûr des Juifs demeurés attachés à l’espérance de voir un jour rebâti le Temple de Salomon.

Sur cette terre sacrée, des contacts se nouèrent entre cherchants, tous attachés au service du même Dieu, celui d’Abraham. Et les initiés d’Orient transmirent quelques-uns de leurs enseignements mystérieux aux religieux d’Occident, qui purent en incorporer une partie à leur propre savoir. Certains de ces enseignements étaient réputés venir des Johannites, un courant très discret de disciples de Saint Jean associés à un noyau d’Israélites descendants des Cohanim, les prêtres du Temple deux fois détruit, dont ils entretenaient les mystères.

Au terme de luttes et de querelles épiques, ils s’établirent à Acre, et adoptèrent le nom de Chevaliers de Saint-Jean d’Acre. Expulsés encore une fois de leur nouvelle résidence par les Sarrasins, les Hospitaliers déménagèrent à Limassol, dans l’ile de Chypre. Plus tard, en 1310, et dans des conditions aussi difficiles que rocambolesques, ils quittèrent Chypre pour Rhodes, avant de s’établir définitivement à Malte en 1530.

Ainsi, les Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem étaient devenus les Chevaliers de Malte, qui poursuit aujourd’hui encore ses actions hospitalières et caritatives[1]. Voilà pour le premier Ordre de Saint Jean. Mais revenons aux premières années du 12ème siècle. Vers l’an de grâce 1115, neuf chevaliers français s’embarquèrent pour la Terre Sainte, où ils s’installèrent à Jérusalem, alors tenue par les Croisés. Ils assurent tenir leur légitimité du patriarche Théoclètes, 67ème successeur de Saint-Jean, auquel ils vouent une particulière dévotion.

Le 27 décembre 1118, le jour de la Saint-Jean l’Evangéliste, ces neuf chevaliers font part de la fondation de l’Ordre des Pauvres Chevaliers Du Christ.

Baudouin II, roi chrétien de Jérusalem, est séduit par leur projet de protéger les Chrétiens en pèlerinage à Jérusalem, et constate leur dénuement. Il leur octroie une partie de son palais, construit à l’emplacement du Temple de Salomon, détruit 17 siècles plus tôt. Du fait de cet emplacement symbolique, ils prennent alors très rapidement l’appellation de Chevaliers du Temple ou Templiers. Dans leur invocation à Saint-Jean, les Templiers ne différenciaient pas l’Apôtre et le Précurseur. Ils organisaient des réjouissances populaires avec de grands feux allumés le 24 juin par le Grand Maître ou les Commandeurs.

Comme les Hospitaliers de Saint Jean, mais sans doute avec davantage d’intensité, ils ont des échanges spirituels avec les initiés locaux, notamment les Johannites, qui leur révèlent certains de leurs mystères. Ceux-ci venaient tant de l’héritage juif des continuateurs du culte du Temple de Salomon que de l’héritage gréco-romain des perpétuateurs byzantins de la pensée pythagoricienne et des collèges romains, eux-mêmes dépositaires de la tradition mystérieuse de l’Egypte antique ou encore de la pensée islamique très élaborée des Assashim.

Peu à peu, les Templiers vont acquérir une puissance réelle, qu’ils employèrent à la défense de la religion chrétienne, soit en Terre Sainte, soit dans tous les royaumes où ils allèrent fonder des commanderies. Régulièrement en querelle avec les Hospitaliers de Saint-Jean, pendant près de deux siècles, les Templiers vont accroître leur aura avant de revenir définitivement en Occident en 1291 après le chute de Saint-Jean d’Acre… Leur raison d’être initiale avait disparu.

Les rois et les princes que les templiers avaient largement aidés sont bientôt inquiets de l’accroissement de l’Ordre et de sa splendeur qui menaçait de concurrencer l’organisation féodale. Ils cherchent aussi à combler les trous laissés dans leurs finances royales par les guerres incessantes de l’époque. Dès lors, ces rois et ces princes ne songent qu’à trouver les moyens de confisquer à leur profit la fortune des Templiers.

Le 13 octobre 1307, Philippe IV le Bel donne l’ordre de procéder à l’arrestation des membres de l’ordre du Temple, accusés d’impiété et d’hérésie 

Après un procès inique, un grand nombre de chevaliers sont condamnés à être brûlés vifs.

Templiers jacques de Molay avec sa cape de templiers

En 1314, Jacques de Molay, le 22ème et dernier Grand Maître de l’Ordre, est livré aux flammes du bûcher.

Il faut savoir que la majeure partie des biens Templiers, particulièrement pour la France, sont transférés aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

La plupart des Templiers qui ont pu échapper aux poursuites ou qui ont été mis en liberté en profitent pour entrer dans l’ordre de Saint-Jean, en conservant leurs dignités.

Ce qui est devenu aujourd’hui l’Ordre de Malte a donc recueilli une bonne part de l’héritage humain et matériel de l’ancien Ordre du Temple.

Mais quel lien, me demanderez-vous, avec notre Ordre maçonnique ?

Toutes les chapelles, les Commanderies et autres résidences des Templiers sont placées sous l’invocation de Saint Jean.

De nombreux ouvriers maçons, groupés pour la plupart dans « l’Ordre du Saint Devoir de Dieu des honnêtes compagnons », y avaient travaillé.

Il faut rappeler que les Maçons opératifs, ou Maçons de métier appartenaient à des confréries de métiers libres, également dits métiers francs, par opposition aux professions rattachées à des corporations. Chaque Métier se réclamait d’un saint patron, car à l’instar de tout ce qui réglait la vie sociale, les confréries étaient d’inspiration religieuse.

Ce privilège de franchise dont se réclamaient les Francs-maçons opératifs était essentiellement accordé sur le domaine des abbayes, et en particulier sur les domaines appartenant aux Templiers. Ces derniers attiraient dans leurs commanderies de nombreux artisans, auxquelles ils garantissaient leur protection afin qu’ils puissent librement circuler d’une commanderie à l’autre.

Or les Templiers, nous l’avons vu, portaient à Saint-Jean l’Evangéliste une particulière vénération. Au demeurant, une certaine confusion existait avec Saint-Jean Baptiste, puisque c’est le jour de la fête de ce dernier, le 24 juin, qu’ils organisaient de grandes célébrations.

La disparition de l’Ordre du Temple et la dispersion de ses biens ne mirent pas fin aux privilèges que représentaient les franchises Ainsi, tous les métiers francs continuèrent au cours des siècles à célébrer le culte de Saint-Jean. Les bâtisseurs opératifs étaient regroupés au sein des confraternités de Saint-Jean.

Franchissons d’un bond trois siècles durant lesquels les Maçons opératifs continuèrent de jouir de leurs privilèges et de protéger les secrets de leur Art, avant d’entrouvrir leurs cercles, leur ateliers – car ils y traçaient leurs plans et façonnaient leur outils-, leurs loges – car ils y logeaient le temps que durait le chantier sur lequel ils étaient appelés -, à des clercs, des nobles, des bourgeois riches et érudits. Ces membres non opératifs, intéressés à la découverte des Mystères de l’Art Royal, étaient ainsi les premiers Francs-maçons admis parmi les opératifs, d’où leur dénomination de Francs-maçons acceptés.

C’est le jour de la Saint-Jean-Baptiste de 1717, en tous cas si l’on en croit ce qu’écrivit Anderson dans la seconde édition des Constitutions en 1738, que quatre loges londoniennes où opératifs et spéculatifs se côtoyaient s’unirent pour constituer la première Grande Loge.

La chrétienté avait su adopter en effet la fête du dieu romain Janus, en accolant à chacune des célébrations solsticiales la commémoration d’un Saint Jean, Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin lorsqu’au solstice d’Eté le soleil est à son apogée, et Saint-Jean l’Evangéliste, le 27 décembre juste après le solstice d’hiver, alors que le soleil est le plus bas dans le ciel et donc juste avant que ne réapparaisse la lumière.

Telle est en quelques mots l’explication la plus courante pour justifier l’invocation que nous continuons de pratiquer. En tout état de cause, il nous faut, pour aller plus loin, rappeler qui sont ces deux Saint-Jean dont nous nous réclamons quelque peu confusément. Evoquons d’abord, dans l’ordre chronologique, Saint-Jean-Baptiste. Dieu lui commande, alors qu’il a près de 30 ans, d’aller au désert afin de s’y préparer. Il y mène une vie rude, ascétique, enseignant la rigueur, la pénitence, et prêchant le repentir et la confession des fautes.

Jean propose aux pêcheurs de les baptiser, en vue de leur rémission. La purification par l’eau symbolise pour lui la purification morale qu’il faut rechercher par une véritable conversion de son cœur et de son âme. Il annonce à ceux qu’il baptise ainsi qu’un autre viendra bientôt, plus puissant que lui, qui sera le Messie et qui les baptisera non seulement dans l’eau, comme lui-même le fait pour leur salut, mais dans ce qu’il appelle l’Esprit Saint.

Et un matin, son parent Yeoshoua se présente avec une foule de candidats pour recevoir le baptême collectif, des mains de Jean. Il proclame alors à la foule que le Messie, le Rédempteur, est là, et qu’il faut le suivre. De nombreux disciples de Jean le Baptiste, qu’on appelle les Esséniens, suivront ainsi Jésus.

Jean-Baptiste continue de prêcher avec rigueur, tout en s’effaçant peu à peu devant Jésus, qui se met à baptiser à son tour, et à faire de plus en plus de disciples.

Le gouverneur-roi Hérode Antipas, agacé par ces guides spirituels qu’il tient pour des agitateurs et qui craint qu’ils ne profitent de leur ascendant sur le peuple pour fomenter une sédition, fait arrêter Jean – Baptiste et le fait enfermer dans une forteresse sur les bords de la Mer Morte, avant finalement de le faire décapiter.

Parmi ses disciples, il y avait un autre Jean, fils de Zébédée. Ce Jean-là était un pêcheur du lac de Tibériade, vivant avec sa famille dans une petite localité du nom de Capharnaüm. Lorsqu’ils entendent Jean-Baptiste proclamer que Jésus est le Messie Rédempteur, l’Agneau de Dieu, Jean et son frère Jacques décident d’abandonner leurs filets et de devenir pêcheurs d’âmes, en se mettant au service du nouveau Maître. Et de tous ses disciples, c’est Jean que Jésus, si l’on en croit les Evangiles, aimait le plus.

Jean devait survivre de longues années à son Maître. Mais on ne dispose d’aucune précision fiable sur la suite de sa vie. Il est cependant vraisemblable qu’il se serait fixé à Ephèse, ancienne cité de la côte d’Asie Mineure, capitale de l’Asie romaine. Après diverses vicissitudes, il semble qu’il ait été un temps déporté à Patmos, où il rédigea probablement son premier ouvrage majeur, l’Apocalypse. Il revint finir sa vie à Ephèse, où l’on vénère aujourd’hui encore son tombeau. C’est là qu’il aurait écrit le livre aujourd’hui considéré comme Evangile canonique.

Jean 1:1. In principio erat Verbum… sont les premiers mots en latin de l’Évangile selon Jean, Évangéliaire d’Æthelstan, folio 162 recto, v. Xe siècle.

Je précise ici que j’ai choisi de m’en tenir exclusivement à ce que nous inspire le Prologue par lequel Saint Jean commence son Evangile. Je n’ai donc pas élargi ma réflexion à ce que l’Ordre maçonnique en général et le Rite Ecossais Ancien et Accepté en particulier tire de l’autre ouvrage majeur de l’Aigle de Patmos, je veux bien sûr parler de l’Apocalypse. Cet héritage n’est en effet manifeste que plus avant dans la progression proposée par les degrés du Rite. [2]

Que Jean ait écrit de sa main la totalité des écrits qu’on lui attribue, à dire vrai, peu importe, puisqu’ici aussi tout est symbole.

Le livre auquel nous nous référons est la résultante d’une tradition que chacun s’accorde à considérer comme d’inspiration johannique. Il développe, par sa manière d’évoquer la mort et la renaissance, l’alternance de la Lumière et des ténèbres, le cycle de leur lutte incessante, qui articule toute la démarche à laquelle se vouent les Francs-maçons de Rite Ecossais Ancien et Accepté.

Les acteurs sont en place, les écrits sont tracés, leur message nous interpelle, aujourd’hui comme il y a vingt siècles. Il est temps de nous interroger sur le sens qu’il faut donner au Prologue tel que notre Rite en a fait l’expression d’une des Trois Grandes Lumières

Le Prologue de l’Evangile de Jean proclame la gloire de ce que nous traduisons comme le Verbe de Dieu. En fait, le mot employé dans le texte grec original est Logos, ce qui signifie la Parole, mais aussi la Raison. Pour les Grecs, les deux idées étaient conjointes, au sens où une parole dénuée de raison n’est qu’un vain bruit.

C’est en tous cas ce double sens qu’avait le mot Logos dans l’esprit des habitants d’Ephèse, comme dans celui de tout le monde hellénistique alors dominé par les Romains.

Or on sait que les stoïciens faisaient de la raison, d’inspiration divine, l’âme, le fondement même de l’Univers.

Quant à l’emploi du mot « theos », traduit pas Dieu, une acception plus ésotérique, proposée par le passé Souverain Grand Commandeur Hubert Greven, conduit à le comprendre comme « La Lumière ».

« Au commencement était la Parole, et la Parole était accompagnée de la Lumière, et la Parole était la Lumière »

De fait, de nombreux auteurs antiques assimilaient déjà volontiers la parole divine à l’éternelle sagesse, celle-là même par laquelle est créé et gouverné le monde, celle là même qui dirige, enseigne et protège les hommes.

Pour Philon d’Alexandrie, au 1er siècle, le Logos serait un être spirituel intermédiaire entre Dieu et sa création. C’est de ce positionnement, entre créé et incréé, que devait naître la gnose.

Le Prologue de Jean amène une vision plus simple, plus directe. Le Verbe est pleinement divin, puisqu’il est contemporain de Dieu, de génération divine. Mais le Verbe est aussi totalement humain, puisqu’il est incarné. Ainsi, l’humanité est-elle projetée en son créateur comme le créateur est projetée en elle. Le Grand Architecte et sa construction ne font qu’un. 

Notre démarche est donc, il ne faut pas en douter, une démarche spirituelle, dont l’objet est de nous permettre de mieux conformer nos pensées à nos actes au plan du Grand Architecte de l’Univers, selon la devise de notre Ordre, Ordo ab Chao. C’est dans cette perspective que je vous propose, pour conclure, de revenir, à nos Loges, et de nous interroger sur le sens de la filiation johannique dont nous nous réclamons.

Il faut noter, au passage, que l’appellation de Loge de Saint-Jean est essentiellement une spécificité de la maçonnerie française ou d’inspiration française et même du Rite Ecossais Ancien et Accepté français.

L’Evangile de Saint-Jean, en revanche, semble largement plus répandu. Il est mentionné dès la fin du 17ème siècle, puisque le Manuscrit d’Edimbourg, qui date de 1696, énonce que « le Maçon doit prêter serment sur Saint-Jean ».

Dans le Manuscrit Sloane, qui date de 1700, il est dit que la Loge s’est réunie « dans une chapelle dédiée à Saint Jean ».

Dix ans plus tard, le manuscrit Dumfries indique que les maçons doivent célébrer leur unité en se réunissant chaque année à la Saint Jean. C’est ce que rappellent les Constitutions d’Anderson de 1723, qui précise que les Maçons doivent se réunir lors de l’une des deux saint Jean pour élire le Grand Maître, un Député et deux Surveillants.

Samuel Prichard – Crédit : freimaurer-wiki

Enfin, en 1730, Samuel Prichard publie un ouvrage dans lequel il déclare que « les Loges sont dites de saint Jean parce que Saint Jean Baptiste, le précurseur du sauveur, traça le premier parallèle à l’Evangile ».

En 1736, avançant une autre hypothèse, le chevalier écossais Andrew Michael Ramsay, souvent considéré comme le père de l’écossisme maçonnique, écrit que les Loges prirent le nom de Loges de saint Jean car l’ordre maçonnique était uni aux chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, c’est-à-dire aux chevaliers de Malte et, indirectement, aux Templiers.

En tout état de cause, la Maçonnerie française introduisit dans ses rituels d’initiation dès 1745 le serment prêté sur l’Evangile de Saint Jean, qui doit être embrassée par l’impétrant devant les frères assemblés.

Notre Ordre tire selon toute vraisemblance ses origines d’une tradition vieille de deux millénaires. Deux ou trois décennies avant que ne naissent les deux Saint Jean, le Baptiste et l’Evangéliste, des charpentiers, des maçons, des décorateurs de toutes sortes agrandirent le Temple de Jérusalem, à l’initiative du roi Hérode. Quoique ce Temple d’Hérode ne soit guère mentionné dans les écrits maçonniques, qui se réfèrent soit au Temple de Salomon soit au Temple de Zorobabel, il semble bien que c’est à l’époque de sa construction, exécutée selon une méthode romaine d’inspiration grecque assaisonnée de ce que l’un de nos excellents Frères hébraïsant appelle « un vernaculaire hébraïque », que se soit cristallisée l’essentiel de ce qui s’est transmis ensuite aux compagnons bâtisseurs de cathédrales avant de servir de source d’inspiration et de cadre aux fondateurs de la Franc-maçonnerie spéculative.

Saint-Jean le Baptiste a énoncé la valeur de la vertu, de la rigueur, du respect des autres et de soi-même.

Son disciple Saint-Jean l’Evangéliste a mis dans la bouche du Christ avec plus d’emphase qu’elle n’en avait dans l’Ancien Testament (Levitique 19 et 20) ce fondement de l’harmonie entre les hommes : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Respect et Amour de l’Autre, mais aussi de soi-même, sont pour moi les fondements de l’engagement maçonnique.

Des valeurs universelles dans lesquelles tout homme juste peut reconnaître ce qui fonde son comportement et son espérance.

Pour terminer sur le Prologue, et peut-être vous donner un élément de réponse à donner à ceux que sa présence sur l’autel de nos loges trouble ou dérange, que puis-je en retenir en ma qualité de Maçon Ecossais ?

D’abord que la Parole est créatrice du monde. C’est le grand symbole du souffle primordial, celui que les Dogons du Mali ou certaines tribus du Mexique identifiaient comme le souffle qui anime l’univers à son commencement. Le vieux symbole de l’anima.

Celui qui au tout début de la Genèse, le premier livre de l’Ancien testament, planait à la surface de l’abîme au sein des ténèbres, jusqu’à ce que Dieu dise « Que la lumière soit » et que la lumière fût.

Qui souffle ainsi sinon le Grand Architecte de l’Univers, celui-là même qui a conçu le projet du monde et qui lui donne mouvement, c’est-à-dire Vie.

Dieu est-il le Grand Architecte de l’Univers ? Il suffit de considérer que dire « Dieu » ne veut pas nécessairement dire « religion », « dogme » ni « pratique religieuse ». Convenons donc ensemble que c’est le nom commode, quelque part réducteur car anthropomorphique, du Grand Architecte. Non pas le Dieu de telle religion mais le principe divin commun à toute religion, à toute foi.

Voici donc en tous cas que le Grand Architecte est proclamé comme le Principe qui a animé le monde, qui lui a donné mouvement et sens, qui a engendré l’évolution qui conduit à la vie telle que nous la partageons et qui nous donne l’occasion et le moyen de nous interroger sur l’Univers dont nous participons à notre échelle infinitésimale et pourtant incommensurable.

Tel est le sens du Principe créateur qu’évoque, pour moi Franc-maçon de Rite Ecossais Ancien et Accepté, le prologue de Jean, au sens où il exprime le message fondamental de la Bible, le Livre par excellence : l’Homme habite un Univers ordonné, créé et organisé par une entité qui transcende notre dimension limitée, et que nous appelons Dieu.

Au-delà même de la Religion naturelle, du Noachisme, un principe qui a pour dimension l’Absolu, l’Universel, le Un-Tout.

Dès lors, quelle que soit notre Foi personnelle, nous pouvons ici faire nôtre sans dogmatisme aucun, en toute liberté, le contenu de Prologue de l’Evangile de Saint Jean, à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers.


[1] Pendant deux siècles et demi, l’Ordre de Malte poursuivi ses activités hospitalières, mais aussi militaires.

En 1798, Napoléon Bonaparte, en route pour l’Egypte, occupa l’île. Les Chevaliers, en vertu de la règle qui les empêchaient de mener combat contre les autres puissances chrétiennes, furent contraints de quitter Malte.

Après avoir quelque peu erré en Italie du Sud, l’Ordre s’établit à Rome en 1834 où il possède deux Palais, qui jouissent tous deux de l’extraterritorialité.

A dater de cette époque, les œuvres hospitalières et charitables devinrent la seule mission de l’Ordre et elles se développèrent tout au long du siècle dernier grâce à la contribution des Prieurés et des Associations nationales de l’Ordre présents à travers le monde. Des activités hospitalières et caritatives furent lancées sur une grande échelle

[2] Notamment 17ème et 19ème degrés

« EPISTOLAE LATOMORUM » : de midi à minuit, quand le Devoir reste une flamme qui ne se négocie pas

Il suffit d’ouvrir ce numéro pour comprendre qu’il ne cherche pas à informer seulement, mais à accorder un climat. Comme une saison intérieure…

Philippe Cangémi, Grand Maître

Dès son propos, Philippe Cangémi, Grand Maître de Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO), propose une formule qui claque comme une devise de chantier et comme un axiome spirituel : « spéculer et opérer ». Philippe Cangémi ne les oppose pas, il les coud, et il rappelle que la méditation rituelle n’est pas une parenthèse intellectuelle mais le socle d’une action transformatrice, humble, discrète, obstinée, où la bienfaisance devient une opération au sens presque alchimique du terme : une suite ordonnée d’actes qui change la matière humaine.

Claude Godard, dans l’éditorial, installe aussitôt le décor : l’hiver, la nuit, le doute, les ombres, et pourtant une lueur. Il regarde ces silhouettes qui entrent dans un immeuble sans bruit et qui ressortent tard, et la question profane – « qui sont-ils ? » – devient une parabole initiatique. Il n’y a pas de complot dans ces ombres, il y a une tâche. Travailler. De midi à minuit, et de minuit à midi, selon un rythme qui n’appartient pas à l’horloge ordinaire mais à la patience des artisans du sens. Claude Godard annonce alors le mouvement profond du numéro : un grand dossier sur le devoir, un parcours symbolique « de midi à minuit », une variation sur « debout et à l’ordre », une traversée des forêts et des livres, et, comme un refrain, l’espérance que la lueur « arrive, vite ».

Jean- Marc Pétillot, ancien GM de la GLTSO

Cette lueur prend d’abord un visage, celui de Christian Lefèvre (OE), ancien Grand Maître, dont Jean-Marc Pétillot, dans sa « chroniques anachroniques », compose non pas une hagiographie, mais une mémoire vivante, faite de gestes, de silences et de phrases qui recadrent. Ce portrait a la pudeur des ateliers véritables : il montre Christian Lefèvre gardien des archives jusqu’à faire de sa chambre un entrepôt de boîtes à chaussures, comme si la mémoire était une responsabilité concrète, presque domestique, une veille quotidienne. Il montre aussi Christian Lefèvre au bord des larmes quand une querelle de « bac à sable » empoisonne une tenue : « Je ne suis pas venu pour ça ! » – et soudain la fraternité cesse d’être un mot pour redevenir une exigence. Jean-Marc Pétillot raconte encore, avec une finesse malicieuse, une scène de convent accueilli à la Grande Loge de France, rue Louis Puteaux : Christian Lefèvre, sollicité, moque doucement la vanité des identités, trace sur son front une ligne imaginaire – « y a pas écrit quoi que ce soit, ici ! » – comme si l’initiation rappelait, en souriant, que le nom et le grade ne valent rien sans l’homme redressé au-dedans.

Le grand dossier, introduit par Pierre Franceschi, n’a rien d’un sermon. Il parle du devoir non comme d’une morale plaquée, mais comme d’une force d’orientation. Pierre Franceschi place d’emblée le lecteur sous l’ombre tutélaire d’un « code maçonnique » et d’une tradition qui sait que le devoir n’est pas un décor, mais une règle de vie : « instruit, conseille, protège, donne, soulage… » – non pour se reposer ensuite, mais pour retrouver « une nouvelle énergie ». Cette phrase, citée comme un rappel à l’ordre intérieur, fait entendre le devoir comme un mouvement, non comme une immobilité.

C’est là que ce numéro devient initiatique

Il insiste sur une dynamique de métanoïa, cette conversion lente où l’être, passé par l’épreuve de la terre, cherche une faible lumière au fond de lui-même, non pour se contempler, mais pour se reconstruire en homme ouvert à la réflexion spirituelle et à l’espérance d’une connexion avec la Sagesse, la Connaissance, le Grand Au-Delà.

Vitriol-basil_valentin Visita interiora terrae

Ce qui frappe, dans ces pages, c’est la manière dont le devoir cesse d’être une contrainte pour devenir une méthode de liberté. Pierre Franceschi convoque un chapelet d’échos – Visita interiora terrae, le « Connais-toi toi-même » de Delphes, le Dhikr des soufis, le Sattipathana bouddhiste – et ce chapelet n’est pas une collection érudite : il dit l’universalité d’un même impératif, celui d’une recherche intérieure qui, paradoxalement, commence là où s’achève l’excuse. Pierre Franceschi ose même la fraternité des contraires : Augustin d’Hippone et le franc-maçon marchent dans la même direction, l’un mystique, l’autre pragmatique ; l’un cherche Dieu, l’autre atteint la Connaissance par la rencontre du Grand Architecte de l’Univers – et tous deux se rejoignent dans ce devoir de recherche qui finit par les réunir. On lit alors « le devoir » comme un fil : il traverse les religions, les spiritualités, les écoles de sagesse, et, dans l’atelier, il se fait pratique. Il ne pèse pas, il redresse.

À cette méditation du « Devoir » répond, comme une horloge symbolique, la section « De midi à minuit »

Jean-Claude Sitbon

Jean-Claude Sitbon place la loge sous le soleil au zénith : midi comme point culminant, lumière maximale, instant où l’ombre se ramasse, où les contours se confondent, où la vérité, au moins un moment, prétend ne plus laisser de place aux angles morts. Jean-Claude Sitbon fait dialoguer le poète Khalil Gibran et une parabole rapportée par John Charpentier : l’ombre qui suit, l’ombre qui accompagne, l’ombre qui sert… et le lecteur comprend que l’enjeu n’est pas de supprimer l’ombre, mais de savoir comment marcher avec elle, comment l’ordonner, comment la convertir en instrument de lucidité plutôt qu’en piège. Cette symbolique du temps, prolongée par Dominique Cartron et Francis Rou, donne à l’heure maçonnique sa densité propre : de midi à minuit, il ne s’agit pas seulement de compter les heures, mais de mesurer ce qui change en nous quand le rituel suspend l’usage profane du temps et ouvre un autre régime, plus lent, plus exact, où l’instant devient travaillable.

C’est ici que l’article de Nathalie Zenou, « Debout et à l’ordre », vient comme une clef de voûte

Nathalie Zenou* prend un geste que l’habitude rend parfois transparent, et elle le rend à sa profondeur : se mettre debout, ce n’est pas obéir, c’est consentir librement à une forme commune pour éprouver une liberté plus intérieure. Elle insiste : la contrainte fabrique de l’uniformité, non de l’harmonie ; l’ordre n’a de valeur que parce qu’il est compris et habité.

Et ce qui s’édifie, dans cette verticalité consentie, c’est une identité en construction : le franc-maçon ne se réduit ni à ses héritages ni au regard des autres, il se met « en ordre » comme on met une pierre d’aplomb. Nathalie Zenou convoque alors des outils décisifs, le fil à plomb et le miroir : la droiture et l’introspection, la rectitude et la connaissance de soi, comme deux gestes complémentaires d’une même architecture. Tout devient clair : ce numéro parle du devoir, oui, mais le devoir, ici, est l’autre nom de la construction.

carte baraque du 14, village de La Vieille Loy, Jura

Avec Daniel Dériot, « Masonica » quitte l’immeuble nocturne pour la forêt, et ce départ n’a rien d’une simple respiration pittoresque : il rétablit une évidence oubliée, celle d’une initiation qui a ses clairières, ses « ventes », ses fraternités opératives, et qui sait que certains serments se disent mieux sous les branches que sous les plafonds. La forêt de Chaux devient alors plus qu’un décor : un vaste atelier vivant, une nef végétale où le souffle, l’odeur du bois, la cendre et le silence composent une liturgie sans apparat.

Les baraques du 14

Daniel Dériot y conduit le lecteur jusqu’aux baraques du hameau 14, à La Vieille-Loye, dans le Jura, en Bourgogne–Franche-Comté. Un ancien hameau forestier devenu écomusée en 1990, lieu de mémoire patiemment reconstitué, constitué d’une dizaine de constructions de bois qui redonnent corps à l’existence rude des bûcherons-charbonniers, tels qu’on les imagine depuis le Moyen Âge. On y marche comme sur les traces d’une humanité qui ne séparait pas le travail de la spiritualité du geste, tant la matière – le tronc, l’outil, la fumée, la nuit – imposait sa loi d’humilité. Et ce n’est pas un détail si le site est inscrit aux monuments historiques depuis le 20 juin 1986 : comme si la pierre officielle avait dû, un jour, reconnaître la dignité initiatique d’une architecture de planches et de feu.

B.˙.C.˙.C.˙.-forêt-de-Chaux

Dans ce paysage reconstitué, Daniel Dériot fait apparaître surtout l’existence des Bons Cousins Charbonniers (B.˙.C.˙.C.˙.), société initiatique longtemps méconnue, d’abord vouée à la solidarité et au secours mutuel, dont les rites, transmis par des « catéchismes », se déployaient à l’abri des regards, au cœur même de la forêt, là où l’on se comprend sans trop parler. Il y a dans cette tradition quelque chose d’émouvant et de très actuel : une économie fraternelle capable d’aller jusqu’à l’invention d’un papier monnaie, comme si la confiance pouvait prendre forme, circuler, sceller une communauté quand les institutions manquent ou trahissent. Et lorsque ce monde s’éteint au moment du coup d’État du 2 décembre 1851, ce n’est pas seulement une anecdote historique : c’est la preuve, une fois encore, que les fraternités de l’ombre sont sensibles aux basculements de la Cité, et que l’histoire sait, d’un geste, disperser des « ventes » entières.

Association-des-villages-de-la-forêt-de-Chaux

Reste l’essentiel, que Daniel Dériot fait entendre en sourdine, sans emphase : la tradition n’est pas un musée. Elle est une forme de vie qui se cherche des abris, des langues, des gestes, et qui renaît là où on ne l’attend pas. Qu’il évoque une relance contemporaine des rites liés aux métiers du bois, croisant conscience écologique et aspiration plus spiritualiste, n’a rien d’une nostalgie : c’est une intuition juste. Comme si, au fond, la forêt demeurait un temple à ciel ouvert, et comme si la modernité, saturée d’écrans et de discours, avait, elle aussi, besoin d’initiations de matière – celles qui enseignent la lenteur, la chaleur du feu, la vérité de la cendre, et la fraternité concrète qui tient quand tout vacille.

EPISTOLAE LATOMORUM
4e de couv

Les pages « Les Sœurs et les Frères publient » viennent clore ce beau numéro par sept notes de lecture, comme autant de petites lampes posées au bord du chemin.

Au terme de cette lecture, cette dernière livraison d’Epistolæ Latomorum laisse une belle impression, au sens plein du terme : une empreinte. Celle d’un numéro composé comme une Tenue de décembre, où la nuit n’est pas déniée, où le temps n’est pas cajolé, où le devoir n’est pas brandi comme un étendard, mais repris, poli, mis à l’équerre, jusqu’à devenir outil de vie. On referme ces 64 pages, ses deux dossiers et sa respiration finale, avec la sensation rare qu’une revue peut encore tenir lieu d’atelier : non pas un lieu où s’entassent des opinions, mais un espace où l’on taille des orientations. Et, malgré l’hiver, la lueur ici n’est pas un simple vœu : elle se fait travail, elle se fait exigence, elle se fait devoir en acte.

*Fille de Maçon, Nathalie Zenou a été initiée à la Grande Loge Féminine Française en 2001. Elle rejoint la Fédération Française du Droit Humain en 2013 puis le Grand Orient de France en 2015. Consultant en communication dans le secteur de la santé, elle intervient également comme médiateur et formateur, notamment sur les questions liées à la laïcité.
 

EPISTOLAE LATOMORUM – Dossier : Le Devoir / Symbolisme : de midi à minuit

La revue de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra

Conform édition, N°73, Saint Jean d’Hiver 2025, 64 pages, 14 € / Le SITE de l’éditeur