La liberté de conscience désigne le droit fondamental pour tout individu d’avoir les valeurs, principes, opinions, religions ou croyances de son choix, sans contrainte extérieure.Elle va au-delà de la simple tolérance religieuse car elle englobe la liberté de penser, de croire ou de ne pas croire, et de changer d’avis.
Historiquement, cette idée n’est pas une évidence intemporelle, mais une construction progressive, née des conflits religieux européens, de la Renaissance et des Lumières.
Elle s’impose comme un pilier des droits humains au XVIIIe siècle et reste aujourd’hui un acquis fragile des démocraties.
Des origines antiques à l’absence de droit (Antiquité – Moyen Âge)
Dans l’Antiquité, la religion se confond souvent avec l’État. En Égypte pharaonique, dans l’Empire perse, romain ou chinois, l’individu n’a aucun droit à la liberté intérieure. La cité ou l’empereur impose un culte public et les convictions privées ne sont pas protégées. Platon, dans La République, prône même un contrôle religieux par le philosophe-roi. Socrate défend une forme de liberté intérieure, mais sans en faire un droit politique. Avec le christianisme devenu religion d’État sous Théodose Ier (fin du IVe siècle), l’Église et les empereurs combattent activement toute dissidence. Saint Augustin justifie même la contrainte contre les hérétiques. Aucune société ne reconnaît alors un « droit à la liberté de conscience ».
La Réforme et la naissance du concept (XVIe siècle)
L’étincelle jaillit avec la Réforme protestante. Martin Luther, en 1517 (95 thèses) puis à la Diète de Worms en 1521, refuse de se rétracter : « Ma conscience est prisonnière des paroles de Dieu. Je ne veux ni ne puis me rétracter. Agir contre sa conscience est grave ; ce n’est ni sûr ni honnête. » Pour la première fois, la conscience individuelle prime sur l’autorité du pape ou d’un concile. La conscience devient « captive de la Parole de Dieu », mais libre face aux hommes.
Pourtant, les réformateurs ne défendent pas encore une liberté générale
Luther, Calvin et d’autres restent intolérants envers les « hérétiques ». C’est un dissident comme Sébastien Castellion qui, après l’exécution de Michel Servet par Calvin à Genève (1553), publie De haereticis (1554) et plaide pour la tolérance. On ne doit pas tuer au nom de la foi. Le syntagme « liberté de conscience » apparaît alors dans des écrits allemands, anglais, français ou néerlandais, dans un contexte chrétien.
En France, les guerres de Religion (1562-1598) montrent l’urgence d’une solution
L’Édit de Nantes (1598), promulgué par Henri IV, marque un tournant. Il reconnaît aux protestants la liberté de culte et de conscience, dépassant les divisions pour la paix civile. C’est la première grande mesure étatique de tolérance en Europe.
L’âge classique et les Lumières : de la tolérance à la liberté (XVIIe-XVIIIe siècles)
Au XVIIe siècle, les philosophes approfondissent l’idée. Pierre Bayle, dans son Dictionnaire historique et critique, défend la liberté de conscience contre toute contrainte. John Locke, dans sa Lettre sur la tolérance (1689), argue que la foi est affaire intime et que l’État n’a pas à l’imposer. En France, Montaigne (Essais) et surtout Voltaire (Traité sur la tolérance, 1763) érigent la tolérance en vertu philosophique après l’affaire Calas.
L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert consacre un article à la « liberté de conscience ». Louis de Jaucourt y insiste sur le droit de penser librement. La liberté de conscience glisse alors du culte public vers le droit de croire (ou de ne pas croire) ce que l’on veut.
La Révolution française : inscription dans le droit (1789)
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 consacre définitivement l’idée en France. L’article 10 est clair : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. »
C’est la première reconnaissance constitutionnelle de la liberté de conscience comme droit naturel. La loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État en France en fait un pilier de la laïcité : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. »
L’universalisation au XXe siècle
Après les totalitarismes du XXe siècle, la liberté de conscience devient un standard international. L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) affirme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction… » Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (1966) et la Convention européenne des droits de l’homme (article 9) la protègent également. Elle est aujourd’hui indissociable de la liberté de pensée et d’expression.
Une idée toujours vivante et menacée
Historiquement, la liberté de conscience est une conquête européenne issue des guerres de Religion et de la critique des dogmes. Elle n’est pas née d’un vide, mais d’un refus de la violence théologique et politique. Aujourd’hui, elle reste un combat : face aux intégrismes, aux régimes autoritaires ou aux pressions sociales, elle rappelle que la dignité humaine passe par le libre exercice de la raison et de la conscience.
En somme, ce qui était impensable au Moyen Âge est devenu un droit inaliénable. Comme l’écrivait Dominique Avon dans son ouvrage La liberté de conscience. Histoire d’une notion et d’un droit, elle est à la fois une possibilité de croire, de changer de croyance ou de n’en avoir aucune – un marqueur essentiel de l’humanisme moderne.
Cette idée continue de façonner nos sociétés
Elle nous invite à respecter l’autre dans sa différence tout en préservant l’ordre public. Une conquête historique qu’il nous appartient de défendre.
Reportage sur la présence maçonnique belge cette année aux cérémonies d’hommage aux victimes de la Commune au Père-Lachaisepar Eddy Caekelberghs, ancien Grand Maître adjoint du Grand Orient de Belgique (GOB).
Sceau-GOB
C’est pour témoigner de la force des liens entre les obédiences françaises et belges et, en particulier, de l’alliance indéfectible entre le Grand Orient de Belgique et le Grand Orient de France que, cette année, aux cérémonies du 1er mai au Père-Lachaise, le Grand Maître du Grand Orient de Belgique, Patrick Cauwert, était présent ès qualité. Une alliance qui remonte aux débuts-mêmes de la maçonnerie.
Vis unita fortior, l’Union fait la Force.
C’est la devise de la Belgique, c’est aussi – sous sa forme latine (Vis Unita Fortior) – la devise de la loge maçonnique bruxelloise Les Vrais Amis de l’Union et du Progrès Réunis, loge à laquelle appartient l’actuel Sérénissime Grand Maître du Grand Orient de Belgique, Patrick Cauwert. C’est une très ancienne loge qui remonte à 1782-86, créée par lettres patentes de la Grande Loge des Pays-Bas méridionaux et de son Grand Maître le marquis de Gages.
Les liens franco-belges et l’ancienneté de ceux-ci sont donc aussi forts et anciens que l’implantation de la maçonnerie en France et dans les provinces belgiques qui étaient alors membres des Pays-Bas autrichiens.
Le marquis de Gages (depuis son fief de Mons) détenait patente de la Grande Loge (dite des Moderns) à Londres et était aussi un intime du Grand Maître de la Grande Loge de France de l’époque, le comte de Clermont, prince du sang, qui l’avait fait membre de sa loge personnelle à Paris. Cela rattache donc d’emblée le futur Grand Orient de Belgique aux racines de la maçonnerie des Moderns et de la maçonnerie du rite de fondation.
En musique
Depuis des années, des frères et sœurs belges tiennent à être présents aux cérémonies annuelles commémorant la Commune, ses combats et ses héros. Le Grand Orient de Belgique à travers le nom de trois de ses loges (Le temps des Cerises, La Butte aux Cailles ou L’Homme révolté, toutes à l’orient de Bruxelles) porte encore et toujours le combat pour plus de justice sociale, de solidarité, d’émancipation, de laïcité et d’accueil solidaire.
Avant le début des cérémonies officielles, dès 9 heures 30, le Sérénissime Grand Maître du Grand Orient de Belgique, Patrick Cauwert, entouré de sœurs et frères des Loges belges a tout d’abord tenu, cette année, à fleurir et s’incliner devant deux tombes d’artistes belgo-français. Il s’agit de la tombe de François-Joseph Gossec et de celle d’André-Modeste Grétry.
François-Joseph Gossec
Portrait de François Joseph Gossec (1734-1829)
François-Joseph Gossé, dit Gossec, est né le 17 janvier 1734 à Vergnies (Belgique) et mort le 16 février 1829 à Passy. Compositeur, violoniste, directeur d’opéra et pédagogue français, il est, en fait, d’origine wallonne et donc belge avant la lettre.
Il sert les princes du sang, le prince de Condé et le prince de Conti et dirige l’École royale de chant et de déclamation, créée en 1784 par Louis XVI, école qui est la première forme du Conservatoire de Musique, qui sera créé à partir de 1792/1795. Gossec en est membre du directoire. Nommé compositeur officiel pendant la Révolution française, c’est aussi le musicien le plus honoré sous Napoléon Ier (il est membre de l’Institut et chevalier de la Légion d’honneur.)
Franc-maçon, il a été initié à Paris et rattaché à la loge La Réunion des Arts. Plusieurs sources biographiques indiquent qu’il y joue un rôle actif. Ces sources le relient aussi à une musique marquée par l’esprit des Lumières, avec une place particulière dans les cérémonies civiques et révolutionnaires. On peut donc dire que Gossec n’est pas seulement « un compositeur qui a côtoyé des maçons » : il fait partie de ces musiciens dont la carrière s’inscrit dans un univers social où musique, sociabilité maçonnique et idées nouvelles se croisent étroitement.
Parmi ses compositions d’essence ou d’esprit maçonniques, citons sa Messe des morts ou Requiem (1760), pièce majeure proche des usages symboliques chers à la Maçonnerie. son Te Deum pour la Fête de la Fédération (1790), œuvre liée à la cérémonie révolutionnaire, dans un climat culturel proche des réseaux maçonniques des Lumières, son Hymne sur la translation du corps de Voltaire au Panthéon (1791), célébration d’une figure centrale des Lumières et de la Maçonnerie ou encore son Hymne à la liberté / à l’égalité / à l’humanité de la période révolutionnaire, souvent rapproché de l’horizon maçonnique.
Art, modernité et progrès, esprit des Lumières : le Grand Orient de Belgique se flatte de rester fidèle à de tels engagements et d’honorer cette figure célèbre des régions belges.
André-Modeste Grétry
Andre Gretry par Elisabeth Vigee Le Brun
Il paraissait tout aussi important de saluer et fleurir la mémoire d’André-Modeste Grétry dont le nom est aujourd’hui fièrement porté par une loge du Grand Orient de Belgique à Liège, sa patrie d’origine.
Né le 11 février 1741 à Liège et mort le 24 septembre 1813 à Montmorency, Grétry est un compositeur liégeois, puis français. A l’époque, Liège est une principauté du Saint-Empire romain germanique, dirigée par un Prince-Evêque, électeur du Saint-Empire. De 1772 à 1784, le prince-évêque de Liège, François-Charles de Velbrück est réputé proche des maçons et des Lumières.
Grétry, quant à lui, est l’un des créateurs du genre de l’Opéra-comique français. C’est avec succès qu’il installera ce style. Il est aussi le créateur de cet air demeuré célèbre (toujours joué sur un des carillons de Bruxelles au Mont-des-Arts) « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ».
André-Modeste Grétry est généralement considéré comme franc-maçon. Une source indique qu’il a été initié à la loge Zur Wohltätigkeit en 1784, puis affilié à Zur neugekrönten Hoffnung ; d’autres notices le présentent simplement comme un compositeur lié au milieu maçonnique. La mention de ses liens avec des loges germanophones correspond à son passage et à sa circulation dans l’espace culturel de l’Europe centrale à la fin du XVIIIe siècle. Comme Gossec, Grétry appartient à ce monde musical des Lumières où l’opéra-comique, les sociabilités urbaines et les réseaux intellectuels se croisent.
Suivant ses volontés, il est enterré au cimetière du Père-Lachaise, où une foule immense l’a accompagné jusqu’à sa dernière demeure. Mais son cœur, rapatrié dans sa ville natale de Liège en 1842, est déposé dans une urne qui est toujours visible dans une niche du socle de sa statue en bronze, devant l’Opéra royal de Wallonie.
En s’inclinant devant sa dépouille cette année, le Grand Maître du Grand Orient de Belgique, Patrick Cauwert, rend hommage à l’esprit des Lumières sans frontières qui est l’esprit-même de la franc-maçonnerie libérale.
Aux côtés de la Maçonnerie française
Par sa présence, ensuite dès 10 heures, aux côtés des obédiences françaises et de ses homologues de l’hexagone, le Grand Maître du Grand Orient de Belgique a tenu à souligner l’importance des liens entre les grands orients et les obédiences libérales en général. Combats et aspirations communes, expressions répétées d’une alliance européenne notamment à travers les entrevues avec les autorités politiques de l’Union : voilà quelques-unes des pièces du travail maçonnique conjoint.
Symboliquement, à l’issue des cérémonies, avant de quitter le Père-Lachaise, Patrick Cauwert a invité les maçonnes et maçons présents à fleurir avec lui le monument honorant les soldats belges morts en France, fidèles aux valeurs de Liberté, dans le première conflit mondial.
Le monument est un ossuaire et mémorial solennel, érigé le long de l’avenue des Combattants étrangers. Il honore les 103 soldats belges tombés en France pendant la Grande Guerre, dont les noms sont gravés à l’arrière, et abrite les restes d’un soldat belge inconnu inhumé lors de son inauguration. Inauguré le 8 octobre 1922, ce monument symbolise la gratitude franco-belge pour le sacrifice des troupes belges sur le sol français. Il s’inscrit parmi les hommages aux combattants étrangers morts pour la France, soulignant les liens historiques entre la Belgique et la France durant le conflit. Une solidarité et un soutien toujours actuel en Maçonnerie.
Discours – Père‑Lachaise, 1er mai Commémoration de la Commune de Paris
MM.TT.CC.SS., MM.TT.CC.SS. et vous tous Off. Dign. En vos grades et qualités
Mesdames, Messieurs, Chers amis,
Patrick Cauwert
Nous sommes réunis aujourd’hui dans ce lieu chargé d’histoire et de mémoire qu’est le cimetière du Père‑Lachaise, à l’occasion de la commémoration de la Commune de Paris. Ici, plus qu’ailleurs, la mémoire n’est pas abstraite. Elle repose dans la pierre, dans les noms gravés, dans les silences.
Je m’exprime aujourd’hui en tant que Sérénissime Grand Maître du Grand Orient de Belgique, au nom de celles et ceux qui, en Belgique comme en France, restent attachés aux valeurs de liberté, de justice sociale, de fraternité et de dignité humaine. Des valeurs qui sont au cœur de la tradition républicaine, mais aussi de l’engagement humaniste et maçonnique.
Devant ce monument aux Belges morts pour la France, nous honorons des hommes venus d’un autre pays, mais profondément liés par un même idéal. Des hommes qui ont cru que la liberté n’avait pas de frontière, que la justice ne s’arrêtait pas aux lignes tracées sur les cartes, et que la solidarité entre les peuples valait parfois le sacrifice ultime. Leur mémoire nous rappelle que l’histoire franco‑belge s’est aussi écrite dans le courage partagé.
La Commune de Paris demeure un moment fondateur, complexe, douloureux, mais porteur d’une aspiration puissante à l’émancipation, à la citoyenneté active, à la souveraineté populaire. En ce 1er mai, journée universelle de revendication sociale et de dignité des travailleurs, il est juste de rappeler que ces combats ne relèvent pas du passé. Ils interrogent encore notre présent. Et nous incitent à continuer le combat pour plus de justice sociale, de liberté et d’égalité.
Le Père‑Lachaise est aussi un cimetière de culture et d’esprit. Il accueille des artistes, des penseurs, des créateurs dont l’œuvre a accompagné, et parfois précédé, les grandes ruptures historiques. Permettez‑moi, avec une pensée fraternelle, d’évoquer ici deux musiciens belges, tous deux liégeois, reposant en ces lieux : André‑Ernest‑Modeste Grétry et François‑Joseph Gossec, enterrés au Père‑Lachaise. Leur musique a traversé les époques, souvent au plus près des bouleversements révolutionnaires. Gossec fut le musicien des fêtes civiques, de l’élan républicain, de la voix du peuple mise en musique. Grétry, quant à lui, porta une sensibilité profondément humaniste, où l’émotion et la liberté de ton faisaient déjà entendre une modernité nouvelle. Leur présence ici n’est pas un hasard. Elle rappelle que la culture, elle aussi, peut être un acte d’engagement. Et pour A.M. GRETRY, retenons aussi qu’une L. de notre Obédience porte fièrement son nom.
En nous recueillant aujourd’hui, nous n’idéaliserons pas l’histoire. Mais nous refuserons de l’oublier. Car une mémoire vivante n’est ni nostalgique ni figée : elle est exigence, vigilance et responsabilité.
Puisons dans cet héritage la force de continuer à défendre les valeurs qui nous rassemblent : la liberté de conscience, la justice sociale, la fraternité entre les peuples. Et transmettons‑les, avec lucidité et courage, à celles et ceux qui viendront après nous.
J’ai dit et Je vous remercie.
Interview du Grand Maitre : Patrick Cauwert
Eddy Caekelberghs : Sérénissime Grand Maître, que souhaitiez-vous souligner par votre présence ce 1er mai au Père Lachaise répondant à l’appel du GODF pour commémorer les héros et victimes de la Commune et autres maçonnes et maçons d’importance ?
Patrick CAUWERT – Grand Maître du Grand Orient de Belgique
Patrick CAUWERT : Ma présence ce 1er mai au Père Lachaise se voulait d’abord un geste de mémoire et de fraternité. Pas une célébration militante, encore moins une récupération, mais un moment de recueillement lucide. J’étais d’ailleurs accompagné de nombreux FF. et SS. Belges et des G.M. et passé G.M. du D.H. Belge. La Commune reste un épisode complexe, parfois inconfortable, de notre histoire européenne et maçonnique. Elle dit à la fois une aspiration profonde à l’émancipation, à la justice sociale, et les limites tragiques de toute irruption de l’idéal dans la violence de l’histoire. En répondant à l’appel du Grand Orient de France, je souhaitais rappeler que la franc-maçonnerie n’a pas vocation à trancher l’histoire, mais à en porter les questions, avec dignité, nuance et responsabilité.
EC : Quel est l’état des relations entre le Grand Orient de Belgique et le Grand Orient de France et les autres obédiences hexagonales ?
Patrick CAUWERT : Les relations entre le Grand Orient de Belgique et le Grand Orient de France sont anciennes, solides et fondées sur une confiance mutuelle dans le respect de nos diversités. Elles ont été entretenues avec constance, au-delà des sensibilités propres à chaque obédience, et tenant compte des changements parfois trop rapides entre les GG.MM. des 2 obédiences. Plus largement, nos relations avec les obédiences françaises adogmatiques sont aujourd’hui franches, structurées et apaisées. Elles reposent sur le respect de la souveraineté de chacun, mais aussi sur la conscience que nous partageons des défis communs : défense des libertés fondamentales, de la démocratie, de la liberté absolue de conscience, lutte contre les dogmatismes, et veiller à maintenir la place, le renom et l’attrait de la franc-maçonnerie dans un monde en tension.
EC : Vous venez de faire approuver de nouveaux traités d’amitié par les instances du Grand Orient de Belgique, notamment avec des obédiences françaises. Quelle est la valeur de tels traités ?
Patrick CAUWERT : Un traité d’amitié n’est ni un acte symbolique creux, ni un simple protocole diplomatique. C’est un cadre clair qui permet de transformer des relations fraternelles en relations durables, lisibles et opérationnelles. Il fixe ce que nous partageons, ce que nous respectons et ce que nous nous interdisons. Il crée de la stabilité là où l’affect seul ne suffit pas. Dans un monde maçonnique fragmenté, ces traités sont des outils de responsabilité : ils permettent d’éviter les malentendus, de favoriser les échanges, et de travailler ensemble sans confusion identitaire. Ils permettent aussi à nos Loges de mieux recevoir nos FF. & SS. Visiteurs, en toute transparence et fraternité.
EC : Vous êtes un promoteur infatigable de l’Alliance Maçonnique Européenne qui parfois avance mais patine parfois. Aviez-vous un message à vos homologues françaises et français aujourd’hui ?
Patrick CAUWERT : Oui, un message simple : l’Europe maçonnique ne se construira ni dans l’enthousiasme ponctuel, ni dans la résignation prudente. L’Europe est complexe et diverses, chaque Obédience possède ses spécificités et sa liberté d’action, mais au-delà de nos divergences, nous avons des valeurs communes à défendre et c’est le devoir des FF.MM. de rassembler ce qui épars et de toujours maintenir un dialogue attentif et constructif. L’Alliance Maçonnique Européenne avance parfois lentement, c’est vrai, mais elle avance parce qu’elle repose sur une conviction profonde : nos obédiences ne peuvent plus se limiter à penser, à peser, à agir uniquement à l’échelle nationale. Aux sœurs et frères français, je dirais ceci : l’Europe n’est pas une option administrative, c’est un espace de valeurs à défendre ensemble. Et cela demande patience, constance… et un peu d’humilité collective.
EC : Votre fin de mandat approche et vous souhaitez le clôturer par un Congrès des Loges et des Maçonnes et Maçons du Grand Orient de Belgique. Qu’en attendez-vous de significatif ?
Patrick CAUWERT : Je n’en attends ni un moment d’autosatisfaction, ni un simple exercice institutionnel. J’attends un temps de parole vrai, transversal, où les maçonnes et maçons du GOB pourront réfléchir ensemble à ce qui fait sens aujourd’hui : notre rapport au monde, à la société, à l’engagement, mais aussi à la transmission et à l’extériorisation. Ce congrès doit être un moment de respiration collective, sans injonction, sans ligne imposée, mais avec une exigence : penser ensemble l’avenir sans renier ce qui nous fonde et surtout partager. Mais ce sera aussi l’occasion de prévoir une autre réunion de toutes les Obédiences Belges (Grand Orient de Belgique, Fédération Belge du Droit Humain, Grande Loge Féminine de Belgique, Grande Loge de Belgique, Confédération de Loges LITHOS et Grand Loge Régulière de Belgique) afin de montrer à l’Europe que la devise de la Belgique n’est pas un vain mot, mais une réalité opérationnelle et fraternelle. L’union fait la force !
EC : Si vous deviez résumer en quelques mots le message de votre présence ce 1er mai à Paris que diriez-vous ?
Patrick CAUWERT : Simplement rappeler que la franc-maçonnerie existe précisément pour tenir ensemble la mémoire, la lucidité et la fraternité, même lorsque l’histoire nous met à l’épreuve. Et cela bien au-delà des frontières et des différences. Elle est le ciment qui permet de nous reconnaître comme tels.
L’imaginaire est l’univers créé par l’imagination. La racine est latine, imaginatio,lui-même venu d’imago, le portrait, l’effigie. Les adjectifs liés au sens d’imagination sont : illusoire, chimérique, fictif, irréel, mythique, mensonger, inventé ; l’antonyme est le réel (Lexilogos).
L’imagination
« L’imagination est la faculté de représenter dans l’intuition un objet en son absence même »
Kant, Critique de la raison pure, 1781.
« Elle est, semble-t-il, le propre de l’homme. Avec elle, la connaissance dépasse les limites de l’ici et du maintenant et peut former une représentation du monde » Rituel.
L’imagination se définit comme une faculté à la disposition d’un sujet, un processus, un pouvoir considéré d’abord comme reproducteur puis producteur. Elle sollicite l’expérience sensible, la mémoire, l’invention comme la communication.
Emmanuel Kant
1 Existe une première acception de l’imagination qui repose sur les seules lois empiriques de l’association : « Je regarde cette feuille blanche, posée sur ma table ; je perçois sa forme, sa couleur, sa position… Mais voici que, maintenant, je détourne la tête. Je ne vois plus la feuille de papier. Je vois maintenant le papier gris du mur. La feuille n’est plus présente, elle n’est plus là… Pourtant la voici de nouveau. Je n’ai pas tourné la tête, mon regard est toujours dirigé vers le papier gris : rien n’a bougé dans la pièce. Cependant, la feuille m’apparaît, que c’est précisément la feuille que je voyais tout à l’heure… C’est bien la même feuille, la feuille qui est présentement sur mon bureau, mais elle existe autrement. Je ne la vois pas, elle ne s’impose pas comme une limite à ma spontanéité ; elle n’est pas non plus un donné inerte existant en soi. En un mot elle n’existe pas en fait, elle existe en image » (Jean-Paul Sartre, L’imagination).
2 Existe aussi ce que Kant nomme l’imagination « transcendantale et reproductrice » dont la fonction est de s’assurer une médiation entre la réceptivité de la sensibilité et la spontanéité de l’entendement. C’est une faculté intermédiaire entre la sensibilité et l’entendement. Elle crée ex nihilo non seulement des images mais plus généralement des formes, aussi bien des mots que des types génériques (idées, notions, concepts) – soit l’ensemble des significations au travers desquelles le monde « prend forme ».
Hannah Arendt au 1er Congrès des critiques culturelles, 1958
3 Enfin, autre dimension, l’imagination radicale qui permet de voir dans quelque chose ce qui n’y est pas. La quatrième colonne autour du tapis de la loge par exemple. L’imagination est comme une force motrice, rendant possible le voyage mental entre différents points de vue (comme c’est le cas dans l’analyse de la mentalité élargie), mais aussi comme disposition à saisir dans le particulier ce qui vaut au-delà de l’unicité de l’événement. L’imagination, faculté distincte de la fantaisie ou de l’irrationalité, est notre seule « boussole intérieure » dans le dédale des opinions ; elle nous autorise à ne pas rester sans voix face à la nouveauté constante des actions humaines. L’imagination comme « aptitude de l’esprit humain à s’ouvrir à ce qui n’est pas lui », « à se mettre à la place d’autrui, à envisager les choses depuis d’autres points de vue que le sien… C’est l’imagination non pas la raison, qui crée les liens entre les hommes » (Arendt, Conférences sur la philosophie politique de Kant).
Blaise Pascal, penseur secouriste de l’esprit cartésien: je panse donc je suis…
L’imagination a des limites : imaginer un triangle est aisé. Mais, dit Descartes, « je ne puis pas imaginer les mille côtés d’un chiliogone (chilio veut dire mille), comme je fais les trois d’un triangle, ni pour ainsi dire, les regarder comme présents avec les yeux de mon esprit » (Méditations métaphysiques).
Plus encore, l’imagination est une force à condition de ne pas lui prêter la vérité. « Imagination… partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l’était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux » (Pascal, Pensées).
L’imaginaire
« Mêlez imaginaire et raison » Rituel.
« Une faculté de surhumanité » Bachelard, L’eau et les rêves, 1942.
Gaston Bachelard
L’imaginaire désigne ce qui n’est ni rationnel (pas de construction logique), ni réel (on ne peut pas le dériver des choses). Pour Bachelard, la question n’est pas que l’imaginaire s’oppose au réel ; non, il le surpasse. Il existe bien un imaginaire naturel, universel, quelle que soit la culture ou l’époque. Il tient à la rêverie, mais pas du tout « dans le rêve nocturne où règne l’éclairage fantastique, où tout est en fausse lumière. » Non, il s’agit de la rêverie où la conscience est toujours présente : « L’imagination invente plus que des choses et des drames, elle invente de la vie nouvelle, elle invente de l’esprit nouveau ; elle ouvre des yeux qui ont des types nouveaux de vision » (L’eau et les rêves). Commentaire fondamental : l’imagination n’est pas de l’irrationnel. Elle produit des images qui « dépassent la réalité ». Cette activité, il la nomme rêverie.
Les images sont un puissant levier pour habiter et comprendre. « L’imagination temporalisée par le verbe nous semble, en effet, la faculté hominisante par excellence » (L’air et les songes). Les images qui nous habitent nous habilitent : « L’imagination qui donne vie à la cause matérielle » produit « des images directes de la matière ». « Les images deviennent obscures ou vaines pour un lecteur qui refuse l’élan poétique très spécial qui les produit. Au contraire, une imagination sympathiquement dynamisée les trouvera vivantes, c’est-à-dire dynamiquement claires » (L’air et les songes). Elle est une force de l’humain car voir renforce. Imaginer, c’est le contraire de percevoir. L’image visuelle ne permet pas de rêver. Il faut apprendre à ne pas voir mais à écouter pour imaginer, yeux clos. Bachelard prend l’exemple de l’alouette qui n’est qu’une « image littéraire pure », son vol très haut, sa petite taille et sa vitesse l’empêchant d’être vue et de devenir une image picturale. « Seule la partie vibrante de notre être peut connaître l’alouette. » Elle devient « le signe d’une sublimation par excellence. »
La rêverie philosophique est une activité de divagation en semi-éveil où l’esprit dérive. Les poètes et les écrivains sont des professionnels de cette sorte de rêverie car une pertinence existe au fil de leurs enchaînements. Le rêve éveillé est un état intermédiaire et nuancé entre l’état de veille et l’état de sommeil, entre le « physiologique » et le « psychique ». Il est, par essence, le reflet de ce réservoir inépuisable où le sujet a accumulé, depuis sa naissance, ses angoisses, ses craintes, ses désirs, ses expériences, lesquels demeurent, en tout état de cause et face au monde extérieur, les facteurs déterminants de son comportement. La sophrologie nomme cela l’état sophro-liminal, entre la veille et le sommeil. Bachelard interroge et décrit la matière, les rêves, les mythes, les folles imaginations humaines par les quatre éléments. Où l’on retrouve, avec étonnement et curiosité chez un épistémologue du XXe siècle, la terre, l’air, l’eau, le feu des Grecs anciens et des alchimistes, « les quatre épreuves d’initiation élémentaire. Bon exemple d’une loi des quatre initiations(par le feu, par l’eau, par la terre, par le vent)… Les hormones de l’imagination » (L’air et les songes).
L’universel imaginaire en maçonnerie
« L’intuition et l’imagination créatrice enrichissent l’intelligence » Rituel.
Le portrait Chandos est l’un des rares portraits de Shakespeare considéré comme authentique.
Dans un monde où « la vie est une histoire dite par un idiot, pleine de fureur et de bruit, et qui ne signifie rien » (Shakespeare, Macbeth), les francs-maçons tentent d’échapper à cette réalité sociale où la place et la considération ne dépendent que de la richesse ou de la position établies. La franc-maçonnerie constitue une société alternative, échafaudée au risque de s’y perdre comme dans un labyrinthe dont aucun Icare ne veut plus sortir.
Lire dans les Constitutions d’Anderson : « Adam, notre premier ancêtre, créé à l’image de Dieu, le Grand Architecte de l’Univers… » ne relève pas de l’imagination individuelle mais de créations qui ne sont imputables à aucune personne, pas plus Anderson qu’un autre[1]. Elles renvoient plutôt au collectif anonyme que représente la société, des imaginaires sociaux. La franc-maçonnerie est une autocréation, une œuvre de l’imaginaire radical. Elle se fait exister elle-même comme société instituée. L’institution maçonnique est une création d’une imagination sociale qui en retour définit ses conditions d’existence. Autrement dit, cette société s’institue en instituant un monde de significations. Elle spécifie ce qui est juste et ce qui est injuste, donc ce qu’il convient de faire ou non, établissant des types d’affects sous-tendant les actions qu’elles valorisent. D’où les interrogations et les imaginations sans fin sur les origines de la franc-maçonnerie ; on doit faire le deuil de la volonté de rendre totalement compte des conditions de son émergence car c’est une nouveauté radicale. D’où le renvoi au légendaire.
La franc-maçonnerie française est dépositaire d’un double héritage : les Lumières, la raison émancipatrice et la devise républicaine d’une part, la Tradition, les bâtisseurs et l’acclamation écossaise « houzzai houzzai houzzai » d’autre part. Faut-il choisir entre Voltaire, homme des Lumières, ou le romantique J. G. Fichte qui publie Philosophie de la maçonnerie ? car le courant de pensée alternatif aux Lumières, c’est le romantisme né en Allemagne d’une réaction aux Lumières françaises.
L’imagination comme synthèse ? Lisez le texte suivant en remplaçant surréaliste par maçonnique : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que la détermination de ce point »(André Breton, Second Manifeste du Surréalisme).
Avec le n° 116 de La Chaîne d’Union (LCU), le Grand Orient de France ne propose pas seulement un dossier consacré à Rudyard Kipling franc-maçon. Il ouvre une méditation profonde sur la fraternité mise à l’épreuve de la guerre, du deuil, des nations, des symboles blessés et de la mémoire.
Autour de l’éditorial de Jacques Garat, du texte magistral de Daniel Beaune sur la franc-maçonnerie face aux conflits, de la lecture fraternelle de Claude Perin sur « La Respectable Loge Dans l’Intérêt des Frères à l’Orient de Laon » et de l’étude savante de Pierre Mollier sur la marque de Kipling – nos focus –, cette livraison devient une véritable chambre d’échos initiatique où la littérature, l’Histoire et le rite se répondent dans une même exigence de Lumière.
Ce dernier opus de LCU possède cette vertu des revues vraiment nécessaires, celles qui ne se bornent pas à commenter des œuvres, mais qui réactivent en nous une interrogation ancienne. Que peut encore la fraternité lorsque l’Histoire ordonne aux hommes de se dresser les uns contre les autres. Que peut le Temple lorsque la terre tremble sous l’artillerie, lorsque les nations transforment les fils d’une même humanité en soldats adverses, lorsque les morts réclament sépulture et que les vivants ne savent plus très bien s’ils appartiennent encore au monde des hommes. Sous le titre « Relire Kipling, le franc-maçon », cette livraison ne se contente pas de revenir vers un écrivain célèbre et controversé.
Elle ose le reprendre à l’endroit le plus vulnérable, là où Rudyard Kipling (1865-1936) cesse d’être seulement l’auteur impérial, le conteur universel, l’homme du Livre de la jungle ou du poème « If », pour devenir un père endeuillé, un initié hanté, un écrivain habité par la guerre, par les fantômes, par le mystère et par l’espérance fragile d’une fraternité plus forte que les uniformes.
L’éditorial de Jacques Garat donne à l’ensemble sa juste respiration
Il ne cherche pas à blanchir Rudyard Kipling de ses ambiguïtés historiques, ni à masquer la part coloniale de son imaginaire, ni à évacuer cette formule du « fardeau de l’homme blanc » qui pèse aujourd’hui comme une pierre d’achoppement dans toute relecture contemporaine. Mais Jacques Garat refuse avec raison l’appauvrissement du jugement. Il rappelle qu’un écrivain ne se réduit jamais à la caricature que son époque lui impose après coup. Rudyard Kipling a pu célébrer l’empire britannique tout en dénonçant le mépris, le cynisme et la brutalité de l’entreprise coloniale. Il a pu croire à une mission civilisatrice et percevoir, en même temps, les gouffres moraux d’un monde dominé par la puissance. C’est cette complexité que Jacques Garat invite à retrouver, non pour absoudre, mais pour comprendre, non pour admirer sans réserve, mais pour relire avec intelligence.
Cette invitation éditoriale est capitale
Elle nous rappelle qu’une lecture maçonnique ne consiste pas à juger depuis la surface, mais à descendre sous l’apparence, à dégager la pierre de ses scories, à chercher la veine secrète d’une œuvre. Rudyard Kipling, traduit dans toutes les langues, admiré de son vivant avec une ampleur presque mondiale, se trouve désormais souvent condamné avant même d’être relu. Or La Chaîne d’Union propose de déplacer l’angle.
Au lieu de s’arrêter à l’image publique, elle nous conduit vers le Kipling de l’après 1918, l’homme revenu de tout, le père dont le fils John Kipling fut tué en 1915, l’écrivain qui, dans Debits and Credits, publié en 1926, laisse affleurer un monde plus sombre, plus onirique, plus mystique. Quatre nouvelles de ce recueil prennent place dans un cadre maçonnique. Cette donnée n’est pas anecdotique. Chez Rudyard Kipling, la loge n’est pas une curiosité littéraire. Elle devient un lieu de reconnaissance, un atelier de réparation, une chambre où les hommes meurtris tentent de redevenir des frères.
Jean-Pierre Gonet, en présentant Kipling, la Grande Guerre, la fraternité, le deuil et le mystère, rappelle combien Debits and Credits naît dans une atmosphère de dette morale, de culpabilité et d’ombre. Il y a dans ce titre anglais une profondeur presque rituelle. Dettes et créances ne renvoie pas seulement à une comptabilité profane. Il dit ce que les vivants doivent aux morts, ce que les pères doivent aux fils disparus, ce que les nations doivent aux corps qu’elles ont sacrifiés, ce que les frères doivent aux frères dont la parole s’est brisée dans le vacarme des batailles. Le recueil de 1926 devient alors une sorte de livre de comptes spirituels, non pas devant l’administration des hommes, mais devant cette justice invisible qui traverse toute conscience initiatique.
La traduction originale et annotée d’Une madone des tranchées, proposée par Jean-Pierre Gonet, s’inscrit dans cette profondeur
Blason GLUA
Cette nouvelle, moins connue que Dans l’intérêt des Frères, retrouve la Loge d’instruction souchée sur La Foi et les Œuvres (Faith and Works). Un soldat victime de commotion y raconte la raison, selon lui surnaturelle, de l’état dans lequel il se trouve. Nous sommes au cœur d’une expérience-limite. La guerre a déchiré le langage ordinaire. Le traumatisme excède la raison immédiate. Le surnaturel n’est pas ici une facilité romanesque, mais le nom donné à ce qui déborde la parole commune. Dans l’univers de Rudyard Kipling, la Loge accueille précisément cela. Elle reçoit ce qui ne peut plus être dit ailleurs. Elle permet au récit de se former, à la blessure de trouver un lieu, à la hantise de devenir partageable. C’est là que la dimension maçonnique prend tout son sens. Le Temple ne supprime pas la douleur, il lui donne une architecture intérieure. Il ne ressuscite pas les morts, il apprend aux vivants à ne pas trahir leur mémoire.
Ce motif trouve un prolongement d’une grande beauté dans le texte de Claude Perin, « La Respectable Loge Dans l’intérêt des Frères à l’Orient de Laon »
Claude Perin, directeur d’imprimerie retraité, membre du Grand Orient de France depuis 1980, est l’un des frères fondateurs de cette loge créée en 2006. Son témoignage montre comment une œuvre littéraire peut devenir titre distinctif, matrice spirituelle et orientation fraternelle. Le choix de Dans l’intérêt des Frères n’est pas seulement un hommage à Rudyard Kipling. Il est un acte de mémoire. L’horizon de Laon, les chemins de guerre, les carrières, les traces laissées par les troupes françaises, allemandes, américaines ou anglo-saxonnes, les graffitis et bas-reliefs maçonniques, tout cela compose une géographie intérieure autant qu’un paysage historique.
Claude Perin rappelle que, dans cette région blessée, la guerre ne fut pas une abstraction
Elle fut terre retournée, corps engloutis, fraternités interrompues, nations dressées les unes contre les autres. Et pourtant, au milieu même de cette nuit, des frères militaires allemands purent constituer, en mars 1915, une Loge de campagne sous le titre Le Levant de la Somme, sous la tutelle de la Loge mère Le Levant de l’Isar à l’Orient de Munich, avec l’appui de frères de la Loge locale Justice et Vérité. Cet épisode bouleverse. Il montre que la guerre n’éteint pas nécessairement la recherche de Lumière. Elle peut même, par contraste, rendre plus aigu le besoin d’un espace où les hommes ne soient pas totalement absorbés par l’ordre de tuer.
Le texte de Claude Perin restitue ce paradoxe avec pudeur. La Loge Dans l’intérêt des Frères à l’Orient de Laon naît dans la mémoire de ces tensions. Elle porte le souvenir de Rudyard Kipling, de son fils John, de Loos-en-Gohelle, de la nouvelle où des hommes brisés trouvent refuge dans un lieu de reconnaissance. Le titre distinctif devient ainsi une profession de foi discrète. Travailler « dans l’intérêt des Frères » signifie que la Loge ne se replie pas sur son propre confort. Elle existe pour maintenir vivante une exigence d’humanité. Elle rappelle que la fraternité maçonnique n’est pas un sentiment vague, mais une responsabilité concrète, une attention portée à l’autre, surtout lorsque l’autre revient blessé, silencieux, diminué par la violence du monde.
Ce point rejoint avec une intensité particulière le texte de Daniel Beaune, « Frères en guerre – La franc-maçonnerie à l’épreuve des nations »
Daniel Beaune, professeur des universités en psychopathologie clinique, psychanalyste, membre du Grand Orient de France et affilié aux Loges nationales françaises unies, offre ici l’un des textes les plus forts de cette livraison. Sa réflexion pose une question redoutable. Comment un ordre initiatique fondé sur la fraternité universelle peut-il traverser l’épreuve des guerres entre nations. Comment penser une fraternité qui prétend unir les hommes lorsque ces mêmes hommes appartiennent à des patries qui se combattent. Comment tenir ensemble l’universel initiatique et l’appartenance historique, le rêve d’une humanité réconciliée et la réalité des États, des frontières, des armées, des fidélités nationales.
Daniel Beaune ne cède jamais à la facilité
Il ne transforme pas la franc-maçonnerie en idéal abstrait flottant au-dessus de l’Histoire. Il rappelle que les francs-maçons sont des hommes situés, pris dans des langues, des pays, des institutions, des obligations civiques et parfois militaires. La Grande Guerre brise toute illusion irénique. Des frères se retrouvent face à face dans les tranchées, non comme initiés réunis sous la voûte étoilée, mais comme soldats d’armées ennemies. Pourtant, c’est précisément dans cette contradiction que la pensée maçonnique révèle sa profondeur. La fraternité n’est pas prouvée lorsqu’elle est facile. Elle est éprouvée lorsqu’elle devient presque impossible.
Dans les pages consacrées à la guerre de 1914, Daniel Beaune rappelle combien l’internationalisme maçonnique fut mis à rude épreuve
Les obédiences européennes entretenaient des correspondances, des relations, des idéaux communs, mais l’entrée dans la guerre bouleversa ces liens. Les loges se retrouvèrent entraînées dans les passions nationales, dans les discours patriotiques, dans les blessures collectives. La tension entre l’universalisme proclamé et l’appartenance nationale devint alors l’un des grands drames moraux du siècle. Daniel Beaune a raison d’y voir une leçon toujours actuelle. Nous aurions tort de croire que cette contradiction appartient au passé. Chaque crise internationale, chaque guerre, chaque conflit de mémoire, chaque affrontement idéologique réactive cette question. L’initiation nous élève-t-elle réellement au-dessus des passions collectives, ou bien nous contentons-nous de parler d’universel tant que nos intérêts ne sont pas atteints.
La réponse de Daniel Beaune est d’une grande exigence
La paix ne dépend pas seulement des traités. Elle ne relève pas uniquement des institutions internationales, si nécessaires soient-elles. Elle suppose une discipline intérieure. Cette formule est essentielle. La tradition maçonnique enseigne que la première tâche de l’initié consiste à vaincre ses passions. Nous sommes ici au centre du travail symbolique. Vaincre ses passions ne veut pas dire abolir l’émotion, ni étouffer l’élan, ni devenir indifférent au monde. Cela signifie apprendre à ne pas se laisser gouverner par la peur, l’orgueil, la haine, la volonté de domination. Or ces passions sont précisément les combustibles de la guerre. Avant d’être un conflit entre États, la guerre est aussi une défaite de l’âme humaine, une capitulation de la mesure, une abdication de la règle commune.
Daniel Beaune écrit ainsi une véritable méditation sur le pacifisme maçonnique
Ce pacifisme n’a rien d’une sentimentalité impuissante. Il ne se réduit pas à condamner la guerre depuis une position confortable. Il affirme que la paix durable exige des hommes capables de se gouverner eux-mêmes. La loge, dans cette perspective, devient une école de paix parce qu’elle apprend l’écoute, la délibération, la contradiction maîtrisée, l’acceptation d’une règle commune, la reconnaissance de la parole d’autrui. Le Temple n’est pas hors du monde. Il est l’un des lieux où peut s’apprendre ce qui manque tragiquement au monde lorsque la violence l’emporte. Dans cette perspective, la discipline initiatique dépasse largement la Loge. Elle devient une condition de civilisation.
La puissance du texte de Daniel Beaune tient aussi à son articulation entre psychopathologie, psychanalyse et symbolique maçonnique. Un psychanalyste sait que la violence collective se nourrit de forces obscures, de projections, de peurs archaïques, d’identifications massives, de fantasmes d’ennemi. Le franc-maçon sait, de son côté, que le travail sur soi n’est pas accessoire. Les passions non travaillées deviennent des idoles. Les nations elles-mêmes peuvent devenir des absolus meurtriers lorsque l’amour légitime d’une patrie se change en culte exclusif. Daniel Beaune nous conduit donc vers une pensée très fine de la mesure. Il ne s’agit pas de mépriser les nations, ni d’abolir les appartenances, mais de les inscrire dans une exigence plus haute, celle d’une humanité capable de reconnaître des lois communes.
C’est pourquoi son texte dialogue en profondeur avec Rudyard Kipling
L’écrivain britannique a connu, mieux que beaucoup d’autres, cette tension entre empire, patrie, guerre, fidélité, culpabilité et fraternité. Son œuvre maçonnique de l’après-guerre ne donne pas de réponse doctrinale. Elle met en scène des hommes meurtris qui cherchent encore une parole possible. Là où Daniel Beaune formule la portée initiatique d’une paix intérieure, Rudyard Kipling en montre la nécessité dans la chair des récits. L’un pense la discipline, l’autre donne à sentir la blessure. Ensemble, ils rappellent que la fraternité n’est pas une idée décorative, mais une conquête sur ce qui, en nous, consent trop vite à la séparation.
Le dossier Kipling s’enrichit encore des « Variations autour du poème ‘’If’’ » de Ferri Briquet
Le poème est souvent connu en France à travers la traduction d’André Maurois, qui lui a donné une noblesse presque proverbiale. Mais Ferri Briquet propose de revenir vers la démarche philosophique de Rudyard Kipling, en retrouvant l’équilibre du corps et de l’esprit, la conquête de la sagesse, la paix intérieure. « If » n’est pas seulement un poème d’éducation morale. C’est une sorte de rituel verbal. Chaque condition posée par le texte appelle une maîtrise, une tenue, une capacité à demeurer droit lorsque tout vacille. Le poème parle de patience, de courage, de retenue, de lucidité, de résistance aux illusions du triomphe comme aux humiliations de la défaite. La franc-maçonnerie y reconnaît une grammaire de l’initié. Non pas un héroïsme théâtral, mais une verticalité construite jour après jour, à coups de maillet intérieur.
Pierre Mollier, avec « La curieuse ‘’marque’’ de Rudyard Kipling », donne au numéro une autre profondeur, plus discrète mais décisive
Pierre Mollier, éminent historien de la franc-maçonnerie, ancien directeur de la bibliothèque du Grand Orient de France, ancien conservateur du musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez Dervy pour « Les symboles de notre histoire », a consacré de très nombreuses publications à l’histoire maçonnique, aux rites, aux emblèmes et à l’imaginaire symbolique. Son regard est ici précieux, car l’affaire de la marque de Rudyard Kipling dépasse largement l’anecdote bibliophilique.
Rudyard Kipling utilisa une marque composée par son père, John Lockwood Kipling, afin de lutter contre les éditions pirates de ses œuvres. Cette marque, qui associe des éléments graphiques et symboliques, se trouve progressivement rattrapée par l’Histoire. Elle devient problématique à mesure que certains signes changent de perception, notamment après les appropriations idéologiques du XXe siècle. Pierre Mollier montre ainsi que les symboles ont une vie. Ils circulent, se transforment, se chargent, se déchargent, se blessent, se compromettent parfois malgré eux. Une marque pensée dans un contexte familial, artistique ou spirituel peut être recouverte par une signification ultérieure. Ce phénomène intéresse directement les francs-maçons, car l’Ordre travaille précisément avec des signes. Il sait qu’un symbole n’est jamais un objet mort. Il demande science, mémoire, prudence, discernement.
La réflexion de Pierre Mollier est donc profondément initiatique
Elle nous enseigne que le symbole ne se possède pas. Il se reçoit, se travaille, se transmet, mais il peut aussi être défiguré par l’Histoire. La svastika, motif ancien présent dans de nombreuses cultures, a subi au XXe siècle une captation idéologique qui a bouleversé sa réception. Le cas de Rudyard Kipling rappelle combien les signes les plus anciens peuvent devenir illisibles ou douloureux lorsque la violence politique les arrache à leur sol premier. Pour des maçons, cette leçon est essentielle. Nous ne pouvons pas invoquer les symboles sans connaître leur histoire. Nous ne pouvons pas nous réfugier dans l’innocence supposée des formes. La Lumière exige aussi une responsabilité du regard.
Autour de ces grands axes, La Chaîne d’Union compose un ensemble d’une réelle cohérence La rubrique « Matière à débat » s’ouvre avec « Les artistes en loge » de Pierre Mollier, consacré au Dictionnaire des artistes francs-maçons de Daniel Morillon. L’étude rappelle combien la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle fut liée au monde des arts. Les Loges furent des lieux de sociabilité, de circulation des idées, mais aussi de sensibilité esthétique. La présence des artistes en Loge n’est pas secondaire. Elle montre que le travail maçonnique ne se réduit pas au discours moral ou philosophique. Il touche aux formes, aux gestes, aux images, aux musiques, à tout ce par quoi l’homme cherche à donner une figure à l’invisible.
Philippe Foussier, avec « La loge comme modèle réduit de la nation », relit Lumières et nation de Michel König. Là encore, le numéro rejoint la question centrale posée par Daniel Beaune. La franc-maçonnerie française du premier demi-siècle ne peut pas être séparée de la naissance de la nation moderne, des Lumières, des tensions entre universel et appartenance civique. La loge apparaît comme un laboratoire de parole réglée, un espace où s’expérimente une forme de citoyenneté avant même que celle-ci ne trouve pleinement ses institutions. Loin de dissoudre la nation, la franc-maçonnerie en interroge la qualité morale. Une nation digne de ce nom ne peut être seulement une puissance. Elle doit devenir une communauté de droits, de devoirs, de liberté et de raison.
Naudot Taskin, en évoquant la Passion selon saint Jean de Jean-Sébastien Bach par l’Ensemble Pygmalion dirigé par Raphaël Pichon, introduit une autre tonalité, musicale et spirituelle.
La Saint Jean, dans l’imaginaire maçonnique, n’est jamais une date ordinaire
Elle renvoie à la Lumière, à la parole, au feu intérieur, à la tension entre le visible et l’invisible. Bach, dans cette Passion, donne à entendre la douleur, le sacrifice, la parole livrée, la nuit traversée par une promesse. Dans un numéro traversé par la guerre, le deuil et la fraternité, cette présence musicale agit comme une basse continue. Elle rappelle que l’initiation n’est pas seulement pensée, mais vibration, écoute, consentement profond à ce qui dépasse la seule raison discursive.
Le conte maçonnique d’Alain Vernet, « Le petit garçon qui regardait le ciel », ajoute une note plus intérieure encore
Un enfant qui scrute l’horizon, qui cherche des signes, qui se perd et qu’un homme guide vers ses parents, devient l’image même de la vocation initiatique. L’enfance du regard précède la connaissance. Avant de comprendre, il faut lever les yeux. Avant de trouver la route, il faut parfois se perdre. Le voyage, ici, n’est pas seulement déplacement. Il est apprentissage du monde, découverte de l’altérité, éveil à ce qui dépasse l’usuel. Cette fable discrète entre en résonance avec l’ensemble du numéro, car Rudyard Kipling lui-même fut un immense écrivain du voyage, non seulement géographique, mais intérieur.
Ce qui frappe, au terme de cette lecture, c’est l’unité secrète de la livraison
Les artistes, la nation, Bach, la guerre, Rudyard Kipling, la Loge de Laon, les marques symboliques, les poèmes de maîtrise, les récits de commotion et les méditations sur la paix ne forment pas une juxtaposition d’articles. Ils composent une méditation collective sur la manière dont l’homme peut rester humain lorsque le monde le sollicite vers la brutalité, l’oubli ou la confusion. La Chaîne d’Union porte ici admirablement son nom. Elle relie des vivants et des morts, des écrivains et des frères, des œuvres et des rites, des nations et des consciences, des blessures historiques et des exigences intérieures.
Rudyard Kipling, relu ainsi, n’est ni sanctifié ni condamné
Il est rendu à sa complexité. Il demeure un écrivain traversé par son temps, avec ses grandeurs et ses aveuglements, ses fidélités et ses contradictions. Mais c’est précisément cette complexité qui le rend fécond pour une lecture maçonnique. La franc-maçonnerie n’a jamais eu pour vocation de travailler sur des pierres parfaites. Elle travaille sur l’humain réel, rugueux, blessé, parfois contradictoire. Elle ne nie pas l’ombre. Elle cherche à y faire naître une clarté. Chez Rudyard Kipling, cette clarté prend souvent la forme d’une fraternité obstinée, d’une fidélité aux morts, d’une parole offerte aux hommes brisés, d’un mystère qui refuse de laisser la guerre avoir le dernier mot.
Avec ce n° 116, La Chaîne d’Union nous rappelle que « Relire Rudyard Kipling en franc-maçon », c’est accepter de marcher au milieu des ruines sans renoncer à la Lumière. C’est comprendre que la fraternité n’est jamais un acquis paisible, mais une œuvre de patience, de mémoire et de maîtrise. Dans la boue des tranchées comme dans le silence du Temple, dans la marque blessée d’un symbole comme dans le nom d’une Loge née à l’Orient de Laon, une même exigence demeure. Faire en sorte que l’homme, même lorsque les nations saignent, ne cesse jamais tout à fait de reconnaître son frère.
La Chaîne d’Union – Relire Kipling, le franc-maçon
Revue d’études maçonniques, philosophiques et symboliquepubliée par le Grand Orient de France
Collectif – Conform édition, N°116, Avril 2026, 80 pages, 14 €
De notre confrère italien ancoraonline.it – Par Don Francesco Mangani
Franc-maçonnerie : origines, évolution et présence dans le Piceno
Une question délicate
Qu’est-ce que la franc-maçonnerie ? Et existe-t-il une franc-maçonnerie dans la région du Piceno ? La question est délicate, car elle touche à la fois à l’histoire, au symbolique, au religieux et au politique. Il faut donc distinguer ce qui relève des origines historiques de l’institution, de ses réinterprétations successives, et de sa présence concrète dans un territoire comme l’Ascoli Piceno.
La franc-maçonnerie moderne apparaît officiellement en 1717 avec la Grande Loge de Londres, mais cette date marque surtout une émergence historique plus qu’un commencement absolu. En réalité, elle s’inscrit dans un long processus de sédimentation où se croisent héritages corporatifs, relectures symboliques et influences ésotériques.
Des guildes au symbole
Avant la franc-maçonnerie spéculative, il existait les anciennes corporations de maçons, organisées autour du métier de bâtir. Elles transmettaient un savoir concret, structuré, progressif, avec des grades, des signes de reconnaissance et un langage technique commun. L’équerre, le compas et la pierre y appartenaient d’abord au monde du chantier, avant de devenir des supports d’interprétation symbolique.
Guilde des bâtisseurs
C’est précisément là que s’opère la transition décisive : à partir des XVIe et XVIIe siècles, des non-maçons entrent dans les loges, et le vocabulaire de la construction se transforme en langage de perfection intérieure. Le temple à édifier n’est plus seulement un édifice matériel ; il devient une image de l’homme lui-même. Travailler la pierre brute signifie alors corriger ses défauts, ordonner sa vie et s’élever spirituellement.
Un creuset initiatique
La franc-maçonnerie moderne s’est ainsi construite comme un creuset syncrétique, nourri par des influences diverses : déisme, symbolique biblique, résonances kabbalistiques, références à l’Égypte antique et, plus largement, une culture de l’initiation réservée à quelques-uns. Elle ne se présente pas comme une doctrine unique, mais comme un système de signes, de degrés et de rites où la connaissance se dévoile progressivement.
Cette dimension ésotérique la distingue radicalement d’une tradition religieuse ouverte à tous. Dans la perspective chrétienne, l’initiation n’est pas un savoir fermé réservé à une élite, mais une rencontre offerte, publique et ecclésiale, où la vérité se reçoit comme un don. La différence entre les deux modèles est essentielle : d’un côté, un parcours caché et progressif ; de l’autre, une parole proclamée à tous.
Lumière et ambiguïtés
Portrait du pape Clément XII
Le mot « lumière » joue ici un rôle central. Dans l’univers maçonnique, il renvoie à une ascension par degrés, à une connaissance acquise peu à peu, presque comme une conquête intérieure. Dans la tradition chrétienne, au contraire, la lumière n’est pas le fruit d’une auto-élévation : elle est reçue du Christ et transforme l’homme de l’intérieur.
C’est aussi ce qui explique la méfiance historique de l’Église catholique. Dès le XVIIIe siècle, des textes comme la bulle In eminenti de Clément XII ont dénoncé l’incompatibilité entre la foi catholique et l’appartenance maçonnique. Plus tard, Humanum genus de Léon XIII a développé une critique plus ample, en présentant la franc-maçonnerie comme une vision du monde concurrente du christianisme.
La franc-maçonnerie aujourd’hui
Aujourd’hui, la franc-maçonnerie ne se présente plus partout sous une forme homogène. Dans bien des cas, elle fonctionne comme un réseau relationnel, avec ses sociabilités, ses influenceurs et parfois ses luttes d’influence. L’idéal initiatique subsiste dans le discours, mais il se trouve souvent mêlé à des usages très terrestres : prestige, carnet d’adresses, entre-soi, positionnement local ou national.
Cela n’empêche pas certaines obédiences de continuer à revendiquer une dimension philosophique, philanthropique et spirituelle. L’institution demeure multiple, avec des sensibilités différentes, allant de courants plus traditionnels à d’autres plus adogmatiques. L’histoire italienne montre bien cette diversité, notamment dans le rapport entre le Grand Orient d’Italie et d’autres structures maçonniques.
Le Piceno et Ascoli
Dans la région du Piceno, la présence maçonnique est attestée historiquement, notamment à partir du XIXe siècle, dans le contexte du Risorgimento italien. Des figures comme Candido Augusto Vecchi ont contribué à inscrire Ascoli dans les réseaux politiques et culturels de leur époque. La franc-maçonnerie y apparaît alors comme un acteur de sociabilité, d’engagement et d’influence.
Sur le plan contemporain, plusieurs loges sont mentionnées dans la province. Le Grand Orient d’Italie recense notamment la loge « Cecco d’Ascoli » à Ascoli et la loge « Francesco Carbone » à San Benedetto del Tronto, ce qui confirme une présence active dans le territoire. Cette implantation ne relève donc pas seulement du passé, mais s’inscrit encore dans l’espace local.
Signes dans la ville
La dimension symbolique se lit aussi dans le paysage urbain. Certains éléments décoratifs visibles sur des bâtiments d’Ascoli, comme les motifs du Caffè Meletti, ont été interprétés comme des allusions à l’équerre et au compas. Qu’il s’agisse d’une présence réelle, d’une influence culturelle ou d’un simple jeu ornemental, ces signes participent à la mémoire symbolique de la ville.
En 2024, la refondation de la loge « Argillano » a également retenu l’attention de la presse locale, signe que la question maçonnique reste vivante dans le débat public. Le tableau qui se dessine est donc celui d’une présence ancienne, discrète mais réelle, inscrite à la fois dans l’histoire politique du territoire et dans ses représentations symboliques.
Une réalité complexe
Au fond, parler de la franc-maçonnerie dans le Piceno, c’est parler d’une histoire à plusieurs couches. Il y a la filiation historique, les loges contemporaines, les usages symboliques et les lectures religieuses ou critiques. Il y a aussi, comme toujours avec la franc-maçonnerie, une part de réserve, de discrétion et de secret qui empêche de tout saisir d’un seul regard.
C’est pourquoi il faut lire cette réalité avec prudence, sans simplifier à l’excès. La franc-maçonnerie n’est ni une simple société d’entraide, ni un bloc monolithique ; elle est un univers complexe, marqué par l’histoire, les rites, les idées et les territoires.
Dans le Piceno comme ailleurs, elle continue de susciter autant la curiosité que le débat.
Il n’existe plus un seul forum, un maigre article ou même un simple commentaire sur les réseaux qui n’évoque le problème de l’orgueil en franc-maçonnerie… chez les autres. Car, en effet, il est assez rare que l’on parle de son propre orgueil : c’est presque toujours la maladie d’autrui.
Le constat est alors le suivant : soit le problème est devenu une véritable épidémie sociétale, et la franc-maçonnerie tente désespérément d’en être le vaccin ; soit c’est la maçonnerie elle-même qui contribue à créer le problème, en donnant à certains « Dédé » (voir le sketch de Fabrice Eboué ci-dessous pour comprendre qui est Dédé) les moyens de croire que les imbéciles sont toujours les autres.
Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir certains blogs maçonniques ou groupes Facebook pour les observer en action. En réalité, ils ne sont pas très nombreux dans la communauté maçonnique. Mais comme souvent, lorsqu’il y a cent personnes dans une pièce, il suffit de quatre ou cinq idiots pour en contaminer l’atmosphère. Si vous souhaitez vous en convaincre, allez repérer ces foyers de « Dédé », généralement installés sur des blogs se présentant comme subversifs — sous couvert d’information sur la maçonnerie ou l’antimaçonnisme — et lisez les commentaires qui y circulent : c’est effrayant de bêtise.
Avant de vous laisser regarder le sketch sur les « Dédé », qui ressemblent à de nombreux maçons que nous connaissons, je voudrais partager une autre remarque. Lorsque les apprentis arrivent en loge après leur initiation, ils sont pleins de doutes, ils écoutent, veulent apprendre et se montrent particulièrement agréables. Retrouvons-les trois ans plus tard, avec un tablier de maître : ils sont prêts à donner des leçons, ils savent tout, on ne peut plus les faire taire… bref, ils auraient peut-être dû rester apprentis. Dans notre loge, nous avons trouvé une solution à ce problème.
Nous initions les profanes en les affublant de tabliers dignes d’anciens grands maîtres anglais : rien ne manque. Le tablier est imposant, presque « d’un « maître » de large » ; s’y ajoutent chapeau, décors aux poignets, médailles, sautoir doré… Ils terminent ainsi leur initiation déguisés en véritables sapins de Noël. Puis, au fil des degrés, la technique consiste à leur retirer progressivement ces décors. Ainsi, un jour, on les retrouve Vénérable Maître totalement dépouillés, avec un simple tablier blanc et des gants assortis.
Dans la vidéo qui suit, remplacez « bistrot » par « loge » ou « réseau social maçonnique » : le sketch s’adapte parfaitement.
Vendredi 1er mai 2026, à 15 h, la Grande Loge Féminine de France s’est retrouvée au cimetière communal de Levallois-Perret pour rendre hommage à Louise Michel.
Une cérémonie fidèle, fraternelle et profondément maçonnique, née en 2012 à l’initiative de Denise Oberlin, ancienne Grande Maîtresse de la GLFF.
Il est des rendez-vous qui, d’année en année, cessent d’être de simples commémorations pour devenir des actes de fidélité.
Celui que la Grande Loge Féminine de France consacre à Louise Michel, chaque 1er mai, devant sa tombe au cimetière communal de Levallois-Perret, dans les Hauts-de-Seine, aux portes ouest de Paris, appartient à cette catégorie.
On n’y vient pas seulement saluer une figure de l’histoire
On y vient entendre encore battre, sous la pierre, le cœur insurgé d’une femme qui fit de la liberté une passion, de la justice une exigence, de l’éducation un combat et de la fraternité une pratique.
Ce 1er mai 2026, la Grande Loge Féminine de France, par l’intermédiaire de sa Commission nationale d’histoire et de recherche maçonnique, a de nouveau réuni sœurs, frères, amis, représentants et fidèles de cette mémoire autour de la sépulture de Louise Michel.
Catherine, présidente de la Commission
La cérémonie fut ouverte par Catherine, présidente de la Commission, qui rappela la fidélité de ce rassemblement depuis quinze ans, remerciant la municipalité de Levallois-Perret, sa maire Madame Pottier-Dumas, ainsi que Madame Isabelle Prigent, conservatrice du cimetière. Elle salua également la délégation du Conseil fédéral de la GLFF conduite par la Grande Maîtresse Liliane Mirville.
Le choix du 1er mai n’est évidemment pas anodin
Depuis le massacre de Fourmies en 1891, cette date porte la mémoire des travailleurs tombés pour davantage de droits, de justice et de liberté. Quelle autre date pouvait mieux accueillir celle qui osa dire devant ses juges qu’elle appartenait à la révolution sociale. La cérémonie de Levallois ne sépare jamais la mémoire ouvrière, la mémoire communarde, la mémoire féministe et la mémoire maçonnique. Elle les réunit comme autant de colonnes d’un même Temple humain.
Depuis 2012, cette cérémonie est devenue un rendez-vous majeur de la mémoire maçonnique féminine.
Cette année, l’évocation fut centrée sur la personne même de Louise Michel
Non pas une Louise de statue, éloignée, immobilisée dans l’héroïsme, mais une Louise vivante, suivie étape par étape depuis son enfance jusqu’à son dernier souffle. Denise, Chantal, Noëlle, Françoise, Nicole et Liliane Mirville ont ainsi fait entendre les grandes stations d’une existence hors norme, comme autant de degrés d’une initiation par l’épreuve, l’engagement et le don de soi.
Denise rappela d’abord l’enfance de Clémence Louise Michel
Denise Oberlin
Née le 29 mai 1830 au château de Vroncourt, Louise Michel fut une enfant illégitime, fille de Marianne Michel, élevée entre deux mondes. De cette origine blessée, elle ne fit jamais une honte, mais une vérité assumée. Très tôt, l’instruction, la lecture, la musique, la botanique, la peinture et le goût du savoir ouvrirent en elle cet espace intérieur où la révolte future trouva ses premières racines. Devenue institutrice, elle refusa de prêter serment à l’Empire et ouvrit une école libre. Déjà, l’enseignement était pour elle un acte d’émancipation.
Chantal fit revivre la Louise communarde
Chantal
Celle de Montmartre, des barricades, du comité de vigilance des citoyennes du 18e arrondissement, de la Commune proclamée le 28 mars 1871. Ambulancière et combattante, institutrice et insurgée, elle ne dissocia jamais l’éducation du peuple et la défense de la liberté. Devant le conseil de guerre, elle refusa de se défendre comme on demande grâce. Elle regarda ses juges en face et assuma la responsabilité de ses actes. Cette parole, aujourd’hui encore, traverse le temps avec une puissance presque biblique. Elle n’est pas seulement bravoure. Elle est verticalité.
Puis vint l’évocation de la déportation en Nouvelle-Calédonie
Là encore, Louise Michel refusa les catégories imposées. Condamnée comme les hommes, elle voulut subir le même sort qu’eux. Au bagne, elle découvrit la brutalité coloniale, mais aussi la dignité du peuple kanak.
Noëlle
Elle se rapprocha de lui, recueillit ses récits, apprit ses mots, fonda une école, désobéit lorsque l’administration tenta de l’en empêcher. La communarde devint alors l’une des premières grandes consciences anticoloniales françaises. Dans cette île lointaine, la déportée poursuivit son œuvre d’institutrice, de passeuse, de sœur humaine des vaincus.
Françoise rappela ensuite le retour de Louise Michel en France après l’amnistie générale
Françoise
En novembre 1880, elle revint à Paris accueillie par une foule immense. Mais Louise n’était pas femme à rentrer dans le rang. Elle reprit conférences, meetings, écriture, combats sociaux, prises de parole en faveur des sans-travail, des femmes, des enfants et des détenus. Elle connut encore la prison, les procès, les surveillances policières, les expulsions. Rien ne la détourna de son idéal. Elle fut de celles qui payèrent leur parole au prix de leur corps, de leur santé et de leur repos.
Nicole
Nicole insista sur la force d’engagement de cette femme libre, communarde, anarchiste, féministe, pédagogue, auteure, militante de la cause sociale, défenseure de l’instruction, du salaire égal, du mariage libre et de la dignité des opprimés.
Elle rappela que Louise Michel avait participé aux grands moments de l’histoire à égalité avec les hommes, avec une indépendance farouche, un courage sans égal et cette énergie intérieure qui défiait tous les pouvoirs.
Enfin, la cérémonie rappela l’entrée tardive de Louise Michel en franc-maçonnerie
Liliane Mirville, Grande Maîtresse
Le 13 septembre 1904, à l’âge de 73 ans, elle fut initiée au sein de la loge La Philosophie Sociale n°2 de la Grande Loge Symbolique Écossaise Mixte, à l’Orient de Paris. Présentée par Madeleine Pelletier, elle fut accueillie par Charles Malato. Quelques mois plus tard, elle s’éteignait à Marseille, le 9 janvier 1905.
Ce moment maçonnique, si tardif et pourtant si naturel, apparaît comme le sceau symbolique d’une vie entière déjà initiatique
Louise Michel n’a pas attendu le Temple pour chercher la Lumière. Elle l’a cherchée dans l’école, dans la rue, dans l’exil, dans la prison, dans les yeux des enfants pauvres, dans la dignité des Kanaks, dans la fidélité aux vaincus. Elle fut de ces êtres qui transforment l’existence elle-même en cabinet de réflexion.
La Grande Loge Féminine de France trouve en elle une figure tutélaire parce que ses valeurs rejoignent profondément les siennes.
La GLFF rappelle dans ses statuts la recherche constante et sans limite de la vérité et de la justice dans le respect d’autrui, afin de contribuer au perfectionnement de l’humanité. Elle se définit comme une école de vie fondée sur la liberté, la tolérance, le respect de l’autre et de soi-même, comme une alliance universelle de solidarité, et comme un ordre initiatique où l’on se construit pour mieux construire la société.
Ce lien entre travail intérieur et action extérieure donne tout son sens à l’hommage de Levallois.
La GLFF ne célèbre pas Louise Michel comme une icône lointaine, mais comme une sœur de combat, de pensée et de transmission
Dans la tradition maçonnique féminine, la transmission n’est pas un savoir immobile. Elle est un passage. Elle est une méthode reçue, éprouvée, travaillée, enrichie, puis confiée à d’autres mains. Elle unit les symboles, le rituel, la pensée, la parole et l’action. Elle fait de chaque loge un atelier où se prépare une présence plus juste au monde.
C’est pourquoi l’un des moments les plus émouvants de l’après-midi fut peut-être le plus simple
Un père était venu avec son jeune fils. L’adolescent connaissait Louise Michel comme une station de métro de Levallois-Perret. Il voulait savoir qui était cette femme dont le nom accompagne chaque jour les voyageurs. En écoutant les interventions, il découvrit une institutrice, une combattante, une déportée, une féministe, une franc-maçonne, une femme libre. La transmission avait quitté le seul domaine du discours. Elle était devenue acte.
Ce détail dit tout. Une station de métro peut être un nom parmi d’autres. Une cérémonie peut en faire une porte.
Le jeune homme qui ne savait presque rien de Louise Michel repartait avec une figure, une histoire, une exigence.
Voilà peut-être l’une des plus belles réussites de cette journée. Faire sortir la mémoire du marbre. La remettre en circulation. La confier à ceux qui viennent après.
Dans sa conclusion, Liliane Mirville remercia la maire de Levallois-Perret, la conservatrice du cimetière, Catherine et les sœurs qui avaient présenté leurs travaux.
Catherine, présidente de la commission
Elle rappela aussi sa présence, le matin même, au Père-Lachaise pour saluer les communards, avec Carole, adjointe à la Grande Chancelière, et Marie-Hélène, Grande Experte. Elle évoqua Louise Michel comme une héroïne de la Commune, une femme de courage, de détermination, de force, une femme qui osa passer à l’action pour défendre la liberté, cette liberté qu’elle nomma « liberté chérie ».
Puis vint Le Temps des cerises
Ce chant, devant la tombe de Louise Michel, n’était plus seulement une mélodie connue. Il devenait une offrande. Jean-Baptiste Clément n’était plus seulement un nom dans l’histoire de la Commune. Il redevenait ce fil rouge qui relie la douleur à l’espérance, l’échec apparent à la promesse, les morts du mur aux vivants du cortège. Les voix réunies faisaient de la chanson une chaîne d’union.
La cérémonie s’acheva ensuite par un déplacement vers la tombe de Théophile Ferré et de sa sœur Marie, si proche de Louise Michel
Là encore, la mémoire devenait fraternelle, concrète, incarnée. Théophile Ferré, fusillé en 1871, fut pour Louise l’un des grands amours de cœur et de combat. Dans ce cimetière de Levallois, les tombes ne sont pas de simples repères funéraires. Elles dessinent une géographie sensible de la fidélité.
En rendant hommage à Louise Michel, la Grande Loge Féminine de France rappelle que l’initiation n’est pas fuite hors du monde, mais manière plus exigeante d’y entrer. Elle rappelle que la parole des femmes libres, responsables et engagées n’est pas une parole d’accompagnement, mais une parole fondatrice. Elle rappelle enfin que la Tradition, lorsqu’elle est vivante, ne conserve pas seulement le passé. Elle prépare l’avenir.
Sous le ciel de Levallois, devant la tombe de Louise Michel, enterrée avec sa mère, la mémoire n’a pas parlé au passé. Elle a parlé au présent.
Elle a rappelé que la liberté n’est jamais acquise, que la justice n’est jamais achevée, que la transmission n’est vraie que lorsqu’elle devient acte. Et peut-être qu’en ce 1er mai 2026, le plus bel hommage rendu à Louise fut celui de ce jeune garçon venu pour comprendre un nom de métro, et reparti avec la rencontre d’une femme debout.
Cette semaine, notre miroir du temps s’ouvre sur une figure fondatrice : Moïse, porteur de la Loi, passeur entre le tumulte du désert et l’exigence de l’Alliance. Dans la mémoire maçonnique, il incarne la transmission, la rigueur et la verticalité, trois vertus qui éclairent le travail intérieur comme l’édification collective.
Dans cet entretien imaginaire, Moïse répond à nos questions comme on interroge un homme de seuils, de silence et de lumière. Son chemin, marqué par l’épreuve, la parole reçue et la responsabilité, entre en résonance avec les interrogations de l’initié qui cherche à tailler et à polir sa pierre brute.
Entretien avec Moïse
Moïse, si vous deviez résumer votre personnalité en une image, que choisiriez-vous ?
Moïse : Je suis l’homme du passage. J’ai quitté un monde pour conduire un peuple d’une terre de servitude à une terre de liberté, qui sera fondatrice de son identité. Toutefois, serviteur de l’Éternel, je mourrai dans le pays de Moab et il reviendra à Josué, mon successeur, d’accompagner le peuple hébreu jusqu’en Terre promise. Pour ma part, jamais, je n’aurai confondu la marche, c.-à-d. le chemin, avec son terme, c.-à-d. le point lointain d’arrivée, que je n’aurai moi-même pas atteint. En définitive, ma vie n’aura été qu’une traversée, une traversée partielle, que ma mort aura interrompue.
Pourquoi vous appelle-t-on le porteur de la Loi ?
Moïse : Parce que j’ai reçu et transporté physiquement et spirituellement cette Loi.
En redescendant du Sinaï, avec les tables écrites du doigt de Dieu, je m’approche du camp où séjournent les miens, j’entends alors la foule chanter et danser autour d’un veau d’or avec lequel, en mon absence. elle s’était fabriqué un dieu. Je comprends avec horreur que le peuple d’Israël a trahi son alliance. Dans ma rage et ma souffrance, je brise les tables, à la fois, pour marquer cette rupture et pour éviter que le trésor que je rapportais ne puisse tomber un jour en des mains idolâtres. Ce faisant, je montre à mon peuple que je contrôle la loi et que je suis capable de prendre des décisions sans faire appel à Dieu, y compris en des circonstances gravissimes qui L’affectent directement. Mieux encore, je réécrirai moi-même les Tables de la Loi et les placerai dans un coffre sacré, l’Arche d’Alliance, qui accompagnera ensuite le peuple d’Israël, au cours de ses pérégrinations dans le désert. Le bagage matériel qu’a représenté l’Arche d’Alliance est modeste dans ses proportions. Ce qui compte surtout, c’est la Loi, en tant que telle, viatique spirituel qui doit nourrir l’homme, à tout instant, dans sa pensée et dans son action. C’est en cela que j’en fus le porteur, le restituteur, l’interprète et le messager.
Au cours de l’exode des Hébreux, les Tables de la loi auraient pu devenir, en leur forme originelle, d’encombrants impedimenta. Par leur aspect physique, désormais, elles manifestent leur double caractère, fixe et mobile. En tout état de cause, elles ne peuvent être considérées comme un fardeau car la Loi se propose justement comme une Voie, une direction aux différents sens du terme, une orientation, si vous préférez, avec toute la portée géographique et symbolique que son radical : l’Orient, laisse entendre. En y réfléchissant bien, cette Loi, qui paraît si impérieuse et rigide, offre, pourtant, dans sa généralité, de grandes latitudes d’interprétation et de nombreuses franges de complément, ce qu’au demeurant, l’histoire se chargera d’illustrer, dans l’espace et le temps. Si vous le permettez, j’insisterai sur un dernier point : cette Loi ne me fut pas donnée pour être possédée, mais transmise. Ainsi, pour répondre pleinement à votre question, porter la Loi, c’est accepter de n’en être que le gardien temporaire, tout en veillant à l’observer scrupuleusement, au service de ceux dont le destin vous est confié.
C’est une transition toute trouvée pour la question qui suit : la Franc-maçonnerie, qui appartient au corps des grandes traditions, s’attache également à la transmission. Que vous inspire ce mot ?
Moïse : Merci de me donner l’occasion d’affiner un peu mon propos précédent. Transmettre n’est précisément pas répéter à l’identique. C’est, en priorité, faire passer une flamme sans l’éteindre. Celui qui reçoit doit comprendre qu’il n’est pas – pas plus que vous ne le fûtes – propriétaire de la lumière et qu’il est, à son tour, son détenteur provisoire, dans une chaîne qui se perpétue.
Dans cette perspective, que signifie pour vous la rigueur ?
Moïse : La rigueur est la forme visible de la fidélité. Elle empêche le geste de se corrompre et la parole de se dissoudre. Sans elle, la liberté devient confusion. La rigueur peut paraître sévère mais elle n’est pas insensible. Celle à laquelle je fais référence et que j’ai prise comme modèle est dépourvue de toute cruauté et ne vise qu’à la justice et à l’exactitude. L’ordre que j’ai voulu servir de mon mieux se pose toujours en termes d’équilibre et d’un équilibre qui regarde l’avenir. C’est cela qu’il faut établir ou rétablir. La rigueur qui sous-tend l’action s’efforce, dans le même esprit, de garantir la régularité des choses, l’authenticité des processus. Dans sa plénitude, la rigueur s’efface, sans se dissiper pour autant (car elle maintient le jeu nécessaire des forces) et ce, pour laisser passer le souffle des origines. Malgré tout, il me semble qu’aujourd’hui, on peut dépasser le côté archaïque des châtiments. tout en conservant en mémoire ce qu’ils nous disent du destin des hommes et qui est loin d’être aboli – des hommes qui ne savent toujours pas marcher droit, qui n’ont toujours pas su trouver le sens de leur verticalité, l’exigence que cela comporte.
Justement, la verticalité, au sens spirituel, que représente-t-elle, pour vous ?
Moïse : La verticalité relie l’homme à ce qui le dépasse, à ce qui est plus grand, plus haut que soi. Pour ce que j’en sais – et j’en porte témoignage –, il s’agit de Dieu. Il commença par bruisser, depuis un buisson ardent, et se fit reconnaître de moi par son nom ineffable. Puis, toujours depuis ce modeste arbuste du mont Horeb, qui brûlait sans jamais se consumer – comme une Lumière résistant à la mort –, sans que je le sache exactement, Yahvé clama avec la force du brasier ou murmura dans ses crépitements Sa Parole qui se révéla comme celle de l’Être-Source. Il l’inscrivit, alors, sur des tables de pierre.
Cette Parole surplombe l’homme qui La reçoit dans Sa verticalité et, loin d’être foudroyé par cette verticalité, il est institué par elle. C’est ainsi qu’il apprend à se tenir droit, non seulement pour accomplir les actes de sa vie mais pour s’accomplir lui-même. C’est cette verticalité qui l’empêche de ramper à tout moment, dans cette course de l’instant qui le rendait naguère encore sinueux. En un mot, la verticalité exhorte l’homme à se tenir debout, devant la conscience, face à la Loi et au silence.
Ainsi, vous avez reçu des tables de pierre. Que symbolisent-elles ?
Moïse : Ce sont ces tables de la Loi dont je parlais au début de notre entretien et dont je suis, au plan plus spirituel que matériel, bien entendu, à la fois le récepteur, le porteur et le garant, comme l’histoire l’a montré. Elles disent que ce qui fonde l’homme doit être stable. Gravées comme elles l’ont été dans la pierre – pierre vive, s’il en est –, quel que soit leur support, désormais, elles traduisent l’importance de leur conservation intégrale et nous mettent en garde contre les menaces que leur oubli fait, à chaque fois, peser sur l’humanité. En fait, la Loi, si elle doit restée gravée quelque part, c’est dans le cœur des hommes, leur rappelant ainsi que l’Alliance ne repose pas sur une humeur passagère, mais sur un engagement de fond.
D’un point de vue maçonnique, par exemple, les tables de la Loi peuvent être associées à deux symboles : la Loi, au Compas – au monde de l’invisible agissant – et les tables, à l’équerre – au monde terrestre –, si bien que l’union des deux favorise l’accomplissement de l’initié. Très spontanément, une comparaison vous vient sans doute à l’esprit avec l’Autel des serments sur lequel, à différents rites, vous déposez le Volume de la Loi Sacrée, généralement la Bible, et disposez dessus, une fois ouvert, un compas et une équerre, ces symboles, pour vous, formant hiératiquement les Trois Grandes Lumières, sachant que vous utilisez les deux instruments pour interpréter le Livre sacré. Cet ensemble de propositions, que je vous soumets, ne peut évidemment que nous rapprocher.
Sous l’angle des apprentissages, diriez-vous que le désert a été, pour vous, une punition ou un enseignement ?
Moïse : Indubitablement, le désert fut une école : il dépouille, il ralentit, il éprouve. Dans le vide, l’homme entend mieux ce qu’il fuit d’ordinaire : sa peur, sa faiblesse et, parfois, l’appel du Très-Haut. C’est une sorte de Cabinet de Réflexion à une échelle gigantesque, qui s’étend dans l’espace comme il se prolonge dans le temps. Tout cela peut être perçu comme une immense métaphore, bien sûr.
Permettez-moi de rendre incidemment ici hommage à la mémoire du très grand spécialiste français des déserts, le scientifique, naturaliste, explorateur, humaniste et érudit Théodore Monod, que certains d’entre vous, à un titre ou à un autre, ont connu. Descendant d’une lignée paternelle de cinq pasteurs protestants, il était le fils de Dorina et Wilfred Monod, fondateur de la fraternité spirituelle des Veilleurs, et il fut, lui-même, théologien, à ses heures – qui ne sont pas des heures perdues ! –, ce qu’il ne me déplaît pas de rappeler, avec une pointe d’affectueuse espièglerie, aux libres penseurs que vous êtes…
C’est entendu. Vous en conviendrez, le lien entre le désert et le silence crève les yeux… ou, paradoxalement, les tympans ! Pourriez-vous nous indiquer quel rôle le silence a joué dans votre œuvre ?
Moïse : Le silence précède la parole juste. Sans lui, la parole devient bruit. Celui qui veut transmettre doit, d’abord, apprendre à se taire pour recevoir. Le silence est le centre du cercle et le bruit se propage à 360°, bien au large et tout autour, au mieux comme des ronds dans l’eau qui, peu à peu, n’emportent plus rien que des bredouillis sans importance et, au pis, avec moult remous et force remugles. En se poursuivant, le bruit confine à une vacuité de sens, tout à fait antagonique de cet oxymore qu’est la plénitude du vide, sachant, bien entendu, que le vide n’est pas le néant. C’est pourquoi la parole qui procède du silence est, par nature, économe sinon lapidaire. Tout utile voire nécessaire qu’elle soit, on doit garder à l’esprit que la parole fragmente le monde, tandis que, seul, le silence l’embrasse.
Il est donc aussi une source de Lumière. Dans une loge, non seulement, on évoque, mais on invoque la Lumière. Comment comprenez-vous ce mot ?
Moïse :La Lumière n’est pas seulement un savoir, c.-à-d. la diffusion d’un ensemble de connaissances et de compétences. C’est une faculté qui allie discernement, responsabilité et mise en ordre intérieure. Elle révèle autant qu’elle oblige. Chacun comprend que la Lumière dont on parle est invisible à l’œil nu, pas plus qu’elle n’est visible au microscope ou au télescope, que sais-je encore, car, seul, le cœur peut en percevoir le principe actif, la puissance de rayonnement. En elle réside la vibration créatrice initiale. Elle est force de Vérité.
Revenons à votre parcours, marqué par la sortie d’Égypte. Fut-ce une libération ou une rupture ?
Moïse : Ce furent les deux. Toute libération vraie est une rupture d’avec l’asservissement, mais elle ouvre aussitôt une exigence nouvelle. On ne quitte pas l’esclavage pour sombrer dans la précipitation et l’empressement. Si la sortie d’Égypte fut une libération, elle marqua, en effet, la fin d’une épreuve mais aussi le début d’une autre.
On peut y voir la reviviscence d’un vieux principe que les Francs-maçons se sont réapproprié sous le nom de palingénésie, c’est-à-dire le fait de mourir pour renaître, et qu’ils interprètent à deux niveaux de compréhension : à l’échelon individuel, un retour à la vie et une source d’évolution qui va au delà d’une simple régénération, en impliquant une transformation profonde et salutaire de l’être, apparentée à une totale renaissance, et, à l’échelle de l’humanité, un principe, une loi universelle et permanente, où une succession de révolutions concernant les sociétés, l’histoire et les civilisations tend à réaliser une fin générale et providentielle. Sur ce dernier plan, vous êtes peut-être moins certain de votre affaire mais cela reste, néanmoins, je pense, votre horizon, votre espérance et, en cela, nous nous rejoignons.
D’ailleurs, il ne vous aura pas échappé que, même dans la perspective où je m’exprime ici, la renaissance dont nous parlons n’a rien à voir avec une résurrection – de toutes façons, cela concernerait, si j’ose dire, une autre chapelle ! Ainsi, il ne s’agit nullement de la promesse d’un quelconque au-delà mais bel et bien d’une expérience guidée par la conscience, qui s’inscrit dans une réalité vécue. Le fait de savoir si les dimensions personnelles et collectives s’y entremêlent ou simplement s’y entrecroisent ne supporte pas de doute. En revanche, chaque situation s’apprécie de façon particulière, sans, pour autant, dispenser (a priori) ni exonérer (a posteriori) de toute responsabilité. Sinon, l’idée même de liberté serait dépourvue de sens et de portée et le mouvement de l’histoire comme celui de la vie intérieure ne serait qu’un destin agencé par une volonté surnaturelle, au moyen de ficelles invisibles. L’univers serait entièrement mécanique et sans intérêt ni enjeu pour un être doué d’intelligence et de sensibilité. C’est en quoi la Parole de Dieu s’adresse à l’homme et ne saurait se substituer à celui-ci. L’homme est libre, vis-à-vis de Dieu. Il est libre, par nature.
En poussant donc la liberté jusqu’à la licence, c.-à-d. jusqu’à faillir et succomber à tous les excès, que diriez-vous à celui qui confond liberté et absence de règle ?
Moïse : Je lui dirais qu’une liberté sans loi finit par se dévorer elle-même. La vraie liberté est capable de se gouverner. Une liberté qui a pour dessein de détruire et qui s’y complaît et s’y achève, ne dresse que des tableaux macabres sans lien avec son principe de vie car la liberté sert à construire à neuf, à entretenir durablement, à découvrir et à développer avec éclat. La liberté est inséparable de l’idée de renaissance, comprise à la fois comme la saveur fraîche des commencements et le goût profond des fidélités.
C’est sans doute dans cette optique que la Franc-maçonnerie valorise le travail sur soi. Cela vous parle-t-il ?
Moïse : Oui, car nul ne peut conduire les autres s’il n’a pas commencé par se connaître et se maîtriser soi-même. Le premier temple à bâtir est celui de l’homme intérieur. Je crains qu’un certain nombre de Francs-maçons, de nos jours, aient, d’abord, pour ambition de gouverner les choses, d’avoir prise sur les événements. Ils espèrent obscurément – et à tort – que le pouvoir que les autres leur accordent remplira leur vide intérieur, à moins qu’ils n’assimilent leur agitation à une vie intérieure… C’est le fait de toute activité frénétique ou débridée, ne croyez-vous pas ?
Mutatis mutandis, ce qui est vrai pour le pouvoir l’est aussi pour l’amour. Le goût insatiable des conquêtes provient d’un manque incomblable en soi-même, de cet inconsolable « enfant intérieur » qui se manifeste chez l’adulte de multiples façons et traduit cette difficulté à poser ses limites, comme la psychologie contemporaine l’a étudié et cherche à le réparer. Il faut donc commencer par s’aimer soi-même, avant de rechercher l’amour des autres, et s’aimer soi-même ne se confond pas avec un quelconque narcissisme, une survalorisation de soi, un investissement de la libido intensivement replié sur le moi, selon les descriptions qu’on en fait aujourd’hui.
C’est, à l’inverse, une capacité de disposer d’une image complète et nuancée de soi qui ne dévalorise pas plus sa propre personne que celle de l’autre, chez un sujet qui s’efforce de cheminer dans le monde, de plain pied avec ses semblables. Telle est la base de tout, en définitive, car chaque réalisation positive repose sur la confiance que l’on peut cultiver, confiance en soi et confiance dans les autres. Certes, sans excès, c-à-d. avec mesure et lucidité, mais avec une espérance robuste qui dépasse les inévitables déceptions dont le cours d’une vie ne peut qu’être parsemé ; en d’autres termes, une espérance toujours prompte à renaître. On retrouve la même idée.
Au reste, vous-même, vous avez souvent dû affronter l’incrédulité de votre propre peuple. Comment supporte-t-on cela ?
Moïse : En acceptant que la mission ne soit pas toujours immédiatement comprise. Le guide ne cherche pas l’approbation ; il cherche la fidélité à ce qui lui a été confié. C’est précisément là que l’expression « marcher dans le désert » prend tout son sens. On affronte l’épreuve suprême de la solitude qui met à mal, pour le moins, ce que, dans la psychologie contemporaine à nouveau, vous appelez les « zones de confort » et qui tourne et retourne, fouille et fouaille cet amour de soi dont je parlais, à l’instant.
Lorsque tout le monde vous lâche, même votre Frère, il faut aller chercher en soi cette étincelle d’amour qui engendre la confiance. C’est ainsi que vous savez si, dans votre moi profond, vous avez toujours les pierres à silex qui vous permettent de la produire. Dès lors, plus rien ne vous fera peur et vous pourrez soulever les montagnes ou écarter les mers, si vous acceptez de prendre ces expressions pour des métaphores – et non au premier degré, comme je l’ai fait, moi-même ! Tout cela pour dire que rien n’est plus fort que l’amour inconditionnel, c.-à-d. sans exigence préalable, avec une acceptation totale de l’autre, sans aucune attente de retour. J’y insiste pour qu’on se comprenne bien car c’est loin d’être une mince affaire…
Quittons donc les terrains mouvants de la psychologie aussi bien que l’idée de traversée qui vous est associée, pour envisager un édifice solide. Le Temple de Salomon occupe une place importante dans l’imaginaire maçonnique. Quel regard portez-vous sur la notion de temple ?
Moïse : Un temple n’est pas seulement un édifice. C’est une forme donnée à l’ordre intérieur. Là où l’homme apprend à unir mesure, beauté et rectitude, le temple commence déjà à s’élever. C’est la matérialisation, la concrétisation des lois de notre univers. Ces lois, vous autres les Francs-maçons, vous les étudiez, dès le premier degré : loi de la gravité, loi de la Lumière, celle de l’alternance… Vos Loges recueillent des expressions et des exemples de toutes ces lois. Au demeurant, il ne suffit pas de scruter et de commenter les symboles : un universitaire le ferait mieux que vous. Aussi bien, dans votre optique, c’est à une préparation mentale que vous vous livrez car il s’agit, en fin de compte et principalement, de les sentir, de les vivre, de les mettre en œuvre, pour leur conférer une pleine validité et vitalité – l’objectif étant de les incarner tous les jours, avec fraternité, ou, comme vous le dites dans certains de vos rituels, « d’accomplirau-dehors l’œuvre entreprise dans le temple »…
Ne quittons donc pas le domaine du sacré. Nous voudrions vous interroger sur la relation personnelle de Dieu avec le peuple d’Israël, relation au cœur de laquelle vous vous trouvez, avec, d’ailleurs, une autre figure centrale des Écritures, Abraham. Quel rapport entretenez-vous avec l’Alliance ?
Moïse : L’Alliance n’est pas une faveur accordée sans contrepartie. C’est une responsabilité partagée. Elle oblige autant qu’elle élève. Ces simples mots disent tout, me semble-t-il.
Merci. Comme vous le savez, la fraternité maçonnique, que vous avez évoquée tout à l’heure, cherche à unir des hommes différents. Cette ambition vous semble-t-elle légitime ?
Moïse : Elle l’est par construction, puisque les hommes sont différents par définition. Mais elle l’est sans mollesse, sans veulerie, parce qu’elle ne peut se payer du prix d’un renoncement à la vérité et à l’exigence. Soyons au clair sur deux points qui doivent, à cet égard, se combiner étroitement : l’unité n’est pas l’effacement des différences ; elle est leur mise en ordre, au service du bien commun.
Vous faites l’éloge d’une pluralité concertée or certains considèrent que leur conception de la mise en ordre, dont vous parlez aussi, ne peut qu’être univoque, l’aménagement de voies différentes leur paraissant justement équivoque, au pire sens du terme – et donc condamnable. Quel danger, à votre avis, guette celui qui se croit dépositaire d’une vérité absolue ?
Moïse : L’orgueil et l’arrogance, évidemment. Dès qu’un homme s’imagine propriétaire du Vrai, il cesse d’écouter. Or la sagesse ne peut valablement s’éveiller que là où s’arrête l’empire des certitudes.
Aussi bien, que signifie pour vous la patience ?
Moïse : La patience est le temps rendu fécond. Ce qui est juste ne s’impose pas toujours rapidement. Il faut parfois laisser mûrir les consciences comme on laisse naître le jour. Il faut accepter de sentir s’effilocher la nuit et blanchir le matin, avant de voir poindre puis rayonner l’aurore. Comme il est dit : « il fut nuit, il fut matin« . C’est dans ce sens que s’ordonnent les choses, que le monde assemble ses clartés dans la polyphonie des êtres.
Si, à ce stade, vous deviez adresser un conseil un peu solennel aux frères et aux sœurs qui vous lisent aujourd’hui, que diriez-vous ?
Moïse : Gardez la fidélité à la route, même quand la route fatigue. La pierre ne devient juste qu’à force de travail et l’Homme ne devient droit qu’à force d’épreuves consenties et assumées. C’est précisément lorsque le monde devient fou ou que les éléments se liguent contre vous, que vous êtes appelés à éprouver votre valeur et à la prouver efficacement. Il vaut mieux, alors, que vous puissiez faire fonds, à un degré satisfaisant – j’aurais pu dire : suffisant, si l’adjectif n’était ambigu dans un tel contexte –, sur l’amour que vous vous portez. Je ne parle pas de cette inclination excessive pour soi-même, de cette admiration de sa petite personne, de cette fixation affective sur sa propre image que j’ai, d’ailleurs, évoquée précédemment, qui est on ne peut plus morbide et malsaine tant elle crée une hypertrophie du moi et une obnubilation du monde, et que les exercices spirituels bannissent et balayent par leur déroulement même.
Non, je parle bien de l’amour de votre être tout entier, avec ses qualités et ses points de perfectibilité discernables et évolutifs car l’amélioration des êtres est constitutivement et indéfiniment une caractéristique de la condition humaine et c’est, d’ailleurs, à cette aspiration vers le mieux que se reconnaît l’homme de foi – et le franc-maçon, dans les diverses définitions qu’il est susceptible de donner de lui-même, de sa pratique, de son idéal ou de sa méthode, peut se considérer et peut être légitimement considéré comme un homme de foi, si l’on accepte de donner à la spiritualité un sens plus étendu que celui qu’elle avait dans l’Antiquité et plus tard aussi, et qui se limitait alors – et se limite parfois encore – à une croyance dogmatique en une religion.
Sur ce dernier plan, je ne doute pas que vous me reconnaissiez ce droit, comme vous le reconnaissez à chacun de vos membres, sachant qu’à l’inverse, ceux-ci respectent – les temps ayant changé – votre pleine liberté de conscience. Quelle que soit ma conviction intime, ce dont je me réjouis, c’est de me retrouver avec vous sur des principes et des valeurs essentielles, dont, d’ailleurs, assez largement, je présume, le contenu du Décalogue, n’est-ce pas ? Et, puisqu’on en est à distinguer les époques, des peuples de langues et de cultures variées, priant des dieux différents, ont coexisté dans l’histoire de l’humanité, pas de façon toujours sereine et durable, certes ; mais il n’en demeure pas moins que la tolérance religieuse et la protection des cultes remontent bien avant l’adoption de la loi sur la laïcité, en l’an 1905 de votre ère chrétienne, et même bien avant cette dernière, avec des compréhensions variables, des fluctuations, des accalmies et des massacres, des accommodements et des humiliations, selon les temps et les lieux. Je rappellerai, enfin, que le judaïsme, proscrivant tout prosélytisme, ne fut cause d’aucune guerre de religions et que la condition diasporique du peuple juif lui-même l’a conduit à cohabiter pacifiquement partout où il l’a pu – à l’exception, peut-être, de la Palestine d’aujourd’hui qui pose de sérieuses questions mais qui ne saurait relever de nos échanges car, vous en serez d’accord, vous ne pouvez, tout de même, pas faire parler les morts, à ce point !
Gustave Doré : Moîse
C’est ainsi que nous approchons du terme de notre entretien. Vous y avez tenu des propos très riches qui dépassent déjà de beaucoup la figure intrépide et austère que l’on retient ordinairement de vous. Vous avez bien voulu accepter d’actualiser votre pensée, à notre intention, dans de très amples proportions. Les conditions de réception de votre message nous ont conduits à l’interpréter extensivement et peut-être même abusivement. Dans ce cas, nous vous prions de bien vouloir nous en excuser, comme nous le faisons auprès de nos lecteurs, vous comme eux nous accordant, nous l’espérons, le bénéfice de la… bonne foi. Pour finir, Moïse, nous souhaiterions que vous nous donniez un résumé de vos recommandations que l’on ne confondra pas avec les Commandements… que vous appelez, du reste, les Dix Paroles.
Réponse. Eh bien, en bref, il ne suffit pas de recevoir la Loi : il faut l’incarner. La transmission n’a de sens que si elle devient transformation ou plutôt transmutation. Là se trouve la vraie verticalité. Car c’est au moment où la matière s’aligne en verticalité que la lumière peut enfin passer au travers. Alors, la Force de l’esprit qui résiste aux passions peut se conjuguer à la recherche de l’harmonie que vous nommez Beauté, pour tracer les voies de la Sagesse.
Dernière scolie vagabonde, à l’instar du nomadisme de Moïse…
Moïse demeure une figure de fondation : il ne séduit pas, il ordonne ; il ne flatte pas, il élève. Il n’en faut pas moins savoir mettre en tension son refus d’une fixité mortifère, avec l’image de statue figée que, paradoxalement, on conserve de lui : un personnage audacieux sous une allure de marbre. Aux maçons qui sont attachés à sa présence symbolique, il rappelle qu’aucun héritage vivant n’est immuable et stéréotypé mais, qu’en dépit des époques et quelle que soit l’obscurité des temps, doit demeurer un haut et même degré d’exigence dans l’appréciation et l’application des responsabilités.
Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »
Avec Histoire de France & franc-maçonnerie, Christian Doumergue déploie une fresque vaste, nerveuse et solidement tenue sur la présence maçonnique dans le destin français. Mais l’ouvrage porte aussi en lui une discrète énigme éditoriale. La couverture annonce Histoire de France & franc-maçonnerie, tandis que la page de titre intérieure reprend Franc-maçonnerie et Histoire de France, formule qui renvoie manifestement au livre paru en 2016 chez le même éditeur.
Cette oscillation n’enlève rien à la force du volume
Elle nous invite au contraire à le lire comme une reprise augmentée, enrichie, approfondie, dont la généalogie mériterait d’être assumée plus nettement, d’autant que ce précédent titre n’est pas répertorié dans la rubrique des livres de l’auteur. Pour le reste, Christian Doumergue livre un ouvrage de transmission, de combat intellectuel et de mise en perspective, où la franc-maçonnerie cesse d’être une silhouette fantasmée pour redevenir une composante vivante, contradictoire et souvent décisive de l’histoire de France.
Il faut d’abord reconnaître à Christian Doumergue un mérite rare
Il ne traite pas la franc-maçonnerie comme un sujet marginal réservé aux initiés, ni comme une machine obscure destinée à alimenter les fabriques du soupçon. Il la replace dans le temps long national. Il la suit au plus près de la matière française, dans ses espérances, ses fractures, ses tentations, ses crises, ses fidélités et ses renaissances. Le projet est vaste, et il est mené avec une réelle efficacité narrative. Ce qui se dessine au fil des pages, c’est moins une histoire parallèle de la France qu’une histoire tressée à la sienne, tantôt visible, tantôt souterraine, tantôt prestigieuse, tantôt honnie, mais toujours insérée dans les convulsions du pays.
Le parcours proposé par Christian Doumergue embrasse un arc considérable
Il remonte aux obscurités premières, à ce temps encore brumeux où la franc-maçonnerie surgit au croisement du secret, de la sociabilité choisie, des rites de reconnaissance et des premières projections imaginaires. Très vite apparaissent les motifs fondateurs qui ne cesseront d’accompagner l’Ordre dans l’espace français, l’inquiétude devant l’inaccessible secret, le jeu des deux colonnes, les rapports complexes au clergé, la présence féminine déjà pressentie comme question vive, les lieux fermés au regard profane, la lumière promise ou redoutée, enfin toute cette dramaturgie de l’ombre et de la révélation qui donne à la maçonnerie sa puissance d’attraction autant que sa capacité à cristalliser les peurs.
L’un des intérêts du livre est précisément de montrer que la fascination maçonnique ne relève jamais d’un seul registre.
Elle est à la fois sociale, spirituelle, politique, littéraire, symbolique
Voltaire
Jeton de la loge des Neuf Sœurs (1783).
Avec Voltaire et les Neuf Sœurs, avec la Loge Rouge, avec les rêveries sur les morts, les temples, l’Égypte ou les filiations prestigieuses, Christian Doumergue rappelle combien l’Ordre fut très tôt investi comme un espace de projection. Les uns y cherchèrent un foyer de liberté, les autres un laboratoire de dissolution religieuse, d’autres encore une survivance chevaleresque ou une science cachée. C’est là une réussite du volume. Il fait sentir que la franc-maçonnerie fut sans cesse moins regardée pour ce qu’elle était que pour ce qu’elle permettait d’imaginer.
Le XIXe siècle, chez Christian Doumergue, prend un relief particulier
Victor Schœlcher
Ce n’est plus seulement le temps des songes sur l’origine ou des raffinements de la sociabilité éclairée. C’est le temps où la maçonnerie devient un acteur, un symbole, un repoussoir, un relais d’engagements et une scène de contradictions. George Sand, Lamartine, Victor Schœlcher, le prince Murat, Gérard de Nerval, puis plus loin Maria Deraismes, Madeleine Pelletier, Amélie André-Gedalge, autant de figures qui déplacent le regard. À travers elles, nous voyons une maçonnerie mêlée à la littérature, à l’anticléricalisme, à la République, à la réforme sociale, à l’émancipation féminine, à la pédagogie civique, aux utopies du progrès comme aux fractures du réel. Christian Doumergue a raison de ne pas lisser ce paysage. Il montre une institution traversée d’élans, de rivalités, de transformations profondes.
C’est même là que son livre trouve une de ses lignes de force majeures.
Loin d’un récit d’apparat, il assume les nœuds
Chute du ministère Combes suite à l’affaire des fiches – source Larousse
Il passe par la Commune, par les rouges bannières, par l’école de la République, par l’affaire des fiches, par la grande lutte pacifique, par le lent travail de la lumière dans l’épaisseur des conflits français. Autrement dit, la franc-maçonnerie n’est jamais placée hors du monde. Elle en reçoit les chocs. Elle y prend parti. Elle en partage parfois les illusions, parfois les grandeurs, parfois les déchirements. Ce refus de l’hagiographie donne à l’ensemble une tenue bien plus convaincante que les habituels panégyriques maçonniques. Mais le livre devient encore plus important lorsqu’il aborde le continent de la haine.
Car l’histoire de la franc-maçonnerie française est inséparable de l’histoire de l’antimaçonnisme.
Christian Doumergue le sait, et il y consacre des développements parmi les plus utiles du volume
Léo_Taxil_en 1880
La Synagogue de Satan, Léo Taxil, la mystification, les théories de la contre-Église, la contamination des imaginaires complotistes, Alfred Rosenberg, la persécution vichyste, l’abattage institutionnel et symbolique de la maçonnerie, puis Forces occultes en 1943 comme sommet de la dramaturgie de propagande, tout cela est replacé dans une continuité de long terme. Nous comprenons alors que la haine antimaçonnique ne procède pas seulement de la polémique. Elle fabrique des récits, des images, des mythes de substitution, des simplifications brutales qui deviennent parfois plus puissantes dans la mémoire collective que la réalité historique elle-même.
Christian Doumergue montre également que l’après-catastrophe n’efface rien
La lumière ne revient pas par décret. Il faut renaître après le chaos, panser les déchirures, affronter les persistances du soupçon, composer avec les survivances d’un imaginaire où l’Illuminati, les puissances occultes et les vieux schémas de domination viennent sans cesse recycler les antiques accusations. Les chapitres les plus tardifs du livre ont ainsi le mérite de relier l’histoire longue aux angoisses contemporaines. La franc-maçonnerie n’est pas seulement un objet du passé. Elle demeure une surface de projection pour les inquiétudes du présent.
Il faut aussi insister sur le traitement de la question féminine, car il court à travers l’ensemble du volume de manière significative
Maria-Deraismes
Du combat des femmes aux figures comme Maria Deraismes ou Madeleine Pelletier, Christian Doumergue rappelle que l’histoire maçonnique française est aussi une histoire d’ouverture contrariée, de résistance, d’invention et de déplacement des frontières symboliques. Cette dimension donne au livre une respiration supplémentaire. Elle évite de réduire l’Ordre à une chronique d’hommes, de rites et d’appareils, pour le rendre à ses batailles de reconnaissance et de justice.
La préface d’Alain Bauer mérite, elle aussi, d’être relevée avec attention
Alain-Bauer, by Astrid-di-Crollalanza
Non pour la signature publique qu’elle représente, mais pour la façon dont elle se présente. Alain Bauer signe simplement « Alain Bauer, franc-maçon ». Cette modestie n’est pas anodine. Elle retire les titres extérieurs, elle efface l’appareil, elle revient à l’essentiel. Ce geste de sobriété contient une leçon implicite. En matière maçonnique, la qualité d’appartenance importe plus que l’étalage de fonctions. En qualifiant le travail de Christian Doumergue de « journalisme érudit éclairant l’histoire », Alain Bauer saisit très justement la nature du livre. Il ne s’agit ni d’une thèse universitaire ni d’un ouvrage de pure vulgarisation. Il s’agit d’une enquête de transmission, mobile, informée, lisible, qui cherche moins à clore le sujet qu’à le rendre intelligible.
Reste cette ambiguïté de titre, que nous ne devons pas laisser passer
Elle est trop visible pour être négligée. La couverture annonce Histoire de France & franc-maçonnerie. L’intérieur porte Franc-maçonnerie et Histoire de France. Cette seconde formulation renvoie très clairement au livre publié en 2016, Franc-maçonnerie & Histoire de France. Tout porte donc à croire que le volume de 2026 n’est pas une création ex nihilo, mais une refonte, un enrichissement, un redéploiement d’un travail antérieur. Or ce précédent ouvrage ne figure pas dans le répertoire final des livres de Christian Doumergue. Cette absence intrigue. Elle ne discrédite en rien le livre présent, mais elle introduit une légère opacité dans son histoire éditoriale. Pour un volume qui entend précisément lever les fantasmes et clarifier les filiations, cette discrétion bibliographique appelle naturellement l’attention.
Nous pouvons cependant retourner cette réserve en qualité de lecture
Car ce flottement révèle peut-être la vérité profonde de l’ouvrage. Christian Doumergue ne recommence pas son sujet, il le reprend. Il le creuse davantage. Il en déploie les ramifications avec plus d’ampleur. Il lui donne une architecture plus vaste et une inscription plus nette dans le temps français. En ce sens, le livre a la densité d’un retour maîtrisé. Il est moins un coup éditorial qu’un approfondissement.
Il convient enfin de replacer ce titre dans le parcours de Christian Doumergue
Passionné par l’histoire, l’ésotérisme et les zones d’interférence entre mémoire collective, légende et croyance, il s’est imposé depuis des années comme un auteur singulier. Ses livres sur Rennes-le-Château, sur les Templiers, sur les théories du complot, sur la France magique ou sur les figures du surnaturel dessinent une œuvre travaillée par les puissances de l’imaginaire occidental. Ce qui fait son intérêt, c’est qu’il ne se contente pas d’exposer des énigmes. Il observe comment elles naissent, comment elles circulent, comment elles contaminent ou révèlent une société. Avec Histoire de France & franc-maçonnerie, cette méthode trouve un terrain particulièrement juste. La franc-maçonnerie, en France, est l’un de ces lieux où l’histoire et le fantasme se combattent sans cesse. Christian Doumergue y entre avec une expérience réelle de ces territoires.
Histoire de France & franc-maçonnerie est donc un livre plus important qu’il n’y paraît d’abord
Parce qu’il raconte. Parce qu’il replace. Parce qu’il relie. Parce qu’il rappelle surtout que la franc-maçonnerie française n’existe ni hors du temps, ni hors du conflit, ni hors de la mémoire nationale. Elle a porté des lumières, subi des ténèbres, traversé des déchirements, suscité des fidélités et des haines.
Christian Doumergue restitue cette profondeur avec une énergie de passeur
Et la petite faille entre le titre de couverture et le titre intérieur, loin d’être insignifiante, nous dit peut-être au fond ce qu’est aussi ce livre, une transmission reprise, une histoire remaniée, une mémoire qui revient sous une forme plus vaste.
Ce qui est fascinant dans la Franc-maçonnerie, c’est qu’un jour, un Frère a eu l’idée du maillet pour rappeler à l’ordre les orgueilleux, comme si l’outil lui-même portait en germe la sanction de la tentation. Les esprits freudiens y verraient sans doute, non sans malice, une manifestation phallique mobilisant la testostérone des plus sûrs d’eux-mêmes. Cela expliquerait aussi pourquoi le tablier vient, symboliquement, masquer les parties génitales : l’homme s’y sent alors à la fois protégé, investi, presque consacré, prêt à régner sur son petit empire, son modeste royaume d’apparat de 65 m2.
Mais tout pouvoir a son revers. Car si sa durée semble parfois sans limite, son espace réel, lui, ne dépasse guère la porte de la rue. Le trône s’arrête souvent au seuil du temple, et l’autorité, si elle n’est pas nourrie d’humilité, se dissout dès qu’elle quitte le décor où elle s’exhibe.
La prochaine fois que vous croiserez un dignitaire vaniteux, un grand maître honoris causa qu’il s’est lui-même décerné, ou quelque ancien qui garde le maillet depuis si longtemps que sa main en tremble à force d’habitude, observez bien ces figures de carton-pâte.
Elles sont si avides de se remplir d’elles-mêmes qu’elles s’affublent de superpouvoirs à durée illimitée, comme si le prestige devait compenser l’insécurité, et l’apparat masquer le vide.
Et pourtant, certains apprentis les contemplent avec envie, persuadés qu’un jour, eux aussi, accéderont à ce fauteuil, à ce rang, à ce petit théâtre d’ombre et de lumière. Ce qu’ils n’ont pas encore compris, c’est que le vrai pouvoir dans la Loge est souvent celui qu’on voit le moins : celui du couvreur. Lui a su faire vivre sa Loge pendant son mandat, puis il a eu la sagesse de retourner à l’Occident, l’épée classique en main, pour laisser mûrir en lui les fruits de ce qu’il a transmis.
Maintenant que vous connaissez la vérité, je vous invite à avoir une pensée pour tous ces malades qui nous gouvernent sans sagesse. Il faut les entourer de notre amour, car ils en ont besoin plus qu’ils ne l’admettent. Ils se sentent tellement seuls.