Le corps d’Hiram est ramené dans l’enceinte du Temple. Les deux surveillants tentant de le redresser constatent que le corps se désagrège : « Tout se désunit », dit l’un. « La chair quitte les os », dit l’autre. Alors on le redresse par les cinq points de la Maîtrise.
Les cinq points de la Maîtrise
1 ° Se prendre mutuellement le poignet droit en formant la griffe
2° Approcher réciproquement le pied droit par le côté intérieur
3° Se toucher le genou droit fléchi
4° Rapprocher les poitrines du côté droit
5° Poser réciproquement la main gauche sur l’épaule droit vers le dos et appuyer la main sur le dos.
En fait si l’on regarde les séfiroth sur le corps de l’homme on constate que le V\M\ ranime en quelque sorte les séfiroth placées sur le côté droit du cadavre.
Car ne l’oublions pas : « les séfiroth brillent en chaque créature, car la puissance du Créateur réside en toute chose selon la capacité réceptrice de celle-ci. »[1]
-Par le côté intérieur du pied droit il réanime Malkhouth, Royaume
-Par le côté intérieur du genou droit Netsa’h Victoire
-Par les épaules du côté droit ‘Héssèd Clémence
-Par la poitrine Tiféréth Harmonie
-Par le côté droit du visage ‘Hokhmah Sagesse
Quant à Yessod Fondement, il est animé par Tiféréth dont il reçoit l’influx directement.
Ainsi placés, le Mot sacré substitué est communiqué en deux syllabes d’une oreille à l’autre :
« Moha » d’un côté, « Bon » de l’autre.
Ces cinq points de la Maîtrise font écho aux cinq points parfaits de la Maçonnerie opérative tels qu’on peut le voir sur de nombreuses images anciennes (comme ci-dessus sur l’église romane de notre Dame de la Grande à Poitiers à côté d’une gravure maçonnique).
Une fois ainsi enlacés, le Mot sacré substitué est communiqué en deux syllabes d’une oreille à l’autre
Moha d’un côté Bone de l’autre.
Le souffle de la parole transmis par les deux oreilles ressuscitent H’iram dans le corps du nouveau Maître qui reçoit alors les cinq souffles en rapport avec les cinq points.
La résurrection de H’iram et les cinq souffles
Pourquoi cinq ?
Parce que le nombre cinq en hébreu c’est le Hé qui est le souffle et il y a cinq niveaux de l’âme en rapport avec les cinq niveaux du souffle : Néfesh, Roua’h, Neshamah, ‘Hayah, Yé’hidah.
-Néfesh, premier niveau correspond au monde de l’Action, à Malkhouth c’est le souffle vital, la vie, la respiration, l’ego.
-Roua’h, deuxième niveau correspond au monde de la Formation, aux six séfiroth de Yessod à ‘Héssèd. C’est le souffle de l’existence.
-Neshamah, troisième niveau. Il correspond au monde de la Création, à Binah, l’âme divine.
-‘Haya, quatrième niveau. Il correspond au niveau le plus bas du monde d’Atsilouth, qui est le monde de l’Émanation soit à Keter et ‘Hokhmah. Il est déjà très élevé.
-et enfin Yé’hidah, le niveau le plus élevé d’Atsilouth au-delà du temps.
Les cinq souffles dans Ézéchiel
Ces cinq souffles prennent leur source dans Ézéchiel (Ézéchiel XXXVII).
Yahvé le dépose au milieu d’une vallée remplie d’ossements très secs. Il lui dit qu’il peut les faire revivre et lui délègue ce pouvoir :
« Prophétise sur ces ossements. Tu leur diras : écoutez la parole de Yahvé ».
Ézéchiel prophétise, les os se rapprochent, les nerfs, la chair et la peau s’y remettent par-dessus. Mais pas de souffle en eux.
Alors lui dit Yahvé « Dis au souffle : Des Quatre souffles (rouoth), Viens souffle !
Gonfle ces morts, Gonfle tous ces tués et qu’ils vivent ! Ézéchiel fait comme il l’ordonne, le souffle vient en eux et ils vivent. Ils se dressent sur leurs pieds. » (Chouraqui fait remarquer que le souffle vivifiant est distinct des quatre autres)
Ainsi L’Éternel par la bouche du prophète fait venir les cinq souffles qui font se redresser les morts[2] dont il a fait rassembler les morceaux.
Les cinq points et les cinq plaies du Christ
Ces cinq plaies, dès le 13ième siècle, s’inscrivirent dans le « culte des cinq plaies soit « les deux pieds, les deux mains et le flanc (En grec pleuran soit « côte », « côté » ou « flanc ») ouvert par la lance » Il en sortit du sang et de l’eau. (Jean 19) Il n’est pas précisé s’il s’agit du flanc droit ou gauche et il n’est pas question du cœur non plus. [3] Ce culte des cinq plaies va se trouver dans les rituels du Compagnonnage. Lors de la réception d’un candidat, celui-ci était assimilé au Christ enveloppé dans son linceul et mis dans un tombeau. Puis, relevé par ses coteries, il se faisait reconnaître par cinq points en relation avec les cinq plaies.
L’auteur mène une investigation transversale, des hôpitaux psychiatriques parisiens aux chamanes de la jungle amazonienne. Il dialogue également avec des psychotraumatologues des psychiatres addictologues et des psychothérapeutes d’approches variées. Cette géographie du soin lui permet de cartographier une convergence troublante : tous ces praticiens décrivent une même « brèche originelle » – physiologique, psychique ou spirituelle – par laquelle quelque chose d’étranger vient s’installer dans le sujet.
Au cœur du livre réside une proposition audacieuse : le trauma ne se réduit pas à une trace du passé. Il peut agir comme une présence intérieure active, influençant à notre insu nos réactions, nos choix et nos relations. L’emprise invisible du trauma s’exprime à travers des phénomènes aussi divers que les addictions, les voix intérieures, les répétitions compulsives de scénarios de vie, les réactions émotionnelles disproportionnées ou les héritages transgénérationnels.
L’auteur articule son analyse autour du concept de dissociation traumatique. Lorsqu’un événement dépasse les capacités d’intégration psychique du sujet, une « brèche » se crée. Cette fissure de l’appareil psychique explique pourquoi certaines personnes ont le sentiment d’être « habitées » par quelque chose qui les dépasse, voire les possède. Bouchoux rapproche ce mécanisme des phénomènes décrits par les traditions spirituelles sous des vocables d’entités, de parasites énergétiques ou de possessions, sans pour autant valider ontologiquement ces systèmes de représentation.
L’ouvrage défend une posture fondamentalement libératrice : mieux connaître ce qui nous habite permet de ne plus le subir aveuglément. Bouchoux refuse de réduire le sujet traumatisé à ses blessures. Comprendre l’origine de certaines emprises intérieures, c’est déjà retrouver une marge de liberté. Le sous-titre – Comprendre pour guérir – résume cette ambition thérapeutique et philosophique. L’auteur propose ainsi moins un manuel de guérison clef en main qu’un livre de passage entre plusieurs mondes de sens, à destination de ceux qui répètent des scénarios, sont rattrapés par des peurs anciennes ou ressentent une intensité émotionnelle dont ils ne comprennent pas l’origine.
AUTEUR
Jean-Charles Bouchoux est psychanalyste, psychothérapeute et écrivain. Depuis plus de dix ans, il participe à la formation de thérapeutes, de psychanalystes et de publics confrontés à la relation d’aide. Ancien animateur de maison verte, il supervise de nombreuses structures (association d’aide, de gestion de tutelles, de curatelles, crèches, thérapeutes).Il tient régulièrement des conférences et a publié :
Méditation zen et psychanalyse – Dervy
Chevaucher le dragon – Dervy
Transformer souffrance et colère en énergie d’éveil – Deryvy
L’idée peut surprendre, mais elle est parfaitement légitime : si l’on peut voyager pour des motifs spirituels, pèlerins, confessionnels ou patrimoniaux, peut-on aussi voyager en franc-maçon, c’est-à-dire à la recherche de lieux chargés de symboles, de mémoire initiatique et de correspondances ? La réponse est oui, à condition de ne pas confondre un tourisme maçonnique institutionnalisé avec une simple manière maçonnique de lire les lieux. C’est précisément cette nuance qui rend le sujet fascinant.
Qom en Iran Palais
Le tourisme religieux est bien connu. Il mobilise des croyants, des curieux, des chercheurs de sens et des visiteurs attirés par des sites sacrés, des reliques, des sanctuaires ou des paysages spirituels. Le tourisme maçonnique, lui, ne prend pas la forme d’un pèlerinage officiel comparable à celui des grandes religions. Il existe toutefois de façon diffuse, concrète et déjà bien visible dans les pratiques de certains frères, de certaines sœurs, d’auteurs, de guides et d’initiés qui parcourent le monde à la recherche de lieux où la pierre, l’histoire et le symbole se répondent.
Ce tourisme n’est pas seulement patrimonial. Il est interprétatif. On ne visite pas seulement un monument pour le voir ; on le visite pour le lire. On y cherche des traces, des signes, des filiations, des résonances. La maçonnerie, qui est déjà un art du sens caché sous l’apparence, se prête naturellement à cette façon de voyager. Le lieu devient alors texte. La ville devient planche. Le monument devient support de réflexion.
Une manière maçonnique de voyager
Le tourisme maçonnique n’est pas une catégorie administrative ni une filière officielle. C’est plutôt une pratique culturelle et symbolique. Il s’agit de voyager vers des lieux que les francs-maçons considèrent comme porteurs d’une densité particulière : temples maçonniques, musées, cimetières, villes d’histoire maçonnique, cathédrales, sites initiatiques supposés ou réels, ou encore lieux liés à des rites dits égyptisants, symboliques ou hermétiques.
Ce type de voyage repose sur une disposition intérieure très maçonnique : l’attention aux signes. Un maçon ne se contente pas de voir un édifice ; il observe son orientation, ses proportions, ses ornements, son inscription dans la ville, ses références historiques, ses usages symboliques. En ce sens, le voyage devient une méthode d’initiation par le regard.
On pourrait dire que le tourisme maçonnique est moins une destination qu’une posture. Il consiste à habiter les lieux autrement, à y chercher une mémoire cachée sous la pierre, à transformer le déplacement en lecture du monde.
Paris, capitale des lectures symboliques
La pyramide du Louvre
Paris est sans doute l’exemple le plus concret et le plus accessible de ce tourisme symbolique maçonnique. La capitale française concentre une quantité remarquable de lieux associés à la franc-maçonnerie, qu’il s’agisse de bâtiments, de façades, de musées, de rues ou de parcours historiques. Des visites guidées existent pour découvrir « le Paris des francs-maçons », souvent autour de Saint-Germain-des-Prés, du Palais-Bourbon, du Louvre, de la rue Cadet ou des grands axes patrimoniaux où l’on repère des références discrètes à l’histoire maçonnique.
Le musée de la franc-maçonnerie constitue évidemment un point d’ancrage majeur pour ce type de visite. Mais au-delà du musée, c’est toute la ville qui peut se lire comme un palimpseste. Les symboles y apparaissent parfois clairement, parfois de manière allusive. Les guides spécialisés apprennent à repérer des compas, des équerres, des colonnes, des motifs solaires, des orientations architecturales ou des références à des figures maçonniques.
Ce qui est intéressant ici, c’est que le tourisme maçonnique parisien ne consiste pas seulement à « voir des francs-maçons à Paris ». Il consiste à comprendre comment la franc-maçonnerie a marqué la ville, ses institutions, ses pierres, ses monuments et son imaginaire.
L’Écosse, Rosslyn et le roman de la pierre
Vue intérieure de la chapelle Rosslyn en illustration
Un autre haut lieu du tourisme symbolique est l’Écosse, en particulier Édimbourg et la chapelle de Rosslyn. Rosslyn occupe une place singulière dans l’imaginaire maçonnique et ésotérique. Son association avec les Templiers, les mystères médiévaux, les traditions initiatiques et les lectures symboliques en a fait un lieu de fascination pour des générations de visiteurs.
Il faut bien sûr distinguer l’histoire vérifiable des usages imaginaires. Toutes les légendes qui entourent Rosslyn ne relèvent pas du fait établi. Mais cela n’enlève rien à sa puissance symbolique. Le tourisme maçonnique fonctionne aussi sur cette zone intermédiaire entre histoire, mémoire, légende et interprétation.
Pour le voyageur maçon, Rosslyn n’est pas seulement une belle chapelle. C’est un espace de résonance. On y vient pour contempler la pierre sculptée, les motifs, les récits transmis, les controverses sur les filiations possibles, les rapports entre architecture sacrée et recherche du sens. Le site devient alors une sorte de livre minéral.
L’Égypte et le rêve initiatique
Petit monument maçonnique avec une pyramide, équerre, Compas, Colonnes J et B
L’Égypte occupe une place à part. C’est le grand réservoir symbolique des rites égyptisants, notamment Memphis-Misraïm, qui ont longtemps nourri un imaginaire d’origine, de transmission et de sagesse antique. Ici, le tourisme maçonnique prend une forme particulièrement forte, parce qu’il ne s’agit pas seulement de visiter un pays, mais d’entrer dans une géographie mythique.
Les pyramides, les temples, les musées, les bords du Nil, les grandes villes pharaoniques ou les nécropoles ne sont pas seulement des lieux historiques. Dans l’imaginaire maçonnique, ils deviennent les traces d’une sagesse primitive, d’une science des symboles, d’une architecture sacrée des origines. Le rite Memphis-Misraïm a longtemps entretenu cette relation très particulière à l’Égypte comme espace fondateur, réel et rêvé à la fois.
Il n’existe pas forcément, à ma connaissance, un tourisme maçonnique officiel centré sur des circuits égyptiens maçonniques, mais il existe clairement des voyages d’étude, des circuits initiatiques, des colloques itinérants et des séjours symboliques qui mobilisent cette référence. Le déplacement vers l’Égypte n’y est pas neutre : il est déjà une lecture du monde.
Tyr, le Liban et la mémoire phénicienne
Rue des colonnes – site d’Al Mina à Tyr au Liban
Votre exemple de Tyr est particulièrement intéressant, parce qu’il touche à une autre dimension du tourisme symbolique : la lecture d’une ville ou d’un site à travers les matériaux du rite et de l’histoire sacrée. Tyr, comme cité antique, renvoie aux Phéniciens, à la mer, au commerce, à l’architecture, aux cèdres du Liban, à l’antiquité méditerranéenne. Dans une sensibilité maçonnique, ces éléments peuvent résonner avec les matériaux du Temple, l’idée de construction, la circulation des savoirs et l’imaginaire du monde ancien.
Cependant, il faut ici être rigoureux : on ne peut pas parler d’un tourisme maçonnique structuré autour de Tyr comme on parlerait d’un pèlerinage officiel. En revanche, Tyr peut parfaitement devenir un lieu de lecture maçonnique pour qui cherche les traces de la Méditerranée initiatique, des architectures de la transmission et des symboles du lien entre terre, mer et construction. Cela illustre bien le caractère particulier du tourisme maçonnique : il n’obéit pas forcément à des institutions, mais à des affinités de lecture.
Les cimetières, les musées et les maisons d’initiés
Tombe de Louise Michel, cimetière de Levallois Perret (Crédit : Yonnel Ghernaouti)
Le tourisme maçonnique ne se limite pas aux grandes villes ou aux monuments spectaculaires. Il comprend aussi des lieux plus discrets : cimetières, tombes de figures maçonniques, maisons d’illustres frères, archives, bibliothèques, loges historiques, musées spécialisés. Le Père-Lachaise à Paris, par exemple, attire souvent des visiteurs qui souhaitent voir les tombes de personnalités liées à la franc-maçonnerie ou à la tradition symbolique. Il n’est pas le seul cimetière car celui de Levallois-Perret est aussi un lieu de recueillement.
Dans d’autres villes, des musées maçonniques ou des circuits patrimoniaux permettent de découvrir des objets rituels, des décors de loge, des manuscrits, des tableaux de loge, des bijoux ou des archives. Le visiteur n’y cherche pas seulement une information historique ; il y cherche une atmosphère, une trace, une continuité.
Le tourisme maçonnique prend alors une dimension presque méditative. Il ne s’agit pas de collectionner des lieux, mais de s’exposer à des espaces où la mémoire de l’initiation semble encore palpable.
Le rôle des guides et des passeurs
Homère et son guide
Comme pour le tourisme religieux, le tourisme maçonnique suppose des médiateurs. Il y a des guides, des auteurs, des chercheurs, des conférenciers, des éditeurs, parfois des membres d’obédiences, qui aident le public à lire les lieux. Sans eux, les symboles resteraient muets ou mal compris.
Le guide maçonnique ne donne pas seulement des faits. Il fournit une grille de lecture. Il aide à distinguer ce qui relève de l’histoire, ce qui relève de la légende, ce qui relève de l’influence culturelle, et ce qui relève de la pure imagination. C’est un travail important, car la maçonnerie est très souvent entourée de fantasmes. Le tourisme symbolique, bien encadré, peut justement aider à faire le tri entre les mythes séduisants et les données solides. En ce sens, il a aussi une vertu pédagogique. Il permet de raconter la maçonnerie autrement que par le seul cliché du secret.
Un tourisme de l’interprétation
Le mot essentiel ici est interprétation. Le tourisme maçonnique est un tourisme de l’interprétation. Il se distingue du tourisme consommateur, qui accumule les sites, et même du tourisme religieux classique, qui peut être animé par la dévotion. Ici, le déplacement vers les lieux sert à exercer une lecture symbolique du monde.
Un temple maçonnique, une façade parisienne, une chapelle écossaise, une pyramide égyptienne ou une cité phénicienne ne sont pas seulement des objets à contempler. Ils deviennent des supports de pensée. Le voyageur maçon y retrouve des thèmes centraux de sa démarche : l’orientation, la construction, la lumière, la pierre, la mémoire, la transmission, le passage, le secret. C’est pourquoi le tourisme maçonnique ne doit pas être réduit à un folklore. C’est une pratique intellectuelle et sensible, qui prolonge la loge hors du temple.
Existe-t-il vraiment ?
Musée de la Franc-maçonnerie au GODF rue Cadet – Paris (Crédit photo : Yonnel Ghernaouti)
Oui, mais sous une forme souple, diffuse et plurielle. Il n’existe pas nécessairement une industrie du tourisme maçonnique au sens strict, ni un pèlerinage unique comparable aux grands centres religieux. En revanche, il existe bien des circuits, des pratiques, des lectures et des voyages qui relèvent d’une approche maçonnique du monde. Paris, Édimbourg, Rosslyn, l’Égypte, les sites antiques du Levant, les musées maçonniques, les cimetières historiques, les parcours de villes symboliques : tout cela compose un ensemble cohérent. Ce n’est pas un tourisme de masse, mais un tourisme de sens.
Et c’est sans doute là sa vraie force. Là où d’autres voyagent pour consommer un paysage, le maçon voyage pour y chercher une structure cachée, une mémoire active, une leçon de pierre. Le monde devient alors un temple élargi.
Avant de nous dire au revoir…
Oui, il existe bel et bien quelque chose comme un tourisme maçonnique. Il ne s’agit pas d’une catégorie rigide, encore moins d’une institution mondiale du voyage initiatique. Il s’agit d’une manière de se déplacer, de regarder et d’interpréter. Les exemples sont nombreux et concrets : Paris, Rosslyn, l’Égypte, les sites phéniciens, les musées, les cimetières, les parcours urbains et les lieux d’étude.
À la différence du tourisme religieux, qui repose souvent sur la dévotion ou le pèlerinage, le tourisme maçonnique repose sur la lecture symbolique et la quête de correspondances.
C’est un tourisme de l’esprit autant que du corps. Un voyage dans les lieux, mais surtout dans les couches de sens qu’ils recèlent.
Quand les enfants de l’équerre et du niveau chantaient la République des vertus
La Marseillaise – Bnf
En ce 14 juillet, jour de fête nationale, La Marseillaise retrouve sa place dans l’espace public, sur les places, dans les cérémonies, au cœur de la mémoire républicaine. Mais derrière l’hymne national se cache aussi une histoire moins connue, celle de ses réappropriations fraternelles, symboliques et maçonniques.
À la fin du XVIIIe siècle, des Frères chantèrent eux aussi sur l’air des Marseillais, non pour appeler au combat sanglant, mais pour célébrer l’équerre, le niveau, la lumière, l’égalité et la vertu.
Cette Marseillaise maçonnique oubliée rappelle qu’au-delà du chant patriotique se tient une autre musique, celle d’une République intérieure où l’homme apprend à devenir libre, juste et fraternel.
La Marseillaise
Il existe parfois, au détour des vieux recueils oubliés, des textes qui ouvrent une fenêtre sur l’âme profonde d’une époque
Des chants qui ne sont pas seulement des mélodies destinées à accompagner une cérémonie ou un banquet, mais de véritables archives sensibles où résonnent les espérances, les combats et les idéaux d’hommes qui voulaient transformer le monde en commençant par transformer leur propre regard.
Le Cantique maçonnique sur l’air des Marseillais, composé par le Frère Delalande à la fin du XVIIIe siècle, appartient à cette catégorie rare.
Il témoigne d’un moment singulier où la ferveur révolutionnaire, l’héritage des Lumières et la culture symbolique des Loges se rencontrent.
Nous sommes autour de 1796
La France sort des heures sombres de la Terreur. Les Loges, profondément désorganisées par les bouleversements révolutionnaires, reprennent progressivement leurs travaux. À Roye, dans la Somme, la Loge Le Temple du Silence célèbre sa réouverture. Le premier jour du premier mois de l’année maçonnique 5796, les Frères se retrouvent lors d’un banquet. Après un discours consacré aux devoirs du Franc-Maçon, le Frère Delalande interprète un cantique composé sur l’air déjà célèbre de La Marseillaise.
Le choix de cette musique n’est évidemment pas neutre.
Quelques années auparavant, ce chant avait accompagné l’entrée de la Révolution dans une nouvelle dimension
Source http://mvmm.org/c/docs/marseill.html
Mais sous la plume de Delalande, l’appel aux armes devient un appel à la construction intérieure.
« Enfants du niveau, de l’équerre, Le jour de gloire est arrivé »
La substitution symbolique est remarquable
Les enfants de la patrie deviennent les enfants de l’équerre et du niveau.
Le niveau rappelle l’égalité essentielle entre les êtres humains. Il abolit les distinctions artificielles pour rappeler que, devant la mort comme devant l’initiation, chacun retrouve la même condition. L’équerre invite à la rectitude, à la justice, à l’accord entre la pensée et l’action.
Source http://mvmm.org/c/docs/marseill.html
Le combat n’est plus seulement extérieur. Il devient intérieur.
Le véritable ennemi n’est plus uniquement l’oppresseur politique. C’est l’ignorance, le fanatisme, l’intolérance et tout ce qui empêche l’homme de devenir pleinement humain.
« Vous voyez arriver les temps Qu’avaient préparés vos lumières »
Cette phrase concentre l’esprit du siècle
Elle ne signifie pas que la Révolution française serait une création de la Franc-Maçonnerie, raccourci souvent utilisé par les adversaires de l’Ordre. Elle rappelle simplement que les Loges du XVIIIe siècle furent des lieux où circulèrent des idées nouvelles.
La liberté de conscience, l’idéal de fraternité, la réflexion sur l’égalité civile, la confiance dans le perfectionnement de l’être humain appartenaient à cet horizon commun des Lumières.
Le refrain lui-même connaît une étonnante transmutation.
« Aux armes, mes amis, Déchargez vos canons, Tirez, tirez à la santé De tous les vrais Maçons »
Rouget de Lisle composant Ma Marseillaise
Le canon du soldat devient le canon du banquet maçonnique
L’arme qui détruit devient la coupe qui rassemble. La poudre du champ de bataille devient la parole fraternelle portée lors des santés rituelles. Toute l’alchimie symbolique maçonnique est là. Transformer la violence du monde en énergie de construction. Transformer le métal brut en lumière.
Rouget de Lisle, La Marseillaise et la mémoire maçonnique
Derrière cette adaptation maçonnique apparaît naturellement l’ombre du créateur du chant originel, Claude-Joseph Rouget de Lisle.
Rouget_de_Lisle 1792
Né le 10 mai 1760 à Lons-le-Saunier, officier du génie, poète, auteur dramatique et musicien, Rouget de Lisle compose dans la nuit du 25 au 26 avril 1792, à Strasbourg, le Chant de guerre pour l’armée du Rhin. La France vient de déclarer la guerre à l’Autriche. Le maire de Strasbourg, Philippe-Frédéric de Dietrich, cherche un chant capable d’accompagner l’enthousiasme patriotique des volontaires.
Rouget de Lisle écrit alors une œuvre destinée à devenir l’un des chants les plus célèbres du monde. Elle ne s’appelle pas encore La Marseillaise. Ce sont les fédérés venus de Marseille qui, en montant vers Paris durant l’été 1792, popularisent ce chant au point que le peuple finit par lui donner leur nom.
Le 14 juillet donne à cette histoire une résonance particulière
Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790 au Champ de Mars
Ce jour ne commémore pas seulement la prise de la Bastille de 1789. Il renvoie aussi à la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, moment d’union nationale où la Révolution tenta de se penser comme réconciliation, serment collectif et fraternité civique. C’est pourquoi La Marseillaise, devenue hymne national, ne doit pas seulement être entendue comme un chant de guerre. Elle est aussi l’un des grands récits sonores de la République française, avec ses grandeurs, ses tensions, ses blessures et son espérance.
L’histoire maçonnique de Rouget de Lisle mérite alors d’être abordée avec précision
Daniel Ligou – Babelio
Le Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie, publié sous la direction de Daniel Ligou, dans sa nouvelle édition augmentée aux Presses universitaires de France en 2012, apporte une indication nette. À l’article consacré à Claude-Joseph Rouget de Lisle, il est rappelé que le célèbre auteur de La Marseillaise appartenait à la Loge Les Frères Discrets, à l’Orient de Charleville. Le même article précise que plusieurs membres de sa famille furent affiliés à la Loge L’Intimité, à l’Orient de Niort.
Cet apport est capital
Il permet de sortir d’une zone d’allusions incertaines pour rejoindre le terrain plus sûr de la documentation maçonnique. Loin d’être une simple légende entretenue par la mémoire fraternelle, l’appartenance de Rouget de Lisle à la sociabilité maçonnique trouve ainsi un appui dans une source de référence.
Le fichier Bossu, conservé à la Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits, vient compléter cette indication
La fiche consacrée à Rouget de Lisle rappelle les grandes étapes de son parcours profane. Claude-Joseph Rouget de Lisle, né à Lons-le-Saunier le 10 mai 1760, fut élève sous-lieutenant à l’École de Mézières en 1782, ingénieur ordinaire et aspirant lieutenant en 1784, lieutenant à Grenoble, puis premier au château de Joux en 1789, capitaine en Alsace en 1791. Suspendu le 23 août 1792, arrêté sous la Terreur, il fut réintégré dans le Génie le 20 mars 1795. La fiche mentionne encore la campagne de Bretagne, sa démission acceptée le 12 avril 1796, puis ses activités d’auteur de pièces de théâtre et de chants, dont La Marseillaise. Elle indique enfin sa mort à Choisy-le-Roi le 26 juin 1836.
Mais l’élément le plus précieux, pour notre propos, se trouve dans la fiche maçonnique elle-même
Le fichier Bossu rattache Rouget de Lisle à la Loge Les Frères Discrets, à l’Orient de Charleville, en 1782. La mention, brève, sèche, presque administrative, a pourtant la force des documents d’archives. Elle inscrit le nom du futur auteur de La Marseillaise dans le paysage maçonnique de la fin de l’Ancien Régime.
Cette date de 1782 n’est pas indifférente
Rouget de Lisle est alors un jeune officier en formation, au moment où les Loges militaires et les Loges d’Orient de province constituent d’importants lieux de sociabilité, de rencontre et de circulation des idées. La Franc-Maçonnerie n’est pas encore prise dans les lectures fantasmatiques qui viendront plus tard. Elle est un espace de parole, de reconnaissance, de fraternité choisie, d’éducation morale et symbolique. Elle accueille des officiers, des magistrats, des médecins, des hommes de lettres, des musiciens, des savants, des administrateurs, tous marqués, à des degrés divers, par la culture des Lumières.
Rouget de Lisle appartient à ce monde
Son génie propre, sa sensibilité poétique, son tempérament parfois difficile, son goût de la musique et de la parole chantée s’inscrivent dans une époque où la chanson politique, le cantique, l’hymne et le chant de banquet ne sont pas de simples divertissements. Ils sont des véhicules d’idées. Ils forment une pédagogie collective. Ils donnent à entendre ce que les discours ne suffisent pas toujours à transmettre.
La Marseillaise, par Alfred Marzolff, à Strasbourg.
La notice du fichier Bossu donne aussi à voir les ombres de l’homme. Elle évoque les reproches adressés à Rouget de Lisle par ses chefs, son épicurisme et son peu d’ardeur au travail. Cette notation, presque rude, restitue une figure moins lisse que la statue patriotique. L’auteur de La Marseillaise ne fut pas seulement un héros de bronze. Il fut un homme de chair, avec ses contradictions, ses fragilités, ses fidélités et ses écarts. Cela ne diminue pas sa grandeur. Cela la rend plus humaine.
Et cette humanité même intéresse le regard maçonnique.
Car l’initiation ne célèbre pas des êtres parfaits. Elle travaille sur des pierres brutes
Elle ne nie ni les failles ni les aspérités. Elle les reconnaît comme matière première d’un possible perfectionnement. Rouget de Lisle, homme des Lumières, officier, poète, musicien, auteur d’un chant devenu plus grand que lui, apparaît ainsi comme une figure de passage entre l’individu et le mythe, entre la Loge et la Nation, entre le chant fraternel et l’hymne civique.
14 juillet rue Daunon, Childe Hassam
Philippe-Frédéric de Dietrich, qui accueille la première interprétation du chant à Strasbourg, appartient lui aussi à cet univers de sociabilité éclairée où la Franc-Maçonnerie, les sciences, la politique municipale et l’idéal de réforme pouvaient se rencontrer. L’esprit qui entoure la naissance de La Marseillaise est donc celui d’un monde où se croisent officiers, savants, philosophes, hommes des Lumières et membres des Loges.
Mais La Marseillaise dépasse très vite son auteur. Elle devient un mythe. Un chant de passage. Un chant de seuil.
Comme dans une initiation, elle raconte une sortie de l’ancien monde et une marche vers une réalité nouvelle.
Son vocabulaire appartient à la guerre révolutionnaire, mais sa postérité dépasse largement le combat militaire. Elle devient l’expression d’un peuple qui cherche sa souveraineté et affirme sa dignité.
C’est précisément cette puissance symbolique qui explique pourquoi des Francs-Maçons du XVIIIe et du XIXe siècle vont reprendre son air.
Ils ne reprennent pas la violence du combat. Ils en extraient l’énergie. La Marseillaise maçonnique remplace la victoire sur l’ennemi par la victoire sur soi-même.
Elle transforme le champ de bataille en chantier. Le soldat devient bâtisseur. L’arme devient outil. La conquête devient perfectionnement.
Une autre révolution, celle de l’homme intérieur.
Le cantique de Delalande poursuit cette idée lorsqu’il proclame
« Toi, malheureux sans ressource, Toi, vertueux persécuté, Viens chez nous, de l’humanité Nous te découvrirons la source »
La Loge apparaît ici comme un refuge moral. Non un lieu séparé du monde, mais un espace où l’humain retrouve sa dignité.
La dernière strophe ouvre enfin sur l’universalisme maçonnique
« Sur la surface de la terre, Tous les Francs-Maçons répandus Ne font que prêcher les vertus, Ne font que porter la lumière »
Ces mots traversent les siècles.
Ils rappellent que l’idéal maçonnique n’est pas celui d’une domination mais celui d’une transmission. Porter la lumière ne signifie pas posséder la vérité. Cela signifie chercher. Toujours chercher.
Monet-montorgueil
Cette Marseillaise des enfants de l’équerre et du niveau, conservée dans les recueils maçonniques du XIXe siècle et citée par l’historien Daniel Ligou, demeure un magnifique témoignage d’une époque où l’on croyait encore que chanter ensemble pouvait contribuer à construire un monde nouveau.
La publier un 14 juillet, ce n’est donc pas ajouter une curiosité maçonnique à la fête nationale C’est rappeler que la République, lorsqu’elle demeure fidèle à sa promesse la plus haute, n’est pas seulement une organisation politique. Elle est aussi une exigence morale.
Entre Rouget de Lisle et Delalande, entre la Nation et le Temple, entre le citoyen et l’initié, une même interrogation demeure.
Comment faire naître un homme plus libre, plus juste et plus fraternel ?
Car avant de changer la cité, le Franc-Maçon le sait depuis toujours. La première pierre à tailler est celle qu’il porte en lui.
Le Baromètre du fait religieux en entreprise 2026, publié par l’Institut Montaigne sous la direction de Lionel Honoré, relève une présence religieuse désormais repérée dans près de huit environnements professionnels sur dix. Cette progression concerne principalement des pratiques ordinaires, peu perturbatrices pour l’activité. Elle s’accompagne néanmoins d’une hausse des tensions, des comportements rigoristes et des situations de stigmatisation ou de discrimination. Entre liberté de conviction, aspiration à la neutralité et exigences du travail collectif, l’entreprise devient l’un des lieux où se négocient concrètement les rapports entre croyances individuelles et règles communes.
L’Institut Montaigne, de la réflexion à l’action publique
Espace indépendant de réflexion consacré à l’intérêt général, l’Institut Montaigne étudie les grandes transformations économiques, sociales, technologiques, environnementales et géopolitiques. Ses publications prennent la forme de rapports, de notes d’analyse, de propositions d’action ou, comme dans le cas présent, d’« opérations spéciales » destinées à mesurer et à rendre intelligible un phénomène précis de la vie collective.
L’Institut entend ainsi établir un lien entre la recherche, le débat public et la décision, en produisant des données susceptibles d’éclairer aussi bien les politiques publiques que les pratiques des acteurs économiques et sociaux.
Lionel Honoré – source HAL
Lionel Honoré, le fait religieux observé au plus près du travail
Lionel Honoré est professeur en sciences de gestion à l’Institut d’administration des entreprises de Tours. Il dirige l’Observatoire du fait religieux en entreprise, qu’il a créé en 2012 à Sciences Po Rennes. Ses recherches portent sur le fonctionnement des organisations, les comportements au travail et la manière dont les convictions religieuses prennent place dans les relations professionnelles.
Cette double approche, universitaire et empirique, lui permet d’aborder le fait religieux sans le réduire à une question identitaire ou idéologique. Il l’inscrit dans les réalités concrètes du management, du droit et des collectifs de travail.
Depuis 2013, le Baromètre du fait religieux en entreprise mesure la présence des comportements et des demandes liés à la religion dans les situations professionnelles.
L’édition 2026 repose sur 1 927 questionnaires recueillis auprès d’encadrants et de cadres, auxquels s’ajoutent 2 123 réponses de salariés croyants et pratiquants. Des observations de terrain et des entretiens menés avec des responsables des ressources humaines, des dirigeants, des salariés et des représentants de plusieurs cultes complètent cette enquête quantitative.
La continuité du dispositif permet de suivre les évolutions sur plus d’une décennie. Le croisement entre le regard de l’encadrement et celui des salariés pratiquants offre également une compréhension plus fine des situations vécues.
Une présence religieuse désormais largement visible
Le premier résultat concerne l’extension du phénomène. En 2026, 79 % des répondants déclarent observer régulièrement ou occasionnellement des faits religieux dans leur environnement professionnel, contre 71,3 % en 2024 et 66,7 % en 2022. Ce niveau est le plus élevé depuis la création du baromètre.
Cette donnée appelle cependant une lecture prudente
Elle ne signifie ni que 79 % des situations de travail sont perturbées par la religion, ni que huit entreprises sur dix connaissent des conflits religieux. Un signe vestimentaire, une demande d’absence pour une fête confessionnelle, une prière pendant une pause et un refus d’exécuter une tâche ne relèvent ni de la même nature ni du même degré de difficulté.
La majorité des manifestations observées demeure compatible avec le fonctionnement ordinaire de l’entreprise. Les situations à faible densité religieuse représentent 52 % des cas étudiés. Elles se caractérisent par une présence limitée, sans effet notable sur l’organisation du travail ou les relations professionnelles. Les situations de forte densité, dans lesquelles la religion influence réellement le fonctionnement du collectif, atteignent 24 %. Cette proportion progresse modérément depuis 2018, où elle s’élevait à 19 %.
Le rapport évite ainsi deux lectures également réductrices
La première consisterait à nier l’installation durable du fait religieux dans les entreprises françaises. La seconde ferait de toute expression religieuse une menace pour le travail collectif. Les résultats décrivent plutôt une coexistence de situations très différentes, allant de la manifestation individuelle sans conséquence jusqu’au conflit mettant directement en cause l’autorité, l’égalité professionnelle ou l’accomplissement des tâches.
Le signe religieux devient le premier fait observé
La transformation la plus visible concerne le port de signes religieux. Celui-ci est cité par 50 % des répondants en 2026, contre 34 % en 2024 et 21 % en 2022. En intégrant les objets religieux présents dans l’espace professionnel, la proportion atteint 53 %. Parmi les salariés croyants et pratiquants interrogés, 55 % déclarent porter ou avoir déjà porté un signe religieux au travail.
Les demandes d’absence ou d’aménagement du temps de travail arrivent ensuite
Elles sont citées par 29 % des répondants. La prière durant les pauses concerne 13 % des situations observées. Les comportements qui affectent plus directement les relations professionnelles restent moins fréquents. Le refus de serrer la main à une femme est relevé par 8 % des encadrants, le prosélytisme par 7 %, les refus de tâches ou de travailler sous les ordres d’une femme par 6 %.
Cette hiérarchie rappelle une distinction fondamentale
La visibilité religieuse ne se confond pas avec la transgression des règles professionnelles. Le port d’un signe relève, en principe, de la liberté de manifester ses convictions dans l’entreprise privée. Le refus de travailler avec une collègue en raison de son sexe porte au contraire atteinte à l’égalité et au fonctionnement du collectif. Une politique de gestion cohérente doit donc commencer par qualifier précisément les faits.
Le baromètre relève néanmoins une progression des comportements qualifiés de rigoristes.
En 2026, 17 % des répondants disent en observer régulièrement, contre 8 % en 2019. Dans les environnements à forte densité religieuse, cette part atteint 26 %. L’islam est associé à 91 % des situations ainsi identifiées. Cette donnée mesure une perception rapportée par les personnes interrogées. Elle ne saurait être étendue à l’ensemble des salariés musulmans ni être confondue avec une appréciation générale de leur pratique religieuse.
Un phénomène plus jeune, plus féminin et socialement concentré
L’édition 2026 met également en évidence une évolution sociologique. Les situations associées exclusivement à des femmes représentent désormais 31 % des cas observés, contre 26 % pour celles qui concernent uniquement des hommes. Cette féminisation s’explique notamment par l’importance croissante du port visible de signes religieux.
Les comportements perturbant davantage l’activité ou remettant en cause l’égalité entre les sexes demeurent cependant plus souvent associés à des hommes. Le rapport relève que les refus de travailler avec une femme, de se placer sous son autorité ou de lui serrer la main restent majoritairement masculins.
Le fait religieux observé au travail est aussi plus jeune
Les moins de 40 ans concentrent 86 % des situations, tandis que les moins de 30 ans en représentent la moitié. Les comportements transgressifs apparaissent également plus fréquents parmi les salariés les plus jeunes.
Plusieurs hypothèses peuvent contribuer à l’interprétation de cette évolution, parmi lesquelles une affirmation identitaire plus marquée, une moindre intériorisation de la frontière entre convictions personnelles et rôles professionnels, ou un rapport différent à l’autorité. Le baromètre établit toutefois une concentration générationnelle sans prétendre, à lui seul, en déterminer les causes.
La répartition sociale est tout aussi significative
Les ouvriers et les employés représentent 75 % des situations observées. Les secteurs les plus concernés sont ceux qui rassemblent une main-d’œuvre nombreuse, souvent jeune et socialement diverse, notamment l’industrie, le commerce, la grande distribution, le transport, la logistique, la sécurité et le nettoyage.
Les grandes entreprises apparaissent davantage exposées, ce qui tient en partie à l’importance de leurs effectifs et à la diversité des situations professionnelles qu’elles réunissent. Cette concentration ne doit pourtant pas conduire à associer mécaniquement religion et catégories populaires. Elle montre plutôt que les tensions deviennent plus visibles dans les espaces où se combinent contraintes horaires, travail collectif, hiérarchies de proximité et faibles possibilités d’aménagement individuel.
L’islam demeure majoritaire sans résumer le fait religieux.
Les faits observés concernent l’ensemble des cultes représentés dans l’enquête
L’islam demeure majoritaire dans les situations rapportées, mais le catholicisme, le judaïsme et les Églises évangéliques apparaissent également dans les demandes d’aménagement, le port de signes, les pratiques de prière ou l’expression des convictions.
La part majoritaire de l’islam peut être rapprochée de plusieurs facteurs que le rapport permet seulement d’approcher. La jeunesse de sa population pratiquante, la visibilité de certains signes, l’existence de prescriptions concernant les horaires, l’alimentation ou les relations entre les sexes, ainsi que la concentration de salariés musulmans dans certains secteurs peuvent accroître le nombre de situations repérées.
Le baromètre souligne aussi que les perceptions diffèrent selon les religions
Les pratiques catholiques sont souvent moins identifiées comme religieuses lorsqu’elles s’inscrivent dans des habitudes culturelles anciennes. Les expressions juives et évangéliques sont moins fréquemment observées dans les entreprises étudiées, mais elles ne sont nullement absentes.
Cette diversité invite à ne pas réduire le fait religieux à une seule confession. Une politique d’entreprise fondée sur des principes généraux doit s’appliquer à des comportements comparables sans établir de hiérarchie entre les croyances. Le critère pertinent demeure l’effet de la pratique sur la sécurité, l’accomplissement du travail, les droits d’autrui et le fonctionnement de l’organisation.
Les tensions progressent sans devenir la règle
La hausse de la visibilité religieuse s’accompagne d’une dégradation des perceptions. En 2026, 37 % des répondants considèrent le fait religieux comme négatif et perturbateur, contre 28 % en 2024 et 21,9 % en 2022. Près de la moitié estime que certains comportements religieux gênent la réalisation du travail, tandis que 46 % les jugent davantage revendicatifs.
Dans 55 % des situations comportant un fait religieux, une intervention managériale est jugée nécessaire. Cette proportion reste proche de celle relevée en 2024. En revanche, un quart de ces interventions donne désormais lieu à une tension ou à un conflit, contre 6 % en 2013.
L’entreprise ne connaît donc pas une multiplication générale des crises, mais les situations qui nécessitent l’intervention de la hiérarchie deviennent plus difficiles à réguler. La notion de densité religieuse apporte ici un éclairage utile. Dans les environnements où les manifestations sont nombreuses et répétées, leur perception se dégrade plus fortement.
L’accumulation peut transformer des pratiques individuellement admissibles en source de désorganisation ou d’incompréhension collective.
Une demande d’aménagement isolée se traite plus aisément qu’une succession de requêtes touchant les horaires, les tâches, les congés et les relations entre collègues.
Le rapport relève également une acceptabilité différenciée
Les pratiques qui perturbent peu le travail restent largement tolérées. Les refus de tâches, le prosélytisme insistant, les comportements discriminatoires et les remises en cause de l’autorité suscitent en revanche un rejet net. Cette frontière rejoint le droit applicable, qui protège les convictions sans reconnaître un droit général à se soustraire aux obligations essentielles du contrat de travail.
La visibilité expose aussi à la stigmatisation
La progression des tensions ne se manifeste pas uniquement par des revendications religieuses. Elle concerne aussi les réactions qu’elles provoquent. La part des répondants déclarant observer des situations de stigmatisation ou de discrimination liées à la religion atteint 37 %, contre 32 % en 2024 et 19 % en 2019.
Toutes les confessions sont concernées, mais selon des modalités différentes. La stigmatisation envers les salariés juifs augmente fortement. Elle est rapportée dans 41 % des situations les concernant en 2026, contre 32 % en 2024 et 16 % en 2022. Cette évolution s’inscrit dans un contexte de progression des actes et discours antisémites qui dépasse le seul cadre professionnel.
Les salariés musulmans déclarent davantage de discriminations, notamment lors de l’embauche
Trente pour cent des pratiquants musulmans interrogés disent avoir eu le sentiment d’être discriminés au cours d’un recrutement, contre 8 % pour l’ensemble des salariés pratiquants. Parmi les situations de discrimination à l’embauche repérées par les encadrants, 75 % concernent des personnes musulmanes.
La visibilité religieuse expose ainsi les salariés à un double risque
Elle peut susciter des difficultés d’organisation lorsqu’elle se traduit par des demandes incompatibles avec le travail. Elle peut aussi provoquer suspicion, mise à l’écart ou discrimination, même lorsque le comportement demeure conforme aux règles professionnelles.
Les conséquences humaines dépassent le seul incident
Parmi les salariés pratiquants ayant déjà ressenti une stigmatisation ou une discrimination, 53 % ont envisagé de quitter leur entreprise. Le défaut de traitement fragilise ainsi l’appartenance au collectif, la confiance envers la hiérarchie et la fidélité à l’organisation.
La neutralité souhaitée n’est pas la règle juridique générale
L’un des résultats les plus révélateurs concerne l’écart entre la perception des salariés et le droit. Quatre-vingt-un pour cent des répondants estiment que le principe de neutralité religieuse devrait s’appliquer aux entreprises privées.
Pourtant, la neutralité issue du principe de laïcité s’impose d’abord à l’État, aux collectivités publiques et aux agents chargés d’une mission de service public.
Dans l’entreprise privée ordinaire, le principe demeure celui de la liberté de conviction et d’expression religieuse
Cette liberté n’est pas absolue. L’employeur peut lui apporter des restrictions lorsqu’elles sont justifiées par la nature de la tâche, proportionnées au but recherché et fondées sur des considérations objectives telles que la sécurité, l’hygiène, le bon fonctionnement de l’entreprise ou la protection des droits d’autrui.
Une politique interne de neutralité peut également être instaurée dans certaines conditions. Elle doit être générale, cohérente et appliquée sans cibler une religion particulière. La jurisprudence européenne admet ce type de règle lorsqu’elle répond à un besoin réel de l’employeur et demeure proportionnée. La préférence d’un client ne suffit pas, à elle seule, à justifier l’interdiction d’un signe religieux.
Les décisions européennes citées dans le rapport montrent que le droit recherche moins une interdiction générale qu’une conciliation. La liberté du salarié, les nécessités de l’organisation, les droits des collègues et la préservation d’un climat de travail apaisé doivent être examinés ensemble.
Les comparaisons européennes confirment la diversité des approches. La Belgique accorde une place importante aux politiques de neutralité. L’Allemagne protège fortement la liberté religieuse. L’Italie et l’Espagne privilégient souvent les arrangements locaux. Le Royaume-Uni aborde davantage ces questions sous l’angle de la discrimination indirecte et de l’aménagement raisonnable.
Les encadrants demeurent insuffisamment accompagnés
Le principal enseignement opérationnel du baromètre concerne peut-être moins la religion elle-même que la faiblesse des outils disponibles. Seules 25 % des entreprises concernées disposent d’au moins un dispositif consacré à la gestion du fait religieux. Une proportion identique a organisé des formations spécifiques. Moins de la moitié des répondants disent bien connaître le droit applicable ou la politique interne de leur entreprise.
Cette insuffisance place les encadrants de proximité dans une situation délicate. Ils doivent qualifier rapidement un comportement, écouter une demande, vérifier sa compatibilité avec le travail, prévenir une éventuelle discrimination et préserver l’équilibre du collectif. Faute de formation ou de doctrine claire, leurs réponses risquent de varier selon les services, les personnes et les sensibilités.
Les petites et moyennes entreprises rencontrent des difficultés particulières
Elles disposent plus rarement d’un service juridique, d’une direction des ressources humaines structurée ou d’un référent spécialisé. Une situation qui pourrait être résolue par une explication ou un aménagement proportionné peut alors se transformer en conflit personnel.
Les salariés pratiquants apparaissent eux aussi isolés. Plus de 80 % déclarent faire face seuls aux tensions, aux refus de demandes, aux discriminations ou aux situations de stigmatisation. Les organisations syndicales adoptent des positions hétérogènes, parfois centrées sur la défense de la liberté individuelle, parfois davantage préoccupées par la neutralité ou la cohésion du collectif.
Le fait religieux est ainsi devenu une question ordinaire de management, sans être encore traité avec les moyens accordés à d’autres dimensions de la vie professionnelle.
Former les encadrants, définir des procédures, rappeler les critères juridiques et offrir des voies de médiation ne revient ni à favoriser la religion ni à la combattre. Il s’agit de transformer l’incertitude en règle intelligible.
Un instrument utile qui mesure aussi des perceptions
La continuité du baromètre constitue sa première force. Elle permet d’observer des tendances sur plus de dix années, de comparer les évolutions et de distinguer les phénomènes durables des variations ponctuelles. Le croisement entre encadrants et salariés pratiquants enrichit également l’analyse en faisant apparaître les écarts entre ceux qui gèrent les situations et ceux qui les vivent.
Certaines limites doivent toutefois être conservées à l’esprit. Une grande partie des résultats repose sur des faits déclarés et sur des perceptions. Le repérage d’un comportement religieux dépend de la sensibilité de la personne interrogée, de sa connaissance du contexte et de sa propre conception de la neutralité. Une visibilité accrue peut donc traduire une augmentation des pratiques, une attention plus grande portée à celles-ci, ou la combinaison de ces deux mouvements.
La catégorie de « comportement rigoriste » exige elle aussi de la prudence. Elle rassemble des attitudes diverses dont la qualification peut varier. L’association majoritaire de ces comportements à l’islam décrit ce que les répondants déclarent identifier. Elle ne mesure ni la religiosité d’une population entière ni une disposition générale des croyants musulmans.
Le baromètre accorde enfin une place importante aux entreprises déjà concernées par le fait religieux. Ses résultats éclairent précisément les situations observées, mais ils ne doivent pas devenir un portrait uniforme du monde du travail français. La moyenne nationale recouvre des différences considérables selon les secteurs, la taille des entreprises, les métiers et les territoires.
Ces réserves ne diminuent pas l’intérêt de l’étude. Elles en fixent le juste usage. Le baromètre ne livre pas un verdict sur les religions. Il fournit des repères pour comprendre des interactions professionnelles devenues plus visibles et parfois plus tendues.
La liberté de conscience à l’épreuve de la règle commune
Pour le Franc-Maçon, le sujet touche à l’une des articulations les plus délicates de la vie démocratique. La liberté de conscience protège aussi bien le droit de croire que celui de ne pas croire, de manifester une conviction que de refuser toute pression religieuse. Elle ne peut cependant se maintenir sans une règle commune capable de garantir à chacun une égale dignité.
La fraternité ne consiste pas à approuver toutes les demandes. Elle exige d’écouter les personnes sans renoncer à apprécier les comportements. Elle refuse également que la visibilité d’une croyance devienne le motif d’une exclusion. Entre complaisance et rejet, la démarche maçonnique recherche une mesure qui ne sacrifie ni la liberté individuelle ni l’égalité collective.
L’entreprise n’est pas une Loge et sa finalité demeure professionnelle. Elle réunit pourtant des femmes et des hommes porteurs d’histoires, de convictions et d’appartenances différentes. La qualité du lien collectif dépend alors de la capacité à distinguer la personne, toujours digne de respect, de l’acte, qui peut être discuté, limité ou refusé.
Le baromètre rappelle ainsi une exigence familière à la méthode initiatique
Avant de condamner ou d’absoudre, il faut nommer justement, examiner les faits et replacer chaque demande dans l’ensemble auquel elle appartient. La liberté sans règle peut devenir domination. La règle sans discernement peut devenir exclusion. Entre ces deux écueils se construit un espace commun où la conscience demeure libre parce que nul ne peut imposer la sienne aux autres.
Religion au travail – Baromètre du fait religieux en entreprise 2026, Lionel Honoré, Institut Montaigne, « Opération spéciale », juillet 2026, 116 pages.
L’idéal maçonnique c’est l’objet de notre désir affirme Mateo Simoita. En développant cette idée il en arrive à évoquer Edgar Morin qui fait l’objet du thème central de ce numéro. Ce dossier sur Edgar Morin commence par un texte d’Eric Parsotam intitulé « Le Migrant ». Il inaugure ainsi une rubrique lexicographique. Sylvie B.S. signe ce que l’on pourrait considérer comme l’éditorial du dossier : Edgar Morin, artisan d’un humanisme vivant.
Dans ces impressions de lectures de l’ouvrage « La Fraternité, pourquoi » Sylvie Moy fait un pas vers les « oasis de fraternité » qu’Edgar Morin a conçus.
Le dossier comprend une biographie d’Edgar Morin qui permet de replacer les différentes étapes de sa vie.
Ce dossier n’élude pas les questions qui fâchent avec la reprise de la diatribe de Caroline Fourest, farouche défenseuse de la politique de Benyamin Nétanyahou, très critique de l’attirance d’Edgar Morin pour le monde musulman.
Ce Numéro 6 contient aussi plusieurs textes personnels, sur les souffrances faites aux femmes et aux enfants par ce monde viril qui ne voit pas la perversité qu’il instrumente !
Christiane Mercier dans Vous avez dit « violence » ? et Horizon B dans Les violences faites aux femmes :Au-delà des chiffres, une question de liberté, apportent des témoignages personnels qui méritent réflexion.
Serge Maffre dans un article intitulé « LAÏCITÉ ET QUESTION SOCIALE, Deux chemins d’une même émancipation», replace, avec courage, la laïcité dans la problématique contemporaine.
Il n’y a pas de numéro de la revue « idéal Maçonnique » sans une brise poétique : Michel Renault et Thelonious l’Utopiste apportent ce vent frais qui nous fait du bien.
Dans le huitième épisode de « La Voix du GODF », Fabrice Millon reçoit Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, pour un entretien de bilan à l’issue de l’année maçonnique 2025-2026. Communication, jeunesse, laïcité, intelligence artificielle, question sociale, État de droit, relations internationales : le Grand Orient de France revendique une année dense, tournée vers les Loges autant que vers la Cité.
À quelques semaines de la fin de son mandat, Pierre Bertinotti a choisi le micro de « La Voix du GODF » pour dresser le bilan d’une année maçonnique qu’il estime conforme aux engagements pris lors de son installation. Face à Fabrice Millon, le Grand Maître du Grand Orient de France revient sur les grands axes de son action : resserrer les liens entre l’obédience et ses Loges, moderniser la communication, renforcer la présence du GODF dans le débat public et poursuivre le rayonnement d’une Franc-Maçonnerie libérale et adogmatique.
L’entretien s’ouvre sur une idée forte
Le Conseil de l’Ordre aurait rempli la feuille de route fixée par le Convent. Celle-ci portait notamment sur la sécurisation de l’avenir de l’obédience, la clarification des dépenses, le développement international, la solidarité, l’accompagnement des commissions obédientielles et la mise à disposition d’outils de travail plus modernes.
Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Pierre Bertinotti insiste sur deux priorités personnelles : rapprocher l’obédience des Loges et replacer le Grand Orient de France au cœur du débat public.
Pour le premier objectif, il cite la mise à disposition d’outils de formation et de transmission, la création de nouveaux supports de communication, dont GODF Actu, ainsi que le développement du podcast « La Voix du GODF ». Il souligne aussi le rôle des conseillers de l’Ordre délégués régionaux, appelés à devenir des relais vivants entre les Loges et l’obédience.
Fabrice Millon
Pour le second objectif, le fil rouge aura été celui de la refondation du pacte social. Cette notion a irrigué plusieurs grands thèmes : l’intelligence artificielle, la question sociale, les dignités humaines et l’État de droit. Quatre sujets qui disent, chacun à leur manière, les inquiétudes et les fractures du temps présent.
Sur l’intelligence artificielle, le GODF entend faire entendre une parole humaniste
Non pour refuser la modernité, mais pour rappeler que toute puissance technique doit rester interrogée à l’aune de la liberté, de la responsabilité et de la dignité humaine. Sur la question sociale, Pierre Bertinotti affirme la nécessité d’un recentrage. Après les grands combats sociétaux auxquels le Grand Orient de France a contribué ou qu’il a accompagnés –IVG, abolition de la peine de mort, mariage pour tous, fin de vie – l’urgence est désormais de regarder en face les souffrances sociales qui nourrissent les replis, les colères et les votes de rupture.
Cette orientation s’est traduite par des contacts avec de grandes associations humanitaires et caritatives.
Ce choix a valeur de signe
Il marque la volonté de renouer le dialogue avec celles et ceux qui, sur le terrain, affrontent concrètement la précarité, l’exclusion et les fractures humaines.
1er mai 2026 au Père-Lachaise, DR
Autre thème majeur : la défense de l’État de droit
Dans un contexte où montent les discours autoritaires, les assignations identitaires et les remises en cause de l’universalisme, Pierre Bertinotti assume l’idée d’un combat culturel. Il ne s’agit pas, dit-il en substance, de politique partisane, mais bien d’un engagement politique au sens noble : défendre une certaine idée de la Cité, fondée sur la liberté absolue de conscience, la tolérance mutuelle, le respect de l’autre et le refus de la préférence nationale.
L’année aura également été marquée par une forte extériorisation
Le Grand Maître rend hommage aux Loges qui, partout, ont organisé conférences publiques, tenues blanches ouvertes, rencontres, portes ouvertes et débats. La Franc-Maçonnerie spéculative, rappelle-t-il implicitement, n’est pas une pensée immobile : elle prépare l’action, éclaire la décision et travaille à la transformation de l’homme comme de la société.
Rue Cadet, plusieurs temps forts ont rythmé l’année…
Façade du GOdF à Paris 9e rue Cadet. Intérieur allumé.
La déambulation du 1er mai au Père-Lachaise, la fête de la laïcité du 13 décembre 2025, les tables rondes consacrées à la question sociale, aux dignités humaines et à l’État de droit, ou encore les « Chantiers de la République », abordant la liberté de la presse, les réseaux sociaux, la fin du multilatéralisme ou le réenchantement de la politique.
François-Hollande,-une-parole-qui-compte
La venue de personnalités politiques de premier plan – François Hollande, Bernard Cazeneuve, Édouard Philippe, ou encore la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet – témoigne de cette volonté de faire du siège du GODF un lieu de débat républicain. Non un cénacle fermé, mais un espace où la parole se confronte, où la contradiction peut s’exercer, où les principes républicains sont remis sur l’établi.
Dans la dernière partie de l’entretien, Pierre Bertinotti évoque les chantiers à poursuivre
Trois directions apparaissent clairement : la communication, la jeunesse et les relations internationales.
La communication, d’abord, parce que le GODF veut mieux faire connaître ce qu’il est, ce qu’il pense et ce qu’il apporte au débat public. À cet égard, il faut souligner un point important : l’épisode est proposé avec un sous-titrage, permettant aux personnes sourdes ou malentendantes d’accéder à son contenu. Ce choix d’accessibilité mérite d’être salué, car il prolonge concrètement une exigence humaniste : rendre la parole commune disponible au plus grand nombre.
La jeunesse, ensuite, constitue un enjeu décisif. Pierre Bertinotti insiste sur les moins de 35 ans, leur formation, leur accueil, leur implication dans les activités de l’obédience. Une obédience qui veut transmettre doit savoir écouter ceux qui arrivent. Elle doit tenir ensemble la fidélité à la tradition et l’intelligence du présent.
Les relations internationales, enfin, demeurent un axe fort. Le GODF souhaite renforcer ses liens avec les obédiences amies, soutenir davantage ses Loges à l’étranger et promouvoir une Maçonnerie libérale et adogmatique dans un monde traversé par les crispations géopolitiques. L’évocation de Sœurs ukrainiennes reçues récemment rue Cadet donne à cette ambition une résonance très concrète : la Fraternité n’est jamais un mot abstrait lorsque l’histoire se charge de bruit et de fureur.
Avec cet épisode de « La Voix du GODF », Pierre Bertinotti livre donc moins un inventaire qu’une lecture politique, maçonnique et symbolique d’une année de mandat.
Le bilan se veut dense, assumé, orienté vers l’action
Il rappelle que le Grand Orient de France entend rester fidèle à sa vocation : travailler l’homme pour éclairer la société, défendre la République lorsque ses fondements vacillent, et porter dans le monde profane les vérités patiemment éprouvées dans le Temple.
À l’heure où les discours de haine, les replis identitaires et les tentations autoritaires gagnent du terrain, cet entretien rappelle une évidence
Une obédience maçonnique ne se mesure pas seulement à son histoire, mais à sa capacité de faire vivre ses principes dans le présent. En cela, la parole de Pierre Bertinotti apparaît comme une invitation à poursuivre le travail : tailler la pierre, certes, mais aussi tenir la lampe allumée dans la Cité.
Source : GODF – Entretien complet à écouter, avec sous-titrage pour les personnes sourdes ou malentendantes.
Mes très chers Frères et Sœurs, La saison maçonnique est terminée. Le maillet s’est tu, les colonnes ont été repliées, et les temples ont retrouvé leur calme poussiéreux. Pour beaucoup, c’est le temps du repos bien mérité. Pour d’autres… c’est le début d’une longue traversée du désert. Et dans ce désert, il n’y a qu’une oasis où l’eau encore à flots : Le Journal 450.fm.Soyez les Bienvenus dans le Temple de l’information offerte fraternellement.
Alors oui, je vais me faire un petit plaisir. Un plaisir mesquin, je l’avoue, mais tellement jouissif. Toute l’année, certains ont passé leur temps à critiquer quelques chroniques de « 450.fm ? Trop à droite. Trop à gauche. Trop élitiste. Trop populaire. Trop IA, pas assez GODF ou GLDF selon. Trop ceci, pas assez cela... »
Certaines critiques allaient encore plus loin : journal partisan, organe officieux, concurrent déloyal, voire — comble de l’horreur — « pas assez maçonnique ». On a eu droit aux sous-entendus, aux critiques de couloir, aux posts passifs-agressifs et aux grands discours sur « la vraie presse maçonnique ».
Et puis arrive le mois de juillet…
Animaux de brousse
Et là… miracle. Le silence. Plus de tenues, plus de convocations, plus de débats en Loge, plus de revues papier qui sortent, plus rien. Le grand vide informationnel. Le néant maçonnique. Et devinez qui reste ouvert 24h/24, sept jours sur sept, même en plein mois d’août ?
Alors on les voit arriver. Timidement d’abord. Comme des bêtes assoiffées qui s’approchent d’un point d’eau en sachant très bien que le lion est caché derrière le buisson. Ils cliquent. Ils lisent. Certains restent dix minutes, d’autres une heure. Et puis, comble de la tragédie humaine, certains commentent.
Ah, mes amis… voir un frère ou une soeur qui nous a descendus en flammes toute l’année liker discrètement un article ou — mieux — laisser un commentaire pour entrer dans le débat… c’est du grand spectacle. C’est presque touchant. On a envie de leur mettre une petite chanson interprétée par Rika Zaraï : « Michaël est de retour »
C’est un peu comme pactiser avec l’ennemi, non ? Une sorte de collaboration malgré soi. Le collabo de l’été. Le « je-critique-mais-je-le-lis-quand-même-parce-qu’il-n’y-a-que-ça ». On devrait leur créer une carte spéciale : « Résistant en hiver, lecteur en été ».
Il y a pire, vous savez. Il y en a qui vont jusqu’à nous envoyer des messages privés pour nous demander tel ou tel article ancien. En mode « je viens en paix, ne le dis à personne ». On sent quand même un peu la honte. La délicieuse, l’irrésistible honte. Celle du Frère ou de la Soeur qui, après avoir clamé partout que nous n’étions pas « sérieux », se retrouve à dépendre du survivant pour ne pas devenir fou ou folle pendant sa villégiature bretonne ou landaise.
Alors oui, je l’avoue sans rougir : cet été, on va se régaler. On va observer, avec un sourire en coin, tous ceux qui nous ont snobés pendant dix mois venir discrètement se servir à notre buffet informationnel « All you can eat * » . Parce qu’au fond, même nos plus farouches détracteurs ont besoin de savoir ce qui se passe dans la Maçonnerie. Et quand tout ferme, il n’en reste plus qu’un. C’est presque biblique.
« Tu m’as critiqué pendant la saison… mais l’été venu, tu mangeras à ma table. »
Alors à tous ceux qui vont nous lire cet été, parfois la boule au ventre : sachez que nous vous accueillons avec Fraternité et sans rancune. Et si jamais vous commentez… on ne dira rien. Promis – juré.
On se contentera de sourire en coin en pensant : « Tiens, encore un qui s’est rendu. »
Nous sommes obsolètes. L’affirmation choque, dérange, semble outrancière. Pourtant, si l’on dépasse les réactions immédiates pour examiner froidement la trajectoire technologique actuelle, elle apparaît moins comme une provocation que comme une hypothèse sérieuse sur notre devenir. Non pas une obsolescence économique ou professionnelle, mais une obsolescence plus radicale : celle de notre fonction existentielle.
Le débat public sur l’intelligence artificielle reste souvent superficiel. Il se concentre sur la disparition d’emplois, la triche académique ou encore la concurrence faite aux artistes. Ces enjeux sont réels, mais ils ne constituent que les manifestations visibles d’un bouleversement bien plus profond. Le véritable enjeu n’est pas ce que l’intelligence artificielle fait à nos métiers, mais ce qu’elle fait à notre place dans le monde.
Comprendre ce basculement suppose d’abord de saisir ce qu’est réellement l’intelligence artificielle. Loin des fantasmes de robots conscients, elle désigne fondamentalement la capacité de systèmes techniques à reproduire des fonctions cognitives humaines : apprendre, raisonner, prévoir, créer. Ces systèmes reposent notamment sur des architectures inspirées du cerveau, les réseaux de neurones artificiels, capables de traiter des quantités massives de données et d’en extraire des régularités invisibles à l’œil humain. Ce qui distingue cependant l’intelligence artificielle contemporaine de toutes les technologies précédentes, c’est sa capacité d’apprentissage autonome. Elle ne se contente plus d’exécuter des instructions : elle découvre, optimise, innove. Elle identifie des corrélations inédites, élabore des stratégies que ses concepteurs eux-mêmes ne comprennent pas toujours. Nous entrons ainsi dans l’ère des « boîtes noires », où l’efficacité dépasse la compréhension.
Cette dynamique est renforcée par une croissance exponentielle des performances. Chaque génération d’intelligence artificielle ne progresse pas linéairement, mais par bonds. Plus troublant encore, certains systèmes commencent à améliorer leurs propres architectures. Ce phénomène d’auto-amélioration récursive ouvre la perspective d’un emballement technologique, souvent désigné sous le terme de singularité.
Dans ce contexte, l’intelligence artificielle ne se contente plus d’assister l’humain : elle le dépasse déjà dans plusieurs domaines. En science, elle découvre en quelques semaines des millions de structures moléculaires là où l’humanité a mis des siècles à progresser. En médecine, elle anticipe des diagnostics avec une précision croissante. En art, elle produit des œuvres originales, capables de susciter émotion et réflexion. Cette montée en puissance pose une question décisive : qu’est-ce qui reste spécifiquement humain lorsque la machine excelle dans toutes les fonctions que nous considérions comme constitutives de notre intelligence ?
Pour répondre, il faut revenir à ce qui fonde notre identité. Depuis ses origines, l’humanité s’est construite autour d’une activité centrale : la résolution de problèmes. Survivre, comprendre, organiser, créer. Chaque étape de notre développement a consisté à transformer des obstacles en solutions, puis à engendrer de nouveaux défis.
Cette dynamique n’est pas seulement pratique, elle est existentielle. Elle structure notre rapport au monde et donne sens à nos actions. Le travail, la connaissance, l’art, même les relations humaines s’inscrivent dans cette logique : combler un manque, répondre à un besoin, dépasser une limite. Or, c’est précisément cette fonction que l’intelligence artificielle est en train de s’approprier. Elle ne se contente pas de résoudre des problèmes particuliers, elle tend vers une capacité générale à traiter tout type de défi, plus rapidement et plus efficacement que nous. Dès lors, une interrogation vertigineuse émerge : si une intelligence non humaine peut résoudre tous les problèmes mieux que nous, quelle est encore notre utilité ? Que devient une espèce dont la fonction fondamentale disparaît ?
La résistance à cette évolution existe, mais elle se heurte à une contrainte majeure : l’efficacité. Dans un système économique et social fondé sur la performance, l’outil le plus efficace finit toujours par s’imposer. Le choix individuel devient illusoire face à la pression collective. Refuser l’intelligence artificielle, c’est souvent accepter un désavantage compétitif. Ce mécanisme crée une dynamique comparable à une course aux armements. Même conscients des risques, les acteurs ne peuvent s’arrêter sans s’exposer à être dépassés. Ainsi, le développement de l’intelligence artificielle se poursuit, non parce qu’il est unanimement désiré, mais parce qu’il est structurellement inévitable. Paradoxalement, cette technologie porte aussi des promesses immenses. Elle pourrait contribuer à résoudre le changement climatique, éradiquer certaines maladies, optimiser la gestion des ressources. Elle incarne à la fois une menace existentielle et un espoir de progrès. C’est dans cette tension que se situe le véritable piège : refuser l’intelligence artificielle, c’est renoncer à des solutions majeures ; l’accepter pleinement, c’est risquer de perdre notre rôle.
AFLP N°34 – Août 2024/Image générée par Intelligence Artificielle (IA)
Cette crise du sens ouvre un espace de réflexion où la franc-maçonnerie trouve une résonance particulière. Institution initiatique fondée sur la transmission symbolique et la quête de perfectionnement, elle s’est historiquement construite autour de l’idée d’un travail sur soi et sur le monde. Or, si la résolution des problèmes matériels et techniques est progressivement déléguée à des systèmes artificiels, la vocation maçonnique ne disparaît pas pour autant. Elle se déplace.
La franc-maçonnerie n’a jamais été uniquement une méthode d’efficacité. Elle est une voie de transformation intérieure, une école du sens, un espace où l’homme se confronte à ses limites, à ses contradictions, à son ignorance. Elle ne vise pas seulement à résoudre des problèmes, mais à comprendre ce que signifie être un être humain. Dans un monde où l’intelligence artificielle pourrait optimiser l’ensemble des processus extérieurs, la question initiatique devient centrale : que signifie encore travailler sa pierre brute lorsque les machines bâtissent des cathédrales de données ?
Peut-être précisément que la mission de la franc-maçonnerie se radicalise. Là où la technique tend à éliminer l’incertitude, elle rappelle la nécessité du doute. Là où l’algorithme optimise, elle interroge le sens. Là où la machine calcule, elle cultive la conscience.
L’intelligence artificielle excelle dans le domaine du comment. La franc-maçonnerie, elle, demeure dans celui du pourquoi.
Multi colored abstract pattern shining circle of creativity generated by artificial intelligence
Dans cette perspective, l’obsolescence technique de l’homme ne signifie pas nécessairement son insignifiance. Elle peut marquer un déplacement : de l’efficacité vers la signification, de la production vers la compréhension, de la résolution vers la contemplation. Mais ce déplacement n’est pas garanti. Il suppose une prise de conscience et un effort collectif pour redéfinir ce que nous valorisons. Sans cela, le risque est réel de voir l’humanité se dissoudre dans une dépendance totale à ses propres créations.
Ainsi, la question fondamentale n’est pas de savoir si l’intelligence artificielle va tout résoudre. Elle est de savoir ce que nous ferons dans un monde où tout serait déjà résolu. Et c’est peut-être là que se joue l’avenir de la franc-maçonnerie. Non plus comme un outil de progrès technique ou social, mais comme un espace de résistance symbolique et de réinvention du sens.
Car si l’homme cesse d’être nécessaire pour agir, il reste peut-être irremplaçable pour signifier.
Oswald Wirth demeure l’une des grandes figures de la Franc-maçonnerie moderne en France. Théoricien du symbole, interprète du rituel, auteur d’ouvrages faisant référence depuis un siècle, au moins, il a consacré une grande part de sa vie à rendre l’Art royal intelligible à ses adeptes. Son œuvre n’a rien perdu de sa force, parce qu’elle ne se borne pas à commenter des formes : elle cherche à rendre la démarche initiatique plus claire, plus rigoureuse et plus intérieure.
À travers ce dialogue imaginaire, il ne s’agit pas de fabriquer des réponses anachroniques, mais de prolonger, autant que faire se peut, la pensée d’Oswald Wirth, en soumettant ses positions classiques à l’épreuve de l’actualité, sur des thèmes comme : le symbole, le rituel, le Tarot, la discrétion, la tradition, la verticalité initiatique, la formation de l’homme intérieur et la place de la franc-maçonnerie dans le monde contemporain. Et ce, bien entendu, dans la limite des capacités de l’interviewer…
450.fm : Frère Oswald Wirth, qu’est-ce qui vous semble le plus urgent à rappeler à un maçon d’aujourd’hui ?
Oswald Wirth : Il faut, d’abord, lui rappeler que la franc-maçonnerie n’est ni un décorum ni une décoration et, même si, par le fait c’est un lieu de sociabilité, il faut se garder d’en faire une appartenance mondaine. Il s’agit, à proprement parler, d’une discipline de transformation, sans quoi il faut renoncer à l’idée même de chemin initiatique. Celui qui l’aborde sans esprit de travail intérieur risque de n’en retenir que des apparences vaguement badigeonnées non d’exigences mais de commodités morales. Si l’on songe que l’effort en cause consiste à aller de la lettre à l’esprit, du rite au sens, du visible à l’invisible, et si ce passage n’est pas vécu, à chaque étape, en profondeur, autant dire que l’initiation devient vite inconsistante et reste, de toute manière, inachevée. Le maçon d’aujourd’hui doit donc comprendre qu’il ne vient pas en Loge pour prendre part à d’aimables conversations, à l’abri de l’agitation du monde, mais pour être travaillé et s’émanciper, c.-à-d., en se débarrassant de ses propres scories, mettre à jour le creuset de son être, là où circulent les principes vitaux.
450.fm : Vous avez souvent défendu l’idée que le rituel ne devait jamais être exécuté mécaniquement. Pourquoi est-ce si important ?
Oswald Wirth : Parce qu’un rituel sans conscience devient vite une cérémonie sans consistance. Il peut impressionner, mais il n’éveille pas. La répétition n’est féconde que si elle est accompagnée d’attention, de mémoire et d’intelligence. Le rituel maçonnique n’est pas fait pour produire une émotion superficielle ; il est destiné à imprimer dans l’âme des images agissantes. Quand on le prononce sans le comprendre ou en l’entendant de loin, sans vouloir l’intégrer, cela devient une coquille vide et ce n’est plus seulement lui qui sonne creux, mais celui qui prétend le pratiquer. Quand on le vit réellement, il devient, alors, un instrument de conversion intérieure. C’est là toute la différence entre la routine de confort et l’initiation progressive.
Oswald Wirth
450.fm : Dans votre enseignement, le symbole est central. Qu’a-t-il que ne possède pas le discours ordinaire ?
Oswald Wirth : Le symbole a l’avantage d’être vivant. Le discours ordinaire arrête, spécifie, enferme ; le symbole ouvre, ouvre encore, ouvre toujours. Il parle à plusieurs niveaux, à la fois. Il peut être compris par l’intellect, ressenti par l’imagination et médité par l’âme. Voilà pourquoi il traverse les siècles sans se dessécher. Un symbole n’épuise jamais son contenu. Plus on le contemple, plus il révèle. En cela, il s’oppose au langage purement conceptuel, qui prétend souvent tout dire alors qu’il réduit l’expérience humaine à des formules étroites. Le symbole respecte le mystère ; il en est même indéfiniment la porte.
450.fm : Votre ouvrage sur le Tarot a marqué des générations de lecteurs. Que représente pour vous le Tarot des imagiers du Moyen Âge ?
Oswald Wirth : Je l’ai toujours considéré comme un livre de sagesse voilée[1]. Le Tarot ne doit pas plus être réduit à un amusement qu’à une pratique divinatoire de bas étage. C’est une architecture de symboles. Ses arcanes majeurs décrivent les étapes d’un devenir, les dangers du chemin, les chutes possibles, les élans de l’âme et la conquête progressive d’une conscience plus haute. C’est un alphabet de l’initiation. Il ne remplace pas la franc-maçonnerie, bien entendu, mais il l’éclaire par correspondance. Les deux systèmes parlent de l’ascension de l’être, du combat contre l’illusion et de l’accès à une forme d’unité intérieure.
[1] Oswald Wirth, Le Tarot des imagiers du Moyen Âge, deux tomes (1926-1927), Paris, Aux éditions « Le Symbolisme » ; plus récemment Tchou. 1990, puis 2014, préface de Roger Caillois. in-8o, relié ; également réédité en fac-similé en 2019, Quimper, Aquilonia Éditions.
450.fm : Vous avez voulu rendre la franc-maçonnerie “intelligible”. Que faut-il entendre par là ?
Oswald Wirth : Dans l’ouvrage auquel vous faites référence[1], il ne s’agissait pas, pour moi, de « vulgariser », au sens le plus pauvre du terme, celui qui renvoie au radical du mot. Dans toute mon œuvre, d’ailleurs, il s’est toujours agi de restituer le sens, d’encourager la dynamique. Beaucoup croient que l’initiation consiste à recevoir un secret. Je dis, au contraire, qu’elle vise à apprendre à voir. Une franc-maçonnerie intelligible est une franc-maçonnerie qui ne cache pas son travail derrière des gestes incompris. Le secret initiatique n’est pas l’opacité ; c’est la profondeur. Rendre la Maçonnerie intelligible, c’est donc aider le maçon à comprendre ce qu’il vit, afin qu’il puisse en tirer un véritable progrès moral et spirituel.
[1] Oswald Wirth, La Franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, sa philosophie, son objet, sa méthode, ses moyens, trois tomes (1893-1922), Paris, Éd. Dervy, 1999 ; également en poche, 3 vol., chez J’ai lu, coll. « Aventure secrète », 2015-2016. Dans la même veine, on peut lire un autre de ses ouvrages majeurs : Oswald Wirth, Les Mystères de l’Art royal, rituel de l’adepte, Paris : Libr. Critique Emile Nourry, 1932 ; dernière éd. Paris, Éd. Dervy, 2024.
450.fm : Quel danger voyez-vous dans une franc-maçonnerie qui ne chercherait plus à se comprendre elle-même ?
Oswald Wirth : Elle risquerait de devenir mondaine, c.-à-d. détachée du sens du sacré et attaché aux usages sociaux superficiels, puis ornementale, c.-à-d. surchargée de motifs ronflants à force de tourner à vide, enfin rigoureusement inutile, parce que dépourvue de toute implication et de toute conséquence. Lorsqu’une institution initiatique cesse de se penser, elle se fige, elle se momifie, elle se dégrade. Les mots continuent d’être prononcés par habitude, les gestes continuent d’être accomplis mécaniquement, mais l’esprit s’en est allé. Le plus grand péril n’est pas l’hostilité extérieure ; c’est l’étourdissement, l’engourdissement, l’endormissement intérieurs. Une Maçonnerie qui se contente de perpétuer des formes sans les vivifier devient une survivance languide, un attardement artificiel, une persistance confuse et déclinante. Or l’initiation ne tolère ni l’intermittence ni la mollesse ni la passivité : elle exige une présence constante, un effort de l’intelligence, une fidélité de l’âme.
450.fm : Vous attachez beaucoup d’importance à la transmission. Qu’est-ce qu’une vraie transmission initiatique ?
Oswald Wirth : Une vraie transmission ne consiste pas à appliquer à toute force un contenu intangible et figé. Elle consiste à éveiller chez l’autre la capacité de comprendre par lui-même. Le maître qui transmet ne rend pas obligatoire une vérité toute faite ; il donne les moyens d’accéder à la fraîcheur de la vérité, telle qu’elle se révèle et se déploie aux yeux de son nouvel adepte. C’est pourquoi la transmission maçonnique est si délicate : elle doit être à la fois fidèle et non dogmatique, précise et ouverte. Elle doit éviter deux écueils opposés : l’aridité technique et l’imposition autoritaire. Transmettre, c’est allumer un feu, non brandir une archive.
450.fm : La discrétion vous paraît-elle encore une vertu centrale ?
Oswald Wirth : Évidemment. Mais il faut s’entendre sur le sens et la portée de la notion. La discrétion n’est pas le mutisme ni le repli ni le goût du secret pour lui-même. C’est une forme de justesse. Le maçon discret ne cherche pas à exhiber son appartenance ni à en tirer profit. Il sait que les plus grandes transformations se font dans le silence intérieur. En ce qui le concerne, la discrétion protège l’œuvre contre les tentations du bâclage et les intempérances de la vanité et, dans l’esprit du profane, elle préserve le travail du risque d’incompréhension ou de mésinterprétation – toutes précautions dépourvues du moindre mépris. D’ailleurs, si le profane n’est pas convié à visiter les travaux en cours, si je puis dire, c’est aussi bien parce que, ce qui compte pour lui, c’est le résultat qu’il pourra concrètement observer – amélioration du comportement qu’il attribuera, si jamais cela le préoccupe, à toute cause qu’il voudra bien imaginer : c’est son affaire, l’essentiel étant que les fruits soient récoltés quand ils sont mûrs…
450.fm : Quelle différence faites-vous entre initiation et simple savoir ?
Oswald Wirth : Le savoir accumule des données ; l’initiation transforme l’être qui connaît (c’est la différence qu’on a coutume de faire entre savoir et connaissance). On peut posséder beaucoup d’informations et rester intérieurement inchangé. Quant à l’initiation, elle engage l’homme en entier. Elle ne consiste pas seulement à comprendre avec l’esprit, mais à aligner l’esprit, la sensibilité, la volonté et l’action. C’est pourquoi elle demande du temps, de la patience et une certaine humilité. L’initié n’est pas celui qui sait beaucoup ; c’est celui qui devient plus juste, à tous les sens du terme.
450.fm : Que faut-il penser de ceux qui recherchent dans la franc-maçonnerie une promotion sociale ?
Oswald Wirth : Ils se trompent de porte. La Loge n’est pas un tremplin de carrière. Celui qui y entre pour obtenir des avantages extérieurs n’a pas compris son sens profond. De toutes façons, s’il existe des réseaux favorables aux avancements et aux nominations, ils passent par ailleurs : c’est l’appartenance à un grand corps, à un bureau d’anciens élèves, à certains cercles ou clubs huppés, à des associations professionnelles, etc. Je déconseille catégoriquement la franc-maçonnerie à cette fin. Ce serait, au demeurant, une contradiction flagrante dans les termes.
Sur le fond, la franc-maçonnerie n’a de valeur que si elle aide l’homme à se dépouiller de ses vanités, non à les nourrir. Elle ne confère pas du pouvoir ; elle apprend la maîtrise de soi. Elle ne distribue pas de privilèges ; elle enseigne la responsabilité. C’est précisément pour cette raison qu’elle convient mal à ceux qui cherchent seulement à grimper dans l’échelle sociale, à monter dans le monde.
Oswald Wirth
450.fm : Pour autant, la franc-maçonnerie doit-elle rester à l’écart du monde profane ?
Oswald Wirth : Non, pas au sens d’un retrait ombrageux voire absolu. Le maçon doit vivre parmi les hommes et participer aux devoirs de la cité. Mais il doit le faire en gardant une distance intérieure. La Loge forme un être qui agit dans le monde sans s’y dissoudre. La franc-maçonnerie n’isole pas, elle prépare. Elle apprend à servir sans se perdre, à agir sans se corrompre, à s’engager sans être asservi aux passions du moment.
450.fm : Pourquoi l’idée de l’homme au travail vous semble-t-elle essentielle ?
Oswald Wirth : Parce que rien d’important ne se fait sans œuvre. L’homme n’est pas achevé. Il est une pierre encore imparfaite, une matière à façonner pour lui donner une plus grande cohérence. La franc-maçonnerie rappelle cette vérité oubliée : nous sommes des êtres en devenir. Le travail initiatique consiste à tailler, polir, ordonner, rectifier. Sans ce travail, l’homme demeure prisonnier de ses impulsions et de ses abandons. Grâce à cet effort constant, il devient capable de construire du sens et d’en être, à la fois, un moteur et un inspirateur
450.fm : Quelle est, selon vous, la première condition pour qu’un maçon progresse ?
Oswald Wirth : L’honnêteté envers soi-même. Sans cela, rien n’est possible. Il faut accepter de voir ses limites, ses illusions, ses résistances. L’initié qui se ment à lui-même n’avance pas. Au contraire, celui qui ose regarder ce qui lui manque ou ce qui le submerge peut commencer à se transformer. La franc-maçonnerie n’est pas un refuge pour les personnes satisfaites de leur propre image. C’est une école d’examen intérieur, tournée vers la rectification, puis l’action.
450.fm : Y a-t-il une seconde condition ?
Oswald Wirth : La persévérance. L’initiation n’aime ni la précipitation ni l’impatience. Beaucoup veulent des résultats immédiats, des certitudes rapides, des effets visibles. Mais le vrai travail se fait lentement. Le symbole demande du temps, le rituel demande de l’assimilation, la pierre demande d’être reprise… à de multiples reprises, justement. Une progression initiatique authentique repose sur la constance. C’est dans la durée que se reconnaît le sérieux du chercheur de Lumière.
450.fm : Le Grand Architecte de l’Univers occupe-t-il pour vous une place centrale ?
Oswald Wirth : Il représente le principe d’ordre et d’unité auquel l’intelligence humaine peut se référer. Je ne le réduirai à aucune formule. La Tradition y voit le Principe créateur, c.-à-d. Ce de quoi tout procède et Ce vers quoi tout doit tendre. Il est, à la fois, une incitation au respect, une orientation intérieure et une manière d’affirmer que le monde n’est pas voué à un chaos indescriptible et insurmontable et que l’homme peut y conduire des projets cohérents et bénéfiques. C’est, d’ailleurs, le sens de la devise maçonnique : Ordo Ab Chao, que l’on traduit coutumièrement par « L’Ordre issu du Chaos », et qui est également associée à une autre expression latine : Lux In Tenebris, qui s’interprète comme la « Lumière issue des Ténèbres ». N’est-il pas dit dans la Bible, en Genèse 1,8 : « Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le deuxième jour » ? Eh bien, c’est ainsi que la franc-maçonnerie transpose symboliquement ce verset. En effet, la franc-maçonnerie, lorsqu’elle est profonde, invite à reconnaître une harmonie supérieure, même si chacun la comprend selon sa sensibilité. L’essentiel est de ne pas tomber dans la veulerie, la confusion ou l’arbitraire. Le principe du Grand Architecte de l’Univers rappelle qu’il existe des finalités heureuses, qu’il existe des mesures adéquates et qu’il existe des constructions bénéfiques.
450.fm : Comment concevez-vous le lien entre tradition et modernité ?
Oswald Wirth : La tradition n’est pas la répétition servile du passé. Elle est la conservation vivante d’un esprit. La modernité n’est pas à rejeter ; elle doit seulement être jugée à l’aune de ce qu’elle apporte à l’élévation humaine. Quand une époque oublie la tradition, elle s’agite beaucoup mais construit peu au bénéfice de l’Homme. Quand elle l’entretient sans intelligence, elle la fige. Il faut donc unir fidélité, discernement et innovation. La vraie tradition sait traverser le temps, parce qu’elle est féconde.
450.fm : D’où cette question : les symboles maçonniques changent-ils avec les siècles ?
Oswald Wirth : Leur forme extérieure peut varier, mais leur noyau demeure. Un symbole authentique est assez riche pour parler à des générations différentes sans cesser d’être lui-même. Ce qui change, c’est notre capacité à le comprendre, c’est la variété de nos évocations. Chaque époque projette sur lui ses propres inquiétudes et ses propres aveuglements comme ses propres attentes et ses propres défis. C’est pourquoi le travail d’interprétation ne s’arrête jamais. Le symbole reste stable ; l’homme, lui, évolue.
450.fm : Quelle place donnez-vous à la fraternité ?
Oswald Wirth : Elle est capitale, à condition d’être vraie. La fraternité n’est pas une cordialité de façade. Elle suppose le respect, la loyauté, l’aide mutuelle et la reconnaissance de la dignité d’autrui. Dans une Loge bien comprise, elle n’est pas sentimentale : elle est spirituelle et morale. Toutefois, cette vertu se colore nécessairement d’éléments subjectifs. Elle ne nous en oblige pas moins à voir en l’autre un compagnon de route et jamais un rival. En cela, c’est tout le contraire d’Abel et Caïn. Dans sa bienveillance foncière, la fraternité est l’une des grandes conquêtes de la franc-maçonnerie, parce qu’elle transforme le regard que nous portons sur nos semblables, nous engage à la coopération avec autrui et concourt au succès de chacun dans son accomplissement initiatique.
450.fm : Que diriez-vous à ceux qui doutent encore de l’intérêt de l’initiation ?
Oswald Wirth : Je leur dirais, qu’homme ou femme, on a toujours su tracer des chemins pour se comprendre. À cette fin, les doctrines abstraites ne suffisent pas. Il faut des rites, des symboles, des légendes, des expériences impliquantes. L’initiation répond à un besoin profond de l’âme humaine : aider à formaliser et à choisir les directions d’un devenir. Ce n’est pas un luxe pour amateurs de mystères ; c’est une pédagogie de l’être. Certes, ceux qui ignorent cette voie peuvent vivre et progresser honnêtement, mais, à mon sens, ils se privent d’un langage précieux pour mieux se comprendre et mieux se construire.
450.fm : Si vous deviez résumer votre héritage en une seule phrase, laquelle choisiriez-vous ?
Oswald Wirth : Je dirais simplement ceci : la franc-maçonnerie vaut par la transformation intérieure qu’elle rend possible, non par les apparences sous lesquelles elle se montre. Si, au delà de la part la plus intime de la conscience qu’elle contribue à forger, elle aide aussi un être humain à devenir plus lucide, plus juste, plus libre et plus fraternel dans son rapport à son entourage, à la société et au monde, nul doute, alors, qu’elle accomplit sa mission.
Quelques mots pour inviter à poursuivre…
Oswald Wirth
À travers ces réponses, une même ligne se dessine : la franc-maçonnerie, pour Oswald Wirth, n’est jamais une exposition de soi ni une identité de circonstance. C’est une école du symbole, une méthode de travail intérieur, une discipline de vérité et une pratique de transformation. Son langage est celui de la profondeur, non de l’éclat ; celui de l’effort, non du prestige ; celui de la fidélité, non de la mode.
Ce dialogue imaginaire rappelle combien sa pensée demeure actuelle. Dans un monde saturé d’images, d’opinions sommaires et d’exclusions revendiquées, Wirth ramène sans cesse à l’essentiel : comprendre, méditer, travailler, se corriger, transmettre : bref, prendre le temps d’exister réellement, d’être pleinement. C’est à cela que le sujet peut le mieux employer sa liberté. Et c’est sans doute pour cela que son œuvre continue de parler à ceux qui, ne cherchant pas un catalogue de réponses toutes faites, ont souhaité, à la fois, cultiver une exigence et s’engager dans la Voie.
On mesure mal aujourd’hui l’immense notoriété que connut cet occultiste et franc-maçon (dont le parcours se déroula essentiellement à la Grande Loge de France, au sein de la loge Le Travail et les Vrais Amis Fidèles qui existe encore, après moult tribulations, sous le titre distinctif : José Roigt – Thomas Jefferson, № 137), lui qui fut aussi le secrétaire et l’ami de Stanislas de Guaita, disparu prématurément, en 1897, à l’âge de 36 ans, des suites de complications rénales sans doute causées ou aggravées par la prise de drogue. Originaire de Suisse alémanique et traducteur d’un conte symbolique de Goethe : Le Serpent vert (préface d’Albert Lantoine, Paris, Éd. Dervy, 1935 ; rééd. 1999), Oswald Wirth, au faîte de sa gloire, servit ainsi de modèle à Jules Romain pour son personnage de Lengnau, dans sa suite romanesqueen 27 volumes, parus entre 1932 et 1946 : Les hommes de bonne volonté[1].
[1] Jules Romain, Les hommes de bonne volonté, Paris, Flammarion, 1958, nouv. éd. en quatre volumes Paris, Robert Laffont, « Collection Bouquins », 1988. Pour Lengnau, v. vol. 1, chap. « Recherche d’une Église », pp. 1190-1202.
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