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Congo-Brazzaville : la Franc-maçonnerie entre visibilité politique, réseaux d’influence et enjeux de pouvoir

Au Congo-Brazzaville, la franc-maçonnerie ne correspond pas à l’image classique d’une société discrète vivant à l’écart des institutions. Elle est au contraire souvent présentée comme un espace étroitement lié aux cercles du pouvoir, à l’appareil d’État et aux élites administratives. Cette singularité alimente depuis longtemps interrogations, fantasmes, critiques et spéculations. Dans un pays où la vie publique est fortement structurée par les réseaux de fidélité, la franc-maçonnerie apparaît moins comme un univers secret que comme une forme particulière d’organisation de l’influence.

Ce paradoxe est au cœur du sujet. D’un côté, la franc-maçonnerie revendique une tradition initiatique, des rites, des symboles, une fraternité et un travail sur soi. De l’autre, dans le contexte congolais, elle est fréquemment associée à des responsables politiques, à des détenteurs de pouvoir et à des figures de premier plan. Cette proximité avec l’État lui confère une visibilité exceptionnelle, mais elle l’expose aussi à une lecture soupçonneuse. À force d’être présente dans les récits sur le pouvoir, elle finit par être perçue comme une institution parallèle, voire comme un prolongement des mécanismes de gouvernance informelle.

Une singularité congolaise

Pour comprendre cette situation, il faut d’abord rappeler que la franc-maçonnerie n’est pas apparue au Congo par hasard ni dans un vide historique. Elle s’inscrit dans une histoire plus large, liée à la période coloniale, aux logiques administratives de l’Afrique-Équatoriale française et aux sociabilités d’élites qui ont accompagné l’implantation des loges. Ces loges ont évolué avec les bouleversements politiques, les indépendances et les recompositions successives du pouvoir. Le Congo n’a donc pas simplement « adopté » la franc-maçonnerie : il l’a intégrée dans une trajectoire particulière où elle a trouvé une place auprès des structures étatiques.

Cette implantation explique en partie pourquoi la franc-maçonnerie congolaise est perçue comme un phénomène durable et non comme une simple importation symbolique. Elle a accompagné les changements de régime, les successions politiques et la formation de nouvelles élites. Dans ce cadre, elle a pu devenir un lieu de continuité, un espace où se maintiennent des formes de confiance, d’appartenance et de reconnaissance réciproque.

Mais cette intégration a un prix : plus la franc-maçonnerie se rapproche du cœur de l’État, plus elle devient visible comme force d’influence, et moins elle peut prétendre à la neutralité symbolique que beaucoup lui associent ailleurs.

Une franc-maçonnerie au sommet de l’État

Congo-Brazzaville : la Franc-maçonnerie entre visibilité politique, réseaux d’influence et enjeux de pouvoir
Denis Sassou Nguesso en 2014

L’un des traits les plus commentés du cas congolais est la place accordée aux plus hauts responsables du pays dans l’univers maçonnique. Plusieurs récits et présentations publiques indiquent que le président Denis Sassou-Nguesso est aussi présenté comme grand maître de la Grande Loge du Congo. Cette articulation entre la magistrature suprême et la direction d’une obédience maçonnique est loin d’être anodine. Elle donne à la franc-maçonnerie locale une coloration institutionnelle particulière, presque officielle dans l’imaginaire collectif.

Lorsqu’une obédience se trouve associée au sommet de l’État, la perception publique change immédiatement. La loge n’apparaît plus seulement comme un lieu de travail symbolique, mais comme un espace où les lignes de pouvoir peuvent se croiser, se prolonger et parfois se renforcer. Les frontières entre fraternité initiatique et hiérarchie politique deviennent alors floues. Cela explique pourquoi, dans le débat public, la franc-maçonnerie congolaise est souvent décrite à travers le prisme de l’influence plutôt que sous celui de la spiritualité ou du perfectionnement moral.

Cette visibilité n’est pas sans conséquence. Elle attire les regards des adversaires du régime, des journalistes, des commentateurs politiques et des observateurs étrangers. Elle nourrit aussi des récits opposés : pour les uns, la franc-maçonnerie serait un instrument de contrôle ; pour les autres, un simple cadre de sociabilité élitaire ; pour d’autres encore, un prolongement symbolique des grandes institutions du pays.

Grande Loge du Congo : une structure centrale

Congo-Brazzaville : la Franc-maçonnerie entre visibilité politique, réseaux d’influence et enjeux de pouvoir

Au sein de ce paysage, la Grande Loge du Congo occupe une place majeure. Instituée dans la mouvance de la Grande Loge nationale française, elle représente une obédience importante du pays. Son existence témoigne d’un ancrage maçonnique régulier, avec ses structures, ses règles, ses degrés et son vocabulaire propre. Mais au Congo, l’importance de cette obédience tient aussi à sa forte exposition dans les récits sur le pouvoir.

Le nom même de Grande Loge du Congo est désormais associé à une certaine idée de la légitimité institutionnelle. Ce n’est pas simplement une loge parmi d’autres ; c’est, dans la perception publique, une structure qui semble dialoguer avec les sphères dirigeantes. Cette situation alimente deux lectures divergentes. D’un côté, celle d’une organisation sérieuse, structurée, reconnue dans les circuits maçonniques internationaux. De l’autre, celle d’un réseau de notables où la fraternité rime avec accès au pouvoir.

Cette dualité explique en grande partie la fascination que le sujet exerce. La franc-maçonnerie congolaisse n’est ni totalement secrète ni pleinement transparente. Elle se situe dans un entre-deux qui lui donne un pouvoir symbolique particulier.

Réseau d’élites ou espace initiatique ?

Congo-Brazzaville : la Franc-maçonnerie entre visibilité politique, réseaux d’influence et enjeux de pouvoir

La question centrale est là : la franc-maçonnerie congolaise est-elle d’abord une société initiatique ou un réseau d’élites ? En théorie, elle se présente comme un espace de travail, de symboles, de progression personnelle et de fraternité. En pratique, elle est aussi perçue comme une communauté de personnes occupant des positions stratégiques dans l’État, l’administration, les entreprises ou les corps intermédiaires.

Cette coexistence n’est pas propre au Congo, mais elle y est particulièrement visible. Dans bien des pays, la franc-maçonnerie peut être soupçonnée d’influence. Au Congo, elle semble parfois presque incorporée au fonctionnement de l’élite politique. Cette situation change tout : l’organisation devient un marqueur d’appartenance, un outil de lisibilité sociale, et parfois un canal de légitimation.

C’est précisément ce glissement qui mérite d’être interrogé. Lorsqu’un groupe initiatique devient un réseau où se croisent les centres de décision, il ne peut plus être lu seulement comme une tradition spirituelle. Il devient un objet politique. Il faut alors observer non seulement ses rites, mais aussi ses effets sur la circulation du pouvoir.

Une longue histoire d’implantation

L’histoire maçonnique au Congo ne se comprend pas sans référence à la période coloniale. Comme dans d’autres territoires d’Afrique centrale, les premières loges se sont développées dans un contexte où les Européens implantés sur place formaient des réseaux de sociabilité inspirés des modèles métropolitains. Par la suite, les élites locales ont progressivement investi ces structures, notamment au moment des indépendances et dans les décennies qui ont suivi.

Cette histoire a laissé des traces profondes. Elle explique en partie pourquoi la franc-maçonnerie congolaise est souvent associée à une tradition d’élite lettrée, administrative et politique. Elle n’est pas seulement un héritage importé ; elle est devenue un instrument de distinction sociale, un lieu où se croisent des trajectoires de pouvoir et des formes de reconnaissance mutuelle.

Au fil du temps, plusieurs obédiences ont coexisté au Congo, ce qui montre que le paysage maçonnique n’est pas monolithique. Mais toutes ne bénéficient pas de la même visibilité. Certaines restent relativement discrètes, tandis que d’autres sont clairement identifiées à la sphère du pouvoir.

Ce que disent les critiques

Les critiques les plus virulentes affirment que la franc-maçonnerie congolaise ne serait pas un simple espace de réflexion, mais une véritable machine d’influence. Selon cette lecture, appartenir à une loge reviendrait à entrer dans un réseau de fidélités croisées où les carrières se facilitent, où les protections circulent et où les décisions importantes peuvent être préparées hors du regard public.

Cette accusation n’est pas nouvelle. Elle repose sur une suspicion ancienne : celle d’un pouvoir invisible derrière un pouvoir visible. Dans un pays où la concentration des ressources, des responsabilités et des loyautés est forte, il est logique que toute structure de fraternité élitaire attire le soupçon. La franc-maçonnerie, du fait de ses rites et de sa discrétion, constitue un terrain idéal pour ce type d’interprétation.

Il faut toutefois se garder de transformer toute présence maçonnique en preuve de manipulation. Une organisation initiatique peut être très proche du pouvoir sans être entièrement réduite à celui-ci. Mais plus cette proximité est forte, plus la frontière entre symbolique et politique devient difficile à maintenir.

Le rôle du secret

Congo-Brazzaville : la Franc-maçonnerie entre visibilité politique, réseaux d’influence et enjeux de pouvoir

Le mot « secret » joue ici un rôle central. Dans l’imaginaire populaire, la franc-maçonnerie est souvent associée à l’ombre, à la discrétion, à la fermeture. Pourtant, au Congo, le problème n’est pas seulement le secret. C’est la visibilité du secret. On sait qu’elle existe, on sait qu’elle touche des personnalités influentes, on sait qu’elle a une place dans les structures de pouvoir, mais l’on ne perçoit pas toujours clairement où s’arrête le rite et où commence l’influence.

C’est précisément cette ambiguïté qui entretient les fantasmes. Une institution discrète suscite la curiosité ; une institution discrète mais proche du sommet de l’État suscite la suspicion. Dès lors, la question n’est plus seulement maçonnique, elle devient politique : qui influence qui ? à quel moment ? avec quelle légitimité ?

Un objet politique autant que symbolique

Au Congo-Brazzaville, la franc-maçonnerie est donc un objet politique autant que symbolique. Elle ne peut pas être étudiée uniquement comme une tradition initiatique, car son inscription dans l’appareil du pouvoir est trop forte pour être ignorée. Elle ne peut pas non plus être réduite à un complot, car cela empêcherait de comprendre son enracinement historique, son organisation interne et sa fonction sociale réelle.

L’enquête journalistique doit ici se garder de deux excès : d’un côté, la naïveté, qui consisterait à prendre les déclarations officielles pour un reflet complet de la réalité ; de l’autre, la paranoïa, qui verrait dans toute loge la preuve d’un complot. La vérité est probablement plus complexe : la franc-maçonnerie congolaise est un lieu de sociabilité élitaire, une structure initiatique, un marqueur d’appartenance et, dans certains cas, un accélérateur de proximité avec le pouvoir.

Pourquoi ce sujet dérange

Le sujet dérange parce qu’il interroge la manière dont une société distribue la confiance. Dans un environnement politique marqué par la centralisation, les réseaux et la personnalisation du pouvoir, les organisations discrètes prennent une importance particulière. Elles permettent de repérer des alliances, de consolider des fidélités et de donner une forme sociale à des rapports de force qui restent souvent invisibles dans les institutions formelles.

La franc-maçonnerie, dans ce contexte, n’est pas un simple héritage symbolique. Elle devient un langage social de l’appartenance. C’est ce qui la rend utile à certains, irritante pour d’autres, et toujours intéressante pour le journaliste comme pour l’historien.

Ce qu’il faut retenir

Au Congo-Brazzaville, la franc-maçonnerie ne se laisse pas enfermer dans une définition unique. Elle est à la fois une tradition initiatique, une structure d’élite, un réseau d’influence et un symbole de pouvoir. Sa proximité avec l’État lui donne une place particulière dans le paysage politique national. Elle n’est donc pas une organisation secrète au sens caricatural du terme ; elle est plutôt une institution discrète, visible pour ceux qui savent la lire, et profondément liée à l’histoire du pays.

C’est ce mélange d’ancienneté, de pouvoir et de symbolique qui fait du sujet un objet d’enquête majeur. Le Congo montre, plus que d’autres contextes peut-être, que la franc-maçonnerie ne se comprend jamais seulement par ses rites : elle se lit aussi à travers la structure du pouvoir qui l’entoure.

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Quand les planches bâtissent le Temple intérieur

Avec On va plancher ! Tome 2, Alice Néant rassemble vingt et une planches où le symbole maçonnique devient matière vécue.

Arrivée de l’Arche en Canaan, enluminure du XVIIe siècle, Matenadaran, Erevan

Le cabinet de réflexion, les trois pas, le silence, l’égrégore, la rose, Marie-Madeleine ou l’Arche d’Alliance jalonnent une autobiographie spirituelle commencée dans un premier volume consacré aux outils, aux signes et aux premiers enseignements de l’initiation. La méditation s’est désormais déplacée. Elle ne demande plus seulement ce que signifie le symbole, mais ce qu’il devient lorsque le deuil, la blessure fraternelle et le départ d’un atelier obligent la conscience à vérifier dans la vie ce que le rituel lui avait enseigné dans le Temple.

Une vie passée à rendre leur mémoire aux choses

Née à Marseille, Alice Néant appartient à cette famille d’esprits pour lesquels l’art ne constitue jamais un agrément séparé de l’existence. Diplômée des Beaux-Arts et passionnée de philosophie, elle a travaillé dans la haute couture comme styliste au sein de maisons internationales, avant de se consacrer durant plusieurs décennies à l’antiquité, particulièrement à la mode vintage et au luxe. Elle anime également à Marseille des manifestations consacrées à la brocante et au vintage, faisant dialoguer collectionneurs, professionnels et amoureux des objets porteurs d’histoire.

Ce parcours éclaire son écriture mieux qu’une longue généalogie intellectuelle

La styliste connaît la coupe, la matière et la patience du geste. L’antiquaire sait qu’un objet ancien ne livre pas immédiatement son secret, qu’il faut regarder ses usures, comprendre ses restaurations et respecter les traces laissées par des mains disparues. La Franc-Maçonne applique la même attention aux symboles. Une pierre, un fil à plomb, une fiole ou un parquet ne sont jamais pour elle de froids supports doctrinaux. Ils possèdent une épaisseur humaine. L’antiquaire restaure les traces laissées par des vies absentes, tandis que l’initiée cherche à réunir en elle ce que l’existence a dispersé.

Son entrée en Franc-Maçonnerie procède de ce même désir de restauration intérieure.

L’art lui avait appris à discerner la beauté, la philosophie à interroger le sens, le travail maçonnique lui offre une méthode pour transformer la connaissance en chemin de vie. Ses deux livres naissent au croisement de ces trois fidélités. Ils ne cherchent ni à édifier un système ni à imposer une interprétation. Ils recueillent les mouvements d’une conscience qui éprouve les symboles à la lumière de son histoire.

Le premier tome posait les outils sur l’établi

Le premier On va plancher ! rassemblait déjà des travaux où l’expérience personnelle soutenait la lecture symbolique. La pierre brute y apparaissait comme le miroir d’un être encore hérissé d’aspérités, appelé à devenir simultanément l’ouvrier et l’œuvre. Le fil à plomb traçait l’axe de la droiture et reliait la profondeur de la conscience à la verticalité spirituelle. Les métaux déposés avant l’initiation entraient dans une méditation alchimique où le plomb des passions devait être transmué en or de compréhension. Le pavé mosaïque rappelait à l’ancienne danseuse ses premiers pas sur un sol noir et blanc, faisant de l’équilibre du corps l’annonce lointaine d’un équilibre de l’âme. Le tablier blanc condensait enfin la dignité du travail, la protection de l’ouvrier et la promesse d’une page encore à écrire.

Ce premier volume ne demeurait pourtant pas enfermé dans le Temple

La planche consacrée à la République déplaçait les outils du Maçon vers la cité et présentait la justice, la prudence et la tempérance comme des instruments de réparation du lien commun. D’autres textes revenaient vers la mort symbolique, l’« Ordo ab Chao », la Kabbale, la Lumière, la vigne, le sacré, l’intimité ou la nécessité de savoir dire non. La progression conduisait du geste opératif à la conscience morale, puis de la connaissance de soi à la Fraternité.

Le « Connais-toi toi-même » y occupait déjà une place centrale.

Le miroir devenait moins l’objet de la contemplation narcissique que l’instrument d’une inquiétude féconde

Pavé mosaïque, colonnes équerre compas et symboles

Qui regarde réellement lorsque nous croyons nous regarder. Quelle part de notre identité vient du jugement d’autrui. Que reste-t-il lorsque les apparences, les fonctions et les certitudes commencent à tomber. Alice Néant convoquait Delphes, Platon, Jean-Paul Sartre, Jacques Lacan et l’Alice de Lewis Carroll afin de rappeler que la connaissance de soi ne consiste jamais à stabiliser une image, mais à traverser les illusions qui la composent.

Ce premier ensemble possédait l’élan d’une initiation encore proche, avec son émerveillement, sa ferveur et son désir de donner une signification à chaque détail. Il racontait la découverte de l’outillage et l’apprentissage d’une langue nouvelle. Le « Houzzai », la Fraternité maçonnique et le « J’ai dit » conduisaient les travaux vers la parole partagée et le sentiment d’appartenir à une communauté de recherche. Le premier tome demandait comment travailler la pierre. Le second demande ce que devient l’ouvrier lorsque le chantier lui-même se fissure.

Le symbole ne vaut que par la chair qui l’éprouve

Tablier de Maître, REAA

Le titre conserve l’allégresse familière du premier volume, mais la tonalité a changé. Alice Néant ne juxtapose pas des exposés destinés à expliquer les emblèmes du Rite Écossais Ancien et Accepté. Elle reprend les gestes et les figures de la Loge afin de mesurer ce qu’ils ont déposé en elle. La planche devient une confession initiatique, non comme aveu livré à la curiosité, mais comme exercice de vérité devant soi-même et devant la communauté fraternelle.

L’auteure relie Marseille, Paris et Arles, les études artistiques, la couture, le métier d’antiquaire, les deuils et les séparations

Cabinet de réflexion maçonnique
Cabinet de réflexion

Elle regarde une fiole, une pierre ou un vieux parquet comme des dépositaires de mémoire. Le cabinet de réflexion reçoit la terre, le crâne, la chandelle et le V.I.T.R.I.O.L., mais aussi les blessures d’une femme et son désir de réunir ce qui fut séparé. La symbolique devient crédible parce qu’elle accepte le risque de l’intime.

Cette subjectivité n’enferme pourtant pas le lecteur dans une histoire privée. Elle lui tend un miroir. Les lieux, les visages et les souvenirs demeurent ceux d’Alice Néant, tandis que les interrogations excèdent sa personne. Pourquoi avons-nous frappé à la porte du Temple. Pourquoi sommes-nous restés. Que cherchons-nous sous les mots de Lumière, de Fraternité ou de Vérité. À quel moment l’initiation cesse-t-elle d’être un souvenir cérémoniel pour devenir une manière de tenir debout.

Du seuil obscur au corps qui se met en marche

Les premiers chapitres suivent une progression rigoureuse. La question de l’entrée conduit au cabinet de réflexion, puis aux trois pas, à l’ordre des offices, au silence et à l’égrégore. Le mouvement va de la descente solitaire vers la communauté rituelle. Il commence dans une terre intérieure, se poursuit par le déplacement du corps et trouve son accomplissement provisoire dans une parole réglée par la présence des autres.

La lecture du cabinet à travers la caverne de Platon compte parmi les rapprochements les plus accessibles. L’obscurité n’y représente pas le mal. Elle désigne la condition première de toute naissance spirituelle. Le doute brise les chaînes, la douleur des yeux accompagne le retournement, la sortie exige une conversion du regard. La matière noire constitue l’athanor où l’être consent à perdre une forme devenue trop étroite.

Le chapitre consacré aux trois pas accorde au corps une dignité de langage.

Le premier pas arrache aux rôles profanes, le deuxième consent à la règle, le troisième offre la disponibilité intérieure

L’être humain grandit par séparation, se construit par l’acceptation de la limite et atteint sa maturité dans le don. Le rite rend visible ce que la vie enseigne dans la perte, la fidélité et la mesure. L’initiation ne promet pas de devenir quelqu’un d’autre, mais d’habiter avec davantage de justesse celui que nous sommes appelés à être.

Cette attention portée au corps prolonge discrètement la jeunesse artistique de l’auteure. Le geste précède parfois le concept. Les pieds savent avant l’esprit que le seuil a été franchi. Le souffle se règle, la marche se ralentit, la posture devient une parole silencieuse. La Franc-Maçonnerie apparaît alors comme une pédagogie de l’incarnation. La pensée ne s’élève pas en abandonnant la matière, mais en apprenant à l’ordonner.

Le Temple collectif demeure soumis à l’épreuve humaine

La réflexion sur la hiérarchie, les offices et l’obéissance présente la Loge comme une architecture d’accord plutôt que comme une distribution de pouvoir. Le Vénérable Maître donne le diapason, les Surveillants veillent au travail, l’Orateur garde la conscience, le Secrétaire préserve la mémoire, l’Hospitalier rend la Fraternité concrète. Chacun reçoit une fonction afin que personne ne confisque le centre.

Cette vision révèle pourtant l’une des tensions du livre. L’obéissance symbolique peut libérer lorsque l’autorité reste au service du rite. L’expérience institutionnelle montre que l’office n’abolit ni l’ego, ni la rivalité, ni la volonté de domination. L’auteure le sait, puisque les derniers chapitres racontent la nécessité de quitter un atelier marqué par les soupçons et les blessures. La hiérarchie rêvée et la Loge vécue ne coïncident pas toujours. Cette fissure ne ruine pas l’idéal. Elle lui rend sa gravité, car la Fraternité doit être choisie contre les passions qui la démentent.

Le passage de l’égalité à la Fraternité approfondit cette interrogation.

Dans le monde profane, chacun apprend très tôt à se situer par rapport aux autres, à se comparer, à revendiquer une place ou à défendre une identité. La Loge devrait interrompre ces classements. Sous le tablier, le titre social, la réussite, l’échec et la fortune sont appelés à perdre leur pouvoir de séparation. Pourtant, cette égalité rituelle n’est jamais acquise. Elle exige une conversion du regard et la mort lente de toute volonté de supériorité.

L’égrégore peut être reçu comme entité subtile, mémoire collective ou métaphore de la communion rituelle. Dans chaque cas, il rappelle que la qualité d’un atelier dépend de la rectitude des intentions et du soin accordé aux paroles. La Chaîne d’Union n’efface aucune singularité. Elle demande à chaque présence de consentir à une œuvre qui la dépasse.

Deux héritages religieux se rencontrent dans le silence

L’un des fils les plus personnels du recueil unit l’héritage juif de la lignée maternelle et la prière chrétienne du père. Les bougies du Shabbat et le recueillement dominical donnent une origine familiale au silence maçonnique. Avant d’être une discipline proposée à l’Apprentie, le silence fut une présence éprouvée dans l’enfance, au voisinage de la flamme, du psaume, de l’église et des gestes transmis.

Cette double mémoire éclaire Marie-Madeleine et l’Arche d’Alliance

Arche d’alliance

Marie de Magdala devient la figure de la femme relevée et de la fidélité qui demeure lorsque les autres se dispersent. Elle est celle qui accompagne, qui veille et qui reconnaît une présence lorsque la mort semblait avoir clos toute espérance. Sa place dans le livre répond à une spiritualité féminine du témoignage et de la fidélité, davantage attentive à la proximité qu’au pouvoir.

L’Arche rassemble la Loi, la manne, la verge refleurie et le vide entre les Chérubins. Ce vide accueille la Shekhinah et devient le lieu d’une présence qui ne se possède pas. Le coffre sacré n’enferme pas Dieu. Il ménage un espace pour la rencontre. Cette distinction importe, car toute démarche initiatique se pervertit dès qu’elle confond l’accueil du mystère avec sa possession.

Alice Néant privilégie la lecture spirituelle et symbolique.

L’histoire critique des traditions et les débats exégétiques demeurent en retrait. Cette option limite la portée savante de certaines pages, mais elle correspond au projet du livre, qui cherche moins à établir ce que l’Arche ou Marie-Madeleine furent historiquement qu’à comprendre ce qu’elles deviennent dans une conscience initiatique. Le sacré ne se laisse ni enfermer dans un objet ni retenir dans une institution. Il advient dans la relation et dans le cœur rendu disponible.

Au commencement, Alice Néant cherchait un Temple où réparer son unité

À la fin, l’Arche devient une manière d’être. Le Temple extérieur a rempli sa mission lorsqu’il a rendu possible un sanctuaire intérieur assez vaste pour accueillir l’altérité, la Loi et l’infini.

La rose et la joie portent encore la marque de l’épreuve

La seconde moitié du livre rassemble la joie, la nuit et le jour, l’homme intérieur, la grotte, la rose, l’amour et le bonheur. Toutes ces méditations cherchent ce qui survit à la perte. La joie n’est pas l’euphorie. Le bonheur n’est pas une possession. L’amour n’efface ni la mort ni la fracture. La rose porte ensemble l’éclosion et l’épine. Le pavé mosaïque enseigne que la clarté ne supprime pas l’ombre, mais lui donne une place dans une totalité devenue consciente.

La rose prolonge la symbolique alchimique présente dès le premier tome.

Ses racines plongent dans la terre obscure, sa tige traverse l’espace et sa corolle s’ouvre vers la lumière

Nigredo rubedo albedo : les étapes alchimiques
Nigredo rubedo albedo : les étapes alchimiques

Elle porte ainsi l’œuvre au noir, l’œuvre au blanc et l’œuvre au rouge. La souffrance n’est pas glorifiée, mais reconnue comme l’une des matières que l’être humain doit transformer. La rose n’ignore pas l’épine. Elle refuse seulement que l’épine empêche l’éclosion.

Cette pensée atteint sa vérité la plus nue dans « La Fraternité retrouvée ». La mort du père y rejoint l’éloignement des frères de sang, la colère, le désir de réparation et l’incertitude du pardon. La Fraternité maçonnique cesse d’être un principe abstrait. Elle devient le miroir douloureux d’une fraternité familiale blessée. Alice Néant reconnaît que certaines déchirures demeurent, tout en refusant de laisser la colère décider de l’avenir.

La fragilité assumée donne à ces pages leur autorité. La main fraternelle ne supprime pas la chute, mais elle empêche que la chute devienne une identité. De là vient la continuité entre la joie, l’amour, l’action au-dehors et le bonheur. Tous affirment que la Lumière reçue n’a de sens que si elle devient attention, présence et secours.

La corrida introduit une dissonance féconde

Engagée en faveur des animaux, Alice Néant demeure pourtant fascinée par une cérémonie où la beauté du geste côtoie la mort infligée. La lecture symbolique ne résout pas la contradiction morale. Elle oblige à regarder le paradoxe sans l’embellir et à juger sans cesser de comprendre. Cette hésitation révèle une pensée qui ne cherche pas toujours à se mettre à l’abri de ses propres contradictions.

Quitter un atelier peut devenir un acte de fidélité

« Achevez au-dehors » et « La Démission » donnent au recueil son enjeu éthique. La sortie du Temple ne marque pas l’interruption du travail. Elle vérifie sa fécondité. Consoler, relever, écouter et rendre la dignité ne sont pas des ornements moraux ajoutés au rituel. Ils en sont la preuve. La pierre ne se polit pas pour être admirée sous la voûte étoilée. Elle doit trouver sa place dans le chantier humain.

Le texte sur la démission refuse l’amertume autant que le déni. Alice Néant reconnaît les ombres rencontrées en Loge et remercie pourtant l’atelier qui lui a permis de discerner sa route. Sa formule la plus juste affirme que « l’initié n’appartient pas à un lieu, il appartient à un chemin ». Le départ ne devient ni victoire personnelle ni accusation générale. Il représente le moment où la fidélité à l’initiation exige de poursuivre la taille ailleurs.

Cette maturité protège le livre d’une idéalisation complète de la Franc-Maçonnerie. L’institution peut blesser, la Fraternité peut manquer à sa parole, les passions profanes peuvent franchir la porte du Temple. Pourtant, l’échec des êtres ne condamne pas le symbole. Il oblige chacun à demander ce qu’il a réellement construit. Emporter le Temple en soi, c’est devenir responsable de la Lumière reçue lorsque aucune colonne extérieure ne garantit plus notre droiture.

Le second tome prend ici toute sa distance avec le premier.

La jeune initiée recevait alors les outils avec confiance. La femme qui écrit aujourd’hui sait que ni le tablier, ni l’office, ni l’ancienneté ne protègent mécaniquement contre l’orgueil. La véritable progression ne se confond pas avec l’accumulation des années ou des degrés. Elle se reconnaît dans la capacité à demeurer juste lorsque l’appartenance ne suffit plus à soutenir la conscience.

Une langue de feu qui gagnerait parfois à consentir à la mesure

L’écriture d’Alice Néant procède par images et correspondances. La pierre respire, la nuit enfante, la rose veille, le silence coule, la Lumière brûle. Cette profusion convient aux planches prononcées en Loge, où la voix et les pauses soutiennent le rythme. Elle prolonge aussi la formation artistique de l’auteure. Les symboles sont vus avant d’être conceptualisés, puis touchés, respirés et replacés dans une mémoire charnelle.

Cette abondance constitue également la fragilité du recueil. Les majuscules, les accumulations métaphoriques et les retours vers la flamme, l’étoile ou la nuit atténuent parfois les intuitions. Les passages les plus accomplis sont ceux où l’image se retire devant une scène vécue, une voix au téléphone, une main tendue, un pas sur le vieux parquet, une décision de partir. La mesure offrirait davantage d’espace à ce qui brûle réellement.

Certaines références philosophiques, bibliques, kabbalistiques ou alchimiques sont davantage convoquées pour leur fécondité poétique que véritablement approfondies. Le lecteur en quête d’une démonstration historique ou d’une exégèse rigoureuse pourra rester sur sa faim. La singularité du livre se trouve ailleurs, dans la manière dont une femme recueille ces traditions, les fait passer par sa sensibilité et les confronte aux accidents de son existence.

Cette réserve ne diminue ni la sincérité de la démarche ni la cohérence des deux volumes. Le premier livre donnait aux outils une voix intérieure. Le second laisse la vie contredire, éprouver et parfois purifier cette voix. Entre les deux, une écriture s’est déplacée de l’enthousiasme de la découverte vers une conscience plus grave de la responsabilité initiatique.

La pierre ne devient Lumière qu’en demeurant humaine

On va plancher ! Tome 2 dessine moins un traité du symbole qu’une cartographie du relèvement. Le livre part d’une femme qui cherche un lieu où rassembler ses fragments. Il traverse la nuit initiatique, le corps ritualisé, la mémoire religieuse, le deuil, la fraternité blessée, l’amour, le service et la séparation. Il s’achève devant une Arche devenue intérieure, non comme possession du divin, mais comme disponibilité à sa venue.

Sa leçon la plus vivifiante tient dans ce déplacement

Le Temple ne protège pas de la vie. Il enseigne à y retourner autrement. Le symbole n’abolit pas la blessure. Il lui refuse le dernier mot. La Fraternité ne garantit pas l’accord. Elle commande de ne jamais réduire l’autre à la faute qui nous a atteints. Quant à la Lumière, elle ne se mesure ni au nombre de grades ni à l’éclat des paroles, mais à la qualité d’une présence lorsque quelqu’un vacille.

Du premier coup porté sur la pierre brute jusqu’à l’Arche intérieure, les deux tomes dessinent donc une même ligne.

Il faut d’abord recevoir les outils, puis apprendre qu’ils ne travaillent vraiment qu’au contact du réel. La perpendiculaire doit résister aux vents contraires. Le tablier doit protéger un labeur véritable. La Fraternité doit survivre à la déception. Le Temple doit demeurer debout lorsque ses murs ne nous entourent plus.

Reste alors la question que le livre dépose en chacun. Lorsque l’atelier se tait, lorsque le tablier est retiré, lorsque les certitudes et les appartenances cessent de nous soutenir, quelle part de notre Temple demeure réellement debout dans notre manière d’aimer, de juger, de pardonner et de servir ?

On va plancher ! Tome 2

Alice Néant, Éditions L.O.L., 2026, 298 pages, 9,90 € – numérique 5 €

La parole du Vénérable du lundi – « On va changer le nom des sautoirs dès la rentrée »

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Mes chers Frères, mes chères Sœurs,
il faut parfois avoir le courage des grandes réformes. Après réflexion, consultation, méditation, digestion, et surtout observation attentive du bordel ambiant qui règne désormais dans certaines Loges, j’ai décidé qu’il était temps de moderniser notre vocabulaire. Le mot sautoir sera donc remplacé dès la rentrée par un terme plus adapté à notre époque : le Foutoir.

Oui, je sais, cela peut surprendre les plus conservateurs d’entre vous. Mais enfin, soyons honnêtes : à quoi sert-il aujourd’hui de conserver des mots élégants, chevaleresques, presque nobles, quand la réalité quotidienne ressemble parfois davantage à une kermesse sans plan de table qu’à un temple de sagesse ? Autrefois, le sautoir évoquait la dignité, la charge, le joug volontaire, le lien entre le ciel et la terre, l’héritage des ordres de chevalerie et la rectitude du Vénérable. Aujourd’hui, il évoque surtout la difficulté à trouver qui a gardé le trousseau de clés ? qui a perdu la planche tracée ? qui a changé le sens de circulation ? et qui a mis le rituel dans la mauvaise chemise ?

Il faut donc être cohérent avec notre temps. Puisqu’on aime tant le désordre, appelons les choses par leur nom. Le sautoir devient le foutoir. C’est plus franc, plus direct, plus contemporain. Et surtout, cela a l’immense avantage de correspondre à la vie réelle des travaux : on s’y croise, on s’y contredit, on s’y coupe la parole avec solennité, on y cherche la phrase juste pendant que d’autres cherchent leur place, et l’on finit toujours par admirer la parfaite harmonie du chaos organisé.

Le mot, au fond, n’est pas si mal choisi. Le sautoir venait de l’idée de traverser le corps, de passer en bandoulière, de « sauter » d’une épaule à l’autre. C’était un mot mobile, élégant, presque martial. Le foutoir, lui, dit mieux encore notre époque : ça pend, ça traverse, ça s’emmêle, ça s’accroche au voisin, ça gêne le mouvement, ça finit de travers de façon à peu près définitive. On est là dans une vérité beaucoup plus maçonniquement contemporaine.

Grenades

Et puisque nous sommes dans la grande réforme symbolique, je propose que nous poussions la logique jusqu’au bout. L’équerre sera remplacée par la grenade. Pas la grenade explosive, quoique certains y verraient un progrès pédagogique indéniable, mais la grenade-fruit, bien entendu, celle qui était déjà appréciée des Anciens, et que les Francs-Maçons ont su honorer comme symbole d’abondance, de fécondité et d’unité intérieure. Après tout, sur les colonnes, elle a bien plus de tenue qu’un outil de menuisier dans un monde où plus personne ne veut travailler d’équerre.

La grenade est un symbole magnifique. Elle est ronde, éclatée en multiples grains, et pourtant parfaitement contenue dans une seule enveloppe. N’est-ce pas là l’image exacte de nos Loges ? Une multitude d’opinions, de susceptibilités, de certitudes, d’égos et de lectures symboliques, le tout maintenu tant bien que mal dans une peau commune qu’on appelle fraternité. Voilà enfin un bijou qui nous ressemble.

Quant à l’équerre, avouons-le, elle a fait son temps. Elle rappelle la rectitude, la rigueur, la mesure, toutes choses un peu gênantes quand on préfère l’à-peu-près, le flottement et le commentaire interminable sur des principes qu’on n’applique pas. La grenade, au moins, dit la vérité moderne : ça se disperse, ça se partage, ça se fracture, mais ça continue de faire figure d’unité. C’est très actuel.

Revenons au foutoir. Il a aussi une vertu majeure : il réconcilie enfin le langage avec l’expérience vécue. Jadis, le sautoir était le signe visible d’une autorité assumée, d’un joug accepté, d’une fonction qui obligeait. Aujourd’hui, dans certaines Loges, le port du sautoir ressemble davantage à une cérémonie de décoration pour responsabilités introuvables. On le porte, on le montre, on l’ajuste, on le commente, mais personne ne sait plus très bien s’il faut le respecter, le craindre, l’admirer ou simplement le replacer correctement avant la photo.

Et puisque l’on parle de photo, il faut reconnaître que le foutoir a un avantage inestimable sur le sautoir : il rend immédiatement visible la vérité des assemblées. Dans une image de groupe, le sautoir faisait croire à une hiérarchie, à une dignité, à une ordonnance. Le foutoir, lui, révèle la réalité : des êtres humains en quête d’ordre au milieu d’un décor qui prétend encore y croire. C’est brutal, mais honnête. Et la franc-maçonnerie, si elle veut survivre à son propre folklore, doit parfois préférer l’honnêteté à la mise en scène.

Guerrier en combat, guerre
Loge en conflit

Je vous vois venir : certains diront que je manque de respect à la tradition. C’est faux. Je la respecte profondément. C’est précisément parce que j’aime la tradition que je refuse de la laisser se momifier dans des mots qui ne parlent plus à personne. Le sautoir avait un sens, oui. Il était noble, oui. Il rappelait la discipline, la responsabilité, la mesure. Mais si le symbole n’est plus vécu, il devient un décor de plus, et parfois même un décor absurde. Dès lors, autant avoir le courage de le renommer selon ce qu’il produit réellement dans certaines circonstances : du foutoir cérémoniel.

Ainsi va le monde. Les anciens parlaient de baudriers, de colliers, de dignités suspendues et d’enseignements portés sur le cœur. Nous, nous avons des réunions où l’on cherche qui a rangé quoi, qui a modifié quoi, qui a oublié quoi, et pourquoi le rituel de la veille ne ressemble déjà plus à celui de ce soir. Il y a donc une cohérence profonde à rebaptiser nos insignes selon la vérité du terrain.

Le sautoir ? Trop élégant.
Le foutoir ? Enfin un mot qui nous ressemble.

Et l’équerre ? Trop rigide, trop sévère, trop morale.
La grenade ? Parfaite : belle de loin, complexe de près, éclatée à l’intérieur, et toujours prête à rappeler que l’unité n’est jamais qu’un miracle provisoire.

Mes chers Frères, mes chères Sœurs, il est temps de faire preuve d’audace symbolique. Dès la rentrée, je vous propose donc solennellement :

  • le sautoir devient le foutoir ;
  • l’équerre devient la grenade ;
  • et le bon sens, si nous le retrouvons un jour, sera peut-être enfin admis comme bien symbolique de première nécessité.

Sur ce, je vous laisse méditer cette réforme de haute portée initiatique. Et surtout, n’oubliez pas : dans une Loge bien tenue, le vrai symbole n’est pas toujours celui qu’on croit. Parfois, c’est celui qui permet de rire un peu de soi-même.

Champignons, breuvages et emprise : démantèlement d’une pseudo communauté chamanique près de Nice

Une « communauté spirituelle » organisant des cérémonies chamaniques avec champignons hallucinogènes et breuvages psychotropes a été démantelée près de Nice, au terme de six mois d’enquête des gendarmes et du parquet de Nice pour dérives sectaires sur fond de trafic de stupéfiants et d’emprise psychologique. À Toudon, dans l’arrière‑pays niçois, une « communauté spirituelle » proposant des cérémonies chamaniques avec champignons hallucinogènes et breuvages psychotropes a été démantelée après six mois d’enquête.

Champignons, breuvages et emprise : démantèlement d’une pseudo communauté chamanique près de Nice

Derrière la promesse d’éveil et de guérison, les gendarmes et la justice découvrent trafic de stupéfiants, emprise psychologique, soupçons d’exercice illégal de la médecine et enrichissement personnel. Une affaire emblématique des dérives sectaires qui instrumentalise la quête de sens de personnes vulnérables et interroge, pour les francs‑maçons, la frontière entre démarche initiatique authentique et manipulation des consciences.

Les faits : une cérémonie interrompue, une « secte » mise au jour

Selon les éléments communiqués par le procureur de Nice, l’intervention a eu lieu dans le village de Toudon, dans l’arrière‑pays niçois, où une cérémonie chamanique était en cours lorsqu’une cinquantaine de gendarmes ont donné l’assaut.
Les premières informations étaient parvenues à la gendarmerie à l’automne 2025, évoquant des « activités suspectes pouvant s’apparenter à des dérives sectaires, sur fond de consommation de substances psychotropes ».

Au fil de l’enquête préliminaire ouverte par le pôle spécialisé du parquet de Nice, les militaires ont mis au jour l’existence d’un « trafic organisé de plantes stupéfiantes » adossé à des pratiques rituelles se réclamant du chamanisme.
Trois organisateurs présumés ont été identifiés : une femme née en 1958 et son conjoint né en 1962, ainsi qu’une autre femme née en 1984, tous interpellés lors de l’opération.

Substances utilisées et arsenal psychotrope

Les perquisitions menées le samedi 11 juillet ont révélé un arsenal de produits psychotropes dont la détention, la cession et l’usage sont interdits en France, utilisés dans le cadre de cérémonies présentées comme « thérapeutiques » ou « spirituelles ». Les gendarmes ont saisi plusieurs centaines de cactus peyotl, des champignons hallucinogènes dits Niños Santos, des amanites tue‑mouches, de la sauge divinatoire, ainsi que diverses préparations destinées à être ingérées lors des rituels.

Ces substances, connues pour leurs puissants effets hallucinogènes et dissociatifs, étaient au cœur de « breuvages psychotropes » servis aux participants afin de provoquer des états modifiés de conscience censés favoriser une « guérison » ou un « éveil » spirituel.
La présentation pseudo‑médicale ou pseudo‑thérapeutique de ces pratiques, sans aucun cadre légal ni garantie de sécurité, a conduit les enquêteurs à s’interroger sur un exercice illégal de la médecine, au risque d’atteinte à l’intégrité physique des adeptes.

Emprise, sujétion et dérive sectaire

L’enquête ne s’est pas limitée aux stupéfiants : elle s’est rapidement orientée vers « de possibles dérives sectaires » et l’existence d’une emprise psychologique exercée sur certains participants. Les organisateurs auraient placé ou maintenu plusieurs adeptes dans un état de sujétion, c’est‑à‑dire une dépendance psychologique ou physique profonde, les amenant à se laisser guider dans leurs choix de vie, de santé et d’argent par le groupe.

Champignons, breuvages et emprise : démantèlement d’une pseudo communauté chamanique près de Nice

Ce mécanisme d’emprise, typique des dérives sectaires, se serait noué autour de cérémonies présentées comme des « cures » ou des « initiations », au cours desquelles les adeptes étaient encouragés à confier leurs fragilités, leurs traumatismes et leurs aspirations aux meneurs. Le recours systématique aux substances psychotropes, la répétition des rituels et la construction d’un discours spiritualisant auraient renforcé la rupture avec l’environnement social habituel et la dépendance envers le groupe.

L’argent, le luxe et le soupçon de blanchiment

Champignons, breuvages et emprise : démantèlement d’une pseudo communauté chamanique près de Nice

Au‑delà de la dimension spirituelle affichée, l’opération des gendarmes a mis au jour des signes clairs d’enrichissement des organisateurs : un SUV haut de gamme, des dizaines de bijoux et de sacs de luxe, ainsi que 200 000 euros saisis en liquide et sur plusieurs comptes bancaires.
Ces éléments matériels interrogent sur la réalité économique du groupe : participation financière aux cérémonies, « dons » des adeptes, ventes de produits prétendument sacrés ou thérapeutiques, et gestion de flux d’argent peu compatibles avec une simple pratique religieuse ou culturelle.

Les trois personnes interpellées ont été mises en examen pour trafic de stupéfiants, abus frauduleux de l’état de sujétion psychologique ou physique, placement ou maintien d’une personne en état de sujétion, exercice illégal de la médecine, administration de substances nuisibles et blanchiment.

Ces qualifications pénales révèlent la gravité des faits reprochés. Il ne s’agit pas seulement de consommation collective de psychotropes, mais d’une possible exploitation systématique de la vulnérabilité de personnes recrutées pour des « retraites » chamaniques.

Analyse : une dérive sectaire typique aux frontières du « chamanisme »

Champignons, breuvages et emprise : démantèlement d’une pseudo communauté chamanique près de Nice

Cette affaire illustre un schéma désormais bien identifié par les observateurs des phénomènes sectaires : l’appropriation d’éléments de spiritualité autochtone ou chamanique pour bâtir un dispositif d’emprise, de consommation de substances illicites et de captation financière.


Sous couvert de « travail sur soi », de « guérison » ou de « connexion avec les esprits », des organisateurs se présentent comme guides ou thérapeutes, sans formation reconnue, hors de tout cadre légal, et tournent à leur profit la quête sincère de sens de leurs participants.

Dans le cas de Toudon, le discours chamanique se conjugue à un usage massif de psychotropes, dans un pays où ces produits sont soit strictement encadrés, soit prohibés, et où les conditions d’accompagnement médical et psychologique d’expériences aussi intenses n’étaient manifestement pas réunies.
Le caractère fermé des cérémonies, la répétition des sessions, la présence d’un petit noyau d’organisateurs se présentant comme détenteurs d’un savoir supérieur, ainsi que la captation de sommes importantes, composent un tableau typique de dérive sectaire telle que la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES) la décrit dans ses rapports.

Champignons, breuvages et emprise : démantèlement d’une pseudo communauté chamanique près de Nice

Pour un lectorat maçonnique, cette affaire peut être lue comme un contre‑exemple des principes qui fondent la démarche initiatique

Là où la Franc‑Maçonnerie repose sur la liberté de conscience, la pluralité des sources et l’absence de promesse de guérison miraculeuse, la « communauté » de Toudon semble avoir recherché la sujétion des adeptes et la mise en coupe réglée de leurs fragilités.
La vigilance maçonnique face à de telles dérives rejoint ici celle des pouvoirs publics.

Distinguer clairement pratique symbolique ou spirituelle, encadrée et respectueuse de la personne, de dispositifs d’emprise où l’ésotérisme de façade masque trafic, manipulation et instrumentalisation des consciences.

En refermant le dossier de Toudon, une évidence demeure

Là où la démarche initiatique maçonnique s’ordonne autour de la liberté de conscience, du travail sur soi et du refus de toute promesse de salut miraculeux, certaines « communautés » n’hésitent pas à confondre spiritualité et prédation. À l’heure où les pouvoirs publics renforcent la lutte contre les dérives sectaires, il revient aussi aux fraternités initiatiques, dont la Franc‑Maçonnerie, de rappeler que l’élévation intérieure ne se mesure ni à la profondeur des hallucinations, ni au prix des cérémonies, mais à la lucidité, à l’éthique et au respect inconditionnel de la dignité humaine.

Champignons, breuvages et emprise : démantèlement d’une pseudo communauté chamanique près de Nice

Rencontre au miroir du temps – Notre invité : Victor Schœlcher

Artisan de l’abolition de l’esclavage

Il est des figures qui traversent l’Histoire avec une telle force morale qu’elles semblent continuer à parler aux générations futures. Victor Schœlcher est de celles-là. Républicain de conviction, ardent défenseur des libertés publiques, homme de plume, de combat et de conscience, il demeure l’une des grandes voix de l’abolition de l’esclavage et de la dignité humaine. Dans cet entretien imaginaire, nous lui avons donné la parole afin qu’il partage, depuis son siècle, son regard sur la Franc-maçonnerie, sur l’Autel des Serments, sur la fraternité véritable et sur l’exigence de justice qui doit guider toute action humaine. À travers ses réponses, c’est toute une pensée du devoir, de la liberté et de l’égalité qui se déploie, avec cette rigueur morale qui fut la sienne.

450.fm : Monsieur Schœlcher, c’est un immense honneur de vous recevoir depuis le XXIe siècle. Acceptez-vous de partager avec nos lecteurs votre regard sur la Franc-maçonnerie et sur l’Autel des Serments ?

VS : J’accepte volontiers, et même avec émotion, car il n’est point de plus beau sujet que celui des devoirs de l’homme envers l’humanité. La Franc-maçonnerie, telle que je l’ai connue et telle que je l’ai aimée, ne fut jamais pour moi un simple lieu de sociabilité ou de brillante conversation. Ce fut une école de conscience, un atelier moral, un sanctuaire de la pensée libre. Si je n’ai pas toujours été un maçon assidu au sens habituel du terme, j’en ai gardé au cœur, dans ma pensée et dans mon action, ce qui importe davantage encore : l’exigence du comportement, le sens de l’engagement. J’y ai trouvé la conviction que l’homme ne vaut que par sa capacité à s’arracher au préjugé, à combattre l’injustice et à reconnaître en tout être humain un frère ou une sœur. Quant à l’Autel des Serments, c’est à mes yeux l’un des plus grands symboles de la vie initiatique : non pas un meuble consacré à des gestes banals d’adhésion, mais le lieu redoutable et magnifique où la parole de l’homme solennise l’alignement de ses idées et de ses actes.

L’initiation comme éveil moral

450.fm : Comment avez-vous découvert la Franc-maçonnerie ?

VS : Je l’ai découverte, jeune encore, à un âge où l’âme s’enflamme pour les promesses de justice et méconnaît les compromis du monde. J’ai rencontré des hommes qui, sous le voile du rituel, poursuivaient une ambition autrement plus noble que la recherche d’une réussite sociale : celle de se perfectionner eux-mêmes pour mieux servir l’Humanité. À mes yeux, cela valait davantage que bien des discours publics. La Franc-maçonnerie offrait ce que la société de mon temps refusait trop souvent : un espace de liberté intérieure, d’égalité de parole et de fraternité effective. Elle permettait à des hommes venus d’horizons divers de se rencontrer non comme des rivaux, des maîtres ou des serviteurs, mais comme des consciences en chemin et ils cherchaient ensemble à ouvrir de nouvelles voies d’émancipation pour tous.

450.fm : Pourquoi avez-vous décidé de franchir le pas de l’initiation ?

VS : Parce que je cherchais une fraternité réelle qui aille au delà de la convenance et ne soit pas purement déclarative. Parce que je voulais joindre l’action à la parole, la morale à la politique, l’engagement à la vie quotidienne. La Franc-maçonnerie, pour moi, n’était pas une décoration qu’on s’accroche à la boutonnière : c’était, d’abord, une discipline. Elle m’appelait à examiner mes propres préjugés, à purifier mes intentions, à ne jamais confondre le succès avec la justice. J’ai voulu entrer en Maçonnerie comme on entre dans une école astringente mais non astreignante, je veux dire par là une école qui vous donne du ton, de la volonté, de la fermeté, mais qui ne vous dicte pas d’avance vos obligations, une école qui vous met à l’épreuve de vous-même, où il ne s’agit pas de conquérir des honneurs, mais de vous exercer à être pleinement digne de la liberté dont vous vous réclamez.

L’Autel des Serments

450.fm : Quel souvenir gardez-vous de votre initiation et de l’Autel des Serments ?

VS : Le souvenir que j’en garde est celui d’une profonde gravité. L’initiation, lorsqu’elle est bien comprise, n’est pas un théâtre ; c’est une secousse de l’âme qui, si vous la vivez avec toute la sincérité qu’elle réclame, provoque des modifications de relief intérieur, sur différents plans, avec de nouvelles perspectives de profondeur et d’élévation, des aménagements différents dans la circulation des idées.

Quant à l’Autel des Serments, il a pour tous les Frères une fonction symbolique majeure qui cristallise ce qui, venant d’eux-mêmes, forme le socle de leur fraternité ; en effet, c’est le point précis où chacun a accepté de se lier aux autres par ce qu’il a de meilleur en soi. J’y ai vu un appel à la fidélité, à la droiture, au courage. Aussi bien, celui qui jure sur l’Autel ne s’oblige pas seulement envers lui-même ni envers ses Frères ; il s’oblige envers le genre humain tout entier. Le serment est une chose grave, parce qu’il engage à une cohérence entre le faire et le dire.

450.fm : La lutte contre l’esclavage était-elle pour vous une exigence maçonnique ?

VS : Cela s’inscrivait indéniablement pour moi dans ce parcours, même si ce ne fut pas vrai, en loge, de tout temps et pour tout le monde. C’était une exigence de progrès. En tout cas, c’est ainsi, je pense, qu’on travaille au perfectionnement de soi-même et de l’humanité. L’esclavage est l’exact contraire de la Fraternité. C’est la négation flagrante de l’égalité naturelle des hommes et l’insulte la plus vile à la dignité humaine. Comment pourrait-on se dire libre si l’on accepte qu’un autre homme soit vendu, exploité, enchaîné, considéré comme un bien meuble et matériellement comptabilisé dans un patrimoine ? J’ai toujours pensé que la Maçonnerie, si elle ne luttait pas en faveur de l’abolition de l’esclavage, en viendrait à mener historiquement un combat d’arrière-garde contre ses propres principes et se condamnerait au déclin ; pour ma part, la maçonnerie devait s’emparer de cette cause et en devenir le fer de lance, ce qui n’était pas évident, pour autant – nombre de fortunes s’étant construites sur le commerce triangulaire ou sur la propriété d’une main d’œuvre placée sous la dépendance absolue d’un maître. Au milieu du XIXe siècle, à La Rochelle, port négrier où des négociants francs-maçons prospéraient grâce au commerce colonial, un Frère fut exclu de sa Loge, parce qu’il avait adhéré à la Société des Amis des Noirs, qui comptait, cependant, parmi ses membres, une proportion importante d’initiés. Ailleurs et à d’autres moments, des tensions existèrent au sein des Ateliers, même si elles ne débouchèrent pas formellement sur des exclusions. Pour ma part, je me suis toujours refusé à faire de la morale une abstraction confortable et je l’ai toujours considérée comme une force primordiale. Là où l’on opprimait l’homme, il fallait répondre par l’insurrection de la conscience.

Liberté, égalité, fraternité

450.fm : La devise « Liberté, Égalité, Fraternité » vous a-t-elle été inspirée par la maçonnerie ?

VS : Cette devise ne fut pas inventée, à proprement parler, par la Franc-maçonnerie, mais elle y est née au même moment sous la Révolution française et elle y trouve, surtout, un terrain d’incarnation particulièrement fécond. La Liberté sans l’Égalité devient le privilège des classes dominantes. L’Égalité sans la Fraternité engrène une mécanique stérile, rapidement infernale. La Fraternité sans la Liberté assied le pouvoir sur la soumission. Il faut les trois ensemble, pour obtenir un équilibre dynamique et prometteur. La Maçonnerie, lorsqu’elle est fidèle à son idéal, enseigne justement cela : que l’homme ne s’accomplit qu’en respectant chez l’autre le même droit à la dignité, à la parole, à la pensée et à l’avenir. J’ai voulu que cette devise cessât d’être une inscription aussi glorieuse qu’inaccessible, au fronton des institutions, et acquît un contenu tangible, une réalité politique et sociale, y compris pour ceux que l’on tenait jusqu’alors dans l’ombre, dans les fers ou dans l’oubli.

450.fm : Comment la Franc-maçonnerie a-t-elle influencé votre action politique ?

VS : Elle m’a appris qu’aucune République ne mérite de s’appeler ainsi, quand elle ne s’érige pas non plus en école de justice. Elle m’a donné le sentiment que la politique n’est pas seulement l’art de gouverner, mais l’obligation morale de servir. La Maçonnerie m’a aidé à penser l’homme avant de penser le citoyen, car il ne peut y avoir de citoyenneté digne de ce nom sans respect de l’être humain dans sa totalité. J’ai trouvé dans cet esprit une force qui m’a porté dans les combats publics, notamment lorsque l’histoire m’a placé en situation d’agir plus directement. Je n’ai jamais conçu mon rôle comme une étape dans une carrière, mais comme l’exercice d’une responsabilité morale permanente.

Les Frères insuffisamment courageux

450.fm : Qu’avez-vous pensé des francs-maçons qui ne soutenaient pas l’abolition ?

VS : Je ne crois pas qu’il faille remâcher indéfiniment ses regrets car il faut bien le reconnaître : l’homme est généralement plus prompt à défendre ses intérêts que ses principes. Certains Frères demeuraient prisonniers de l’idéologie de leur époque qui n’attribuait pas un même statut à tous les hommes, pas plus qu’aux deux sexes, au demeurant. L’appétit de lucre qu’excitait plus encore l’expansion coloniale consolidait à grande échelle les réflexes de classe, les préjugés de race ou l’ascendance de la fortune. Cela me peinait, mais ne me surprenait guère. La Franc-maçonnerie n’est pas un baume miraculeux que l’on passerait sur les plaies du monde : elle ne transforme l’homme qu’avec son consentement éclairé – pour utiliser l’expression dans un contexte plus étendu que celui où elle fleurit aujourd’hui –, et surtout à raison d’efforts renouvelés. La Franc-maçonnerie propose, éclaire, élève ; mais encore faut-il que le Frère accepte de se juger ou parvienne à le faire, sous les lumières qu’il invoque. Les symboles n’existent qu’à proportion de ce que l’on y met et on les remplit parfois sans une appréhension suffisamment critique des croyances qu’on y place, chacun trouvant aisément dans la panoplie des idéologies des considérations flatteuses – flatteuses pour soi, bien entendu – qui justifient ses positions, parfois même véhémentes. Il y a tant de manières d’honorer un symbole. Si la maçonnerie le propose muet, ce n’est précisément pas pour que vous lui confériez une quelconque univocité mais pour que vous l’enrichissiez de multiples apports, sans le figer jamais.

Le temps présent

450.fm : Quel message adressez-vous aux francs-maçons du XXIe siècle ?

VS : Je leur dirais, tout d’abord, de ne pas confondre le secret avec le confort, ni la discrétion avec l’indifférence. Les serments pris sur l’Autel n’ont de valeur que s’ils conditionnent les actes, selon la conscience de chacun, bien entendu, mais tout de même…. Or votre temps, comme le fut le mien à son échelle, est traversé par des formes nouvelles d’asservissement : l’exploitation des ressources naturelles et humaines sous les formes les plus variées, la marchandisation de tout – donc, des consciences –, les discriminations de tous ordres, l’indifférence à la misère, la violence, tantôt sourde, tantôt éclatante, des rapports sociaux. Que les maçons n’oublient jamais que la Fraternité n’est pas un sentiment doux et spontané ! C’est une exigence difficile et graduelle. Elle oblige évidemment à agir lorsque l’homme est humilié, trompé, réduit au silence ou traité comme un objet. Mais la vigilance qu’on exerce et l’intervention qui en résulte ne concernent pas que les situations extrêmes et doivent s’imposer dans des circonstances quotidiennes apparemment mineures car, celui qui connaît la pertinence des symboles et sait les lire, en positif comme en négatif, dans les réalités courantes, celui-là mesure combien la sagesse consiste à voir les phénomènes dès leur naissance, dans les flottements comportementaux et les variations conjoncturelles et, par suite, à s’efforcer d’en contrôler les dérives, sans trop attendre, car la vie, aussi ordinaire soit-elle, lui a enseigné que les scrupules préventifs sont toujours préférables aux corrections tardives, tant tout est fragile dans l’expérience humaine.

450.fm : La République que vous avez servie était-elle une République maçonnique ?

VS : Je dirais plutôt qu’elle devait être une République éclairée par l’esprit des Lumières et fécondée, parmi d’autres influences honorables, par certaines vertus maçonniques. La République ne doit appartenir à aucun courant de pensée, pas plus qu’à aucune corporation, aussi respectables soient-ils, les uns ou les autres. Elle doit appartenir à la conscience commune, à celle qui transcende les opinions dans des valeurs plus hautes. Aussi bien, la Maçonnerie, dans ses meilleurs moments, a défendu ce que la République a de plus noble : l’universalité des droits, la liberté de pensée, l’égalité civile, la fraternité entre les citoyens. Si la République s’éloigne de ces principes, elle se dégrade ; si elle les assume, elle s’élève.

L’abolition comme victoire de conscience

450.fm : L’abolition de 1848 fut-elle une victoire maçonnique ?

VS : Ce fut, d’abord, une victoire de la conscience humaine. Il y eut, parmi les maçons et hors de la Maçonnerie, des hommes courageux qui luttèrent pour cette cause juste. Je ne voudrais pas attribuer à une seule croyance, à une seule philosophie, à un seul mouvement, ce qui appartient à un plus large éventail de sensibilités, à un éveil collectif de l’humanité. Mais il est vrai que la Franc-maçonnerie a pu offrir un terrain favorable à cette maturation morale, en habituant ses membres à penser l’égalité comme principe vivant et la fraternité comme devoir agissant. L’abolition n’est pas une concession généreuse ; c’est la réparation d’un crime. Et lorsqu’un peuple consent enfin à réparer une injustice aussi violente, c’est toute sa dignité qui se relève.

450.fm : Quelle est, selon vous, la plus grande vertu maçonnique ?

VS : La Fraternité active, une fraternité destinée, dans son principe, à s’étendre au delà du cercle étroit de cette première appartenance, puisqu’elle doit faire sens par rapport à l’idéal humaniste qui est le sien. A fortiori, il ne saurait s’agir de cette fraternité commode que l’on affiche dans les discours, mais de celle qui se manifeste dans les décisions, dans les engagements, dans les combats, dans d’inaltérables fidélités. La fraternité véritable ne se limite donc pas au cercle des semblables ; elle dépasse nécessairement cette proximité purement formelle que l’on proclame à bomme distance et elle se rapproche, par son évidence même, de l’homme vulnérable, vous diriez : de « l’autre invisibilisé », de celui que l’ordre social condamne à la marginalité, même s’il n’a pas commis de faute majeure et qu’il est seulement la sempiternelle victime d’injustices multiples. C’est parce que j’ai cru en cette fraternité fondamentale que j’ai vu, dans l’esclave – à rebours de la catégorie juridique lucrative et inique où on l’enfermait –, un frère à délivrer de ce joug d’infamie et, je dirais, à accompagner dans son développement – ce qui, d’ailleurs, est encore assez médiocrement le cas, près de deux siècles plus tard. Un des exemples les plus catastrophiques est la République d’Haïti, première nation au monde issue d’une révolte d’esclaves, qui paiera, toutefois, son indépendance d’une énorme indemnisation puis de guerres financières et civiles, dont le pays ne s’est toujours pas relevé. Je rappelle que cette dette colossale s’élevait, en 1825, à 150 millions de francs or, montant difficile à évaluer en euros d’aujourd’hui, surtout si l’on doit tenir compte du très faible niveau de vie des populations qui furent victimes de la traite, à Saint-Domingue… 

450.fm : La tolérance maçonnique a-t-elle des limites ?

VS : La tolérance cesse là où commence l’atteinte à la dignité humaine. On ne tolère pas ce qui détruit l’homme. On ne tolère pas l’esclavage, la servitude, l’humiliation organisée, l’inégalité érigée en système. La tolérance n’est pas la faiblesse de la conscience ; elle en est la noblesse. Mais elle ne doit jamais s’aveulir en complicité. Une société qui prétend tout tolérer finit par admettre l’insupportable. Or il existe des situations contre lesquelles on doit se dresser, sans aucune hésitation possible et avec la dernière énergie.

Au demeurant, je me demande si l’on ne devrait pas préférer le terme de respect, plutôt que la notion – toujours un peu ambigüe – de tolérance, qui reste plus ou moins teintée de condescendance et dont on peut s’affranchir à tout moment, tandis que le respect évoque une vertu réciproque qui place toujours l’autre dans une relation de plain-pied avec soi-même. Je livre cette réflexion à votre sagacité.

Transmission et avenir

450.fm : Comment voyez-vous l’avenir de la Franc-maçonnerie ?

Statue de Victor Schœlcher

VS : Je la souhaite fidèle à ce qui a fait sa force : le travail sur soi, le sens du symbole, l’amour de la liberté, l’exigence morale et le souci concret de l’humanité. Qu’elle ne se réduise ni à un cérémonial stérile, ni à une influence souterraine, ni à un cercle de relations. Qu’elle demeure une école de conscience, un laboratoire de civisme et une fraternité exigeante. Le monde n’a pas besoin d’une maçonnerie mondaine ; il a besoin d’hommes capables de soutenir ce qu’ils proclament.

450.fm : Avez-vous un regret concernant votre parcours maçonnique ?

VS : Peut-être celui de n’avoir pu consacrer à la vie maçonnique autant de temps que je l’aurais souhaité. Toutefois, l’essentiel est ailleurs : ce n’est pas toujours à l’assiduité en loge que se mesure l’adhésion à l’esprit, mais à la fidélité aux principes. J’ai eu d’autres devoirs, d’autres combats, d’autres urgences. Pourtant, je n’ai jamais cessé de porter, dans mon cœur comme dans ma vie publique, ce que la Maçonnerie avait consolidé en moi : un sens plus aigu de la dignité humaine et une répugnance profonde envers tout ce qui avilit l’homme.

450.fm : Quel est le rôle de la Maçonnerie dans la construction d’une société juste ?

VS : Former des êtres qui pensent par eux-mêmes, qui savent résister aux passions basses, qui placent le devoir avant l’intérêt et la justice avant le confort. Voilà sa tâche. Une société juste n’est pas une société sans conflit ; c’est une société où l’on refuse que des êtres humains soient condamnés à l’infériorité par la naissance, la couleur, la fortune ou le sexe. Si la Maçonnerie contribue à cette formation intérieure et à cet encouragement dans la vie sociale, elle sert réellement la cité.

450.fm : La Maçonnerie doit-elle s’engager publiquement sur les questions de société ?

VS : Elle doit former des consciences libres, puis laisser à chacun le soin d’agir dans la cité selon sa responsabilité propre. La Loge n’est pas un parlement, mais elle peut être une école de courage civique et d’audace intellectuelle. Ce qu’elle doit éviter, c’est le dogmatisme. Ce qu’elle doit poursuivre, c’est l’éveil des consciences. Ses travaux sont intérieurs, mais leurs fruits doivent se voir dans le monde.

L’Autel comme point de fidélité

450.fm : Que représente pour vous l’Autel des Serments, aujourd’hui ?

VS : Il demeure, à mes yeux, un symbole de première importance. C’est le lieu où l’homme inscrit dans sa conscience qu’il est plus qu’un être de désir : un être de devoir. C’est l’endroit où il se lie à lui-même, où il promet de ne pas se trahir. L’Autel ne vaut pas par sa forme ; il vaut par l’exigence qu’il installe, à l’instant où quelqu’un tend la main sur lui et s’engage solennellement à respecter sa parole. Par sa présence constante dans le champ visuel en Loge, il rappelle au franc-maçon que la vérité n’est pas une idée abstraite, mais une discipline permanente.

450.fm : Un dernier conseil aux jeunes maçons ?

VS : Étudiez, travaillez, agissez. Ne vous contentez jamais des apparences. Ne prenez pas le rite pour le but. Le rite est un moyen, un langage, un passage. Ce qui compte, c’est ce qu’il éveille en vous. Si vous sortez de la Loge sans être plus justes, plus attentifs, plus fraternels, alors vous avez perdu votre temps. La Maçonnerie n’est pas un décor : c’est une école de transformation.

450.fm : Que souhaitez-vous laisser comme héritage aux francs-maçons ?

VS : Le souvenir symbolique qu’un individu, s’il reste fidèle à sa conscience, peut contribuer à faire avancer l’Histoire, sachant, bien entendu, que l’abolition de l’esclavage n’a pas été le fait d’un seul homme ni d’un seul Ordre : ce fut l’œuvre de nombreuses consciences éveillées qui s’associèrent en un combat qui connut bien des vicissitudes, entre la première proclamation en 1794 et l’émancipation définitive des esclaves en 1848. Si jamais mon nom devait rappeler quelque chose, je souhaiterais que ce fût plus largement une incitation à ce qu’aucune injustice ne parût trop ancienne pour ne plus valoir d’être combattue et à ce qu’aucune humiliation ne fût trop profonde pour qu’aucun homme ne pût s’en relever. Que la Maçonnerie continue donc à allumer des consciences, afin qu’aucun être humain ne soit jamais plus traité comme une marchandise, quoique, désormais, cette réification puisse prendre des formes diverses, foisonnantes et insidieuses, tant, dans le système mondialisé que vous connaissez, la magnification du narcissisme, c.-à-d. l’exacerbation des vanités, fait de chacun, aussi bien comme consommateur insatiable de biens matériels et immatériels que comme producteur fanatisé de sa propre image, l’auteur obsessionnel voire – permettez-moi cette pointe – l’esclave consentant de son aliénation, la richesse matérielle représentant, de surcroît, dans les valeurs contemporaines les plus partagées, l’unique étalon de la réussite… Vous voyez, la franc-maçonnerie ne manque pas de pain… « sur la planche », si je puis dire.

Conclusion et remerciements

Cet entretien imaginaire avec Victor Schœlcher nous rappelle combien les grandes figures du progrès social demeurent actuelles lorsqu’on les interroge à la lumière des combats d’aujourd’hui. À travers sa pensée, c’est une exigence immuable qui se dessine : servir la dignité humaine sans faiblesse, défendre la liberté sans compromis et faire de la fraternité un engagement réel, non une incantation passablement convenue.
Nous remercions Victor Schœlcher pour sa hauteur de vue, la netteté de ses principes, la vigueur de ses propos… et la générosité de son héritage, qui continue d’éclairer notre temps.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

Fin de vie : la GLFF place la liberté de conscience au seuil de l’ultime passage

En saluant l’adoption définitive du texte ouvrant un droit à l’aide à mourir, la Grande Loge Féminine de France (GLFF) ne se contente pas d’approuver une réforme sociétale. Elle rappelle que la dignité humaine ne saurait s’arrêter au seuil de la mort. Mais cette liberté nouvelle ne prendra tout son sens que si elle demeure étroitement unie à la protection des plus vulnérables, au développement effectif des soins palliatifs et à une fraternité qui n’abandonne personne à sa solitude.

Un texte définitivement adopté, mais pas encore promulgué

Le 15 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté en lecture définitive la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir, par 291 voix contre 241, avec 29 abstentions.

À la suite de l’adoption définitive du texte, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a annoncé qu’il saisirait le Conseil constitutionnel sur plusieurs dispositions sensibles ; le lendemain, 16 juillet, le président du Sénat, Gérard Larcher, a officiellement déposé sa propre saisine. À l’heure où nous écrivons, le parcours parlementaire est donc achevé, mais le texte n’est pas encore devenu une loi promulguée. Avant d’entrer dans le droit positif, la réforme doit encore franchir le contrôle de constitutionnalité, ultime seuil juridique avant sa promulgation par le président de la République.

Dans un communiqué daté du 20 juillet 2026, la Grande Loge Féminine de France salue néanmoins cette adoption comme une avancée majeure pour la liberté de conscience, la dignité humaine et la fraternité républicaine. L’obédience y rend hommage aux malades, aux familles, aux soignants, aux parlementaires et aux citoyens qui, durant des années, ont porté cette question dans l’espace public.

Par cette prise de parole, la GLFF demeure fidèle à une tradition maçonnique qui ne sépare jamais complètement le travail intérieur de la responsabilité dans la Cité.

Car la Franc-Maçonnerie ne saurait parler de liberté dans le Temple et demeurer silencieuse lorsque cette liberté est interrogée dans la chambre d’un malade.

La liberté de conscience n’est pas la liberté d’abandonner

Le texte adopté définit l’aide à mourir comme la possibilité, pour une personne qui en a formulé la demande, de recourir à une substance létale qu’elle s’administre elle-même ou, lorsqu’elle en est physiquement incapable, qui peut lui être administrée par un médecin ou un infirmier.

Son accès est entouré de conditions cumulatives. La personne doit être majeure, française ou résider de façon stable et régulière en France, être atteinte d’une affection grave et incurable engageant le pronostic vital en phase avancée ou terminale, éprouver une souffrance réfractaire aux traitements ou jugée insupportable, et demeurer capable d’exprimer une volonté libre et éclairée. Une souffrance psychologique seule ne peut ouvrir l’accès au dispositif.

Ces critères ne dissipent pas toutes les inquiétudes

Aucun texte, aussi minutieux soit-il, ne supprimera entièrement la fragilité des situations humaines. Comment distinguer une volonté profonde d’un désir de mort né de la solitude, de la peur de devenir une charge, d’un épuisement familial ou d’un défaut d’accompagnement ? Comment s’assurer que la liberté invoquée n’est pas secrètement façonnée par la précarité, l’isolement ou l’inégale répartition des soins ?

C’est ici que la réflexion maçonnique doit refuser les simplifications.

La liberté n’est véritable que lorsqu’elle n’est ni extorquée par la souffrance, ni dictée par l’abandon

Reconnaître à une personne le droit de décider ne dispense donc jamais la société de créer les conditions lui permettant de désirer encore vivre. L’autonomie ne doit pas devenir le masque commode derrière lequel la collectivité dissimulerait son impuissance à soigner, à soulager, à écouter et à entourer.

La mort symbolique ne doit jamais faire oublier la mort réelle

La démarche initiatique entretient avec la mort une relation ancienne. Dans de nombreux rites, le récipiendaire traverse symboliquement une obscurité, un dépouillement ou une mise au tombeau avant de se relever sous une lumière nouvelle. Cette mort rituelle ne célèbre pourtant jamais l’anéantissement. Elle figure au contraire une transformation de l’être, la disparition de l’homme ancien et la naissance d’une conscience plus libre.

Mais il serait dangereux de confondre la mort symbolique des rituels avec la réalité physique d’une fin de vie douloureuse.

Dans le Temple, la mort est une image

Dans une chambre d’hôpital, un service d’oncologie, un établissement pour personnes dépendantes ou un domicile devenu lieu de soins, elle est une présence concrète. Elle a le visage d’une femme ou d’un homme qui souffre, doute, espère encore, se révolte parfois, demande à partir ou réclame simplement de ne pas être laissé seul.

La mort réelle ne se commente pas depuis l’abstraction. Elle s’approche avec pudeur.

Logo de la République française
Logo de la République française

Le Franc-Maçon sait que le silence peut être une parole, mais il sait aussi que certains silences sont des abandons. Accompagner ne signifie ni retenir à tout prix ni précipiter le terme. Cela signifie demeurer là, auprès de l’autre, sans lui voler sa décision et sans lui retirer notre présence.

Une loi laïque parce qu’elle ne commande aucune croyance

La GLFF qualifie cette réforme de « grande loi laïque ». La formule mérite d’être entendue dans toute sa profondeur.

Une loi laïque n’est pas une loi hostile aux religions, pas davantage qu’elle ne serait indifférente aux interrogations spirituelles. Elle est une loi qui ne transforme aucune conception particulière de la vie, de la souffrance ou de la mort en obligation universelle.

Les traditions religieuses ne portent d’ailleurs pas toutes une parole uniforme sur la fin de vie Elles partagent souvent l’affirmation de la dignité de toute existence, mais divergent sur la possibilité d’interrompre volontairement celle-ci. Ces convictions ont toute leur place dans le débat démocratique. Elles peuvent éclairer les consciences ; elles ne sauraient, dans une République laïque, s’imposer indistinctement à tous.

La laïcité ne tranche pas la question métaphysique de savoir à qui appartient la vie. Elle garantit que chacun puisse y répondre selon sa conscience, dans les limites protectrices fixées par la loi.

Le dispositif reconnaît également une clause de conscience aux professionnels de santé

Aucun médecin, aucun infirmier ne pourra être contraint de participer à la procédure. Le professionnel refusant d’intervenir devra toutefois en informer sans délai la personne et lui communiquer le nom de confrères disposés à l’accompagner. Ainsi, la conscience du malade et celle du soignant sont simultanément reconnues.

La liberté de conscience n’est pas le privilège de celui qui partage notre choix. Elle protège également celui qui s’y oppose.

Soins palliatifs et aide à mourir : deux réponses qui ne peuvent se substituer l’une à l’autre

La GLFF insiste avec raison sur un point essentiel : le droit à l’aide à mourir ne doit jamais devenir le substitut économique ou politique d’une véritable offre de soins palliatifs.

La loi du 26 mai 2026 visant à garantir l’égal accès à l’accompagnement et aux soins palliatifs affirme que ceux-ci doivent préserver la dignité, l’autonomie, la qualité de vie et le bien-être du malade. Elle prévoit également la prise en charge des douleurs physiques, des souffrances psychiques ainsi que des besoins sociaux et spirituels.

Cette reconnaissance législative constitue l’autre face du devoir collectif. Car on ne choisit réellement qu’entre des possibilités accessibles. Lorsqu’une personne demande la mort faute d’un lit, d’une équipe mobile, d’un traitement antalgique adapté ou d’une présence humaine, ce n’est plus la liberté qui parle : c’est la défaillance de la solidarité.

Les soins palliatifs et l’aide à mourir ne sont donc pas deux camps dressés l’un contre l’autre

Ils constituent deux réponses distinctes à des situations distinctes. Les premiers doivent demeurer proposés à tous et accessibles partout. La seconde ne peut être envisagée que lorsque la personne, pleinement informée, accompagnée et soulagée autant qu’il est possible, maintient une demande libre et persistante.

Le texte prévoit une procédure collégiale, une décision motivée rendue dans un délai de quinze jours, puis un temps de réflexion d’au moins deux jours avant la confirmation de la demande. La personne peut renoncer à tout moment. Une commission indépendante devra par ailleurs contrôler a posteriori les procédures et signaler les éventuels manquements professionnels ou infractions pénales.

Mais les garanties inscrites dans la loi ne valent que par leur application

Un garde-fou de papier n’arrête rien s’il n’est pas soutenu par des moyens humains, une formation exigeante et une vigilance permanente.

La vraie épreuve commencera après le vote

L’adoption du texte ne clôt donc pas le débat. Elle en ouvre une nouvelle étape.

Il faudra observer la rédaction des décrets, la définition des substances utilisées, la formation des professionnels, la composition de la commission de contrôle, l’accompagnement des familles et les conditions concrètes dans lesquelles le consentement sera recueilli.

Il faudra également regarder les chiffres, mais ne jamais réduire les personnes à des statistiques. Chaque demande devra conserver son caractère singulier. La loi peut établir une procédure ; elle ne doit jamais industrialiser la mort.

La vigilance appelée par la GLFF prend ici toute sa portée.

Être favorable au principe d’un droit n’oblige pas à fermer les yeux sur ses risques. Bien au contraire. Plus une liberté touche à l’irréversible, plus ceux qui l’ont défendue ont le devoir d’en surveiller l’exercice.

La pensée initiatique nous enseigne que tout pouvoir doit être mesuré, tout geste précédé d’un examen de conscience et toute construction vérifiée à l’équerre. La loi elle-même doit passer sous cette épreuve symbolique : est-elle juste dans son principe, équitable dans son accès, prudente dans son application et fraternelle dans ses conséquences ?

Au dernier seuil, tenir encore la main

La fin de vie révèle la vérité d’une société. Elle indique ce que valent réellement ses discours sur la dignité, l’égalité et la fraternité lorsque l’être humain n’est plus productif, autonome ou puissant.

La fraternité ne consiste pas à décider à la place de l’autre. Elle ne consiste pas davantage à lui répondre : « Vous êtes libre », avant de refermer la porte.

Elle est cette présence difficile qui respecte sans délaisser, écoute sans juger, protège sans confisquer. Elle accepte parfois de ne pas comprendre entièrement la décision d’autrui, mais refuse que cette décision soit prise dans l’abandon.

Au seuil de la mort, il n’existe peut-être plus ni vainqueur ni certitude. Il demeure une conscience, une souffrance, une parole fragile et une main qui cherche une autre main.

Le Temple nous apprend à mourir symboliquement à nos préjugés. La Cité nous commande de ne jamais laisser mourir un être humain dans l’indifférence.

En saluant l’adoption du droit à l’aide à mourir, la Grande Loge Féminine de France place ainsi le débat à sa véritable hauteur. Il ne s’agit pas de choisir entre la vie et la mort comme entre deux opinions. Il s’agit de savoir comment une République peut rester humaine lorsque l’un de ses membres parvient au terme de son chemin.

La liberté doit alors être respectée, la vulnérabilité protégée, la conscience entendue et la fraternité maintenue jusqu’au dernier souffle.

Le communiqué de presse de la Grande Loge Féminine de France, daté du 20 juillet 2026, est reproduit intégralement ci-dessous.

Meurtre, poison et Franc-Maçonnerie sous Louis XV

Avec La Rose et le Poison, Solange Sudarskis, essayiste couronnée par l’Institut Maçonnique de France, se fait romancière et entraîne le lecteur dans le Paris de l’automne 1742, entre taverne enfumée, couvent muré, salons philosophiques et loges encore à demi clandestines. Sous l’intrigue d’un empoisonnement qui vise Marie-Anne de Nesle, favorite répudiée de Louis XV, se déploie une méditation sur la parole donnée, sur les fraternités mises à l’épreuve du pouvoir et sur la justice qu’un homme de bien peut espérer arracher à un monde de compromis. L’Art royal n’y tient pas lieu d’ornement, il forme la colonne vertébrale du récit.

Tout commence sous une pluie de malédiction, un soir d’octobre 1742

Blason de Bordeaux

Armand de Saint-Clair, cadet d’une famille noble du Poitou, initié trois ans plus tôt dans la loge des Trois Colonnes à l’Orient de Bordeaux, arrive à Paris sur la foi d’une lettre elliptique de Jacques-Henri de Fargues, son ami d’enfance et son frère de loge. À peine retrouvé dans la taverne de la Pomme de Pin, Fargues meurt poignardé, le temps de glisser dans la main d’Armand une carte de tarot, L’Amoureux, chargée de symboles alchimiques, et de murmurer un nom de couvent. Le mot le plus juste du roman tombe quelques pages plus loin, lorsque le jeune homme comprend que la mort, « ce n’est pas le corps qui tombe, c’est la phrase inachevée ». Toute l’enquête qui suit consistera précisément à achever cette phrase, c’est-à-dire à honorer une parole que la lame d’un spadassin a interrompue. Le serment survit au serviteur, voilà la première leçon, très maçonnique, de ce roman d’aventures.

L’objet de la parole interrompue porte un nom que l’Histoire connaît

Marie-Anne de Nesle, la Rose de Nesle, favorite de Louis XV exilée au couvent de la Visitation Sainte-Marie après la maladie du roi à Metz, se meurt lentement, et la novice Louise de Montalais, qui la connaît depuis l’enfance, a reconnu dans ses souffrances la signature du poison. Une lettre entrevue, un sceau énigmatique, deux initiales, M.L., voilà tout ce dont dispose Armand pour remonter une chaîne qui conduit des bas-fonds du Temple aux petits appartements de Versailles.

« Nous avons une fraternité, pas une baguette magique »

La réussite du livre tient à la manière dont la Franc-Maçonnerie y travaille, discrètement et constamment. Solange Sudarskis restitue avec une précision d’historienne le Paris maçonnique de 1742, celui des loges à demi tolérées qui se réunissent dans des arrière-salles d’hôtels particuliers sous couvert de « réunions de philosophes ». La tenue chez le notaire Renard, Vénérable de la loge, compte parmi les plus belles pages du roman.

Louis XV

Autour de la question du jour, la connaissance progresse-t-elle par l’autorité des anciens ou par l’expérience, s’échangent des paroles qui sonnent comme un éloge de la transmission. « Sans mémoire, le regard est aveugle à ce qui précède », avance un frère, et cette phrase pourrait servir d’exergue à toute démarche initiatique. Point de merveilleux ici, point de complot universel. Lorsque Armand espère que la fraternité lui ouvrira toutes les portes de Paris, le Vénérable le détrompe d’une formule qui mériterait d’être méditée sur bien des parvis, « Nous avons une fraternité, pas une baguette magique ». La chaîne d’union fonctionne dans le roman comme elle fonctionne dans la vie, par confiance donnée, vérifiée, parfois trahie. Le chevalier de Beaumont, Orateur de la loge et agent discret de la Maison du Roi, lit le tarot non comme un grimoire mais comme « un système de symbolisme, une façon d’organiser la pensée ». Et la lectrice ou le lecteur averti sourira de croiser le comte de Clermont, protecteur des loges menacées, dont chacun sait ce que l’Histoire maçonnique fera bientôt de lui.

L’Amoureux, n°6, jeu de Jean Dodal (début XVIIIe s)

La carte elle-même mérite qu’un instant nous nous y arrêtions

L’Amoureux du Tarot de Marseille, cet homme debout entre deux femmes, hésitant entre deux voies sous la flèche de l’ange, accompagne Armand d’un bout à l’autre du récit, glissée dans la doublure de son manteau comme un viatique. Le jeune homme se tient en effet à tous les carrefours, entre la vie que son père avait tracée pour lui et celle qu’il se choisit, entre la province et Paris, entre Louise qu’il apprend à connaître et Marie-Anne qu’il cherche à sauver sans l’avoir jamais rencontrée. Le symbole ne surplombe pas l’intrigue, il en épouse le mouvement, et c’est ainsi que le symbolisme doit travailler dans un roman, de l’intérieur.

Les fraternités et leur ombre

Face à la loge se dresse son reflet inversé. La Société de Piété, confrérie dévote où convergent des intérêts jansénistes et jésuites, possède, elle aussi, ses signes, ses noms de frères, ses sceaux et son secret. Elle aussi se réclame d’un idéal qui dépasse l’individu. Mais son secret protège l’assassinat, son serment couvre le crime, sa verticalité écrase les consciences au lieu de les élever. L’auteure construit ainsi, sans jamais l’expliciter lourdement, une réflexion sur ce qui distingue une société initiatique d’une cabale. La distinction ne tient ni aux rites ni au vocabulaire, elle tient à l’usage de la Lumière. Le secrétaire Gautrin, comptable méticuleux de l’empoisonnement, lance à Armand une prophétie glaçante, « Les fraternités finissent toutes par ressembler à ce qu’elles combattaient ». Le roman n’écarte pas cette objection d’un revers de main, il la laisse ouverte comme une blessure, et c’est tout à son honneur. La fraternité d’Armand ne vaut que par la vigilance de ceux qui la composent, jamais par la vertu supposée de l’institution.

« Vous trouverez le compromis possible »

Le dénouement politique, que nous nous garderons de détailler, réserve à Armand une double leçon. La première concerne la confiance, puisque son principal allié finit par lui avouer l’avoir en partie utilisé, aveu qui n’annule pas l’alliance mais la fonde enfin sur la vérité. La seconde concerne la justice. Point de procès éclatant ni de châtiment exemplaire, mais une disgrâce silencieuse, des mutations discrètes, un roi soucieux de sa propre image. « Vous cherchez la justice parfaite, Saint-Clair. Vous trouverez le compromis possible », lui dit Beaumont, et cette maxime de sagesse politique rejoint une sagesse plus intérieure. Le plus beau chapitre du livre se joue à Lyon, lorsque Armand, face à Gautrin déchu, découvre que sa colère ne visait pas vraiment le meurtrier mais la mort elle-même, cette absurdité qui arrache les amis et laisse les phrases en suspens. En renonçant à la vengeance, il retrouve enfin son ami, l’homme et non plus le cadavre. Cette traversée de la colère vers le deuil, du désir de punir vers la mémoire apaisée, dessine une authentique mort symbolique suivie d’une renaissance. Le cabinet de réflexion n’est pas toujours une pièce obscure, il peut être une salle commune de pension lyonnaise, un matin d’hiver.

Des femmes qui se construisent

Il faut dire enfin la place que ce roman accorde aux femmes, et nous y devinons la sensibilité d’une auteure initiée au Droit Humain. Louise de Montalais, novice entrée au couvent, selon son propre aveu, parce que « la retraite était une façon de ne pas choisir », découvre dans l’action clandestine qu’elle est davantage elle-même dans le monde que dans la clôture. Sa sortie du couvent, sa passion pour Montesquieu et pour la chimie, son entrée chez une marquise amie des philosophes composent le portrait d’une femme des Lumières en train de naître, qui bâtit pierre à pierre son Temple intérieur hors des destins assignés. Marie-Anne de Nesle elle-même, rescapée du poison, confie qu’elle préférerait « être une autre femme que celle que Versailles a faite de moi ». Travail sur soi, liberté de conscience, refus des existences imposées, la matière initiatique du roman passe par ses héroïnes autant que par ses frères en tablier.

L’Amoureux, tarot dit de Charles VI (XVe siècle)

Les libertés du romancier et la vérité du roman

Restent les limites, qu’une critique honnête ne saurait taire. L’auteure déplace délibérément la chronologie. La maladie de Metz et la disgrâce de la favorite, historiquement datées de 1744, sont ici transportées en 1742, et Louise lit en 1743 des volumes de l’Encyclopédie qui ne commenceront à paraître qu’en 1751. L’auteure assume ces libertés au terme du volume, rappelant elle-même les dates exactes et concluant que tout le reste appartient à l’imagination. Le lecteur exigeant relèvera aussi quelques facilités propres au genre, des informateurs providentiels, des portes qui s’ouvrent au moment opportun, des dialogues parfois démonstratifs. Mais le genre est assumé avec un plaisir communicatif, celui du roman de cape et d’épée revisité par une érudite, où le détail matériel, le lait distribué aux portes de Paris, la boue des rues, les soupers des salons, donne au XVIIIe siècle une épaisseur sensible que bien des essais n’atteignent pas. L’écriture, ample sans être précieuse, sait ménager des phrases qui restent, et les dialogues, souvent vifs, portent la réflexion sans l’alourdir.

Solange Sudarskis
Solange Sudarskis

Maître de conférences honoraire de l’Université Lyon 1, chevalier dans l’Ordre des Palmes académiques, initiée en 1977 dans la loge Évolution et Concorde du Droit Humain puis membre fondateur, en 1989, de la loge L’Arbre de Liberté, Solange Sudarskis a reçu en 2017 le prix littéraire de l’Institut Maçonnique de France, dans la catégorie Essais et Symbolisme, pour son Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique paru chez Dervy. Conférencière et auteure de plusieurs ouvrages maçonniques, elle avait jusqu’ici consacré ses livres à l’étude des symboles et de la pensée de l’Art royal. Ce passage à la fiction ne la fait pas changer de chantier, il lui offre un autre outil.

Le roman lui permet de montrer en action ce que l’essai analyse, la fraternité vécue, le serment tenu, la transmission incarnée.

L’épilogue rappelle ce que l’Histoire fit de la Rose de Nesle, morte à vingt-sept ans en décembre 1744, d’une fièvre que personne ne comprit. « Il l’avait sauvée une fois. Il n’avait pas pu la sauver de tout le reste. » Ces deux phrases pèsent d’un poids singulier une fois la lecture achevée. Que sauvons-nous, au juste, lorsque nous tenons parole, sinon la possibilité même que la parole ait un sens dans un monde qui la piétine. À la dernière page, Armand rend la carte de L’Amoureux non pas à un vivant mais à « ce que Fargues cherchait à protéger », la vérité. Chaque initié connaît cette évidence et passe sa vie à l’apprendre, nos victoires demeurent partielles, nos temples inachevés, et c’est précisément pour cela qu’il faut reprendre l’outil chaque matin. La question que ce roman dépose en nous est celle qu’Armand adresse en silence à son ami mort. Qu’avons-nous fait, chacun, de la phrase inachevée que d’autres nous ont confiée ?

La rose et le poison

Solange Sudarskis – Éditions L.O.L., 2026, 254 pages, 19 €

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Notre envoyé spécial s’est rendu dans la maison de retraite des très anciens Grands Maîtres

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Un établissement discret baptisé avec un sens de l’humour involontaire : « L’Orient bientôt Éternel ».

Exemple de pure harmonie entre anciens dignitaires d’Obédiences… parfois très régulières

Comme chacun l’apprend très vite en Loge, en Franc-maçonnerie la valeur ne se bonifie pas toujours avec le nombre des années… ni avec les grades et moins encore avec les fonctions. Il y a cependant des Apprentis lumineux et des Grands Officiers admirables, c’est vrai. Mais il y a aussi l’exact contraire. Et nous les avons retrouvés. Nous avons infiltré ce sanctuaire secret où viennent finir (ou prolonger) leur carrière ceux qui ont mal tourné. Autant vous le dire tout de suite : ce n’est pas plus glorieux qu’en Loge. C’est même pire.

Concours de modestie dans la maison de retraite des Grands Maîtres

Dès qu’ils sont deux, ils critiquent le troisième. Dès qu’ils sont trois, ils s’en prennent au quatrième. Et quand ils sont quatre… ils forment une commission pour étudier le cas du cinquième.

La fraternité y est particulièrement vivace : on y parle beaucoup d’amour universel… surtout pour mieux démolir le frère ou la soeur d’à côté. Heureusement qu’ils ont été placés dans un endroit isolé loin du monde.

Nous ne divulguerons pas l’adresse : ce serait criminel de contaminer les Apprentis et les Compagnons encore pleins d’illusions. Certains pourraient perdre définitivement la foi.

La plus grande surprise de cette enquête ? Les anciennes Grandes Maîtresses sont nettement pires que leurs homologues masculins.

Présentation d’une planche de Grands Maîtres… à 140 mains

Plus vives, plus mordantes, plus expertes dans l’art de l’assassinat à fleuret moucheté. L’orgueil n’a pas de sexe, mais chez certaines anciennes grandes maîtresses, il semble avoir suivi une formation accélérée et survitaminée.

Pour certains Grands Maîtres du passé, le tablier fut un tremplin vers la Sagesse et la Fraternité. Pour d’autres, ce fut un vulgaire tobogan de l’orgueil, pour stimuler leur vanité, leur soif de pouvoir et tous les vices qui n’ont même pas eu la décence de rester enfermés dans les tombeaux symboliques.

Ici, les tabliers on les porte encore fièrement, tachés de café et de regrets, par-dessus le pyjama.

Bienvenue à « L’Orient bientôt Éternel », où l’on vient mourir… avec dignité, bien sûr. Et surtout, en ayant toujours raison contre le monde.

Note de la rédaction : ne cherchez pas l’adresse de « L’Orient bientôt Éternel », cet article est une pure fiction et aucun Grand Maître ne ressemble à ce cliché ci-dessus, sinon cela se saurait.

Élection du Grand Maître du mois

Légende de France ou d’ailleurs : Eguzki, la grand-mère Soleil qui veille aux portes de la nuit

Au Pays basque, le Soleil n’est pas seulement un astre. Il est une présence féminine, une puissance protectrice et une voyageuse qui, chaque soir, retourne dans le sein de la Terre avant de renaître à l’Orient. Eguzki éclaire ainsi une conception du monde où la lumière ne triomphe pas définitivement de l’ombre : elle la traverse, s’y retire et en ressort renouvelée. Une légende profondément initiatique, dont l’eguzkilore, suspendue au seuil des maisons, demeure le signe visible.

Légende de France ou d'ailleurs : Eguzki, la grand-mère Soleil qui veille aux portes de la nuit
Euskal_kosmogonia

Une mythologie enracinée dans la pierre et la parole

Parler de « mythologie basque » peut induire en erreur si l’on imagine un panthéon ordonné à la manière grecque, une généalogie divine définitivement fixée ou un grand récit fondateur transmis par un texte sacré. La tradition basque nous est parvenue sous la forme d’un archipel de récits locaux, de croyances domestiques, de gestes saisonniers, de salutations adressées aux astres et de légendes attachées à une montagne, une grotte, une source, un bois ou une maison.

Légende de France ou d'ailleurs : Eguzki, la grand-mère Soleil qui veille aux portes de la nuit
Jean-François_Cerquand

Longtemps conservé par la transmission orale, cet ensemble ne fut systématiquement recueilli qu’à partir du XIXᵉ siècle, notamment par Jean-François Cerquand (1816 – 1888), puis surtout par l’ethnographe et préhistorien José Miguel de Barandiarán (1889 – 1991).

Légende de France ou d'ailleurs : Eguzki, la grand-mère Soleil qui veille aux portes de la nuit
José Miguel de Barandiarán

Celui-ci rassembla, au cours du XXᵉ siècle, une immense matière faite de témoignages ruraux, de coutumes, de récits et de croyances. Il convient donc de ne pas reconstruire artificiellement une religion homogène ni de présenter chaque légende comme le vestige intact d’un culte préhistorique. La mythologie basque est moins un catéchisme ancien qu’une mémoire vivante, stratifiée, transformée par les siècles et profondément mêlée au christianisme.

Ce monde est peuplé de figures dont les noms semblent parfois sortir directement de la montagne

Mari, souveraine de nombreuses puissances telluriques ; Amalur, la Terre-Mère ; les lamiak, êtres des eaux et des grottes ; Basajaun, maître sauvage des forêts ; Gaueko, présence de la nuit ; les jentilak, géants d’un temps antérieur ; les sorginak, guérisseuses, magiciennes ou sorcières selon les récits et les époques.

Mais la véritable unité de cet univers ne réside peut-être pas dans ses personnages

Elle se trouve dans le paysage lui-même. La montagne, la caverne, la maison, le foyer et le seuil ne sont pas de simples décors : ils constituent les articulations d’un cosmos. La Terre y apparaît comme une matrice, un réceptacle immense où demeurent les morts, les esprits, les trésors et les puissances invisibles. Selon Barandiarán, elle est également tenue pour la mère du Soleil et de la Lune.

Eguzki, plus qu’un astre

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Henrike-Knorr

Le mot Eguzki signifie « soleil » en basque. Selon les régions et les dialectes, on rencontre aussi les formes Eki, Ekhi, Iguzki, Eguzku ou Iki. Le linguiste Henrike Knörr (1947 – 2008) rattache eguzki et eki à une ancienne racine egu, associée au jour. Cette diversité lexicale témoigne de l’ancienneté et de l’enracinement territorial du terme.

Eguzki ne doit pourtant pas être envisagée comme une déesse au sens classique, assise sur un trône céleste et gouvernant un domaine abstrait.

Elle est d’abord le Soleil rendu proche, salué comme une personne sacrée. Dans plusieurs traditions, elle reçoit le nom d’Eguzki Amandrea, que l’on peut traduire par « Dame Soleil » ou « Grand-mère Soleil ».

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La langue basque ne possédant pas de genre grammatical comparable au français, c’est précisément cette manière de s’adresser à l’astre qui révèle sa personnification féminine. Des formules recueillies dans différents villages la saluent lorsqu’elle disparaît ou lorsqu’elle revient. L’une des plus belles dit :

Eguzki amandrea badoia bere amangana

« Grand-mère Soleil retourne auprès de sa mère. »

Une autre lui promet simplement : « Au revoir, grand-mère, à demain. » À l’aube, on pouvait lui souhaiter la bienvenue. Le Soleil n’était donc pas seulement observé : il était reconnu, accompagné et inscrit dans une relation.

La fille qui retourne au sein de sa mère

Dans l’imaginaire basque traditionnel, lorsque le Soleil descend à l’ouest, il ne disparaît pas dans un néant extérieur au monde. Il retourne dans la Terre, sa mère. Il s’enfonce dans son sein, traverse ses profondeurs, puis renaît au matin.

Cette représentation dessine un cosmos très différent de celui où l’astre solaire voyagerait éternellement dans un ciel séparé de la matière. Ici, la lumière sort de la Terre et retourne à la Terre. Le principe lumineux n’est donc pas l’ennemi du monde souterrain : il en est l’enfant.

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Cette intuition possède une force spirituelle considérable. Elle suggère que la lumière véritable ne vient pas abolir la matière, mais qu’elle naît de ses profondeurs. La Terre n’est pas l’obstacle dont l’esprit devrait se délivrer. Elle est la matrice obscure où la clarté se régénère.

Chaque coucher de soleil devient ainsi une descente. Chaque aurore, une remontée. Chaque nuit, une gestation.

Eguzki enseigne que toute illumination authentique exige un retrait. La lumière qui ne consentirait jamais à disparaître finirait par devenir aveuglante. Celle qui retourne à sa source peut renaître.

Une lecture initiatique de la nuit

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Pour l’initié, cette course solaire évoque immédiatement la loi des passages. L’entrée dans l’obscurité ne signifie pas nécessairement l’échec de la lumière. Elle peut en être la condition.

L’impétrant est d’abord séparé du monde ordinaire. Il est conduit dans un espace clos, dépouillé de ses certitudes et confronté à lui-même. Il ne reçoit la lumière qu’après avoir consenti à ne plus la posséder. L’obscurité initiatique n’est donc pas une négation de la clarté. Elle est son creuset.

Eguzki accomplit chaque jour ce voyage

À l’Occident, elle abandonne les apparences visibles. Elle pénètre dans le ventre d’Amalur. À l’Orient, elle reparaît, non comme la répétition mécanique du jour précédent, mais comme une lumière réengendrée.

Le rapprochement avec le symbolisme alchimique s’impose de lui-même, sans qu’il soit nécessaire de supposer une filiation historique.

L’adepte doit visiter l’intérieur de la Terre, c’est-à-dire descendre dans la profondeur de la matière et de lui-même, afin d’y découvrir la lumière cachée. L’or philosophique n’est pas posé à la surface du monde : il sommeille dans l’obscurité de la mine.

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Ainsi la légende basque rejoint-elle une intuition universelle : ce que nous cherchons au plus haut du ciel doit d’abord être retrouvé au plus profond de nous-mêmes.

Le Soleil féminin

La figure d’une « Grand-mère Soleil » mérite également attention. La puissance solaire n’est pas représentée sous les traits d’un jeune conquérant, d’un guerrier céleste ou d’un souverain dominateur. Elle prend la forme d’une aïeule.

Cette grand-mère n’est pas faible. Elle est ancienne. Elle appartient au registre de la transmission, de la continuité et de la mémoire. Sa lumière ne commande pas : elle accompagne. Elle ne s’impose pas comme une violence venue d’en haut : elle revient chaque matin parce qu’elle a su retourner à sa mère.

Certains penseurs contemporains ont interprété l’univers symbolique basque comme un ordre « matriciel » ou « matriciel-tellurique », structuré par la Terre et par des figures féminines telles que Mari.

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Cette lecture demeure une herméneutique et non la preuve historique d’un matriarcat ancien. Elle permet néanmoins de comprendre que, dans ces traditions, la puissance ne se réduit pas à la domination : elle est aussi capacité d’enfanter, de contenir, de transformer et de rendre à nouveau possible.

La sagesse d’Eguzki est donc celle d’une lumière maternelle et ancestrale. Elle ne tranche pas brutalement entre le jour et la nuit. Elle établit un rythme, une respiration et une mesure.

Le Soleil saint et béni

Les formules populaires recueillies par les ethnographes qualifient parfois Eguzki de « sainte » et de « bénie ». Dans la région de Gernika, on pouvait lui dire :

« Soleil saint et béni, va vers ta mère et reviens demain s’il fait beau. »

Ailleurs, sa mère fut identifiée à Andre Mari, expression qui pouvait désigner la Vierge Marie dans un contexte christianisé, mais qui pourrait également conserver le souvenir de Mari ou d’une personnification plus ancienne de la Terre. José Miguel de Barandiaránlui-même souligne cette superposition possible.

Il serait donc trop simple d’opposer un paganisme basque supposément pur à un christianisme qui l’aurait entièrement détruit. Les traditions spirituelles se transforment rarement par remplacement total. Elles se traduisent, se recouvrent et se réinterprètent.

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La vieille lumière solaire a pu recevoir le vocabulaire de la sainteté chrétienne. Les fêtes solsticiales ont rencontré la Saint-Jean ou Noël. La Terre-Mère a parfois pris le visage de Marie. Mais, sous les noms nouveaux, certaines structures symboliques ont continué d’agir.

La tradition survit moins en conservant intactes ses anciennes formes qu’en trouvant de nouveaux langages pour dire ses vérités essentielles.

La lumière qui met fin aux puissances nocturnes

Eguzki possède un pouvoir précis : sa venue contraint les êtres de la nuit à se retirer. Sorcières, lamiak et génies malfaisants perdent leur force lorsqu’ils sont surpris par les premiers rayons du jour.

José Miguel de Barandiaránrapporte ainsi l’histoire d’une lamia qui avait laissé son peigne d’or près du gouffre du Mondarrain. Un berger s’en empara. La créature le poursuivit et allait le rejoindre lorsque les premiers rayons touchèrent le vêtement de l’homme. La lamia dut alors renoncer et lui aurait dit de remercier le Soleil.

Le récit ne signifie pas nécessairement que la nuit serait mauvaise en elle-même. Il indique plutôt que certaines puissances ne peuvent agir que dans l’indistinction. La lumière les prive de leur emprise parce qu’elle révèle les formes, rétablit les limites et rend à chaque chose son nom.

Dans une perspective initiatique, la lumière n’est donc pas seulement ce qui permet de voir.

Elle est ce qui permet de discerner. Recevoir la lumière, ce n’est pas accumuler des connaissances. C’est apprendre à séparer sans mutiler, à distinguer sans exclure, à reconnaître ce qui relève de la peur, de l’illusion, du désir ou de la vérité.

Eguzkilore, le Soleil fixé sur la porte

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Le signe le plus visible de cette fonction protectrice est l’eguzki-lore, littéralement la « fleur-soleil ». Il s’agit d’une carline, généralement identifiée à Carlina acaulis, même si d’autres variétés proches peuvent être désignées sous ce nom selon les territoires.

Une fois séchée, la fleur est placée sur la porte principale des maisons ou des etxe, parfois directement au-dessus du linteau. Sa forme circulaire, son cœur doré et ses bractées rayonnantes évoquent un petit soleil végétal. L’Académie de la langue basque rappelle elle-même la croyance selon laquelle l’eguzkilore, à l’image du Soleil, repousse les êtres des ténèbres.

Dans une version de la légende, les créatures nocturnes aperçoivent la fleur et la prennent pour le Soleil levant

Persuadées que le jour arrive, elles s’enfuient vers leurs refuges. Cette tradition est encore décrite dans les documents culturels et touristiques du Pays basque.

Une autre variante raconte que sorcières ou lamiak doivent compter toutes les pointes de la fleur avant de pouvoir franchir la porte. Elles se perdent dans ce dénombrement interminable jusqu’à ce que l’aube les contraigne à partir.

Le centre et la multiplicité

Cette seconde version appelle une lecture symbolique particulièrement féconde.

L’être malfaisant reste prisonnier de la multitude des pointes. Il compte, recommence, s’égare, mais ne comprend jamais la forme. Il demeure à la périphérie.

L’initié, au contraire, ne cherche pas à additionner indéfiniment les rayons. Il remonte vers leur origine commune : le centre.

Toute la géométrie de l’eguzkilore repose sur cette tension entre l’unité centrale et la multiplicité rayonnante. Les pointes sont nombreuses, mais elles procèdent d’un même cœur. La circonférence se déploie ; le centre demeure.

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Le profane peut se perdre dans la dispersion des apparences, des opinions et des mots. Le travail initiatique ne consiste pas à nier cette diversité, mais à retrouver le principe qui l’ordonne.

La créature nocturne compte ce qu’elle voit. L’initié cherche ce qui fait voir.

Le seuil, lieu de toutes les transformations

L’eguzkilore n’est pas déposée n’importe où. Elle est placée sur la porte.

Or la porte est l’un des plus anciens symboles initiatiques.

Elle sépare sans rompre. Elle distingue un dehors et un dedans, mais rend leur communication possible. Elle marque le passage entre deux états : l’étranger devient hôte, le voyageur devient habitant, le profane peut devenir initié.

Le linteau est donc un lieu fragile. Tout ce qui approche ne doit pas nécessairement entrer. Toute pensée, toute passion, toute influence extérieure ne mérite pas d’être admise dans l’espace intérieur.

La fleur-soleil joue ainsi le rôle d’un gardien silencieux

Elle ne détruit pas les puissances qui rôdent. Elle les maintient à leur juste place. Elle protège l’ordre intérieur sans prétendre supprimer l’inconnu extérieur.

Dans la Loge également, le seuil n’est pas une simple porte matérielle. Il oblige celui qui le franchit à abandonner une partie de ce qu’il croyait être. On ne pénètre pas dans l’espace sacré en restant entièrement identique à soi-même.

L’eguzkilore semble poser à chacun cette question : qu’es-tu prêt à laisser hors de toi avant d’entrer en toi ?

De l’Occident à l’Orient

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Temple-mystique-sous-l’arc-du-soleil

La course quotidienne d’Eguzki résonne naturellement avec l’orientation symbolique de la Loge.

L’Occident reçoit le Soleil couchant. Il est le lieu où la lumière visible décline, où commence le travail du dépouillement. L’Orient est le lieu de la lumière renaissante, non parce qu’il serait définitivement soustrait à la nuit, mais parce qu’il manifeste la promesse du retour.

Entre les deux s’étend le parcours initiatique.

Eguzki rappelle cependant que la lumière de l’Orient ne doit jamais devenir un privilège ou une possession. Le Soleil ne garde pas sa clarté pour lui-même. Il accomplit son cycle, éclaire, disparaît et revient. Il reçoit sa force de la Terre et la distribue au monde.

De même, l’initié n’est pas celui qui prétend être devenu lumineux. Il est celui qui accepte de devenir un relais. La lumière reçue n’a de sens que transmise.

Les deux portes de l’année

Les coutumes recueillies autour des solstices confirment le caractère sacré du cycle solaire.

Au solstice d’été, christianisé par la fête de saint Jean, on disait que le Soleil se levait en dansant. Les feux allumés devant les maisons ou aux carrefours, les herbes suspendues aux portes, la rosée recueillie au matin et certaines pratiques de purification étaient associés à la protection des personnes, des bêtes, des récoltes et du foyer.

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Au solstice d’hiver, le Gabonzuzi, tronc brûlé dans l’âtre à Noël, participait lui aussi d’un ensemble de rites liés au feu, au renouvellement, à la purification et à la protection domestique.

Les solstices sont les deux grandes portes du Soleil

L’une marque le moment où la lumière, parvenue à son maximum, commence à décroître. L’autre celui où, au cœur de la plus longue nuit, elle recommence à croître.

Cette loi cosmique contient une leçon de mesure. Toute expansion porte déjà en elle son retrait. Toute obscurité contient la possibilité d’un recommencement.

L’initié apprend ainsi à ne pas désespérer dans la nuit, mais aussi à ne pas s’enorgueillir au plein midi.

La véritable protection

La légende d’Eguzki ne nous demande pas de croire naïvement qu’une fleur séchée arrêtera les orages ou les êtres invisibles. Elle nous invite à comprendre ce que signifie protéger une demeure.

Une maison n’est véritablement protégée ni par des murs infranchissables ni par la fermeture au monde. Elle l’est lorsque son seuil est gardé par une conscience éveillée.

L’eguzkilore devient alors le symbole d’une vigilance intérieure. Elle rappelle qu’il existe, au-dessus de toute porte, une lumière capable de reconnaître ce qui cherche à entrer.

Légende de France ou d'ailleurs : Eguzki, la grand-mère Soleil qui veille aux portes de la nuit

Quelles pensées accueillons-nous ?
Quelles peurs laissons-nous gouverner notre demeure ?
Quelles ombres projetons-nous sur ceux qui frappent à notre porte ?
Quelle lumière entretenons-nous lorsque le Soleil extérieur a disparu ?

Eguzki ne supprime pas la nuit. Elle nous apprend à l’habiter sans lui appartenir.

La lumière retourne toujours à sa source

La profondeur de cette légende tient peut-être dans cette image très simple : chaque soir, la Grand-mère Soleil retourne auprès de sa mère.

La lumière la plus haute accepte de redescendre. Le céleste se réconcilie avec le terrestre. La clarté consent à la nuit. La vieillesse rejoint la matrice. La fin du jour prépare sa renaissance.

Dans un monde fasciné par l’exposition permanente, Eguzki enseigne le retrait. Dans un temps qui confond souvent lumière et visibilité, elle rappelle que toute maturation s’accomplit d’abord dans l’obscurité. Dans une civilisation qui rêve de vaincre la nuit, elle nous invite à reconnaître sa fonction initiatique.

La véritable lumière n’est pas celle qui ne s’éteint jamais. C’est celle qui sait où retourner pour pouvoir renaître.

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Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte et, si vous le souhaitez, d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre ou d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent, avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

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Hervé Hasquin : « Les secrets de la Franc-maçonnerie » (podcasts)

La disparition d’Hervé Hasquin, survenue le 13 juillet 2026 à Graty, en province de Hainaut (Belgique), marque la fin d’une trajectoire intellectuelle et publique exceptionnelle. Universitaire, historien et homme politique belge, membre du Mouvement réformateur, né le 31 décembre 1942 à Charleroi, il a profondément compté dans le paysage culturel et institutionnel belge. Son parcours, à la croisée de la recherche historique, de l’engagement civique et de la franc-maçonnerie, en faisait une figure singulière, souvent sollicitée pour éclairer avec rigueur et nuance les secrets, les mythes et les réalités d’un univers maçonnique qu’il connaissait de l’intérieur tout en le replaçant sans cesse dans l’histoire des idées et des libertés.

La franc-maçonnerie fascine, intrigue, irrite parfois, et reste l’un des objets sociaux les plus commentés de Belgique. Dans le paysage intellectuel et politique belge, Hervé Hasquin occupe une place singulière : historien, ancien ministre-président de la Communauté française, ancien recteur de l’ULB et franc-maçon assumé, il est l’un de ceux qui ont le plus contribué à expliquer publiquement ce monde souvent caricaturé.

À travers ses prises de parole, ses entretiens et ses travaux, il a toujours défendu une idée simple : la franc-maçonnerie ne doit pas être imaginée comme une société secrète qui agit dans l’ombre, mais comme un espace de réflexion, de sociabilité et de travail symbolique, dont le véritable secret tient moins à des complots qu’à une méthode de formation de soi et du jugement.

Une figure belge majeure

Hervé Hasquin appartient à cette génération de responsables belges qui ont circulé entre l’université, la politique et les milieux d’idées. Son parcours a longtemps symbolisé une certaine conception du service public, de la raison critique et de l’engagement libéral. Son appartenance maçonnique n’a jamais été présentée comme une posture, mais comme une composante assumée de son identité intellectuelle et civique.

Ce double ancrage, universitaire et maçonnique, lui donne une légitimité particulière pour parler de la franc-maçonnerie : il ne la défend pas seulement de l’intérieur, il la replace aussi dans l’histoire longue des idées, des Lumières, de la liberté de conscience et de la modernité politique.

D’où vient la franc-maçonnerie ?

L’un des apports essentiels des entretiens accordés par Hasquin est de rappeler que la franc-maçonnerie ne naît pas dans le vide. Elle s’inscrit dans l’histoire de l’Europe moderne, dans le développement des sociabilités savantes, des loges, de la pensée rationaliste et de la circulation des élites intellectuelles. En Belgique, elle s’est développée en lien avec les combats pour la liberté de pensée, l’émancipation intellectuelle et la laïcité.

L’historien insiste généralement sur le fait que la franc-maçonnerie est moins un bloc homogène qu’un ensemble d’expériences, de rites et de sensibilités. Elle n’est pas un parti, ni une religion, ni une doctrine unique, mais une manière d’organiser une recherche collective autour du symbolique, du perfectionnement et de la réflexion morale.

Le vrai sens du secret

Le mot « secret » attire les fantasmes. Pourtant, l’analyse maçonnique sérieuse distingue plusieurs niveaux de secret. Il y a d’abord le secret de l’appartenance, ensuite celui du rituel, puis celui de l’expérience intérieure, qui ne se transmet pas comme une information brute. Hasquin a toujours contribué à relativiser les discours sensationnalistes en rappelant que ce que l’on appelle le secret maçonnique n’est pas un code occulte destiné à gouverner le monde.podcasts.

Le secret, dans cette perspective, n’est pas le silence absolu. C’est une manière de protéger la parole, d’en préserver la profondeur, et d’éviter qu’elle ne soit réduite à un slogan. Autrement dit, la franc-maçonnerie garde certains éléments pour maintenir l’efficacité symbolique de son rituel et la qualité de la transmission.

Qui entre en franc-maçonnerie ?

Les podcasts consacrés à la franc-maçonnerie posent souvent la question de l’admission : qui recrute, comment entre-t-on en loge, et avec quelles attentes ? L’une des réponses les plus constantes d’Hasquin est que la franc-maçonnerie n’est pas un club de cooptation politique ou financière, mais un espace où l’on recherche des femmes et des hommes capables de s’engager dans un travail de réflexion, de tolérance et de responsabilité.

L’entrée en loge n’est donc pas censée répondre à un simple désir d’influence. Elle suppose un parcours, une demande, des entretiens, une enquête, puis une initiation. Cette lenteur volontaire fait partie de la logique maçonnique : elle permet de distinguer le désir passager de la motivation profonde.

Pourquoi tant de fantasmes ?

Si la franc-maçonnerie suscite autant de commentaires, c’est parce qu’elle cumule plusieurs caractéristiques qui déstabilisent l’imaginaire social : discrétion, ritualité, réseau, symboles, fraternité, influence supposée. Ces éléments suffisent à nourrir des suspicions récurrentes, surtout dans un espace public sensible aux logiques de transparence totale.

Hasquin rappelle en substance que les loges sont bien plus prosaïques qu’on ne l’imagine souvent. Elles ne sont pas exemptes de débats, de tensions, d’erreurs ou de divergences, mais elles ne fonctionnent pas comme un pouvoir occulte unifié. Leur influence est diffuse, culturelle, parfois intellectuelle, et rarement aussi structurée que le suggèrent les théories du complot.

La franc-maçonnerie en Belgique

En Belgique, la franc-maçonnerie a une histoire particulière liée à la formation de l’État, aux combats pour la liberté de conscience, aux débats sur la laïcité et à la tradition des Lumières. Hasquin s’inscrit dans cette mémoire en rappelant que les loges ont souvent été des lieux de discussion, de sociabilité bourgeoise, d’instruction mutuelle et de diffusion d’idées réformatrices.

La franc-maçonnerie belge ne peut donc pas être réduite à un folklore ou à un système d’influence. Elle fait partie du tissu historique du pays, avec ses grandeurs, ses limites et ses contradictions.

L’intérêt des podcasts

Le format podcast a quelque chose de particulièrement adapté à ce sujet. Il permet un ton plus nuancé, plus pédagogique, moins agressif que les débats médiatiques courts. Dans les épisodes consacrés à la franc-maçonnerie, l’objectif est justement d’entrer dans la matière historique et symbolique sans céder aux simplifications.podcasts.

Ce médium favorise aussi la transmission orale, qui n’est pas étrangère à la culture maçonnique elle-même. On y retrouve une manière d’expliquer, de raconter et de contextualiser qui rejoint l’esprit de certaines planches ou conférences en loge.podcasts.

Ce qu’il faut retenir

La force d’Hervé Hasquin est de faire tenir ensemble plusieurs registres : la rigueur de l’historien, la prudence du franc-maçon et la clarté du pédagogue. Grâce à lui, la franc-maçonnerie belge apparaît moins comme un mystère opaque que comme un objet d’histoire, de culture et de pensée. Son apport est aussi politique au sens noble : il rappelle que les sociétés démocratiques ont besoin d’espaces où l’on peut parler librement, sans céder au sensationnalisme ni à l’obsession du soupçon.