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Rencontre au miroir du temps – notre invité : « le Pasteur James Anderson »

Ce soir, dans le miroir du temps, nous accueillons un personnage aussi essentiel que controversé de l’histoire maçonnique : le Révérend James Anderson, l’homme à qui l’on doit les Constitutions de 1723, le texte fondateur de la Franc-Maçonnerie spéculative moderne. Pasteur presbytérien écossais, écrivain à gages, Grand Warden (Grand Surveillant) autoproclamé… et un peu faussaire à ses heures, joyeux buveur à tout moment, spéculateur rapidement ruiné, à qui s’attachait, en outre, une réputation assez scandaleuse de coureur de jupons… James Anderson n’était pas, à proprement parler, le candidat tout désigné pour rédiger le code vertueux de la Franc-Maçonnerie naissante.

Pourtant, c’est lui qui en est l’auteur. Le portrait qu’il dresse de lui-même est Sans complaisance, sans filtre, tel qu’il put apparaître à ses contemporains : brillant, imprudent et terriblement humain.

Qui était vraiment le pasteur James Anderson ?

QUESTION : Révérend Anderson, bienvenue en ce lieu hors du temps où les frères du passé acceptent de nous parler sans masque. Vous êtes l’auteur des Constitutions of the Free-Masons de 1723, ouvrage qui a posé les bases de ce que nous sommes encore aujourd’hui. Mais avant d’être « Ce » James Anderson de référence, qui étiez-vous vraiment ? Un pasteur modèle ou un homme aux faiblesses les plus triviales, comme, au reste, bon nombre de hauts personnages ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : "le Pasteur James Anderson"
Le Pasteur James Anderson interviewé par 450.fm

James Anderson : (avec un petit rire franc et un accent écossais qui roule encore dans la voix) Ah ! Vous commencez fort, mon frère. Je vois bien là l’esprit franc d’un franc-maçon : on ne tourne pas autour du pot. Je suis né vers 1678 à Aberdeen, en Écosse, d’un père lui-même pasteur. J’ai étudié à l’université, j’ai été ordonné prêtre en 1707. Je suis arrivé à Londres pour servir les Écossais presbytériens exilés, exerçant mon ministère, d’abord, à Glass House Street, puis assez tôt et assez longuement à Swallow Street, enfin à Lisle Street Chapel, jusqu’à ma mort. Je fus un prédicateur remarqué et très couru : on m’appelait même, en manière d’hommage, « Bishop Anderson » (Évêque Anderson), dès lors que se fut répandue ma réputation d’orateur et de prêcheur. Pour autant, je n’étais pas un saint, loin s’en est fallu. J’aimais la vie, la compagnie, j’avais un penchant pour la bouteille – un verre, puis deux, puis trois –, vous savez ce que c’est. Je picolais gentiment, quand même. On peut être un alcoolique impénitent sans ressembler à un de ces cochets à la trogne d’ivrogne… Eh oui, j’ai eu des faiblesses ! En 1720, les pamphlets Priapeia Presbyteriana m’ont traîné dans la boue : ils m’accusaient d’être une vipère lubrique toute gluante d’hypocrisie, de séduire les femmes de mes paroissiens et peut-être pas seulement elles, au point qu’ils m’ont accablé du soupçon d’avoir contracté la vérole. Même si le propre de la satire est de virer aisément à la calomnie, disons que j’étais un homme de chair et de sang et que je n’avais rien d’un moine. Par ailleurs, j’ai perdu beaucoup d’argent quand a éclaté la bulle spéculative des Mers du Sud, entraînant l’un des premiers krachs boursiers de l’histoire. Mon goût du lucre m’avait conduit à être qualifié, par le Gentleman’s Magazine, de « learned but imprudent » (érudit mais imprudent). J’ai, d’ailleurs, été incarcéré pour dettes, en 1734, à la Fleet Prison, qui fut démolie un siècle plus tard, en 1846. Avouez qu’être un pasteur en faillite, surtout en ce temps-là, était plus que déshonorant, franchement infamant et ce, d’autant plus pour quelqu’un qui se présentait comme le chantre des Obligations morales de la Franc-Maçonnerie… Ça la fichait mal. Heureusement, ce n’est pas ce que l’histoire a retenu de moi ; ce n’est pas ce à quoi elle m’associe. Mes turpitudes personnelles sont largement tombées dans l’oubli…

Pourquoi la Grande Loge de Londres l’a choisi

QUESTION : Or c’est précisément ce qui rend votre histoire à la fois délicate et fascinante et en fait, tout de même, une affaire épineuse voire un tantinet scabreuse, quand, en 1721, la Grande Loge de Londres, sous la conduite du duc de Montagu, vous confie la rédaction d’un nouveau code, or vous n’étiez même pas maçon à l’origine ou, du moins, pas encore pleinement intégré. Dans ces conditions, pourquoi vous avoir choisi, vous, plutôt qu’un frère plus vertueux, plus discret, plus… recommandable ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : "le Pasteur James Anderson"
Le Pasteur James Anderson interviewé par 450.fm

James Anderson : (riant franchement) Parce que, malgré tout, j’étais l’homme de la situation : j’étais parfaitement capable de rendre les services convenus ! J’étais un écrivain aguerri, sachant compiler de multiples récits voire les recomposer avantageusement, bref, apte à redonner de la vivacité et de l’allure à de vieux grimoires dont on n’avait pas secoué la poussière, depuis des lustres. J’avais déjà publié des sermons et d’autres écrits édifiants. Le duc voulait un texte qui dotât la jeune Franc-Maçonnerie spéculative d’un passé glorieux, d’une légitimité remontant à l’Antiquité, tout comme d’un corps de règles suffisamment persuasif pour éviter les débordements et les querelles. J’étais disponible, j’avais la plume alerte et vive, sans compter que je ne tordais pas le nez devant de généreuses rétributions. Quant à ma moralité… on ne se souciait guère, à l’époque, de brevets de sainteté. Il s’agissait en priorité d’assainir autant que possible les « mœurs du temps ». On m’a demandé un livre. Je l’ai fait. J’ai même un peu… enjolivé l’histoire : Adam, Noé, Salomon, Hiram… j’ai tissé un légendaire complet pour que les frères se sentent les héritiers d’une tradition millénaire. Certains historiens m’ont, plus tard, traité de faussaire. On peut difficilement leur donner tout à fait tort. Mais, sans ces inventions et ces accommodements, la Franc-Maçonnerie n’aurait peut-être jamais gagné l’aura universelle qu’elle a connue. L’homme a besoin de mythes et de légendes pour vivre…

QUESTION : Vous avez donc forgé une partie de l’Histoire que vous présentiez comme vérité. Et, pendant ce temps, vous accumuliez les dettes, vous fréquentiez les tavernes, vous étiez la cible de pamphlets salaces. Comment un homme comme vous a-t-il pu écrire les Obligations, les « Charges », qui exigent des maçons d’être « bons et vrais, libres de naissance, sans immoralité ni scandale » ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : "le Pasteur James Anderson"
Le Pasteur James Anderson interviewé par 450.fm

James Anderson : (sérieux soudain, presque grave) Parce que je connaissais mieux que personne la différence entre l’idéal et la « vraie vie », comme vous dites aujourd’hui. J’ai écrit ces « Charges » précisément parce que je savais combien il était difficile de les respecter à la lettre. « Évitez la gloutonnerie et l’ivresse »… j’ai fortement formulé cette recommandation, en toute connaissance de cause ! J’ai connu la gueule de bois, les excès, les regrets du lendemain. J’ai prescrit que le maçon dût être « homme d’honneur et de probité », parce que je savais ce que c’était de manquer, parfois, à la dignité morale et à l’honnêteté scrupuleuse. La Franc-Maçonnerie n’est pas une congrégation de saints. C’est une fraternité d’hommes imparfaits qui cherchent à s’améliorer. En cela, par la dissonance ironique de ma personnalité, j’étais, en quelque sorte, le parangon de ce qu’il fallait transcender. En toutes hypothèses, regardez ce que ces Constitutions ont accompli. Elles ont unifié les loges, elles ont – certes, progressivement – ouvert la porte à toutes les religions, en exigeant de ne se fier qu’à « la religion sur laquelle tous les hommes s’accordent » ; c’est ainsi qu’elles ont posé les bases de la tolérance. J’ai peut-être été un piètre modèle moral, de mon vivant, mais j’ai été un bon artisan de la cause, aussi bien en mon temps déjà qu’au cours des siècles suivants.

Rencontre au miroir du temps – notre invité : "le Pasteur James Anderson"

Minutes arrangées, dettes et postérité de l’œuvre

QUESTION : Sur ce dernier plan, néanmoins, on vous accuse aussi d’avoir falsifié des minutes de la Grande Loge, pour vous faire passer pour Grand Warden, Grand Surveillant. Est-ce vrai ?

James Anderson : (avouant dans un soupir) Oui. J’ai un peu arrangé les choses. J’étais ambitieux, je voulais que mon nom restât attaché à l’œuvre. J’ai payé cher mes propres vanités, toute ma vie : dettes, prison, jusqu’à mourir dans la pauvreté, en 1739. Mais l’œuvre a survécu. Benjamin Franklin l’a réimprimée en Amérique, en 1734. Elle a inspiré l’Irlande, l’Europe. Elle est encore lue aujourd’hui, trois siècles plus tard. Le livre a été indéniablement plus grand que l’auteur. Est-ce si rare ?

Un homme imparfait, une force pour la Franc-Maçonnerie

QUESTION : En vous écoutant, on mesure l’ironie de sort : l’homme qui a codifié la morale maçonnique était lui-même une petite caricature ambulante, bourrée  d’imperfections… et, d’ailleurs, assez souvent bourrée tout court. Est-ce une faiblesse ou, au contraire, une force pour la Franc-Maçonnerie ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : "le Pasteur James Anderson"

James Anderson : (plissant les yeux) Une force immense, en définitive. La Franc-Maçonnerie n’a jamais prétendu recruter des anges. Elle recrute des hommes. Des hommes comme moi : brillants, imparfaits, parfois ridicules, faillibles sinon faillis. Ce qui compte, c’est le travail sur soi. J’ai rédigé ces règles, parce que je savais combien elles étaient utiles quoique difficiles à suivre. Et c’est peut-être la plus belle leçon que je laisse : même un pasteur scandaleux, ruiné, raillé pour tous ses travers, a pu concevoir les fondements d’une fraternité qui dure encore et qui, malgré les scandales sporadiques qui ont parsemé son histoire, demeure, dans son extension générale, un exemple pour l’humanité. Ne cherchez pas la perfection chez vos frères. Cherchez la sincérité de l’effort. Œuvrez ensemble en quête de Lumière !

QUESTION : Révérend Anderson, merci pour cette franchise rare. Vous n’étiez sans doute pas le candidat le plus moral… mais vous étiez peut-être celui dont la Franc-Maçonnerie avait besoin, en 1723 : un homme de chair… et de plume, capable de construire un message universel, à partir de légendes éparses que vous avez remodelées à votre convenance.

James Anderson : (un sourire perlant dans la voix) Merci, mon frère. Et souvenez-vous : le Temple se bâtit avec des pierres imparfaites qu’on ajuste pour elles-mêmes et les unes aux autres. C’est même pourquoi on le construit et c’est ainsi qu’il devient solide.

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Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

On a trop souvent présenté le Rite Écossais Rectifié (RER) au Grand Orient de France (GODF) comme une survivance discrète, presque une anomalie dans une obédience réputée d’abord rationaliste, adogmatique et libérale.

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

Les textes publics disent pourtant autre chose. Le RER est bien pratiqué au GODF, il y possède une ancienneté réelle, une architecture propre, et les grades au-delà de la maîtrise relèvent d’une juridiction clairement identifiée, le Grand Prieuré Indépendant de France (GPIF).

On peut donc cesser d’entretenir une confusion commode

Le Rectifié n’est pas au Grand Orient de France un corps étranger. Il y est une voie initiatique reconnue, inscrite dans une histoire, portée par des structures, et assumée dans sa singularité.

Le premier point mérite d’être posé sans détour

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

Le Grand Orient de France mentionne explicitement le Rite Écossais Rectifié parmi les rites qu’il pratique. Sur sa page de présentation, il rappelle la diversité de ses formes rituelles et cite le Rite Français, le REAA, le RER et d’autres traditions maçonniques. Il précise aussi que, dans sa culture, le rituel est un outil, une méthode de travail, ouverte à la spiritualité, au symbolisme et à la réflexion humaniste et sociale. Le message est limpide. Le Rectifié n’est pas hors maison. Il est dans la maison.

Le second point est institutionnel…

Et il répond exactement à la question de la charge des grades. Le GPIF l’écrit noir sur blanc. Les trois premiers grades sont gérés directement par le Grand Orient de France. En revanche, les grades au-delà de la maîtrise relèvent de sa juridiction rectifiée. Le texte In Principio précise que le Maître Écossais de Saint-André (MESA), les Écuyers Novices (EN) et les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte (CBCS) sont pris en charge par le Grand Prieuré Indépendant de France, lequel en revendique même l’exclusivité au sein du GODF. Sur ce point, il n’existe aucune zone grise.

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

Ce partage n’est pas une invention récente

Il s’inscrit dans une histoire longue. Une source académique rappelle qu’en mai 1776, les Directoires Écossais de France conclurent avec le Grand Orient un Traité d’Union fondé sur une reconnaissance mutuelle, chacun conservant l’administration et la discipline de ses loges. La Maçonnerie rectifiée, ainsi agrégée à la Maçonnerie française, pouvait donc exister librement. Nous ne sommes donc ni devant une greffe opportuniste, ni devant un accommodement tardif. Nous sommes devant une continuité historique.

C’est précisément là que l’affaire devient intéressante sur le plan maçonnique

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

Car le Rite Écossais Rectifié assume une mémoire spirituelle et chrétienne que le GPIF ne cherche nullement à dissoudre. Ses textes rappellent son enracinement dans l’ésotérisme chrétien, sa référence au Grand Architecte de l’Univers, son attachement aux grands textes du XVIIIe siècle et à la tradition de Wilhelmsbad. Mais, dans le même mouvement, ils affirment la liberté absolue de conscience, l’absence de prélat, le refus de toute vérité révélée imposée et le caractère essentiel de la laïcité. Autrement dit, il ne s’agit pas d’introduire au GODF une enclave confessionnelle. Il s’agit de faire vivre une tradition spirituelle dans un cadre maçonnique qui refuse l’asservissement dogmatique.

C’est pourquoi le Rectifié au GODF ne doit pas être lu comme une contradiction, mais comme une tension féconde.

D’un côté, une tradition qui assume une profondeur symbolique, chevaleresque et intérieure

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

Et de l’autre, une obédience qui fait de la liberté de conscience et de la pluralité des approches un principe structurant. Cette tension n’affaiblit pas le Rite. Elle lui donne, au contraire, une intensité particulière.

Ce que rappelle le Grand Orient de France

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui
Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

Le Grand Orient de France rappelle que le rituel n’est pas une fin en soi, mais un moyen de mise en commun des expériences, des idées et des recherches.Le GPIF, lui, insiste sur le fait que le Régime Écossais Rectifié forme un tout cohérent, porté du premier au dernier grade par un même souffle, et qu’il doit être abordé dans sa globalité. Le fond du sujet est là. Le Rectifié n’entre pas au GODF en reniant ce qu’il est.

Il y entre en assumant sa singularité dans un espace plus vaste de liberté maçonnique.

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

Il faut donc cesser de parler du Rite Écossais Rectifié au Grand Orient de France comme d’une anomalie

Les textes disponibles disent exactement l’inverse. Le GODF le reconnaît. Le GPIF l’organise. L’histoire en atteste l’ancienneté. Et la structure des grades supérieurs y est définie sans ambiguïté.Le Maître Écossais de Saint-André, l’Écuyer Novice et le Chevalier Bienfaisant de la Cité sainte relèvent bien, dans l’univers rectifié du GODF, du Grand Prieuré Indépendant de France.

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

Enfin, s’agissant de l’incarnation publique de cette juridiction, les mentions légales du site du GPIF identifient François Chapuis comme président de l’association Les Écossais de France, propriétaire du site. Il est entré il y a près de trente ans au Grand Orient de France où il a toujours pratiqué le Rite Écossais Rectifié.

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

Une notice publique de Cairn le présente en outre comme Grand Prieur en exercice du Grand Prieuré Indépendant de France, et notre article du 21 janvier 2024 intitulé « 23/01/24 : la loge rectifiée « L’ Europe Unie » fête ses 70 ans ! » le mentionne comme Révérend Chevalier Grand Prieur. En l’état des sources publiques accessibles, c’est donc le nom qui apparaît le plus solidement attaché à la direction du GPIF.

Au fond, la vraie question n’est pas de savoir si le Rite Écossais Rectifié aurait droit de cité au Grand Orient de France

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui
Chlamyde EN
Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

Les documents montrent qu’il y est chez lui depuis longtemps. La véritable question est de savoir si le Grand Orient de France, que son propre site présente comme la première obédience maçonnique en France et la plus ancienne obédience maçonnique française, sait encore faire vivre une authentique pluralité initiatique sans l’écraser sous les clichés.

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

À lire les textes disponibles, la réponse est oui. Le Rectifié n’y apparaît pas comme une survivance embarrassée, mais comme l’une des formes par lesquelles une obédience forte démontre qu’elle n’a pas besoin d’uniformiser pour tenir.

Une obédience sûre d’elle-même n’est pas celle qui réduit ses traditions pour paraître cohérente

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui

C’est celle qui sait les ordonner, les protéger et leur laisser porter, chacune selon sa langue symbolique, sa pédagogie et sa mémoire, une part de la lumière. Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié n’est ni un accident, ni une concession. Il est une filiation vivante, une discipline intérieure, et une preuve supplémentaire que la diversité maçonnique n’est pas une faiblesse. Elle est une force lorsqu’elle est pensée, tenue et transmise.

Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui
Au Grand Orient de France, le Rite Écossais Rectifié est chez lui
Cape CBCS

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Saint-Claudius ou la mémoire retrouvée d’une Maçonnerie qui pense

Avec St-Claudius n° 21 – Les Comptes rendus 1925-1937, Francis Delon offre bien davantage qu’une publication d’archives. Il restitue la voix d’un atelier pionnier, la première loge de recherches fondée en France, et rend à la maçonnerie régulière une part essentielle de sa mémoire intérieure. Publié aux Éditions de la Tarente dans la collection Fragments maçonniques, ce volume se lit comme une remontée vers une source longtemps enfouie.

Il est des ouvrages qui ne s’ouvrent pas comme des livres ordinaires

Ils demandent une autre respiration, une autre discipline du regard, presque une ascèse. Celui de Francis Delon appartient à cette famille rare. Nous n’entrons pas ici dans un simple dossier documentaire, ni dans une compilation érudite destinée à satisfaire quelques spécialistes jaloux de leurs références. Nous pénétrons dans une chambre de résonance où la maçonnerie française, dans l’une de ses expressions les plus soucieuses de rectitude, cherche à se comprendre elle-même, à se relire, à se transmettre. Ce que nous entendons au fil de ces comptes rendus, ce n’est pas seulement la rumeur d’un passé révolu. C’est le bruit feutré d’une intelligence collective au travail, une communauté d’hommes qui, entre 1925 et 1937, voulut penser les textes, les rites, les filiations, la régularité, et plus profondément encore la vocation spirituelle de l’Ordre.

Saint-Claudius n’est pas un simple nom d’atelier

C’est un seuil. Le fait qu’il s’agisse de la première loge de recherches fondée en France lui confère une portée singulière. À travers elle s’affirme une exigence trop souvent négligée dans notre paysage maçonnique, celle d’une mémoire active, d’une doctrine interrogée, d’une fidélité qui ne soit pas répétition mécanique, mais intelligence du dépôt reçu. Là réside sans doute l’une des grandes forces du livre. Francis Delon ne ressuscite pas seulement des procès-verbaux. Il montre comment une loge devient un organe de conscience, un lieu où le rite cesse d’être un automatisme pour redevenir une voie de connaissance. L’atelier apparaît ainsi comme un foyer où la tradition n’est ni musée ni décor, mais effort soutenu pour maintenir vivante une lumière menacée par le siècle.

Le mérite de Francis Delon est immense parce qu’il sait tenir ensemble deux fidélités que tant d’auteurs séparent

La fidélité historienne, d’abord, celle qui exige la source, le contexte, la nuance, le refus des reconstructions commodes. La fidélité initiatique, ensuite, celle qui sait qu’un document maçonnique ne parle jamais seulement de lui-même, qu’il laisse paraître derrière sa sécheresse administrative des inquiétudes, des espérances, des tensions doctrinales, parfois même des drames silencieux. C’est en cela que Francis Delon s’impose comme bien autre chose qu’un compilateur. Son œuvre antérieure sur la GLNIR et sur les métamorphoses de la maçonnerie régulière en France avait déjà montré l’étendue de son savoir et la sûreté de sa méthode. Ce nouveau volume confirme la stature d’un historien qui lit les archives comme d’autres lisent des pierres levées, avec le sens du temps long, des fractures et des continuités invisibles.

Francis Delon n’écrit pas depuis le seul cabinet de l’érudit

Son parcours donne à son travail une assise peu commune. Titulaire d’une maîtrise d’Histoire contemporaine de l’Université Paris IV en 1981, puis d’un DESS Histoire et métiers des archives de l’Université d’Angers en 1999, il est chargé d’études documentaires principal aux Archives de Paris et fut distingué en 2010 comme chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres. Archiviste bénévole de la Grande Loge Nationale Française depuis 2000, il obtint en 2013 le classement de ses archives par le Service interministériel des Archives de France. Collaborateur régulier depuis 1997 des Cahiers Villard de Honnecourt, membre du comité scientifique des expositions « Le Franc-Maçon en habit de Lumière » au château de Tours en 2002 puis « La Franc-Maçonnerie » à la Bibliothèque nationale de France en 2016, il a soutenu le 19 juin 2018, à l’Université Bordeaux-Montaigne, une thèse de doctorat en études anglophones sous la direction de la professeure Cécile Révauger, consacrée à La Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France et les Colonies Françaises 1910-1940. Ce parcours éclaire la qualité de son regard. Chez lui, l’archive n’est jamais une matière inerte. Elle devient preuve, mémoire et parfois même relance intérieure.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ce volume sur Saint-Claudius possède cette double tenue, à la fois rigoureuse dans l’établissement des faits et profondément attentive à ce que ces documents laissent encore rayonner de vie maçonnique.

L’un des grands intérêts du livre tient à la période qu’il couvre

Ces années d’entre-deux-guerres ne sont pas seulement un cadre chronologique. Elles sont une zone de tension. L’Europe doute, les idéologies durcissent, la matière semble gagner partout sur l’esprit. Dans un tel climat, la maçonnerie régulière se voit sommée de définir ce qu’elle entend conserver et ce qu’elle veut transmettre. Les comptes rendus de Saint-Claudius rendent perceptible cette tension entre conservation et rayonnement. Conserver, non au sens d’embaumer, mais de préserver l’intégrité d’une forme initiatique. Rayonner, non au sens de séduire, mais de maintenir ouverte une voie vers une intériorité plus haute. Ce double mouvement traverse le volume et lui donne sa profondeur véritable.

L’ouvrage éclaire également, avec une grande finesse, les nœuds doctrinaux qui ont structuré la maçonnerie régulière française

La question de la régularité, la réception des Basic Principles de 1929, le rapport entre l’espace français et la référence anglaise, la tension entre hauts grades et maçonnerie bleue, tout cela n’apparaît jamais comme une querelle froide de juridictions. Sous la plume de Francis Delon, ces débats retrouvent leur gravité réelle. Ils engagent une certaine idée de l’initiation. La présence en filigrane du Rite Écossais Rectifié, les difficultés de sa place dans un système inspiré des usages britanniques, la figure de Camille Savoire, tout cela dessine une fracture de civilisation maçonnique plus qu’un simple désaccord d’organisation. Le livre devient alors passionnant parce qu’il montre comment des choix apparemment techniques engagent en réalité une conception profonde de la transmission.

Autre richesse de ce travail, la manière dont il relie Saint-Claudius à une postérité plus vaste. En évoquant Villard de Honnecourt, Jean Baylot, Marius Lepage, voire des passerelles plus inattendues avec d’autres univers spirituels, Francis Delon fait apparaître une filiation. Il montre que les loges de recherches ne sont pas des marges savantes réservées à quelques frères studieux. Elles sont le lieu où une obédience apprend à ne pas perdre son âme. Elles garantissent que le passé demeure questionnable, que le symbole ne soit pas dissous dans l’habitude, que la tradition reste intelligible sans être réduite à une abstraction de bibliothèque. Ce que Saint-Claudius inaugure dans les années vingt, d’autres ateliers le prolongeront plus tard. Le livre a cette beauté de faire sentir une chaîne discrète, presque souterraine, de veilleurs et de passeurs.

Il faut enfin saluer la qualité intérieure d’un tel travail

Francis Delon

Francis Delon appartient à cette lignée d’historiens qui savent que l’archive n’est pas une poussière morte mais une braise. Sa bibliographie en témoigne, depuis Histoire de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France et les Colonies Françaises jusqu’aux Chroniques d’Histoire de la Grande Loge Nationale Française. Il poursuit ici une œuvre de fond qui manque cruellement à la littérature maçonnique française, trop souvent partagée entre l’approximation pieuse et le discours institutionnel sans chair.

Avec lui, l’histoire reprend souffle

Elle retrouve du relief, des contradictions, des visages, une densité spirituelle. Et c’est peut-être cela, au fond, la vraie leçon de ce volume. Une maçonnerie qui n’étudie plus ses sources finit toujours par parler une langue appauvrie, oubliant peu à peu ce qu’elle prétend transmettre. Francis Delon, lui, nous reconduit vers la source même.

En refermant ce livre, nous ne gardons pas seulement le sentiment d’avoir appris

Nous gardons surtout l’impression plus rare d’avoir approché un foyer. Saint-Claudius redevient un lieu vivant, une lampe ancienne remise sur son support. Et Francis Delon nous rappelle, avec une autorité paisible, qu’une tradition ne dure jamais par inertie mais par la vigilance de ceux qui acceptent d’en porter la mémoire, d’en scruter les failles et d’en ranimer le sens.

St-Claudius n° 21 – Les Comptes rendus 1925-1937
La revue de la première loge de recherches fondée en France
Francis Delon – Les Éditions de la Tarente, coll. Fragments maçonniques, 2026, 584 pages, 45 € / L’éditeur, le SITE

Sodome et Gomorrhe et la Franc-Maçonnerie

Parmi les récits bibliques les plus puissants, celui de Sodome et Gomorrhe (Genèse 19) occupe une place singulière dans l’imaginaire maçonnique. Au-delà de la destruction des deux villes coupables d’inhospitalité et d’immoralité, c’est surtout le destin tragique de la femme de Loth qui parle directement au cœur de l’initiation maçonnique. Transformée en statue de sel pour avoir regardé en arrière, elle devient le symbole vivant d’une vérité initiatique profonde : celui qui refuse de lâcher ses croyances limitantes, ses attachements passés ou ses certitudes profanes finit par se rigidifier, se cristalliser, et s’immobiliser sur le chemin de la Lumière.

Sodome et Gomorrhe et la Franc-Maçonnerie

Le Récit Biblique : Fuir Sans Se Retourner

Dieu décide de détruire Sodome et Gomorrhe à cause de leurs péchés. Il envoie deux anges pour sauver Loth, neveu d’Abraham, et sa famille. L’ordre est clair :

« Sauve-toi, sur ta vie ! Ne regarde pas derrière toi et ne t’arrête nulle part dans la plaine ! ».

(Genèse 19:17)

Loth, sa femme et ses deux filles s’enfuient. Mais la femme de Loth, prise de nostalgie ou d’incrédulité, se retourne… et devient instantanément une colonne de sel. Ce sel n’est pas une simple punition. Dans l’alchimie ancienne, le sel représente le principe de fixité, de matérialité et de conservation. Il cristallise, durcit, fige ce qui était vivant. La femme de Loth ne meurt pas : elle se cristallise. Elle devient statue, immobile, éternellement tournée vers ce qu’elle n’a pas su abandonner.

La Lecture Maçonnique : Le Refus de Lâcher le Passé

La Franc-Maçonnerie, héritière des traditions hermétiques et alchimiques, a toujours vu dans ce récit une puissante métaphore initiatique. Le parcours du franc-maçon est précisément celui d’un exode : on quitte le monde profane (Sodome symbolique) pour entrer dans la Loge, Temple de la Lumière. L’initiation elle-même est une mort symbolique aux anciennes croyances, aux préjugés, aux dogmes rigides. Comme Loth, l’initié reçoit l’ordre de ne pas regarder en arrière.Regarder en arrière, c’est :

  • S’accrocher à ses anciennes opinions politiques, religieuses ou sociales ;
  • Refuser d’évoluer dans sa compréhension des symboles ;
  • Garder des rancœurs, des habitudes limitantes ou des certitudes qui figent l’esprit ;
  • Rester attaché au « moi profane » au lieu de bâtir le Temple intérieur.

Le frère qui se retourne ainsi sur son passé ne progresse plus. Il se cristallise. Son esprit devient sel : dur, fixe, stérile. Il répète les mêmes rituels sans les comprendre, récite les mêmes mots sans les vivre, défend les mêmes « vérités » sans les questionner. Il devient, comme la femme de Loth, une statue de sel au milieu du chemin initiatique.

Le Sel en Franc-Maçonnerie : Symbole de Fixité et de Danger

Le sel occupe une place importante dans la symbolique maçonnique et alchimique. Dans le Cabinet de Réflexion, on trouve parfois du sel parmi les objets de méditation. Il rappelle à la fois la conservation (le corps préservé) et le risque de rigidité. Certains rites, notamment dans les hauts grades, utilisent le sel comme image de la matière première que l’initié doit dissoudre pour la transmuter. Le sel fixe ; l’initié doit apprendre à le fluidifier par le travail intérieur, le mercure (l’esprit) et le soufre (l’âme). La femme de Loth illustre donc parfaitement le danger que courent les francs-maçons : celui de la cristallisation spirituelle. On peut être maçon depuis trente ans, porter le tablier, connaître les rituels par cœur, et pourtant être totalement figé dans des croyances limitantes – dogmatisme, intolérance, peur du changement, attachement à des formes extérieures vides de sens.

Une Leçon pour le Maçon du XXIe Siècle

Aujourd’hui, dans un monde en pleine mutation, cette leçon est plus actuelle que jamais. Le franc-maçon est invité à lâcher prise :

  • Lâcher les certitudes confortables du passé ;
  • Lâcher les querelles obédientielles stériles ;
  • Lâcher les jugements hâtifs et les préjugés qui figent la pensée.

Celui qui se retourne sans cesse sur ses anciennes habitudes, sur ce qu’il « a toujours cru », sur ce que « l’on a toujours fait », risque de devenir, lui aussi, une colonne de sel : présent physiquement en Loge, mais spirituellement immobile.

La Franc-Maçonnerie n’est pas une religion du souvenir, mais une école de progression perpétuelle. Comme le dit un vieux texte maçonnique :

« Le maçon qui ne progresse plus est déjà mort. »

La femme de Loth nous rappelle que la véritable liberté initiatique passe par le courage de ne plus regarder en arrière. Seule cette attitude permet à l’esprit de rester vivant, fluide et en perpétuelle construction.

Ainsi, Sodome et Gomorrhe ne sont pas seulement une histoire de châtiment divin. Elles sont, pour le franc-maçon, un puissant miroir :

Regarde devant toi. Avance. Ne te cristallise pas. Car le sel qui conserve le corps peut aussi figer l’âme… et transformer un frère ou une sœur vivant en statue immobile sur le chemin de la Lumière.

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

Avant d’être une ville, Naples fut une voix. Avant d’être un port, un royaume de pierres, de ruelles, de dômes et de feu, elle fut une présence venue de la mer. Avec Parténope, l’Italie nous donne une légende fondatrice d’une rare puissance. Celle d’une cité née non d’une conquête, mais d’un chant brisé devenu mémoire vivante.

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant
Naples, la baie

La tradition napolitaine rattache en effet les origines de la ville à la sirène Parténope, dont le corps aurait abordé l’îlot de Mégaride, là même où la mémoire antique situait le premier noyau de la ville.

Il est des cités qui se racontent par leurs murailles, par leurs batailles ou par leurs souverains Naples, elle, se raconte d’abord par une blessure transfigurée

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

Parténope appartient à la lignée des sirènes grecques, ces puissances du chant dont la voix éprouve le voyageur et révèle sa capacité à ne pas se perdre.

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

Treccani rappelle qu’elle est l’une des sirènes de la tradition antique, associée à la puissance magique du chant, tandis que la mémoire napolitaine en a fait la figure éponyme de la ville. Selon la tradition reprise par la municipalité de Naples, après n’avoir pu retenir Ulysse, elle aurait été rejetée par la mer sur l’îlot de Mégaride, et c’est autour de ce tombeau légendaire que se serait constitué le plus ancien foyer urbain.

Tout commence donc par un échec

Et c’est là que la légende devient, pour nous, profondément initiatique.

Car la ville ne naît pas de la victoire de Parténope, mais de sa défaite. Elle ne naît pas de l’envoûtement réussi, mais du silence qui suit le chant impuissant.

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

Ce renversement est admirable. Ce qui semblait perdu devient fondation. Ce qui semblait mourir devient principe d’âme. Parténope n’est pas seulement une créature fabuleuse jetée sur un rivage. Elle est la preuve qu’un monde peut surgir d’une chute, qu’une mémoire peut naître d’un naufrage, qu’une identité peut se former à partir d’un chant que nul n’a voulu entendre.

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

La tradition ancienne ne nous montre d’ailleurs pas la sirène sous son apparence douceâtre et décorative de carte postale. Les sources savantes rappellent qu’elle fut d’abord figurée, dans le monde grec, comme un être ailé au corps d’oiseau et au visage de femme, avant que les siècles ne la transforment en femme-poisson. Naples a conservé cette profondeur archaïque. Parténope y demeure moins un bibelot mythologique qu’un signe de seuil. Elle appartient au monde des passages, entre la terre et l’eau, entre la séduction et la mort, entre la beauté et le danger.

Voilà pourquoi Naples ne peut être lue comme une simple ville maritime

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant
Blason de la ville de Naples

Elle est, dès l’origine, une ville d’initiation. Son premier récit dit qu’aucune naissance véritable ne s’opère sans traversée. La mer n’y est pas seulement un décor. Elle est une matrice. Elle apporte le corps, dépose le mystère, remet au rivage ce qui vient d’ailleurs. Parténope fait de Naples une cité née d’une visitation. Elle n’est pas fondée contre la mer, mais par elle.

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

La municipalité napolitaine elle-même continue d’inscrire ce mythe dans la mémoire urbaine, en rappelant le lien entre Mégaride, le tombeau de la sirène et le premier établissement nommé Parthenope.

Nous touchons ici à une vérité plus vaste

Les grandes villes symboliques ne procèdent pas seulement d’un cadastre ou d’une stratégie. Elles procèdent d’une fiction originelle qui leur donne un ton, presque une vibration secrète. Rome a sa louve. Naples a sa sirène. Mais la louve nourrit, quand la sirène appelle. L’une enracinera la puissance, l’autre installera l’ambivalence.

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

À Naples, tout semble dès lors placé sous ce signe. La splendeur y côtoie le vertige. Le chant y frôle la plainte. La joie n’y efface jamais tout à fait la conscience du gouffre. Parténope donne à la ville cette gravité chantante qui la rend incomparable.

Ce n’est pas un hasard si Naples, en célébrant ses 2500 ans, a remis au premier plan la figure de Parténope

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant
Musée archéologique national de Naples

Le Musée archéologique national de Naples lui a consacré une exposition intitulée Parthenope. The Siren and the City, tandis que la ville a multiplié les évocations publiques de cette figure identitaire. Ce retour du mythe dans l’espace contemporain montre bien que Parténope n’appartient pas seulement à l’érudition antique. Elle demeure une clef de lecture du génie napolitain.

Pour notre regard maçonnique et symbolique, Parténope parle avec une intensité singulière.

Elle nous enseigne d’abord que toute fondation authentique exige un dépôt

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

Quelque chose doit être laissé, enseveli, confié à la mémoire profonde, pour qu’un édifice puisse s’élever. Elle nous enseigne ensuite que la voix précède souvent la pierre. Avant le temple visible, il y a l’appel. Avant l’architecture, il y a la résonance. Avant la cité ordonnée, il y a l’épreuve d’une présence qui trouble, attire, désoriente et oblige à chercher plus haut que la fascination immédiate.

Parténope nous dit encore autre chose

Elle nous rappelle que la beauté n’est jamais innocente. Elle attire, elle déplace, elle expose. Mais lorsqu’elle est dépassée, lorsqu’elle cesse d’être simple captation pour devenir mémoire, elle se change en principe civilisateur. La sirène qui pouvait perdre les marins devient alors l’âme tutélaire d’une ville. L’épreuve se fait fondation. La séduction devient culture. Le péril se transmue en chant intérieur.

C’est peut-être là, au fond, le secret de Naples

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

Elle ne renie pas ses abîmes. Elle les habite. Elle les chante. Elle les transforme en puissance de vie. En cela, Parténope n’est pas seulement la légende d’un commencement antique. Elle est une leçon permanente. Toute cité véritable, toute œuvre digne de durer, toute construction intérieure aussi, naît d’un rapport juste entre la blessure et la forme, entre la profondeur et l’élan, entre le rivage visible et la mer invisible.

Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

Avec Parténope, Naples nous apprend qu’une civilisation peut naître d’un chant tombé dans le silence et pourtant demeuré vivant sous la pierre. C’est peut-être cela, la vraie force des légendes. Elles ne racontent pas seulement ce qui fut. Elles nous révèlent, sous la peau des villes et dans la mémoire des peuples, ce qui continue de chanter.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique « Légendes de France ou d’ailleurs », et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent : avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.
Légendes de France ou d’ailleurs : Parténope ou Naples née d’un chant

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Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF

La Loge régionale de recherche de la Grande Loge de France Mare Nostrum n°1306, à l’Orient d’Arles, poursuit un patient travail de transmission historique et initiatique. Avec le futur coffret consacré à Jean Dospeux, artiste, décorateur et franc-maçon de la Grande Loge de France et du Suprême Conseil de France, elle remet en lumière une figure importante du patrimoine écossais.

Blason GLDF
Blason GLDF

La Loge Mare Nostrum n° 1306 occupe une place précieuse au sein de la Grande Loge de France (GLDF)

Loge de recherche, elle explore l’histoire, la mémoire méditerranéenne et la transmission initiatique avec le souci constant de relier patrimoine et vie maçonnique.

C’est dans cet esprit qu’elle porte aujourd’hui un projet particulièrement remarquable autour de Jean Dospeux, né à Paris en 1898 et mort à Saint-Raphaël en 1971, décorateur renommé du XXe siècle, auteur des fresques des temples de Cannes et de Saint-Raphaël, et franc-maçon écossais accompli. Le coffret annoncé réunira un ensemble inédit consacré à sa vision du Rite Écossais Ancien et Accepté. L’ouvrage, annoncé pour mai 2026 en édition limitée, est réalisé avec les éditions Alcor et Ubik.

Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF

Nous remercions très chaleureusement notre très cher Frère Éric Tortelier, Vénérable Maître de Mare Nostrum, d’avoir accepté de revenir sur la genèse et la portée de cette belle entreprise, au cœur d’un projet de mémoire et de transmission

450.fm : Comment ce projet autour de Jean Dospeux est-il né au sein de Mare Nostrum ?

Éric Tortelier : C’est la petite-fille de Jean Dospeux qui a découvert le manuscrit inachevé dans les archives familiales et, avec son beau-frère,  membre de la loge régionale de recherche Méditerranée n°1306 Mare Nostrum, de la Grande Loge de France, ils ont eu l’idée de le rendre public et l’ont confié à Michel Lecour, alors Vénérable Maître et éditeur des publications de cette loge. La période du COVID et d’autres circonstances ont retardé la réalisation du projet pendant plusieurs années, projet qui a été relancé par Alain Boccard le passé Vénérable Maitre de Mare Nostrum, et que j’aurai l’honneur de mener à terme.

Au vu de la richesse et de l’intérêt de ces documents, nous avons rapidement décidé de les publier sous le titre « Le Rite Écossais Ancien et Accepté vu par Jean Dospeux », et nous avons réuni un petit groupe de travail avec plusieurs Frères de Mare Nostrum, motivés par le projet.

 Nous nous sommes alors rapprochés de la Loge de Jean Dospeux afin de mieux connaitre son passé maçonnique et nous avons découvert que le Vénérable Maître de la loge n°590 Le Niveau de la Grande Loge de France,  lui-même fils d’un ancien Vénérable Maître de cette loge, avait reçu en garde les archives que Jean Dospeux avait laissées à Saint-Raphaël, conservées précédemment par un autre Frère de cette Loge.

Ainsi ont été réunis deux fonds d’archives complémentaires qui ont grandement éclairé le travail, la personnalité de Jean Dospeux et son parcours artistique et maçonnique.

Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF
Blason Mare Nostrum

Le portfolio final que nous avons réalisé est donc beaucoup plus riche que ce que nous avions imaginé au départ, et permet de mieux comprendre le cheminement artistique de Dospeux à travers sa vision très originale et personnelle du symbolisme du Rite Écossais Ancien et Accepté.

450.fm : Qu’est-ce qui vous a immédiatement frappé dans cet héritage retrouvé ?

É. T. : Je crois que ce qui décrit le mieux ce que nous avons ressenti, c’est l’étonnement de découvrir dans une pochette remplie de dessins, croquis, esquisses, textes manuscrits et autres notes un « Manuel de la décoration des temples » ! Dans cet ensemble de documents, Jean Dospeux nous livre sa vision et son interprétation symbolique des 33 degrés du rite à travers la décoration de ses temples. Si nous sommes tous habitués à la description des tableaux de loges des différents degrés dans les rituels, à notre connaissance, personne n’avait encore réalisé un « Manuel de décoration des temples » pour chaque degré. Pour chacun des 33 degrés, Jean Dospeux se livre à une description manuscrite très précise de la manière dont il traduit l’ésotérisme de chaque grade, description illustrée pour certains degrés par une planche en couleur ou noir et blanc.

Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF

C’est cet ensemble, hélas inachevé, qui nous a frappé par sa richesse, autant que par l’étrangeté de la vision et de la pensée de Jean Dospeux.

450.fm : Pourquoi avez-vous estimé nécessaire de rendre aujourd’hui hommage à Jean Dospeux ?

É. T. : Nous avons voulu rendre hommage à l’homme, au décorateur et au franc-maçon qu’il fut, tout en sachant qu’il y a surement encore bien d’autres facettes de ce personnage complexe et attachant à découvrir. Si pour nombre de francs-maçons du Var et des Alpes-Maritimes, la figure, ou au moins le souvenir, de Jean Dospeux subsiste encore dans les mémoires, il n’en est pas de même au-delà où il reste méconnu, voire inconnu.

Le fait qu’aujourd’hui, 55 ans après sa disparition, on ne retrouve d’évocations de lui, en cherchant bien, que dans deux monographies — à propos du temple de Cannes, et du Chapitre Caritas – et une biographie confectionnée au nom de sa loge à Saint-Raphaël, toutes trois à diffusion somme toute restreinte, atteste de la fragilité de la mémoire et de la nécessité de la transmission.

450.fm : En quoi cette publication s’inscrit-elle pleinement dans la vocation d’une loge de recherche de la Grande Loge de France ?

É. T. : À quoi donc servent les loges de recherche historique ? C’est une question que l’on entend encore trop souvent sur les parvis de nos loges symboliques, et cet ouvrage répondra sans aucun doute à cette interrogation !

Si l’histoire du fait maçonnique bénéficie des recherches d’historiens et d’universitaires, francs-maçons ou pas, depuis plusieurs décennies, apports basés sur l’analyse de documents, faits, témoignages dûment vérifiés et documentés, Il n’en est pas encore de même pour l’histoire des Orients, des loges symboliques et des francs-maçons de nos régions françaises.

Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF
Jean Dospeux, Vénérable Maître

Trop souvent, la mission de transmission que nous nous sommes assigné se limite au corpus initiatique de notre rite.

Sans minimiser l’importance fondamentale de celui-ci, connaitre l’histoire de la loge dans laquelle on vient travailler deux fois par mois, découvrir les origines de sa création, les objectifs de ses membres fondateurs, ainsi que la vie de certains Frères ayant marqué la vie de la loge, tant par leurs qualités maçonniques que profanes, sont, à l’heure où nombreux sont ceux qui se posent des questions sur l’avenir de la Franc-maçonnerie, des sujets fondamentaux pour attirer de nouveaux Frères, et donner envie aux autres de continuer à travailler dans les  « voies qui nous sont tracées ».

Rassembler ce qui est épars. Quiconque s’est intéressé un jour à l’histoire de sa loge symbolique, de son Orient, a mesuré la dure réalité de cette maxime maçonnique, et les difficultés de mener ces recherches pour des Frères dont ce n’est ni le métier, ni la spécialité !

Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF

Cette méthode de recherche historique appliquée à l’histoire de nos loges symboliques et des francs-maçons de nos Orients, c’est précisément ce que peuvent apporter les loges de recherche historique de la Grande Loge de France.

450.fm : Qu’attendez-vous de la réception de cet ouvrage par les Frères, mais aussi par tous ceux qui s’intéressent au patrimoine maçonnique ?

É. T. :  Tout d’abord de la curiosité, qui est tout sauf un vilain défaut ! Une curiosité saine et nourricière pour la compréhension et l’interprétation du symbolisme de notre rite. L’étude attentive, et néanmoins exigeante, des travaux de Jean Dospeux permettra au lecteur de pénétrer dans les arcanes de sa pensée et de son interprétation très originale et personnelle, et d’y confronter sa propre vision. Ce portfolio est destiné bien sur aux maçons et maçonnes, de tous rites, mais aussi à tous les amateurs de symbolique et d’ésotérisme maçonniques.

Il était évident pour nous que tout ce travail devait être partagé avec le plus grand nombre.

450.fm : Ce projet sera aussi porté par une exposition itinérante. Que représente pour vous cette mise en mouvement de l’œuvre entre plusieurs lieux, et qu’espérez-vous transmettre à travers cette circulation vivante ?

Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF
Château_Saint-Antoine

É. T. :  Jean Dospeux fut un illustrateur et décorateur prolifique et éclectique, et réalisa entre autres,  la décoration des temples de Cannes, et de l’ancien temple de Saint-Raphaël. La qualité et l’intérêt de ses réalisations méritaient d’être reproduits, présentés et exposés à un public plus large que les seuls lecteurs du portfolio. Notre projet d’exposition itinérante démarrera en Janvier 2027 à Saint-Raphaël lors de l’anniversaire des dix ans du nouveau temple de la Grande Loge de France, se poursuivra ensuite à Marseille au château Saint-Antoine, avant d’aller orner d’autres temples et locaux de la Grande Loge de France. Notre loge de recherche Mare Nostrum proposera aussi des conférences sur l’œuvre de Jean Dospeux lors de ces expositions.

450.fm : Plus largement, quelle place la culture et la transmission occupent-elles à Mare Nostrum, et selon vous dans la Grande Loge de France elle-même, comme voies de fidélité, d’approfondissement et de rayonnement ?

Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF

É. T. : Depuis sa création il y aura 25 ans en Mars 2027, Mare Nostrum, loge itinérante,  se réunit chaque mois en tenue commune avec une loge de la région Méditerranée de la Grande Loge de France. Lors de ces tenues, et autour de notre thème éditorial «L’étude du fait maçonnique et de son contexte, ses origines et ses expressions, sous toutes formes thématiques , préférentiellement avec un éclairage tourné, non exclusivement, vers le monde méditerranée », des Frères de Mare Nostrum, des Frères des Loges qui nous reçoivent ou des conférenciers extérieurs présentent des travaux de recherche dans des Orients bien souvent éloignés des grands centres maçonniques régionaux. Ce travail constant et régulier, initié depuis le début par ses fondateurs, permet à tous les Frères méditerranéens de la Grande Loge de France, et des autres obédiences amies qui assistent à nos travaux, de découvrir une facette souvent méconnue du travail en loge de recherche.

Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF

Chaque région de la Grande Loge de France dispose désormais d’une Loge de recherche régionale (la région Méditerranée en a d’ailleurs 3 !) et la Loge nationale de recherche Marquis de Lafayette fédère celles-ci. Mare Nostrum s’inscrit parmi les très nombreuses manifestations culturelles et maçonniques organisées par notre obédience et qui remportent chaque jour de plus en plus de succès et d’intérêt des maçons et des profanes.

En faisant renaître de l’ombre l’œuvre de Jean Dospeux, Mare Nostrum accomplit bien davantage qu’un travail éditorial. La loge rappelle que la mémoire maçonnique n’a de sens que lorsqu’elle redevient transmission, partage et respiration vivante de l’Ordre. À travers ce projet, c’est toute une fidélité au patrimoine, à la culture et à l’esprit du Rite qui se trouve réaffirmée avec force et délicatesse.

Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF
Ouvrage illustré par Jean Dospeux

Nous adressons nos plus chaleureux remerciements à notre très cher Frère Éric Tortelier pour sa disponibilité, pour la clarté de son engagement et pour le soin qu’il met, avec les Frères de Mare Nostrum, à faire vivre cette belle chaîne de transmission.

Par son action, ce n’est pas seulement un nom qui revient à la lumière, c’est une part précieuse de la sensibilité initiatique et artistique de la Grande Loge de France qui nous est rendue.

Prévu pour mai 2026, ce coffret composé de 99 planches et d’un livret de 75 pages fera l’objet d’un tirage limité à 250 exemplaires numérotés. Cinquante seront destinés au hors commerce, les 200 autres étant proposés à la vente au prix de 180 euros.

Infos et commandes

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« Amazing Grace », le chant d’une renaissance

Le Vénérable Maître, le Frère Marc Bianchini, de la Loge Nationale d’Instruction du Rite Standard d’Écosse Jean-Claude Desbrosse, publie un texte fondamental dans les cérémonies et la culture de ce rite ; au point que la mélodie, émouvante et toujours jouée en Écosse, permet le recueillement des Frères à l’entrée en loge, avant la construction du temps et de l’espace sacré.

Il écrit :

Amazing Grace est un hymne. C’est l’hymne d’inspiration chrétienne le plus écouté et chanté dans le monde. Il parle de révélation, de rédemption et d’amour du divin. Nous pratiquons un rite anglo-saxon et il n’y a pas de chaîne d’union dans le déroulement du rituel. Notre loge, comme d’autres de même origine, a choisi de pratiquer un « maul » avant l’ouverture des travaux, moment où, tous serrés les uns contre les autres (un peu comme au rugby, d’où le terme), nous nous préparons à passer du profane au sacré du rituel. C’est un instant de profond recueillement et de communion fraternelle. Ce maul est accompagné par Amazing Grace, chanté par la voix émouvante de Susan Boyle et rythmé par quelques mots en accompagnement (voir annexe).

Cet hymne a-t-il sa place dans notre rite, lui-même marqué et rythmé par une musique signifiante ? Cette chanson ne représente que deux strophes sur les six ou sept que comporte le texte original. Quelle est l’histoire de ce texte ?

L’histoire :

« Amazing Grace », le chant d’une renaissance
Portrait de J.Newton

L’histoire de cet hymne est assez singulière, comme celle de son auteur. Il s’agit d’un Anglais, John Newton, qui en écrivit les paroles. Né en 1725, il vécut une jeunesse difficile, orphelin à six ans. Il s’engagea dans la marine royale, où il fit ses classes et navigua avec son père. Rapidement, il se retrouva contraint de participer à la traite négrière. Après avoir tenté de déserter, il revint dans cet engrenage, cette fois volontairement, après de nombreuses péripéties qui le conduisirent à être lui-même réduit à une condition d’esclave à la suite de sa tentative de désertion. Il fut finalement sauvé par le commandant d’un autre navire anglais.

Il participa ensuite à la traite des esclaves avec zèle et beaucoup de cruauté entre l’Afrique de l’Ouest et l’Angleterre. Lors d’un voyage, pris dans une tempête, il crut mourir. C’est alors qu’il se convertit au christianisme, touché par la grâce. Il devint prêtre anglican en 1764 à Olney. Prenant pleinement conscience de son passé, il s’engagea ensuite activement pour l’abolition de l’esclavage. Il mourut en 1807 à l’âge de 82 ans.

Les paroles d’Amazing Grace furent écrites à l’occasion d’un de ses prêches pour le passage de l’année 1772 à 1773.

La musique que nous connaissons aujourd’hui est plus tardive et date de 1835, attribuée à William Walker sous le nom de New Britain.

Le texte :

Amazing grace, how sweet the sound, that saved a wretch like me.
I once was lost, but now I’m found, was blind, but now I see.
’Twas grace that taught my heart to fear, and grace my fears relieved.
How precious did that grace appear the hour I first believed.
Through many dangers, toils and snares I have already come.
’Tis grace that brought me safe thus far, and grace will lead me home.
The Lord has promised good to me, His word my hope secures.
He will my shield and portion be, as long as life endures.
Yes, when this flesh and heart shall fail, and mortal life shall cease,
I shall possess, within the veil, a life of joy and peace.
The earth shall soon dissolve like snow, the sun forbear to shine,
but God, who called me here below, will be forever mine.
When we’ve been there ten thousand years, bright shining as the sun,
we’ve no less days to sing God’s praise than when we first begun.

Traduction :

Grâce étonnante, au son si doux, qui sauva le misérable que j’étais.
J’étais perdu mais maintenant je suis retrouvé, j’étais aveugle et maintenant je vois.
C’est la grâce qui m’a enseigné la crainte, et la grâce a soulagé mes craintes.
Combien précieuse cette grâce m’est apparue à l’heure où, pour la première fois, j’ai cru.
De nombreux dangers, pièges et épreuves, j’ai déjà traversé.
C’est la grâce qui m’a protégé jusqu’ici et qui me mènera à bon port.
Le Seigneur m’a fait une promesse, sa parole affermit mon espoir.
Il sera mon bouclier et mon partage tant que durera ma vie.
Oui, quand cette chair et ce cœur auront disparu et que la vie mortelle aura cessé,
je posséderai, dans l’au-delà, une vie de joie et de paix.
La terre fondra bientôt comme neige, le soleil cessera de briller,
mais Dieu, qui m’a appelé ici-bas, sera toujours avec moi.
Quand nous serons là depuis dix mille ans, brillant comme le soleil,
nous n’aurons pas moins de jours pour louer Dieu que lorsque nous avons commencé.

« Amazing Grace », le chant d’une renaissance
Marque de maçon de Robert Moray avec « agapè » en lettres grecques.

Ce texte est à la fois composé d’hexamètres et d’octosyllabes. L’hexamètre, utilisé dans l’écriture épique des Anciens, produit une mesure et une répétition rythmique propices à un partage public, comme dans le cadre d’un prêche. L’octosyllabe, plus musical, favorise l’harmonie et la mémorisation. On perçoit ici la volonté de transmettre un message à un auditoire à travers une forme poétique adaptée.

Le sens du texte est profondément chrétien, anglican plus précisément. Il s’inscrit dans un contexte religieux marqué par les tensions entre protestantisme, catholicisme et anglicanisme, dans une époque où la franc-maçonnerie prônait déjà la tolérance religieuse.

La première strophe exprime une révélation : la grâce divine vient sauver un homme perdu. « J’étais aveugle, maintenant je vois » renvoie à une transformation intérieure profonde, que l’on peut rapprocher de l’Évangile de Jean. « J’étais perdu, je suis retrouvé » évoque la parabole du fils prodigue.

Les strophes suivantes développent l’idée de rédemption, de confiance en Dieu et d’acceptation du chemin parcouru, malgré les fautes. La promesse divine devient un appui, un bouclier. La fin du texte aborde la mort avec sérénité et ouvre sur une perspective d’éternité.

L’ensemble du texte peut être rapproché de la transformation de Saul en Paul, décrite dans les Actes des Apôtres : une conversion radicale, une métamorphose intérieure. John Newton incarne lui aussi cette transformation.

La Maçonnerie dans tout cela ?

Amazing Grace n’est pas un chant maçonnique au sens strict, mais il peut accompagner un moment de recueillement avant l’entrée dans le rituel. Il invite à réfléchir sur le parcours personnel, sur les erreurs et les transformations possibles. Avant d’être maçons, nous sommes des hommes, avec des parcours parfois chaotiques. La démarche initiatique vise précisément à transformer l’homme, par la morale, les symboles et la fraternité.

« Amazing Grace », le chant d’une renaissance
La résurrection de Lazare, d’après Sebastiano del Piombo, 16ème siècle

Le passage de l’aveuglement à la vision, central dans Amazing Grace, fait écho à la demande de lumière du profane lors de l’initiation. Cette lumière, au sens symbolique, renvoie à une connaissance supérieure et à une transformation intérieure.

Les épreuves symboliques rappellent également les difficultés de la vie et la nécessité d’un changement profond. La notion d’agapè, amour fraternel et désintéressé, est au cœur de cette démarche. Le travail du maçon est un engagement quotidien. L’apaisement que l’on peut ressentir au fil du parcours montre qu’une autre voie est possible, fondée sur des valeurs profondes. La mort elle-même perd de sa crainte dans cette perspective, laissant place à une continuité symbolique et spirituelle.

Ainsi, Amazing Grace trouve pleinement sa place comme moment de préparation intérieure, avant l’entrée en loge. Il accompagne le passage du profane au sacré et éclaire le chemin de transformation personnelle.

Annexe :

Incroyable pardon, quelle douce voix
que celle de celui qui sauva un misérable tel que moi.
J’étais égaré mais à présent je me suis retrouvé,
j’étais aveugle, mais maintenant je vois.
Quand cette chair et ce cœur faibliront
et que ma vie s’éteindra,
j’emporterai dans l’au-delà
une vie de joie et de paix.
G.A.D.L.U., c’est la Grâce qui illumine ce chemin que nous cherchons en toi.
Que nos cœurs se rapprochent comme nos bras.
Que nos actes soient toujours emplis de fraternité et de compassion.
Travaillons à cimenter l’amour qui nous lie au sein de notre confrérie.
Pensons à nos frères absents et à nos frères malheureux ici-bas.
Que cette Grâce soit et reste sur eux.

[1] Dans la chanson ne sont utilisées que les strophes 1, 3 et 7. Cette septième strophe a été ajoutée dans le poème original dans les années 1790 et appartenait à la chanson : « Jerusalem, my happy home »

[2] Lien pour la bande son d’Amazing Grace par Susan Boyle. (Sélectionner et copier/coller)

[4] Agapè était le repas pris ensemble par les premiers chrétiens. Son sens vrai est amour inconditionnel, divin et altruiste par rapport à Eros, Philia et Storje.

[5] Robert Moray : probablement le plus connu des premiers maçons spéculatifs, écossais, initié en 1641

[6]Ce texte, lu pendant la diffusion d’Amazing Grace, représente une traduction (toujours approximative) de deux des strophes du texte anglais. Les deux paragraphes suivants, ne représentent qu’un écrit collégial de la Loge, n’entrant pas dans le rituel officiel du RSE et n’engageant que les FF composant cette Loge.

MB www.glif.fr

Les racines de l’antimaçonnisme et de l’antisémitisme ne seraient-elles pas communes ?

Une hypothèse exploratoire sur les effets socio-économiques de deux systèmes communautaires

Préambule : Que l’on ne s’y méprenne pas, si l’angle de cet article privilégie une approche matérialiste, il s’agit ici de livrer à la réflexion des paramètres souvent négligés, auxquels l’auteur des lignes qui suivent attache, on le verra, une importance plutôt déterminante et non de nier l’existence de facteurs idéologiques clés comme la haine du « peuple déicide » s’étant longtemps propagée dans le sillage de l’église catholique ou comme encore les combats qu’elle a très tôt livrés contre la liberté de pensée qui, en relativisant la vérité du dogme, entamait sa suprématie sur les esprits et la société. Nous ne nions pas que la vision qui peut résulter de l’approche proposée ci-dessous risque de se croiser avec des conceptions antisémites et antimaçonniques qui font souvent de tels arguments des chevaux de bataille. Il nous semble, cependant, qu’une analyse aussi factuelle que possible, en restituant un cadre historico-sociologique, fournit des explications qui, par elles mêmes, n’ont rien de machiavélique. À chacun d’apprécier…


Depuis plus de trois mille ans, les lois de la cacherout (kashrut) constituent l’un des piliers les plus visibles et les plus contraignants du judaïsme. Ce qui a commencé comme un ensemble de prescriptions religieuses issues de la Torah a progressivement généré, selon l’hypothèse explorée ici, un modèle socio-économique particulier fondé sur une réciprocité d’achat forcée au sein de la communauté. Cette hypothèse ne prétend pas expliquer l’antisémitisme ni porter un jugement moral : elle cherche simplement à analyser, de manière froide et scientifique, comment un choix religieux initial a pu, sur la très longue durée, façonner des structures économiques et sociales spécifiques.

Parallèlement, un phénomène plus récent – la Franc-Maçonnerie moderne, née au XVIIIe siècle – a suscité, surtout depuis le XIXe siècle, des accusations presque identiques : celles d’un « pouvoir judéo-maçonnique » occulte, fermé, favorisant ses membres au détriment du reste de la société. Alors que les racines historiques des deux phénomènes sont totalement opposées, leurs effets perçus au cours du siècle dernier se rejoignent de manière troublante. Cette convergence mérite d’être examinée sans tabou.

La cacherout : un choix religieux ancien devenu protectionnisme de fait

Vers 1312 avant J.-C. selon la tradition juive (ou entre le VIIIe et le Ve siècle avant J.-C. selon l’approche historique), la Torah impose des règles alimentaires détaillées. À une époque où la nourriture représentait une part très importante des dépenses d’un foyer (potentiellement 70-80 % des ressources mensuelles dans l’Antiquité et au Haut Moyen Âge), l’obligation religieuse de ne consommer que de la nourriture conforme a créé, de facto, une préférence obligatoire pour les circuits d’approvisionnement internes ou contrôlés par la communauté.

Au fil des siècles, les Sages du Talmud ont ajouté des décrets supplémentaires (bishul akum, pat akum, chalav akum, etc.). Ces règles, bien que d’abord motivées par des raisons religieuses, ont eu pour effet concret de canaliser une partie significative des achats vers des acteurs juifs. Sur la très longue durée, ce mécanisme a fonctionné comme un système de protectionnisme communautaire involontaire : décentralisé, religieux, ancré dans la vie quotidienne de chaque individu.

Hypothèse exploratoire : ce système a pu renforcer les réseaux internes de confiance, la cohésion sociale, la spécialisation professionnelle et la transmission éducative, produisant une communauté globalement plus efficace dans certains domaines.

La Franc-Maçonnerie : un système communautaire plus récent, mais aux effets perçus similaires

La Franc-Maçonnerie spéculative moderne naît au début du XVIIIe siècle en Angleterre et se diffuse rapidement en Europe. Contrairement à la cacherout, elle n’est pas une loi religieuse ancienne, mais un système initiatique, philosophique et laïc, fondé sur la fraternité, le secret rituel, l’entraide mutuelle et une forte cohésion interne.

Pourtant, depuis le XIXe siècle, elle est régulièrement accusée des mêmes maux que la communauté juive : constituer un réseau fermé, favoriser ses membres dans les affaires, la politique et les professions, et exercer une influence occulte sur la société. Le mythe du « pouvoir judéo-maçonnique » – qui associe explicitement les deux groupes – devient un lieu commun de la propagande antimaçonnique et antisémite, particulièrement sous Vichy, dans l’Espagne franquiste ou dans une partie de l’extrême droite européenne.

Hypothèse exploratoire : bien que les origines soient radicalement différentes (l’une religieuse et millénaire, l’autre philosophique et moderne), les deux systèmes ont en commun une forte réciprocité communautaire :

  • Réseaux de confiance et d’entraide internes.
  • Critères d’appartenance sélectifs (religieux pour la cacherout, initiatiques pour la maçonnerie).
  • Perception extérieure d’un « entre-soi » qui favorise ses membres.

Des racines opposées, des effets perçus convergents depuis le XIXe siècle

Les causes historiques sont diamétralement opposées :

  • La cacherout est un ensemble de lois religieuses imposées de l’intérieur pour maintenir l’identité et la sainteté du peuple juif.
  • La Franc-Maçonnerie est un mouvement des Lumières, universaliste et souvent anticlérical, ouvert à toutes les confessions (du moins en théorie).

Pourtant, depuis environ deux siècles, les effets perçus par une partie de l’opinion sont étrangement similaires :

  • Les deux sont accusés de former des réseaux fermés et puissants.
  • Les deux sont soupçonnés de privilégier leurs membres dans l’économie, la politique et les professions.
  • Les deux suscitent le même fantasme d’une influence occulte sur la société.

Cette convergence explique en grande partie pourquoi l’antimaçonnisme et l’antisémitisme se sont souvent nourris l’un l’autre, fusionnant dans la théorie du complot « judéo-maçonnique » qui a marqué le XXe siècle.

Hypothèse exploratoire : ce qui est reproché aux deux groupes n’est pas tant leur origine (religieuse ou philosophique), mais le modèle communautaire protectionniste de fait qu’ils ont développé. Un modèle qui, sur la longue durée pour la cacherout et sur deux siècles pour la maçonnerie, a pu générer une cohésion interne, des réseaux efficaces et une perception extérieure de « favoritisme ».

L’hypothèse épigénétique et culturelle : une piste commune ?

On peut se demander si ces pratiques répétées de réciprocité communautaire n’ont pas, sur la très longue durée, influencé les comportements sociaux et les stratégies collectives. L’épigenèse (modifications transmissibles de l’expression des gènes) reste une piste hautement spéculative, mais elle est posée ici comme hypothèse de travail : des habitudes sociales fortes et répétées pourraient-elles, sur plusieurs générations, favoriser certains traits de résilience, de cohésion ou d’adaptation ?

Cette question s’applique autant à la très ancienne communauté juive qu’à la Franc-Maçonnerie plus récente. Dans les deux cas, on observe une forte valorisation de l’étude, des réseaux de solidarité et une capacité d’adaptation en diaspora ou en milieu hostile.

Limites et prudence scientifique

Cette analyse reste strictement exploratoire. Elle ne prétend pas que le protectionnisme communautaire est la seule explication des phénomènes d’hostilité. Elle constate simplement que deux systèmes très différents dans leurs origines produisent, depuis le XIXe siècle, des effets perçus étonnamment proches : réseaux fermés, entraide interne, perception d’influence occulte.

L’objectif n’est ni de justifier ni de condamner, mais de poser une question rationnelle : lorsque des groupes humains développent, pour des raisons religieuses ou philosophiques, des mécanismes de réciprocité communautaire forte, cela génère-t-il inévitablement, chez les observateurs extérieurs, des réactions de méfiance ou de jalousie ?

L’histoire montre que ce phénomène n’est pas unique aux Juifs ou aux francs-maçons : d’autres diasporas ou sociétés fermées (Arméniens, Chinois d’Asie du Sud-Est, etc.) ont connu des dynamiques comparables.

Pour conclure…

Les racines de l’antimaçonnisme et de l’antisémitisme sont historiquement très différentes. Pourtant, depuis le XIXe siècle, les accusations portées contre les deux groupes se ressemblent de manière frappante. Cette convergence invite à explorer, sans tabou, l’hypothèse d’un effet socio-économique commun : celui d’un modèle communautaire protectionniste de fait, né d’un choix religieux ancien pour l’un, d’un choix initiatique moderne pour l’autre.

Cette piste mérite d’être étudiée avec rigueur par l’histoire économique, l’anthropologie et éventuellement l’épigenétique comportementale. Elle ne prétend pas tout expliquer, mais elle offre une grille de lecture rationnelle sur des phénomènes qui, trop souvent, restent enfermés dans le registre des passions ou des complots.

L’étude objective de ces dynamiques communautaires reste un champ ouvert pour la recherche scientifique.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Avec Objectif Lune, Hergé ne livre pas seulement un récit d’anticipation. Il compose une œuvre de préparation, de secret, de rigueur et d’élévation, où la conquête de l’espace devient peu à peu une expérience intérieure. Avant même la Lune, il y a l’apprentissage du seuil, de la mesure et de la fidélité à l’œuvre.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Avec ce seizième album, Georges Remi, dit Hergé, accomplit l’un des gestes les plus singuliers du neuvième art.

Il ne se contente pas de pousser Tintin vers un horizon neuf. Il fait de ce départ une méditation sur ce qui précède tout accomplissement véritable. L’album ne raconte pas encore l’arrivée. Il raconte la préparation. Et c’est précisément là que réside sa profondeur.

Bien des œuvres se précipitent vers l’exploit. Hergé, lui, choisit la veille, l’attente, la montée lente vers l’instant décisif.

Il comprend que les plus hautes conquêtes ne commencent jamais dans le fracas du triomphe mais dans le silence du travail, dans l’ordre discret des gestes répétés, dans la patience d’une volonté qui s’éprouve elle-même.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

La première grandeur de cette BD tient à sa probité

Hergé ne bâtit pas un songe inconsistant. Il travaille. Il étudie. Il interroge. Il rassemble autour de lui les savoirs de son temps, consulte des spécialistes, s’appuie sur Alexandre Ananoff* et sur une documentation considérable, au point de vouloir donner à son aventure la densité du plausible plutôt que l’ivresse facile du merveilleux. La fusée, ses volumes, son habitabilité, son poste de pilotage, ses couchettes, son sas, tout cela n’est pas abandonné à la fantaisie. Tout procède d’une véritable intelligence de la construction. Cette fidélité au réel n’amoindrit pas le rêve. Elle lui donne au contraire sa force. Car le rêve n’est grand que lorsqu’il consent à la discipline qui le rend possible.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

C’est pourquoi la fusée rouge et blanche s’impose si fortement à la mémoire

Elle n’est pas seulement la vedette graphique d’un album célèbre. Elle est une figure. Elle est un axe. Elle est une colonne de feu préparée pour le ciel. Hergé, en la concevant dans le sillage des recherches de Wernher von Braun, en lui donnant ces damiers qui permettent de vérifier la rectitude de l’ascension, en inscrivant jusque dans sa couleur une cohérence symbolique, lui confère une majesté qui excède sa fonction technique. Cette fusée n’est pas un simple véhicule.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Elle est une volonté dressée. Elle est une verticale surveillée. Elle est l’image sensible d’une énergie qui ne vaut qu’à la condition de rester juste dans son axe. Pour un regard maçonnique, elle apparaît comme l’équivalent moderne d’une colonne élevée dans la nuit, non pour écraser le monde, mais pour rappeler à l’homme qu’aucune montée n’est légitime sans rectitude.

Le grand enseignement initiatique de Objectif Lune se trouve là

Hergé montre que l’élévation ne procède jamais d’un caprice. Elle exige des plans, des calculs, des essais, une hiérarchie des tâches, une confiance distribuée entre plusieurs mains et plusieurs intelligences. L’œuvre lunaire n’est pas l’affaire d’un seul homme. Elle suppose un chantier. Et ce mot, pour nous, n’est pas indifférent. À Sbrodj, dans les salles de contrôle, les laboratoires, les rampes, les passerelles, les sas, les chambres de repos, tout évoque moins une base triomphante qu’un Temple en devenir. Il y a un espace réservé. Il y a des portes qui ne s’ouvrent qu’à certaines conditions. Il y a des passages successifs. Il y a des seuils. Il y a un secret qui n’est pas goût de l’obscurité mais protection d’une œuvre encore vulnérable. Il y a surtout cette intuition profonde que toute construction élevée attire inévitablement sa contrepartie, l’espionnage, le sabotage, la défaillance, la main qui voudrait détourner la force de sa juste destination.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Dans cette perspective, Objectif Lune est moins un roman scientifique qu’une véritable épreuve du chantier intérieur

La fusée figure l’homme qui tente de s’arracher à la dispersion, au bruit, aux réflexes du bas monde, pour concentrer son énergie vers un point de lumière. Mais cette lumière ne s’offre pas. Elle se mérite. Il faut la rigueur des instruments. Il faut la mesure des opérations. Il faut l’accord entre les intelligences. Il faut que le corps lui-même apprenne à obéir à une loi nouvelle.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Hergé l’a compris avec une rare finesse. Avant même de quitter la Terre, il faut accepter la contrainte du scaphandre, l’inconfort des essais, la vérification des voix, la fatigue, les accélérations, l’évanouissement possible. Le corps profane ne pénètre pas tel quel dans l’espace supérieur. Il doit être préparé, presque rectifié. Cette leçon vaut bien au-delà de la seule astronomie. Toute ascension intérieure requiert que nous consentions d’abord à la transformation de nous-mêmes.

Ce qui rend l’album admirable, c’est que cette exigence n’efface jamais l’humain.

Hergé ne sacrifie pas ses personnages à la froideur de la machine

Haddock demeure Haddock avec ses emportements, ses peurs, son courage en bataille. Les Dupondt, avec leur gaucherie, introduisent dans l’œuvre la part inévitable du désordre et du décalage.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Milou, par sa fidélité instinctive, rappelle qu’une aventure de cette hauteur ne saurait reposer sur la seule intelligence abstraite. Même Tournesol, dont le génie organise l’ensemble, garde quelque chose d’à la fois sublime et fragile. Ainsi l’album nous rappelle-t-il que l’élévation ne supprime ni la maladresse, ni l’angoisse, ni le comique. Elle les traverse. Elle les met au travail. Elle leur impose seulement un ordre plus haut.

Cette alliance du solennel et du burlesque constitue même l’une des grandes réussites de l’album

Sans elle, Objectif Lune serait peut-être une admirable mécanique. Grâce à elle, il devient une œuvre de vérité. L’homme qui prétend monter vers l’astre emporte avec lui sa fatigue, sa peur, son impatience, sa distraction, son goût du confort, sa vanité parfois, son tremblement devant l’inconnu. L’album ne flatte jamais l’illusion d’une pureté héroïque. Il montre au contraire que la grandeur authentique ne consiste pas à n’avoir plus de défauts, mais à poursuivre l’œuvre malgré les faiblesses, à tenir l’axe sans cesser d’être homme.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

L’un des moments les plus puissants du livre demeure alors le départ lui-même

Hergé en fait une liturgie technique. Les poignées de mains, les dernières consignes, les appels radio, les cadrans, les chiffres du compte à rebours, les regards tendus, la nuit, la fusée immobile encore, tout cela crée une atmosphère d’une intensité remarquable. Le lecteur ne regarde pas la scène de l’extérieur. Il y est convié. Il entre dans cette suspension du temps où tout va dépendre d’un instant. La mise à feu n’est pas un simple effet spectaculaire.

Hergé
Hergé

Elle est l’aboutissement d’une longue purification de l’attente. L’album sait qu’avant tout passage il y a un moment où le monde retient son souffle. Ce moment est celui de la décision. Ce moment est celui où l’homme consent à quitter le sol familier. Ce moment est celui où l’œuvre cesse d’être projet pour devenir destinée. Hergé l’écrit avec une intensité telle que le départ vers l’espace prend la valeur d’un véritable rite.

Il faut ici souligner encore une beauté plus secrète.

 Objectif Lune n’est pas encore l’album de la Lune

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Il est l’album du désir tendu vers elle. Cela change tout. Hergé ne nous donne pas d’emblée la récompense. Il demeure du côté du presque, du pas encore, de l’attente armée de patience. C’est en cela que l’œuvre rejoint les grandes pédagogies initiatiques. Le profane rêve de l’aboutissement. L’initié sait que l’essentiel se joue dans l’approche, dans la préparation, dans le travail préalable qui nous rend capables d’atteindre ce que nous disions désirer. Objectif Lune est un livre du désir discipliné. Un livre du seuil. Un livre du commencement maîtrisé.

Lorsque la fusée s’arrache enfin à la Terre, lorsqu’elle se détache dans la nuit, elle n’emporte pas seulement des hommes vers l’espace.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Elle emporte une part de nous-mêmes. Nous comprenons alors que ce voyage ne concerne pas uniquement l’astronomie, ni même l’aventure. Il concerne l’homme confronté à la nécessité de s’ordonner avant de s’élever. Sous la science, Hergé inscrit une morale. Sous le merveilleux technique, il place une loi de fidélité. Sous la poussée du réacteur, il laisse entendre la vieille exigence de l’Art royal, celle qui veut que nous ne montions jamais sans avoir d’abord appris à nous tenir droits.

Georges Remi a donné à la bande dessinée une noblesse que peu d’écrivains ou de dessinateurs atteignent

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Avec Tintin, il a su unir la clarté du trait, la précision du monde, la densité morale et la puissance symbolique. Objectif Lune en offre l’une des preuves les plus éclatantes. Tout y parle à la fois à l’enfant qui rêve, à l’adulte qui médite, au lecteur de science, au lecteur de symboles et au franc-maçon qui reconnaît, sous les formes modernes du progrès, l’antique loi de toute initiation. Nul ne franchit impunément un seuil supérieur. Nul ne s’avance vers la lumière sans traverser d’abord l’espace du travail, du doute, de la discipline et du secret.

C’est pourquoi cet album demeure si vivant. Il ne célèbre pas naïvement l’avenir. Il interroge ce que vaut l’homme lorsqu’il désire l’avenir.

Il demande ce qu’il transporte avec lui lorsqu’il quitte la terre ferme. Il rappelle que la conquête la plus haute ne consiste jamais à posséder un nouvel espace, mais à devenir intérieurement digne du passage qui nous y conduit. En cela, « Objectif Lune » est bien plus qu’une aventure.

C’est une méditation sur la préparation de l’esprit, sur l’ordonnance des forces, sur la fidélité au chantier, sur la patience de l’ascension

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Et c’est peut-être pour cela que, tant d’années après sa parution en 1953, il continue de nous parler avec cette autorité douce que possèdent les œuvres où la forme, le savoir et le symbole marchent d’un même pas.

Le plus beau secret de Objectif Lune tient sans doute en ceci

Hergé n’y raconte pas seulement comment l’homme s’élance vers l’astre. Il y montre comment il se prépare à mériter cet élan. Avant la Lune, il y a la maîtrise. Avant la lumière, il y a le travail. Avant la verticale, il y a la fidélité à l’œuvre. Voilà pourquoi cet album, sous son apparente aventure, demeure l’un des plus beaux récits initiatiques de la modernité.

Les aventures de Tintin – Objectif Lune

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.
« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

*Alexandre Ananoff naît le 7 avril 1910 à Tiflis, aujourd’hui Tbilissi, en Géorgie, alors intégrée à l’empire russe.
Contrainte par les bouleversements de la guerre et de la révolution, sa famille se réfugie en France en 1921, après un passage par l’Allemagne.
Très tôt confronté à une intégration scolaire difficile, il travaille jeune tout en nourrissant en autodidacte une passion croissante pour l’astronomie.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

À la bibliothèque de la Société astronomique de France, il découvre les écrits de Constantin Tsiolkovski et comprend que l’astronautique sera la grande aventure de l’avenir.
Dès la fin des années 1920, il se donne pour mission d’étudier cette science nouvelle, de correspondre avec ses pionniers et de la faire connaître au plus grand nombre.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Conférencier infatigable, il multiplie articles, interventions publiques et expositions, notamment au Palais de la Découverte en 1937, où il contribue à populariser l’idée des voyages interplanétaires.
Après la Seconde Guerre mondiale, convaincu que le temps des fusées est venu, il reprend avec ardeur sa croisade intellectuelle en faveur d’une astronautique pacifique.
En 1950, il publie L’Astronautique, ouvrage de référence qui lui vaut une reconnaissance internationale et dont Hergé s’inspirera pour les aventures lunaires de Tintin.
Cette même année, il joue un rôle décisif dans la tenue à Paris du premier Congrès international d’Astronautique, moment majeur de sa carrière.
Délaissant ensuite progressivement le domaine spatial, il se consacre à l’histoire de l’art du XVIIIe siècle, avant de mourir le 25 décembre 1992, presque oublié, lui qui fut l’un des premiers grands passeurs de l’idée astronautique en France.

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Au « 16 Cadet », Tobie Nathan face à l’antisémitisme ou la vigilance comme devoir de civilisation

Au Grand Orient de France, ce mercredi 15 avril, la conférence de Tobie Nathan n’a pas seulement éclairé l’histoire longue de l’antisémitisme. Elle a rappelé avec force qu’un tel combat engage le bien commun tout entier. Dans une République qui ne tient que par la dignité égale de tous, par la fraternité universelle et par l’exigence de laïcité, ce genre de rencontre constitue une nécessité à la fois civique et maçonnique.

Jean-Francis Dauriac
Jean-Francis Dauriac

Introduit par Jean-Francis Dauriac, qui a rappelé avec netteté que l’antisémitisme n’est pas un sujet à discuter mais un combat à mener.

Tobie Nathan a déployé une parole dense et habitée, portée par une voix douce, un ton chaleureux et ce souci constant de s’assurer que l’assistance suivait, entendait et comprenait pleinement son propos. Cette manière d’avancer, sans brutalité, avec clarté, parfois avec humour, mais toujours avec gravité, révélait en elle-même une véritable sagesse.

Organisée par le Grand Chapitre Général du Rite Français dans le Grand Temple Arthur Groussier, au 16 Cadet, cette conférence n’aura pas été un simple moment d’érudition.

Au « 16 Cadet », Tobie Nathan face à l’antisémitisme ou la vigilance comme devoir de civilisation
Au « 16 Cadet », Tobie Nathan face à l’antisémitisme ou la vigilance comme devoir de civilisation

Elle a pris la forme d’un exercice de lucidité. Sous la présidence de Philippe Guglielmi, en présence de Pierre Bertinotti, la rencontre a rappelé que l’antisémitisme n’est ni un accident du langage public ni une fièvre passagère de l’histoire. Il est une menace profonde, une mécanique de destruction qu’il faut nommer, penser et combattre.

Dans son introduction, Jean-Francis Dauriac a immédiatement donné la hauteur du rendez-vous.

Hall-d-accueil,-la-file-d'attente...
Hall-d-accueil,-la-file-d’attente…

Son propos n’a pas seulement présenté Tobie Nathan comme professeur, clinicien, fondateur de l’ethnopsychiatrie en France, écrivain et passeur entre les cultures. Il l’a situé dans cet entre-deux où se rencontrent le visible et l’invisible, la lumière et l’ombre, le savoir et l’expérience humaine.

Jean-Francis Dauriac
Jean-Francis Dauriac

Surtout, Jean-Francis Dauriac a fixé une ligne claire. Pour les francs-maçons du Grand Orient de France, a-t-il rappelé avec force, la lutte contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme n’est pas une matière à controverse. Ce n’est pas un débat. C’est un combat. La conférence n’avait donc pas pour objet de discuter ce principe, mais d’en éclairer les ressorts profonds.

Tobie Nathan, lui, a déplacé le regard avec une vigueur peu commune

Tobie Nathan
Tobie Nathan

Partant de son ouvrage Les assassins du genre humain, il n’a pas livré une condamnation morale de plus, mais une véritable traversée intellectuelle des profondeurs de la haine. Chez lui, l’antisémitisme n’apparaît jamais comme un simple préjugé, encore moins comme une dérive secondaire de l’histoire. Il en montre au contraire la persistance souterraine, la plasticité redoutable, la capacité à changer de langue sans changer de noyau. Son propos fut l’un des moments les plus saisissants de la rencontre. Il a fait comprendre que l’antisémitisme s’enracine dans une très longue durée, qu’il se forme dans des civilisations qui ont besoin d’une altérité à la fois désignée, maintenue et menacée, comme si elles ne pouvaient se définir qu’en la plaçant devant elles. De l’Antiquité grecque aux rivalités religieuses, des constructions chrétiennes et musulmanes jusqu’aux formes modernes de l’antisionisme lorsqu’il sert de masque verbal à la vieille haine antijuive, Tobie Nathan a mis au jour non un accident, mais une machinerie culturelle, presque une infrastructure mentale des sociétés.

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Assistance-nombreuse-d’avant-conférence

Son livre Les assassins du genre humain prolonge cette réflexion dans une zone plus noire encore. En revenant sur la figure du docteur Petiot, il ne s’intéresse pas seulement à un criminel singulier. Il montre comment un assassin peut prospérer dans un climat où l’antisémitisme est déjà devenu l’air du temps, une évidence ambiante, un permis tacite accordé à la prédation. C’est là l’un des apports les plus forts de sa démonstration. La monstruosité ne surgit pas hors du monde. Elle naît dans ses failles, ses renoncements, ses lâchetés collectives. À travers le docteur Petiot, Tobie Nathan éclaire moins un monstre isolé qu’une société défaite, un moment de dérèglement où la haine, déjà installée dans les esprits, rend le crime plus facile, presque pensable. Son livre ne relève donc ni du simple roman historique ni de la seule chronique criminelle. Il explore la part d’ombre des civilisations lorsque celles-ci cessent de protéger l’humain.

Comme d’habitude, la parole a circulé

Sous la fresque du Grand Temple
Sous la fresque du Grand Temple

Sans revenir ici sur le détail des échanges, l’une des questions centrales fut bien celle-ci, que faire pour arrêter l’antisémitisme. À cette interrogation, Tobie Nathan n’a pas répondu par une recette institutionnelle, mais par une intuition à la fois anthropologique et spirituelle.

Au « 16 Cadet », Tobie Nathan face à l’antisémitisme ou la vigilance comme devoir de civilisation

Il a suggéré qu’une sortie durable supposerait de reconnaître que les dieux des différentes traditions ne se confondent pas et que la concurrence des absolus nourrit les logiques d’exclusion. D’où cette formule frappante d’un possible « parlement des dieux », image d’un horizon où les traditions cesseraient de se faire la guerre par fidèles interposés. Il a également rappelé que l’antisémitisme prospère dans les sociétés qui refusent de penser leur propre rapport à l’altérité et qui préfèrent s’unir contre un ennemi plutôt que pour une œuvre commune.

Les paroles de clôture ont redonné à l’ensemble sa portée maçonnique et civique.

Dominique Lamoureux
Dominique Lamoureux

L’orateur Dominique Lamoureux a rappelé que les loges ne sont ni des refuges d’innocence ni des sanctuaires hors du monde. Elles doivent demeurer des lieux de cohérence, d’écoute, de fraternité, mais aussi de vigilance face au retour de la bête immonde.

Philippe Guglielmi
Philippe Guglielmi

Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable du GCG-RF et ancien Grand Maître, a prolongé cette exigence en soulignant que le combat contre l’antisémitisme et le racisme appartient pleinement au devoir maçonnique. Il a dénoncé les dérives fascisantes qu’il voit à l’œuvre à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, tout en affirmant avec force que les Juifs sont chez eux dans la République comme au sein de l’Ordre. Son propos s’est également attaché à distinguer la communauté du communautarisme, et à rappeler que ce combat devait se mener non dans la haine, mais dans l’espérance et la construction.

Pierre Bertinotti
Pierre Bertinotti

Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, a donné à la conclusion une gravité presque mémorielle, en évoquant la récente lecture des noms de déportés juifs français au Mémorial de la Shoah. Il a salué l’organisation de ce colloque, remercié Jean-Francis Dauriac et souligné combien la parole de Tobie Nathan avait rendu intelligible la mécanique intime de la haine. Son propos s’est voulu à la fois ferme et tourné vers l’avenir. L’antisémitisme, a-t-il rappelé, ne relève pas seulement du constat statistique ou de l’indignation morale. Il doit être reconnu comme une atteinte majeure à la vie commune. Sans cette conscience partagée, la lutte restera incomplète. Face à cela, les idéaux maçonniques demeurent une boussole et un rempart, liberté de conscience, égalité des droits, fraternité universelle. Non comme formules de circonstance, mais comme exigences vivantes qui commandent de transmettre la mémoire, de dénoncer les discours de stigmatisation et d’empêcher que l’avenir ne rejoue les tragédies du passé.

Au terme de cette rencontre, en présence de quatre anciens Grands Maîtres, deux livres demeurent en vis-à-vis

Au « 16 Cadet », Tobie Nathan face à l’antisémitisme ou la vigilance comme devoir de civilisation

Celui de Tobie Nathan, Les assassins du genre humain, qui explore les profondeurs psychiques, culturelles et historiques de la destruction humaine. Et celui de Jean-Francis Dauriac Francs-maçons contre les extrêmes droites, l’antisémitisme, toutes les formes de racisme qui alerte sur les glissements, les accommodements et les masques nouveaux des extrêmes droites.

Deux ouvrages différents, mais une même exigence

Au « 16 Cadet », Tobie Nathan face à l’antisémitisme ou la vigilance comme devoir de civilisation

Refuser l’endormissement des consciences. Refuser que la haine se fasse paysage. Refuser que l’antisémitisme redevienne une habitude du temps.

Il est des conférences dont on sort mieux instruit

Au « 16 Cadet », Tobie Nathan face à l’antisémitisme ou la vigilance comme devoir de civilisation

Il en est d’autres, plus rares, dont on sort davantage responsable. Celle-ci appartient à la seconde catégorie. Parce qu’en nommant l’antisémitisme comme une mécanique profonde de haine, en rappelant qu’aucune circonstance ne saurait l’excuser, en le replaçant face aux valeurs de la République, au principe de laïcité et à l’universalisme maçonnique, le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France a rendu un véritable service au pays.

À l’heure où tant de passions tristes brouillent les repères, maintenir de tels espaces de pensée, de vigilance et de parole fraternelle n’est pas un luxe. C’est une œuvre de salubrité publique. C’est aussi une manière concrète de servir le bien commun, de fortifier la fraternité universelle et d’honorer ce que la République a de plus exigeant. Peut-être est-ce déjà, dans le tumulte du temps, une manière de résister.

Au « 16 Cadet », Tobie Nathan face à l’antisémitisme ou la vigilance comme devoir de civilisation

Photos©Yonnel Ghernaouti, YG