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La franc-maçonnerie régulière désigne, dans son usage le plus courant, une famille maçonnique attachée à certaines conditions de reconnaissance, notamment la référence au Grand Architecte de l’Univers, qui est Dieu, la présence sur l’autel du Volume de la Loi Sacrée (VLS), entendu comme le livre sacré – recueil des Saintes Écritures comprenant l’Ancien et le Nouveau Testament – sur lequel se prête le serment, l’exclusion de l’initiation féminine dans les loges reconnues comme régulières, ainsi qu’une continuité rituelle et initiatique répondant à des critères précis. Mais cette notion, déjà complexe dans le monde maçonnique, devient parfois matière à soupçons croisés, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’institution.
Des accusations croisées

Dans les polémiques internes ou externes, certains accusent la franc-maçonnerie régulière de proximité excessive avec le religieux, le conservatisme, l’anglo-saxonisme, l’entre-soi masculin ou une conception trop fermée de la tradition. D’autres accusent les maçonneries libérales ou adogmatiques de relativisme, de politisation, de rupture avec la tradition, d’abandon du sacré ou de dilution initiatique. L’antimaçonnisme se nourrit de ces divisions en les simplifiant. Il transforme les différences de conception en preuves d’hypocrisie, de duplicité ou de rivalité suspecte.
La difficulté vient du fait que les mots du monde maçonnique sont souvent mal compris depuis l’extérieur. Régularité, reconnaissance, spiritualité, adogmatisme, tradition, liberté absolue de conscience, obédience, rite, juridiction, mixité, non-mixité, Grand Architecte de l’Univers. Ces notions demandent précision. Le soupçon, lui, préfère les caricatures. Ce qu’il ne comprend pas devient preuve. Ce qui relève d’une différence historique ou rituelle devient indice de dissimulation. Les soupçons croisés montrent que l’antimaçonnisme ne vient pas toujours seulement du dehors.
Il peut aussi être alimenté par des caricatures internes, des rivalités obédientielles, des méconnaissances mutuelles, des mots trop vite lancés entre familles maçonniques. Lorsque la différence rituelle devient disqualification morale, le Temple se trouve appauvri. Lorsque la reconnaissance devient instrument de mépris, le symbole se durcit en frontière. Lorsque la tradition devient prétexte à supériorité, elle cesse d’être transmission vivante pour devenir clôture. Inversement, lorsque la liberté de conscience devient mépris de toute spiritualité, lorsque l’adogmatisme se change en dogmatisme inversé, lorsque l’engagement sociétal oublie la profondeur initiatique, d’autres caricatures apparaissent.
Les camps se regardent alors avec les yeux du soupçon. Chacun reproche à l’autre ce qu’il craint de perdre. Les uns craignent la dissolution de la tradition. Les autres craignent la rigidité. Les uns invoquent la fidélité. Les autres l’émancipation. Entre ces pôles, le travail maçonnique devrait pourtant chercher la justesse plutôt que la condamnation.
Des tensions exploitées
L’antimaçonnisme extérieur exploite ces tensions. Il dit que si les francs-maçons eux-mêmes se divisent, c’est qu’il y aurait quelque chose à cacher. Il interprète la pluralité comme duplicité. Il transforme les débats internes en preuve d’une stratégie. Il ne comprend pas que toute tradition vivante connaît des désaccords. Une institution sans débats serait plus inquiétante encore. La diversité maçonnique n’est pas nécessairement une faiblesse. Elle peut être le signe d’une histoire riche, d’un symbolisme pluriel, d’une recherche jamais entièrement close.
La précision et la fraternité

La réponse initiatique appelle à la précision et à la fraternité. Régularité, tradition, liberté de conscience, adogmatisme, spiritualité, sociabilité, engagement dans la cité sont des notions à penser, non des étiquettes à jeter. La régularité n’est pas en soi synonyme d’intégrisme. L’adogmatisme n’est pas en soi synonyme de vide spirituel. La tradition n’est pas nécessairement immobilisme.
La liberté n’est pas nécessairement relativisme. La spiritualité n’est pas nécessairement cléricalisme. L’engagement dans la cité n’est pas nécessairement politisation partisane.
Il faut ici retrouver la méthode maçonnique elle-même. Distinguer sans mépriser. Nommer sans condamner. Comparer sans réduire. Reconnaître les différences sans les transformer en frontières de haine. Le soupçon divise. Le travail véritable distingue. Il ne s’agit pas de nier les divergences réelles, ni de fabriquer une unité artificielle. Il s’agit de refuser que ces divergences deviennent nourriture pour l’antimaçonnisme.
Une perspective plus profonde
Dans une perspective plus profonde, les soupçons croisés rappellent que la franc-maçonnerie est toujours menacée lorsqu’elle oublie sa finalité. Si le débat sur la régularité, la reconnaissance, la tradition ou la liberté de conscience devient pur combat d’étiquettes, le centre se perd. Ce centre n’est pas une administration. Il est le travail sur la pierre humaine. Les formes sont nécessaires. Les filiations comptent. Les principes doivent être pensés. Mais tout cela doit rester au service de l’élévation, de la rectitude et de la fraternité.
Voir aussi : Obédiences, Catholicisme et franc-maçonnerie, Régularité, Grand Architecte de l’Univers, Libéralisme maçonnique, Rivalités, Vraie critique et faux procès.

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
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