La Lumière des Solstices : Une Dialectique Initiatique entre cycle solaire et Logos johannique

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Au sein de la Loge, l’invocation de la Lumière n’est jamais un acte anodin. Elle constitue l’essence même de notre démarche. Lorsque le Vénérable Maître et les surveillants, à l’ouverture des travaux allument les étoiles des Loges de Saint-Jean, ils ne se contentent pas de reproduire un geste rituel : ils réinscrivent la Loge dans un mouvement cosmique dont l’origine se perd dans l’aube de l’humanité. Cette lumière, source de toute vie, est célébrée avec une intensité particulière lors des solstices d’été et d’hiver.

Une question fondamentale émerge alors pour le maçon en quête de Vérité : cette lumière est-elle la même, ou bien l’alternance des saisons nous impose-t-elle une approche différenciée ?
Pour répondre à cette interrogation, il convient d’analyser la nature profonde des solstices, non plus comme de simples curiosités astronomiques, mais comme les moments charnières d’un éternel retour, transcendé par l’héritage johannique qui structure en particulier le Rite Écossais Ancien et Accepté.

Le rythme du cosmos : la loi des cycles et la mémoire des âges

L’observation des solstices constitue le premier « rite » de l’humanité. Avant que les calendriers ne se figent dans le papier, ils étaient inscrits dans la pierre. La trajectoire de la Terre, cette ellipse décrite autour de l’astre solaire, impose une inclinaison de l’axe de rotation qui ne cesse de varier. Ce n’est pas une fatalité mécanique, mais une opportunité spirituelle.

Comme le démontrent les sites mégalithiques de Stonehenge à Baalbek, les bâtisseurs anciens comprenaient que le Soleil était le moteur du vivant. Le solstice n’est pas une fin, c’est un point de bascule. Au zénith de l’été, le jour triomphe, marquant l’épanouissement de la nature ; au creux de l’hiver, la nuit atteint son paroxysme, invitant au retrait et au silence.

Ces cycles étaient intimement liés au mythe de la fertilité et de la mort, tel celui du dieu sumérien Tammuz. Tammuz, dieu pasteur et symbole de la végétation, subissait chaque année l’épreuve de la descente aux Enfers. Sa mort symbolique n’était que le prélude nécessaire à son retour. Ce schéma «  mort et renaissance, extinction et ranimation » constitue la trame de fond de toute existence.

Pour le franc-maçon, ces feux de joie solsticiaux ne sont pas de simples vestiges païens, mais le rappel que la lumière ne disparaît jamais ; elle change simplement de plan de manifestation.

En France, la persistance de ces feux dans la tradition populaire, malgré les tentatives ecclésiastiques de les réguler, témoigne d’une nécessité profonde : celle de célébrer, au milieu de la nuit, la permanence de la Lumière. C’est ici que le symbole rejoint l’astronomie, transformant une variation orbitale en une leçon métaphysique.

L’édifice symbolique : les deux Saint-Jean comme piliers

L’Église a, par pragmatisme autant que par souci de continuité, intégré ces célébrations dans son propre calendrier, en y accolant la commémoration des deux Saint-Jean.

Cette appropriation est, pour nous, une richesse symbolique. Elle permet de distinguer deux modalités de la Lumière. Saint Jean-Baptiste, célébré le 24 juin, est le précurseur. Dans son prénom, Johanan, résonne la grâce divine. Il est le dernier prophète de l’Ancien Testament, celui qui prépare le terrain, qui baptise dans l’eau pour purifier les âmes. Il est l’annonciateur : son message est un message d’action, de repentir actif, de préparation à la venue de la Lumière.

À l’opposé, Saint Jean l’Évangéliste, dont la fête suit le solstice d’hiver (le 27 décembre), incarne une dimension tout autre. Si le Baptiste est l’homme du désert et de l’action, l’Évangéliste est l’homme du Prologue. « Au commencement était le Verbe (le Logos), et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. […] En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçue. » (Jean 1:1-5) . Ce texte, ouvert sur l’autel de la Loge, lors de l’allumage des feux, n’est pas un texte dogmatique, mais une clé d’interprétation du monde. Il définit la Lumière non comme un objet physique, mais comme une vibration fondamentale, une Parole qui crée le réel.

Cette dualité johannique, le Baptiste pour la rigueur et l’action, l’Évangéliste pour la sagesse et la compréhension du Logos, permet au maçon de structurer sa propre progression. Le solstice d’été devient une fête de la jeunesse et du travail accompli, tandis que le solstice d’hiver devient le temps du recueillement et de la gestation intérieure.

L’unité de la Lumière : au-delà de la dualité

La question demeure : est-ce la même lumière ? En maçonnerie, la réponse est affirmative par essence, mais dialectique par existence.

La Lumière est une, inaltérable, elle est le Fiat Lux originel.

Cependant, nous vivons dans un monde soumis à la dualité. Comme le suggérait Janus, le dieu romain aux deux visages que la tradition chrétienne a su intégrer à travers les deux Saint-Jean, l’année est un cycle qui regarde à la fois vers le passé et vers l’avenir. La Lumière d’été est une lumière manifestée. Elle illumine la nature, elle permet à l’édifice extérieur de croître. C’est la lumière de « l’exotéricité » (caractère de ce qui est extérieur), celle que nous projetons dans le monde pour bâtir une société plus éclairée. À l’inverse, la Lumière d’hiver est une lumière subtile. Elle est celle qui ne se voit pas dans les reflets du monde, mais qui brûle dans la profondeur de l’Initié. C’est la lumière de « l’ésotéricité » (caractère de ce qui est intériorisé), celle que l’on trouve en se retirant en soi-même, après avoir vaincu l’obscurité de la matière.

Le maçon ne choisit pas entre ces deux lumières. Il les intègre. L’erreur serait de croire que l’une est supérieure à l’autre. Sans la Lumière du solstice d’été, l’action maçonnique devient stérile, isolée. Sans la Lumière du solstice d’hiver, la recherche de Vérité devient superficielle, déconnectée de la source.

En somme, les solstices nous enseignent que le temps n’est pas une ligne droite, mais une spirale. Chaque solstice est un retour, mais un retour à une octave supérieure. Nous ne revenons jamais exactement au même point ; nous revenons vers la même source, mais avec une conscience enrichie par les travaux effectués durant le cycle écoulé. La fête des Saint-Jean n’est pas seulement une célébration calendaire, c’est une célébration de notre propre devenir.

Que le feu des Saint-Jean, allumé dans nos loges, demeure le guide de nos pas. Que la lumière rayonnante de l’été nous pousse à l’action généreuse dans la Cité, et que la lumière recueillie de l’hiver nous apporte la profondeur nécessaire à notre édification personnelle.
En unifiant ainsi ces deux lumières, le franc-maçon se fait, à l’image du Logos, le reflet conscient de la Lumière primordiale, porteur de cette lumière, d’un solstice à l’autre.

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Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

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