« Des hommes, des femmes, nos libertés », El Makki et Wolff racontent la fragile conquête de nos libertés

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La liberté ne descend jamais intacte du ciel des principes. Elle naît d’un refus, d’une parole risquée, d’un corps rendu à lui-même, puis demeure exposée à l’oubli et aux commodités de l’obéissance. Dans Des hommes, des femmes, nos libertés, Laura El Makki et Nathalie Wolff racontent cette conquête par les textes qui l’ont instituée et par les êtres qui lui ont prêté leur voix. Les portraits d’Elsa Oriol et de Pancho rendent à cette histoire sa chair. Pour la Franc-Maçonnerie, qui ne sépare pas la Lumière de l’effort accompli pour la recevoir, l’ouvrage rappelle une vérité exigeante. Un droit proclamé n’est encore qu’une pierre brute. Il faut des consciences pour le faire vivre.

Justice, par Pierre Subleyras

Les droits ne naissent pas dans les codes, mais dans les consciences

L’entreprise pouvait prendre la forme d’un traité austère ou d’un album édifiant. Elle échappe à ces deux écueils par neuf libertés saisies dans leur genèse et leurs épreuves. Justice, dignité, libre circulation, disposition du corps, liberté religieuse, expression, éducation, environnement sain et intimité composent une anatomie de la personne démocratique. Chaque droit dépend des autres. L’expression sans éducation livre la parole aux dominations. L’intimité sacrifiée au nom de la sécurité altère la liberté que la surveillance prétend défendre.

Laura El Makki, écrivaine et enseignante à Sciences Po, sait rendre une destinée intelligible. Ses livres consacrés à H. G. Wells, aux sœurs Brontë et à Victor Hugo ont exercé cette attention aux vies travaillées par leur époque. Nathalie Wolff, maîtresse de conférences en droit public à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines – Paris-Saclay, est spécialiste des libertés fondamentales. Leur dialogue unit la norme à la littérature. Elsa Oriol et Pancho rendent visibles les êtres que l’abstraction juridique finirait par dissoudre.

Laura-El-Makki-Babelio

Le choix de neuf libertés et de quelques figures laisse nécessairement des absences. L’incomplétude devient féconde lorsque le lecteur comprend que l’histoire des droits n’est ni achevée ni pacifiée. La liberté avance par des conquêtes, des reculs et des recommencements.

La balance ne tient droite que dans une main humaine

Thémis

Thémis, le glaive, la balance, le bandeau, les Tables de la Loi et la main de justice rappellent que juger fut longtemps placé sous le signe du sacré. Derrière les emblèmes demeure une question nue. Comment soumettre la force à une mesure valable pour tous ? Du Conseil d’État au Tribunal militaire international de Nuremberg, de Montesquieu à Franz Kafka, la justice apparaît dans sa grandeur et ses vertiges.

Le désastre d’Outreau montre combien la machine peut broyer des innocents lorsque le doute cesse d’être une discipline. Le tribunal d’Internet rend à la foule les rôles de juge, de procureur et de bourreau. Albert Camus et André Gide ramènent la justice vers l’expérience humaine, l’inégalité devant le langage et le poids social qui précède parfois la faute.

Dominique Simonnot, alors contrôleure générale des lieux de privation de liberté, donne à sa préface une âpreté salutaire. Elle évoque les comparutions immédiates, les prisons, les cellules indignes et les existences réduites à un dossier. L’égalité devient la condition de la liberté puisque nul ne saurait être libre sans reconnaître à l’autre le même droit. La balance appelle la mesure maçonnique, le niveau exige l’égale dignité, la perpendiculaire éprouve la rectitude. Aucun outil n’agit seul. Une conscience le règle. La justice demeure un travail, menacé lorsque la certitude remplace l’examen.

La dignité commence là où nul être ne peut devenir une chose

Cesare Beccaria

Le droit à la dignité mène du combat contre la peine de mort à la lutte contre les traitements inhumains et l’asservissement. Cesare Beccaria, Victor Hugo et Robert Badinter jalonnent une lente sortie de la vengeance légale. En septembre 1981, Robert Badinter déplace l’histoire devant l’Assemblée nationale. La loi abolit alors la prétention de l’État à retrancher définitivement un être de l’humanité.

La controverse de Valladolid, l’esclavage, John Brown et le destin de Saartjie Baartman dévoilent l’ancienneté d’un même crime. Il commence lorsqu’un être devient objet de propriété, d’exposition ou de dissection. Le corps de la « Vénus hottentote », capturé jusque dans la mort par le regard européen, rappelle qu’une personne ne peut jamais être réduite à un moyen.

Robert Badinter

Cette exigence traverse la liberté d’aller et venir. Milan Kundera, Victor Hugo, Hannah Arendt et Roberto Saviano incarnent diverses figures de l’exil. Les mots étranger, immigré, réfugié et apatride déterminent des protections et parfois l’entrée dans une existence reconnue. L’Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d’asile instituent le refuge, tandis que les déplacés environnementaux obligent déjà le droit à repenser ses catégories.

Oscar Wilde

À cette géographie répond une souveraineté intérieure. Disposer de son corps signifie choisir une maternité, refuser une violence, consentir, vivre son orientation sexuelle et décider de son destin médical. Simone Veil, Élisabeth Badinter, Oscar Wilde et Denis Mukwege refusent qu’une puissance sociale, religieuse ou politique confisque le corps d’autrui. Les affaires Vincent Humbert et Vincent Lambert ouvrent une zone douloureuse. La liberté ne résout pas chaque conflit. Elle demeure parfois au bord de l’indécidable, là où autonomie, soin et mort se nouent sans issue indemne.

La conscience ne se délègue à aucune puissance

K. Daoud, Truong-Ngoc, 2015

La liberté religieuse demeure un foyer sensible du livre. Denis Diderot rappelle le prix de l’hérésie. Georges Clemenceau inscrit la laïcité dans la séparation de l’autorité civile et de l’emprise confessionnelle. L’arrêt Kokkinakis contre Grèce précise les frontières du prosélytisme. Le financement des cultes, les conflits scolaires ou la dissimulation du visage confrontent la conscience à l’ordre public et aux droits d’autrui.

Denis Diderot

La laïcité ne devient ni une hostilité envers les croyances ni leur privilège. Elle protège la faculté de croire, de changer de croyance et de ne pas croire. Kamel Daoud porte la voix de l’écrivain confronté aux pressions religieuses et politiques. La tradition maçonnique reconnaît son héritage dans cet équilibre. La Loge sert la liberté de conscience lorsqu’elle accueille la recherche sans exiger l’uniformité des conclusions. Le silence rituel apprend à la parole à ne pas écraser celle d’autrui.

Salman Rushdie

Voltaire, Salman Rushdie, le chevalier de La Barre, Charles Baudelaire et Albert Camus rappellent que l’expression libre se paie parfois de l’exil, du procès ou du sang. La loi du 29 juillet 1881 fonde la liberté française de la presse sans abolir la responsabilité. L’affaire Dieudonné, le blasphème, la caricature et les lanceurs d’alerte obligent à distinguer ce qui offense, conteste ou met autrui en danger.

Les technologies numériques déplacent la ligne. La censure naît aussi de campagnes coordonnées, d’algorithmes opaques et de tribunaux médiatiques. Le passage du Conseil supérieur de l’audiovisuel à l’Arcom traduit cette extension. La technique évolue plus vite que les institutions décrites, fragilité inévitable d’un ouvrage juridique consacré au présent. Toute liberté doit être repensée lorsque changent les pouvoirs capables de la menacer.

Instruire, habiter, préserver le secret de soi

Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet

Le droit à l’éducation donne à cette histoire sa dimension de transmission. Nicolas de Condorcet distingue l’instruction qui libère le jugement d’une éducation susceptible d’imposer une doctrine. Jules Ferry inscrit l’obligation scolaire dans la loi du 28 mars 1882. Maria Montessori replace l’enfant au centre de l’apprentissage. De Claude Gueux, récit de Victor Hugo paru en 1834, aux droits des enfants handicapés, une évidence se précise. L’école fournit les instruments sans lesquels la liberté reste nominale.

L’initiation ne livre pas un savoir clos. Elle apprend à travailler, à interroger et à transmettre. L’instruction publique et la méthode initiatique ne se confondent pas, mais elles partagent une confiance dans la perfectibilité humaine. Une pierre ne se taille pas par décret. Elle se transforme par l’exercice et la confrontation fraternelle. Le droit à l’éducation empêche que la faculté de se construire reste le privilège des héritiers.

G.-Orwell

Le droit à un environnement sain élargit la communauté morale. Jean-Jacques Rousseau, Henry David Thoreau, Rachel Carson, Romain Gary et Michel Serres jalonnent la conscience d’une dépendance longtemps masquée. La Charte de l’environnement, le principe de précaution et la lettre à l’éléphant de Romain Gary déplacent le droit de la maîtrise vers la responsabilité envers le vivant. Le droit ne sauvera pas seul la planète, mais il peut empêcher que l’incertitude serve d’alibi à l’inaction.

Le droit à l’intimité ferme le parcours sur une chambre intérieure assiégée. Michel de Montaigne fait de l’examen de soi un espace de liberté. Jeremy Bentham imagine le Panoptique, où la possibilité d’être vu suffit à discipliner les corps. Benjamin Constant distingue la liberté des Anciens de celle des Modernes. George Orwell, Philip K. Dick et Edward Snowden éclairent les métamorphoses de la surveillance numérique.

Pancho

La pornodivulgation, la traçabilité et la lutte antiterroriste posent une question capitale. Une société protégée au prix d’une transparence totale reste-t-elle libre ? L’ordonnance du Conseil d’État du 28 juillet 2016 rappelle que l’État de droit se mesure à la protection accordée à celui que la collectivité redoute. Le Temple intérieur commence peut-être par ce lieu soustrait aux regards où la conscience peut encore douter et choisir.

Elsa-Oriol-Babelio

La fraternité est le droit devenu présence

Le volume possède les qualités du beau livre sans céder au luxe vide. Le papier, la composition, les documents et les portraits forment une pédagogie du regard. Elsa Oriol accueille la gravité des destinées. Pancho conserve l’acuité du caricaturiste. Leurs visages demandent silencieusement qui la loi protège et qui demeure au seuil.

La perspective reste surtout française et européenne. Le choix de personnalités célèbres pourrait laisser croire que les libertés procèdent d’êtres d’exception, alors qu’elles naissent aussi de résistances collectives. Des prolongements s’imposent autour de l’intelligence artificielle, de la reconnaissance faciale, du climat et des droits corporels. Le livre ne prétend pas clore ce qu’il maintient ouvert.

Dominique Simonnot écrit qu’« il nous reste la Fraternité ». Le mot ne console pas. Il désigne le passage du droit écrit au droit vécu, de l’universel proclamé à l’étranger accueilli, de la dignité au détenu traité en homme. La Franc-Maçonnerie connaît cette épreuve. Sa vérité se juge dans la manière dont les Frères et les Sœurs accueillent la différence et portent hors du Temple ce qu’ils affirment sous la Voûte étoilée.

Des hommes, des femmes, nos libertés confie chaque droit à notre vigilance. La Lumière publique s’éteint lorsque chacun la croit définitivement acquise. Reste à savoir si nous voulons admirer les bâtisseurs de nos libertés ou reprendre, à notre place et avec nos outils, leur ouvrage inachevé.

Des hommes, des femmes, nos libertés

Laura El Makki, Nathalie Wolff, ill. Elsa Oriol & Pancho, préf. Dominique Simonnot

Dalloz, 2022, 206 pages, 25 €

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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