Le mot du Lundi du Vénérable Maître : « L’Odyssée du Vénérable en gilet de sauvetage »

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C’est une histoire que les Anciens ne racontent pas dans les rituels, mais qui circule sous le manteau, entre deux colonnes, après l’agape. Celle du Vénérable Maître qui, cet été, a décidé de prendre des vacances. Pas des vacances ordinaires. Non. Il a pris son bateau.

Un beau voilier, ciré, astiqué, avec un compas en laiton, une équerre gravée sur la barre et un pavillon à l’effigie de la loge. Sur la coque, en lettres dorées : « Lumière III ». Parce que « Lumière I » et « Lumière II » avaient déjà coulé lors de précédentes sorties en mer, mais ça, c’est une autre histoire.

Le départ triomphal

Le Vénérable Maître était parti en fanfare. Il avait fait un discours sur le quai, devant les Frères et Sœurs venus l’applaudir.

« Frères et Sœurs, avait-il déclaré, je pars en quête de nouveaux horizons initiatiques. Je vais naviguer vers des rivages inconnus, découvrir de nouveaux rites, rencontrer d’autres obédiences, peut-être même trouver le mot perdu… ou au moins un bon restaurant de poissons. »

Les applaudissements avaient été nourris. Les Sœurs avaient agité leurs mouchoirs. Les Frères avaient levé leurs verres. Et le Vénérable, fier, avait hissé les voiles en direction de l’horizon.

Sauf que l’horizon, lui, n’avait pas attendu.

La tempête initiatique

Trois jours plus tard, le vent avait tourné. Une tempête s’était levée. Pas une tempête ordinaire. Une tempête symbolique. Avec des vagues en forme de maillets, des éclairs en forme de compas et des nuages qui murmuraient des mots de passe à l’envers. Le Vénérable, seul à bord, avait tenté de garder son calme. Il avait sorti son rituel de navigation, consulté les cartes marines, vérifié les coordonnées. Mais le GPS, lui, affichait un message étrange : « Destination inconnue. Veuillez entrer le mot sacré pour continuer. »

Le Vénérable avait essayé « J… ». Le GPS avait répondu : « Incorrect. »
Il avait essayé « B… ». Le GPS avait répondu : « Encore incorrect. »
Il avait essayé « Liberté, Égalité, Fraternité ». Le GPS avait répondu : « Trop long. »

Finalement, le bateau avait dérivé. Et le Vénérable s’était retrouvé perdu en mer, entre deux courants, avec pour seule compagnie un perroquet qui ne répétait que : « À l’ordre ! À l’ordre ! »

Pénélope, gardienne du camping

Pendant ce temps, loin de la mer, dans un camping de la côte, Pénélope, l’épouse du Vénérable, attendait.

Elle n’était pas partie en croisière. Elle n’était pas partie en séminaire. Elle était restée au camping, dans un petit bungalow décoré de symboles maçonniques en plastique. Sur la table, un compas en bois, une équerre en carton et un tablier de plage.

Chaque matin, Pénélope sortait de sa valise les gants du Vénérable. Des gants blancs, impeccables, qu’elle passait des heures à repriser.

« Il faut qu’ils soient parfaits pour son retour », disait-elle aux voisines du camping.

Les voisines, elles, ne comprenaient pas très bien. « Mais pourquoi tu passes tes vacances à repriser des gants ? » demandait l’une.

« Parce que c’est mon devoir », répondait Pénélope avec une gravité digne d’une Grande Maîtresse.

Et chaque soir, elle défaisait ce qu’elle avait fait dans la journée, pour recommencer le lendemain. Parce que dans le mythe, Pénélope tissait et détissait sa toile. Ici, elle reprisait et déreprisait ses gants. C’était moins poétique, mais tout aussi absurde.

Les prétendants du parking

Comme dans l’Odyssée, des prétendants avaient commencé à tourner autour de Pénélope. Pas des princes, non. Des Frères du camping.

  • Il y avait le Trésorier, qui lui proposait de gérer ses finances de vacances.
  • Il y avait le Secrétaire, qui lui lisait des procès-verbaux de loge à voix haute.
  • Il y avait l’Orateur, qui lui faisait des discours sur la vertu conjugale.
  • Et il y avait l’Hospitalier, qui lui apportait des soupes en boîte en lui disant : « C’est pour votre bien-être spirituel. »

Pénélope les écoutait poliment. Puis elle leur disait : « Je vous répondrai quand mon mari sera revenu. »

Les prétendants insistaient. « Mais il est peut-être mort ! »
« Ou pire », répondait Pénélope, « il est peut-être en séminaire de formation continue. »

Les aventures du Vénérable en mer

Pendant ce temps, le Vénérable vivait des aventures digne d’un récit initiatique raté.

Il avait rencontré des sirènes, mais elles ne chantaient pas. Elles faisaient des appels Zoom pour lui proposer des formations en ligne sur « Comment devenir un meilleur Vénérable en 10 leçons ».

Il avait croisé un cyclope, mais ce n’était pas un géant. C’était un contrôleur des douanes qui lui avait demandé ses papiers en le fixant d’un seul œil, parce que l’autre était caché derrière une paire de lunettes de soleil. Il avait même failli être aspiré par un tourbillon, mais ce n’était pas Charybde. C’était le siphon d’une baignoire de luxe sur un yacht de milliardaire qui avait confondu son bateau avec un jouet.

À chaque épreuve, le Vénérable tentait de garder son calme. Il sortait son rituel, récitait des formules, faisait des signes. Mais rien ne fonctionnait. La mer, elle, ne connaissait pas les grades. Elle se contentait de ballotter le bateau, indifférente aux titres et aux décorations.

Le message codé

Un jour, le Vénérable réussit à envoyer un message. Il l’avait écrit sur une feuille de palmier, mis dans une bouteille, et lancé à la mer.

La bouteille avait été retrouvée par un pêcheur, qui l’avait apportée au camping. Pénélope l’avait ouverte. Le message disait :

« Chère Pénélope,
Je suis perdu. Le GPS ne fonctionne pas. Le perroquet me répète sans cesse “À l’ordre !”. J’ai essayé de naviguer à l’étoile, mais il y a des nuages. Je pense que je suis quelque part entre la colonne J et la colonne B, mais je ne suis pas sûr.
Si tu me retrouves, promets-moi de ne plus jamais me laisser prendre un bateau.
Ton Vénérable bien-aimé.
»

Pénélope avait lu le message. Elle avait souri. Puis elle avait repris son aiguille et continué à repriser les gants.

« Il reviendra », avait-elle dit. « Ils reviennent toujours. »

Le retour triomphal (ou presque)

Plusieurs semaines plus tard, un matin brumeux, un bateau est apparu à l’horizon. Ce n’était pas « Lumière III ». C’était un canot de sauvetage, avec à bord un Vénérable Maître trempé, épuisé, mais toujours digne.

Il portait encore son gilet de sauvetage, son compas autour du cou, et son perroquet sur l’épaule.

Les Frères et Sœurs du camping l’ont accueilli avec des cris de joie. Les prétendants ont décampé. Le Trésorier a rangé ses tableaux Excel. Le Secrétaire a fermé son registre. L’Orateur a arrêté son discours. L’Hospitalier a caché ses soupes en boîte.

Pénélope, elle, n’a pas bougé. Elle est restée assise, tranquillement, en train de repriser un gant.

« Tu es enfin revenu », a-t-elle dit, sans lever les yeux.

Le Vénérable, ému, s’est approché. « Oui. J’ai vécu des aventures incroyables. J’ai affronté des tempêtes, des sirènes, des cyclopes… »

Pénélope a coupé un fil. « Et tu as trouvé le mot perdu ? »

Le Vénérable a hésité. « Non. Mais j’ai trouvé quelque chose d’important. »

« Ah oui ? »

« Oui. J’ai compris que les vacances, c’est bien. Mais que le camping, avec toi, c’est mieux. »

Pénélope a souri. Elle a posé son aiguille. Et elle lui a tendu un gant enfin parfait.

« Alors rentre », a-t-elle dit. « Et la prochaine fois, prends juste un parasol. »

Morale de l’histoire

Cette légende moderne nous enseigne plusieurs vérités profondes :

  1. Le Vénérable Maître peut diriger une loge, mais il ne sait pas toujours naviguer.
  2. Pénélope, elle, sait repriser les gants, mais aussi attendre avec une patience digne d’une initiée de haut grade.
  3. Les prétendants sont toujours là, mais ils partent toujours quand le vrai Maître revient.
  4. Et surtout : les vraies aventures initiatiques ne se vivent pas en mer, mais au camping, entre deux gants à repriser et un barbecue mal allumé.

Ainsi s’achève l’Odyssée du Vénérable. Qu’il revienne parmi nous, sain et sauf, et qu’il nous épargne, l’été prochain, les croisières initiatiques.

Car après tout, la vraie lumière ne se trouve pas au large. Elle est ici, dans le camping, entre les rires, les gants reprisés et les Frères et Sœurs qui, malgré tout, continuent de construire le Temple… même en vacances.

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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