D’Arthur Schopenhauer à Hiram : le cheminement vers une métaphysique de la mort

« Tu dis que tu appréhendes de mourir ; tu crains donc de faire une dernière fois ce que tu fais tous les jours, car tu commences à mourir dès que tu commences à vivre ».

Saint Grégoire (Ecole du Sage)

Exceptionnellement contraire à mes habitudes, je ne peux m’empêcher de porter au pinacle Arthur Schopenhauer (1788-1860), véritable génie philosophique avec son livre « Le monde comme volonté et comme représentation », qui va être l’ouvrage de l’introduction de la philosophie bouddhique en Europe et, en accordant une place à l’importance de la sexualité dans son système, ainsi que de l’omniprésence de Thanatos dans le vécu du sujet, Schopenhauer allait attirer l’attention sur des problèmes que les philosophes, à part Platon, ne daignaient pas aborder.

Il ouvrait, de manière radicale, un débat dont la psychanalyse représente l’aboutissement. Freud avait, à la fois, une admiration et une distance considérables pour le philosophe. Mais, devant l’ampleur de cette pensée radicale, il en acceptera les données principales, jusqu’à inclure dans la pensée analytique, le concept de « Principe de Nirvana » (« Vocabulaire de la psychanalyse » de Laplanche et Pontalis).

Bien entendu, la mort n’est pas qu’un débat autour d’un concept : chacun d’entre-nous avons vécu les affres, le déchirement, l’impression de perdre une partie de son corps quand, selon la formule « un être cher nous a quitté ». Et puis, il y a cette peur latente où nous savons que « sans en savoir ni le jour ni l ‘heure » nous aborderons cette ultime initiation que le profane appelle la mort, image d’un destin commun au sujet qui partagent avec moi ce bout de cosmos. Bienvenue dans la cohabitation du néant !

Pas gai, gai, gai, tout ça ! Mais, heureusement, sortant dont ne sait trop où, Arthur Schopenhauer, tel le génie de la légende, bondit hors de sa boîte et nous assène des idées qui nous tournent l’entendement dans tous les sens, loin des images saint-sulpiciennes que nous nous représentions jusque-là !

En voiture pour l’éternité…

I- « RECEVEZ TOUTES MES CONDOLÉANCES » !

Arthur Schopenhauer

La mort et l’amour sont incontestablement les deux génies inspirateurs de la philosophie, de la théologie et de la littérature. Ce qui amènera Schopenhauer à en faire un couple inséparable, interdépendant, n’existant que par la « scène de ménage » entre le désir de survie de l’un et désir d’homéostasie de l’autre ! Concernant la mort, Socrate en parle comme « Thanaton Melété », l’inquiétude permanente. Nous pourrions même penser que, sans la mort, il serait problématique de philosopher. Le concernant, l’animal vit sans connaissance de la mort mais est conscient du danger permanent qui le menace de disparition, d’où sa prudence permanente et sa vigilance à la reproduction qui assure sa continuité, n’ayant conscience de lui-même que comme un être sans fin. Tandis que chez l’homme, l’effrayante et douloureuse certitude de sa disparition, apparaît en même temps que le développement de la raison. Devant l’inéluctable, l’homme va tenter de mettre en place des théories métaphysiques qui le rassurent et le consolent, ce que l’animal est incapable et n’éprouve pas le besoin. Les visées métaphysiques sont donc l’antidote de la raison pour échapper à la peur de l’inéluctable.

Les résultats sont mitigés en fonction de ce que proposent les philosophies religieuses pour que l’homme puisse regarder la mort d’un œil serein : il y a, par exemple, des différences fondamentales entre les religions orientales, brahmanisme et bouddhisme qui enseignent à l’homme à se considérer comme l’être premier auquel toute apparition ou disparition sont par essence étrangères et des orientations religieuses qui présentent l’homme crée à partir du néant par un Principe et font commencer avec la naissance cette existence qu’il aurait reçu d’un « Autre ». Schopenhauer va partir d’une option qui va se rapprocher, au fil de ses réflexions, de plus en plus d’une pensée orientale : homme est issu du néant qu’il n’y a peu de temps et que durant l’éternité précédent sa venue, il n’était rien, et que cependant, il doit être dans l’avenir, impérissable et responsable de ses actes et de sa conduite. En fait, la peur de la mort est indépendante de toute connaissance, mais cette peur n’est que le revers de la volonté de vivre, dont nous participons tous, en pensant que la vie est préférable au non-être. Bien que les opinions soient partagées dès l’Antiquité où, par exemple, dans l’Apologie (1) de Platon, Socrate opte pour les bienfaits de l’éternité. Ce qui sera reprit avec un certain entrain par Voltaire : « On aime la vie, mais le néant ne laisse pas d’avoir du bon », ou encore « Je ne sais pas ce que c’est que la vie éternelle, mais celle-ci est une mauvaise plaisanterie » ! L’attachement de notre être est déjà en lui-même le vouloir-vivre auquel la vie, si brève et si incertaine soit-elle, doit apparaître comme le bien suprême, et que cette volonté est en soi et en son principe privée de connaissance et aveugle. Nous pouvons en tirer quelques affirmations :

– La volonté de vivre est l’essence la plus intime de l’être humain.
– Que cette volonté est dénuée de connaissance, aveugle.
– Que la connaissance est un principe surajouté, qui lui est étranger à l’origine.
– Qu’elle est en lutte avec elle et que notre jugement donne son approbation à la victoire de la connaissance sur la volonté.

Ce qui nous fait apparaître la mort tellement effrayante est la pensée du non-être, mais ce dernier, après la mort, ne peut différer de celui qui précède la naissance, et qu’il ne mérite pas d’avantage de lamentations : toute une éternité s’est écoulée alors que nous n’étions pas encore mais, apparemment, cela ne nous affecte nullement ! L’expérience devrait, en fait, nous conduire à la nostalgie du paradis du non-être. D’ailleurs, on rattache toujours à l’espoir de l’immortalité de l’âme celui d’un « monde meilleur », preuve que ce monde actuel serait particulièrement décevant.

II- LA QUESTION SE POSE DE CE QUE JE POUVAIS ÊTRE QUAND JE N’ÉTAIS PAS LA !

Nous pouvons répondre sur un plan métaphysique que j’étais toujours moi, c’est à dire : tous ceux qui pendant ce temps disaient moi, étaient précisément moi. Car l’éternité sans moi, d’avant que j’existe, peut aussi peu effrayer que l’éternité sans moi, quand je ne serai plus ! Elles ne se distinguent en rien, si ce n’est par l’intermède du rêve éphémère de la vie, car il est indifférent que le temps que notre existence ne remplit pas, se rapporte à celui qu’elle occupe, sous la forme de l’avenir ou de celle du passé. Ce qui doit nous amener à penser que le non-être n’est point absurde : tout mal, comme tout bien, présuppose l’existence et même la conscience ; mais celle-ci s’arrête avec la vie, comme elle cesse aussi dans le sommeil et l’évanouissement. Ce que disait Épicure : « La mort ne nous concerne pas ». Le fait de n’être plus ne doit pas nous inquiéter plus que le fait de n’avoir pas été. Cette peur de la mort, vient d’un vouloir vivre aveugle d’où émane la « fuga mortis » dont tout vivant est rempli et qui se traduit par un désir impérieux de vivre et d’exister. La mort est liée aussi à la destruction de l’organisme, et cela parce que l’organisme est le vouloir lui-même se manifestant comme corps, notamment à l’instant où la conscience s’évanouit du fait que l’activité du cerveau se ralentit : subjectivement, la mort ne concerne donc que la seule conscience.

Partout, dans la nature, dans chaque phénomène pris isolément est l’œuvre d’une force universelle à laquelle n’échappe aucun être vivant. Cette force se transforme spontanément en plantes et en animaux et fait naître en son sein mystérieux cette vie dont la perte donne tant d’inquiétudes et de soucis. Mais l’éternité de cette matière témoigne de l’indestructibilité de notre être véritable, même si ce n’est qu’à titre d’image et d’analogie. Elle reproduit la véritable éternité du vouloir sous l’aspect de l’immortalité dans le temps. La matière échappe même aux dieux : dans la Bhagavad-Gita (2), le dieu Krischna dit, a propos de cette force cosmique qui le dépasse, que la mort et la vie de l’individu sont dénuées de toute importance, car elle l’exprime en livrant la vie de chaque animal, et aussi celle de l’homme, aux hasards les plus insignifiants, sans intervenir pour les sauver. Mais cette force créatrice saurait que le vivant qui tombe, retombe en son sein et donc que leur chute est sans importance. Le message fondamental est de comprendre que nous sommes sujets de la nature, plongés déjà dans l’éternité mouvante de la matière…

Le retour incessant de la naissance et de la mort n’atteint en rien la racine des choses, que l’essence réelle et intime de chaque chose, cet être mystérieux, qui d’ailleurs se dérobe à notre regard, n’en est en rien touché, mais subsiste sans éprouver de trouble. Schopenhauer pense que la substance inorganisée continue d’exister tranquillement, alors que précisément les êtres les plus parfaits, les êtres vivants, avec leur organisation compliquée doivent toujours renaître à nouveau totalement, puis être réduits à un néant absolu après un court espace de temps, pour faire place encore à des êtres nouveaux semblables à eux, venus du néant de l’existence. Mais, faut-il y ajouter un élément important de la pensée platonicienne sur la théorie des Idées : l’aperception de l’universel dans le particulier. Ce que Kant et Schopenhauer partagent : notre intellect dans lequel est représenté le monde des phénomènes affecté par des changements continuels, ne saisit pas l’être vrai et dernier des choses, mais seulement leur manifestation. L’intellect est seulement destiné à fournir des motifs à notre vouloir, c’est à dire à le servir dans la poursuite de ses banales ou parfois médiocres fins.

Ce qui disparaît et ce qui prend sa place ne sont qu’un seul et même être, qui n’a subi qu’une légère modification, un renouvellement de la forme de son existence, et, par suite la mort, ce qui est le propre de l’espèce. Toujours et partout, le vrai symbole de la nature est le cercle, par ce qu’il est le schéma du retour périodique. Schopenhauer écrit (3) : « Tout cela, c’est la grande leçon d’immortalité que nous donne la nature, désireuse de nous faire comprendre qu’entre le sommeil et la mort il n’y a pas de différence radicale, et que celle-ci ne met pas plus l’existence en danger que celui-là ». C’est l’espèce qui vit toujours, et c’est dans la conscience de son indestructibilité et de leur identité avec elle, que les individus sont là, bien présents. La volonté de vivre se manifeste elle-même dans un présent sans fin, car celui-ci est la forme de vie de l’espèce, laquelle par suite ne vieillit pas, mais reste dans la jeunesse des commencements. Ce qui constituait l’un des éléments de base de la pensée des Eléates (4) bien qu’elle soit en apparence contradictoire dans l’essence même, mais allant à terme dans la même direction que Schopenhauer : Parménide et Melissus n’admettaient ni naissance ni mort, par ce qu’ils croyaient que tout est immobile. Des glissements sémantiques glisseront parfois jusqu’à la métempsychose, notamment avec Empédocle. Demeure l’idée d’une complémentarité entre vie et mort que l’on retrouve chez Diderot, étrangement, dans « Jacques le Fataliste » où il décrit « Un château immense au frontispice duquel on lisait : vous y étiez avant que d’y entrer, vous y serez encore, quand vous en sortirez » !

Buste de Platon. Marbre, copie romaine d’un original grec du dernier quart du IVe siècle av. J.-C.

Nous constatons que le miracle de la création à partir du néant s’est renouvelé des millions de fois, pour prêter main-forte aussi assez souvent à un anéantissement absolu. Nous avons donc une familiarité incontestable avec la nature et notamment avec les animaux. Où la mort a détruit les individus, la procréation en a produit de nouveau dans un espace où le temps ne veut plus rien dire : le temps est une simple image de l’éternité comme notre existence temporelle n’est qu’une simple image de notre être en soi. Toute réflexion, comme le pense Plotin, ne peut s’envisager qu’en terme d’éternité. C’est pourquoi l’espèce est l’objectivation la plus immédiate de la chose en soi, c’est à dire du vouloir-vivre qui est plus une réaction globale qu’individuelle, au-delà de l’histoire personnelle et du désir qui en sert de moteur et où le plaisir qui n’est que la fin de la tension dans la décharge sert de récompense (D’où la pensée de Platon dans Philèbe 65 c. : « Le plaisir est la plus vaine des choses ») En revanche, la conscience immédiate réside dans l’individu seul qui s’imagine être différent de l’espèce, d’où sa peur de la mort. Mais, au fond, nous sommes beaucoup plus identiques à la nature que nous le pensons d’ordinaire : son être intérieur est notre volonté, son phénomène est notre représentation, illustration de l’identité du macrocosme et du microcosme. S’impose alors à nous le sentiment que le monde n’est pas moins en nous que nous ne sommes en lui, et que la source de toute réalité habite en nous-même.

Comme l’évoque Spinoza, un homme raisonnable ne peut se concevoir comme impérissable que s’il se croit sans commencement, éternel, intemporel. Au contraire, celui qui se tient pour issu du néant, doit aussi penser qu’il retournera au néant d’où il sortirait pour devenir « vivant » éternellement serait une pensée contre-nature. Nous voyons bien là se dessiner l’opposition fondamentale entre une orientation religieuse de type monothéiste et une forme de panthéisme, de type matérialiste, qui peut s’appuyer sur la fameuse formule de Paracelse ; « Ex nihilo nihil fit » (« Rien ne se crée à partir du néant »).

III- ET QU’EN PENSERAIENT DONC LES « SAINTES ÉCRITURES » ?

La supposition que l’homme n’est créé par rien, sinon des combinaisons alchimiques de la nature, conduirait à l’hypothèse que la mort est sa fin absolue. En cela l’Ancien Testament est cohérent : une doctrine de l’immortalité ne s’accorde pas avec l’Idée d’une création à partir du néant. En revanche, dans le Nouveau Testament, on trouve une doctrine de l’immortalité parce que son inspiration est peut-être, à l’origine hindoue via certaines communautés vivant à Alexandrie et partisanes de l’idée d’incarnation des Avatars divins et de la création renouvelée du monde par Brahma, idées largement récupérées par les philosophes gréco-romains et le christianisme.

Chacun doit se concevoir comme un être nécessaire, c’est-à-dire tel que son existence devrait se déduire de sa définition vraie et exhaustive, si du moins on la possédait ! L’existence doit en effet être inhérente à cet être, parce qu’elle se révèle indépendante de tous les états susceptibles d’être amenés par la chaîne causale. Notre être en est inébranlé « comme le rayon de lumière par le vent de la tempête qu’il traverse ». Nous devons exister en tout temps, car nous sommes nous-mêmes l’être que le temps accueille en lui pour combler son vide. Kant prend à son compte cette orientation dans sa doctrine du temps et de l’unique réalité des choses en soi. D’après lui, au lieu de dire aux hommes : « Vous êtes arrivés à l’être au moment de votre naissance et vous êtes immortels », on devrait leur dire : « Vous n’êtes pas néant » et les aider à comprendre cela, dans le sens de la pensée d’Hermès Trismégiste (5). Il serait juste de dire : « Je serai toujours » et « J’ai toujours été », ce qui donne deux infinités pour une. Mais l’équivoque réside dans le mot « Moi », point noir de la conscience, alors que la perte de mon individualité devrait peu m’importer, puisque je porte en moi la possibilité d’individualités sans nombre ? En somme, chaque individualité serait une erreur, un faux pas, ou le but véritable de l’existence serait de nous en faire revenir. Schopenhauer écrit (6) : « Il ne suffirait donc aucunement de transporter l’homme dans un « monde » meilleur pour lui assurer une condition bienheureuse, mais il serait indispensable qu’en lui-même une transformation s’opérât, donc qu’il ne soit plus ce qu’il est et devienne au contraire ce qu’il n’est pas. Mais pour cela, il doit d’abord cesser d’être ce qu’il est : c’est cette exigence que satisfait provisoirement la mort, dont la nécessité morale se laisse déjà présumer de ce point de vue. Être dans un autre monde et changer son être tout entier C’est au fond une seule et même chose ». C’est là, chez Schopenhauer, où réside la connexion entre la philosophie transcendantale et l’éthique…

L’homme est périssable comme phénomène mais son être n’es pas atteint pour autant, donc celui-ci, quoique à cause de l’élimination des concepts temporels, on ne puisse lui attribuer aucune survie, est néanmoins indestructible, bien que cette indestructibilité ne serait pas une survie. La fin de la personne est aussi réelle que ne l’était son commencement, et dans ce sens-là, nous n’existons pas avant la naissance et nous ne serons plus après la mort. Cependant la mort ne peut ôter plus que ce qui avait été posé par la naissance, donc pas ce par quoi la naissance est, en premier lieu devenu possible. En ce sens « Natus et Denatus » est une belle expression ! Avec la mort la conscience se perd mais non ce qui la produisait et la conservait, la vie s’éteint, mais non le principe de la vie qui se manifestait en elle. Quelque chose en nous ne passe pas avec le temps, ne vieillit pas et demeure sans changement. Tout se passe comme si l’individu humain disparaît, alors que l’espèce humaine demeure. Schopenhauer écrit (7) : « Ce n’est que dans l’essence en soi des choses, qui est indépendante de ces formes, que tombe toute la différence entre l’individu et l’espèce, et que tous deux ne font immédiatement qu’un. La volonté de vivre est toute entière dans l’individu comme dans l’espèce, et c’est pourquoi la permanence de la race n’est que l’image de l’indestructibilité de l’individu ». Mort et naissance sont le perpétuel renouvellement de la conscience de la volonté en elle-même, sans fin ni commencement qui, en quelque sorte, est la substance de l’existence. Comme chaque Moi a sa conscience séparée, une telle infinité d’existences ne diffère pas d’une seule existence par rapport à cette conscience. Nous pouvons d’ailleurs utiliser le concept grec d’« Aion », qui signifie à la fois durée de l’existence individuelle et infinité du temps : il n’y aurait donc pas de différence pour moi entre exister seulement pendant la durée de ma vie et exister durant un temps infini. Ne sont pas vraiment distinctes les phrases : « Je disparais, mais le monde subsiste » et « le monde disparaît, mais je subsiste » ! N’oublions pas que le mot « Nirvana » signifie seulement extinction…

IV- SE RETROUVER ENTRE L’ÉQUERRE ET LE COMPAS ? AH SEIGNEUR MON DIEU !

Les très évidentes origines chrétiennes de la Maçonnerie, réformées au départ et, par la suite, influencées par l’anglicanisme et d’une certaine façon par un néo-catholicisme (Au fur et à mesure de son implantation dans les pays latins). Même dans des obédiences se réclamant d’un laïcisme militant, nous retrouvons le fonctionnement que les sociologues classent dans le fonctionnement religieux typique : référence à une puissance organisatrice du monde, serments sur un livre sacré ou considéré comme tel, initiation de type « baptismal », vision eschatologique du destin de l’homme, décors rappelant la structure ecclésiale, rituels de type liturgiques qui encadrent le groupe et souvent discutés et défendus par une exégèse qui rappelle les querelles d’interprétations de textes sacrés et qui ont pour fonction de rassurer le groupe ou de lui donner une caution qui vient d’« ailleurs ». Ce que nous rappelle le professeur Hitchcock, théologien (8) : « L’abandon du rituel traditionnel place l’individu hors de sa communauté ; c’est par conséquent pour lui une expérience aliénante ; elle ne contribue pas, bien au contraire, à donner à sa vie un surcroît de bonheur et de sens ». Ce point de vue conservateur du rituel est encore largement adopté par la Maçonnerie. Le rituel est censé donner un sens, une catéchèse, au lieu de donner le champ à une libre interprétation de type philosophique : en fait, la Maçonnerie, dès ses origines, à tenter de récupérer une orientation théologique au détriment de l’espace philosophique. Ce que surenchérit encore le professeur Hitchcock, dans l’importance quasiment « sacrée » du rituel, où il ne conviendrait pas d’en changer un iota (9) : « Une transformation radicale et délibérée du rituel conduit aussi inévitablement à une modification de la croyance. Cette transformation radicale entraîne immédiatement une rupture des liens avec le passé vivant de la communauté, qui devient alors un fardeau aveulissant. Le désir de se défaire du poids du passé est incompatible avec le catholicisme, qui voit dans l’histoire un développement organique à partir de racines anciennes, et qui expriment cette idée en témoignant un profond respect pour la tradition ». A cet alignement sur une orientation religieuse, nous pouvons y ajouter l’amour des sœurs et des frères qui « me reconnaissent comme tel » et la recherche de l’« égrégore » qui, de par sa définition même, suggère la communion du groupe dans une croyance commune.

Hiram dans cercueil
Hiram sortant du cercueil

Et puis soudain, au-delà du « prêchi-prêcha » qui fait considérer la Maçonnerie par les sociologues ou les historiens comme une néo-religion dans le meilleur des cas et une secte dans le moins bon, émerge un soudain rapprochement avec la pensée d’Arthur Schopenhauer dans le passage concernant la recherche d’Hiram assassiné et la découverte de son cadavre. Et là, point de résurrection mais le constat d’une putréfaction avancée : en tentant d’inhumer le corps d’Hiram, le second Surveillant feint qu’un doigt lui échappe : « La chair quitte les os ! ». A son tour le premier Surveillant se penche à son tour et saisit le Médium de la même main en disant : « Tout se désuni ! ». L’union du groupe va permettre de sortir le cadavre d’Hiram : « Célébrons, mes FF, par des acclamations de joie, cet heureux jour qui ramène sur notre Loge attristée la Lumière que nous croyions perdue à jamais ! Notre Maître a revu le jour ! Il renaît en la personne de notre Très Cher Frère X ». Au-delà du sous-entendu christique que représente l’image d’Hiram, pas de résurrection mais la fin du destin individuel dans lequel l’instinct de vie va reprendre force et vigueur. La beauté du lotus se nourrie des immondices où il puise et se recrée de nouveau. La nature elle-même est source d’éternité, dans laquelle nous sommes déjà. Point besoin de l’image d’un démiurge créateur ! Schopenhauer, si convaincu par le courant bouddhiste, devait se régaler de la fameuse parole du « Dhammapada », où Bouddha dit à l’image d’un Créateur imaginaire (10) : « Longtemps j’ai erré dans le samsara, de naissance en naissance, cherchant sans le trouver, le bâtisseur de la maison. Qu’il est douloureux ; le cycle sans fin des réincarnations ! Ô bâtisseur ! Tu es découvert. Tu ne bâtiras plus de maisons désormais. Tes chevrons sont tous rompus, ta poutre maîtresse disloquée. Mon esprit, atteignant l’inconditionné, a réalisé l’extinction de la soif ». Ah oui ! Au fait, ce texte traduit du Pâli préfère le terme « Architecte » à celui de « bâtisseur » dans de nombreuses versions ! Etrange rencontre que celle de Schopenhauer et de l’imaginaire Hiram dans la construction d’une métaphysique de la mort …

En tout cas, je ne sais pas ce que vous en penser, mais je n’aime pas les enterrements : on s’y ennuie à mourir !

Lehaïm ! Vive la vie…

 NOTES

(1) Platon : Apologie de Socrate. Paris. Ed. Flammarion. 1997.

« Mais voici déjà l’heure de partir, moi pour mourir et vous pour vivre. De mon sort ou du vôtre lequel est le meilleur ? La réponse reste incertaine pour tout le monde » (Page 461).

(2) Bhagavad-Gita. Paris Synchronique édition. 2025. Et multiples autres éditions de poche.

(3) Schopenhauer Arthur : Métaphysique de l’amour/ Métaphysique de la mort. Paris. Union Générale d’éditions. (Page 117).

(4) Eléates : Courant philosophique crée par Xénophane de Colophon à Elée, dans le sud de l’Italie, colonie rattachée à Phocée. De cette école sortiront des philosophes célèbres comme Parménide, Zénon et Mélissus. Leur théorie principale était que toutes les connaissances nous venant des sens sont sujettes à caution, seules étant certaines celles qui viennent de la raison.

(5) Hermès Trismégiste : personnage mythique, auteur présumé de nombreux ouvrages, sans doute écrits par des néo-platoniciens d’Alexandrie. Durant l’affrontement au christianisme, les néo-platoniciens donnèrent un sens plus profond et spiritualiste au paganisme : ils attribuèrent la science humaine à Toth ou Hermès égyptien, où ils voyaient la source de toute science, le logos personnifié, trois fois plus grand, « Trismégistos ». Clément d’Alexandrie relève que 42 livres d’Hermès existaient à son époque.

(6) Schopenhauer Arthur : idem (Pages 142 et 143)

(7) Schopenhauer Arthur : ibiden (page 150).

(8) Davies Michael : La réforme liturgique anglicane. Paris. Ed. Clovis. 2004. (Page 142).

(9) Idem (Page 145).

(10) Bouddha : Dhammapada. Paris. Ed. Du Seuil. 2002. (Pages 66 et 67)

 BIBLIOGRAPHIE

– Arvon Henri : Le Boudhisme. Paris. PUF. 1976.

– Batini Ugo : Schopenhauer. Paris. Ed. Du Cerf. 2020.

– Batini Ugo : Schopenhauer, une philosophie de la désillusion. Paris. Ed. Ellipses. 2016.

– Batini Ugo : Dictionnaire Schopenhauer. Paris. Ed. Ellipses. 2020.

– Bouddha : Dhammapada. Paris. Ed. Du Seuil. 2002.

– Erasme : L’éloge de la folie. Paris. Ed. Flammarion. 1964.

– Felix François : Schopenhauer ou les passions du sujet. Lausanne. Ed. L’Âge d’Homme. 2007.

– Freud Sigmund : Malaise dans la civilisation. Paris. PUF. 1971.

– Rosset Clément : Ecrits sur Schopenhauer. Paris. PUF. 2001

– Schopenhauer Arthur : Le monde comme volonté et comme représentation. Paris. Ed. Gallimard. 2025.

– Schopenhauer Arthur : Le sens du destin. Paris. Ed. Vrin. 2009.

– Schopenhauer Arthur : Parerga et paralipomena. Paris. Ed. Robert Laffont. 2020.

– Schopenhauer Arthur : De la quadruple racine du principe de raison suffisante. Paris. Ed. Vrin. 1998.

– Schopenhauer Arthur : L’art d’avoir toujours raison. Paris. Ed. Mille et une Nuits. 2025.

– Schopenhauer Arthur : Aphorismes sur la sagesse. Paris. Ed. Intégrale et Collector. 2023.

– Schopenhauer Arthur : Lettres (2 tomes). Paris. Ed. Gallimard 2017.

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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