II – Progression Initiatique, progrès en médecine

C’est sur la recherche en biologie et en médecine que nous nous appuierons ici. Si l’on revient à la notion de «placer l’homme au centre», nous exprimons notre foi en ce qu’il est convenu d’appeler une médecine humaniste.

Qu’est-ce que l’humanisme ?
Par « humanisme », nous entendons précisément « qui met l’homme au centre de ses préoccupations ». Il s’agit de prendre en compte la globalité de l’individu et plus particulièrement, s’agissant de médecine, de considérer non seulement sa maladie, au sens limité de ses symptômes, mais au-delà son être tout entier, son individualité sociale, ses croyances, ses sentiments…
Que signifie «une médecine humaniste» ?
L’Organisation Mondiale de la Santé elle-même veut s’inscrire dans cette perspective globale, voire holistique, puisque sa Charte fondatrice, dès 1948, définissait la santé comme «un état global de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité.»

Hormis les décès fortuits et purement accidentels, nul être vivant n’est en parfaite santé pour basculer brutalement dans la maladie au stade ultime. À l’inverse, un individu même très gravement malade possède encore bien des organes, bien des fonctions, en parfait état de santé. En fait, chaque individu, à chaque instant de sa vie, se trouve à une certaine distance, quasi-constamment variable, entre les deux pôles que sont la santé parfaite et la maladie extrême.

Sur l’échelle que constitue ce continuum santé – maladie, la position d’un être humain est ainsi le résultat d’une interaction, résultant de facteurs internes et externes, personnels et environnementaux. Ceux-ci vont en permanence stimuler ou limiter les effets de la lutte du sujet contre les atteintes à sa santé. Parmi les facteurs influençant la réponse de l’individu aux agressions pathogènes, d’où qu’elles viennent et quelle qu’en soit la nature, y compris l’éventuel déterminisme génétique, on sait aujourd’hui qu’interviennent son contexte social et son parcours de vie.

La médecine humaniste est celle qui s’efforce de prendre en compte ces diverses composantes. Il s’agit bien de rechercher les moyens de préserver ou de rétablir la santé de chaque individu mais aussi la santé de la collectivité telle que s’en préoccupe cette discipline qu’est la santé publique – trop méconnue sauf en période de crise de la vache folle, de chikungunya, de dengue ou de grippe aviaire… – en mettant l’homme au centre dans toutes ses dimensions et non seulement dans celle simplement de «malade» ou, pire encore, celle qui ne serait que technicienne, ne s’intéressant qu’à la seule maladie.

Il n’y a ni confusion des genres ni dérive sectaire d’aucune sorte, qui pourrait conduire, au contraire de l’objectif poursuivi, à un rétrécissement du champ de conscience et d’investigation au nom d’on ne sait quel a priori dogmatique.
Au contraire, il résulte de la simultanéité des deux démarches, des deux engagements, une plus grande ouverture, une sensibilisation à davantage d’aspects du questionnement, une fertilisation croisée dynamique, une synergie féconde qui permet de donner du sens au progrès.

Plus que tout autre chercheur sans doute, le chercheur en santé ne cherche pas « dans l’absolu » d’une science désincarnée. Le sujet de sa démarche l’incite à se souvenir qu’il est un homme au service d’autres hommes. Et que cette dimension d’homme ne se limite pas à une séquence de paramètres biologiques.

Mais tous les chercheurs en médecine ne sont pas Francs-maçons ! 

Pour autant qu’elles sont largement le fait de chercheurs profanes,  la médecine et la recherche biomédicale peuvent-elle méconnaître l’homme ?
Ainsi posée, la question paraît n’être qu’une provocation stupide: il semble évident que la médecine et la recherche en médecine et en biologie humaine ont l’homme pour objet et sa santé pour finalité.

Pourtant, à y regarder de plus près, de nombreuses carences voire de nombreuses dérives doivent alerter celui qui entend cultiver à la fois la vertu du soignant, la légitime curiosité du chercheur et les valeurs éthiques qui expriment un humanisme bien compris

Ainsi, chacun se réjouit de voir nos pays développés offrir à tous un accès aux soins relativement équitable. Chacun apprécie ainsi le progrès que constitue l’organisation d’un système de santé efficace et accessible. Pourtant, il suffit d’interroger certains patients sortant d’un hôpital pour les entendre simultanément louer la qualité technique des soins et la carence humaine du système hospitalier. Devenus des numéros, ils ont été pris en charge par des techniciens, anonymes malgré leur badge, dans des usines à produire du soin. Comme le dénonçait un jour l’un d’entre eux : « Il n’y a personne dans cet énorme endroit. Aucun être humain. Ni malade ni soignant; rien que des fonctions !».

Entouré de dizaines de professionnels le plus souvent irréprochables dans leur compétence technique, le malade est désespérément seul. Même la mort, pourtant un moment essentiel de la vie, un moment qui devrait être sacré car en quelque sorte l’apogée de notre condition d’homme, est ramenée à une dimension technique, évacuée, cachée.

Est-ce à dire que la médecine, lorsque la technicité à laquelle elle s’est elle-même laissée réduire n’a pu traiter la maladie, a soudain honte d’avoir échoué ?

Ici encore, l’engagement maçonnique conforte le soignant qui entend aller plus loin que la seule prestation technique que l’on attend de lui. La charité, cette vertu « théologale » essentielle que le Franc-Maçon apprend à cultiver et sur le sens de laquelle il travaille longuement, a ici celui de prise en compte globale de l’homme qui souffre et qui va mourir.

Écoute, présence, en un mot, Amour. C’est le sens profond que nous donnons au mot Fraternité.

Si le médecin doit éviter de trop s’investir dans le destin individuel de chacun de ses patients, sous peine de risquer de s’y consumer, il me semble qu’il a le devoir de prodiguer, outre les soins que la technique met à sa disposition, ce remède sublime qu’est l’Amour, ne serait-ce que par quelques regards, quelques attitudes simples mais ô combien signifiantes face à la terrible solitude de celui qui sait que son terme est proche.

En matière de recherche médicale, la relation au malade n’a pas – ou pas seulement – ce caractère personnel «d’âme à âme» autant que d’homme à homme. Elle prend une dimension à la fois collective et prospective.

L’humanisme va donc s’y exprimer autrement, et en particulier selon deux axes, celui de l’orientation de la recherche et celui du rapport entre expérimentateur et sujet d’expérimentation.

Condamner le profit en santé, et en particulier dénoncer les firmes pharmaceutiques au motif qu’elles gagneraient trop d’argent «sur le dos de la misère humaine» n’est pas sérieux. Les entreprises du médicament affichent une profitabilité convenable et suffisante à maintenir la confiance des investisseurs dans le monde d’économie libérale dans lequel nous vivons. Qu’on le veuille ou non, la perspective de profits potentiels est un puissant moteur de la créativité, en matière de recherche pharmaceutique comme dans bien d’autres domaines. Le caractère extrêmement aléatoire du processus, qui nécessite aujourd’hui pour un seul médicament d’investir près d’un milliard d’euros sur 10 ans, doit conduire à réviser bien des jugements hâtifs.

Reste que tandis que certaines firmes ne se concentrent que sur les seuls marchés à fort potentiel, d’autres équilibrent leur pipe-line de recherche entre molécules destinées aux pathologies les plus lourdes et les plus fréquentes dans les pays développés et solvables et d’autres permettant de lutter contre des fléaux moins fréquents ou survenant dans des pays au statut économique plus précaire. L’humanisme, ici, consiste pour celui qui en a la responsabilité ou qui y a quelque influence, à infléchir le choix vers davantage d’équilibre entre médicaments susceptibles d’engendrer une profitabilité majeure ou en tous cas significative et médicaments destinés à traiter des populations à l’abandon, sans espoir de véritable retour sur l’investissement consenti.

Il faut saluer ici les actions entreprises par les pouvoirs publics en faveur des « médicaments orphelins » dirigés contre les maladies rares,  ou encore des «médicaments génériques essentiels» destinés aux pays en développement. Mais il convient d’aller plus loin, sans mettre en péril toutefois l’équilibre et le dynamisme économique des firmes concernées. La pérennité même de ces firmes est en jeu, et avec elle leur capacité à créer l’innovation que médecins et malades attendent.

Sans avoir en la matière une quelconque exclusivité, force est de constater que de nombreux Francs-maçons se trouvent impliqués dans ces démarches de recentrage, conscients de leur responsabilité à la fois dans la performance de leurs entreprises et dans le progrès à offrir en partage à l’humanité.

Il en est de même dans les diverses commissions et instances soucieuses d’éthique en matière de recherche biomédicale. La notion de consentement éclairé, l’équité en matière d’accès aux nouvelles solutions thérapeutiques, sont représentatifs de ces préoccupations vers lesquelles la réflexion maçonnique oriente en quelque sorte naturellement.

En ces temps où les impératifs économiques, pour légitimes qu’ils soient, paraissent être le seul moteur du monde, l’éthique, bien comprise, a vocation à en être l’ultime – et dans bien des cas le seul – contrepoids. Il faut en effet trouver le cadre et les limites de la jonction entre les nouveaux savoirs et le marché. Il faut qu’une réflexion, capable de se traduire en action, soit poursuivie pour maintenir son caractère sacré à la vie , et aux moyens de sa préservation.

Peut-on, au nom du progrès, faire commerce de tout ? Par exemple, comment se définir par rapport à la question des banques d’information et de matériel génétiques ? Ces banques, indispensables à la recherche en génomique, sont au cœur d’interrogations éthiques d’autant plus prégnantes que, comme l’avait écrit le généticien Axel Kahn : «le gène est devenu une véritable matière première, comme le pétrole ou l’uranium. Du coup, ces banques d’ADN sont bien souvent, à travers le monde, devenues des marchandises qui se négocient fort cher».

Quelles limites définir ? Par quelles instances, sur quel territoire et pour quelle durée ? Au risque de quelles sanctions en cas d’infraction ?

Si l’on considère le champ de la santé publique, le questionnement éthique y joue un rôle tout aussi essentiel. Les politiques de prévention et de soins ne peuvent faire l’économie de ces interrogations. On se souvient par exemple des inquiétudes soulevées quant à la possible discrimination des porteurs du virus VIH. De plus en plus, les instances en charge de ces questions imposent des politiques respectueuses des droits des patients et condamnant toute forme de marginalisation.

La loi française comme les textes européens ont considérablement évolué sur ces points, dans une démarche visant à « placer les droits de l’homme au centre des politiques sanitaires, à l’heure où les problèmes d’accès aux soins, comme les évolutions de la biologie et des techniques médicales, peuvent menacer la dignité et les libertés individuelles ».

Il n’est pas nécessaire d’insister ici sur les enjeux et l’importance d’une telle démarche, ni sur l’intérêt de soutenir la réflexion de tous ceux qui y sont impliqués. Il faut donner à ces responsables dont les choix engagent l’avenir de notre société l’opportunité de mieux évaluer les interactions entre les diverses valeurs et les divers impératifs à prendre en compte.

Le travail maçonnique tel que le conçoit le R.E.A.A. crée les conditions et ouvre des pistes pour de telles évaluations, en invitant à se poser sans cesse la question des valeurs et du sens de l’action.

Le Franc-Maçon cherche à devenir un homme de connaissance. Il cherche avec la même ardeur à être un homme de conscience.

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Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

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