Le Franc-maçon face à la crise de la conscience citoyenne

Cultiver l’intériorité pour réinventer la cité

Les querelles stériles entre « Frères RN » et « Frères LFI » qui infestent nos groupes Facebook maçonniques ne sont pas seulement déplacées : elles sont malheureusement symptomatiques d’un mal plus profond qui gangrène la société. Elles révèlent une franc-maçonnerie française contemporaine qui, au rythme de deux petites tenues par mois dans le meilleur des cas, peine à transformer ses membres et, par ricochet, à influencer le monde. Comment deux heures bimensuelles de rituel, à condition même que celui-ci soit bien accompli et que le taux d’absence en loge soit minimum, suffiraient-elles, néanmoins, à polir la Pierre Brute, à dompter les passions, à cultiver la Voie du Milieu ? C’est le genre de gageure qu’on ne peut soutenir bien longtemps...

Face aux défis titanesques de 2026 — IA omnipotente, délégation cognitive (c’est ainsi qu’on appelle le fait de confier une part de plus en plus grande de nos efforts mentaux à des outils numériques), effritement démocratique, l’usure se conjuguant à la dégradation —, le travail maçonnique prend des dimensions phénoménales or, au train où vont les choses, il n’est peut-être pas exagéré de considérer que, de surcroît, l’urgence s’accélère. En effet, il s’agit, moins que jamais, de diviser – cette œuvre du diable stricto sensu (le mot provenant du grec ancien διάβολος / diabolos signifiant justement : « qui désunit », en inspirant une haine ou une envie parfois mêlées) –, et, plus que jamais, il faut s’employer à unir – en se souvenant précisément de l’exact antonyme du diable, ce concept familier du franc-maçon, c.-à-d. le symbole (du grec ancien σύμβολον / súmbolon, dérivé du verbe συμβάλλομαι / sumballomai, « réunir ou mettre ensemble »). Passons graduellement donc à une analyse technique quelque peu rébarbative mais bien utile, pour mieux préparer nos consciences et acceptons, à ce stade, dans un esprit de synthèse, quelques présentations schématiques pouvant servir de tremplins à la réflexion.

La passion profane envahit le Temple

Depuis des jours, nos Frères s’écharpent en ligne comme des supporters adverses : RN contre LFI, droite dure contre gauche radicale, comme si l’on voulait, dans ces querelles, manier la canne du Maître des Cérémonies contre celui qui menacerait vraiment l’Ordre.

Tempérance oubliée. La maçonnerie enseigne la modération, la maîtrise des passions, la Voie du Milieu prônée de longue date par Aristote. Aucune extrémité n’apporte de solution en rien durable : son seul effet est de sacrifier l’autre bord et de radicaliser le clivage. Or seul compte l’art de rassembler, de sélectionner et de concilier le meilleur des diverses voies sans chercher à détruire mais en régulant. súmbolon unit les parties ; diabolos les sépare. Comment un Maçon justifie-t-il un choix diabolique, de droite ou de gauche ? C’est a priori un pur Non-sens.

L’idéologie comme leurre. Toutes les totalitarismes ont leur bonne conscience : fascistes et nazis assistaient pieusement à la messe. Aucun humain ne s’auto-condamne, si l’on peut dire : les prisons regorgent de « victimes du système ». Les passions électorales procèdent pareillement — emportent l’esprit, éteignent la sagesse. Fin de la Voie Royale. Entrée en enfer partisan.

La démocratie : un système imparfait parmi d’autres

Nous vivons sous un régime « démocratique », mais ce mot masque une réalité : la démocratie n’est pas une panacée, juste un système moins imparfaits que les autres, qui fait leur part aux oppositions et permet l’alternance. Le théorème d’Arrow (1951) le prouve mathématiquement : aucun mode de scrutin n’est parfait, puisque tous sont manipulables.

Le binôme usé. Majoritaire à deux tours : stable, mais fausse (40% = 100%). Proportionnelle : fidèle, mais fragmentée. Condorcet (1785) proposa mieux : un candidat gagne s’il bat tous ses rivaux en duel. Borda, Hare, Schulze suivirent. Voici un panorama :

SystèmePrincipeAvantagesInconvénientsUsage
Majoritaire 1er tourPlus de voix gagneSimpleFavorise grands partisUK locales
Majoritaire 2 tours50% ou meilleur 2eMajorité claireVote utile forcéFrance prés.
ProportionnelleSièges = % voixReprésentationFragmentationEurope
CondorcetBat tous rivauxConsensuelParadoxes cyclesThéorique
SchulzeChemins fortsRésout cyclesComplexeOpen-source
BordaPoints par rangNuanceFavorise suiveursInternes
ApprobationCoche acceptablesAnti-extrêmesIndécisionScientifique
Jugement majoritaireMédiane notesAnti-stratégieNouveauTests France
VUTClassement + quotaProport. nuancéeTrès complexeIrlande
MixteMaj. + PR correctionÉquilibreTechniqueAllemagne

Leçon maçonnique. Ces systèmes rappellent la Voie du Milieu : ni extrême majoritaire (tyrannie des 50% + 1 voix), ni fragmentation infinie. Comme l’Équerre équilibre Compas et Maillet.

L’IA agentique : la banalité du mal algorithmique

En 1963, Hannah Arendt décrivait la « banalité du mal » chez Eichmann : non la monstruosité volontaire, mais l’abdication silencieuse de la pensée face à la machine bureaucratique. L’intelligence artificielle agentique — ces systèmes autonomes qui perçoivent, décident et agissent — reproduit cette mécanique à l’échelle civilisationnelle. Gartner prévoit que 33% des logiciels d’entreprise intégreront des agents IA autonomes d’ici 2028, prenant en charge 15% des décisions quotidiennes. McKinsey alerte : nos cadres de gouvernance sont impuissants, face à cette érosion structurelle du jugement humain.

Délégation cognitive généralisée. L’IA ne se contente plus d’assister : elle substitue. Algorithmes de ciblage comportemental (Brexit 2016, Trump 2016), notation algorithmique des citoyens (logements sociaux néerlandais), prédiction judiciaire biaisée (COMPAS aux États-Unis, erreurs raciales documentées). Chaque décision absorbée dans l’opacité numérique est une perte irréversible d’espace délibératif humain.

Submersion, non persuasion. Byung-Chul Han analyse la saturation attentionnelle des flux numériques ; JAMA Pediatrics documente des modifications neuronales chez les hyper-connectés : hypoactivation du raisonnement critique, hypersensibilité aux validations sociales. Les modèles dominants (GPT et successeurs) encadrent les débats en termes « d’efficacité économique », marginalisant justice, dignité, solidarité intergénérationnelle — non par censure, mais par divers biais statistiques de leurs données d’entraînement.

Parallèle arendtien glaçant. Les totalitarismes conquéraient, d’abord, les esprits, rendant la pensée indépendante « structurellement superflue ». L’IA agentique généralise cette logique : quand quelques LLMs (Large Language Models), c.-à-d. de grands modèles de langage capables de générer du texte, médiatisent les interactions de milliards d’individus, ils harmonisent ce qui est formulable, recevable, légitime. La pluralité démocratique — socle de l’action politique, selon Arendt — s’estompe sous une forme d’ptimisation invisible.

La maçonnerie : sentinelle de la conscience. Face à ce Déluge numérique, deux tenues mensuelles (4 heures) sont dérisoires. L’initié doit forger une conscience critique souveraine : silence intérieur quotidien, discernement symbolique permanent, maîtrise absolue des passions. Le Temple devient le prototype d’une intériorité imperméable à la submersion algorithmique.

Le Maçon-citoyen : dépasser la division partisane

RN contre LFI ? Querelles profanes infantiles. Ces polarités divisent (diabolos) là où la maçonnerie doit unir (súmbolon). Nazisme drapé de piété chrétienne, stalinisme revêtu de scientificité historique : toutes les extrêmes masquent leur vacuité par bonne conscience idéologique. LFI incarne une radicalité compassionnelle ; RN, une radicalité identitaire. Le Maçon les transcende : il devrait être à même d’extraire le meilleur de chaque voie — solidarité de gauche, ordre de droite — pour les fondre dans fraternité universelle. Telle est, en tout cas, la vision utopiste qu’il poursuit.

Leçon de la canne du Maître des Cérémonies. Aucune extrémité n’est supérieure : les deux sont également nécessaires à l’équilibre. L’extrême droite sacrifie la fraternité à l’identité ; l’extrême gauche sacrifie la liberté à l’égalité. Le Maçon est supposé pratiquer la Voie du Milieu : synthèse créatrice au-delà des oppositions binaires.

Démocratie en péril : délégation IA + scrutins archaïques

Double tenaille mortelle. L’IA absorbe le jugement (Arendt : « abdication silencieuse de penser« ) ; les scrutins binaires amplifient bipolarisation et « vote utile« . Résultat : effondrement cognitif + représentation déformée = démocratie agonisante. (Voir article theconversation)

La Loge comme Arche noachique. Face à cette submersion, le Temple préserve la Tradition primordiale : géométrie divine, mesure juste, alliance avec le Principe. Mais cette Arche exige un labeur titanesque, incompatible avec un laps de temps de 4 heures mensuelles.

Le défi personnel : labeur quotidien colossal

Illusion des 4 heures. La Pierre Brute ne se polit pas en tenue bi-mensuelle. Face à l’IA qui aspire nos facultés critiques, le Maçon-citoyen engage un travail quotidien radical :

  • Journal symbolique : analyse chaque soir des passions et pensées. « Où ai-je divisé ? Où ai-je uni ? »
  • Silence rituel : 30 minutes quotidiennes hors Loge — méditation sur un symbole (étoile flamboyante, colonne brisée…).
  • Étude électorale comparative : Condorcet, jugement majoritaire, vote transférable. Maîtriser les mathématiques du consentement éclairé.
  • Fraternité active : tendre la main au Frère LFI et RN. Projets concrets : budget participatif, arbitrage citoyen.

Dépouillement absolu. Pas de progrès sans perte d’ego partisan. L’IA optimise les consciences ; le Maçon forge une conscience souveraine, libre de toute optimisation extérieure.

Unir pour les défis civilisationnels

Urgence absolue. IA agentique, fragmentation sociétale, passions extrêmes : humanité au bord du gouffre. Solution maçonnique : travailler ensemble, tous ensemble.

Voie du Milieu incarnée :

  • Meilleur de gauche : solidarité, justice sociale.
  • Meilleur de droite : ordre, responsabilité individuelle.
  • Synthèse maçonnique : fraternité éclairée, tempérance créatrice

Impact citoyen. Maçon conscient = vote éclairé (Condorcet, non « utile »), influence positive (synthèse fraternelle), union efficace (au-delà clivages).

Pour terminer…

Démocratie agonisant sous délégation IA et scrutins dépassés. Arendt nous convoque : redevenir pensants souverains ou sombrer dans banalité du mal technologique.

Le Franc-Maçon n’a pas 4 heures/mois : il a sa vie entière. Colossal labeur : dompter son ego partisan, cultiver le discernement symbolique, unir les polarités. súmbolon, non diabolos. Ou l’Arche noachique coulera sous le Déluge algorithmique.

Que le Grand Architecte illumine nos scrutins intérieurs !

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.
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