Dans cette interview imaginaire, nous rencontrons une des plus hautes figures de la tradition maçonnique : le Roi Salomon, souverain légendaire d’Israël, bâtisseur du Premier Temple de Jérusalem, qui nous livre ses réflexions sur l’art de gouverner avec sagesse, le secret initiatique et l’héritage spirituel qu’il a légué aux générations de Francs-maçons. L’homme derrière la légende…
Votre Majesté Salomon, vous êtes une figure centrale de la Franc-maçonnerie moderne. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
450.fm — Majesté Salomon, roi de Jérusalem, commanditaire mythique du Temple, figure centrale de la symbolique maçonnique… Merci d’avoir traversé les millénaires. Quel regard portez-vous sur votre postérité chez les Francs-maçons ?

Salomon — « Les Maçons m’ont mis un compas entre les mains à titre posthume. Flatteur, mais imprécis. Moi qui détestais les réunions interminables, voilà que je symbolise la patience d’un homme au grand dessein et, j’aurais pu dire : au grand dessin, tant la confusion est grande. En effet, entre Hiram, leur saint patron, et moi, le mécène mal-aimé, on a un peu tendance à inverser les rôles. C’est un grand classique de la commande publique… ne dit-on pas toujours que tel roi a construit tel palais, tel président telle bibliothèque ou tel musée ? »
450.fm — Dans la Bible même, vous êtes présenté comme le roi sage qui bâtit le Premier Temple. Chez les Francs-maçons, vous devenez le Grand Commanditaire. Qui êtes-vous vraiment : un roi bâtisseur ou un gestionnaire de chantier ?
Salomon — « J’ai commandé un temple, pas un stade. Hiram Abiff a bien bossé, mais sans mon budget royal et mes 700 épouses… pour motiver les troupes, je le crains, son chef-d’œuvre n’aurait jamais vu le jour. La Franc-maçonnerie a repris la légende du souverain entrepreneur, peut-être un peu moins, toutefois, que dans la Bible où j’atteins quasiment à la figure d’un démiurge, alors que, quand vous accueillez sur votre territoire des forces travailleuses venant souvent de loin, avec leurs traditions, leurs croyances, leurs langues, leurs cultures, leurs humeurs, vous passez votre temps à éviter les heurts, les dérives, à redresser des situations de crise. Entre un Hiram qui pouvait paraître entêté et revêche, des ouvriers parfois fantasques et souvent récalcitrants et des fournisseurs phéniciens plutôt retors, prompts à facturer des suppléments, j’ai passé plus de temps en loge d’architectes que sur mon trône. »

450.fm — Hiram Abiff occupe une place centrale dans la légende maçonnique. Vous étiez son commanditaire direct. Était-il vraiment ce maître d’œuvre exceptionnel que les Frères célèbrent ?
Salomon — « Je ne nie pas qu’Hiram ait pu être une sorte de gourou technique, épuisant par les défis qu’il se lançait constamment à lui-même. Il avait indéniablement ses admirateurs et ses partisans mais, pour ceux qui étaient éloignés de lui aussi bien sur le terrain qu’au plan de ses convictions, il pouvait paraître imprévisible et insondable. Les Maçons en ont fait un martyr ; moi, je ne l’ai pas toujours compris, en détail, mais je lui ai fait confiance et je n’ai jamais manqué à ma parole : je l’ai toujours soutenu et je l’ai tout du long payé à son prix, rubis sur l’ongle. Sa vraie sagesse a constitué pour moi à savoir finir dans les temps… avant l’épuisement des crédits. La postérité a vu dans son entreprise une quête spirituelle ; pour moi, je dois confesser que la religion principale que je partageais avec lui était plutôt symbolisée par le triangle Qualité-Coût-Délai ! C’est ainsi que s’est construit un syllogisme parfait : Sans mon trésor, pas d’Hiram ; Sans Hiram, pas de Temple ; Donc, sans mon Trésor, pas de Temple. Remarquez bien que la relation transitive est toujours ternaire et il nous faut, dans toute réalisation, trouver des équivalences qui évitent les pertes en ligne et offrent les meilleures garanties de succès. Quand on est d’accord là-dessus, on avance positivement tous ensemble et la paix qui règne est constructive. »
450.fm — Votre Temple est décrit comme un cube d’or pur. Était-ce une prouesse technique ou un symbole politique ?
Salomon — « Disons que ce serait, pour vous, une sorte de gigantesque iPhone plaqué or, en référence à l’amulette de vos contemporains. Mon Temple était fonctionnel : lieu de culte, coffre-fort national, cénacle diplomatique. L’or ? Un investissement de prestige et de précaution. La géométrie parfaite ? Une inscription culturelle d’une actualité permanente, valant pour les temps présents et futurs, les siècles des siècles, en quelque sorte. Je m’en suis subconsciemment remis, pour les détails mystiques, à Hiram ; mon job était de livrer un bâtiment qui impressionne, sans ruiner le royaume. Mission accomplie, convenez-en ! »

450.fm — La Franc-maçonnerie vous représente avec équerre et compas. Vous reconnaissez-vous dans cette image d’initié spirituel ?
Salomon — « Ils m’ont affublé d’attributs que je déléguais à mes contremaîtres. Mon mérite maçonnique ? Avoir choisi les bons sous-traitants autant techniques que spirituels. Les Frères transforment ma gestion pragmatique en philosophie universelle. C’est flatteur. À titre personnel, je me considère plutôt, à tous égards, comme le client le plus exigeant de l’Antiquité. Et, cette dimension-là, voyez-vous, je pense que personne ne l’a oubliée. »

450.fm — Hiram est assassiné par trois compagnons jaloux dans la légende maçonnique. Avez-vous eu vent de telles tensions sur le chantier ?
Salomon — « Les frictions sur un chantier, surtout quand vous travaillez la pierre, ça fait partie du jeu, si je puis dire. Mais de là à dégénérer en un meurtre au ciseau…. Plutôt des joutes corporatistes, vous diriez aujourd’hui des conflits syndicaux : tailleurs contre charpentiers, des rivalités ethniques : Phéniciens contre Égyptiens, etc., chacun réclamant une part secrète de salaire. J’arbitrais, je payais, je faisais avancer la construction en fonction du plan arrêté et à la mesure de mes moyens qui n’étaient pas minces, il est vrai. Si les maçons ont cru pouvoir broder là-dessus un polar initiatique, c’est que le cadre s’y prêtait et, d’ailleurs, ce fut une invention très talentueuse et des plus édifiantes. »

450.fm — Quelle différence faites-vous entre le Temple historique et sa symbolique maçonnique ?
Salomon — « Le Temple effectif a mis simplement sept ans à être construit. Le Temple maçonnique est une métaphore qui a déjà perduré pendant trois siècles. J’ai bâti en pierre de taille ; les francs-maçons ont, pour matériaux, des allégories. Qui est le plus audacieux, en l’occurrence ? Mon cube d’or servait à prier et à stocker. Le leur leur sert à réfléchir sur eux-mêmes et sur le monde. En toute hypothèse, quel divin terrain d’atterrissage ! »
450.fm — Hiram incarne le savoir-faire artisanal : vous le commanditaire éclairé, quelle leçon tirez-vous de cette collaboration légendaire ?
Salomon — « Choisissez bien vos maîtres d’œuvre. Payez-les correctement. Déléguez sans micro-management. Respectez les délais. Et surtout, n’oubliez jamais : le Grand Architecte de l’Univers a peut-être créé les cieux, mais c’est moi qui ai dû faire construire les entrepôts, la rampe d’accès et le pas de tir, pour emprunter au registre de la métaphore. L’architecture sacrée, c’est purement de la logistique à 90 %. »

450.fm — Les Francs-maçons pratiquent le travail symbolique autour de votre Temple. Que pensez-vous de cette réinterprétation constante de votre œuvre ?
Salomon — « Ils ont pris mon chantier et en ont fait un laboratoire philosophique. Là où je voyais des blocs de pierre, ils voient des vertus, des épreuves, des grades, que sais-je encore ? Chez eux, l’observateur se double toujours du visionnaire. Ils sont à la fois respectueux et créatifs. Toutefois, pour rester dans le cercle, il ne doivent pas oublier de payer leurs cotisations… »
450.fm — Votre règne est aussi celui de la Sagesse. Les Maçons vous associent souvent à cette quête. Vous y reconnaissez-vous ?
Salomon — « La Sagesse ? J’ai construit un temple, négocié avec Hiram, arbitré mille conflits, géré un royaume turbulent. La vraie sagesse, c’était de ne pas tout faire soi-même. Les Maçons idéalisent ; moi, je recrutais et je déléguais. Leur quête de Sagesse est noble. La mienne était pragmatique, très concrètement enracinée : finir le chantier sans faire la guerre, puis, en référence à cette œuvre, vivre en paix, révérer un ordre de vie. »

450.fm — Un mot pour les Francs-maçons d’aujourd’hui qui vous ont immortalisé en tablier ?
Salomon — « Pour bien bâtir, il faut bien former, bien organiser, bien déléguer, bien contrôler et bien payer. Il faut aussi savoir insuffler et conserver un esprit d’équipe, même sous la pression des délais et des avaries de la fortune. Quant à mon sort dans les Loges, continuez à m’honorer : avec une réputation de sagesse en or massif comme le temple dont je fus commanditaire, j’ai de quoi alimenter vos planches pendant encore quelques millénaires. Vous observerez que ma réputation de sagesse n’est toujours pas entachée par ma « possession » de 700 épouses. Cela dit, c’était déjà une prouesse physique, à l’époque, et, en tout cas, une gageure… Aujourd’hui, ce n’est pas un moindre prodige de ne pas essuyer d’opprobre sur ce plan. »
450.fm — Merci, Majesté, d’avoir traversé les âges pour cette confidence royale.
Salomon — « À votre service. Celles et ceux qui se placeront sous mon invocation voudront bien se souvenir que mon nom : Salomon, שְׁלֹמֹה Shelomoh, en hébreu, dérivant de שָׁלוֹם Shalom, la paix, signifie « le roi qui apporte la paix ». Sur ce plan-là, en Israël comme bien au delà, je pense que, sans me vanter, je demeure plus que jamais une source inépuisable d’inspiration… »
