Au « 16 Cadet », Tobie Nathan face à l’antisémitisme ou la vigilance comme devoir de civilisation

Au Grand Orient de France, ce mercredi 15 avril, la conférence de Tobie Nathan n’a pas seulement éclairé l’histoire longue de l’antisémitisme. Elle a rappelé avec force qu’un tel combat engage le bien commun tout entier. Dans une République qui ne tient que par la dignité égale de tous, par la fraternité universelle et par l’exigence de laïcité, ce genre de rencontre constitue une nécessité à la fois civique et maçonnique.

Jean-Francis Dauriac

Introduit par Jean-Francis Dauriac, qui a rappelé avec netteté que l’antisémitisme n’est pas un sujet à discuter mais un combat à mener.

Tobie Nathan a déployé une parole dense et habitée, portée par une voix douce, un ton chaleureux et ce souci constant de s’assurer que l’assistance suivait, entendait et comprenait pleinement son propos. Cette manière d’avancer, sans brutalité, avec clarté, parfois avec humour, mais toujours avec gravité, révélait en elle-même une véritable sagesse.

Organisée par le Grand Chapitre Général du Rite Français dans le Grand Temple Arthur Groussier, au 16 Cadet, cette conférence n’aura pas été un simple moment d’érudition.

Elle a pris la forme d’un exercice de lucidité. Sous la présidence de Philippe Guglielmi, en présence de Pierre Bertinotti, la rencontre a rappelé que l’antisémitisme n’est ni un accident du langage public ni une fièvre passagère de l’histoire. Il est une menace profonde, une mécanique de destruction qu’il faut nommer, penser et combattre.

Dans son introduction, Jean-Francis Dauriac a immédiatement donné la hauteur du rendez-vous.

Hall-d-accueil,-la-file-d’attente…

Son propos n’a pas seulement présenté Tobie Nathan comme professeur, clinicien, fondateur de l’ethnopsychiatrie en France, écrivain et passeur entre les cultures. Il l’a situé dans cet entre-deux où se rencontrent le visible et l’invisible, la lumière et l’ombre, le savoir et l’expérience humaine.

Jean-Francis Dauriac

Surtout, Jean-Francis Dauriac a fixé une ligne claire. Pour les francs-maçons du Grand Orient de France, a-t-il rappelé avec force, la lutte contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme n’est pas une matière à controverse. Ce n’est pas un débat. C’est un combat. La conférence n’avait donc pas pour objet de discuter ce principe, mais d’en éclairer les ressorts profonds.

Tobie Nathan, lui, a déplacé le regard avec une vigueur peu commune

Tobie Nathan

Partant de son ouvrage Les assassins du genre humain, il n’a pas livré une condamnation morale de plus, mais une véritable traversée intellectuelle des profondeurs de la haine. Chez lui, l’antisémitisme n’apparaît jamais comme un simple préjugé, encore moins comme une dérive secondaire de l’histoire. Il en montre au contraire la persistance souterraine, la plasticité redoutable, la capacité à changer de langue sans changer de noyau. Son propos fut l’un des moments les plus saisissants de la rencontre. Il a fait comprendre que l’antisémitisme s’enracine dans une très longue durée, qu’il se forme dans des civilisations qui ont besoin d’une altérité à la fois désignée, maintenue et menacée, comme si elles ne pouvaient se définir qu’en la plaçant devant elles. De l’Antiquité grecque aux rivalités religieuses, des constructions chrétiennes et musulmanes jusqu’aux formes modernes de l’antisionisme lorsqu’il sert de masque verbal à la vieille haine antijuive, Tobie Nathan a mis au jour non un accident, mais une machinerie culturelle, presque une infrastructure mentale des sociétés.

Assistance-nombreuse-d’avant-conférence

Son livre Les assassins du genre humain prolonge cette réflexion dans une zone plus noire encore. En revenant sur la figure du docteur Petiot, il ne s’intéresse pas seulement à un criminel singulier. Il montre comment un assassin peut prospérer dans un climat où l’antisémitisme est déjà devenu l’air du temps, une évidence ambiante, un permis tacite accordé à la prédation. C’est là l’un des apports les plus forts de sa démonstration. La monstruosité ne surgit pas hors du monde. Elle naît dans ses failles, ses renoncements, ses lâchetés collectives. À travers le docteur Petiot, Tobie Nathan éclaire moins un monstre isolé qu’une société défaite, un moment de dérèglement où la haine, déjà installée dans les esprits, rend le crime plus facile, presque pensable. Son livre ne relève donc ni du simple roman historique ni de la seule chronique criminelle. Il explore la part d’ombre des civilisations lorsque celles-ci cessent de protéger l’humain.

Comme d’habitude, la parole a circulé

Sous la fresque du Grand Temple

Sans revenir ici sur le détail des échanges, l’une des questions centrales fut bien celle-ci, que faire pour arrêter l’antisémitisme. À cette interrogation, Tobie Nathan n’a pas répondu par une recette institutionnelle, mais par une intuition à la fois anthropologique et spirituelle.

Il a suggéré qu’une sortie durable supposerait de reconnaître que les dieux des différentes traditions ne se confondent pas et que la concurrence des absolus nourrit les logiques d’exclusion. D’où cette formule frappante d’un possible « parlement des dieux », image d’un horizon où les traditions cesseraient de se faire la guerre par fidèles interposés. Il a également rappelé que l’antisémitisme prospère dans les sociétés qui refusent de penser leur propre rapport à l’altérité et qui préfèrent s’unir contre un ennemi plutôt que pour une œuvre commune.

Les paroles de clôture ont redonné à l’ensemble sa portée maçonnique et civique.

Dominique Lamoureux

L’orateur Dominique Lamoureux a rappelé que les loges ne sont ni des refuges d’innocence ni des sanctuaires hors du monde. Elles doivent demeurer des lieux de cohérence, d’écoute, de fraternité, mais aussi de vigilance face au retour de la bête immonde.

Philippe Guglielmi

Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable du GCG-RF et ancien Grand Maître, a prolongé cette exigence en soulignant que le combat contre l’antisémitisme et le racisme appartient pleinement au devoir maçonnique. Il a dénoncé les dérives fascisantes qu’il voit à l’œuvre à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, tout en affirmant avec force que les Juifs sont chez eux dans la République comme au sein de l’Ordre. Son propos s’est également attaché à distinguer la communauté du communautarisme, et à rappeler que ce combat devait se mener non dans la haine, mais dans l’espérance et la construction.

Pierre Bertinotti

Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, a donné à la conclusion une gravité presque mémorielle, en évoquant la récente lecture des noms de déportés juifs français au Mémorial de la Shoah. Il a salué l’organisation de ce colloque, remercié Jean-Francis Dauriac et souligné combien la parole de Tobie Nathan avait rendu intelligible la mécanique intime de la haine. Son propos s’est voulu à la fois ferme et tourné vers l’avenir. L’antisémitisme, a-t-il rappelé, ne relève pas seulement du constat statistique ou de l’indignation morale. Il doit être reconnu comme une atteinte majeure à la vie commune. Sans cette conscience partagée, la lutte restera incomplète. Face à cela, les idéaux maçonniques demeurent une boussole et un rempart, liberté de conscience, égalité des droits, fraternité universelle. Non comme formules de circonstance, mais comme exigences vivantes qui commandent de transmettre la mémoire, de dénoncer les discours de stigmatisation et d’empêcher que l’avenir ne rejoue les tragédies du passé.

Au terme de cette rencontre, en présence de quatre anciens Grands Maîtres, deux livres demeurent en vis-à-vis

Celui de Tobie Nathan, Les assassins du genre humain, qui explore les profondeurs psychiques, culturelles et historiques de la destruction humaine. Et celui de Jean-Francis Dauriac Francs-maçons contre les extrêmes droites, l’antisémitisme, toutes les formes de racisme qui alerte sur les glissements, les accommodements et les masques nouveaux des extrêmes droites.

Deux ouvrages différents, mais une même exigence

Refuser l’endormissement des consciences. Refuser que la haine se fasse paysage. Refuser que l’antisémitisme redevienne une habitude du temps.

Il est des conférences dont on sort mieux instruit

Il en est d’autres, plus rares, dont on sort davantage responsable. Celle-ci appartient à la seconde catégorie. Parce qu’en nommant l’antisémitisme comme une mécanique profonde de haine, en rappelant qu’aucune circonstance ne saurait l’excuser, en le replaçant face aux valeurs de la République, au principe de laïcité et à l’universalisme maçonnique, le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France a rendu un véritable service au pays.

À l’heure où tant de passions tristes brouillent les repères, maintenir de tels espaces de pensée, de vigilance et de parole fraternelle n’est pas un luxe. C’est une œuvre de salubrité publique. C’est aussi une manière concrète de servir le bien commun, de fortifier la fraternité universelle et d’honorer ce que la République a de plus exigeant. Peut-être est-ce déjà, dans le tumulte du temps, une manière de résister.

Photos©Yonnel Ghernaouti, YG

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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