« Le Rider Waite Smith », quand les arcanes retrouvent leur voix intérieure

Avec ce coffret publié chez Grancher, Fabienne Larnicol ne propose pas seulement un jeu de tarot. Elle remet entre les mains du lecteur un alphabet symbolique où chaque carte devient seuil, miroir, épreuve, appel et promesse.

Le Rider Waite Smith, conçu par Arthur Edward Waite et illustré par Pamela Colman Smith, demeure l’un des grands langages visuels de l’ésotérisme moderne, publié pour la première fois en 1909, puis diffusé dans une édition devenue fondatrice en 1910.

L’éditeur rappelle que les cartes reproduites ici correspondent à l’édition de 1910, celle dont la puissance iconographique a profondément transformé la pratique contemporaine du tarot.

Rien de tapageur dans cette proposition, mais une fidélité intelligente à une matrice visuelle qui continue de parler parce qu’elle ne prétend jamais expliquer entièrement ce qu’elle montre.

Il faut saluer ici le rôle de Fabienne Larnicol

Elle est l’auteure de l’agenda du tarot Magus 365, animatrice du podcast Le Magicien et organisatrice du Tarot Festival. Son parcours s’inscrit dans une volonté de transmettre le tarot comme pratique d’accompagnement, d’exploration intérieure et de créativité. Elle a coécrit en 2020 Devenir Tarologue avec Emmanuelle Iger, puis publié en 2023 MAGUS 365 Tarot Book, dans une approche quotidienne, vivante, déliée des clichés poussiéreux qui enferment trop souvent les arts symboliques.

La force de ce coffret tient à une évidence que beaucoup oublient

Le tarot n’est pas d’abord une machine à prédire. Il est une grammaire de l’âme. Il ne ferme pas l’avenir, il ouvre l’attention. Il ne décrète pas, il interroge. Il ne commande pas, il met en mouvement. Le Rider Waite Smith possède cette vertu rare de rendre visibles les états intérieurs. Les Épées y disent l’air, la pensée, l’intellect et le discernement. Les Pentacles y portent la terre, la matière, les biens concrets et les réalisations. Les Coupes recueillent l’eau des émotions et des liens. Les Bâtons dressent le feu de l’élan créateur, de la volonté et de l’action. À travers ces quatre familles, nous retrouvons une architecture familière aux lecteurs des traditions initiatiques. Les éléments ne sont jamais de purs signes, ils deviennent des opérateurs de transformation.

La notice qui accompagne le coffret a le mérite de ramener chaque arcane à une question, à un tirage, à un geste intérieur

ArthurEdwardWaite~1880

Le Mat nous demande par quoi commencer. Le Magicien nous interroge sur ce que nous devons commencer. La Grande Prêtresse invite au silence de l’intuition, l’Impératrice à la fécondité créatrice, l’Empereur à la structure, le Hiérophante à la transmission. Plus loin, la Roue de Fortune rappelle le mouvement du destin, la Justice la nécessité de l’équilibre, l’Hermite la lampe intérieure, la Mort la transmutation, le Monde l’accomplissement.

Ainsi le jeu ne se présente pas comme un répertoire d’images, mais comme une suite d’épreuves. Chaque lame devient une chambre de réflexion miniature, une pierre d’attente posée sur le chantier secret de l’être.

Cette dimension parle nécessairement à la sensibilité maçonnique.

Dans le cabinet de réflexion, le profane apprend que la lumière ne se reçoit qu’à travers une descente en soi-même

Dans le tarot, la carte retournée agit de même. Elle ne révèle rien à qui refuse de se regarder. Elle n’a de puissance que dans l’alliance entre l’image, la question et la conscience. Le tirage devient alors une méthode de discernement, presque une tenue intérieure, où l’être humain se place devant son propre tableau de loge. Il y retrouve ses angles morts, ses élans, ses résistances, ses appels. Le symbole ne répond pas à notre place. Il nous rend responsables de notre réponse.

Arthur Edward Waite et Pamela Colman Smith furent liés à l’Ordre hermétique de l’Aube dorée, cette Golden Dawn qui marqua durablement l’ésotérisme occidental moderne.

Golden Down

Leur rencontre fit naître une œuvre où le christianisme mystique, la kabbale, l’hermétisme, l’imaginaire médiéval, l’alchimie morale et la psyché moderne se croisent avec une densité singulière.

Pamela Colman Smith, c. 1912

Pamela Colman Smith donna aux arcanes mineurs une intensité narrative qui fut révolutionnaire. Là où d’autres tarots présentaient surtout des signes de série, elle offrit des scènes habitables, des gestes, des postures, des seuils, des tensions, des attentes. C’est précisément cette humanité des images qui explique la fécondité du jeu. Nous ne contemplons pas des emblèmes lointains, nous reconnaissons des fragments de notre propre traversée.

Fabienne Larnicol prend soin de ne pas étouffer cette richesse sous l’explication

Elle laisse au tarot sa part respirante. La notice indique, accompagne, relance, mais ne remplace jamais l’intuition. Cette retenue est précieuse. Dans une époque saturée de réponses immédiates, le tarot rappelle la valeur de la lenteur, du silence et de la correspondance. Il apprend à formuler une question juste, à mêler le jeu, à poser les cartes, à relier la position, l’image et la situation vécue. Cette pratique rejoint une vieille sagesse initiatique. Nous ne changeons pas parce qu’un signe apparaît. Nous changeons parce que nous acceptons de travailler ce que le signe réveille.

Ce coffret trouvera sa place chez les débutants comme chez les praticiens avertis

Les premiers y découvriront un système clair, accessible, sans appauvrissement. Les seconds y retrouveront la source d’un tarot devenu universel, mais encore capable de surprendre. Car le Rider Waite Smith reste une œuvre ouverte. Le Fou n’a pas fini de nous mettre en route. La Grande Prêtresse n’a pas livré tous ses voiles. L’Hermite tient encore sa lumière au-dessus du gouffre. Le Monde continue de promettre l’accomplissement, non comme possession, mais comme réconciliation.

À l’heure où beaucoup cherchent des certitudes, ce coffret rappelle que la vraie voie initiatique ne consiste pas à savoir d’avance, mais à apprendre à voir

Le tarot, lorsqu’il est pratiqué avec respect, devient moins un art de deviner qu’un art de devenir. Et c’est peut-être là que le Rider Waite Smith conserve sa grandeur secrète. Il ne nous prédit pas le chemin. Il nous rend capables de le reconnaître.

Le Rider Waite Smith – Les 78 cartes traditionnelles & 1 notice

Fabienne LarnicolÉditions Grancher, 2026, coffret, 16,90 €

L’éditeur, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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