Face à l’Orient

« Debout mes Frères (Sœurs). Face à l’Orient ! Vous vous mettrez à l’ordre au passage des surveillants »

Pourquoi cette injonction du Vénérable au moment de la vérification de l’appartenance des membres présents au degré auquel sont ouverts les travaux ? À l’évidence, cela permet de ne pas voir la posture de la mise à l’ordre de ce degré prise au fur et à mesure par ceux qui sont derrière au passage des surveillants qui remontent les colonnes depuis l’Occident. La connaissance de cette posture est considérée comme un signe de reconnaissance.
Mais il s’agit aussi d’un détournement du regard. N’est-ce pas dire de ne tourner le regard que vers l’Orient ?
Et cela montre que le sens ne réside pas seulement dans le fait de regarder, mais aussi dans le moment, la direction et la raison pour lesquels il faut détourner les yeux.

Dans la Bible, le regard n’est jamais innocent. Il est puissant, parfois dangereux, et son détournement est souvent une condition de salut, de transformation ou d’obéissance.

Moïse devant le buisson ardent

Un thème récurrent est l’idée que certains objets ou certaines réalités ne peuvent être regardés sans risque. « Tu ne saurais pas voir ma face, car l’homme ne peut me voir et vivre » (Exode 33,20). Le regard humain n’est pas toujours capable de soutenir la vérité absolue. Ici, détourner le regard devient une protection : reconnaître ses limites. Le détournement du regard marque la conscience du sacré et la distance entre l’humain et le divin. Dans ces passages, détourner les yeux n’est pas un refus de connaissance, mais une humilité devant ce qui dépasse.

Le détournement du regard n’est donc pas seulement spatial ; il est existentiel. Ce que l’on continue à regarder continue de nous retenir.

L’un des exemples les plus célèbres du regard qui se détourne est celui de la femme de Loth. Alors qu’il lui est ordonné de fuir Sodome sans se retourner, elle regarde en arrière et devient statue de sel. Ce récit illustre un principe fondamental : Regarder en arrière, c’est s’attacher à ce qui doit être quitté. Le salut implique parfois un arrachement du regard, une rupture avec l’ancien monde.

Dans le récit de la Genèse, le regard joue un rôle central : Ève voit que le fruit est « agréable à la vue ». Le regard devient fascination, puis désir, puis chute.
À l’inverse, dans l’épisode du serpent d’airain (Nombres 21), les Hébreux sont guéris en regardant le serpent élevé. Mais ce regard est dirigé, encadré, ordonné.
La Bible montre ainsi deux types de regard : le regard dispersé, fasciné, qui égare, et le regard orienté, obéissant, qui sauve. Le détournement du regard est donc parfois nécessaire pour sortir de la fascination destructrice.

En Franc-maçonnerie, le détournement du regard n’est jamais une simple interdiction visuelle.
Il s’agit d’un outil initiatique qui structure le passage du profane au sacré symbolique.

L’un des gestes les plus forts est le bandeau porté par le candidat lors de l’initiation. Ce bandeau est un détournement radical du regard.
Symboliquement : Le profane est privé de la vision ordinaire. Il est invité à reconnaître que sa manière habituelle de voir le monde est insuffisante. Ce n’est pas une punition, mais une mise à distance du regard profane. La pédagogie maçonnique enseigne que les apparences sont trompeuses. Détourner le regard, c’est refuser de se laisser absorber par : le prestige, le pouvoir, la forme sans le fond.

Le détournement du regard devient un exercice critique : voir autrement, voir au-delà.

Le regard maçonnique n’est ni curieux ni voyeur. Il est mesuré. Détourner le regard, c’est parfois : respecter un mystère, reconnaître qu’un symbole doit mûrir intérieurement, accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
Le détournement progressif du regard extérieur prépare le développement du regard intérieur. Là où le profane cherche à tout voir, le maçon apprend à : fermer les yeux pour méditer, détourner l’attention du monde extérieur, contempler les symboles en lui-même.

Cependant le rituel ne dit pas toujours « regarde ici » de manière explicite, même quand il dit  » Que nos regards se tournent vers la LUMIÈRE » , expression qui achève l’ouverture des travaux.! En effet, le rituel organise l’espace de telle sorte que le regard soit naturellement attiré vers un point porteur de sens. Ainsi, le rituel n’explique pas toujours ; il montre.

La direction du regard n’est jamais anodine. Elle engage la pensée, l’être et le sens. Dans les rituels maçonniques, cette vérité est pleinement assumée : le regard est éduqué, orienté, ritualisé afin de conduire l’initié d’un regard dispersé à un regard centré. Les déplacements dans le temple ne sont jamais arbitraires. Marcher, s’arrêter, se tourner, lever ou baisser les yeux sont autant de moyens de former le regard par le corps. Le regard suit le mouvement, et le mouvement inscrit dans le corps une pédagogie silencieuse.
Tourner le regard vers un point précis, c’est apprendre à reconnaître qu’il existe un centre, une lumière, un principe d’ordre. Et, progressivement, comprendre que ce point n’est pas seulement devant soi, mais aussi — et surtout — au-dedans.

Le regard n’est pas une opération neutre. Regarder, ce n’est pas seulement recevoir des images, c’est choisir, hiérarchiser, interpréter. Dès que l’on oriente son regard, on établit une relation active avec le monde. La direction du regard indique donc une intention : ce que l’on juge digne d’attention, ce que l’on estime porteur de sens.
Dans toutes les cultures, la direction du regard est liée à la conscience. Regarder vers le ciel, vers la terre, vers l’horizon, vers l’intérieur de soi n’a jamais été indifférent. La verticalité du regard, par exemple, a souvent symbolisé l’élévation spirituelle, tandis que l’horizontalité renvoie à la condition humaine, au monde social et temporel.

La direction du regard agit aussi comme un vecteur intérieur. Là où se pose le regard, la pensée suit. L’attention répétée crée des habitudes mentales, façonne des valeurs, construit une vision du monde. Orienter son regard, c’est déjà orienter son être.

Philosophiquement, on pourrait dire que la direction du regard est une discipline de la conscience.

Elle permet de sortir de la dispersion, du regard errant, pour entrer dans une dynamique de concentration. Dans ce sens, regarder devient un exercice spirituel : apprendre à regarder juste, au bon endroit, au bon moment.

Le regard est également un seuil. Il se pose sur le visible, mais il est toujours chargé d’invisible : symboles, projections, souvenirs, attentes. Regarder un objet n’est jamais seulement voir sa forme ; c’est aussi lui attribuer une signification, une histoire, un affect.
Ainsi, la direction du regard peut être comprise comme une orientation vers le sens, et non seulement vers l’objet. Ce qui compte n’est pas uniquement ce que l’on voit, mais ce que l’on apprend à voir à travers ce que l’on voit.

Le langage des oiseaux (Mantiq al-Tayr) de Farid ûd-Dîn Attâr est une épopée mystique qui retrace la quête d’oiseaux partant à la recherche de leur roi, la Sîmorgh. Partis par milliers, à la fin de l’épopée, seuls trente oiseaux parviennent au terme de leur quête et peuvent contempler l’oiseau sublime. À ce moment précis et par un subtil jeu de mots, la Sîmorgh devient le miroir de ces sî-morgh (trente oiseaux en persan) qui découvrent en l’oiseau qu’ils cherchaient le secret profond de leur être. Comme l’a analysé Henry Corbin, «Lorsqu’ils tournent le regard vers Sîmorgh, c’est bien Sîmorgh qu’ils voient. Lorsqu’ils se contemplent eux-mêmes, c’est encore Sî-morgh, trente oiseaux, qu’ils contemplent. Et lorsqu’ils regardent simultanément des deux côtés, Sîmorgh et Sî-morgh sont une seule et même réalité. Il y a bien là deux fois Sîmorgh, et pourtant Sîmorgh est unique, identité dans la différence, différence dans l’identité.» On retrouve ici le concept d’âme du monde identique à tous les êtres, tout en se manifestant à chacun d’eux de façon différente.

L’épreuve du miroir apparaît en 1778 dans la Maçonnerie lyonnaise où naquit le RER. Alors, la cérémonie de réception de l’apprenti ne mettait pas en œuvre le miroir. C’était «au 2ème grade, que le candidat les yeux bandés était conduit devant un miroir caché par un rideau. Après que le Vénérable l’ait incité à rentrer en lui-même pour y passer en revue ses erreurs et ses préjugés, le bandeau lui est enlevé et il contemple son, visage dans le miroir éclairé par un réverbère.»
Ce n’est qu’en 1782, au Convent de Willemsbad, que l’épreuve du miroir fut adoptée par le RER au 1er degré et perdure dans les autres Rites qui pratiquent cette épreuve.

Le miroir n’est pas seulement un appel à une introspection, c’est surtout une invitation à une mise en relation de l’être avec ses limites. Le dédoublement et l’inclusion de l’initié dans son propre champ de vision sont en effet les conditions minimales de la transformation initiatique. Le face-à-face concentré du néophyte avec son propre reflet manifeste que l’initiation est un retour sur soi. Se regarder pour se connaître, c’est ne pas rester médusé par son propre reflet mais ouvrir son visage sur l’altérité avec l’humilité qui fait place à l’autre en l’acceptant dans la lumière nécessaire pour le voir.
On y voit autrui plutôt que soi-même. Maître Eckhart, dans le même sens, affirmait que «le regard par lequel je Le connais, est le regard par lequel Il me connaît».  On peut illustrer cette pensée avec le nom de Moïse. En guématrie – sans retenir la lettre finale du mem hébreu – le nom de Moïse (מ שׁ ה)  est l’inverse, le miroir d’un des noms de substitution de Dieu, Achem (ה שֶׁ מֹ). Le motif central du miroir est de nouveau présent ; la contemplation du reflet de la divinité dans sa propre âme, livrant le secret et donnant l’ultime clé d’accès à la cité intérieure de l’être.
Contrairement, Carl Gustav Jung en dit : «celui qui regarde dans le miroir de l’eau voit d’abord sa propre image. Celui qui se regarde, risque de se rencontrer. Le miroir ne flatte pas, il montre fidèlement ce qui s’y reflète, à savoir ce visage que l’on ne montre jamais au monde car on le cache par le personnage, le masque de l’acteur».

Le masque, c’est à la fois l’écran et l’exhibition de la personne elle-même. Persona est en latin le masque de l’artiste qui cache son visage. Le masque est ainsi le support d’une dialectique du visible et de l’invisible, du dévoilement et du retrait. L’être en sa profondeur est secret et se doit malgré tout de faire des apparitions. Le masque dit la nécessité d’un écran, d’une caisse de résonance pour l’existence de l’homme comme altérité nécessaire de soi.

Les rituels maçonniques sont précisément construits pour transformer le regard : le canaliser, le discipliner, le faire passer du profane au symbolique.
Dès l’entrée dans le temple, tout est orienté. Rien n’est disposé au hasard. Le regard est guidé par l’architecture symbolique : l’Orient, l’Occident, le Midi, le Septentrion. Parmi ces directions, l’Orient occupe une place centrale.
L’Orient n’est pas seulement un point cardinal ; il est le lieu de la lumière, de l’origine, du commencement, l’Alpha. Le regard tourné vers l’Orient est un regard tourné vers ce qui éclaire, vers ce qui donne sens.
Il est aussi celui de l’Orient éternel, de la fin, de l’Oméga.
Ainsi, le rituel habitue le franc-maçon à ne pas regarder n’importe où, mais à orienter son attention vers une source symbolique de vie et de mort.

Dans de nombreux rites, le regard est amené à se fixer sur un point central : l’autel, par exemple, portant le volume de la loi sacrée et pardessus l’équerre et le compas. Ce centre n’est pas seulement géométrique ; il est symbolique. Le regard convergeant vers ce point enseigne plusieurs choses : l’existence d’un axe intérieur, la nécessité de la mesure et de l’équilibre, la recherche d’un principe supérieur qui ordonne le chaos apparent.
Le tapis de Loge, où se trouvent représentés les arcanes du degré de la tenue, peut aussi être un point de convergence de l’attention des regards.

Fixer le regard sur ce centre, c’est apprendre à se recentrer soi-même.

Un symbole fondamental de la tradition maçonnique est celui du point dans le cercle. Même lorsqu’il n’est pas explicitement représenté, il structure la logique rituelle. Le point représente l’essence, le principe, l’unité ; le cercle, la manifestation, la limite, le monde.
Le regard est symboliquement invité à revenir au point, c’est-à-dire à l’essentiel. Cette focalisation apprend à ne pas se perdre dans la périphérie, dans les apparences ou les détails secondaires.

Le but ultime n’est pas de fixer un objet matériel, mais de transformer le regard en regard intérieur. À force d’être orienté vers un point symbolique, le regard apprend à se retourner vers la conscience elle-même.

Le rituel maçonnique enseigne ainsi que le véritable point à atteindre n’est pas dans l’espace, mais en soi. Le regard extérieur devient alors le miroir d’un regard intérieur, lucide, attentif et discipliné.

La direction du regard et son détournement forment un couple symbolique indissociable. Regarder n’est jamais neutre ; détourner le regard ne l’est pas davantage. La Franc-maçonnerie enseignent que tout ne doit pas être vu immédiatement, et que certaines vérités exigent silence, patience et transformation intérieure.

Apprendre quand regarder et quand détourner le regard, c’est apprendre à devenir libre face aux apparences, humble devant le mystère, et capable d’un regard plus juste — un regard qui ne s’arrête pas à la surface, mais qui cherche le reflet d’un miroir dans la profondeur du sens.

Au fait quelle différence faites-vous entre « Orient, Occident, Midi, Septentrion » et « Est, ouest, sud, nord » ? Il y en a bien une puisque les noms sont différents et ils ne sont pas les mêmes pourtant 😉 ! Un indice : Votre horizon de référence est-il terrestre (pôle magnétique) ou céleste (soleil et étoiles)?

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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