Vive et à bas la bien-pensance !

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Quand j’étais jeune, il y a un bon demi-siècle de cela – mazette ! ce n’est pas d’hier… –, la bien-pensance renvoyait à une sorte de prêchi-prêcha catholique dont on se gaussait volontiers, c.-à-d. à un salmigondis de sottises pompeuses tombant du ciel, endimanchées comme à la messe, qui s’étaient accommodées de tout – surtout pendant la Guerre –, sans renoncer à faire la morale à la terre entière, avec cette idée bien accrochée, comme le Diable au Saint-Sépulcre, de maintenir la société dans un état où la domination des puissants pût non seulement paraître stable mais fût singulièrement garantie par les pauvres, auxquels les prêtres promettaient un séjour radieux dans l’au-delà, grâce à un de ces tours de passe-passe dont ils avaient le secret[1].   

La bien-pensance a, depuis lors, toujours conservé pour moi un arrière-goût péjoratif  bercée par la sérénité médiocre du conformisme. Même si je connais encore une maçonnerie où l’on écoute vraiment l’autre, où l’oreille est éduquée à recevoir sa propre critique, parce que celui à qui la parole est donnée, chemin faisant, décèle les contradictions communes comme il descelle les convictions contraires, j’ai l’impression, qu’aujourd’hui, en maintes loges, quand ne fusent pas les interpellations ombrageuses où se reflètent les tensions du politiquement correct, les certitudes, au mieux, se juxtaposent. Alors, sous l’effet répandu d’un relativisme désabusé, foisonnent des rationalités multiples dont toute opinion sinon toute cause sait se badigeonner pas moins qu’une autre. C’est à ces simples exercices que semblent, désormais, se borner la tolérance et, dans son sillage, la liberté de conscience, de sorte que chacun estime s’en trouver bien pourvu quand il prétend s’en prévaloir aussi passivement que pacifiquement, c.-à-d. sans plus rougir que rugir. Ne serait-ce point là un des derniers subterfuges de la bien-pensance ?

Si l’on veut redonner au mot sa force originaire, le sens qu’il avait au XVIIIe siècle, et désigner encore par bien-pensance la faculté de « penser juste »,  il faut impérativement – pardonnez l’insistance du pléonasme – restaurer en soi l’art du questionnement, en étant à la fois capable de prendre en compte les intentions de pouvoir qui se cachent constamment en dessous du raisonnement et de confronter sans a priori une pluralité de points de vue, d’une manière par nature hétérodoxe, dans un jeu rigoureux d’arguments et d’objections. Il est impérieux, ce faisant, de circonscrire en toute honnêteté les limites que l’on se donne ou que l’on atteint et d’en dresser à chaque fois le constat, en retenant les conclusions provisoires auxquelles on a cru parvenir, car les conditions et les termes de la réflexion changent au gré des éléments, des efforts et du temps. Alors, peut-être, méticuleusement instruits des vastes mouvements de la pensée, nourris mais non repus de bons sentiments, nous redorerons ce vocable ancien, d’accents juvéniles.

Vive et à bas la bien-pensance !


[1] Dieu me le pardonne ! comme eût dit Brassens dont je fus le voisin rue Santos-Dumont, je trouve bien vénielle mon irrévérence jubilatoire, comparée aux excès de la classe ecclésiastique, au cours des siècles… Que l’on me comprenne bien, je ne confonds pas la foi et le clergé, pas plus que je ne mets dans le même sac tous les clercs.

Dans ma lointaine jeunesse, j’ai entretenu une correspondance avec un jésuite, Paul Foulquié, auteur d’un Dictionnaire de la langue philosophique, parmi une abondante bibliographie. Lors d’une de nos rencontres, il me demanda pourquoi je ne deviendrais pas, comme il l’était, un bon disciple de saint Ignace de Loyola. Je lui répondis : « Mon Père, j’y vois deux difficultés : il y a les femmes et il y a la foi. » À quoi il répliqua laconiquement : « Les femmes ? Bon… La foi ? Ah, çà ! » Et nous en restâmes là. En vérité, je ne suis jamais parvenu à déchiffrer l’énigme de ces (pas si) simples interjections et je suis devenu un franc-maçon consciencieux, confronté aux mystères de la vie et de l’univers, comme tout un chacun.

Au demeurant, si le comique et le cosmique ne font pas bon ménage, j’invoquerai les mannes de Søren Kierkegaard pour qui « l’humour [était] la catégorie de l’esprit immédiatement inférieure à la grâce », citation que je conclus, en général, d’un mot définitif : « Il n’y a pas d’esprit sans esprit ! » En d’autres termes, le sens se faufile comme il peut… N’ajoutez pas, je vous en prie : « Rira bien qui rira le dernier » car je ne suis pas sûr que l’avenir que l’homme se prépare soit bien rigolo…

3 Commentaires

  1. Jubilatoire et oh combien nécessaire, merci !

    Il y va probablement même d’une question de survie ou de vie tout simplement, dans ce monde où, y compris en loges, les certitudes prennent le pas sur la recherche d’une vérité aux multiples couleurs.

    Le Roi est tout nu ! Vive l’insolence !

    Que le poids des pavés ne nous cache pas la plage.

    Car les pavés sont toujours sur des voies bien tracées mais c’est la plage qui s’ouvre sur la mer et ses horizons infinis…

  2. Le clergé comme les francs-maçons ont oublié depuis fort longtemps ce qui les unissait, et ce qui les a séparés. Le fond était commun, et avec le temps le blabla des uns non initiés, a fait fuir les autres. L’erreur est de ne pas réfléchir par soi même. L’erreur est de ne pas comprendre, que le rituel ecclésiastique dit pareil, que le rituel maçonnique tout en semblant être différents.
    Exemple d’erreur historique, celle concernant le sceau des Templiers les représentant à deux sur un cheval. Qui peut croire qu’ils allaient combattre à deux sur un cheval? Ce sceau concernait que les initiés parmi les croyants de cette armée spirituelle et temporelle.
    Ce sceau est codé, et on doit y voir au minimum avec ces deux cavaliers le corps et l’esprit en harmonie ne faisant qu’un.
    Les francs-maçons ne sont pas à l’origine de la révolution de 1789, mais ils y étaient par obligation dans l’anonymat de leurs degrés et qualités. Ils ont transmis la devise incomprise des francs-maçons d’hier et d’aujourd’hui  » LIBERTE EGALITE FRATERNITE  » du corps temporel et du corps spirituel de l’homme, et bien sûr de la femme , ayant pénétré comme initié le monde invisible de la connaissance.
    Prière de Nicée, prière dite Symbole des Apôtres où il est dit,  » que Dieu créa le ciel et la terre, le monde visible et le monde INVISIBLE.
    Et, comme chez les francs-maçons, un s’est levé avec le don de la parole négative, et a poussé les autres dans l’ignorance en faisant supprimer de ces prières  » le monde visible et le monde invisible ».
    Résultat, on se détourne de la spiritualité vraie, et on ne cherche plus le secret à découvrir dans les rituels.

    • Assez d’accord. Quelques précisions sur la Révolution :
      L’administrateur général du GODF, Montmorency-Luxembourg était tellement révolutionnaire, qu’il a émigré … le 15 juillet 1789 !
      Liberté-égalité-fraternité n’est pas tant un slogan de 1789 que de la révolution de 1848.
      Son origine n’est pas maçonnique, mais … chrétienne : nous sommes égaux car nous sommes tous « enfants de Dieu », nous sommes libres car nous sommes « à l’image de Dieu », enfin nous devons être fraternels car « Dieu est amour ».
      Le GODF a repris officiellement ce slogan en 1849, puis le SCDF en 1873 seulement.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition et l'éditorialiste de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES