Il fut Pic de la Mirandole – Chapitre 8 – La fugitive aux cheveux d’ambre

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Ce fut en route pour Rome, à la fin de l’été 1486, qu’arriva ce qu’on pourrait appeler la catastrophe amoureuse.

Giovanni faisait halte à Arezzo, la ville antique aux collines rousses entre Florence et Rome. C’était une étape de voyage habituelle où les voyageurs s’y arrêtaient pour changer de chevaux, dormir une nuit, reprendre des forces avant les dernières étapes vers Rome. Giovanni s’y arrêta dans la maison d’un cousin lointain des Médicis un certain Giuliano di Mariotto de’ Médicis, qui possédait une belle demeure sur la principale piazza et qui reçut le jeune philosophe avec la déférence qu’on doit à quelqu’un qui a la faveur de Laurent.

Guiliano avait une épouse, Margherita.

Margherita avait vingt-six ans. Elle était blonde, d’une beauté calme et sûre d’elle-même, avec des yeux d’une couleur ambre peu commune et une façon de se tenir qui disait à la fois la conscience qu’elle avait de sa beauté et l’ennui profond d’une femme intelligente condamnée à une vie de réceptions provinciales et de comptabilité domestique. Elle lisait en secret car son mari considérait la lecture chez une femme comme une excentricité suspecte.
Elle lisait Dante et Pétrarque et, quand elle pouvait se les procurer et même les commentaires de Ficin sur le Banquet platonicien.

Quand elle apprit que l’hôte de passage était Giovanni Pico della Mirandola, elle ne dormit pas de la nuit qui précéda sa rencontre avec lui.
Ils se rencontrèrent au dîner du soir, autour d’une table où le mari parlait de ses affaires commerciales avec l’enthousiasme d’un homme qui prend la prospérité pour la vertu. Margherita mangeait en silence, jetant de temps en temps sur Giovanni des regards qu’il aurait dû ne pas remarquer. Il les remarqua.

Après le dîner, dans le jardin, pendant que Giuliano était retenu par ses intendants pour une discussion sur une livraison de laine, Giovanni se retrouva seul avec Margherita.
Elle parla la première.
— Vous allez à Rome défendre vos thèses. J’ai entendu Giuliano l’expliquer à ses amis cet après-midi. Il ne comprend pas vraiment ce que c’est, mais il est impressionné par le titre.
— Et vous, vous comprenez ?
— J’ai lu le Commentaire de Ficin sur le Banquet. Je comprends assez pour deviner ce que vous cherchez. L’unité de la vérité derrière la diversité des traditions.

Giovanni la regarda. Elle soutint son regard.
— Vous avez lu Ficin ? Dit-il.
— En secret, oui.
— Pourquoi en secret ?
— Parce que mon mari pense qu’une femme qui lit Ficin est en train de préparer quelque chose de dangereux.
— Il n’a peut-être pas tort.

Un moment. La nuit était douce, les cigales chantaient dans le jardin, l’odeur des lauriers et des rosiers montait dans l’air chaud.
— Ficin dit que l’amour est la force qui meut toutes choses vers leur principe, dit Margherita. Que désirer la beauté c’est désirer Dieu. Que le beau corps n’est qu’une première étape vers la beauté absolue.
— C’est le platonisme de l’escalier ascendant, dit Giovanni. On monte de la beauté particulière vers la beauté universelle.
— Mais il faut bien commencer par la beauté particulière, dit-elle.

Il la regarda. Elle était belle, en effet, d’une beauté particulière, précise, qui avait sa propre vérité.
— Oui, dit-il doucement. Il faut bien commencer quelque part.

Ce fut tout, ce soir-là. Mais le lendemain matin, quand il se prépara à repartir, elle descendit dans la cour avant l’aube, avec une cape sur les épaules et une petite mallette à la main.
— Je pars avec vous, dit-elle simplement.
Giovanni resta muet une longue minute
— Margherita…
— Je sais ce que vous pensez. Que c’est de la folie. Que je ne suis pas libre. Que votre vie est trop dangereuse. Tout cela est vrai. Mais si je reste ici, je meurs, d’une façon qui est peut-être pire que physiquement.

La décision fut prise dans la fraction de seconde, la fraction de seconde où la philosophie et la vie se séparent, ou plus exactement se rejoignent dans la seule façon qui compte.
— Montez, dit-il.
Il l’aida à monter à cheval. Ses domestiques échangèrent des regards mais ne dirent rien, c’étaient des hommes de confiance, habitués aux excentricités de leur maître.

Ils partirent à l’aube. Ils furent rattrapés avant midi.

Giuliano, prévenu par un serviteur qui avait tout vu, avait envoyé en hâte une troupe de ses hommes sur la route de Rome.
Ils surgirent au galop d’un tournant de la route dans un nuage de poussière et d’imprécations.
Ce qui suivit fut bref et brutal.
Giovanni fut blessé, une entaille à l’épaule gauche qu’un des hommes lui porta avec une lance avant qu’il pût réagir. Ses deux domestiques furent désarmés et liés. Margherita fut reprise en pleurant des larmes de rage plutôt que de désespoir. Et Giovanni fut jeté dans les bras de deux soldats qui le portèrent, saignant et furieux, vers la prison locale d’Arezzo.

Il passa deux jours dans cette prison, fort heureusement pas dans un donjon, dans une chambre haute dans la tour municipale, avec une fenêtre donnant sur les toits de la ville et une vue sur les collines rouges au loin. Il y réfléchit à ce qu’il avait fait, et la conclusion de sa réflexion fut ambiguë.
Il n’était pas certain d’avoir eu raison. Il n’était pas certain non plus d’avoir eu tort. Il avait obéi à quelque chose de plus immédiat que la raison, à une impulsion que son platonisme lui aurait permis de justifier (la beauté particulière comme premier degré vers l’absolu) et que son sens moral lui interdisait d’idéaliser entièrement (une femme mariée était une femme mariée, quelle que fût la qualité de son mariage).

Ce qui le préoccupait davantage, en réalité, était la blessure à l’épaule, superficielle certes mais douloureuse et mal lavée,  et la menace qui pesait sur la suite de son voyage. Si le cousinage médicéen de Giacomo était une réalité, Laurent pourrait être offensé. Et sans Laurent…

Il n’eut pas à attendre longtemps. Laurent intervint exactement comme il l’avait promis dans le jardin de Careggi, efficacement, sans faire de bruit, en faisant savoir à Giuliano qu’une réconciliation arrangerait tout le monde. Giuliano, qui avait plus d’ambitions commerciales que de rancœurs personnelles, accepta un dédommagement financier et libéra Giovanni dans les quarante-huit heures.

Giovanni quitta Arezzo sans revoir Margherita. Il n’en sut jamais le destin.

Il mit le cap sur Rome avec l’épaule bandée, les notes dans ses sacoches, et la certitude grandissante que la vie était décidément moins prévisible que les livres.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de nombreux livres maçonniques, romancière, conférencière. Lauréate du prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ». Lauréate pour son œuvre du prix littéraire Cadet Roussel des Imaginales maçonniques et ésotériques d'Épinal, 2026.

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