Pierre Marion profession : barbouze en chef, convictions… Franc-maçon

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« Les anciens Grecs savaient que la vie a une face de nuit et une face de soleil et ils savaient que l’homme doit tenir les yeux fixés en même temps sur cette lumière et sur cette térèbre afin de rester fidèle à sa condition. Et une civilisation se juge toujours à la façon dont elle a su surmonter cette contradiction dans une synthèse supérieure »

Albert Camus (« Sommes-nous des pessimistes ? Mai 1946)

Avec un optimisme exagéré, vous pensiez en avoir fini avec les services de renseignements, après les aventures sordides d’Athanor ? Et bien non ! Au-delà de ce crasseux fait divers, il convenait de regarder, avec discernement, la présence chez nous, de fonctionnaires du renseignement, loin des images bariolées dont on les déguise, pour en saisir leur humanité, doublée parfois de l’appartenance à la Maçonnerie. L’un des modèles, haut en couleur selon la formule consacrée, sera celui de Pierre Marion (1921-2010), qui fut à la tête de la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure) et Franc-Maçon. Alors, invitons-nous à piquer une tête dans la « piscine ».

I-UN HOMME DE BUISNESS DANS L’AERONAUTIQUE AVANT-TOUT ET PATRON DES BARBOUZES PAR SURPRISE

Vue aérienne de Notre Dame de la Garde à Marseille
Vue aérienne de Notre Dame de la Garde à Marseille

Pierre Marion était originaire de Marseille, il en avait cet amour du verbe qui sert à dire ce que l’on pense, sans ménager les interlocuteurs, si les choses doivent avancer. Il débutait sa vie déjà sous un signe prémonitoire : son grand-père maternel, adjoint au maire de Marseille, appartenait au Grand Orient de France (GODF) durant 21 ans, puis à la Grande Loge Nationale Française (GLNF).

Si l’on veut décrire la personnalité de Pierre Marion nous pourrions utiliser deux vocables : obstination et goût du travail. A cela il faut ajouter une intelligence hors normes : il passera, avec succès, en 1939 (jour de la déclaration de guerre avec l’Allemagne !) son concours d’entrée à Polytechnique. Il va vivre, dans la colère devant la défaite de la France qui, faute de compétences politiques et militaires, va se retrouver honteusement vaincue, l’afflige. Il va terminer Polytechnique en s’orientant de plus en plus vers l’aéronautique, qui devient chez lui une véritable passion.

Logo Air-France

Sa première et décevante rencontre avec le renseignement, ce fameux « monde du secret », se passera en 1955, durant la guerre d’Algérie, où il est mobilisé comme chef de bataillon. Il se retrouve à Marseille, dans l’état-major de la IXe région militaire, dans la fonction de chef en second du Deuxième Bureau ! Son imagination sur cette fonction est bien sûr délirante, comme il se doit, « Mais à la vérité, je passe mon temps derrière un bureau à engager des poursuites contre les appelés qui sautent du train pour ne pas aller au feu. Je suis chargé, tâche ô combien passionnante, de classer des instructions entassées dans un coffre, vite remplacées par d’autres qui les annulent, puis de les brûler en veillant bien « à brûler d’abord puis remplacer après » comme me l’indique ma consigne ! ». C’est là où il prendra conscience du retard du renseignement français, avant de regagner, avec joie, la vie civile et enfin s’intéresser à l’économie aérienne avec Air-France. Les années suivantes vont être sous le signe de la découverte du monde, tant sur le plan économique que culturel : en 1956, il est en Asie, où il acceptera de devenir « honorable correspondant », c’est à dire informateur bénévole des services de renseignement. En 1973, il est aux USA, pays qu’il adore et où il avait envisagé de s’installer avec sa famille.

Charles Hernu

En 1981, se passe une surprise de taille : Charles Hernu (Franc-Maçon lui aussi) nouveau ministre de la défense nationale du gouvernement de François Mitterrand, et à sa demande, veut le nommer directeur général du Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE). Il succéderait à Alexandre de Marenches, très hostile au Président de la République. Pierre Marion n’est guère tenté par ce poste dit « de prestige » et préfère de loin ses activités industrielles. Mitterrand fera confidence plus tard, que sa candidature l’avait intéressé pour ne pas renouveler la confrontation comme avec de Marenches. En fait, il a besoin d’un technocrate aux ordres, qui lui laisse le pouvoir d’agir seul ! Erreur totale : le dynamisme et l’éthique de Marion sont des garde-fous contre toute tentative de pouvoir sur le service qu’il va finalement accepter. Son exigence morale se manifestera aussi dans le cadre de la Franc-Maçonnerie d’ailleurs…

II- FRANC-MACON PAR CONVICTION MAIS EXIGENT SUR LE RESPECT DE L’ETHIQUE.

Pierre Marion

La Maçonnerie ne pouvait pas rester étrangère longtemps à Pierre Marion, tant par héritage familial, convictions républicaines, que par sens du vécu d’une éthique rigoureuse. Dans l’un de ses livres, il va évoquer tout ce plan de sa vie (1) qu’il est intéressant de reproduire ici, pour notre réflexion : « C’est à cette époque, en 1953, que je décide de rejoindre la Franc-Maçonnerie grâce à un ami qui deviendra un parlementaire de droite. Il est vrai que ce n’est pas une nouveauté dans ma famille, puisque mon grand-père et mon oncle maternels étaient membres du Grand Orient de France (GODF). Ainsi, après avoir subi les différentes visites d’acceptation et d’admission, je rejoins cette loge où je resterai vingt et un an. Je passerai ensuite à la Grande Loge Nationale Française (GLNF) qui correspond mieux à mes convictions, et où je suis encore affilé aujourd’hui. Elles diffèrent en vérité sur un point fondamental : le GODF exige l’athéisme, tandis que la GLNF impose la croyance en Dieu, comme la presque totalité des obédiences étrangères.

Grande Loge Nationale Francaise GLNF Siege social 12 rue Christine de Pisan Paris 17e Photo : Yonnel Ghernaouti
Grande Loge Nationale Francaise GLNF Siege social 12 rue Christine de Pisan Paris 17e

Ce que je viens chercher, en maçonnerie, c’est un milieu d’hommes liés par une fraternité généreuse et désintéressée, animée d’une éthique civique, et un lieu de débats dépassionnés sur les grands ou moins grands sujets de société, une sorte d’église laïque. Je suis évidemment surpris par la part d’ésotérisme et de symboles que je trouve moins convaincante, moins profonde et plus légère que prévu.

Mon sentiment, après quarante-six ans de pratique, est contrasté : on trouve dans les loges, à la base, une ambiance sans conteste fraternelle, représentée par des hommes de qualité. Mais il n’en va pas de même dans les hauts grades et les instances centrales, qui sont secoués par des luttes de pouvoir, d’influence et versent parfois dans la corruption. Car, malheureusement, la fraternité peut se transformer en connivence, voire en complicité, afin de décrocher des avantages professionnels ou matériels, comme cela apparaîtra publiquement pour certains élus du Sud-Est. J’ai toujours refusé, quant à moi, de mélanger les genres ».

Texte lucide et prémonitoire ! Pierre Marion rédigera d’ailleurs l’un de ses derniers ouvrages pour critiquer positivement la Franc-Maçonnerie à laquelle il reste fidèle indéfectiblement. De son analyse, émergent des aspects qui sont encore largement discutés aujourd’hui :

– Le choix de la GLNF est dicté, non par l’athéisme supposé du GODF, car il est trop intelligent pour avancer une telle fausse supposition, mais par ses sympathies pour les USA, qui vont jusqu’à des déclarations qui ne peuvent que nous faire sourire aujourd’hui, avec Donald Trump (2) ; « Elle (L’Amérique) est riche d’un fonctionnement politique aussi harmonieux que possible, d’une économie compétitive, d’une innovation technologique permanente, d’une force militaire incomparable, d’un pouvoir judiciaire solide à tous les niveaux et d’une culture conquérante. En plus, elle y ajoute le respect d’une éthique morale, un attachement profond à la patrie et aux institutions, une grande sensibilité à l’affirmation nationale et un sentiment de plus en plus répandu, notamment parmi les élites, d’un rôle universel à jouer ». L’anticommunisme de la guerre froide, touchait, à cette époque toutes les obédiences, le GODF étant suspecté par la Maçonnerie américaine d’être peu ou prou dans la mouvance soviétique. Vision parfaitement exagérée !

– Pierre Marion nourrissait aussi une méfiance, voire une hostilité déclarée, pour les hauts grades dont il se moquait allégrement de leurs inventions historiques et d’une dangereuse dérive sectaire. De plus, des affaires judiciaires, nombreuses et interobédientielles, entachaient leur très risible arrogance.

– Il eut, en revanche, pour les loges bleues, beaucoup de tendresse, et y voyait une vraie pratique maçonnique, tout en percevant déjà à son époque un déclin de la Maçonnerie venant de la multiplication des obédiences, ou leur rejet par la création accélérée de loges libres.

La reconstruction du Temple amène parfois de vives discussions de chantier !

III- SE CRAMPONNER A L’ETHIQUE QUOI QU’IL ADVIENNE.

François de Grossouvre

Pierre Marion va faire une entrée en fanfare dans le renseignement : tout d’abord, il se sépare de trois collaborateurs qu’il juge incompétents, dont l’administrateur des finances de la DGSE qui faisait fuiter des informations vers le ministère des finances ! Mis au courant par François de Grossouvre de l’existence de la deuxième famille du Président et de l’existence de sa fille Mazarine Pingeot, Pierre Marion se refuse, en 1982, en tant que service d’État, de veiller à sa protection et de celle de son père, cette mission ne relevant pas des tâches du renseignement qui avait d’autres besognes plus importantes à l’époque. Choqué, il refusera également, de répondre à la demande présidentielle de mettre sur écoute un certain nombre de personnes qui ne relevaient absolument pas du contre-espionnage, mais de la curiosité du Président : à titre d’exemple, nous pouvons citer l’écrivain Jean-Edern Hallier, directeur de « L’idiot International » et qui, connaissant comme beaucoup l’existence de Mazarine, voulait en parler à la presse, ou la curiosité sur la vie sentimentale de l’artiste Carole Bouquet ! Furieux, Mitterrand va créer un groupe de sécurité de la Présidence de la République, qu’il confiera au gendarme Christian Prouteau. Le Président, pour reprendre totalement les choses en main crée aussi la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure), le 2 avril 1982. Pierre Marion dirige l’ancien SDEC jusqu’en novembre 1982. Son mandat sous l’ancienne appellation sera le plus court de l’histoire du service depuis 1946 : 5 mois !

Le président Hubert Maga de la République du Dahomey et madame rendent une visite à une école de Torcy. À gauche sur la photo, Jacques Foccart, secrétaire général à la présidence de la République pour les affaires africaines et malgaches. À droite, monsieur Guy Chavanne, maire de Torcy. (Crédit photo : Soniqueboum)

Cela ne l’empêche pas de poursuivre son travail dans la nouvelle structure, malgré l’appui que Mitterrand met en place pour contrebalancer le travail de réorganisation de Pierre Marion, y compris en s’appuyant sur les groupes constitués par Jacques Foccard, dans le cadre de la « France-Afrique » ! Marion continue, malgré tout, la modernisation du service, encore enlisé dans les suites de la scandaleuse affaire Ben Barka. Il va envoyer des agents à l’est, afin de percevoir les visées stratégiques du bloc soviétique. Il crée une direction du renseignement économique et informatise au maximum les services. De son point de vue, les combats souterrains de l’espionnage ne sont plus de nature purement militaire, comme par le passé, mais de nature économique. C‘est pourquoi il va orienter le recrutement des agents vers des spécialistes de l’économie et de l’informatique, plus que vers les militaires, à leur grand détriment ! Pierre Marion comprend que, demain, les guerres et les « coups tordus » se dérouleront dans le domaine de l’économie. Il n’hésitera pas, malgré ses sympathies, à utiliser des taupes au sein d’entreprises américaines, ce qui déclenchera une crise diplomatique que rattrapera Michel Roccard, qui partage aussi ses convictions sur la guerre économique que jouent les américains au détriment de l’Europe, et de la France en particulier.

Sur le terrain politique, Pierre Marion est totalement affligé par les erreurs grossières et les « affaires » qui montrent l’amateurisme et souvent un « machiavélisme de bazar » du gouvernement, aux yeux du monde entier, mais le pire interviendra plus tard, après le départ de Pierre Marion, avec la calamiteuse affaire « Green Peace ». Excédé par les blocages constants et l’hostilité du Président, il va donner sa démission et quitter le service fin juin 1982. Il est remplacé par Pierre Lacoste, dès juillet 1982. Le sens de la droiture et de la rigueur morale, associées à l’éthique maçonnique vont pousser Pierre Marion à émettre sur François Mitterrand, qu’il qualifie de « Souverain usé » (et que le Général de Gaulle nommait, lui, « l’arsouille » !), l’une des plus dures critiques de ses adversaires contemporains. Il écrira (3) :

François Mitterrand

« L’observation attentive de ses réactions au cours de mes entretiens avec lui m’a permis de former mon jugement. Son approche des problèmes internationaux se lit à travers le prisme de la politique politicienne : il a une mauvaise connaissance du monde extérieur, sur lequel il ne semble avoir aucune culture historique. Il comprend mal les questions économiques et financières, est mal à l’aise face aux faits scientifiques ou technologiques, ne semble pas avoir de réelles expériences du fonctionnement d’organismes complexes… Il est certes très habile en manipulations politiciennes et en manœuvres électoralistes. Mais sa principale force réside dans un gigantesque égocentrisme qui n’est tempéré par aucun sens moral. Aucune éthique ne vient le guider dans ses choix dès lors que son ambition ou son bon plaisir sont en jeu. Il est doué d’un mépris sans fond pour son prochain, montre une propension à juger les hommes au gré de ses seules humeurs, détestations ou sympathie, et à les instrumentaliser cyniquement. S’il est en position de force, il est capable d’écraser sans aucune retenue ; sinon, il est très habile à travestir ou dissimuler son jugement. Je le trouve en outre méfiant, méchant, vindicatif, rancunier. Bref, un savoureux cocktail au goût amer qui me confirme dans ma décision de quitter mes fonctions, dont je fais part à Hernu ». Ecrit confondant, courageux, voire téméraire face à un homme dont le mépris de l’autre était patent et qui conduiront certains de ses proches au pire : suicides de Pierre Bérégovoy et François de Grossouvre, par exemple …

A sa démission, il sera nommé président du groupe des aéroports de Paris, le 1er janvier 1983, et y demeurera jusqu’en 1986, tout en ayant fait face à l’attentat terroriste à Orly, du 15 juillet 1983. Quelle leçon pouvons-nous en tirer ?

Pierre Marion nous conforte dans un souci de fidélité et de vérité. Deux éléments qui sont parfois difficiles à concilier. Il fut, dans son appartenance maçonnique et celle de haut fonctionnaire parfaitement loyal et actif, mais en restant fidèle, il ne cachera pas, cependant, son regard critique, dès que les institutions étaient menacées de dérives. Si impossibilité il y a, ne pas se compromettre avec l’inacceptable devient alors impératif. Ce qu’il fit…

Bel ordre du jour

NOTES

(1) Marion Pierre : Mémoires de l’ombre. Un homme dans les secrets de l’État. Paris. Ed. Flammarion. 1999. (Pages 67 et 68).

(2) idem (Page 147).

(3) ibidem (Pages 227 et 228).

 BIBLIOGRAPHIE

– Atali Jacques : C’était François Mitterrand. Paris. Librairie Générale Française. 2007.

– Favier Pierre et Martin Rolland : La décennie Mitterrand. Paris. Ed. Du Seuil.1995.

– Guisnel Jean : Histoire secrète de la DGSE. Paris. Ed. Robert Laffont. 2010.

– Lacoste Pierre : Un amiral au secret. Paris. Ed.Flammarion. 1997.

– Marion Pierre : La mission impossible ; à la tête des services secrets. Paris. Ed. Calman-Levy. 1991.

– Marion Pierre : Le pouvoir sans visage : le complexe militaro-industriel. Paris. Ed. Calman-Levy. 1994.

– Marion Pierre : Mémoires de l’ombre : un homme dans les secrets de l’Etat. Paris. Ed. Flammarion.1999.

– Marion Pierre : Mes bien-aimés frères. Histoire et dérive de la Franc-Maçonnerie. Paris. Ed. Flammarion. 2001.

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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