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Le sujet était grave, le chantier nécessaire.
Restait à distinguer l’enquête du fichier, la proximité de la preuve et l’histoire du simple collage biographique.
En alignant les noms de Francs-maçons ayant fréquenté les droites radicales, Guillaume Michel accumule les pièces sans véritablement construire l’édifice.
Beaucoup d’archives, sans doute ; une méthode, beaucoup moins sûrement.

Peut-on être Franc-maçon et d’extrême droite ? Assurément. La Franc-Maçonnerie n’est ni une Église de saints laïques ni une blanchisserie morale. Elle a accueilli des républicains et des royalistes, des résistants et des collaborateurs, des libres penseurs et des réactionnaires, des humanistes sincères et quelques canailles…
Rien de ce qui est humain ne lui est étranger, pas même l’incohérence.
La question posée par Guillaume Michel est donc parfaitement légitime. Elle aurait même pu produire une étude historique de première importance. Encore fallait-il définir l’extrême droite, mesurer les phénomènes observés, distinguer les appartenances certaines des fréquentations occasionnelles et surtout démontrer l’existence de cette fameuse « proximité » annoncée par le titre.
Or le livre se présente essentiellement comme un répertoire chronologique de trajectoires individuelles.
La profusion des notices tient lieu de problématique et l’accumulation des noms finit par se substituer à la démonstration. L’auteur ouvre beaucoup de dossiers, mais ne parvient pas toujours à montrer ce qui les relie autrement que par sa propre volonté classificatoire.

Quelques trajectoires ne dessinent pas un phénomène
Que des Francs-maçons aient rejoint le Rassemblement national populaire de Marcel Déat, soutenu Vichy, fréquenté les milieux de l’Algérie française, participé au GRECE, fondé Radio Courtoisie ou rejoint le Rassemblement national constitue une réalité qui mérite d’être documentée. Mais une succession de cas individuels ne suffit pas à établir une relation significative entre Franc-Maçonnerie et extrême droite.

Où sont les dénominateurs ? Quelle proportion ces individus représentent-ils parmi les Maçons de leur époque ? Leur présence est-elle supérieure à celle constatée dans des milieux professionnels, militaires, universitaires ou religieux comparables ? Leur engagement politique précède-t-il l’initiation, lui succède-t-il ou n’entretient-il avec elle aucune relation identifiable ?
Le livre distingue trois catégories
Ceux qui deviennent d’extrême droite après leur initiation, ceux qui le sont avant d’entrer en Loge et ceux qui abandonnent cette famille politique en découvrant la Maçonnerie. Cette classification prouve surtout que tous les itinéraires existent, y compris les plus contradictoires. Elle ne révèle aucun mécanisme commun.
La présence d’une quinzaine de Francs-maçons parmi les quatre-vingt-quatre membres français du comité de parrainage du GRECE fournit, par exemple, un chiffre spectaculaire. Mais que signifie-t-il exactement ? Étaient-ils encore actifs en Loge ? Leur qualité maçonnique influençait-elle leur engagement ? Agissaient-ils collectivement ? Leur proportion était-elle exceptionnelle par rapport à celle des universitaires, journalistes ou hauts fonctionnaires de ce comité ? Le nombre impressionne ;

l’analyse demeure à quai.
Quand la définition s’élargit, le soupçon prospère
Le sous-titre promet des « faits et portraits ». Il tient parole : les portraits abondent. Mais l’étiquette sous laquelle ils sont rangés possède l’élasticité remarquable d’un cordon de tablier usagé.
Royalistes, vichystes, collaborateurs, partisans de l’Algérie française, membres de la Nouvelle Droite, souverainistes, responsables du CNIP, fondateurs de Radio Courtoisie, compagnons de route de Philippe de Villiers et élus du RN se retrouvent entraînés dans le même cortège. Ces familles ont pu se rencontrer, se chevaucher ou se féconder mutuellement ; elles ne sont pourtant ni historiquement identiques ni politiquement interchangeables.

Mettre dans un même sac Marcel Déat, Antoine Pinay, le comte de Paris, Louis Pauwels, Georges Dumézil, Charles Pasqua, Gilbert Collard et des disciples d’Oswald Wirth ne constitue pas une typologie.
C’est une brocante idéologique. On y trouve de tout, ce qui permet ensuite d’y reconnaître ce que l’on était venu chercher.
L’extrême droite ne se définit pas par capillarité
Avoir appartenu à un parti comprenant d’anciens maréchalistes, avoir écrit dans une revue dirigée par un homme classé à droite, avoir siégé dans un comité de parrainage composite ou s’être intéressé à René Guénon ne suffit pas, en soi, à établir une identité politique. Le voisinage devient ici une juridiction, et l’annuaire se transforme insensiblement en casier.

Même le recours au martinisme, au guénonisme, au traditionalisme ou à l’œuvre symbolique d’Oswald Wirth pose problème. On peut critiquer ces courants, leurs dérives et certaines de leurs récupérations politiques. Mais l’ésotérisme ne constitue pas automatiquement l’antichambre du fascisme. À ce compte-là, toute bibliothèque maçonnique deviendrait une cellule dormante et chaque lecteur de Guénon un factieux en attente de mobilisation.
Un avocat n’est pas son client
Le cas de Richard Dupuy illustre avec une particulière netteté les dangers de cette méthode par association. Figure majeure de la Grande Loge de France (GLDF), il en exerça la Grande Maîtrise à six reprises entre 1956 et 1977, au cours de mandats non consécutifs, alternant avec ceux de Georges Hazan, Louis Doignon, Raymond Lemaire et Pierre Simon. Cette exceptionnelle longévité à la tête de l’Obédience suffit à mesurer son poids dans la Franc-Maçonnerie française de l’après-guerre.

Richard Dupuy fut également l’avocat de Jean Bastien-Thiry, principal organisateur de l’attentat du Petit-Clamart contre le général de Gaulle. De cette mission judiciaire, l’auteur semble tirer un indice de proximité avec les milieux de l’Algérie française et de l’OAS. Le glissement est aussi rapide que contestable : défendre un homme ne signifie pas épouser sa cause.

Cette distinction élémentaire constitue même l’un des fondements de la justice. Si des documents établissent les engagements politiques personnels de Richard Dupuy, encore faut-il les produire, les contextualiser et les hiérarchiser. À défaut, la robe de l’avocat ne saurait devenir la preuve d’une appartenance politique. Défendre Bastien-Thiry ne rend pas davantage partisan de l’OAS que défendre un meurtrier ne rend assassin.
L’historien sérieux ne suggère pas là où il doit prouver. Il ne laisse pas au lecteur le soin de fabriquer, entre deux notices, le lien que les archives ne permettent pas d’établir. Or cette pente associative traverse tout le projet : un nom conduit à une organisation, l’organisation à une revue, la revue à une personnalité, la personnalité à une idéologie, puis l’idéologie revient contaminer le premier nom. La boucle est refermée. Elle ressemble à une preuve uniquement parce qu’elle revient à son point de départ.

Sur le site de l’auteur, l’association devient une méthode
Le site personnel de Guillaume Michel permet de mieux comprendre cette mécanique. Dans un article consacré à un ordre néo-templier, l’auteur part d’un reportage sur l’inauguration d’une commanderie. Il remarque qu’un responsable templier emploie la formule « J’ai dit » dans un commentaire publié sur Amazon et en déduit qu’il semble rompu aux usages maçonniques, « au point de paraître en faire partie ».
La formule n’appartient pourtant pas exclusivement aux Loges. Mais le premier maillon est posé.
Viennent ensuite un ancien Franc-maçon, un élu municipal passé par le RN, une association domiciliée à la même adresse qu’une société civile immobilière, un mouvement qualifié de « secte », la principauté autoproclamée de Seborga, Rennes-le-Château et, pour achever cette procession crépusculaire, Xavier Dupont de Ligonnès. On entre par une commanderie d’Uzès et l’on ressort chez l’homme le plus recherché de France.
Le procédé est saisissant, mais il relève davantage du train fantôme documentaire que de l’analyse historique.
L’auteur demande lui-même si l’ordre templier ne serait pas un « cache-sexe » du mouvement Alvenia. La question dispense commodément de démontrer l’affirmation tout en l’installant dans l’esprit du lecteur.
Plus troublant encore, Guillaume Michel récuse ailleurs le reproche de pratiquer le « déshonneur par association » – « untel connaît untel qui connaît untel » – tout en offrant une illustration presque scolaire de cette méthode. Le rationaliste pourfend le complotisme, mais en conserve volontiers la grammaire : rapprochements, adresses communes, mots de passe supposés, ambiance « ténébreuse » et constellation de noms propres. La prose elle-même surprend sous la plume d’un auteur revendiquant la rigueur historique.
« Historien de formation », mais de quelle formation ?
La présentation biographique de Guillaume Michel – profane ou frère ? – tient en quelques lignes, reproduites presque à l’identique sur son site, chez Amazon et chez Books on Demand : « historien de formation », observateur méthodique de la Franc-Maçonnerie, collectionnant depuis vingt ans documents et archives.

Mais quelle formation ? Dans quelle université ? Jusqu’à quel diplôme ? Dans quelle spécialité ? Sous la direction de quel enseignant ? Sur quel sujet ? Aucune des pages publiques consultées ne le précise.
Cette absence ne permet évidemment pas d’affirmer que Guillaume Michel n’a suivi aucune étude d’histoire. Elle autorise cependant une question simple : pourquoi un auteur si soucieux d’établir les appartenances, les fréquentations et les itinéraires des autres demeure-t-il aussi elliptique sur son propre parcours académique ?
« Historien de formation » est une formule commode : suffisamment solennelle pour produire une autorité, suffisamment vague pour échapper à la vérification. Chez un auteur qui fait profession de traquer les zones grises, ce clair-obscur biographique finit par devenir savoureux.
L’autoédition chez Books on Demand n’invalide évidemment aucun travail

Elle signifie seulement que la publication ne constitue pas, par elle-même, une validation universitaire, scientifique ou éditoriale. L’épaisseur d’un volume et l’abondance de ses notes ne garantissent pas davantage la pertinence de sa problématique. Une archive n’est pas encore une pensée ; une référence n’est pas encore une preuve ; mille fiches ne font pas nécessairement une histoire.
Dans le cas d’un ouvrage qui se présente comme une enquête historique, ce choix éditorial n’est pourtant pas insignifiant. Books on Demand offre à l’auteur les moyens techniques de publier, d’obtenir un ISBN, d’imprimer à la demande et de diffuser son livre en librairie. Mais aucun élément public ne permet ici d’identifier le travail d’un directeur éditorial, la lecture contradictoire d’un historien, l’intervention d’un comité scientifique ou même la vérification méthodique d’une maison spécialisée.
On ignore si Guillaume Michel a soumis son manuscrit à des éditeurs traditionnels et s’il a essuyé d’éventuels refus.
L’affirmer sans preuve reviendrait précisément à employer contre lui la méthode d’insinuation qu’on lui reproche. La question demeure néanmoins : pourquoi une enquête présentée comme solidement documentée n’a-t-elle pas été confiée au regard critique d’un éditeur spécialisé en histoire politique, en sciences sociales ou en Franc-Maçonnerie ? Choix d’indépendance, désir de conserver la maîtrise absolue du texte ou difficulté à convaincre une maison éditoriale : faute d’informations, aucune conclusion ne s’impose.
Un constat demeure cependant : ce livre n’a pas reçu l’aval identifiable d’une maison ayant sélectionné le manuscrit, discuté sa problématique et engagé sa réputation sur sa publication. Guillaume Michel a trouvé une plateforme, un ISBN et un circuit de distribution ; on cherche encore l’éditeur qui aurait éprouvé la solidité de l’édifice avant d’en ouvrir les portes au public.
Un fichier peut être utile sans devenir un livre d’histoire
Il serait injuste de nier tout intérêt à l’entreprise. Réunir des trajectoires dispersées, exhumer des appartenances oubliées, rappeler que l’extrême droite n’a jamais été totalement absente des Loges : ce matériau peut se révéler précieux. La Franc-Maçonnerie gagnerait même à regarder cette part d’ombre sans se réfugier derrière la légende dorée d’une institution uniformément progressiste.
Mais il aurait fallu transformer l’inventaire en prosopographie véritable !
Définir rigoureusement le corpus, distinguer initiation, affiliation durable, démission, radiation et simple proximité ; établir plusieurs degrés de certitude ; comparer les effectifs ; contextualiser chaque courant ; séparer la droite conservatrice, le traditionalisme, le nationalisme, le fascisme, le collaborationnisme et les recompositions contemporaines.

Il aurait surtout fallu se demander ce que ces itinéraires révèlent des Obédiences concernées. Ces hommes ont-ils utilisé leurs réseaux maçonniques au service de leurs engagements ? Ont-ils rencontré des résistances en Loge ? Certaines structures les ont-elles protégés, tolérés ou exclus ? Leur initiation a-t-elle modifié leur pensée ? Ont-ils compartimenté leurs appartenances ? Sans ces questions, l’ouvrage décrit des individus mais n’étudie guère la Franc-Maçonnerie.
Faute de quoi, Francs-maçons d’extrême droite. Enquête sur une proximité insoupçonnée demeure un bottin abondamment annoté qui se prend parfois pour une démonstration. Il établit que des hommes ont pu porter simultanément ou successivement un tablier et une conviction réactionnaire.
On le savait déjà : l’initiation ne vaccine ni contre la sottise, ni contre la haine, ni contre les contradictions humaines.
La véritable question n’était donc pas de savoir si ces hommes existaient, mais ce que leur présence révélait de la Franc-Maçonnerie, de ses institutions, de ses rites et de ses fractures. Sur ce point essentiel, l’accumulation des noms fait beaucoup de bruit autour d’un silence théorique.
En Loge, l’équerre ne sert pas à relier arbitrairement des points éloignés. Elle sert à vérifier la rectitude de ce que l’on construit. À force de suivre toutes les pistes, Guillaume Michel finit par oublier de contrôler les angles.
Francs-maçons d’extrême droite – Enquête sur une proximité insoupçonnée – De 1940 à nos jours – Faits et portraits
Guillaume Michel – Books on Demand, 2026, 346 pages, 19,99 €
