« L’espace-temps » imaginaire en Franc-maçonnerie

L’uchronie est une évocation imaginaire du temps. « Uchronie »  est un néologisme du XIXsiècle fondé sur le modèle d’utopie, avec un «u», négatif et «chronos» (temps) : étymologiquement, le mot désigne donc un «non-temps», un temps qui n’existe pas. En littérature, c’est un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. On utilise également l’expression histoire alternative ou histoire contrefactuelle.

Les temps sacrés maçonniques sont des uchronies.

La Franc-maçonnerie, particulièrement dans le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), construit un univers initiatique où le temps et l’espace ne fonctionnent pas selon les lois ordinaires du monde profane. Cette architecture symbolique crée ce que l’on pourrait qualifier d’uchronie maçonnique : un espace-temps alternatif où se déploient les mystères de la construction, de la connaissance et de la transformation spirituelle de l’initié.

Contrairement à une uchronie littéraire qui imagine l’histoire différente, l’uchronie maçonnique fonctionne comme un temps sacré, intemporel et circulaire, superposé au temps profane linéaire. C’est dans ce temps-là que demeure la véritable action maçonnique.

Le temps, en hébreu, se dit «zeman» זְמַן, ce qui signifie littéralement  : c’est quoi ?
C’est de lui que surgit la possibilité de la question, de l’interrogation. Quand on réfléchit, « manger » n’est-ce pas consommer du temps, celui de l’existence de ceux qui ont participé à la production de ce que l’on ingurgite ?

La conception du temps dans la philosophie alexandrine spécifie trois temps : chronos, aeon et kaiiros .

Le monde créé, est un monde temporel, c’est un « monde temps », au point que l’idée d’un non-temps est impensable, inconcevable.

C’est quoi le temps ? Réponse donnée par Nassim Haramein : le temps n’est qu’un concept humain manifesté dans la mémoire, pas celui de l’univers ; seule l’information est sur l’espace.

Pour Étienne Klein, la polysémie du mot « temps » a pour conséquence l’impossibilité sinon l’erreur métaphorique de le définir par le langage, mais sa structure formate notre pensée du temps. (Nota, je conserve cette vidéo malgré les sanctions universitaires dont Klein est l’objet, pour la clarté de sa divulgation)

« L’office divin, d’après l’antique tradition chrétienne, est constitué de telle façon que tout le déroulement du jour et de la nuit soit consacré à la louange de Dieu. » C’est ce que l’on appelle la liturgie des heures. Pour les laïcs, la liturgie retient sept heures :
Lectures : entre minuit et le lever du jour, ou à toute autre heure de la journée
Laudes : à l’’aube
Tierce (troisième heure après le levant) : à 9 heures
Sexte (sixième heure après le levant) : à midi environ
None (neuvième heure après le levant) : à 15 heures environ
Vêpres : au début de soirée (vers 17 heures)
Complies : le soir, avant/après le coucher du soleil

 Les limites du temps sacré en tenue  

Le temps sacré maçonnique est la durée qui est comprise seulement entre deux limites édictées par le rituel aux moments de l’ouverture des travaux et de la fermeture des travaux.
C’est un temps pendant lequel les membres laissent leurs métaux à la porte du temple, durant lequel le vouvoiement cérémonieux, remplace le tutoiement fraternel,  durant lequel l’’ordre est établi et dirigé par le Vénérable Maître élu et installé, aidé en cela par ses officiers.
C’est le temps durant lequel tout ce qui est dit et réalisé doit respecter la règle intangible de la tradition maçonnique, selon le rite et le grade.  Ce temps immobile entre deux bornes a une caractéristique dynamique et créatrice, puisque c’est en lui, en sa présence, que s’effectue le travail véritablement initiatique. Il est seulement d’une autre nature. Il est une figuration de l’éternel présent, car il se recrée en permanence ; du moins pour autant qu’il soit réalisé par l’attention, la disponibilité, la présence réelle du maçon. En sortant de la succession temporelle, on peut se rapprocher d’une conception d’ordre métaphysique. C’est un espace-temps dans l’incessant troc du temps pour de l’espace ou de l’espace pour du temps.

Ce temps ne commence pas avant que ne soient constatées, par questions réponses et par positionnement du tapis de Loge, les conditions d’âge et d’heure permettant le début des travaux.

C’est le Vénérable qui déclare l’apparition du sacré.

Si les premiers degrés travaillent de midi à minuit, on trouve dans les rituels, à différents degrés, des durées différentes : de l’aube à la fin du jour, de la 1ère heure du jour à la 5ème heure du jour, du point du jour à 7 heures du soir, de la 1ère heure après minuit à l’heure du retour à l’heure où les neuf flambeaux illuminent le Temple, de 5 heures du matin à 6 heures du soir, quand le génie parle jusqu’au moment où le soleil a disparu, du coucher du soleil à laube, de midi plein à minuit plein, de l’heure prédite à l’heure accomplie, le jour et l’heure le fils d’Hiram doit venir pour sacrifier au GADLU (le Grand Architecte de l’Univers).
Au 1er degré du Rite Charbonnier, les travaux ont lieu depuis la fine aiguille, jusqu’au soleil couché.

Selon Mackey, dans les systèmes français et allemand de métier, nos anciens frères auraient été appelés au travail jusqu’à faible douze (low twelve), ou minuit, ce qui est donc le moment supposé ou fictif la loge française ou allemande est fermée… Dans le système de Zinnendorf, on dit qu’il y a dans une Mason‘s Lodge cinq heures, à savoir : douze coups (la 12e heure), midi, midi plein, minuit et minuit plein; qui sont ainsi expliquées : douze coups, frappés avant l’’ouverture de la Loge ; midi, quand le maître est à flot pour ouvrir la loge ; midi plein, quand elle est dûment ouverte (sans doute équivalent aux douze grandes de la Maçonnerie disséquée de Prichard, 1730) ; minuit, quand le Maître est sur le point de la fermer ; et minuit plein, quand elle est fermée et que les non-initiés sont autorisés à s’approcher.

Le RER distingue trois états de l’heure d’ouverture des travaux : la 12e heure, midi et midi plein. Lorsque les officiers de la loge sont installés, le Vénérable Maître fait aux Surveillants les questions suivantes : « Frère Premier Surveillant, quelle heure est-il ? 1er Surveillant : Frère Second Surveillant, quelle heure est-il 2nd Surveillant ? : C’est la douzième heure » Après les premiers travaux d’ouverture (profanes écartés et prière), la loge est déclarée ouverte. Le Vénérable Maître questionne alors : « Frère Premier Surveillant, quelle heure est-il à présent ? 1er Surveillant :Frère Second Surveillant, quelle heure est-il à présent ? 2nd Surveillant : Il est midi. » Le Vénérable achève l’ouverture de la loge et interroge :« Frère Premier Surveillant, quelle heure est-il enfin ? 1er Surveillant :Frère Second Surveillant, quelle heure est-il enfin ? 2nd Surveillant : Il est midi plein. »
On pourrait penser que, c’’est la même différence entre le moment où doit être commencé le carillon (la 12e heure), le premier son de cloche (midi) et le dernier des douze coups (midi plein). On peut retrouver plus de détails sur la différence entre l’heure et l’heure pleine dans l’article Midi – Midi plein – Minuit – Minuit plein

L’ouverture des travaux dans un temple maçonnique, à midi plein, signifie essentiellement l’irruption de la réalité cosmique, l’irruption du sacré et la disparition soudaine de la fiction, de l’illusion qui nous occupe dans la vie courante, irruption qui se produit à partir d’un ici et maintenant qui déclenche la reconstitution du monde sous la forme de ce symbolisme qu’est le temple.

Le temps sacré se distingue du temps maçonnique   cest-à-dire de celui qui se situe avant le rituel douverture et après le rituel de fermeture des travaux, avec la mise en conformité du temple par les apprentis, contrôlée par le second surveillant et validée par le Grand Expert, avec le revêtement du tablier, des décors et des gants blancs, parfois celui de lhabillement.

Dans Ahiman Rezon, Lawrence Dertnmott dit que les heures de loge, c’est-à-dire le temps où il est permis à une loge de travailler ou de faire affaire, sont du 25 mars au 26 septembre, entre sept heures et dix heures, et du 25 septembre au 25 mars, entre six et neuf heures ; d’’où il a tiré une loi inconnue, très peu observée, même par les Loges des Ancients pour qui son Ahiman Rezon a été écrit.

L’uchronie dans les degrés maçonniques

Le Premier degré – Apprenti : La naissance dans le temps initiatique

L’entrée en maçonnerie constitue une rupture temporelle radicale. Le profane ne devient pas simplement membre d’une organisation ; il accède à une nouvelle chronologie. Le cabinet de réflexion, chambre obscure et souterraine, symbolise le néant temporel avant la création, la caverne platonicienne où rien n’existe encore.
Cette première étape place le candidat hors du temps profane. Son ignorance n’est pas une simple méconnaissance, mais une absence existentielle dans l’ordre maçonnique. L’initiation à la lumière (la candélabre à trois branches) marque non pas tant une illumination intellectuelle qu’une entrée en temporalité sacrée. Le travail de l’apprenti – dégrossir la pierre brute – est un travail sur soi qui s’inscrit dans un temps qui n’est jamais fini, jamais terminé, toujours en devenir.

Le deuxième degré – compagnon : La dilatation temporelle

Les cinq points parfaits du compagnonnage ne sont pas des étapes linéaires mais des dimensions multiples d’un même moment sacré.
C’est au degré de compagnon que s’affirme la non-linéarité du temps maçonnique. Le voyage traditionnel du compagnon à travers les temples et les pays représente un parcours intemporel : il rencontre des maîtres de tous les âges, traverse une géographie qui n’est pas celle du monde réel. Le nombre cinq, nombre du compagnon, est celui de l’homme, mais aussi celui de la pentagramme, figure qui contient en elle-même plusieurs dimensions temporelles – le passé dans deux points, le présent au sommet, l’avenir dans deux autres.

Le troisième degré – Maître : L’arrêt du temps et sa transcendance

Le troisième degré constitue un tournant temporel fondamental. La légende d’Hiram introduit la mort et, avec elle, l’éternité. Le temps linéaire de la vie s’arrête pour l’initié à ce degré : Hiram meurt et, mystérieusement, sa mort engendre une immortalité symbolique.
À ce stade, l’initié comprend que le temps maçonnique n’avance pas comme le temps profane : il s’approfondit. Les trois années de compagnonnage, les trois voyages du maître, les trois coups du silence – tout cela ne mesure pas une durée ordinaire mais marque des seuils d’une réalité atemporelle. L’initié maître a accédé à une sagesse qui est hors du temps : celle de la construction, qui perdure au-delà des générations.

Les side degrees : L’expansion de l’uchronie maçonnique

Une rupture importante survient au-delà du troisième degré. Les degrés du 4e au 14e du REAA plongent l’initié dans des univers temporels de plus en plus complexes, construisant progressivement une histoire alternative de la sagesse et du pouvoir.

Le 4e degré (Maître Secret) situe l’action maçonnique dans un temps post-diluvien, une époque de reconstruction où la connaissance doit être préservée. L’initié devient gardien d’une transmission qui transcende les catastrophes historiques. Le temps ici est celui de la mémoire collective face à la destruction.

Le 5e degré (Maître Parfait) introduit les mystères d’Égypte, mais pas l’Égypte historique : une Égypte archétypale, atemporelle, réservoir de tous les mystères anciens. L’initié voyage dans un temps qui n’est jamais passé car il demeure présent dans toute initiation.

Le 6e degré (Secrétaire Intime) et le 7e degré (Intendant des Bâtiments) organisent cette uchronie en institutions durables. Le temps y devient administratif, ritualisé, enraciné dans une structure permanente. C’est le temps de la gestion du sacré, qui rejoint, paradoxalement, le temps profane en le sanctifiant.

Les 8e et 9e degrés (Maître en Israël, Chevalier de l’Élu des Neuf) projettent l’initié dans le temps biblique, particulièrement celui des mystères du Temple de Salomon. Mais encore une fois, ce n’est pas l’histoire réelle du Temple qui importe : c’est le Temple archétypal, la maison de la sagesse divine qui existe dans tous les temps et hors de tous les temps. L’initié ne remonte pas simplement aux origines ; il accède à l’origine intemporelle d’où émane toute connaissance.

Le 10e degré (Illustre Élu des Quinze) introduit la vengeance et la justice, mais dans une acception qui dépasse le temps : il s’agit d’une justice cosmique, d’une harmonie universelle qui doit être rétablie. Le temps y devient instrument d’une volonté supérieure qui transcende la vengeance personnelle.

Le 11e degré (Sublime Chevalier Élu) et le 12e degré (Grand Maître Architecte) dépassent définitivement la narration historique. L’initié ne se situe plus dans une histoire (même archétypale) mais dans une métaphysique atemporelle. L’architecture devient cosmique : ce qui était construction physique (le temple matériel) devient construction de l’univers lui-même.

Le 13e degré (Royal Arch) et le 14e degré (Grand Élu Maçon) consolident cette transcendance. Le maçon ne travaille plus sur des pierres historiques, même symboliques ; il participe à la construction de l’édifice éternel, celui qui n’a ni commencement ni fin.

Le 15e degré marque un tournant considérable. L’initié quitte définitivement la construction historique et symbolique localisée pour accéder à une chevalerie cosmique. Le temps ici devient politique, mystique et guerrier à la fois.

L’uchronie maçonnique, qui jusque-là s’était déroulée dans les arcanes du temple, s’élargit soudain à la dimension du monde. Les chevaliers maçons se situent dans une histoire alternative de la civilisation, celle où les vrais initiés ont toujours guidé le destin des nations. C’est le temps de l’action illuministe, celui où l’initié reconnaît son rôle dans la marche progressive de l’humanité.

Le 16e degré (Prince de Jérusalem) restaure Jérusalem, mais ce n’est pas la cité du Moyen-Orient : c’est la Jérusalem céleste des mystiques, la cité de la paix qui existe dans tous les âges et qui se reconstruit constamment par l’œuvre de ceux qui servent la lumière.

Le 17e degré (Chevalier d’Orient et d’Occident) unifie les temps et les espaces. L’orient et l’occident ne désignent plus des directions géographiques mais des états de conscience : le lever du soleil éternel de la sagesse. Le maçon se situe au cœur de cette réconciliation cosmique.

Le 18e degré (Chevalier Rose-Croix) synthétise tous les temps antérieurs. La rose (cycle perpétuel) et la croix (convergence des opposés) inscrivent l’initié dans une temporalité qui englobe tous les autres degrés. C’est le moment où l’uchronie maçonnique révèle sa véritable nature : elle n’est pas une fuite du temps réel, mais plutôt une perception profonde du temps réel dans ses dimensions sacrées.

La Résurrection d’Hiram au 18e degré n’est pas un retour à la vie ordinaire, mais une compréhension que la mort n’existe que dans le temps profane. Dans l’uchronie maçonnique, rien n’est perdu, tout se transforme, rien ne finit.

À partir du 19e degré, l’uchronie maçonnique se cristallise en structure. Ces degrés, souvent moins connus mais fondamentaux, organisent la transmission de ce temps alternatif à travers des cadres institutionnels et doctrinaux.

Le 19e degré (Grand Pontife) établit les principes généraux de la doctrine maçonnique comme système complet, une théologie atemporelle qui couvre toutes les questions existentielles.

Les degrés intermédiaires (20e à 30e) constituent une véritable administration du temps sacré : chaque degré organise un aspect particulier du gouvernement de la franc-maçonnerie, ses relations avec le monde extérieur, sa doctrine, sa morale, son action. Le temps y devient institutionnel sans cesser d’être mystique.

Le 30e degré (Grand Élu Kadosh ou Chevalier Kadosh) apporte une virulence révolutionnaire à cette uchronie. Le Kadosh ne se contente pas de contempler l’ordre cosmique ; il doit le réaliser dans le temps profane. C’est la transformation de l’uchronie intérieure en un projet de transformation du monde extérieur.

Ce degré peu pratiqué dans de nombreux rites reste symboliquement crucial. L’inspecteur inquisiteur n’inquisite pas contre les hérétiques mais contre les fausses connaissances, les mensonges temporels. Il garantit que l’uchronie maçonnique ne se corrompt pas en prenant les traits du temps profane.

Le 32e degré constitue l’avant-dernier seuil. Le prince du palais royal règne sur l’uchronie maçonnique maintenant pleinement constituée. Ce palais n’existe en aucun endroit du monde réel, et pourtant il est partout : c’est le centre du monde mythique d’où irradie toute sagesse.

À ce stade, l’initié comprend que tout ce parcours à travers 32 degrés n’était pas une ascension temporelle vers un but futur, mais une exploration progressive d’une réalité qui existait déjà. Le temps n’a pas avancé ; la conscience s’est simplement élargie.

Le degré suprême transcende définitivement l’uchronie. Le 33e degré n’est pas un grade comme les autres : c’est une vision finale, celle du monde et de l’histoire vus du point de vue de la Sagesse absolue.

À ce degré, l’initié réalise que tout ce qui s’est passé dans les 32 degrés précédents était une préparation à la compréhension que le temps lui-même est une illusion maçonnique. L’histoire, avec ses empires, ses guerres, ses civilisations, n’est qu’une manifestation temporelle d’une réalité atemporelle.

Le Souverain Grand Inspecteur Général ne gouverne pas l’uchronie ; il habite la conscience de l’uchronie. Il voit à la fois tous les temps et aucun temps : le passé des anciens mystères, le présent de la construction constante, l’avenir de la sagesse enfin universelle – tout cela existe maintenant, dans l’éternité de la connaissance.

La structure atemporelle de l’initiation maçonnique

L’uchronie maçonnique ne progresse pas linéairement, comme on l’a vu. Elle fonctionne plutôt comme une spirale ascendante : chaque degré reprend les thèmes fondamentaux (mort et résurrection, chaos et ordre, ignorance et sagesse) mais à un niveau de compréhension plus profond.

Les trois premiers degrés établissent les archétypes fondamentaux
Les degrés de 4 à 14 les projettent dans différentes scènes historiques et symboliques
Les degrés de 15 à 18 universalisent cette connaissance
Les degrés de 19 à 30 l’institutionnalisent et l’organisent
Les degrés de 31 à 33 transcendent le système entier en une vision ultime

Finalement, l’uchronie maçonnique du REAA n’est pas un simple univers imaginaire ou allégorique. C’est un espace de transformation réelle de la conscience. Par le parcours à travers les 33 degrés, l’initié quitte progressivement le temps ordinaire de la vie profane pour accéder à une perception de l’existence entièrement transfigurée.

Cette transformation n’est pas une fuite du monde réel ; c’est plutôt l’accès à ce qu’il y a de réel dans le monde, au-delà des apparences temporelles. L’histoire profane continue son cours, mais celui qui a parcouru les degrés maçonniques vit maintenant simultanément dans deux temporalités : celle du monde ordinaire et celle du monde sacré.

L’uchronie maçonnique des 33 degrés du REAA réalise ainsi une symbiose singulière entre la durée et l’intemporalité.

L’uchronie crée un temps qui n’existe nulle part et partout à la fois, une histoire qui n’a jamais eu lieu et qui a toujours lieu.

Cet espace-temps alternatif ne nie pas le réel : il le complète, l’ennoblit et le transfigure.

Le maçon qui termine son parcours initiatique n’a pas quitté le monde ; il l’habite désormais avec la conscience que, sous les pierres qui se construisent et les murs qui se lèvent dans ce monde, travaille une architecture éternelle qui échappe au temps et à la mort.

La franc-maçonnerie reste, en ce sens, une célébration du travail créateur, réalisé dans et à travers une dimension temporelle qui est sienne propre, complétement distincte du temps profane mais intimement liée à lui, comme l’âme au corps.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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