sam 01 octobre 2022 - 15:10

Circulez avec le soleil pour témoin

Les mythologues ont montré que toutes les histoires qui se rapportent aux divinités hindoues, égyptiennes, grecques, romaines et même au Christ n’étaient que des peintures plus ou moins parfaites de la marche du soleil ; de là le nom de mythes solaires donné à tous ces récits.

Dans la plupart des mythes ou légendes solaires, il y a un héros frappé à mort par un monstre, un génie, un assassin. Ce héros a une épouse, un fils.  Il est le soleil, sa femme est la terre, son fils l’homme. Malgré leurs divergences de récit, ces mythes arrivent tous à la même finalité : tantôt le héros ressuscite, tantôt il est vengé et remplacé par son fils. Le franc-maçon, en tant que fils de la veuve, est l’enfant qui devient homme en prenant la place d’Hiram.

Avec les heures d’ouverture et de fermeture des tenues, la présence des deux luminaires, le ciel étoilé, les paroles du rituel concernant le vénérable placé à l’orient pour ouvrir les travaux, le chandelier à sept branches, la Franc-maçonnerie est bien positionnée au cœur d’allégories solaires. La loge est orientée selon la course solaire et les fêtes johanniques sont liées au culte solaire. L’assassinat d’Hiram, pris dans le style figuré ou allégorique, est comme la passion d’Osiris, comme celle d’Adonis, d’Atys, et de Mithra, un fait de l’imagination de prêtres astronomes, qui avaient pour but la peinture de l’absence du soleil sur la terre.

La circulation rituelle se trouve, avec de nombreuses liturgies communes, tant dans le judaïsme où elle est appelée haqqâfâh, que dans l’islam où elle est appelée tawâf (elle consiste à effectuer sept fois le tour de la Kaaba lors du pèlerinage de la Mecque).

Dans la Grèce antique, quand les prêtres étaient engagés dans le rite du sacrifice, ils marchaient toujours trois fois autour de l’autel en chantant un hymne sacré. En faisant cette procession, ils prenaient grand soin de se déplacer dans l’imitation du cours du soleil. Dans ce but, Ils commençaient à l’est et passaient par le chemin du sud à l’ouest et de là par le nord pour arriver de nouveau à l’est.

Les Bouddhistes l’accomplissent autour de stûpa (reliquaires, caractéristiques de l’Inde et que l’on trouve le long des routes), les Tibétains autour des temples,  le prêtre autour de l’autel en l’encensant, les derviches tourneurs avec la danse circumambulatoire, les amérindiens autour d’un totem, les catholiques autour d’une église (d’un monastère) pour la consacrer ou autour d’un espace donné en vue du pardon (la troménie).

On retrouve cette circulation également en Russie, en Chine, au Japon au Cambodge, chez les celtes, les druides, et en fait dans de nombreuses autres traditions… Elle est également utilisée comme rite de magie, souvent pour favoriser la pluie (Zacharie ; 14,17).

La Circambulation (ou circumambulation) est une pratique rituelle, consistant à faire à pied le tour d’un sanctuaire. Cela aurait pu inspirer la façon de se déplacer collectivement en loge autour du tapis de loge pour en marquer sa centralité de la loge. Au REAA, au cours de l’ouverture des travaux, le Vénérable et les deux Surveillants se tiennent chacun devant l’un des trois chandeliers -nommés Sagesse, Force et Beauté- qui délimitent le tapis de Loge. Afin de les allumer, ils font le tour dans le sens dextrogyre, échangent leur place et chaque officier se retrouve ainsi, l’instant d’après, face au pilier devant lequel était positionné son voisin de gauche. Ce mouvement circulaire -de rotation apparente du soleil dans sa course diurne- en trois étapes autour des trois piliers forme une roue spatio-temporelle dynamique, proche du svastika dextrogyre. Pour René Guénon, le mouvement circulaire exprimé par ce symbole est utilisé pour mettre en évidence l’axe de la figure, seule partie immobile et symbole de l’immuabilité d’un principe transcendant. N’est-ce pas ce qu’est le tapis de Loge ?

Au cours des cérémonies, les francs-maçons doivent se déplacer avec ordre et rigueur, dans le sens prévu par le rituel, en démarrant selon le rite pratiqué, soit du pied gauche, soit du pied droit. Elle s’effectue sous la surveillance du Maître des Cérémonies qui conduit tout déplacement dans la loge afin de guider le cheminement et d’écarter le danger qui pourrait survenir sur le chantier. Au Rite York, les déplacements sont, en général, accompagnés soit par les Diacres, soit par le Maréchal ou le Directeur des cérémonies.

Certaines phases des cérémonies d’attribution des grades font opérer des déplacements circulaires ; depuis l’occident, tantôt en partant par le nord, et passant par l’orient (dextrogyre : dans le sens des aiguilles d’une montre, en gardant toujours le centre à sa droite), tantôt en partant par le midi et en revenant par le nord (sénestrogyre). Le sens dextrogyre est solaire, par opposition au sens contraire -appelé aussi lévogyre- qui est polaire (ou stellaire). Cette distinction n’est pas sans rappeler les sens de circulation de ceux qui pénétraient sur la colline du temple : « Après avoir pénétré, sur le mont du Temple, il fallait se tourner vers la droite et progresser en tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Un endeuillé ou un excommunié devaient obliquer à gauche et tourner dans le sens horaire. Ils marchaient, de ce fait, à contresens» (Maïmonide, Lois de la Maison d’Élection, Chapitre 7-3 et note 111).

Le début de la marche se fait à partir du bon pied, gauche ou droit, selon le Rite Écossais ou le Rite Français. Si l’on peut se poser la question avec Roger Dachez ( Faut-il partir du pied droit ou du pied gauche ?), une explication nous est donnée par Alain Bauer qui rétablit une vérité peu connue: fin 1723 un article du journal Flying Post révèle intégralement les secrets et les rituels établis quelques mois avant pour la Franc-maçonnerie. Le contre-espionnage maçonnique de Grande Bretagne, par une circulaire intérieure, change alors la place des colonnes J et B (et des surveillants) afin de reconnaître les intrus. Les Français bougent également la position des colonnes. Les Anglais, au bout de 6 mois remettent les colonnes en place antérieure, mais les Français les conservent. Et comme le rituel impose de démarrer depuis l’occident du pied du côté du 1er Surveillant…La dernière version des Constitutions d’Anderson rapporte qu’en effet «quelques variations furent faites dans les formes établies » afin de mettre un terme aux abus constatés.

Aux premier et deuxième grades, les quatre coins doivent être marqués. L’usage de «marquer les angles» est d’origine purement anglaise (squaring the lodge) et fut parfaitement inconnu de la tradition maçonnique française aux XVIIIe et XIXe siècles, et même pendant une bonne partie du XXe siècle. Il a été introduit originellement lors des cérémonies de passage de grade pour rappeler au candidat qu’il trace la loge par son parcours symbolique. La pratique de marquer les angles n’a, en tout cas, jamais fait partie des usages maçonniques français, ni dans le Rite Français – le plus ancien dans notre pays, dérivant du système de la première Grande Loge de 1717, introduit en France vers 1725 – ni dans le Rite Écossais Rectifié, très précisément codifié à la fin du XVIIIe siècle (Roger Dachez, Faut-il marquer les angles ?). En tenue au troisième grade, ceux qui se déplacent à l’intérieur du temple ne marquent plus les angles comme ils le faisaient au grade précédent à l’image de la course du soleil mais aussi à l’image de la vie terrestre qui se précipite d’un seul élan de la naissance à la mort.

Une exception est à signaler : le déplacement des Surveillants à l’ouverture des travaux ; ils montent l’un à droite, l’autre à gauche vers l’orient, s’y croisent et redescendent vers l’occident pour vérifier le signe d’ordre témoignant de l’appartenance au grade de la tenue des membres présents. Question malicieuse : si le collège d’officiers a été reconnu comme composé de francs-maçons lors de leur installation (cela justifierait qu’ils n’ont pas besoin de se mettre à l’ordre au passage des surveillants), pourquoi certains (ceux qui n’ont pas l’outil de leur charge en main -Orateur, Secrétaire, Trésorier, Hospitalier-) doivent-ils tout de même se mettre à l’ordre ?

« La parole circule sur les colonnes » dit le Vénérable certes, mais autour de quoi ? Une évidence s’impose : si la distribution de la parole se fait par triangulation, lorsque la parole s’exprime, c’est autour du tapis de Loge -qui irradie les colonnes- qu’elle circule. Le tableau de Loge est le lieu d’une centralité à partir de laquelle s’élabore le sens des différents degrés. Là est le principe fondamental de l’unité et chaque frère et sœur, par son oralité, complète le sens des arcanes qui y sont représentées. C’est le tapis de Loge qui concentre la parole comme un soleil autour duquel nos esprits, en s’élevant par imprégnations réciproques, forment un vortex.

Illustration de la page The Holy Place of Muslims

Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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