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Le Monde au compas – La revue des revues sous le regard maçonnique

Une frontière forcée à Ceuta, des réseaux catholiques qui avancent leurs pièces à Washington, un milliardaire français dont l’influence paraît traverser les murs de l’État, des municipalités qui entendent choisir la culture convenable, un Soleil qui s’éclipse et des hommes qui rêvent de ne plus vieillir : les quatre hebdomadaires de cette semaine parlent moins de vacances que de seuils, de pouvoirs et de transmission. Sous leurs divergences idéologiques, Valeurs actuelles, Marianne, Le Nouvel Obs et Le Point posent une même question : que devient une société lorsqu’elle ne sait plus très bien ce qu’elle doit protéger, ce qu’elle doit transmettre et devant quelle lumière elle accepte encore de se tenir debout ?
L’Express paraissant la semaine dernière en numéro double, Marianne prend sa place dans notre quatuor estival.
Ceuta : la frontière comme épreuve du seuil
La frontière domine la semaine. Elle ne se présente plus comme une simple ligne tracée sur une carte, mais comme une porte arrachée de ses gonds.

Valeurs actuelles choisit le vocabulaire le plus martial. Son éditorial, intitulé « Clandestinos », décrit une immigration « invasive, désordonnée, déstabilisatrice ». Quelques pages plus loin, « Ceuta : le vrai visage de l’immigration » transforme l’épisode en révélation : ce qui se serait produit dans l’enclave espagnole ne serait que la forme spectaculaire d’une submersion déjà installée au cœur de l’Europe. Le migrant cesse presque d’être un individu pour devenir le fragment d’une masse, l’avant-garde supposée d’un phénomène historique.

Marianne regarde la même scène, mais déplace l’accusation. Son éditorial parle d’un « naufrage européen ». Le reportage consacré aux habitants de Ceuta insiste sur le sentiment d’abandon, tout en soulignant la dimension géopolitique de la crise : le Maroc aurait laissé faire, voire utilisé les flux humains comme instrument de pression. L’hebdomadaire refuse ainsi de choisir entre l’angélisme qui nierait toute difficulté et la rhétorique de l’invasion qui effacerait les personnes derrière la peur.

Le Point s’intéresse moins au nombre des arrivants qu’au poison politique qu’ils libèrent. Ceuta agit comme un révélateur des divisions européennes : les frontières demeurent juridiquement communes, mais les peurs restent nationales. L’Europe proclame l’unité, puis chacun se barricade dans son opinion, sa mémoire et ses intérêts.
Ces regards contradictoires invitent à une lecture maçonnique de la frontière
Le seuil du Temple n’est ni une passoire ni un mur aveugle. Il distingue un dedans d’un dehors, impose des conditions d’entrée, exige que celui qui frappe soit identifié et préparé. Mais la porte existe précisément parce qu’elle peut s’ouvrir.
Une frontière digne de ce nom ne devrait donc pas abolir le discernement au nom de la compassion, ni abolir l’humanité au nom de la sécurité. Elle protège une communauté politique sans réduire celui qui se présente à une menace abstraite. Le véritable travail consiste à maintenir ensemble ce que les discours extrêmes séparent : la fermeté de la règle et la dignité de la personne.

Ceuta met ainsi l’Europe devant son propre miroir
Elle a voulu supprimer les frontières intérieures sans construire véritablement une conscience commune de ses frontières extérieures. Elle a élevé la circulation au rang de principe, mais demeure incapable de dire clairement qui décide, qui accueille, qui contrôle et au nom de quelle fraternité politique.
Or la fraternité n’est pas l’indifférenciation. Elle suppose des hommes libres et distincts, réunis par une loi commune. Sans loi, elle devient sentimentalisme ; sans fraternité, la loi devient brutalité.

Qui tient réellement la clef du pouvoir ?
La seconde interrogation de la semaine traverse les palais, les médias, les tribunaux et les églises : où réside désormais le pouvoir ?
Valeurs actuelles consacre sa couverture à la montée en puissance des catholiques conservateurs aux États-Unis. Donald Trump, Marco Rubio, J. D. Vance et le pape Léon XIV sont réunis dans une scénographie presque dynastique. À l’intérieur, une véritable cartographie relie magistrats, universités, fondations, médias, intellectuels et mécènes. Le catholicisme n’y apparaît plus seulement comme une foi, mais comme une infrastructure culturelle capable de former les élites, de financer les combats judiciaires et d’imposer durablement ses thèmes dans l’espace public.
L’intérêt du dossier tient précisément à ce qu’il montre : le pouvoir moderne ne réside plus exclusivement dans les institutions visibles. Il circule entre les écoles, les think tanks, les fortunes privées, les réseaux numériques, les nominations judiciaires et les communautés religieuses. L’élection n’est souvent que l’instant où devient visible un travail idéologique commencé longtemps auparavant.
La question n’est pas de reprocher à des croyants de participer à la vie démocratique
Ce serait absurde et contraire à la liberté de conscience. Elle est de savoir à quel moment une conviction spirituelle, légitime dans l’intimité comme dans le débat public, prétend dicter la loi commune en vertu d’une vérité révélée.
La laïcité maçonnique ne consiste pas à chasser les religions de la cité. Elle exige qu’aucune d’elles ne puisse revendiquer un accès privilégié au législateur. La foi peut éclairer une conscience ; elle ne saurait dispenser un pouvoir de rendre des comptes.
Marianne, de son côté, place Xavier Niel sous la lumière crue du projecteur. « L’intouchable » serait protégé par sa fortune, ses médias, ses réseaux et ses relations au sommet de l’État. Le dossier examine les proximités qui unissent intérêts économiques, nominations publiques, presse et politique. Le milliardaire devient le symbole d’une époque où l’influence n’a plus besoin d’occuper officiellement un ministère pour traverser les antichambres du pouvoir.

Ici encore apparaît un pouvoir sans tablier officiel, sans mandat clairement identifiable, mais capable d’agir sur le choix des hommes, la hiérarchie des sujets et le silence entourant certaines affaires.
Le secret initiatique et l’opacité politique ne doivent pourtant jamais être confondus
Le premier protège un cheminement intérieur ; la seconde protège celui qui refuse de répondre de ses actes. Le secret maçonnique n’a de sens que parce qu’il conduit à une transformation de soi. Le secret du pouvoir profane devient suspect lorsqu’il permet la confusion des intérêts privés et de la décision publique.

Le Point emprunte une voie plus littéraire avec « Le parfum du pouvoir, du Roi-Soleil à Macron ». L’article parcourt les palais de la République par l’odorat : tabac froid, cire, cuir, cuisine, parfums présidentiels, bougies désodorisantes, effluves de couloir et poussière des tapisseries. Le pouvoir ne se lit plus seulement dans les textes constitutionnels ; il s’incarne dans des corps, des cérémonies, des habitudes et des lieux chargés de mémoire.
Cette approche apparemment légère touche à quelque chose de profond. Tout pouvoir se fabrique une liturgie. Il possède ses décors, ses officiants, ses distances, ses gestes et même ses senteurs. Versailles organisait la présence du roi comme un spectacle cosmique ; la République conserve ses propres cérémoniaux, ses huissiers, ses salons et ses portes successives.
Le maçon le sait mieux que quiconque : l’espace ordonne les comportements. Mais le rituel politique devient dangereux lorsque la majesté du décor fait oublier la fragilité de celui qui l’habite. Le Temple rappelle au Vénérable Maître qu’il ne préside qu’un temps. Le palais, lui, risque toujours de persuader son locataire qu’il est devenu le propriétaire de la fonction.

Le Soleil : lumière initiatique ou astre devenu hostile ?

Le Nouvel Obs choisit pour couverture le plus ancien symbole de la souveraineté, de la connaissance et de la vie : le Soleil
L’éclipse annoncée pour le 12 août devient le point de départ d’un vaste dossier mêlant astrophysique, climat, mythologie et histoire des représentations. L’éditorial évoque l’infinie petitesse humaine devant l’Univers, puis transforme l’obscurcissement momentané de l’astre en avertissement écologique. Le Soleil reste source de vie, mais la chaleur emprisonnée par les gaz à effet de serre en fait désormais une puissance destructrice. L’hebdomadaire appelle à « habiter un climat » plutôt qu’à prétendre s’en affranchir : planter des arbres, créer de l’ombre, protéger les corps et employer l’énergie solaire sans continuer à échauffer l’atmosphère.

Le dossier passe ensuite « du mythe à l’astre »
Le Soleil fut dieu, principe d’ordre, garant des récoltes, instrument de légitimation politique, avant de devenir objet de connaissance scientifique. En Égypte, chaque aurore figurait la victoire renouvelée de la lumière sur le chaos ; ailleurs, les éclipses furent interprétées comme la dévoration de l’astre par un dragon, un puma ou une créature céleste.
Le regard initiatique trouve ici une matière presque inépuisable. La lumière n’est jamais acquise. Elle disparaît, revient, décline et renaît. L’éclipse rappelle que la nuit peut surgir au milieu du jour, comme l’ignorance au cœur même d’une civilisation convaincue de son progrès.
Mais le dossier montre aussi le passage essentiel du mythe à la connaissance.
La science ne détruit pas nécessairement le symbole ; elle le délivre de la superstition. Connaître le mécanisme d’une éclipse n’empêche pas d’en éprouver la grandeur. Comprendre la composition du Soleil ne diminue pas sa puissance poétique.
C’est même l’un des enseignements du travail maçonnique : la raison ne chasse pas l’émerveillement ; elle l’empêche de devenir servitude.
Face à la crise climatique, Valeurs actuelles choisit un autre angle. L’hebdomadaire oppose l’adaptation à l’atténuation et invite l’Europe à consacrer davantage de moyens à la végétalisation, au débroussaillement, à la protection des villes et à l’aménagement du territoire.
Le débat mérite mieux qu’une querelle de chapelles. Atténuer sans s’adapter revient à préparer un avenir idéal en abandonnant les vivants présents ; s’adapter sans atténuer consiste à écoper éternellement un navire dont on refuse de colmater la voie d’eau. Le compas invite ici encore à rechercher la juste mesure : réduire les causes tout en protégeant immédiatement les victimes.

Marianne, à travers son reportage au Porge (Gironde), ajoute une dimension sociale
Face aux incendies, les habitants soupçonnent les secours d’avoir favorisé les zones les plus riches du Cap-Ferret. Que cette perception soit entièrement fondée ou non importe déjà politiquement : le feu ne brûle pas seulement les forêts, il consume la confiance.
Lorsqu’une catastrophe frappe, la République est jugée à la manière dont elle distribue l’eau, les secours et la parole. Devant l’incendie, l’égalité ne doit pas rester gravée au fronton : elle doit conduire le camion-citerne.
Rajeunir : réparer la vie ou refuser la mort ?

Le Point place en couverture une promesse qui accompagne l’humanité depuis Gilgamesh : « Peut-on vraiment rajeunir ? »
Le dossier distingue prudemment les progrès médicaux des mirages commerciaux.
Chirurgie esthétique plus discrète, reprogrammation cellulaire, thérapies géniques, recherche sur les cellules sénescentes : les techniques avancent, mais leur portée réelle demeure incertaine. La médecine peut espérer prolonger la santé, réparer certains organes ou ralentir quelques mécanismes biologiques ; elle ne dispose pas de la fontaine de jouvence annoncée par les nouveaux marchands d’immortalité.
L’article consacré au « sang, fontaine de jouvence » montre combien les mythes anciens reviennent sous les vêtements de la technologie. Des entrepreneurs fortunés expérimentent des transfusions de plasma jeune, tandis que les chercheurs rappellent que les résultats obtenus chez l’animal ne peuvent être transformés hâtivement en promesses humaines. Le journal résume lui-même la limite : trouver une formule capable de rajeunir tout le corps paraît illusoire.

Le vocabulaire est révélateur : cellules « zombies », sang jeune, reprogrammation, renaissance
La science la plus contemporaine rejoint ici les très anciennes images de l’alchimie, mais avec une différence fondamentale. L’alchimiste véritable ne cherchait pas seulement à prolonger indéfiniment le corps matériel. La régénération de la matière figurait aussi celle de l’être intérieur.
Notre époque, elle, risque de conserver le symbole tout en perdant sa profondeur. Elle veut la renaissance sans la mort initiatique, la jeunesse sans la maturation, la peau neuve sans le dépouillement de l’ancien homme.
Vieillir n’est pourtant pas seulement se dégrader.
C’est recevoir le temps, accumuler une mémoire, mesurer la précarité de l’existence et transmettre avant de disparaître. Une société obsédée par l’effacement des rides pourrait finir par effacer aussi les traces de l’expérience.
L’initiation ne promet pas l’immortalité biologique. Elle apprend à mourir symboliquement à ses préjugés pour renaître plus libre. Elle ne supprime pas le temps ; elle tente de lui donner un sens.
L’histoire : entre témoignage, procès et légende
Les pages historiques de la semaine sont particulièrement riches, mais elles révèlent aussi notre difficulté croissante à habiter sereinement le passé.

Le Point revient sur Symon Petlioura, premier président de l’Ukraine indépendante, assassiné à Paris en 1926 par Samuel Schwartzbard. Dans la mémoire ukrainienne, Petlioura peut apparaître comme un héros national ; dans une part de la mémoire juive, il demeure associé aux pogroms perpétrés sous son autorité. Son assassin fut acquitté au terme d’un procès devenu lui-même un champ de bataille mémoriel. L’article expose les responsabilités, les zones d’ombre et les réécritures contemporaines, notamment celles alimentées par la propagande russe.
Le mérite de cette enquête est de ne pas transformer l’histoire en tribunal expéditif. Elle rappelle qu’un homme peut avoir combattu pour l’indépendance de son pays tout en portant la responsabilité politique de crimes qu’il n’a pas su ou voulu empêcher.
La mémoire cherche des statues pures ; l’histoire rencontre des êtres mêlés. Le travail du compas consiste précisément à ne pas confondre l’exigence morale avec la simplification.
Plus bouleversant encore est le témoignage de Larissa Cain, survivante du ghetto de Varsovie. À plus de quatre-vingt-dix ans, elle raconte une vie arrachée à la destruction nazie. Ici, le passé n’est plus une matière disputée entre idéologues, mais une parole fragile confiée aux générations qui n’ont pas connu l’événement.
Cette parole relève presque de la chaîne d’union.
Elle passe de main en main afin que l’absence ne devienne pas oubli. Le témoin ne transmet pas seulement des faits ; il confie une part de la charge humaine de ceux qui ne peuvent plus parler.

Marianne explore une autre obscurité avec la mort de François de Grossouvre à l’Élysée. Suicide officiellement établi, rumeurs d’assassinat, secrets d’État et fascination pour les coulisses mitterrandiennes nourrissent encore le récit.

Le danger apparaît lorsque la légitime recherche de vérité devient une volupté du soupçon. Là encore, le secret exerce son magnétisme. Parce qu’une porte est fermée, on imagine qu’elle dissimule nécessairement un crime ; parce qu’un dossier comporte une lacune, certains y installent aussitôt leur certitude.
Le doute est un outil précieux. Mais, laissé sans règle, il devient une religion négative dont le dogme serait que tout est faux, sauf le soupçon.
Plus ludique, Marianne transforme également l’histoire nationale en tournoi : de Gaulle contre Blum, Clovis contre Jeanne d’Arc, puis un champion désigné par les lecteurs. L’exercice amuse, mais il dévoile la manière dont une époque réduit parfois la mémoire commune à une compétition de popularité.

L’histoire n’est pourtant pas un championnat. Blum n’annule pas de Gaulle, pas plus que Louise Michel n’efface Henri IV. Une nation ne se construit pas en éliminant successivement ses figures jusqu’à ne conserver qu’une icône consensuelle. Elle se forme dans la tension de ses héritages, ses contradictions et ses fractures.

Valeurs actuelles propose de son côté une intéressante relecture de la guerre d’indépendance américaine comme conflit véritablement mondial, étendu à plusieurs continents et impliquant de nombreuses puissances. Le récit national des treize colonies s’ouvre ainsi sur une histoire plus vaste, où les intérêts impériaux, les alliances et les appartenances religieuses compliquent le tableau héroïque traditionnel.
L’histoire devient féconde lorsqu’elle cesse de servir uniquement à distribuer des auréoles et des condamnations. Elle n’est pas le marbre froid d’un mausolée, mais une pierre encore travaillée par les générations.
La culture n’est pas le décor du Temple
Les pages culturelles des quatre magazines offrent cette semaine bien davantage qu’un repos après la politique. Elles en révèlent souvent les enjeux les plus profonds.

Le Nouvel Obs consacre une enquête aux politiques culturelles des nouvelles municipalités RN. Réductions de subventions, festivals annulés, programmations réorientées, promotion d’une culture dite « enracinée » : derrière les justifications budgétaires apparaît la volonté de décider quelles œuvres seraient légitimes, populaires ou conformes aux traditions locales.
Toute politique culturelle effectue des choix. Aucun budget n’est neutre. Mais la question change de nature lorsque le pouvoir ne cherche plus seulement à administrer les moyens et prétend définir l’horizon moral de la création.
La culture n’est pas l’ornement posé dans l’antichambre de la cité. Elle est l’un des lieux où une société rencontre ce qui la dérange, la dépasse et l’oblige à sortir d’elle-même. Une culture exclusivement vouée à célébrer les racines finit par ressembler à un arbre que l’on aurait enterré tout entier.
Le même hebdomadaire donne la parole à des artistes gazaouis réfugiés en France. Une tente de cire d’abeille, des visages, des maisons détruites et des œuvres disparues deviennent les fragments d’une mémoire menacée. L’art y est moins un commentaire sur la guerre qu’un abri symbolique construit lorsque les abris réels ont été anéantis.

Cette œuvre rappelle que détruire une culture ne consiste pas seulement à abattre des monuments. C’est rompre les filiations, effacer les récits et priver les survivants des formes grâce auxquelles ils peuvent encore nommer leur expérience.
À l’autre extrémité du spectre, le reportage consacré à Saint-Jacques-de-Compostelle montre des marcheurs partant pour méditer, respirer, tourner une page et parfois rencontrer l’autre. La spiritualité y est moins confessionnelle que cheminante. On quitte provisoirement son identité sociale, on avance au rythme du corps et l’on découvre que la voie transforme davantage que le but.
Le maçon reconnaît ici une vérité familière : l’initiation est un déplacement. Celui qui demeure exactement là où il était, intérieurement comme extérieurement, n’a pas réellement voyagé.

Valeurs actuelles offre, dans ses pages culturelles, plusieurs beaux contrepoints à son actualité politique. Fernando Pessoa y apparaît comme le génie des masques, écrivain dispersé parmi ses hétéronymes, auteur devenu foule intérieure. Renée Vivien ressurgit de l’oubli, tandis qu’une page consacrée aux métamorphoses artistiques de Lucifer montre comment le démon médiéval a progressivement pris le visage romantique de la beauté blessée et de la révolte.
Fernando Pessoa constitue presque à lui seul une chambre de réflexion.
Il nous enseigne que l’identité n’est pas nécessairement un bloc. Nous portons plusieurs voix, plusieurs possibles, parfois plusieurs personnages. Le travail initiatique ne consiste pas à supprimer cette pluralité, mais à rechercher le point intérieur à partir duquel elle peut être ordonnée.

Le Point célèbre le retour en version restaurée de Lawrence d’Arabie. Le film de David Lean apparaît comme une œuvre sur l’héroïsme, l’illusion et la fabrication de sa propre légende. Lawrence traverse le désert, mais demeure prisonnier du personnage qu’il contribue lui-même à créer.

Le désert est ici moins un décor qu’une épreuve de dépouillement. Il expose l’homme à lui-même. Pourtant, même dans l’espace nu, l’ego parvient à dresser son palais.
Le magazine suit également Sophie Joyce, « chasseuse de voix » de l’Opéra de Paris. Elle écoute les timbres, cherche l’accord entre les individualités et compose une distribution dans laquelle aucune excellence solitaire ne suffit.
Quel plus beau symbole d’une Loge ? Une voix puissante peut impressionner ; seule l’harmonie permet l’œuvre commune.

Enfin, la rencontre avec René Depestre, âgé de plus de cent ans, apporte peut-être la plus belle réponse au dossier sur le rajeunissement. Le poète franco-haïtien ne propose ni plasma miraculeux ni reprogrammation cellulaire. Son secret tient en quelques mots : manger des fruits, faire du sport et surtout « lire, lire, lire ». Après les exils, les engagements, les désillusions et les deuils, il affirme conserver une « joie de vivre à toute épreuve ».
Le véritable rajeunissement est peut-être là : non dans le refus crispé du temps, mais dans la capacité de continuer à recevoir le monde.
Au terme de la tenue : garder la porte et transmettre la lumière
Cette semaine, les magazines semblent parler de sujets dispersés : migrants, milliardaires, religion, climat, chirurgie, mémoire, cinéma ou poésie. Pourtant, une même architecture les relie.

Ceuta pose la question de la porte.
Les réseaux d’influence posent celle des clefs.
L’éclipse interroge la lumière.
Le rajeunissement révèle notre peur de la mort.
L’histoire demande ce que nous transmettrons.
La culture décide si le Temple restera vivant ou deviendra mausolée.
Le regard maçonnique n’a pas pour fonction d’imposer une lecture uniforme aux quatre hebdomadaires. Il cherche plutôt à éprouver leurs certitudes, à mesurer leurs angles morts et à replacer leurs indignations dans une perspective plus longue.
À Valeurs actuelles, il rappellera qu’une frontière nécessaire ne dispense jamais de reconnaître un visage.
À Marianne, il demandera que le soupçon, même légitime, ne devienne pas une nouvelle crédulité.

Au Nouvel Obs, il rappellera que la lumière écologique ne doit pas se transformer à son tour en dogme excluant toute contradiction.
Au Point, il soufflera que l’homme ne se grandit pas en effaçant les marques du temps, mais en transformant le temps reçu en conscience et en transmission.

Le monde demeure une pierre brute
Les journaux en montrent chaque semaine les aspérités, parfois avec justesse, parfois avec passion, parfois avec leurs propres œillères. Il revient au lecteur de ne pas les consommer comme des vérités achevées, mais de les placer sur l’établi, sous l’équerre de la raison et dans l’ouverture du compas.

Car le but n’est pas d’avoir toujours raison contre l’autre.

Il est de construire, au milieu du vacarme, un espace où la frontière ne devienne pas haine, où le secret ne couvre pas l’arbitraire, où la mémoire ne soit pas falsifiée et où la lumière demeure assez libre pour éclairer tous les visages.
Hebdomadaires disponibles en Maison de la presse ou kiosque.

