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De l’écorce au puits, une lecture maçonnique du chef-d’œuvre de Saint-Exupéry
Après avoir retracé, à l’occasion de ses quatre-vingts ans, l’histoire du livre d’exil devenu patrimoine universel, nous ouvrons aujourd’hui le second volet annoncé : non plus l’aventure éditoriale du Petit Prince, mais ce qui travaille sous son écorce.

Du boa invisible au puits du désert, du ramonage des volcans au rite du renard, de la fidélité à Léon Werth à la disparition silencieuse de l’enfant, le conte compose une véritable pédagogie du regard, du lien et de la mort. Antoine de Saint-Exupéry ne fut pas Franc-Maçon ; rien ne permet de l’affirmer. Mais son œuvre rencontre avec une justesse saisissante ce que l’initiation nomme travail sur soi, responsabilité, silence, transmission et fidélité.
Une lecture maçonnique, donc, non pour annexer l’œuvre ou lui imposer une grille étrangère, mais pour tenter d’entendre ce qu’elle murmure derrière les apparences. Car, sous le dessin d’un chapeau, un boa digère toujours un éléphant et, sous l’immensité stérile du désert, un puits attend celui qui accepte de marcher.
« Une grande personne qui a faim et froid »

La dédicace passe pour une gracieuseté. Elle est un acte politique. Antoine de Saint-Exupéry dédie son livre à Léon Werth, écrivain et critique d’art rencontré en 1931, son aîné de vingt-deux ans, puis corrige aussitôt sa formule et l’adresse à cet homme « quand il était petit garçon ». Ce qui ressemble à un jeu tendre recouvre une situation d’une extrême gravité. Léon Werth, d’origine juive, antifasciste déclaré, s’est réfugié à Saint-Amour, dans le Jura, et vit sous la menace permanente de la rafle. La dédicace précise que cette grande personne « habite la France où elle a faim et froid ». Écrire cela depuis Manhattan en 1942, et le faire imprimer, revient à nommer publiquement un persécuté et refuser de le laisser seul.
Le geste appartient à une constellation. Antoine de Saint-Exupéry avait rendu visite à son ami en octobre 1940, avant de partir pour les États-Unis, et emporté le manuscrit de 33 jours pour tenter de le faire éditer. La préface rédigée pour ce texte devint, une fois autonome, Lettre à un otage, parue à New York chez Brentano’s en juin 1943.

Ces trois écrits forment un même mouvement de fidélité, et ils datent des années où le régime qui traquait les Juifs dissolvait les Loges par la loi du 13 août 1940, puis livrait à la vindicte, au Journal officiel, à partir de l’été 1941, les noms des dignitaires maçonniques.
Rien n’indique que l’écrivain ait jamais été initié, et la dimension initiatique de son conte ne doit rien à une appartenance. Elle tient tout entière à une conviction que la Franc-Maçonnerie partage sans en détenir le monopole : la fraternité ne se prouve véritablement qu’au moment où elle coûte.
« Le boa n’est pas un chapeau »
Le livre s’ouvre sur un échec de la vue. Un enfant dessine un serpent boa qui digère un fauve ; les grandes personnes y reconnaissent un chapeau, et l’enfant renonce au dessin. Cette scène inaugurale ne dénonce pas seulement la sottise. Elle établit une distinction dont tout le reste dépend : celle qui sépare la perception de la forme et la perception de l’opération.

Le premier dessin montre une enveloppe, le second révèle l’intérieur. La question n’est donc jamais celle de l’image seule, mais de ce que l’image permet de traverser. Toute démarche symbolique commence à cet endroit précis. Le profane s’arrête au contour ; celui qui cherche veut savoir ce qui travaille sous le contour.
Antoine de Saint-Exupéry pousse la leçon plus loin encore. Lorsque le narrateur, à bout de patience, trace une caisse percée de trois trous en déclarant que le mouton demandé se trouve dedans, le petit prince approuve enfin. Le meilleur dessin du livre est donc celui qui ne représente rien.
Voilà une définition rigoureuse du symbole : il ne vaut pas seulement par ce qu’il figure, mais par l’espace intérieur qu’il ouvre à celui qui le regarde.
Le conte ajoute une satire dont la cruauté surprend. L’astéroïde B 612 fut aperçu en 1909 par un astronome turc que personne ne crut, jusqu’à ce qu’un dictateur imposât à son peuple, sous peine de mort, l’habit européen. La même démonstration, refaite en 1920 dans un vêtement jugé convenable, emporta l’adhésion générale.
Le crédit accordé à l’apparence plutôt qu’à la preuve constitue l’exacte inversion de ce que toute recherche initiatique prétend combattre.
« S’ils sont bien ramonés, les volcans brûlent doucement »

L’ouvrage possède un chapitre que la mémoire collective néglige et qui forme peut-être son foyer. Le petit prince entretient sa planète. Il arrache les baobabs pendant qu’ils ressemblent encore à des rosiers, parce qu’un baobab négligé finit par fendre l’astre entier. Il ramone ses volcans, y compris celui qui paraît éteint, et cette précaution vaut mieux que n’importe quel discours sur la vigilance.
Le récit qualifie cette besogne de question de discipline, ajoutant qu’après la toilette du matin vient la toilette de la planète.
Un Franc-Maçon reconnaît là son ouvrage quotidien.
La taille de la pierre brute ne consiste pas en gestes héroïques, mais en un travail obscur, répété, sans témoin, dirigé contre ce qui repousse toujours. Les baobabs ne deviennent dangereux que parce qu’on les a laissés grandir.

La formule sur les volcans mérite mieux qu’un sourire attendri. Une passion entretenue chauffe régulièrement ; une passion abandonnée explose. Voilà énoncée, en trois lignes de conte, la doctrine classique de la mesure, qui ne demande jamais l’extinction des feux intérieurs, mais leur conduite.
L’équerre et le niveau ne mutilent pas l’homme : ils l’ajustent. L’écrivain le dit avec une économie de moyens que bien des traités n’atteignent pas.
« La consigne, c’est la consigne »

La traversée des six astéroïdes forme une descente méthodique parmi les autorités dévoyées. Le roi commande uniquement ce qui se produirait sans lui, le vaniteux n’entend que les louanges, le buveur boit pour oublier la honte de boire, le businessman possède les étoiles en les comptant, le géographe ignore jusqu’aux montagnes de sa propre planète parce qu’il ne quitte pas son bureau.
Chaque figure caricature une fonction légitime devenue creuse : l’autorité, l’honneur, la consolation, la propriété, le savoir. Le mal ne vient pas ici de la fonction elle-même, mais de la fonction vidée de sa finalité.
Deux rencontres échappent au sarcasme
L’allumeur de réverbères obéit à une règle qui a cessé de correspondre au monde, puisque sa planète tourne désormais en une minute et que la consigne demeure inchangée. Le petit prince voit en lui le seul dont il aurait pu faire un ami, parce qu’il s’occupe d’autre chose que de lui-même.
L’écrivain se garde pourtant de l’idéaliser. Il le montre épuisé, prisonnier d’une fidélité que plus rien ne justifie. Toute tradition rituelle affronte cette tension entre l’obéissance qui garde et l’obéissance qui enferme. Le conte refuse de la trancher, ce qui vaut mieux qu’une réponse commode.
Quant au géographe, il congédie les fleurs sous prétexte qu’elles sont éphémères, et le petit prince comprend alors que sa rose est mortelle.
L’érudit qui méprise le périssable annonce ce qu’une tradition symbolique risque de devenir lorsqu’elle se réduit à un inventaire ayant perdu sa fleur.
« Créer des liens »

Le renard occupe le centre moral du livre. À la question de savoir ce que signifie apprivoiser, il répond par une définition dépouillée : « créer des liens ». Il en décrit aussitôt la méthode. La patience d’abord, le silence ensuite, puisque le langage engendre des malentendus, puis la réduction quotidienne de la distance et, enfin, l’exigence de l’heure fixe.
« Il faut des rites », dit-il, avant d’expliquer que le rite fait qu’un jour diffère des autres jours.
Aucune définition maçonnique du rituel ne dit fondamentalement autre chose.
Le rite n’orne pas la rencontre : il la rend possible, en découpant dans la durée indifférente un temps qualifié où quelque chose peut naître. La lectrice et le lecteur familiers des travaux en Loge reconnaîtront la mécanique exacte de l’ouverture, le silence requis avant la parole, la répétition qui construit au lieu de lasser.
Le renard tire alors la conclusion qui engage : « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. »
Le serment maçonnique ne constate pas seulement un sentiment : il institue une obligation dont la durée excède celle de l’émotion qui l’a fait naître.

Ce que le petit prince découvre alors est d’une portée considérable. Devant cinq mille roses semblables à la sienne, il comprend que l’unicité de sa fleur ne tient pas à ses qualités, mais au temps qu’il lui a consacré.
Le lien ne se trouve pas : il se fabrique
Cette proposition ruine toute conception de la fraternité comme affinité spontanée. Des femmes et des hommes que rien ne rapprochait deviennent Sœurs et Frères par l’effet d’un travail commun et d’un rite partagé, non par la découverte d’une ressemblance préalable.
Le renard, qui reste seul à la fin de l’épisode et pleure, paie ce savoir au prix fort. Créer un lien, c’est accepter par avance la possibilité de la séparation.
« Ce qui embellit le désert »
Le désert n’est pas un lieu de passage dans ce livre : il en est la condition. Le narrateur y est tombé, séparé des hommes de mille milles, occupé à réparer un moteur avec une réserve d’eau qui s’épuise. Le dénuement précède la révélation, exactement comme la retraite précède l’initiation.

Le petit prince énonce alors la phrase qui commande tout le chapitre : « Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part. » Le narrateur se rappelle une vieille maison de son enfance réputée abriter un trésor, dont il se disait que ce qu’il en voyait n’était qu’une écorce.
L’invisible n’abolit pas le réel : il lui donne sa profondeur.
La marche nocturne aboutit à un puits pourvu d’une poulie, d’une corde et d’un seau, puits de village improbable au milieu des sables. L’eau qui en monte n’est jamais décrite comme une simple ressource. Elle vaut, précise le récit, par ce qui l’a produite : la marche sous les étoiles, le chant de la poulie, l’effort des bras.
Voilà distinguées, en une phrase, l’information et la connaissance. La première se transmet sans coût ; la seconde porte la trace du chemin parcouru pour l’atteindre. Aucun raccourci ne supprime cette différence.
Le geste final du chapitre achève la démonstration, puisque le narrateur ne boit pas. Il élève le seau jusqu’aux lèvres de l’enfant.
L’eau tirée du puits se transmet : elle ne se consomme pas.

« Une vieille écorce abandonnée »
Les dernières pages engagent une opération que la littérature destinée aux enfants n’aborde presque jamais. Le petit prince attend l’anniversaire de sa chute et le retour du serpent. Il annonce qu’il paraîtra mort sans l’être et demande à son ami de ne pas venir voir cela. Son corps, dit-il, est trop lourd pour être emporté, et il en parle comme d’une vieille écorce abandonnée.
La mort survient sans éclat : un éclair jaune près de la cheville, une chute sans cri, silencieuse à cause du sable.
Le rapprochement avec le troisième degré s’impose sans être forcé. Le dépouillement de l’enveloppe, la disparition du corps, la parole confiée à celui qui demeure : tout y est.

Il faut pourtant mesurer ce que l’écrivain se refuse à faire. Il ne nomme aucun au-delà, ne garantit aucune survie, ne construit aucune doctrine. À la réponse, il substitue une ambiguïté entretenue jusqu’à la dernière ligne, puisque le corps n’est pas retrouvé au matin et que la question de savoir si le mouton a mangé la rose demeure ouverte.
Cette retenue fait toute la rigueur spirituelle
du livre.
Le rituel maçonnique de la maîtrise procède d’une pudeur comparable : il met en scène la mort sans prétendre démontrer l’immortalité et confie à l’initié un devoir de mémoire plutôt qu’une consolation.

Une observation s’impose encore. Dans la scène d’adieu, le narrateur répète quatre fois qu’il se taisait. Ce silence obstiné, qui n’apporte ni réconfort ni explication, dit peut-être mieux que tout le reste ce qu’une fraternité véritable peut offrir devant l’irréparable : une présence sans discours.
« Les quatre épines de la rose »

Une lecture honnête ne peut taire ce qui, dans ce conte, résiste ou vieillit. L’opposition entre les enfants et les grandes personnes, si efficace comme ressort satirique, constitue une anthropologie pauvre. Réduire chaque habitant d’astéroïde à un vice unique produit d’excellentes vignettes, mais aussi une morale sommaire, où l’âge adulte finit par se confondre avec la déchéance.
Antoine de Saint-Exupéry, qui avait quarante-deux ans en écrivant ces pages, savait certainement que le partage est moins net. L’enfance n’est pas nécessairement l’innocence, pas plus que l’âge adulte n’est fatalement la corruption.
La rose pose une autre difficulté. Coquette, exigeante, menteuse par orgueil, elle n’existe qu’à travers ce que le prince en éprouve, et le récit ne lui accorde jamais une parole qui échappe à la plainte ou à la coquetterie. Une lectrice de 2026 y reconnaîtra légitimement la marque d’une époque et celle d’une expérience conjugale que Consuelo de Saint-Exupéry a racontée de son côté.
L’équité oblige cependant à noter que le tort demeure attribué au prince, qui reconnaît n’avoir pas su l’aimer et s’être fié aux mots plutôt qu’aux actes. Le livre ne condamne donc pas seulement la rose : il juge surtout l’incapacité du prince à lire au-delà de ses paroles.
Reste le sort du livre lui-même, qui relève d’une ironie que ses pages avaient prévue. La phrase du renard sur l’essentiel invisible aux yeux orne aujourd’hui des affiches, des tasses et des faire-part, détachée de celui qui la prononce et du prix qu’il paie pour la dire.
Devenue formule de bréviaire, elle subit exactement le traitement que le businessman inflige aux étoiles : comptées, possédées, jamais regardées.

Un livre peut être dépouillé de sa charge par l’excès même de sa célébrité. Le relire lentement, phrase après phrase, revient à lui rendre ce que quatre-vingts ans de citations lui ont retiré.
« Du courrier de nuit à la citadelle »

Antoine de Saint-Exupéry, né à Lyon en 1900, n’a jamais séparé l’écriture du métier. Pilote de l’Aéropostale, chef d’escale à Cap Juby, aux confins du Sahara, il tire de cette expérience Courrier Sud en 1929, puis Vol de nuit en 1931, où le commandement et le sacrifice s’examinent déjà comme des questions morales.
Terre des hommes, en 1939, transforme le récit d’aviation en méditation sur ce qui relie les êtres et contient l’épisode du naufrage dans le désert de Libye dont Le Petit Prince reprend la situation. Pilote de guerre, en 1942, tire de la débâcle une réflexion sur la défaite consentie.

Citadelle, publié inachevé en 1948, développe sur des centaines de pages la thèse que le renard énonce en dix lignes : le rite et la cérémonie donnent forme au temps et contribuent à construire l’homme.
Le conte de 1943 occupe ainsi la position d’un condensé, transposant en fable ce que l’œuvre discursive tente ailleurs avec plus d’ampleur et moins de bonheur.
L’écrivain disparaît en mission le 31 juillet 1944, à quarante-quatre ans, sans avoir vu son livre paraître dans son pays. Comme son personnage, il laisse derrière lui une œuvre dont l’absence de l’auteur intensifie mystérieusement la présence.
Le dernier dessin
Le narrateur achève par quelques traits, une ligne d’horizon et une étoile, qu’il désigne comme le plus beau et le plus triste paysage du monde. Puis il adresse une demande à quiconque passerait un jour par-là : celle de lui écrire si un enfant venait à reparaître.

Le conte se termine donc en confiant à sa lectrice et à son lecteur une charge dont nul ne viendra vérifier l’exécution.
Peut-être est-ce exactement ce qu’un serment engage : non la surveillance d’un témoin, mais la fidélité sans preuve envers ce qui a disparu.
Quatre-vingts ans après avoir enfin atteint la France, ce petit livre pose encore à chacun deux questions dont personne ne sort indemne :
quels volcans avons-nous cessé de ramoner et quels liens laissons-nous s’éteindre faute d’avoir su leur donner un rite ?

Car le véritable secret du Petit Prince n’est peut-être ni dans les étoiles ni sur l’astéroïde B 612. Il réside dans ce passage exigeant qui conduit de l’apparence à la présence, de la possession à la responsabilité, de la parole au silence, de l’écorce au puits.
Et ce chemin-là ne se lit pas seulement : il se parcourt.
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, avec les aquarelles de l’auteur, Éditions Gallimard, collection Folio n°3200, 1999, 104 pages, 7,50 €. Première publication mondiale à New York, Reynal & Hitchcock, avril 1943. Première édition française, Éditions Gallimard, avril 1946.
Certaines illustrations sont issues de l’exposition « À la rencontre du petit prince » au Musée des Arts décoratifs (MAD) à Paris du 17 février au 26 juin 2022. Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

