Légendes de France ou d’ailleurs : Frankenstein ou le Prométhée sans Temple

Bien plus qu’un monstre de roman, Frankenstein est devenu l’un des grands avertissements de la modernité. Sous les éclairs du gothique et les ombres du laboratoire, Mary Shelley a forgé une légende qui parle moins d’horreur que de démesure, moins de science que de responsabilité, moins de création que d’un homme incapable de se gouverner lui-même.

Mary Shelley

Pour un regard maçonnique, la créature n’est pas seulement un être fabriqué. Elle est le miroir tragique d’une puissance sans initiation.

Dans l’immense galerie des figures nocturnes qui traversent l’imaginaire occidental, Frankenstein occupe une place à part. Il n’est ni le démon hérité d’une superstition ancienne, ni le revenant venu d’un folklore immémorial. Il est plus moderne, donc plus inquiétant. Il est le produit d’une volonté humaine qui veut donner la vie sans avoir d’abord appris la mesure.

Publié en 1818 par Mary Shelley, Frankenstein n’est pas seulement un roman gothique devenu classique

C’est un mythe moderne entré dans la légende commune. Depuis plus de deux siècles, il a quitté les bibliothèques pour s’installer dans la conscience collective. Tout le monde croit connaître Frankenstein, alors même que beaucoup confondent encore le savant et sa créature. Cette confusion n’a rien d’anecdotique. Elle dit quelque chose de notre époque. À force de vouloir se faire maître absolu de l’œuvre, l’homme finit souvent par se laisser dévorer par ce qu’il a produit.

Page de couverture du Frankenstein de 1831 par Theodor Von Holst

Victor Frankenstein n’est pas seulement un jeune savant emporté par l’ambition

Il est une figure de démesure. Il veut percer l’énigme de la vie, forcer la matière, franchir les limites, arracher à la nuit le feu de la création. Il rejoint ainsi la vieille tentation prométhéenne. Mais il lui manque l’essentiel. Il sait assembler, mais il ne sait pas transmettre. Il sait animer, mais il ne sait pas engendrer. Il sait produire une forme, mais il ne sait pas accueillir un être.

C’est ici que la lecture maçonnique devient particulièrement féconde.

Tout travail initiatique enseigne en effet l’inverse de cette précipitation orgueilleuse

Victor Frankenstein découvrant son « œuvre »…

Il ne s’agit pas de fabriquer l’homme comme on juxtapose des morceaux épars. Il s’agit de le dégrossir, de l’élever, de le rectifier, de l’ordonner patiemment. La vraie lumière ne se vole pas. Elle se mérite. Frankenstein raconte au fond l’histoire d’un homme qui a voulu entrer dans le sanctuaire sans préparation intérieure, sans ascèse, sans transformation de lui-même.

Quant à la créature, elle demeure l’un des personnages les plus bouleversants de la littérature moderne. Elle n’est pas monstrueuse par essence. Elle le devient dans le regard des autres, dans le rejet, dans l’abandon, dans la solitude où on la relègue. Elle naît sans nom, sans filiation reconnue, sans parole d’accueil. Elle est un être jeté au monde sans temple intérieur, sans communauté, sans reconnaissance. À ce titre, elle peut apparaître comme l’image tragique d’une humanité fragmentée, puissante peut-être, mais privée d’harmonie.

C’est aussi ce qui donne au récit de Mary Shelley une résonance si vive aujourd’hui

Mary_Shelley_signature

Notre civilisation sait fabriquer à une vitesse prodigieuse, mais elle peine souvent à transmettre. Elle sait accroître les puissances, prolonger les capacités, intervenir sur le vivant, multiplier les instruments. Mais sait-elle encore former des êtres capables de porter moralement et spirituellement ce qu’ils manipulent Le roman pose cette question avec une lucidité presque prophétique. Il ne suffit pas de faire. Il faut encore répondre de ce que l’on fait.

Sous cet angle, Frankenstein n’est pas d’abord une histoire de monstre

Brouillon de Frankenstein

C’est une histoire de responsabilité désertée. Le véritable effroi ne réside pas seulement dans le corps recomposé, dans la nuit traversée d’éclairs, dans l’apparition de la créature. Il réside dans le recul du créateur devant son œuvre. Victor Frankenstein refuse le lien, refuse la charge, refuse jusqu’à la paternité symbolique de ce qu’il a appelé à l’existence. Or toute démarche initiatique rappelle qu’aucune œuvre ne vaut si elle n’est pas assumée.

Le roman devient alors une méditation sur la limite. Non comme une barrière humiliante, mais comme une sagesse. La limite protège l’homme contre sa propre ivresse. Elle lui apprend que tout pouvoir exige une juste proportion, que toute lumière mal portée peut aveugler, que toute conquête extérieure doit être précédée d’une conquête intérieure. Frankenstein échoue précisément parce qu’il a voulu saisir le secret avant de se maîtriser lui-même.

C’est pourquoi cette légende demeure si actuelle

Dracula incarne la prédation. Nosferatu incarne la contagion de l’ombre. Frankenstein, lui, incarne le drame le plus contemporain de tous. Celui d’un homme capable d’inventer sans être encore capable de se gouverner. Celui d’une civilisation qui assemble des forces immenses sans toujours savoir dans quel sens les orienter. Celui d’une humanité qui risque de mettre au monde des puissances qu’elle ne saura plus ni aimer, ni contenir, ni comprendre.

Pour des lectrices et des lecteurs francs-maçons, la force du récit est là. Que devient l’œuvre lorsque l’ouvrier a négligé sa propre taille intérieure. Que devient la création lorsqu’elle n’est plus accompagnée par la conscience. Que devient l’homme lorsqu’il veut tenir la foudre sans avoir appris la mesure. Mary Shelley ne livre pas un traité. Elle offre mieux encore.

Une parabole sombre et magistrale sur l’homme inachevé.

Et c’est sans doute pour cela que Frankenstein nous parle toujours avec autant d’insistance

Sous les orages, les glaces, les laboratoires et les nuits, il ne raconte pas seulement la naissance d’un être de fiction. Il raconte la tentation toujours recommencée d’une humanité fascinée par sa puissance et appauvrie dans sa sagesse. Sa leçon demeure intacte. Créer sans conscience, c’est bâtir sans Temple.

Partout où vous vivez, partout où vous voyagez, vous avez l’oreille et l’œil. Une histoire murmurée au comptoir, un nom de lieu qui sonne comme une énigme, une roche fendue que l’on dit habitée, une source à laquelle on prête une mémoire, un animal fabuleux blotti dans le folklore d’un village, vous repérez ces récits que beaucoup entendent sans les écouter.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux. Alors ne laissez pas vos trouvailles se dissoudre dans l’oubli ou se perdre dans le vacarme des publications éphémères.

Envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre ou d’un paysage.

Car une légende n’est jamais seulement un vieux récit. C’est souvent une vérité symbolique qui attend encore son veilleur.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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