« Amazing Grace », le chant d’une renaissance

Le Vénérable Maître, le Frère Marc Bianchini, de la Loge Nationale d’Instruction du Rite Standard d’Écosse Jean-Claude Desbrosse, publie un texte fondamental dans les cérémonies et la culture de ce rite ; au point que la mélodie, émouvante et toujours jouée en Écosse, permet le recueillement des Frères à l’entrée en loge, avant la construction du temps et de l’espace sacré.

Il écrit :

Amazing Grace est un hymne. C’est l’hymne d’inspiration chrétienne le plus écouté et chanté dans le monde. Il parle de révélation, de rédemption et d’amour du divin. Nous pratiquons un rite anglo-saxon et il n’y a pas de chaîne d’union dans le déroulement du rituel. Notre loge, comme d’autres de même origine, a choisi de pratiquer un « maul » avant l’ouverture des travaux, moment où, tous serrés les uns contre les autres (un peu comme au rugby, d’où le terme), nous nous préparons à passer du profane au sacré du rituel. C’est un instant de profond recueillement et de communion fraternelle. Ce maul est accompagné par Amazing Grace, chanté par la voix émouvante de Susan Boyle et rythmé par quelques mots en accompagnement (voir annexe).

Cet hymne a-t-il sa place dans notre rite, lui-même marqué et rythmé par une musique signifiante ? Cette chanson ne représente que deux strophes sur les six ou sept que comporte le texte original. Quelle est l’histoire de ce texte ?

L’histoire :

Portrait de J.Newton

L’histoire de cet hymne est assez singulière, comme celle de son auteur. Il s’agit d’un Anglais, John Newton, qui en écrivit les paroles. Né en 1725, il vécut une jeunesse difficile, orphelin à six ans. Il s’engagea dans la marine royale, où il fit ses classes et navigua avec son père. Rapidement, il se retrouva contraint de participer à la traite négrière. Après avoir tenté de déserter, il revint dans cet engrenage, cette fois volontairement, après de nombreuses péripéties qui le conduisirent à être lui-même réduit à une condition d’esclave à la suite de sa tentative de désertion. Il fut finalement sauvé par le commandant d’un autre navire anglais.

Il participa ensuite à la traite des esclaves avec zèle et beaucoup de cruauté entre l’Afrique de l’Ouest et l’Angleterre. Lors d’un voyage, pris dans une tempête, il crut mourir. C’est alors qu’il se convertit au christianisme, touché par la grâce. Il devint prêtre anglican en 1764 à Olney. Prenant pleinement conscience de son passé, il s’engagea ensuite activement pour l’abolition de l’esclavage. Il mourut en 1807 à l’âge de 82 ans.

Les paroles d’Amazing Grace furent écrites à l’occasion d’un de ses prêches pour le passage de l’année 1772 à 1773.

La musique que nous connaissons aujourd’hui est plus tardive et date de 1835, attribuée à William Walker sous le nom de New Britain.

Le texte :

Amazing grace, how sweet the sound, that saved a wretch like me.
I once was lost, but now I’m found, was blind, but now I see.
’Twas grace that taught my heart to fear, and grace my fears relieved.
How precious did that grace appear the hour I first believed.
Through many dangers, toils and snares I have already come.
’Tis grace that brought me safe thus far, and grace will lead me home.
The Lord has promised good to me, His word my hope secures.
He will my shield and portion be, as long as life endures.
Yes, when this flesh and heart shall fail, and mortal life shall cease,
I shall possess, within the veil, a life of joy and peace.
The earth shall soon dissolve like snow, the sun forbear to shine,
but God, who called me here below, will be forever mine.
When we’ve been there ten thousand years, bright shining as the sun,
we’ve no less days to sing God’s praise than when we first begun.

Traduction :

Grâce étonnante, au son si doux, qui sauva le misérable que j’étais.
J’étais perdu mais maintenant je suis retrouvé, j’étais aveugle et maintenant je vois.
C’est la grâce qui m’a enseigné la crainte, et la grâce a soulagé mes craintes.
Combien précieuse cette grâce m’est apparue à l’heure où, pour la première fois, j’ai cru.
De nombreux dangers, pièges et épreuves, j’ai déjà traversé.
C’est la grâce qui m’a protégé jusqu’ici et qui me mènera à bon port.
Le Seigneur m’a fait une promesse, sa parole affermit mon espoir.
Il sera mon bouclier et mon partage tant que durera ma vie.
Oui, quand cette chair et ce cœur auront disparu et que la vie mortelle aura cessé,
je posséderai, dans l’au-delà, une vie de joie et de paix.
La terre fondra bientôt comme neige, le soleil cessera de briller,
mais Dieu, qui m’a appelé ici-bas, sera toujours avec moi.
Quand nous serons là depuis dix mille ans, brillant comme le soleil,
nous n’aurons pas moins de jours pour louer Dieu que lorsque nous avons commencé.

Marque de maçon de Robert Moray avec « agapè » en lettres grecques.

Ce texte est à la fois composé d’hexamètres et d’octosyllabes. L’hexamètre, utilisé dans l’écriture épique des Anciens, produit une mesure et une répétition rythmique propices à un partage public, comme dans le cadre d’un prêche. L’octosyllabe, plus musical, favorise l’harmonie et la mémorisation. On perçoit ici la volonté de transmettre un message à un auditoire à travers une forme poétique adaptée.

Le sens du texte est profondément chrétien, anglican plus précisément. Il s’inscrit dans un contexte religieux marqué par les tensions entre protestantisme, catholicisme et anglicanisme, dans une époque où la franc-maçonnerie prônait déjà la tolérance religieuse.

La première strophe exprime une révélation : la grâce divine vient sauver un homme perdu. « J’étais aveugle, maintenant je vois » renvoie à une transformation intérieure profonde, que l’on peut rapprocher de l’Évangile de Jean. « J’étais perdu, je suis retrouvé » évoque la parabole du fils prodigue.

Les strophes suivantes développent l’idée de rédemption, de confiance en Dieu et d’acceptation du chemin parcouru, malgré les fautes. La promesse divine devient un appui, un bouclier. La fin du texte aborde la mort avec sérénité et ouvre sur une perspective d’éternité.

L’ensemble du texte peut être rapproché de la transformation de Saul en Paul, décrite dans les Actes des Apôtres : une conversion radicale, une métamorphose intérieure. John Newton incarne lui aussi cette transformation.

La Maçonnerie dans tout cela ?

Amazing Grace n’est pas un chant maçonnique au sens strict, mais il peut accompagner un moment de recueillement avant l’entrée dans le rituel. Il invite à réfléchir sur le parcours personnel, sur les erreurs et les transformations possibles. Avant d’être maçons, nous sommes des hommes, avec des parcours parfois chaotiques. La démarche initiatique vise précisément à transformer l’homme, par la morale, les symboles et la fraternité.

La résurrection de Lazare, d’après Sebastiano del Piombo, 16ème siècle

Le passage de l’aveuglement à la vision, central dans Amazing Grace, fait écho à la demande de lumière du profane lors de l’initiation. Cette lumière, au sens symbolique, renvoie à une connaissance supérieure et à une transformation intérieure.

Les épreuves symboliques rappellent également les difficultés de la vie et la nécessité d’un changement profond. La notion d’agapè, amour fraternel et désintéressé, est au cœur de cette démarche. Le travail du maçon est un engagement quotidien. L’apaisement que l’on peut ressentir au fil du parcours montre qu’une autre voie est possible, fondée sur des valeurs profondes. La mort elle-même perd de sa crainte dans cette perspective, laissant place à une continuité symbolique et spirituelle.

Ainsi, Amazing Grace trouve pleinement sa place comme moment de préparation intérieure, avant l’entrée en loge. Il accompagne le passage du profane au sacré et éclaire le chemin de transformation personnelle.

Annexe :

Incroyable pardon, quelle douce voix
que celle de celui qui sauva un misérable tel que moi.
J’étais égaré mais à présent je me suis retrouvé,
j’étais aveugle, mais maintenant je vois.
Quand cette chair et ce cœur faibliront
et que ma vie s’éteindra,
j’emporterai dans l’au-delà
une vie de joie et de paix.
G.A.D.L.U., c’est la Grâce qui illumine ce chemin que nous cherchons en toi.
Que nos cœurs se rapprochent comme nos bras.
Que nos actes soient toujours emplis de fraternité et de compassion.
Travaillons à cimenter l’amour qui nous lie au sein de notre confrérie.
Pensons à nos frères absents et à nos frères malheureux ici-bas.
Que cette Grâce soit et reste sur eux.

[1] Dans la chanson ne sont utilisées que les strophes 1, 3 et 7. Cette septième strophe a été ajoutée dans le poème original dans les années 1790 et appartenait à la chanson : « Jerusalem, my happy home »

[2] Lien pour la bande son d’Amazing Grace par Susan Boyle. (Sélectionner et copier/coller)

[4] Agapè était le repas pris ensemble par les premiers chrétiens. Son sens vrai est amour inconditionnel, divin et altruiste par rapport à Eros, Philia et Storje.

[5] Robert Moray : probablement le plus connu des premiers maçons spéculatifs, écossais, initié en 1641

[6]Ce texte, lu pendant la diffusion d’Amazing Grace, représente une traduction (toujours approximative) de deux des strophes du texte anglais. Les deux paragraphes suivants, ne représentent qu’un écrit collégial de la Loge, n’entrant pas dans le rituel officiel du RSE et n’engageant que les FF composant cette Loge.

MB www.glif.fr

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