La question de l’universalité des catégories symboliques chez Gilbert Durand (principalement exposées dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, 1960, puis affinées dans Les Figures mythiques et le visage de l’homme, 1979) est à la fois centrale et nuancée. Durand ne dit pas que tous les symboles sont identiques partout, mais que…
les structures organisatrices de l’imaginaire sont universelles parce qu’elles sont ancrées dans l’expérience corporelle, temporelle et relationnelle commune à tous les êtres humains.
Durand part de l’idée que l’imaginaire n’est pas arbitraire : il est structuré par la manière dont le corps humain vit le monde.
Le régime nocturne (ou « mystique ») de l’image est lié à la posture inclinée de l’homme ou à la proximité intime (gestes de caresse, d’enveloppement, de fusion). D’où les symboles de descente, de nuit, de matrice, de féminité, de cycle, que l’on retrouve dans les mythologies du monde entier (ex. : déesse-mère, descente aux enfers, yin chinois, etc.).
Le régime diurne (ou « héroïque ») d l’image est lié à la station debout, à la séparation d’avec le sol, à l’usage des armes et des outils de coupe. D’où les symboles d’ascension, de lumière, de masculin, de dualisme, de progression linéaire (ex. : héros solaire, arbre du monde, épée, yang, etc.).
Ces deux grands régimes sont considérés comme universels parce que tout être humain possède un corps debout, des mains, une alternance jour/nuit, une expérience de la gravité, de la digestion, de la sexualité, etc.
Durand montre que, dans chaque régime, les images s’organisent selon trois grandes fonctions symboliques
– Dans le régime nocturne: la Thérophanie (montrer la bête) → symboles animaux;
la Nymphanie (montrer le féminin intime) → symboles de l’enveloppement, de la matrice; la Catamorphie / anamorphie → symboles de chute ou d’ascension
– Et dans le régime diurne : les Dromènes (courses, combats) → symboles de séparation, de lutte;
la Spectra (armes, figures de lumière) → symboles de clarté et de distinction;
les Synthèmes (figures de synthèse : roi, père, dieu créateur).
Cette grille triadique se retrouve, selon Durand et ses élèves, dans les mythologies les plus diverses : grecque, égyptienne, indienne, chinoise, africaine, amérindienne, océanienne…
Les milliers d’analyses menées par le Centre de Recherche sur l’Imaginaire (CRI, fondé par Durand) sur des corpus très variés (mythes, contes, iconographie religieuse, publicité, cinéma, littérature, rites funéraires, etc.) montrent une récurrence frappante des mêmes schèmes, même quand les contenus culturels diffèrent. Un exemple célèbre : le motif de l’arme de lumière qui sépare et purifie (épée Excalibur, vajra indou, sabre de Soung Jiang dans la mythologie chinoise, épée de Manjushri bouddhiste, etc.).
Durand ne nie absolument pas la diversité culturelle. Il dit simplement :
Les structures (les deux régimes + les fonctions symbolisantes) sont universelles.
Les contenus (les images concrètes, les récits, les dieux nommés) sont historiquement et culturellement variables. Par exemple, le dragon est presque partout, mais il est maléfique en Occident chrétien (régime diurne : bête à abattre) et bénéfique en Chine (régime nocturne : puissance cyclique et impériale).
Pour Gilbert Durand, les catégories symboliques sont universelles parce qu’elles sont l’expression de l’expérience humaine commune du corps dans le monde (posture, rythmes biologiques, relation à l’Autre et au temps).
Elles constituent une sorte de « grammaire profonde » de l’imaginaire humain, que toutes les cultures déclinent différemment, mais jamais de façon totalement arbitraire.
Tableau comparatif synthétique de la symbolique de l’épée à travers plusieurs grandes aires civilisationnelles, selon la grille de Gilbert Durand.
| Civilisation / Tradition | Nom ou figure emblématique de l’épée | Régime dominant | Fonctions symboliques principales (Durand) | Sens profond |
| Europe celtique & arthurienne | Excalibur | Diurne (héroïque) | Spectra (arme de lumière) + Synthème (royauté légitime) | Épée de justice et de souveraineté ; sortie de la pierre ou du lac = élection divine |
| Europe médiévale chrétienne | Durandal (Roland), Joyeuse (Charlemagne) | Diurne | Spectra + arme de croisade, relique sainte | Sépare le pur de l’impur, tranche le mal (combat contre le dragon/sarrasin) |
| Germano-scandinave | Gram / Balmung (Siegfried), Tyrfing | Diurne | Spectra + arme fatale, forgée par les nains | Destin, vengeance, rupture des liens de parenté |
| Japon samouraï | Kusanagi-no-Tsurugi (une des 3 regalia impériales), katana | Diurne (bushidō) + passage nocturne dans le seppuku | Spectra (pureté, honneur) → devient catamorphique (descente dans le ventre lors du suicide rituel) | Double face : lumière/honneur et intériorisation nocturne |
| Inde hindoue | Vajra (à l’origine foudre-éclair, devient épée dans certaines iconographies), épée de Shiva ou de Durgā | Diurne très marqué | Spectra + arme de discrimination (viveka) | Tranche l’illusion (māyā), sépare le réel de l’irréel |
| Bouddhisme vajrayāna | Épée de Mañjuśrī (Prajñākhagarbha) | Diurne | Spectra + fonction de « sagesse tranchante » | Coupe les passions et l’ignorance à la racine |
| Chine taoïste & mythologie | Les 7 épées volantes des immortels, épée de Mo Ye et Gan Jiang | Nocturne → Diurne | D’abord yin (forgée dans le sacrifice féminin), puis yang (arme volante de lumière) | Passage du nocturne (sacrifice intime) au diurne (arme céleste) |
| Monde islamique (chiisme & épopée) | Dhu l-Fiqār (épée à deux pointes d’Ali) | Diurne | Spectra + arme de la walāya (autorité spirituelle) | Discrimination entre ami et ennemi de Dieu |
| Mesoamérique (aztèque) | Macuahuitl (épée de bois à lames d’obsidienne) | Diurne très violent | Spectra + arme sacrificielle | Coupe pour offrir le sang au soleil (mouvement ascendant) |
| Afrique occidentale (Yorouba / Fon) | Épée d’Ogun | Diurne pur | Spectra + outil/arme du forgeron-dieu | Ouverture des chemins, civilisation par la technique et la guerre |
Ce que l’on peut observer :
L’épée maçonnique est un objet polysémique qui oscille constamment entre ces pôles, mais avec une nette prédominance du régime diurne.
Partout où l’épée apparaît, elle appartient massivement au régime diurne : elle est arme de séparation, de distinction, de lumière, de pouvoir légitime.
Elle est presque toujours spectra (arme qui brille, qui reflète la lumière, souvent forgée dans un métal céleste ou par des êtres surnaturels).
Elle porte fréquemment une dimension synthétique : elle désigne le roi, le héros élu, le saint guerrier.
Exception remarquable : dans certains contextes (seppuku japonais, parfois le sacrifice de l’épée en Chine ancienne), elle bascule temporairement dans le régime nocturne en devenant instrument d’intimisation et de retour au ventre (suicide, sacrifice).
L’épée est un des mythèmes maçonniques au sens où l’entend Durand : « les plus petites unités sémantiques signalées par des redondances. Ces unités peuvent être des actions exprimées par des verbes : monter, lutter, chuter, vaincre…, par des situations « actancielles » : rapports de parenté, enlèvement, meurtre, inceste…, ou encore par des objets emblématiques : caducée, trident, hache bipenne, colombe… ». Elle est le schème même de l’arme séparatrice et lumineuse, tout en intégrant des éléments nocturnes (notamment cycliques) qui en font un symbole complet de l’initiation. «La synthèse n’est pas une unification comme la mystique, elle ne vise pas à la confusion des termes mais à la cohérence sauvegardant les distinctions, les oppositions.»
L’épée s’analyse surtout dans le régime diurne (héroïque et ascendant)
Durand décrit le régime diurne comme structuré autour de trois grandes constellations symboliques : – les armes ascendantes et séparatrices (épée, lance, flèche), – la verticalité et la lumière (soleil, montagne, arbre dressé), – la dialectique du combat et de la purification.
L’épée maçonnique appartient pleinement à cette constellation.
– Séparation et purification : le glaive « tranche » entre le profane et le sacré, entre l’ignorance et la connaissance, entre la passion et la maîtrise. Le cliquetis des épées lors des cérémonie d’initiation, de la voûte d’acier ou au retrait du bandeau est un rite de purification par le bruit et par le métal (le fer est traditionnellement purificateur). Le double tranchant réalise la grande fonction diurne : distinguer, diviser, hiérarchiser.
– Héroïsme et conquête : le combat contre les passions, la « conquête de la Connaissance en tranchant l’obscurité de l’ignorance », la victoire sur soi-même sont des thèmes typiquement diurnes. L’épée est l’attribut du héros solaire (Michaël terrassant le dragon, Persée, Siegfried, etc.).

– Verticalité et lumière : l’épée flamboyante du Vénérable, placée à l’Orient (point de naissance du soleil), est explicitement identifiée au rayon solaire. Sa lame sinusoïdale reflète la lumière et évoque la foudre (autre symbole diurne majeur chez Durand : l’arme céleste descendante/ascendante). Le mot hébreu, (להט החרב) lahat cherev de Genèse 3,24, que l’on traduit par « l’épée tournoyante », renforce cette idée de mouvement ascensionnel et descendant du feu céleste.
– Pouvoir patriarcal et hiérarchique : le Vénérable Maître, détenteur de l’épée flamboyante, incarne l’autorité solaire et paternelle. L’épée est ici le sceptre métallique, l’insigne du pouvoir légitime qui tranche et décide.
Les éléments du régime nocturne qui tempèrent le diurne
L’épée n’est jamais purement agressive ou destructrice ; elle intègre des valeurs nocturnes qui en font un symbole d’initiation complète
– La Structure cyclique (sous-pôle du nocturne) :
Le mouvement incessant de l’épée flamboyante (« tournoyante ») est un motif cyclique par excellence. Durand associe le cycle au serpent qui se mord la queue, au retour éternel, à la roue. La lame ondulée/sinusoïdale dessine précisément cette ondulation du temps et de la vie. L’épée n’est donc pas seulement linéaire (coup qui va d’un point A à un point B), elle est aussi circulaire, revenant sans cesse sur elle-même, comme le cycle des grades ou le retour périodique des initiations.
– Structure mystérique (intime et synthétique) : Lors du retrait du bandeau, les épées transmettent « l’énergie bénéfique » de la Loge à l’impétrant : l’arme devient ici vecteur d’union, de communion, de fluide vital. C’est le moment où l’épée diurne (séparatrice) se retourne en son contraire nocturne (unificatrice).
De même, la voûte d’acier n’est pas seulement un honneur guerrier : elle forme un dôme protecteur, une matrice métallique qui enveloppe le dignitaire. On passe du schème ascendant (épées levées) au schème descendant/abritant (voûte fermée).
L’épée flamboyante réalise la coïncidentia oppositorum chère à la franc-maçonnerie et à l’anthropologie durandienne : c’est un feu qui détruit et qui régénère. Son tranchant tue l’ancien homme et donne naissance au nouvel initié dans un mouvement qui sépare (diurne) et qui relie (cyclique). L’épée en Loge est lame droite (phallique, virile, ascendante) et lame ondulée (féminine, aquatique, cyclique). «L’épée qui blesse», dit Fulcanelli, «la spatule chargée d’appliquer le baume guérisseur, ne sont en vérité qu’un seul et même agent doué du double pouvoir de tuer et de ressusciter, de mortifier et de régénérer, de détruire et d’organiser.» (CHAMPAGNE AU COLLOQUE CANSELIET)
On retrouve ici la grande loi durandienne : tout symbole complet doit intégrer les deux régimes pour être opératif. L’épée maçonnique n’est jamais seulement l’arme du héros solaire (régime diurne pur), ni seulement le serpent de feu qui tourne (régime cyclique pur). Elle est les deux à la fois, et c’est dans cette tension que réside sa puissance initiatique.
Tableau récapitulatif selon les fonctions de l’épée
| Type d’épée / usage | Structure dominante (Durand) | Schèmes principaux | Fonction initiatique |
| Glaive des frères (voûte, batterie) | Diurne + mystérique | Séparation / union par le métal et le bruit | Purification et transmission d’énergie |
| Épée du Couvreur | Diurne (gardien) + nocturne dramatique | Barrière, seuil, protection | Défense du sacré, exclusion des profanes |
| Épée de l’Expert | Diurne pur | Respect de la verticalité rituelle | Gardien du rite et de la parole juste |
| Épée flamboyante du Vénérable | Diurne + cyclique | Foudre solaire + serpent ondulant | Pouvoir initiatique, mort et renaissance |
Et maintenant repérons les fonctions symboliques de chacun de ces régimes. Un tableau récapitulatif me semble la meilleure vision synthétique de ces fonctions.
RÉGIME DIURNE (héroïque, solaire, viril, dialectique)
| Fonction symbolique | Images de l’épée/glaive maçonnique | Exemples concrets dans le rituel maçonnique |
| 1. Séparation / purification | L’épée tranche, divise, distingue le pur de l’impur, le sacré du profane, l’initié du profane, la vérité de l’erreur | • Épée du Couvreur barrant l’entrée aux profanes • Pointes des glaives posées sur la gorge ou le cœur de l’impétrant (serment) • Double tranchant qui «coupe » les passions |
| 2. Hiérarchisation / élévation | L’épée est levée vers le ciel, dressée, ascendante ; elle symbolise la verticalité et la lumière qui monte | • Voûte d’acier : les épées sont levées au-dessus de la tête • Épée flamboyante placée à l’Orient, point de naissance du soleil • Geste de brandir l’épée lors des batteries et acclamations |
| 3. Domination / souveraineté | L’épée est l’insigne du pouvoir légitime qui commande, juge et châtie | • Épée flamboyante du Vénérable seul autorisé à donner ou refuser la parole • Menace de châtiment en cas de parjure • Épée de l’Expert qui «exécute » le rituel et veille à son exactitude |
RÉGIME NOCTURNE – STRUCTURE CYCLIQUE (temps qui tourne, retour éternel, ondulation, serpent)
| Fonction symbolique | Images de l’épée/glaive maçonnique | Exemples concrets dans le rituel maçonnique |
| 1. Séparation / purification | Le mouvement incessant de l’épée flamboyante « qui tourne sans cesse » (lahat) sépare les instants et purifie le temps | • Lame sinusoïdale qui ondule comme le serpent du caducée • Feu qui brûle les scories pour permettre le retour cyclique |
| 2. Hiérarchisation / élévation | L’ondulation même de la lame figure le cycle ascensionnel-descensionnel (montée vers la lumière, redescente fécondante) | • Épée flamboyante comparée à la foudre qui monte et descend • Rayon solaire reflété qui monte vers le zénith puis redescend |
| 3. Domination / souveraineté | Le cycle lui-même est maître du temps ; l’épée qui tourne éternellement incarne la souveraineté du Temps cosmique | • Épée flamboyante gardienne de l’Éden (Genèse 3:24) : elle domine l’accès au centre éternel • Mouvement perpétuel qui ne connaît ni début ni fin |

L’épée en franc-maçonnerie est l’un des symboles les plus achevés du régime diurne de l’imaginaire, mais elle n’y est jamais réduite. Par sa forme ondulée, son mouvement incessant, sa capacité à transmettre au lieu de seulement trancher, elle intègre le pôle cyclique et mystérique. Elle réalise ainsi la grande synthèse que Gilbert Durand voit au cœur de tout symbole initiatique véritable : une arme qui tue pour faire naître, qui sépare pour mieux unir, qui monte vers la lumière et redescend féconder la terre, exactement comme la foudre ou le rayon solaire qui frappe et régénère.
C’est pourquoi l’épée flamboyante reste, dans la Loge, l’image la plus complète du Grand Architecte : à la fois Principe séparateur (le Verbe qui divise les ténèbres de la lumière) et Principe cyclique (le feu éternellement renaissant du phénix ).

Bonjour, et félicitations pour la qualité et l’ampleur de votre article. Permettez-moi d’ajouter un détail unique, disons occidental:
« Décider » vient du latin decidere: couper.
Toute décision suppose une lame. Avant le verdict, il y a le geste de la coupure.
Dans l’imaginaire occidental, l’épée est plus qu’une arme: elle est le trait qui sépare lumière et ténèbres, juste et injuste, ordre et chaos. Symbole de verticalité et d’autorité, elle instaure la limite. Son fourreau – vagina, en latin classique – rappelle que puissance et retenue procèdent d’un même mystère formel.
Ce n’est pas un hasard si la Justice – héritière de Themis et fixée dans la tradition latine sous la figure de Justitia – tient une épée: c’est par la lame que la raison devient acte.
Très cordialement
L épée n a pas besoin du phenix puisqu elle
a reçu les bien faits et la grace par le saint esprit lors de la veillée d armes puis bénite par le Prieur elle ne peu aller au feu . Quant à l épée flamboyante elle existe au reaa Ne pas oublier que la première arme du chevalier c est la lance