(L’anniversaire d’un départ précipité de l’église catholique par l’action française il y a 100 ans…)
« Dès l’instant où l’homme soumet Dieu au jugement moral, il se tue en lui-même. Mais quel est alors le fondement de la morale ? On nie Dieu au nom de la justice, mais l’idée de justice se comprend t-elle sans l’idée de Dieu ? Ne sommes-nous pas alors dans l’absurdité ? C’est l’absurdité que Nietzsche aborde de front. Pour mieux la dépasser, il la pousse à bout : la morale est le dernier visage de Dieu qu’il faut détruire avant de reconstruire. Dieu alors n’est plus et ne garantit plus notre être ; l’homme doit se déterminer à faire, pour être ». Albert Camus (L’homme révolté. 1951)
Parfois, des actions venues de milieux amis ou antagonistes à nos convictions suscitent, à notre corps défendant, des étonnements, voire des enthousiasmes. Et l’on ne peut s’empêcher de dire : « C’est drôlement gonflé, ce qu’ils font là ! ». Ce fut le cas, en assistant à une journée d’études aux Facultés jésuites de Paris, Loyola, le jeudi 7 mai, sur le thème : « Catholicisme et politique : 100 ans après la condamnation de l’Action Française » et ce, dans une période où l’extrême-droite reprend pied dans l’Église catholique avec vigueur et qu’une « omerta » fonctionnait sur l’événement de cette exclusion historique. Sacrés Jésuites, auteurs de ce rappel quasiment « hérétique » !

Avec, comme toujours, des intervenants d’excellent niveau : Véronique Albanel, philosophe aux Facultés Loyola ; Grégoire Catta, théologien aux facultés Loyola ; Benoît Gautier, sociologue à la Faculté Paris-Nanterre ; Charles Mercier, historien à l’Université de Bordeaux ; Yann Raison Du Cleuziou, politiste à l’Université de Bordeaux ; Dominique Serra-Coatanea, théologienne aux Facultés Loyola. Ces intervenants, au-delà de l’évènement qui fit échapper le catholicisme à un danger mortel, posèrent aussi la question du rapport fondamental que peut entretenir le « croyant » entre le politique, la religion, la spiritualité et la philosophie. Voilà qui doit un peu nous intéresser en tant que Francs-maçons !
I-BONJOUR ET AU-REVOIR A CHARLES MAURRAS ET A SON « ACTION FRANCAISE » !

Etrangement, avant la condamnation de l’Action Française, le Vatican va s’attaquer au « Sillon » en 1910 par sa condamnation par le Pape Pie X. L’Église catholique allait débuter le ménage dans ses institutions. Cette première mise au point va toucher ce que nous pourrions appeler un « courant de gauche » dans l’Église. Presque un entraînement par rapport à l’exclusion de l’extrême-droite qui menace dangereusement l’unité de l’institution ! Le Sillon fut créé, en 1906 ; par Marc Sangnier (1873-1950), journaliste et homme politique, promoteur de la démocratie sociale chrétienne qui avait pour ambition de rapprocher l’Église de la République. Cette prise de position de l’Église éloignera d’elle de nombreux croyants qui voulaient une réconciliation historique avec des milieux qui se vivaient comme démocrates et souvent anticléricaux, comme la Maçonnerie par exemple !

Mais le danger, connu de tous, était l’omniprésence de l’extrême droite royaliste dans ses structures et l’influence de l’Action Française, titre d’une revue royaliste, qui va devenir un courant politique très influent dans la vie nationale sur le plan politique et intellectuel. Les œuvres de Charles Maurras seront très largement diffusées et commentées par les milieux politiques et intellectuels et, durant de nombreuses années seront les « livres de chevet » d’hommes venus de milieux différents : rappelons, pour l’anecdote, que le général de Gaulle fut longtemps un grand lecteur de Maurras !

Ce danger que court l’Église s’incarne principalement autour de la personnalité de Charles Maurras (1868-1952). Homme d’autant plus redoutable qu’il est un écrivain et polémiste de talent. Homme du sud de la France, homme du verbe, il va bientôt être l’objet d’une adulation ou d’un rejet que peu d’hommes connurent. Journaliste, essayiste, homme politique et poète d’extrême droite, il sera influencé dans son idéologie par Maurice Barres et Joseph de Maistre (1). Il est partisan d’une monarchie héréditaire et s’oppose à la démocratie et la République. Il prône une doctrine reposant sur l’unité de la société qu’il appellera le « nationalisme intégral » qui reposera sur le concept d’inégalité naturelle qui suppose le rejet d’un certain nombre d’ennemis : les juifs (il sera violemment anti-dreyfusard), les communistes et socialistes, les Francs-maçons, les protestants et même les royalistes de tendance « orléaniste », partisans d’une monarchie constitutionnelle !

Il fondra la revue Action Française en 1899 et la transformera peu à peu en mouvement politique mobilisateur pour la jeunesse, en créant les très activistes « Camelots du roi ». Sur un plan littéraire, ses nombreux écrits lui vaudront son élection à l’Académie Française en 1924. La défaite de la France en 1940 et l’occupation vont être jugées par Maurras comme une « Divine surprise » ! Anti-germaniste, il va cependant se rallier à la politique de collaboration de Vichy et mettra sa plume à son service : par exemple, jusqu’en 1943, il sera rédacteur-en-chef de la trop célèbre revue « Je suis partout » et écrira régulièrement dans d’autres media de l’époque. Arrêté en 1945, il sera condamné par la Haute-Cour de Lyon à la réclusion à perpétuité et à la dégradation nationale. Interné à Riom puis à Clairvaux, il sera hospitalisé en 1952 et décédera à la suite de raisons de santé.

Les relations de Maurras et de l’Église catholique sont complexes : lui-même se décrit comme agnostique, mais considère le catholicisme comme pilier du système royaliste, et bientôt l’Eglise sera très réceptive à cette idéologie, notamment chez un grand nombre d’évêques qui après le rejet de l’Action Française renoueront avec elle durant l’occupation. Toutefois, il est juste de signaler que de nombreux membres de l’Action Française gagnèrent la France Libre à Londres, ou participèrent à la résistance.
Bien entendu, nous ne pouvons déclarer que le Pape Pie XI ait des sympathies de gauche, sans viser à un certain humour ! Attitude que son prédécesseur Pie X et son successeur encore plus, Pie XII partagent ! Orientation politique conservatrice commune, mais aussi un souci de l’ordre qui ne mette pas en péril la sécurité du Vatican et de la papauté. C’est pourquoi, en 1926, le Pape Pie XI va s’attaquer au danger interne qui se faisait de plus en plus présent et prononcera la condamnation de l’Action Française et l’incompatibilité d’une double appartenance avec l’Église. La « mise à l’index » sera prononcée le 31 décembre 1926, avec le rejet de la revue de l’Action Française et de plusieurs livres de Charles Maurras. A titre privé les sanctions sont dures : privation de communion, d’enterrements religieux et parfois de mariages à l’église ! Ce conflit entre modernité et tradition amènera de profonds déchirements dans les familles et poussera un grand nombre de militants à quitter l’Église catholique et rallier les mouvements fascistes et néo-nazis qui commencent à se développer en France. Pie XI redoute l’utilisation du vocabulaire à des fins politiques et insiste sur la séparation entre « les deux cités », chère à Saint Augustin.

Cette condamnation se veut aussi une remise à l’ordre face à une certaine complaisance : les archives de la revue « Etudes » des Jésuites nous montrent que de 1895 à 1925, les écrits de Maurras furent cités, parfois avec enthousiasme, par les rédacteurs de la très intellectuelle revue ! D’autres écrits, comme ceux de Louis de Bonald (2) et Léon Daudet font florès dans les publications catholiques de l’époque, comme barrage au communisme ou à la laïcité. Cette mise à l’index va soulever dans l’Église de nombreuses questions : par exemple, le Pape peut-il intervenir contre une idée politique si le politique a un impact sur le spirituel ? Il est en tout cas intolérable au Pape que Maurras parle de « divinisation » de la nation grâce au concept d’une « politique naturelle », faisant de l’autre, selon son appartenance religieuse ou sa race, un ennemi plutôt qu’un frère possible. Cela ne gêne pas Maurras qui développe que la raison est indépendante de Dieu (On fait naturellement un parallèle avec la pensée d’Auguste Comte dont la philosophie inspirera beaucoup Maurras).

Comme dans tout bon roman existe une « chute » et elle sera de taille : Pie XII, dont la complaisance vis-à-vis des persécutions antisémites des nazis est connue et pose toujours problème dans l’Église catholique, lève la condamnation de la revue de l’Action Française faite par Pie XI ! Il faudra attendre le Concile Vatican II pour qu’un équilibre se remette en place. Mais, de nouveau, une droitisation des orientations politiques fait revenir le questionnement de la place du politique dans la croyance. La baisse spectaculaire des pratiquants, une sécularisation accélérée, et l’abandon du monarchisme au profit d’une extrême droite populaire en change cependant les perspectives. Benoist de Sinety (3), prêtre, donnera son opinion de cette dérive renouvelée dans « Le Monde » du 18 mai et qui la conduite à donner sa démission de plusieurs institutions ecclésiastiques. Il n’hésite pas à accuser les hommes politiques de récupérer le catholicisme pour en faire une composante de l’idéologie de l’extrême droite, et dénonce « un discours de rejet de l’autre, d’appel à la peur et à un repli sur soi. Ils instrumentalisent la pensée chrétienne. Sous couvert de vouloir rendre à la France sa splendeur chrétienne, ils prônent une violence contraire au sens de l’Evangile »…
Bien entendu, face à l’idéologie maurrassienne, l’Église mettra en place un « contre feu » philosophique et théologique où un certain nombre d’intellectuels feront front, souvent en se servant de penseurs contemporains, Hannah Arendt par exemple. Nous en prendrons un comme illustration de cet engagement.
II-EMMANUEL MOUNIER : CONTRE-POISON A L’ACTION FRANCAISE ET A MAURRAS.

Peut-il y avoir une pratique chrétienne de la politique ? Cette question ramène à se pencher sur l’œuvre d’Emmanuel Mounier (4), où il souligne les écueils d’un christianisme politique. En premier lieu le danger de l’instrumentalisation ou de la récupération politique du religieux. En somme la perte de l’autonomie spirituelle et critique du christianisme au profit d’un usage de stratégie politique. Le deuxième danger est celui de l’univocité politique, c’est-à-dire la croyance selon laquelle le christianisme pourrait commander une politique déterminée, une seule et un programme politique unique. Mounier pense que le christianisme commanderait un esprit éthique en politique, et non une politique particulière. Troisièmement, existerait la tentation du repli spiritualiste qui consiste à absolutiser la dimension intérieure de la foi et de considérer la politique comme indigne d’intérêt, « sale ».
Quatrièmement, Mounier évoque l’aspect de la trahison par la volonté bien petite- bourgeoise de l’ordre établi, même si les chrétiens constatent les disparités sociales et économiques de la société dans laquelle ils vivent. Toujours l’alliance possible entre « le sabre et le goupillon » ! D’autant que, sociologiquement, les croyants les plus engagés dans leur Eglise s’apparente de plus en plus à la bourgeoisie, en regard du départ ou de l’indifférence d’autres classes politique et donc des engagements politiques de l’Eglise qui favoriseraient le groupe social influent. Enfin, cinquièmement, le dernier danger serait celui de l’autolégitimation qui consisterait à croire que la bonne foi ou la sincérité suffisent pour fonder un engagement chrétien en politique, sans toujours prendre racine dans les limites de la théologie qui, elles, peuvent prétendre le contraire ! Cela fera l’objet de longues discussions et échanges avec Jacques Maritain (5) autour de la revue Esprit.
Mounier va tenter de répondre aux différentes questions qui menacent l’Église dans l’hypothèse de ses engagements politiques, en proposant plusieurs solutions :

– La rupture nécessaire contre le « désordre établi » qui consiste à reconnaître au christianisme une force de diagnostic sur l’ordre social : ce qui se présente par sécurité comme un ordre social établi et stable, n’est en fait qu’un désordre au regard des exigences de justice du plus grand nombre et que cette injustice sociale ne peut s’établir sur un ordre chrétien. Il y a fatalement une nécessité de rupture. Historiquement, cette idée d’ordre liée à l’Église s’est manifestée au XIXe siècle quand la bourgeoisie s’est installée en force dans une Eglise qu’elle avait combattue en 1789, comme principale force révolutionnaire. Léon Bloye et Charles Peguy disaient : « Voici venu le bourgeois qui se drape de religion ! ». Petit à petit, l’Église s’est confondue à une appartenance sociale, malgré des courants qui opposaient une résistance au conservatisme : la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) ou la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne). Mounier s’est voulu, avec une certaine naïveté, l’idéaliste et le révolutionnaire en lutte permanente contre le conservatisme et les puissances d’argent à l’intérieur de l’Église.

– Prôner l’importance du pluralisme chrétien en politique alors que, encore aujourd’hui, les sondages concernant les chrétiens, catholiques en priorité, nous donnent une appartenance très marquée à droite. Mounier écrit à ce propos (« Y a-t-il une politique chrétienne ? ») : « Certains, regardant vers des pays voisins, regrettent un parti qui incarnerait la politique chrétienne officiellement. Hélas ! L’expérience a prouvé que ces partis confessionnels avaient pour principal d’attirer l’attention, de détourner les énergies et de fixer des cœurs satisfaits sur cette projection sociologique de la religion qui est sa constante menace intérieure ». Mounier fait référence à l’Allemagne et à l’Italie, dont les « partis chrétiens » donnèrent (et donnent toujours !) une image caricaturale du conservatisme. Pour Mounier, les principes chrétiens ne commandent pas d’adhésion à un parti défini. En matière politique, la foi est donc un principe d’inspiration plus que de détermination univoque de conclusions imposées. Cette pensée sera d’ailleurs anticipative de la constitution pastorale « Gaudium et spes » du Concile Vatican II « sur l’Église dans le monde de ce temps » (8 décembre 1965).
Articuler la dignité du temporel et la primauté du spirituel qui évoque l’union inaltérable entre temporel et spirituel La primauté du spirituel signifie que le sens de l’engagement de la personne ne peut se réduire à aucune réussite temporelle particulière, à aucune institution, à aucun programme politique. Elle réordonne l’usage du politique par une primauté du spirituel qui n’est pas synonyme de religieux. Avec le risque que la primauté du spirituel se transforme en passivité pour certains, avec le choix de la « tour d’ivoire » et la culture d’une pseudo spiritualité qui éloigne de la réalité sociétale. Mounier écrit (« Feu la chrétienté ») : « C’est une tentation très forte pour le chrétien que de s’asseoir avec attendrissement devant les beaux paysages théologiques pendant que la caravane humaine poursuit sa marche, les pieds en feu »…
Mais, c’est amusant : au fur et à mesure que l’on se penche sur la problématique religieuse catholique, on ne peut que faire un parallélisme avec la Maçonnerie ! Et pour cause : La Franc-Maçonnerie recrute, en France, surtout dans des milieux qui sont ou furent influencés par cette religion, consciemment ou inconsciemment. Parfois même, la laïcité en est un effet-miroir !
III-QUAND LA FRANC-MACONNERIE VA-T-ELLE FAIRE SON « VATICAN II » ?!

L’Europe maçonnique, avec attention et humour (il convient de le dire !) nous observe toujours dans nos enchevêtrements idéologiques et notre lutte quasi-permanente entre une Eglise catholique de plus en plus inexistante en effectifs et une laïcité qui prend souvent la forme d’une religion de remplacement (avec parfois la même intolérance !) et dont le concept échappe à l’Europe entière, si ce n’est au monde entier. Cela ressemble à une particularité locale faite pour attirer les touristes ! D’autant que de nombreux pays, dans les faits, pratiquent une forme démocratique et laïque, au-delà des formules toutes faites chez qui on flaire plus le goût de la rhétorique que du désir de faire avancer la réflexion !
Puisque nous évoquions l’Action Française du « royalisme intégrale » de Maurras, force est de constater que la Franc-Maçonnerie vit avec paix et bienveillance, en Europe, dans des monarchies constitutionnelles parfaitement démocratiques (où les souverains et des membres de leur famille sont souvent Francs-maçons eux-mêmes). Ce qui n’est pas toujours le cas dans les pays qui s’approprièrent le concept de « république » et dont les dirigeants se verraient bien en monarques absolus et n’ont pas forcément des sentiments bienveillants pour nous ! Suivez mon regard…
Cette envie, dans le rêve d’une politique française monarchiste, de type religieux, n’est pas sans avoir des effets sur la Franc-Maçonnerie, où l’on retrouve de plus en plus les mêmes critères des querelles extérieures : nous oublions parfois de laisser le ciboire et l’urne à la porte du Temple !

Y a-t-il quelque chose d’inéluctable dans les dérives ? Peut-être convient -il de se remettre dans une perspective historique : la Maçonnerie s’enracine dans un terreau réformé combattu par l’Église catholique qui la vit comme le cheval de Troie du protestantisme. D’où l’anticléricalismes de la Maçonnerie au départ, largement habitée par des réformés, surtout calvinistes. L’organisation des loges bleues reflète d’ailleurs la structure de la paroisse protestante : le pasteur ou le vénérable ne sont que des spécialistes de passage, désignés par le groupe, mais n’ont aucun statut sacré, on donne beaucoup d’importance à la « libre interprétation » des textes ou des rituels, un soutien à une laïcité qui réclame bien la séparation entre l’Eglise et l’État, et le symbole d’une présence dans laquelle chacun peut y investir ce qui lui convient : le GADLU n’est nullement le Dieu judéo-chrétien, sinon la Maçonnerie n’aurait aucune raison d’exister en proposant son idéal à des profanes qui n’ont aucune raison particulière de se rallier à un monothéisme quelconque ! Je vois mal la Maçonnerie indienne ou de l’Asie du sud faire allégeance à la croyance d’un Dieu unique et omniprésent …
Il faut aussi prendre conscience que le catholicisme, aura un autre type de stratégie au sein de la Maçonnerie : la création des « Hauts Grades » dont l’inventeur en sera Michel de Ramsey, protestant converti au catholicisme qui passera de longues années sous l’influence de Fénelon et de la mystique Madame Guyon, animateurs du courant hérétique quiétiste. Son passage dans le quiétisme sera d’ailleurs beaucoup plus long dans le quiétisme que dans la Maçonnerie ! Cela sera pour lui l’occasion d’introduire, dans cette dernière, des orientations qui n’existaient nullement au départ : filiation mystique avec la chevalerie, mais surtout organisation pyramidale propre à l’Église catholique. Ce qui va faire naître une kyrielle de grades « chevaleresques » (Etonnamment plus que sous l’Ancien Régime !) et un esprit d’ordre pyramidal où l’orientation viendrait du sommet, de manière quasiment papale ! Naturellement, avec un fonctionnement à l’avenant : décisions arbitraires, exclusions, désirs de gérer l’ordre entier en fonction de l’appellation « Hauts Grades », danger que nous commençons à bien connaître de dérives sectaires…
Cette guerre interne de pouvoir est de type religieux dans sa forme, liée à la situation d’un message spirituel dévoyé par le goût du pouvoir, ou l’orientation de l’institution comme cheville ouvrière de menées politiques évidentes. Hélas, l’actualité apporte confirmation à notre réflexion. La solution, difficile, est l’abandon pour la Maçonnerie de son vécu inconscient théologique, pour en revenir à sa source philosophique, accueillante pour l’altérité et la faiblesse partagée avec l’autre, qui ne peut que déboucher sur la compassion et non une charité hiérarchisée. Ce que nous rappelle Paul Ricoeur, quand il écrit (6) : « Dans la sympathie vraie, le soi, dont la puissance d’agir est au départ, plus grande que celle de son autre, se retrouve affecté par tout ce que l’autre souffrant lui offre en retour. Car il procède de l’autre souffrant un donner qui n’est précisément plus puisé dans sa puissance d’agir et d’exister, mais dans sa faiblesse même. C’est peut-être là l’épreuve suprême de la sollicitude, que l’inégalité de puissance vienne à être compensée par une authentique réciprocité dans l’échange, laquelle, à l’heure de l’agonie, se réfugie dans le murmure partagé des voix ou l’étreinte débile des mains qui se serrent »…
S’offrir, en Maçonnerie, nos faiblesses au lieu de caricatures de pouvoir cela pourrait être sympa non ?
ITE MISSA EST
DEO GRATIAS !
NOTES
(1) Joseph de Maistre (1753-1821) : Homme politique, philosophe, magistrat et écrivain savoisien, sujet du royaume de Sardaigne. L’un des pères de la philosophie contre-révolutionnaire et critique virulent des Lumières. Etrangement, il fut Franc-Maçon actif durant 40 ans au rite Ecossais Rectifié et au Martinisme. Pour lui, la Maçonnerie devait faire allégeance au Pape Souverain.
(2) Louis de Bonald (1754-1840): Homme politique, philosophe et essayiste. Grand adversaire de l’idéologie de la Révolution Française et des Lumières. Il fut la grande voix des légitimistes royalistes. On le considère aussi comme l’un des précurseurs de la sociologie.
(3) Benoist de Sinety : est aussi l’auteur de deux ouvrages sur la contestation des orientations de l’Église catholique d’aujourd’hui :
– L’Evangile contre « l’identité chrétienne ». Paris. Ed. Grasser 2026.
– Il faut que des voix s’élèvent. Paris. Ed. Flammarion. 2018.
(4) Emmanuel Mounier (1905-1950) : D’origine d’un milieu rural très chrétien, qui passera dans la petite bourgeoisie, Mounier deviendra philosophe catholique et sera le fondateur de la revue « Esprit » autour de laquelle il passera sa vie. Il est aussi à l’origine du courant personnaliste en France qui veut créer une fraternité fondée sur un socle de valeurs communes et sur une méthode qui privilégie la discussion et la pluralité des points de vue. Cela voulait être d’inspiration chrétienne, mais non-confessionnelle.
Mounier avait un tempérament mystique inspiré par une méditation approfondie de l’œuvre de Charles Péguy, mais ce qui ne l’empêchait pas d’être un polémiste audacieux et mordant. Il était, par excellence, un interprète de la complexité en faisant reposer la philosophie sur 4 piliers : la logique, la métaphysique, l’épistémologie et l’éthique. Tragiquement, il meurt d’un infarctus à 45 ans. Il est souvent présenté comme l’image opposée à Maurras.
(5) Jacques Maritain (1882-1973) : Ecrivain et philosophe, professeur à l’Institut catholique dans un premier temps. Il va jouer un rôle très important sur les catholiques français et à l’étranger. Il participe aussi au renouveau de la pensée thomiste au XXe siècle. C’est un philosophe passionné d’absolu qui, avec son épouse Raïssa (1883-1960), seront les auteurs d’une œuvre théologique et philosophique très importante. Il s’est converti au catholicisme étant d’origine protestante et sera lié durant toute une période à l’Action Française dont il se détachera définitivement. Après la Libération, il sera nommé par le général de Gaulle, ambassadeur au Vatican de 1945 à 1948. Il fera aussi un long temps d’enseignement aux U.S.A. On lui attribue aussi une intéressante étude, « le code Maritain », sur le choix de la vocation cléricale comme sublimation de l’homosexualité !
(6) Ricoeur Paul : Soi-même comme un autre. Paris. Ed. Du Seuil. 1990. (Page 223).
BIBLIOGRAPHIE
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– Spaemann Robert : Un philosophe face à la Révolution. La pensée politique de Luis de Bonald. Paris. Ed. Hora Decima. 2008.
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– Valadier Paul : Maritain à contre-temps : Pour une démocratie vivante. Paris. Ed. Desclée de Brouwer. 2006.
– Wynands Marie-Pierre : La démocratie chrétienne, histoire autour d’un malentendu français. 1870-1970. Paris. Ed. Septentrion. 2025.
