mer 10 août 2022 - 11:08

Qu’apporte la pratique du vivre ensemble en tenue maçonnique ?

La Franc-maçonnerie est un centre d’union polymorphe qui rassemble ce qui est épars sur plusieurs plans : en tant qu’espace d’évolution solitaire, en tant qu’espace de rencontre, en tant que société particulière. 

C’est une évidence, l’absence d’un membre de l’atelier coupe l’espace du chantier en deux. Ici et ailleurs. Cependant, les membres de l’atelier, absents à la tenue, peuvent  dire leur  présence en pensée malgré tout, par le témoignage du Frère ou de la Sœur qui rapporte leurs excuses en loge. Ne pas s’excuser, c’est faire prévaloir, sur le chantier, la prégnance des fantasmes d’abandon, c’est introduire la séparation, la coupure non seulement entre le groupe et l’absent, mais par là même au cœur du groupe. Ne pas respecter le groupe en tant qu’unité, c’est ne pas se respecter soi-même comme appartenant à ce groupe. La responsabilité est un choix et donc une liberté. Travailler en loge fonde le franc-maçon dans sa liberté d’être franc-maçon .

Ne pas transmettre ses excuses sous forme d’obole ou de parole, c’est abandonner le chantier dont la linéarité est celle de l’enchaînement des tenues d’obligation. Mais l’absent sera en manque, car il y a une  formation que la tenue en loge peut donner au franc-maçon et qu’il ne peut trouver ailleurs. Quels en sont les aspects ?

Elle est un espace d’évolution solitaire par le travail et la recherche qui ouvre des voies de la connaissance à partir du travail en loge : la Franc-maçonnerie, par les influences subies à caractère chevaleresque, hermétique, alchimique, compagnonnique, kabbalistique a conservé et rassemblé différents traditions et ésotérismes, c’est ce trésor qu’elle nous offre. Cette synthèse des voies de la connaissance s’appuie sur une méthode d’approche progressive qui se veut initiatique à ces connaissances, le but étant de faire passer le franc-maçon du domaine sensible au domaine de l’intelligible. Elle est un espace de méditation, de réflexion, d’introspection, d’engagement. Elle permet de se renouer avec soi-même, une façon de dire que l’on rassemble ses éparpillements d’êtres pour les réconcilier dans une cohérence solide, une façon de s’accepter tel que l’on est, en se connaissant mieux en soi et à ses limites. Et en vieillissant, cette sérénité est un réconfort inestimable.

La Franc-maçonnerie est une étrange école qui éveille et éduque l’homme au plan moral, intellectuel et spirituel. C’est un outil de développement personnel qui, loin de n’être qu’une gymnastique intellectuelle et spéculative, est avant tout une réelle pratique opérative. Ici l’œuvre n’est pas de pierre mais de chair, d’âme et d’esprit. C’est un travail lent qui présente de grandes difficultés, souvent accompli dans l’ignorance des forces libérées et des résultats acquis. Pas à pas, l’aspirant est conduit le long du sentier de la connaissance de soi. Son caractère et sa nature sont mis à l’épreuve jusqu’à ce que les qualités qui caractérisent la forme soient transmuées en celles qui révèlent l’âme. Par l’interprétation des textes et des symboles, l’homme s’invente et se transforme intérieurement au fur et à mesure qu’il invente de nouveaux sens. S’il en prend conscience lors des évènements et des actes de son cheminement initiatique, c’est parce que les choses et les idées suivent un même ordre causal dans deux séries parallèles et harmoniques : la suite des choses se causant les unes les autres et la succession des idées découlant les unes des autres.

L’espérance ouverte en Franc-maçonnerie est dans la confiance de l’Ordre que chaque frère ou sœur est capable de dégrossir sa pierre pour obtenir sa récompense, la joie d’être soi. Chacun contient en soi son propre télos (le but, la cause finale), c’est-à-dire la tendance innée à réaliser ce qu’il est, à tendre vers l’idéal de sagesse, de bienveillance et de félicité qui associe les efforts du corps et de l’âme. Cette idée de force justifie aux yeux de Leibniz, d’une part l’idée d’une finalité à l’œuvre dans le monde, et d’autre part la réalité concrète de la liberté puisque chaque être peut accomplir ou non sa propre fin, décider des modalités pour y parvenir.

En utilisant les rites et symboles de la Franc-maçonnerie avec différentes approches aussi originales que transdisciplinaires, chacun peut atteindre et réaliser, en accédant à la maîtrise… de soi, un véritable art d’être. Plus rien ne sera comme avant car il va passer enfin de l’autre côté du miroir pour en revenir, dans le meilleur des cas, à jamais transformé par le sens.

La Franc-maçonnerie apporte une telle possibilité, en intégrant  une pratique du corps et de l’esprit, par une gestuelle et des rituels, par un ensemble des composantes de ce qui nous fonde tant sur le plan personnel, intellectuel que spirituel et nous permet de nous comprendre et de nous mettre en œuvre comme approfondissement des médiations données, entrant plus avant dans leurs textures mêmes, leurs matérialités symboliques ou rituelles, leurs figurations, comme si était requis, ici, un humain se nouant à l’intime, au gré de son travail de reprise de lui-même, en corps à corps avec ce qui lui est donné par le rite. 

Elle est un espace de rencontre : L’initiation est en premier lieu un changement d’état, l’ego n’est plus identique à ce qu’il était après ce mécanisme, il devient à la fois un «moi» et un «nous», un sur-moi en somme. On apprend à vivre pendant longtemps avec les autres, s’obligeant à prendre la posture de la fraternité, de la solidarité et de la tolérance, ce qui à terme devient une vraie nature et, ancrée au plus profond de nous, suscite un élan sincère, affectueux et respectueux pour l’autre, tout autre fut-il soi-même, que l’on rencontre dans le temple ou surtout à l’extérieur. La rencontre lucide, exigeante, enthousiaste et fraternelle de l’autre fait de nous des symboles vivants en rapprochant ce qui était séparé.

Les rituels et l’imaginaire nous font changer de monde et nous absorbent dans un autre univers presque réel. En fait réel, parce que les émotions sont un espace-temps vécu comme un présent où ce qui est dit devient réalité : nous avons trois ans et il est midi ou minuit.

C’est un sentiment de communauté fraternelle qui s’instaure pour unir frères et sœurs entre eux, c’est pour chacun simultanément un à part, tout en prenant part. à l’unisson avec une assemblée de francs-maçons, on éprouve souvent un sentiment de bien-être au milieu des siens, presque une symbiose ; le partage des mêmes aspirations avec les autres frères et sœurs nous emplit d’amour pour chacun d’eux.

Depuis des siècles, des francs-maçons ont répété les mêmes paroles de rituels. Chaque degré parle un symbolisme dont la parole, les mots, les rituels sont des clés qui devraient inspirer le maçon. Ces rythmes du vocable, ou des gestuels, produisent des effets. Hors du rituel point d’effet. Le rituel rend une loge capable de s’unifier et d’effectuer ainsi un travail d’ensemble en tant que corps unique fonctionnant d’une manière cohérente. Les coups de maillet répétés, non seulement délimitent dans notre mental l’espace sacralisé, mais surtout réunissent les battements de nos cœurs, en les réinitialisant, par le bruit, sur la même pulsation, nos sursauts en témoignent. L’absent ne peut partager cela.Participer à une tenue fait perdre tout sentiment de sa personne pour devenir une partie, une toute petite partie de cette chaîne qu’est la communauté franc-maçonnique. Ce lien, cette union avec le passé et le présent est un réconfort et un sentiment d’appartenance à une lignée de sagesse, force et de beauté. Même le solitaire peut y trouver le vécu joyeux, non pas tant du lien, que de l’abolition de la séparation.

L’armature des valeurs, des règles et des rites fait de nous une société particulière. Comme le dit Régis Debray au cours de son débat avec Frédéric Lenoir : « Il n’y a pas de « nous » sans un point de fuite, un point d’accroche, une transcendance qui ne soit pas forcément surnaturelle, une majuscule permettant la clôture d’une identité qui se donne des frontières, qui permet la coagulation d’un « nous » et permet à ce « nous » de traverser le temps en se renouvelant comme une œuvre de l’esprit qui garde sa jeunesse, celle de l’enthousiasme, sa profondeur d’analyse et de synthèse et assure sa pérennité. »

Dans son fameux Discours le Chevalier Ramsay en dit :

« La noble ardeur que vous montrez, Messieurs, pour entrer dans le très ancien et très illustre ordre des Francs-Maçons, est une preuve certaine que vous possédez déjà toutes les qualités requises pour en devenir les membres. Ces qualités sont la Philanthropie sage, la morale pure, le secret inviolable et le goût des beaux-arts. »

Avec ou sans nous en tant qu’individu, la FM propose au gré de ses évolutions la recherche de l’ouverture d’esprit, des débats contradictoires dans le respect de la pensée d’autrui, bref tout ce qui fait l’âme et l’honneur du travail en loge et de ceux qui s’y consacrent sincèrement et librement. Il ne saurait exister de vérité finale aussi bien dans le domaine moral que dans le domaine physique, tant que le dernier homme n’aura point déroulé le fil de son expérience, tant qu’il n’aura pas dit son dernier mot. II faut donc accueillir toutes les contributions personnelles, parce qu’elles peuvent apporter une lumière nouvelle et nous rapprocher de plus « d’humanitude ». Un des  buts de l’humanisme est d’atteindre un esprit coopératif ou esprit de groupe et le développement de la conscience de groupe. Ainsi doit apparaître le rôle que joue l’unité dans le tout, et l’interaction de ce rôle dans de plus grandes structures. Par le rituel la Maçonnerie peut apprendre cela. Dans le travail maçonnique et les activités de la loge, les étudiants de l’humanité peuvent voir dépeinte la nécessité pour les hommes de travailler ensemble comme frères. Ils y trouvent ce que Ricœur appelle un vivre ensemble de façon pacifiée, dans des institutions suffisamment justes. 

On peut  relire la Règle 9 pour les candidats   De  l’initiation humaine à l’initiation solaire, prescrite par Alice Bailey : «Que le disciple se joigne au cercle des autres «moi». Mais qu’une seule couleur les réunisse et que leur unité apparaisse. Ce n’est que lorsque le groupe est reconnu et discerné intuitivement que l’énergie peut-être sagement diffusée». Cette unisson dans le service de l’humanité est fondée sur : l’unité de but; l’unité de vibration; l’identité d’affiliation en groupe; des liens karmiques de longue date; la possibilité de travailler en relations harmonieuses.

Il serait dommage que le précepte « Nous devons réunir ce qui fut épars » soit dévoyé de ses nobles intentions, la vérité étant une multiplicité de chemins divers empruntés par les civilisations successives qu’il nous faut remonter comme à la source d’un fleuve pour en comprendre les complexes plans et non pas une tradition s’appropriant la totalité de ce qui est, fut et sera. « Revenons aux sources », disent-ils… Mais à quelles sources? Et où se situent dans le temps ces rituels plus vieux, donc prétendument plus « purs »? Il y a vingt ans? Cinquante ans? Deux cents ans? Aux rituels pratiquement inexistants de la Grande Loge de Londres et de Westminster de 1717, qui n’étaient qu’un bref catéchisme fait de quelques questions et réponses? À ceux d’une époque où les apprentis étaient une sorte de domestiques qui servaient les Compagnons à table et le grade de Maître n’existait pas encore? D’une époque où il n’y avait pas encore de Bible, ni d’Autel pour l’y mettre, ni même de Grand Architecte de l’Univers?

Nous faisons confiance à l’homme, à nos frères et sœurs en particulier, car nous sommes des optimistes. La mise à distance des questions qui peuvent diviser au lieu de rassembler, tout cela a du sens. Autre chose est d’importer dans les loges, consciemment ou non, des préconceptions ou des convictions figées au-dehors.

Voilà, entre autres, pourquoi nous pensons que nous devrions vivre, à chaque instant de nos tenues, non seulement dans l’observance des rituels mais aussi dans leur exigence, ce qui permettra à chacun de vivre sa différence. Alors, comme l’écrivait Daniel Pons dans Le fou et le créateur, son œuvre  maîtresse, et s’adressant à son frère, le créateur humain, celui qui tente de se construire lui-même en harmonie avec la parcelle de l’Unité qui l’habite :

«Créateur, mon frère, lorsque tu sentiras ton corps d’éphémère t’abandonner, souviens toi alors que la barque d’Isis est un char qui conduit, vers l’éternité, tous les corps exténués à force de s’être surpassés…»

Alors comment choisir avec quelle Franc-maçonnerie commencer ou poursuivre la quête ? Ce sera le questionnement du prochain article

Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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