(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
Le 1er novembre, dans la tradition catholique, à la différence du 2 novembre qui commémore les défunts, célèbre la vie, celle multiple qui, en actes comme en pensées, s’est élevée vers Dieu, vers plus grand que soi, vers la cause et la finalité de tout. C’est donc une fête joyeuse qui vibre de tous les échos du temps qui passe, à l’approche de l’hiver.
La terre entre dans un temps de repos, dans l’obscurité des lentes gestations, dans le repli silencieux des promesses inconnues qui, pourtant, se renouvellent, d’année en année. Les défunts, nos morts et les morts de nos morts, sont partout, dans ce que l’on a détruit comme dans ce que l’on a construit. Les morts, s’ils avaient su, s’ils avaient accepté qu’ils mourraient un jour, auraient-ils mieux vécu ? Auraient-ils mieux propagé un sens plus profond et, en définitive, plus aigu du savoir vivre (sans trait d’union, c’est-à-dire en les renforçant tous), à défaut d’un savoir mourir qu’on n’appréhende réellement qu’avant la nuit ultime, celle des adieux à tout ce que l’on a connu ?
4 Saisons maçonniques
Je suis assez vieux pour me souvenir du rythme des saisons, comme on le ressentait autrefois, dans la France agraire, lente et muette, soumise à de multiples servitudes – vies collées au rythme des terroirs, des semailles et des sonnailles… On n’y vivait pas dans les mirages de la télé-réalité, mais dans la rude simplicité du réel. Il y avait une sagesse du labeur et du laboureur, liée au cycle des saisons, aux caprices de la Nature, à un sourd consentement aux conditions de la vie.
Ce n’est que dans les rituels de la Saint-Jean d’été que l’on retrouve la mouvante combinaison des forces de la Terre, suivant l’orbite elliptique de notre globe. Nos rituels ordinaires sont abstraits, sur ce plan. Ils témoignent de l’expérience des bâtisseurs. Ils sont imprégnés des rigueurs de la pierre taillée qui résiste au temps. Il est vrai que, le moment venu, la terre ne nous reçoit pas comme une semence, mais nous dissout à jamais.
Quoi qu’il en soit, le parcours s’arrête et nous le savons. La mort toute récente de mon Frère Georges D. me le rappelle encore. Pour autant, je ne sais pas si nous savons mourir. J’aimerais y croire. Mais je sais que la mort, comme fait inéluctable, devrait nous apprendre à vivre, nous incliner à la modestie, ou plus justement à l’humilité[1], au sentiment de la terre d’où tout jaillit, où tout s’ensevelit. Nous inciter à cultiver les vertus qui rendent la vie gracieuse, propice au partage. Ce n’est pas trop de dire que l’élévation de l’esprit peut contribuer à l’élargissement de la conscience, au conciliant embrassement de la diversité, mêlant aux lumières du passé les flamboiements de l’avenir. Bref, ce que l’on appelle le présent dans sa combustion perpétuelle.
Et au-dessus, juste au-dessus, l’idée que nous pourrions être tous saints et saufs.
[1] L’humilité qui dérive du latin humus (« terre ») est définie dans la 8e édition du Dictionnaire de l’Académie française, comme une « vertu qui nous donne le sentiment de notre faiblesse, qui réprime en nous les mouvements de l’orgueil ». Elle abaisse, en fait, la considération de soi à la mesure de ce que l’on est réellement sur terre. Elle se distingue ainsi, comme sentiment intime, de la modestie qui en est la manifestation sociale, se prêtant aisément elle-même à d’hypocrites démonstrations, attitude que l’on stigmatise d’ordinaire, sous le vocable de « fausse modestie », quand quelqu’un minimise son rôle, d’une manière affectée, sans en penser un traître mot.
Le 27 octobre 2025, sous un ciel radieux des Canaries, le Temple Maçonnique d’Añaza a rouvert ses portes au public après des années de restauration méticuleuse. Cet événement solennel, marqué par la présence des autorités locales et régionales, célèbre non seulement la renaissance d’un monument emblématique, mais aussi la préservation d’un patrimoine culturel unique en Espagne. Propriété de la municipalité de Santa Cruz de Tenerife depuis 2001, ce bâtiment classé d’intérêt culturel transforme désormais ses espaces en un musée dédié à l’histoire de la Franc-maçonnerie et en un centre de conférences ouvert à tous.
Ce reportage, capture l’émotion palpable de ce moment historique : des discours vibrants, des applaudissements nourris et les lumières qui s’allument à nouveau sur une façade égyptisante restaurée dans ses moindres détails.
Pourtant, cette réouverture n’a pas manqué de susciter des polémiques.
Un article publié sur le site reinformation.tv a récemment crié au scandale, affirmant que trois millions d’euros d’argent public auraient été détournés pour restaurer un « temple maçonnique » responsable d’attaques historiques contre l’Église catholique, et lié à des persécutions antireligieuses pendant la Guerre civile espagnole. Ces allégations, qui invoquent une idéologie anti-chrétienne persistante et une influence occulte des « Frères », reposent sur une lecture partielle et biaisée de l’histoire.
Crédit Image Yonnel Ghernaouti (2024)
En réalité, le Temple d’Añaza appartient à la ville depuis plus de deux décennies, comme le confirme sans ambiguïté la page Wikipedia dédiée au monument. Acquis en 2001 pour 470 000 euros auprès du gouvernement espagnol, il a été intégré à un vaste plan de rénovation du patrimoine architectural de Santa Cruz, financé par des fonds publics alloués à la réhabilitation de biens culturels. Les travaux, lancés en 2021 et achevés en 2025, visent explicitement à en faire un espace muséal et éducatif, loin de toute utilisation sectaire. L’article en question ignore ces faits pour privilégier une rhétorique conspirationniste, rappelant les légendes noires qui ont souvent entouré la franc-maçonnerie.
Une Histoire Richesse et Résilience : Des Origines à la Guerre Civile
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Pour comprendre la portée de cette réouverture, il faut plonger dans l’histoire fascinante du Temple d’Añaza, qui incarne à lui seul l’évolution de la franc-maçonnerie aux Canaries. La loge Añaza, fondée le 8 août 1895 sous la protection du Grand Orient Ibérique, émerge d’un terreau intellectuel fertile. Ses membres fondateurs proviennent des anciennes loges de Tenerife des décennies 1870-1880, des hommes imprégnés d’idées progressistes qui cherchaient à promouvoir l’éducation, la philanthropie et la liberté de pensée dans une société insulaire encore marquée par des structures traditionnelles.
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Légalement constituée en 1904 comme une association à caractère philanthropique, éducatif et de loisir, la loge Añaza se distingue rapidement par son engagement social. Le 27 janvier 1909, elle inaugure dans ses propres locaux l’« école d’Añaza », un centre d’enseignement laïque offrant des cours du soir gratuits aux personnes issues des milieux les plus défavorisés. Cette initiative, qui perdure jusqu’à la disparition de l’atelier en 1936, contribue à diffuser la culture et les valeurs de progrès dans toute l’archipel. Añaza joue un rôle pivotal dans la réorganisation et la consolidation de la franc-maçonnerie canarienne, devenant un phare intellectuel pour Tenerife et les îles voisines.
Le projet phare de la loge reste cependant la construction de son temple propre. Le 29 mai 1899, une commission composée d’Emilio Rosa, José Arado Canal, José Ruiz, Miguel Rodríguez et Francisco Delgado présente un rapport ambitieux : acquérir un terrain de 552 mètres carrés à Calle San Lucas pour un coût de 2 208 pesetas (à 4 pesetas le mètre carré). Les plans initiaux, signés par l’architecte Manuel de Cámara et conservés dans les archives (aujourd’hui à Salamanque suite à la Guerre civile), prévoient un bâtiment fonctionnel : une loge d’entrée, un parvis, un secrétariat, une salle des actes (le temple proprement dit), une salle à manger et des pièces de service. Construit entre 1899 et 1902 par la loge elle-même, le temple est inauguré et consacré le 24 septembre 1904, bien que les finitions intérieures – revêtements, ornementations – se poursuivent jusqu’à la fin des années 1920.
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Architecturalement, le Temple d’Añaza est une merveille : le plus grand temple maçonnique d’Espagne, conçu spécifiquement pour cet usage. Sa façade d’inspiration égyptienne, ornée de colonnes évoquant le Temple de Salomon, de sphinx et de l’œil provident sur le fronton, symbolise la quête de vérité, d’évolution et de sagesse. Ces éléments, loin d’être anti-chrétiens comme le prétend l’article polémique, s’inscrivent dans une tradition symbolique universelle, partagée par de nombreuses cultures et philosophies.
La loge Añaza jouit d’une longévité exceptionnelle : elle existe jusqu’au 18 juillet 1936, date fatidique marquant le début de la Guerre civile espagnole. Le 15 septembre 1936, le régime franquiste saisit le bâtiment, confisque ses archives et le réaffecte à des usages militaires – dépôt pharmaceutique, centre optique, hébergement de soldats jusqu’en 1990. Ce chapitre sombre reflète les persécutions subies par les francs-maçons sous Franco, souvent assimilés à des ennemis de l’ordre établi. Pourtant, cette période de spoliation ne définit pas l’essence du temple : elle en souligne au contraire la résilience.
La Restauration et la Réouverture : Un Projet Public au Service du Patrimoine
En 2016, le bâtiment, partiellement endommagé par les outrages du temps et les usages franquistes, attend une restauration. Classé monument historique et reconnu comme l’un des plus beaux exemples d’architecture maçonnique espagnole, il intègre un plan municipal ambitieux. En 2023, une dotation de trois millions d’euros est allouée dans le cadre de la rénovation du patrimoine architectural de Santa Cruz. Ces fonds publics, loin d’être un « scandale », s’inscrivent dans une politique de préservation culturelle : transformer le temple en musée et centre de conférences, avec une ouverture prévue en 2025.
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Un reportage photo publié le 2 février 2024 par la rédaction de 450 fm témoigne des travaux en cours : échafaudages, restauration des fresques, consolidation des structures. Jesús Soriano, représentant du Suprême Conseil du 33e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté d’Espagne, collabore depuis un accord signé en 2013, assurant une expertise historique sans empiéter sur la vocation publique du site.
Le 27 octobre 2025, la réinauguration rassemble le maire José Manuel Bermúdez, le président des Canaries Fernando Clavijo, le ministre Ángel Víctor Torres et la présidente du Cabildo Rosa Dávila. Le maire déclare : « Santa Cruz s’honore elle-même en rallumant une lumière qui n’aurait jamais dû s’éteindre, un joyau architectural et symbolique qui brille à nouveau au cœur de notre ville. » Il insiste sur les valeurs de progrès et de liberté de pensée promues par les bâtisseurs originaux. Le ministre Torres ajoute que cette réouverture « rend aux citoyens un bien culturel spolié » et recouvre la mémoire de la franc-maçonnerie canarienne, défenderesse de la liberté, l’égalité, la fraternité et l’éducation laïque.
Crédit Image Yonnel Ghernaouti (2024)
Depuis le mercredi suivant l’inauguration, le public peut visiter ce musée vivant. Les espaces exposent l’histoire de la loge, ses contributions éducatives, et même la réédition numérique du magazine ¡Luz! (lancé en 1931 et relancé en 2025 avec le Parlement des Canaries). En 2023, le temple a reçu le titre de Monument à la Mémoire Historique, honorant les victimes – maçons et non-maçons – du franquisme.
Vers un Avenir Ouvert et Éducatif
La réouverture du Temple d’Añaza n’est pas une glorification sectaire, mais une victoire pour le patrimoine partagé. En réfutant les accusations infondées de l’article de reinformation.tv, qui mélange faits historiques et interprétations partisanes, nous célébrons un lieu qui transcende les clivages. Ce musée et centre de conférences invite tous les citoyens – croyants, athées, curieux – à explorer une page essentielle de l’histoire canarienne.Longue vie à ce nouveau joyau !
Que ses portes restent ouvertes à la connaissance, au dialogue et à la beauté architecturale. Santa Cruz de Tenerife, en rallumant cette lumière, illumine son propre avenir.
« On comprend alors que la révolte ne peut se passer d’un étrange amour. Ceux qui ne trouvent de repos ni en Dieu ni en l’histoire se condamnent à vivre pour ceux qui, comme eux, ne peuvent pas vivre : les humiliés »
Albert Camus (L’homme révolté. 1951)
Le changement de société, la révolution, passent souvent à nos yeux par le texte, les déclarations d’une philosophie élevée ou un discours tonitruant, voire par la violence. Mais est-cela qui va amener le vacillement d’un monde qui a fait son temps ? L’exposition organisée par le musée du Petit Palais, intitulée : « Jean-Baptiste Greuze, l’enfance en lumière », sur le peintre des Lumières, un peu oublié par l’histoire de l’art et qui voudrait nous prouver, si besoin en est, que l’artiste serait là pour nous montrer que peinture, musique ou théâtre sont les instruments implacables de la vision prémonitoire des tremblements de terre qui se préparent, cela souvent se découvrant à-travers la beauté mais la banalité des sujets qui en sont le discours même.
I- UN DRÔLE DE CITOYEN !
Jean-Baptiste Greuze Autoportrait
2025 marque les 300 ans de la naissance du peintre et l’exposition tombe à propos. Il est né le 21 août 1725 à Tournus en Bourgogne et est le sixième enfant du maître couvreur Jean-Louis Greuze et de Claudine Roch. Son père le rêvait architecte, mais c’est vers la peinture (Tant mieux !) qu’il va s’orienter et peindre de préférence ce qui relève plutôt de la nature du plus faible à la raison du plus fort, d’où son engouement vers l’enfance et la vie du « petit peuple ».
A l’Académie royale de peinture et de sculpture, il sera qualifié de « peintre de genre ». Il va obtenir rapidement un grand succès, car doucement les lieux du pouvoir évoluent : à l’influence prépondérante de l’aristocratie se manifeste désormais la présence, dans tous les domaines, de la bourgeoisie et des classes-moyennes auxquelles appartient Greuze.
Ce futur « Tiers-Etat », supportant de plus en plus mal les disparités de la société, va se reconnaître dans l’œuvre du peintre et contribuer à son énorme succès à l’époque. A son retour d’un voyage en Italie il épousera Anne-Gabrielle Babuty, fille d’un riche libraire de la rue Saint-Jacques qui lui donnera deux enfants, dont Anne-Geneviève, qui deviendra peintre à son tour. Sa femme et lui, tous deux de caractères bien trempés, seront en conflit permanent et ils profiteront finalement des nouvelles lois pour divorcer en 1793. Au crépuscule des Lumières, l’ami Denis Diderot est mort, ainsi que Jean-Jacques Rousseau qui avait exercé tant d’influence sur lui. Le monde change et le vent tourne : la Révolution, avide d’héroïsme, va discréditer la peinture de Greuze qu’elle juge mièvre et surtout pas suffisamment représentative de la Bourgeoisie qui devient le fer de lance des bouleversements. Ruiné, Greuze meurt en son appartement du Louvre en mars 1805 peu avant ses 80 ans. Ce jour-là le monde des Lumières s’éteignit pour faire place au retour de la souveraineté napoléonienne. Cependant, ineffaçable, le message demeurait comme acte de résistance …
Maison natale à Tournus, au no 5 de la rue Greuze.
II- AH CES CHERS ENFANTS !
Ce sont, théoriquement, les vedettes de l’exposition il y en a partout, à l’image d’une garderie ! Ils sont d’ailleurs magnifiquement peints, ce qui jouera un rôle capital dans la notoriété du peintre à son époque. Il utilisera largement aussi ses filles comme modèles. Quand il sera passé de mode, on utilisera encore certains de ses tableaux, jusqu’à notre époque, comme publicité pour les boîtes de chocolat ! D’où, en visitant l’exposition de ressentir une certaine familiarité.
Mais, la beauté picturale dépassée, d’autres images prennent le pas : d’abord, l’extraordinaire sérieux des visages d’enfants. Aucun ne rit, comme si Greuze nous montrait des sujets, tournés vers un avenir incertain qui amène une certaine anxiété au lieu de la pseudo « joie et insouciance de l’enfance ». Les enfants sentent que le monde des adultes bascule et que c’est eux qui vont prendre la relève d’un avenir bien sombre.
L’Oiseleur accordant sa guitare (1757), musée national de Varsovie.
Le deuxième aspect qui en découle est la ségrégation des scolarités et leur manque de pédagogie : l’école, souvent privée et religieuse, ne répond plus à un besoin de démocratie laïque qui se fait jour. Greuze, à-travers ses tableaux, se fait l’apôtre de Jean-Jacques Rousseau auquel il reste profondément attaché, plus qu’à Voltaire ou à son ami Diderot. A cette époque, l’« Emile ou de L’éducation », devient un best-seller, même si son auteur a mis ses propres enfants à l’assistance publique ! Il écrit : « Nous naissons faibles, nous avons besoin de forces ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d’assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n’avons pas à notre naissance, et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l’éducation. Cette éducation nous vient ou de la nature, ou des hommes, ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l’éducation de la nature ; l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; etl’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l’éducation des choses.
L’Enfant gâté (1765), Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage.
Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, et ne sera jamais d’accord avec lui-même : celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment ». La psychologie infantile vient de naître : chaque sujet a une personnalité et ne peut être traité de manière globale. Il n’entre pas d’emblée dans un « costume trois pièces » sociétal !
Mais, chez Greuze, le pire arrive également dans ses tableaux : bien avant nos dénonciations contemporaines, il accuse son époque d’exploiter l’enfant à des fins économiques et sexuelles (Le célèbre tableau intitulé « La cruche cassée » qui illustre symboliquement une scène après un abus sexuel). En ce 18e siècle finissant, Greuze nous laisse entendre que l’enfant est encore considéré comme une sorte d’esclave par son environnement, qu’il ne représente pas « l’enfance en majesté » et que la Révolution passe d’abord par sa libération…
III- N’OUBLIEZ PAS VOS SERVITEURS MON BON SEIGNEUR !
Madame Greuze, lavis d’encre de Chine, Rijksmuseum Amsterdam.
Au fil des ans les portraits d’enfants vont être dépassés, chez Greuze, par la production de gravures qui vont rencontrer un succès considérable. Ce sont, pour la plupart des scènes de genre, dépeignant le monde rural traditionnel ou des milieux citadins très modestes. Il est intéressant de constater que les principaux acquéreurs de ces gravures sont des aristocrates ou des bourgeois, un peu comme si, d’un seul coup, ils découvraient l’existence d’un monde majoritaire qu’ils avaient relégués aux oubliettes et qui méritaient leur attention, comme une tribu étrange découverte au fond de l’Amazone. Avec cependant une certaine anxiété, ne connaissant pas cette étrange groupe humain qu’on appelait « le peuple ».
Les Œufs cassés (1756), New-York, Metropolitan Museum of Art.
Greuze va aller plus loin : il représente ce peuple avec sympathie et montre qu’il a conservé jusqu’à présent les valeurs que les hommes de pouvoir et l’Églises n’observaient plus depuis longtemps : la famille comme noyau de la société, la référence à un Principe qui n’est pas forcément celui des Eglises, une organisation hiérarchique dans la famille où, au 18e siècle, le père de famille représentait la figure d’autorité. Sur ce dernier point, confronté à la génération montante plus agressive et plus ambitieuse, le père ne représente plus la figure essentielle de la famille et apparaît comme défaillant.
Le Fils puni (1778), Paris, musée du Louvre.
Au « Nom du Père » succède le « Meurtre du Père » freudien, qui fera d’ailleurs l’objet d’un tableau d’un parricide raté qui déclenchera de nombreuses critiques : « L’Empereur Sévère reproche à Caracalla, son fils, d’avoir voulu l’assassiner » (dit aussi : « Septime Sévère et Caracalla »). Greuze comprend qu’au-delà des très théoriques discours sur la morale et l ‘héroïsme « à la romaine », se cache un fauve prêt à attaquer l’autre, son voisin, voire son père ou des membres de sa fraterie. Ne reste plus que le passage à la malédiction paternelle du fils pour sauvegarder l’équilibre précaire de la famille, garante d’une sécurité toujours remise en cause par les événements extérieurs.
C’est l’image aussi d’une nouvelle jeunesse de la société française, confrontée à une pensée et des mœurs passéistes qu’il faudrait changer. Le blocage du conflit va déboucher, naturellement, sur la Révolution de 1789. Avec, à la clef, des intérêts différents qui vont se poursuivre et s’amplifier jusqu’à nos jours.
IV- MAIS QUE VA-T-ON FAIRE DES FEMMES ?
Dans l’œuvre de Greuze, les femmes sont nombreuses, mais différentes de la vision contemporaine où elles étaient considérées principalement comme objets de plaisir : les œuvres grivoises sont multiples et la peinture illustre le libertinage comme une fin en soi. Pour citer quelques exemples de mémoire : « L’odalisque » de François Boucher (1703- 1770) ; « Le verrou » de Jean Honoré (1732-1806). Fin d’une époque où l’on sent d’ailleurs une certaine mélancolie, car nous pressentons bien qu’après l’« Pèlerinage à l’isle de Cythère », vers la déesse de l’amour Aphrodite, d’Antoine Watteau (1684-1721), le ciel s’obscurcit. On commence à rire jaune…
La Dame de charité (1773), Lyon, Musée des beaux-arts de Lyon.
Pour Greuze, la femme n’est pas un objet inférieur vouée au plaisir de son partenaire, mais une collaboratrice égalitaire dans la famille qui est pour lui l’organisation fondamentale du bon fonctionnement de la cité. Idées qui prenaient de plus en plus corps dans les philosophies nouvelles des Lumières et qui aboutiront à des engagements féministes, plus tard, comme chez Olympe de Gouges. Mais, cette place de la femme à égalité avec l’homme, où on la retrouve présente dans de multiples tableaux ou gravures de Greuze, suppose chez lui qu’elle doit avoir un engagement dans la vie familiale et notamment dans son rôle de mère : il est pour l’allaitement de l’enfant et non pour le confier à une nourrice, comme cela était souvent la coutume à l’époque. Il va même écrire un livre (qu’il va intituler « roman » !) à ce propos : « Bazile et Thibaut ou les Deux Educations » (1765-1769). Il y met en scène deux garçons : le premier est élevé dans une famille affectueuse et le second est mis en nourrice. De là des destins contrastés qui sont soutenus, nous nous en doutons, par la philosophie rationaliste et matérialiste de Denis Diderot ! Bazile va vivre une existence heureuse et équilibrée, tandis que son alter ego, Thibaut, s’enfonce dans le crime et sera logiquement condamné à mort, sentence prononcée par Bazile, devenu entre-temps, lieutenant-criminel ! L’outrance de la moralité d’époque du texte, nous fait percevoir cependant une approche importante de la psychologie par la manière dont l’enfant est souhaité, perçu et entouré. Par la mère notamment qui joue un rôle central.
Militant pour l’allaitement naturel de la mère, Greuze ne sera d’ailleurs pas avare de poitrines dénudées et… d’enfants ravis !
V- FRANC-MACON EVIDEMMENT !
Tombe de Greuze au cimetière de Montmartre à Paris, ornée de La Cruche cassée par Ernest Dagonet
Greuze ne pouvait qu’être sensible aux idéaux de la Franc-Maçonnerie. C’est pourquoi il sera initié le 28 novembre 1778 à la très célèbre loge des « Neuf Soeurs » qui accueillera un grand nombre de personnalité en son sein, dont Voltaire naturellement ! La loge se réunissait chez Court de Gébelin (1728-1784) qui était son secrétaire. Ce dernier était pasteur, grand défenseur de la minorité protestante en France, (notamment avec l’affaire Callas dont Voltaire sera le révélateur et l’avocat) et mythologue en quête des sources de la tradition spirituelle primordiale qui inspirera fortement René Guénon dans sa recherche sur la « tradition primordiale ». Court de Gébelin avait aussi des liens amicaux avec Benjamin Franklin, qui l’incitèrent à son entrée dans la Maçonnerie.
Il est intéressant, pour nous, de constater que la référence à l’appartenance maçonnique de Greuze soit notifiée dans l’exposition comme une normalité qu’il ne conviendrait pas de dissimuler, comme auparavant.
Les choses bougent un peu, mes Soeurs et mes Frères. Sans doute que Jean-Baptiste Greuze y est un peu pour quelque chose !
BIBLIOGRAPHIE
Revue Connaissance des Arts (Hors-série) : Jean-Baptiste Greuze-L’enfance en lumière. Paris. Petit Palais. 2025.
Rousseau Jean-Jacques : Emile ou De l’éducation. Paris. Ed. Flammarion. 2009.
La Justice, la Tempérance, la Prudence, et la Force, sont quatre vertus célébrées depuis l’antiquité, les vertus cardinales (du latin« cardi« , gond, axe) qui déterminent un espace charnière où l’être spirituel s’applique à faire œuvre de Justice avec Tempérance, et à déployer sa Force avec Prudence.
Tombeau croix
Ces vertus sont représentées sur la Fontaine Saint-Michel à Paris, et aux angles du tombeau de François II et de Marguerite de Foix, édifié par la future reine de France Anne de Bretagne pour ses parents, François II et Marguerite de Foix, en la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul de Nantes.
Elles sont reliées et les liens des deux couples Justice-Tempérance et Prudence-Force se croisent et forment un X en reliant la tête et le pied du tombeau.
Justice Tombeau de François II
C’est la Justice, pour Platon, qui régule les relations entre la Tempérance, la Force, et la Prudence, des vertus et des concepts philosophiques nécessaires à la vie sociale des cités grecques, qui seront repris par les Pères de l’Église et deviendront des vertus chrétiennes.
Hérodote Histoires Tome 2
Mais d’où viennent ces concepts et ces vertus de Platon ?
De l’Égypte où il étudia 13 ans, comme avant lui les grands penseurs grecs comme Pythagore qui y étudia 22 ans. L’Égypte fut le terreau, la terre noire (kemet) de leurs connaissances philosophiques, scientifiques et de leur humanisme, mais à quel niveau ? À l’époque, comme aujourd’hui, il y avait deux niveaux de connaissances : exotériques délivrées au plus grand nombre, et ésotériques réservées à des initié(e)s, transmises lors de cérémonies secrètes dans des lieux où les grecs comme Hérodote, le grand historien, n’avaient pas accès. Il le dit dans son livre Histoires à propos d’un immense labyrinthe souterrain : « les Égyptiens gouverneurs du labyrinthe ne permirent point qu’on me les montrât. » Et on peut deviner pourquoi quand on met en regard la pensée égyptienne où la magie et les forces invisibles sont très actives et la pensée grecque où règne la raison.
Heka Énergie cosmique
Héka est le nom égyptien de cette énergie cosmique qu’il s’agit de canaliser pour relier le spirituel et le matériel, par la mise en œuvre de rites et de formules efficaces. Chaque Égyptien et chaque Égyptienne pouvait devenir son propre Mage et canaliser par la magie cette énergie, se renforcer ainsi physiquement et spirituellement et insuffler de l’énergie à ses actions et à ses pensées en étant plus intensément vertueux. C’est toute la différence entre la vertu grecque et religieuse, conceptuelle et statique, et la vertu égyptienne dynamique qui transforme l’être spirituel tout en étant transformée par lui. Les vertus égyptiennes sont ainsi à géométrie variable comme les temples qui s’élèvent depuis leur premier lieu d’ancrage dans un lieu chargé d’énergie invisible, par exemple près d’une source d’eau et d’une grosse pierre en puissance, leurs forces s’élevant de plus en plus haut jusqu’aux clés de voûtes où elles se croisent.
Autrement dit, les vertus cardinales sont destinées pour les grecs à maintenir l’ordre moral qui doit régner dans toute communauté, qu’elle soit civile ou religieuse, mais cette forme collective de vertu se prive de la puissance des pensées vertueuses égyptiennes dont elles dérivent.
Mâat Ordre cosmique
La Justice grecque dérive de la Mâat, la Vérité intégrale égyptienne ; la Tempérance grecque recherche l’équilibre de valeurs morales en occultant les forces qui les relient, et à l’inverse la Tempérance égyptienne s’attache aux forces qui relient ensemble ces valeurs pour mieux les « mettre en valeur », chacune individuellement ; la Force grecque est une forme allégée de Héka, la puissante énergie cosmique ; la Prudence grecque s’en remet à des connaissances rationnelles qui entravent ses pensées dans le noir de la conscience, et la Prudence égyptienne pense d’abord avec son cœur, en toute connaissance de cause, avant de reformuler sa pensée intellectuellement, elle « sait » avant de connaître.
Les quatre Éléments
Déjà pointait à l’horizon la pensée occidentale écartelée entre l’universalité de la sagesse égyptienne et l’universalisme enchâssé dans les dogmes idéologiques et religieux à venir. Les grands penseurs grecs présocratiques assurèrent la dispersion des éléments fondateurs de la pensée antique comme les quatre Éléments, l’Eau, le Feu, l’Air, et la Terre, et se les réapproprièrent à tour de rôle, le recyclage et l’appropriation de la pensée égyptienne étant la marque de la pensée occidentale dès sa naissance : l’Eau pour Thalès, le Feu pour Héraclite, l’Air pour Anaximène, et les quatre Éléments ensemble (en rajoutant la Terre) pour Empédocle. Ils désagrégèrent ce corps de sagesse antique comme le corps d’Osiris fut démembré, sans jamais lui permettre de se reconstituer en un tout autonome et rayonnant.
Matière noire
Mais la pensée magique et hermétique enseignée dans les Écoles de Mystères égyptiennes est passée à travers les filets de la raison grecque et les interdits des dogmes monothéistes, car elle dépasse l’entendement rationnel. La pensée rationnelle, par nature masculine et dominatrice, fait croire qu’elle « pense àtout », qu’elle « pense tout » même amputée de la pensée intuitive plutôt féminine, comme les hommes de science ont pensé l’univers et découvert ses lois jusqu’au siècle dernier sans tenir compte de la matière noire et de l’énergie sombre, qui constituent pourtant 95% de la matière de l’univers, donc en ne raisonnant qu’à partir des 5% restants.
De la même manière, depuis 2000 ans en Occident, 5% de pensées rationnelles feignent d’ignorer l’existence des 95% de pensées restantes, qu’elles soient subconscientes, intuitives, irrationnelles, ou autres, et si les pensées monorationnelles et les religions monothéistes dirigent encore le monde aujourd’hui, c’est à contre-courant d’une pensée scientifique spiritualisée qui les a supplantées dans le cœur intelligent des êtres spirituels de notre temps.
Les anges attentifs
Leur cœur intelligent sait voir derrière les apparences qui voilent la réalité et troublent le regard, jusqu’à voir s’animer le marbre du tombeau de François II et de Marguerite de Foix, sa seconde épouse. Ce chef-d’œuvre de la Renaissance fut sculpté par Michel Colombe, sur des plans de Jean Perréal, alchimiste, de 1502 à 1507 en collaboration avec des artistes italiens. Et il s’agit bien de renaissance, puisque nous retrouvons les amoureux François et Marguerite, morts aux apparences et en sur-vie dans une dimension invisible en soi-même, sous la bonne garde des quatre vertus cardinales. Sous le regard attentif et attendri des anges, les amoureux prient et communient ensemble dans une même prière, et de leurs deux cœurs en symbiose émanent des ondes qui les élèvent vers d’autres niveaux de conscience en soi-même.
Épée de la Justice
À leur tête, près de François II, veille la Justice armée d’un glaive massif tenu verticalement. Sa lame lève le voile qui dissimule la vérité éclairée par le soleil rayonnant de son pommeau. Sa lame en losange aplati est si large qu’elle renvoie comme un miroir deux images de cette vérité aussi vraies l’une que l’autre, mais elle ne tranche ni d’un côté ni de l’autre et se maintient verticalement car la seule vérité qu’elle retient est renvoyée par l’arête centrale verticale. Par elle souffle l’esprit de justice inspirant une vision juste de la réalité quelle qu’elle soit, celle des conflits ou celle d’une vie pacifiée, celle du chaos ou celle de l’ordre. Tout doit se voir en vérité, en croisant les deux aspects d’une même réalité, quitte à se détacher de la justice humaine et des contingences terrestres. Car la justice humaine horizontale qui applique les lois et résout les conflits est complémentaire de l’esprit de justice qui souffle verticalement en vérité.
Le grand mystère de l’esprit juste n’est pas qu’il souffle en vérité, mais qu’il souffle où et quand il veut. Il ne suffit pas d’être vertueux pour être et penser « en vérité », il faut qu’un esprit supérieur le souffle en soi-même, et ce moment ne se décrète pas, il se reçoit et se recueille comme un don du ciel, le Don de Dieu des grands penseurs de la Renaissance et des Alchimistes. « Dieu, disent les maîtres, donne la sagesse à qui il lui plaît et la transmet par l’Esprit-Saint, lumière du monde ; c’est pourquoi la Science (l’Alchimie) est dite un Don de Dieu. » (Fulcanelli, Les Demeures Philosophales)
Balance de la Justice
La balance tenue en main gauche par la Justice l’exprime autrement, en pesant à la fois les pensées et les actions de l’être moral en société, et les prises de conscience de l’être éthique intérieur. Les choix de l’être moral, ses principes et ses règles de vie sont identifiables et ne concernent que des secteurs de vie particuliers : la santé, le travail, l’argent, alors que les prises de conscience de l’être éthique sont imprévisibles, car elles sont dues souvent à des évènements imprévus : chocs émotionnels, épreuves physiques, révélations spirituelles. Elles impactent tous les secteurs de vie en même temps, leurs marques en mémoire sont définitives et entraînent de profonds bouleversements intellectuels et spirituels.
L’être moral et l’être éthique forment ensemble une globalité et un tout « doué de vie » (formule d’eulogie des Anciens Égyptiens), doué de propriétés propres que n’avaient ni l’être moral ni l’être éthique pris séparément. Autrement dit, de leur union « émerge » un Esprit nouveau de justice, une surconscience qui s’affirme à mesure que se développe la conscience d’une justice absolue pesant et jugeant globalement tous les choix de l’être effectués consciemment et subconsciemment sur tous les plans, physique, moral, mental, et spirituel. Ce principe de justice transcendante, à l’œuvre pareillement en soi-même comme dans tout l’univers, est celle de la déesse égyptienne Mâat, principe d’ordre de l’univers, à l’œuvre depuis sa création.
Mâat
« En » la Mâat, la connaissance est conscience, la vie de l’âme est à la fois terrestre et céleste, et participe à l’inévitable évolution de la création, transformant la vie créative en re-création et en récréation et le principe d’ordre de la Mâat en facteur de joie intérieure. « En » la Mâat, la conscience est holistique et l’être fait l’expérience exaltante de sa propre méta-morphose, et même d’une méga-morphose renforcée par la vie ritualisée des Égyptiens, retenant le temps et allégeant l’espace, suspendue en cet espace/temps régénéré.
Cette conscience holistique de la Mâat se réduit à « la plume de Mâat« lors de la pesée du cœur des défunts au moment du Jugement d’Osiris, un jugement qui prépare, s’il est positif, le passage des défunts dans un au-delà cosmique commun qui se mérite individuellement. Mais ce Jugement n’est pas le Jugement Dernier des religions monothéistes, car il n’a rien de définitif, la vie matérielle et spirituelle ici-bas et au-delà formant un tout indissociable en continuité l’un de l’autre où une même vie spirituelle se perpétue.
Tribunal dOsiris
Pour en prendre pleinement conscience, l’être spirituel doit travailler régulièrement à coordonner les propriétés des quatre vertus cardinales, car activées par une pensée morale et une conscience éthique revivifiées, ces vertus conditionnent le passage du visible à l’invisible, d’une vie naturelle à une sur-vie surnaturelle puissante et lumineuse.
La formule « abracadabra » évoque aujourd’hui les tours de prestidigitation, mais ses racines plongent dans l’antiquité ésotérique où elle servait d’amulette contre les maladies et les esprits malins. En franc-maçonnerie, cette séquence syllabique trouve un écho profond dans les rituels de création verbale, de protection symbolique et de progression initiatique. Le parallèle n’est pas anodin : comme le maçon prononce des mots sacrés pour invoquer la lumière et bâtir le temple intérieur, « abracadabra » agit comme une parole créatrice qui diminue le mal pour faire émerger l’ordre.
Origines antiques et pouvoir de la parole écrite
Les premières mentions remontent au IIe siècle de notre ère, dans un traité médical romain où un savant recommande d’inscrire la formule sur un parchemin en triangle inversé. Chaque ligne supprime une lettre, symbolisant l’affaiblissement progressif de la fièvre ou du démon. Portée autour du cou, cette amulette lie le visible au corps et l’invisible à l’esprit.
En maçonnerie, ce triangle évoque le delta lumineux du troisième degré, où la parole perdue d’Hiram est recherchée. Le maçon, comme le patient antique, porte des signes gravés – tablier, bijou – qui protègent et guident. La diminution syllabique rappelle le dépouillement rituel : l’apprenti ôte métaux et passions pour accéder à la loge bleue, miroir de cette purification progressive.
Étymologie et création par la parole
Plusieurs interprétations étymologiques relient « abracadabra » à des racines sémitiques. L’une voit en lui « je crée quand je parle« , écho direct à la genèse biblique où Dieu forme le monde par le verbe. Une autre propose « je créerai l’homme« , rappelant la construction d’Adam. Une troisième y discerne « nom du béni« , invocation divine.
Le franc-maçon reconnaît ici le Grand Architecte de l’Univers, dont le nom ineffable est prononcé avec révérence. Au premier degré, le candidat reçoit une parole substitutive qui crée son identité initiatique. Comme « abracadabra » diminue pour chasser le mal, le mot sacré maçonnique s’affine au fil des grades, passant de guttural à spirituel, jusqu’au 4e degré où le Maître Secret détient la clé d’ivoire – outil pour ouvrir les mystères, similaire à la formule qui ouvre la guérison.
Le triangle protecteur et le temple intérieur
La forme triangulaire n’est pas fortuite : elle concentre l’énergie, repousse les forces chaotiques. Dans les papyrus gréco-égyptiens, elle forme une barrière linguistique. En loge, le pavé mosaïque trace un espace sacré où le compas et l’équerre délimitent le temple. Le triangle du delta, irradiant la lumière, protège contre les profanes. Au grade de Maître Secret, le cartouche circulaire contenant un triangle et une étoile flamboyante symbolise l’initié au centre de l’univers ordonné. « Abracadabra » inscrit en triangle inversé agit comme un rituel d’exorcisme maçonnique : il chasse les vices pour laisser place à la vertu, tout comme le maillet frappe la pierre brute pour la polir.
Du remède médical à l’incantation initiatique
Au Moyen Âge, la formule orne encore des talismans contre la peste. Au XVIIe siècle, des Londoniens la gravent sur des portes pour repousser l’épidémie. Le maçon utilise des signes similaires : le bijou de maître, avec ses symboles gravés, protège l’initié des passions. Au 14e degré du REAA, le mot « abrahadabra » – variante ésotérique – apparaît dans des contextes hermétiques, évoquant une nouvelle ère. Bien que non prononcé en loge bleue, son principe résonne : une parole qui transforme le chaos en cosmos. Le voyage initiatique, avec ses quatre éléments au 4e degré, diminue les illusions comme les lettres s’effacent, menant à la vérité nue.
Discrétion et pouvoir du secret
Plus le sens échappe, plus l’invocation agit. En maçonnerie, le secret n’est pas cachotterie mais voile protecteur. Le candidat aveugle, guidé par la corde, avance dans l’obscurité comme la formule diminue dans le noir. Le sceau de Salomon clos les lèvres : discrétion absolue. Prononcer « abracadabra » sans comprendre, c’est comme jurer sur le volume de la loi sacrée – l’acte prime sur le sens apparent.Couronne de laurier et victoire sur le mal
Le Maître Secret passe sous la couronne de laurier et d’olivier : victoire sur les passions, paix fraternelle. « Abracadabra« , en chassant la maladie, couronne le patient guéri. Le laurier, emblème d’Apollon, repousse les ténèbres ; l’olivier, d’Athéna, apporte la sagesse. Ensemble, ils encadrent le maçon qui, ayant diminué ses vices, accède à l’harmonie. La formule magique, comme le rituel, transforme la souffrance en élévation.
Novembre et le seuil initiatique
Novembre, mois de Samain et de Toussaint, voit la terre recevoir la graine dans l’ombre. « Abracadabra » plante sa syllabe finale – A – comme une semence de lumière. Au 4e degré, le temple tendu de noir pleure Hiram ; pourtant, la clé d’ivoire promet l’ouverture future. Le maçon sème en novembre spirituel pour récolter au printemps maçonnique que symbolise la Saint-Jean d’été.
La parole créatrice en action
Si « abracadabra » signifie « je crée quand je parle« , il incarne le verbe maçonnique. Le vénérable ouvre la loge par une batterie qui crée l’espace sacré. Chaque planche, chaque serment, est une incantation qui bâtit le temple.
La formule n’a pas besoin d’être prononcée en tenue ; son esprit anime le rituel. Diminuer les lettres, c’est tailler la pierre ; invoquer le mystère, c’est chercher la parole perdue. Le maçon, illusionniste de l’âme, fait surgir la lumière du chapeau de l’initié.
« Abracadabra » n’était pas une formule active au sens littéral en franc-maçonnerie, mais son essence y vit : parole qui guérit, protège et crée. Du triangle amulette au delta lumineux, de la clé d’ivoire à la disparition du mal, elle enseigne que le vrai magicien est celui qui, par le secret et le travail, transforme le plomb profane en or spirituel.
Le lapin n’est pas dans le chapeau ; il est dans le cœur du maître qui a su prononcer, sans le dire, le mot qui ouvre les mondes.
Dans ce 41ᵉ album, nous ouvrons Astérix en Lusitanieavec un regard maçonnique : le rire y tient lieu d’épée, la fraternité d’horizon. De case en case sur le pavé mosaïque, une équerre invisible contrôle la rectitude du propos tandis qu’un compas discret règle la distance juste entre liberté et loi. La farce démonte les mécaniques du complot comme on lève un voile, et la Lusitanie se révèle Temple de lumière où l’alliance se pratique plutôt qu’elle ne s’affiche. Ici, la potion n’est pas un dû mais un don mesuré ; l’honneur se partage, la cité se bâtit, et la parole circule comme une tenue bien conduite.
Astérix en Lusitanie – n°41
Fabcaro tient la barre avec une malice douce qui n’excuse rien et n’oublie pas l’éthique ; sous le velours de l’humour veille une équerre invisible qui vérifie la rectitude du propos. Didier Conrad conduit la ligne avec un nerf souple et salue Albert Uderzo sans se figer dans l’hommage : la main demeure vivante. Au-dessus, l’ombre tutélaire de René Goscinny règle encore le rythme des gags et l’innocence du contre-pied. La vieille musique se reconnaît, mais l’orchestre joue désormais une partition qui respire.
Le récit tient dans un souffle clair.
Un ancien esclave reparaît, la mémoire encore chaude des fers, et demande secours. Le village répond avec cette simplicité qui dit l’honneur. Là-bas, la Lusitanie ploie sous l’aigle et refuse de rompre. Un vent d’ouest, pareil à une conque marine, appelle ; les trois compagnons quittent la maison commune, franchissent la mer comme une colonne d’écume dressée vers l’horizon et reconnaissent, au bout de la traversée, des frères en humanité. Devant l’Empire romain, ils avancent sans haine ni renoncement, avec l’obstination joyeuse des petits peuples qui savent défendre la liberté à hauteur d’homme, par la justesse du regard et la netteté du geste.
Sous l’aventure visible chemine un voyage intérieur. Le corps s’embarque d’abord, domptant caps, falaises et ports, jusqu’à ce que les cartes, déjà, dessinent l’espace comme un plan de Loge. L’intelligence suit, apprend à lire les signes, déjoue les pièges et retourne la force de l’adversaire par l’à-propos. Le cœur vient enfin, découvre une fraternité sans posture, consent à l’alliance avec l’étranger et offre le secours sans prendre l’ascendant. La potion magique devient alors figure d’une parole vive : ni talisman paresseux ni facilité, mais une mesure qui demande du temps.
Panoramix veille à la juste limite ; Astérix discerne ; Obélix accomplit ; Idéfix protège.
Chacun assume sa charge, et l’ensemble respire l’ordre intérieur d’un chantier bien tenu. La Lusitanie se déploie avec une tendresse précise. À midi, la blancheur dure des calcaires ; la nuit, des bleus feutrés qui s’attardent ; sur les murs, des azulejos où s’inscrit la mémoire des jours ; dans l’air, des guitares qui portent le fado comme une confidence. La saudade ne gémit pas, elle donne au courage une gravité douce. La langue roule son « ão » comme une houle de fond ; les noms en « ès » dressent des mâts invisibles ; les féminins en « a » ouvrent des fenêtres d’accueil. Les calembours sourient sans jamais défaire la tenue de la fable : tout parle juste, tout demeure à hauteur d’âme.
Astérix, éd. luxe
Au cœur de cette matière vivante fermente le garum, sel et soleil mêlés, liqueur des poissons qui nourrit les tables et les imaginaires. Les amphores circulent, marquées de sigles et timbrées de sceaux, et déjà l’Empire prétend codifier le goût comme il réglemente les peuples. Autour de cette marinade antique, la rumeur prospère et ourdit ses filets : l’empoisonnement devient récit commode, le trafic se déguise en vérité révélée, le soupçon prend l’odeur forte de l’invective. Le complot, ici, n’est pas doctrine mais mécanique. Il flatte la peur, simplifie le monde et transforme la vase en certitude. Les auteurs en font une farce savoureuse et une leçon civique. La potion claire, mesurée, préparée à visage découvert, répond au garum des arrière-boutiques où l’on remue l’opacité. D’un côté, une parole qui éclaire et se partage, de l’autre, une mixture d’ombres où fermentent la crédulité et l’intérêt. Le rire ouvre la fenêtre, chasse les miasmes et rappelle que le vrai se goûte mieux quand il respire.
Le fil héroïque passe par Viriate, frère en vaillance de Vercingétorix par-delà les frontières. Même flamme, même blessure, trahison puis relèvement. La figure rappelle une vérité droite. L’opprimé n’est pas voué à gémir mais se tient debout et rallume le brasier par la solidarité. Nous retrouvons ici nos étoiles cardinales : une liberté qui ne se monnaie pas, une égalité qui ne rabote aucune singularité, une fraternité qui n’est pas un slogan mais un service. Les Gaulois ne libèrent pas un pays à la place de ses habitants mais ils restituent à une communauté sa capacité d’agir. Ils offrent l’étincelle et laissent l’air faire son œuvre. La victoire demeure lusitanienne et le village s’en va sans trophée : cette pudeur signe la noblesse du geste.
Astérix, éd. Artbook
Au bord d’une carrière, le récit se densifie. Les collègues d’Obélix taillent des cubes promis aux chaussées. La poussière colle, la main écoute le fil de la roche et la patience gouverne. Nous pensons à la calçada portuguesa, blanc du calcaire et noir des basaltes nés de feux anciens. Le pavé mosaïque revient non comme citation mais comme résonance. La ville devient Temple discret et le passant, pèlerin sans le savoir.
Obélix demeure l’homme des grands blocs. Il dresse ses menhirs avec la joie invincible d’un enfant qui éprouve la pesanteur ; par jeu, il tente l’empilement, et la pyramide affleure parfois dans le sourire des cases. Entre le cube civique et le monolithe dressé se tisse une pédagogie de la forme : le cube répété dit la lenteur fraternelle qui bâtit la cité ; le menhir dit la force qui s’oriente ; la pyramide esquissée dit la visée qui rassemble en un point la dispersion des plans. Nous entendons le triangle qui cherche le cercle, voyons l’équerre qui vérifie, pressentons le compas qui règle la distance. La liberté se maintient quand la forme l’accueille, et la fraternité dure quand la mesure la protège.
Face à cela, le camp romain exhibe la normalisation qui voudrait tout rendre interchangeable. L’Empire parle un règlement sans esprit mais l’obsession d’ordre masque la peur des singularités. Les garnisons s’ennuient, les centurions se crispent, les rapports s’empilent ; l’administration imagine tenir la paix par saturation. La satire perce la baudruche avec tendresse, tandis que la Lusitanie réplique par des gestes simples : hospitalité, ingéniosité, courage partagé. Même la morue quitte l’anecdote et devient emblème d’une ressource patiente : se nourrir de l’ordinaire, en tirer une joie, voilà la politique du quotidien que l’album propose.
Astérix,-4e-de-couv
Fabcaro glisse des clins d’œil contemporains sans altérer la ligne claire, respecte la musique de Goscinny et trouve son tempo. Didier Conrad anime les foules avec une chorégraphie lisible, ouvre des marines où l’horizon respire et invente des places où les pavés deviennent personnages. Les couleurs de Thierry Mébarki posent des vagues de lumière – ocres, gris de pierre, bleus profonds. Rien ne crie, tout tient. Chaque planche a l’équilibre d’un Temple où l’œil circule sans trébucher.
La figure de l’ancien esclave rouvre la question du nom et du destin. L’affranchissement ne suffit pas, la liberté réclame une maison pour devenir habitable. L’homme assume la fragilité de la demande, le village répond dans la fraternité, non dans la condescendance. Nous reconnaissons la grammaire secrète de l’initiation, où nul ne se relève seul, où la potion n’est pas un dû mais un don : elle vient lorsque l’intention demeure droite, se dérobe aux mains qui trichent, se met au service de l’œuvre commune et refuse les miroirs de l’ego.
Nous refermons l’album comme on quitte un Temple provisoire : le cœur allégé, la boussole intérieure mieux orientée, la main déjà sur l’outil – taille après taille, pas après pas – jusqu’à ce que la cité retrouve tenue et souffle.
Astérix en Lusitanie
René Goscinny – Albert Uderzo – Fabcaro – Didier Conrad
Hachette Astérix, n°41, 2025, 48 pages, 10,90 €
Astérix, la potion magique des français ? | Le Banquet
Mutation d’un slogan populaire en lumière maçonnique
Préambule du secrétaire
Ce jour, dans un lieu sans lieu, à une heure sans heure, se sont réunis trois figures de pensée autour d’un slogan devenu fracture : Albert Camus, en veste froissée, ironique et lucide. Simone Weil, droite et discrète, veilleuse d’attention. Maître Eckhart, immobile, comme une montagne dans le brouillard.
Le GADLU, quant à lui, ne s’est pas annoncé. Il est peut-être déjà là. Peut-être jamais.
Moi, secrétaire de cette rencontre, je consigne sans intervenir. Je note les silences autant que les paroles.
Je ne dors pas, je veille.
Acte I : Le slogan comme symptôme
« Chacun pour soi et Dieu pour tous », formule familière, presque anodine, qui dit pourtant beaucoup de notre époque. Elle résonne comme un constat, une résignation, une ligne de fracture entre l’individu et le collectif.
Albert Camus
Camus lève les yeux :
« Encore cette phrase… Elle a tout d’un abandon maquillé en sagesse. On s’y cache comme derrière une porte qu’on ne veut pas ouvrir. Moi, je dis : chacun pour soi, et que Dieu se débrouille.
L’absurde est là, dans cette délégation du lien à une entité qu’on ne voit jamais. »
Simone Weil
Simone Weil répond sans hausser le ton :
« Ce n’est pas Dieu qu’il faut attendre, c’est l’attention qu’il faut offrir. L’attention vraie est déjà une forme de justice. Et la justice, même sans Dieu, est une lumière. Le problème n’est pas que Dieu soit absent, c’est que nous ne sommes pas là. »
Maître Eckhart ne dit rien. Il est là. Il est le silence entre les répliques.
Son regard ne juge pas, il traverse. Il incarne ce que les autres cherchent à nommer. Il est le creux où le divin peut naître, si l’ego se retire.
Acte II : Mutation symbolique
Le slogan passe au creuset.
Les mots se frottent aux pierres, les idées aux silences.
Ce qui semblait banal devient instable.
Ce qui sonnait comme une maxime populaire révèle une faille.
Camus, accoudé à une colonne, lance :
« Chacun pour soi, Dieu pour personne. Voilà le vrai visage de notre époque. On a troqué la fraternité contre la survie, et Dieu contre le confort moral. Ce slogan est une démission collective, une abdication maquillée en proverbe. »
Simone Weil, les mains jointes, répond :
« Et pourtant, même dans le désert, il y a des graines. Chacun pour l’autre, Dieu en creux.
Ce n’est pas une absence, c’est une attente. Une attente qui ne demande pas de croire, mais de se rendre disponible. »
Maître Eckhart
Maître Eckhart ne parle pas.
Il ferme les yeux.
Il est le vide qui relie.
« Il n’y a ni chacun, ni Dieu. Il y a le silence où tout peut naître, si l’on consent à disparaître. »
Si l’âme était capable de connaître Dieu sans le monde, le monde n’aurait jamais été créé pour elle.
« Maître Eckhart, Sermon 32 »
Le GADLU, jusque-là invisible, fait tomber une feuille d’automne.
Personne ne la remarque.
Une ampoule clignote sans raison.
Le monde continue, comme si de rien n’était.
Mais dans l’ombre, quelque chose s’est déplacé.
Le slogan a perdu sa forme.
Il ne tient plus debout.
Il vacille, comme une pierre mal posée.
Et dans ce vacillement, une mutation s’opère.
Non pas une correction, mais une transmutation.
Le slogan devient question.
La question devient geste.
Et le geste devient offrande.
« Une feuille portée par le souffle divin, messagère des silences célestes. »
Interlude : La Tragédie du Quoique
Le silence de l’Orient était parfois plus assourdissant que les rituels. Il laissait place à ce que l’homme préfère ne pas entendre. Dans le secret des engagements mutuels et des serments solennels, l’écho d’un adage non prononcé venait miner les fondations de la Fraternité. Il n’était pas inscrit sur le Tableau de Loge, mais dans les replis de la conscience.
C’était une paraphrase du Nouveau Testament, pervertie jusqu’à l’os : « Chacun pour soi et Dieu pour tous. »
Le verset biblique, à l’origine, rappelait seulement la terrible solitude de l’âme face au Jugement : « Ainsi chacun de nous rendra compte à Dieu pour lui-même » (Romains 14:12). Mais le monde, et le Maçon qui n’est qu’un homme du monde, en avait fait un pacte d’égoïsme : « Tu t’occupes de tes affaires, et le Grand Architecte se chargera, par Sa seule grandeur, d’assurer la paix globale. »
C’est ce « quoique… », cette minuscule faille dans l’idéal, qui ouvrait alors la porte à du tribun.
La Voix du tribun (Camus) : La Condamnation de la Lâcheté
De la tribune imaginaire de l’agora, la voix s’élevait, claire et sans appel, contre la facilité du refuge : lev tribun ne pouvait souffrir cette démission.
« Écoutez-moi bien ! Ce ‘Chacun pour soi’ n’est pas de la prudence ; c’est la lâcheté devant la peste. C’est le refus de la seule vérité qui vaille : nous sommes tous dans la même charrette, sous le même ciel indifférent. La Fraternité n’est pas une option ; elle est la seule révolte valable contre l’Absurde. Elle est un pacte de sang et de sueur, ici, maintenant, sans espoir d’éternité ! »
« Et ce ‘Dieu pour tous’ ? C’est le comble du confort moral ! C’est le permis de repos en pleine bataille ! La justice, vous croyez qu’elle est garantie par le Ciel ? La seule justice que vous aurez est celle que vous arracherez, ensemble, des mains du chaos. Laisser ‘Dieu’ s’occuper du ‘tout’, c’est se contenter de s’occuper du rien. C’est abandonner les victimes et trahir le serment. Seul l’homme, en pleine lucidité, peut endosser la tâche de l’homme. La gloire n’est pas de prier pour le Tout, mais d’agir pour l’Un qui souffre à côté de vous. »
Le Souffle Invisible (Sartre) : L’Angoisse de la Liberté
Le philosophe-écrivain français Jean Paul Sartre et l’écrivain Simone de Beauvoir arrivent en Israël et accueillis par Avraham Shlonsky et Leah Goldberg à l’aéroport de Lod (14/03/1967).
Mais lorsque le tribun se taisait, un murmure plus insidieux et bien plus intime venait hanter la conscience de celui qui l’avait entendu. Le Souffle ne parlait pas du devoir moral, mais de la terreur d’être.
« Tu te caches. Je le sens. Derrière le Grand Architecte, derrière les symboles, derrière la Fraternité elle-même… tu te caches. Le ‘Chacun pour soi’ ? C’est la vérité de ton existence : tu es radicalement seul dans ta liberté. Personne ne choisira à ta place l’Homme que tu seras. »
« Et ce ‘Dieu pour tous’ que tu laisses veiller sur le monde ? C’est ta mauvaise foi (mauvaise foi), ton échappatoire pour ne pas voir que si Dieu n’existe pas, alors tout est permis et donc, tout est ta responsabilité écrasante.
Ton choix de Fraternité n’est pas validé par une essence supérieure ; il crée l’essence de l’Homme que tu voudrais être. Tes mains tremblent parce que ce n’est pas le ‘Tout’ qui t’angoisse, mais le fait que tu es le Tout. Cesse de mentir, cesse de t’évader. Accepte l’angoisse, car elle est la preuve de ta liberté. »
Acte III : Lecture maçonnique
En loge, cette formule ne tient pas.
Elle se dissout dès le franchissement du seuil.
Ici, « chacun pour soi » est une impossibilité rituelle.
Le travail est collectif, non par obligation, mais par nécessité symbolique.
Chaque maillet frappé est une réponse au repli.
Chaque pierre taillée est une offrande à l’édifice commun.
Le silence est habité, non par le vide, mais par la présence.
Il n’est pas absence de bruit, il est espace de résonance.
C’est dans ce silence que Maître Eckhart prend racine, que Simone Weil veille, que Camus se tait enfin.
La parole est partagée, non pour convaincre, mais pour éclairer.
Elle ne cherche pas à dominer, mais à relier.
Elle est le fil qui tisse la fraternité, même entre des voix dissonantes.
Et le GADLU, dans tout cela ?
Il n’est pas convoqué.
Il n’est pas prié.
Il est présupposé, comme une étoile fixe dans le ciel intérieur.
Il ne répond pas, mais il oriente.
Conclusion : Voix de l’orateur et de la Sagesse réunies
Je dormais d’un œil. Non par indifférence, mais par fidélité au silence qui précède la parole juste.
Et à mesure que le slogan se déployait, quelque chose en moi s’est redressé.
Non pas une indignation, mais une lucidité.
En loge, cette phrase se heurte à la pierre d’autrui.
Ici, chacun œuvre en soi, pour tous, avec foi.
Et si Dieu ne répond pas, c’est peut-être que nous avons cessé de l’incarner.
« Frères et Sœurs »,
J’ai entendu les éclats de Camus, les murmures de Weil, le silence d’Eckhart.
J’ai perçu l’ombre du GADLU, parfois trop invoqué, parfois trop oublié.
Et j’ai vu, dans ce slogan « Chacun pour soi et Dieu pour tous », non pas une formule, mais une fracture.
Il ne s’agit pas de le corriger, ni de le condamner.
Il s’agit de le redresser, comme on redresse une pierre mal posée, pour qu’elle puisse porter sans faillir.
Car la vraie rectitude ne vient pas du mot juste, mais du geste juste.
Et ce geste, nous le connaissons : c’est celui qui relie, qui écoute, qui transmet.
C’est celui que le maçon répète, jour après jour, sans attendre de réponse divine.
La Sagesse ne parle pas pour convaincre.
Elle parle pour rappeler.
Rappeler que le Temple ne tient que si chacun y est présent.
Que la lumière ne vient pas d’en haut, mais de l’intérieur, quand le silence est habité.
Et si le monde répète encore « Chacun pour soi et Dieu pour tous »,
alors que le maçon, dans le secret de son œuvre, murmure :
« Chacun en soi, pour tous avec foi. Et que Dieu, ou ce qui en tient lieu, soit non plus un recours, mais une source.«
…c’est pas ce truc où on pourrait penser et écrire ce que l’on veut, ou je me trompe ?!
« Le despotisme démocratique est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages. Il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger »
Alexis de Tocqueville – De la démocratie en Amérique (1835)
Voilà une bien étonnante déclaration de notre petit hobereau normand, tellement admiratif de la démocratie américaine dans un premier temps. Nous sentons qu’un long cheminement intérieur précède ce constat, somme toute assez pessimiste, de la pratique démocratique. Imaginons quel point d’orgue si Alexis de Tocqueville pourrait voir l’évolution inquiétante qu’elle a prise aujourd’hui aux Etats-Unis !
I- A LA RECHERCHE D’UN IDEAL A TOUT PRIX. MÊME JUSQU’EN AMERIQUE !
Alexis de Tocqueville (1805-1859)
Chose qui n’est guère anormale, Alexis de Tocqueville (1805-1859) est un homme qui a peur, comme héritier d’une histoire tragique qui le dépasse et l’oblige à s’entourer de sécurités diverses comme la notoriété, l’écriture, la distance et la théorie. Issu de la petite noblesse normande du Cotentin, il est de par sa mère, l’arrière-petit-fils de Malherbes (1721-1794) qui fut un homme des Lumières, protecteur des encyclopédistes et défenseur du roi devant la Convention, ce qui lui vaudra d’être guillotiné. Les parents de Tocqueville, eux-mêmes condamnés à mort, ne verront leur salut que par la chute de Robespierre. Toute son enfance va donc se dérouler dans le récit des horreurs de la Terreur. Très vite, il comprend que la noblesse, à laquelle il appartient, commit l’erreur de ne pas tenir compte de l’aspiration au pouvoir de la bourgeoisie et de l’amélioration du quotidien de la paysannerie et des ouvriers encore minoritaires dans les villes, mais dont il sentait la montée des revendications, différentes de celles de la bourgeoisie et donc conflictuelles à terme. Il pense, dans un premier temps, que la solution résiderait dans l’élaboration d’une monarchie constitutionnelle à la britannique comme le souhaitaient les Girondins avant leur élimination par Robespierre. Mais, il sait aussi que la France après l’épopée napoléonienne et la Restauration est une société figée, repliée sur des antagonismes féroces. Tocqueville craint les révolutions, comme le « remake » d’une tragédie personnelle et toute son œuvre va être une méditation sur la violence révolutionnaire. A 23 ans, il déclarera : « Une égalité raisonnable est l’état naturel de l’homme ». Ce qui ne lui amènera pas que des amis dans les milieux conservateurs ! Mais quel régime proposer pour parvenir à un équilibre politique ?
Vue de la statue de la liberté de NYC avec Manhattan
Fasciné par ce qu’il lit sur l’Amérique du Nord, il décide de s’y rendre pour étudier le fonctionnement de la démocratie qui lui apparaît comme un système idéal, « pour examiner scientifiquement les ressorts de cette vaste société américaine que personne ne connaît », et il va se livrer sur place à un très profond travail d’investigation. Son rêve étant aussi de se servir de son travail pour entrer en politique à son retour. Formidable regard sur la société américaine où rien ne lui échappe : le fonctionnement de la démocratie, les élections, le fédéralisme, la condition des noirs, la place des notables et des industriels, des hommes de la rue et la place fondamentale des multiples courants religieux de cette société laïque par essence, plus préoccupée par les fonctionnements de groupes que par l’État lui-même. Il écrit : « Le plus grand soin d’un bon gouvernement devrait-être d’habituer peu à peu les peuples à se passer de lui ». Pour lui, il faudrait lutter en France contre la centralisation administrative et mettre en place une forte indépendance des régions.
Au-delà de la théorisation, Tocqueville va devenir, précisément, un élu local très investi. Publié en 1835, son livre « De la démocratie en Amérique », va soulever certains enthousiasmes mais aussi de nombreuses critiques. Elu député en 1839, il vivra un « tournant social » vers 1846-1847 en découvrant à Manchester, en Grande-Bretagne, la misère ouvrière comme résultat d’un capitalisme sauvage à laquelle échappe momentanément la France, pays à majorité rurale. Dès 1835, il prône l’économie Sociale, les mutuelles, les coopératives, les caisses d’épargne. Il est favorable à la petite propriété et encourage la vie associative. C’est un homme pragmatique, confronté au réel, qui cherche à favoriser l’autonomie des individus et leur participation à la gestion des affaires communes. Il est, à l’époque, la figure même du démocrate. Il nourrit un rejet du socialisme après les violences de la révolution de 1848, mais il est partisan d’un choc fiscal pour éviter qu’une autre révolution recommence, il veut « remanier tout le système de façon à diminuer la charge des pauvres en augmentant un peu celles des riches ». Déjà à l’époque !
En restant en contact avec l’Amérique du Nord, Tocqueville, va évoluer cependant dans sa réflexion : il commence à voir, dans la démocratie américaine, ce qu’il appellera « La tyrannie de la majorité » par une opinion qui anéantit la liberté de penser. L’exemple le plus criant étant celui de l’esclavage qui aboutira à la guerre civile entre 1861 et 1865, que Tocqueville ne verra pas, mais dont il avait vu les prémices. Néanmoins, il pensait que la tyrannie de la majorité pouvait être contrebalancée par les institutions, la presse et les mœurs. L’autre danger que percevait également Tocqueville était que la démocratie peut conduire à une uniformité, un alignement de pensée digne de la banale dictature, loin de toute création, un alignement qui conduit à l’ennui le plus profond !
II- INTERIORISER LA DEMOCRATIE PAR LA TOLERANCE OU MOUILLER SA CHEMISE DANS L’ACTION ?
Il y a deux solutions pour tenter d’entrer en démocratie : participer à une action politique, s’« encarter » dans un parti qui s’en réclame ou se borner à l’envisager comme l’aboutissement d’une recherche intérieure qui ne nécessite nullement le militantisme.
Albert-Camus
Albert Camus, à l’exemple d’Alexis de Tocqueville, ne conçoit pas la démocratie sans une action pour l’installer et la protéger si elle est menacée. Au sortir de la résistance et de la libération, dans un texte célèbre de juillet 1948 intitulé : « Réflexions pour une démocratie sans catéchisme », il écrit (1) : « Il me semble que la démocratie, qu’elle soit sociale ou politique, ne peut se fonder sur une philosophie politique qui prétend tout savoir et tout régler, pas plus qu’elle n’a pu se fonder jusqu’ici sur une morale de conservation absolue. La démocratie n’est pas le meilleur des régimes. Elle en est le moins mauvais. Nous avons goûté un peu de tous les régimes et nous savons maintenant cela. Mais ce régime ne peut être conçu, créé et soutenu que par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout, qui refusent d’accepter la condition prolétarienne et qui ne s’accommoderont jamais de la misère des autres, mais qui justement refusent d’aggraver cette misère au nom d’une théorie ou d’un messianisme aveugle. Le réactionnaire d’ancien régime prétendait que la raison ne réglerait rien. Le réactionnaire de nouveau régime pense que la raison réglera tout. Le vrai démocrate croit que la raison peut éclairer un grand nombre de problèmes et en régler presque autant. Mais il ne croit pas qu’elle règne, seule maîtresse, sur le monde entier. Le résultat est que le démocrate est modeste. Il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné »…
Albert Camus – Portrait de la collection de photographies du New York World-Telegram et du Sun, 1957
Camus risquera la violence pour imposer et maintenir la démocratie. Toute son œuvre est marquée par cette problématique, son théâtre principalement. Peut-on rester les bras croisés quand la tyrannie exerce son pouvoir sans se révolter, y compris en mettant en balance la vie d’autrui, sommes-nous d’éternels Sisyphe, condamnés à rouler stupidement notre pierre vers le sommet par rapport aux ordres de dieux improbables ? Le moteur de la révolte doit-être animé alors par celui de la compassion qui lui est lié pour Camus. Il écrit, en 1951, dans « L’homme révolté » : « On comprend alors que la révolte ne peut se passer d’un étrange amour. Ceux qui ne trouvent de repos ni en Dieu ni en l’histoire se condamnent à vivre pour ceux qui, ne peuvent pas vivre : pour les humiliés ». Toute révolte pour instaurer un retour à la démocratie doit être transcendée, sous peine d’échec.
Épictète
Erreur, nous disent un grand nombre de philosophes de l’Antiquité ! Surtout dans un contexte gréco-romain, berceau intellectuel de la démocratie, mais où est largement pratiqué l’esclavage et la ségrégation. Les stoïciens et les épicuriens vont répondre par l’opposition fondamentale d’affirmer que toute résistance à la tyrannie est intérieure et que ma liberté de conscience est inattaquable car vécue de l’intérieur. Position qu’adopteront durant des années des peuples entiers dans le monde, soumis à la tyrannie desdites « démocraties populaires » … Une figure se détache particulièrement de ce contexte de l’Antiquité : celle d’Epictète (50-125 après J-C environ), grande figure du stoïcisme romain. Il est le révélateur de cette intériorisation : ancien esclave affranchi, il mesure parfaitement le cynisme d’une pensée qui n’est démocratique que pour une minorité, ce qui se traduit, en fait, par une aristocratie déguisée ! Pour lui, alors, le vécu de la liberté et de la rencontre avec l’autre ne peut qu’être intérieur, étranger à la théâtralisation d’un discours à la réalisation impossible. Mais, cette protection ne peut que s’accompagner d’un combat intérieur contre nos propres tyrans pour y établir une démocratie interne. Il écrit (2) : « En un mot la citadelle qui est en nous, et avons-nous chassé les tyrans qui sont en nous, ces tyrans que nous trouvons en nous chaque jour, régnant sur chacun de nous, tantôt les mêmes, tantôt différents ? ». Il ne faut pas s’émouvoir pour ce qui ne dépend pas de nous. Dans ce vécu intérieur, cependant, l’imagination ne doit pas prendre le pas : la raison doit y être toujours présente et nous inciter, malgré tout, à avoir une action sur le réel extérieur, avec discernement. Il écrit également (3) : « Ensuite, si l’imagination te tourmente (car cela ne dépend pas de toi), combats-la au moyen de la raison, lutte victorieusement contre elle, ne te laisse point prendre des forces et pousser sa pointe toujours plus loin en retraçant toutes les images qu’elle veut et comme elle le veut ». Pour les stoïciens, plus qu’une réalité, la démocratie est une utopie vers laquelle il faut tendre avec raison, mais en acceptant parfois les déceptions liées à la nature humaine.
III- UNE NOUVELLE DICTATURE PAR LE NIVELLEMENT ?
Carte électorale française
La démocratie, ce laboratoire de l’apprentissage de la liberté, court-elle le risque d’instaurer quelque chose de l’ordre d’une dictature idéologique ou celle de l’ennui, au pire une néo-religion ? Franchement, n’aurions-nous pas envie d’éclater de rire quand on cherche à nous vendre la marque démocratie ? En effet, les régimes les plus dictatoriaux s’en réclament : la République islamique d’Iran, la République populaire de Chine, la République démocratique de Corée, la République fédérale de Russie, les USA de Trump, l’ex-République démocratique d’Allemagne etc., plus ceux qui utilisent le vocable, dans nos pays occidentaux, pour couvrir des agissements de voyou ou couvrir des idéologies douteuses, comme celles d’extrême-droite. Ce sont souvent les utilisateurs du terme démocratie qui lui sont le plus nuisible ! De surcroît, nous constatons aussi que la pratique d’une réelle démocratie n’empiète pas sur la conservation d’un système symbolique qui ne fait aucune pression sur son fonctionnement normal et efficace : la Grande-Bretagne et les monarchies scandinaves en sont une parfaite illustration.
Michel Onfray
Existe, en France, une théâtralité de la démocratie, plutôt une « Comedia del arte », qui ferait que le mot démocratie, telle la Trinité, ne peut se concevoir qu’accompagné par république et laïcité ! Ce qui aboutit à une république qui se substitue à la religion d’État abolie en 1789. Religion avec ses rites, ses cultes, ses cérémonies, ses prêtres et même un « opus dei » qui pourrait être la Maçonnerie où flotte, de façon permanente, l’encens de la laïcité. Michel Onfray, dont on peut discuter les orientations philosophiques, nous dit de la laïcité dans le « JD News du mercredi 2 juillet 2023 : « Elle raille les habits sacerdotaux du clergé catholique, la soutane et la cornette, mais se prosterne avec componction devant les tabliers et cordons, les vêtements revêtus dans les loges maçonniques » ! D’autant que la République ne fut pas un modèle de démocratie : la Terreur, le pire des occupations coloniales avec Jules Ferry et les guerres qui vont s’en suivre, l’absence de démocratie réelle devant le peuple qu’on prétend pourtant souverain, c’est-à-dire maître constitutionnel et qui est dirigé par une poignée de notables qui défendent leurs intérêts, véritable oligarchie qui n’est pas sans nous rappeler l’Ancien Régime !
La Maçonnerie se doit de poursuivre sa réflexion sur ce qu’il en est de l’idéal (ou de l’utopie, c’est au choix !) du concept de démocratie et de la manière dont il est utilisé pour gouverner ou berner. Elle se doit aussi, en premier, analyser comment elle le vit dans ses propres structures…
IV- DEVINETTE : LA FRANC-MACONNERIE EST-ELLE DEMOCRATIQUE OU ELITISTE ? FOUTUE QUESTION !
Gustave Le Bon
Le célèbre anthropologue et sociologue Gustave Le Bon (1841-1931), qui inspirera les études de Freud sur la psychanalyse des masses, par son ouvrage « La psychologie des foules » (4) écrit dans « Hier et demain » : « Le véritable progrès démocratique n’est pas d’abaisser l’élite au niveau de la foule, mais d’élever la foule au niveau de l’élite ». Etrange réflexion permanente qui hante les groupes, y compris les discours de la Franc-Maçonnerie, sur le concept d’« élitisme ». Nous reviendrons naturellement sur l’origine du mot, mais dans son acceptation commune, il y a fort longtemps que la Maçonnerie ne représente plus une élite : elle le fut, peut-être, quand elle sortit de la « Royal Society », son berceau d’origine, mais ne le resta que peu de temps, car les savants du départ, gravitant autour de Newton, quittèrent rapidement l’Institution au profit de la noblesse et des entrepreneurs. Vieux conflit entre les intellectuels, les hommes de pouvoir et les hommes d’affaires. Problème récurrent qui met souvent à mal le « Mes Frères me reconnaissent comme tel » dans nos loges, chaque groupe social s’estimant représenter l’élite. Et ce, bien entendu, en laissant de côté le concept de démocratie qui passe à la trappe de l’oubli ou n’est que l’objet de discussions philosophiques sur ce qui se passerait « dehors », chez les profanes, eux qui manquent tellement d’esprit démocratique !
Il est amusant de constater, combien est vieille comme le monde, cette opposition entre élitisme et démocratie, particulièrement en occident. Sa source en est théologique et repose essentiellement sur le conflit entre les pélagiens et les augustiniens. Le pélagianisme fut une doctrine professée au IVe siècle par le moine irlandais Pelage et ses partisans, qui accentue la puissance du libre-arbitre au détriment de la grâce divine et qui prend racine dans la tradition grecque d’une certaine autonomie de la personne humaine jugée importante à son épanouissement, et d’une conception romaine du sujet et du contrat qui la lie aux dieux, comme une sorte de laïcité pour le choix de la croyance. Le pélagianisme a pour base la conception que l’homme peut choisir entre le bien et le mal. Cette idée, héritée du stoïcisme, est basée sur la conception que l’homme dispose librement de son corps et de sa raison. Sa volonté est toujours prête à affronter le choix de l’événement. Ainsi l’homme devient autonome de Dieu et engage avec lui des relations de totale liberté et Pelage rejette avec horreur toute prédestination, à commencer par l’idée de « péché originel ». L’une des conséquences psychologiques du système pélagien est que l’homme est responsable de son propre succès, le péché n’étant que l’échec et, dès lors la culpabilité n’est pas le résultat d’une punition extérieure, mais de l’insuffisance personnelle. Le « pécheur » est celui qui échoue et qui n’a pas fait sienne, la fameuse phrase : « Aide-toi, le ciel t’aidera » ! Bien entendu, en dépassant et en élargissant la querelle théologique, le contexte historique mettra le mot démocratie sur les origines pélagiennes du concept.
Face à Pelage, se dresse l’ombre de Saint Augustin et de la prédestination où le sujet choisit par Dieu de toute éternité, sauvé par la grâce divine, constitue l’élite, tandis que les « non-choisis » sont damnés pour l’éternité ! Cette vision du destin de l’homme a profondément influencé la pensée occidentale dans ses structures sociales et politiques et va même être l’une des composantes idéologiques de la Réforme protestante. Et nous connaissons l’influence du protestantisme sur la création de la Franc-Maçonnerie… L’une des dérives psychologiques en sera sans doute l’imaginaire de Michel Ramsay, la rattachant à l’image d’une chevalerie n’ayant jamais existé comme telle, mais se rattachant à une élite très théorique, choisie par les deux souverains : Dieu et le roi. Quelle belle prédestination, totalement rêvée, pour un fils de boulanger (Comme nous le rappelle Voltaire méchamment en se moquant de Ramsay qu’il détestait !). Bien entendu, la pensée augustinienne est par nature anti-démocratique puisque les « prédestinés » ont pour rôle de diriger ceux qui ne le sont pas. Cela étant, naturellement, « De droit Divin » !
L’un des grands sujets de réflexion de la Franc-maçonnerie serait le bien-fondé d’abandonner l’augustinisme élitisme au profit du pélagianisme démocratique. Comment ? En riant du concept d’élitisme comme le fait L’immense poète et philosophe indien Kabir, se moquant des docteurs de la loi, et qui écrit (5) :
« A chaque pas sont enterrés des prophètes, la pourriture de leurs corps a formé la terre : et c’est de cette terre qu’on a fait ton vase, sais tu bien que c’est là-dedans que tu bois ? »
Nous retrouvons là notre unité fondamentale, notre « mêmité » comme dirait Ricoeur, le nez dans la poussière quand cesse l’altérité, ce grand jeu de l’illusion, qui nous ferait croire que nous échapperions au destin commun de notre disparition…
Bon, démocratiquement, on va s’arrêter là pour aujourd’hui !
NOTES
(1) Maeso Marylin : « L’Abécédaire de Albert Camus » (Textes choisis). Paris. Ed. L’Observatoire. 2020. (Page 52). (2) Epictète : De la Liberté. Paris. Ed. Gallimard. 1991. (Pages 66 et 67). (3) Epictète : Du contentement intérieur. Paris. Ed. Gallimard. 1991. (Page 92). (4) Le Bon Gustave : « La psychologie des foules ». Paris. Ed. Alcan. 1905. (5) Scheuer Jacques : « La mort vivante / Vie et mort dans la spiritualité indienne ». Paris. Ed. Almora. 2025. (Page 241).
BIBLIOGRAPHIE
Bréhier Emile : Histoire de la philosophie. I/Antiquité et Moyen-âge. Paris. PUF. 1983.
Camus Albert : Oeuvres complètes. Paris. Ed. Gallimard. Collection La Pléiade.2006.
Duhot Jean-Noël : Epictète et la sagesse stoïcienne. Paris. Ed. Albin Michel.2003.
Epictète : Manuel. Paris. Ed. Flammarion. 20015.
Epictète : De l’attitude à prendre envers les tyrans. Paris. Ed. Gallimard. 1991.
Manzini Charlotte et Mélonio Françoise : l’Abécédaire de Tocqueville. Paris. Ed. De l’Observatoire. 2021.
Le Grand Maître du Grande Orient Lusitanien a défini aujourd’hui Francisco Pinto Balsemão, décédé mardi, comme un fondateur de la « République d’Avril » et « amoureux inconditionnel de la liberté », le considérant comme l’un des hommes qui ont le plus marqué l’histoire nationale contemporaine.
« Francisco Pinto Balsemão était l’un des fondateurs de notre République d’Avril, un démocrate et un amoureux inconditionnel de la liberté »
Fernando Cabecinha
a déclaré Fernando Cabecinha, dans un communiqué envoyé à Lusa. Le chef de la plus grande et de la plus ancienne obédience maçonnique portugaise considérait que Pinto Balsemão « était l’un des hommes qui ont le plus profondément marqué l’histoire contemporaine du Portugal », dans la seconde moitié du XXe siècle et dans la première décennie du XXIe siècle.
Fernando Cabecinha souligne, dans la note, la trajectoire de Pinto Balsemão comme « homme public, journaliste, homme politique, professionnel des médias éminent et figure majeure de la culture portugaise », qui s’est rapidement « fait un nom dans la lutte contre la dictature, au nom de la liberté et de la citoyenneté » avant même le 25 avril.
Grand Maître Fernando Cabecinha du Grand Orient Lusitanien GOL
Le leader maçonnique souligne également le « rôle fondamental dans le processus démocratique, dans la tenue d’élections libres et dans la rédaction de la Loi fondamentale portugaise », dans la fondation du PPD/PSD, qu’il a présidé, et en tant que ministre et premier ministre « en période de grande demande ».
« En tant que professionnel, il était un homme d’affaires remarquable, fondateur et dirigeant du plus grand groupe médiatique portugais, où la liberté d’expression absolue a toujours prévalu, comme tous ceux qui l’ont connu peuvent en témoigner. Il a notamment lancé deux projets qui sont devenus deux des marques les plus importantes et les plus marquantes des médias portugais : Expresso et SIC », peut-on lire dans le communiqué.
Dans le communiqué, Fernando Cabecinha rend hommage et présente ses condoléances à la famille de Pinto Balsemão au nom de tous les Francs-maçons qui font partie de l’obédience qu’il préside.
« Nous sommes certains que son héritage de liberté perdurera à jamais »
déclare-t-il.
Pinto Balsemão Premier Ministre avec Ronald Reagan dans un Bureau ovale réunion, 1982
Francisco Pinto Balsemão, ancien dirigeant du PSD, ancien Premier ministre et fondateur d’Expresso et de SIC, est décédé mardi à l’âge de 88 ans.
Le gouvernement a décrété deux jours de deuil national, coïncidant avec les cérémonies funéraires, qui ont commencé mercredi et se terminent aujourd’hui.
À Ronchin, dans le département du Nord (59), en région Hauts-de-France, l’hiver prendra la forme d’une arche. Une arche de fraternité, de partage et de joie simple, portée par l’accent et la chaleur du Nord.
Marché de Noël Ronchin 2025
Nous entrerons dans ce lieu comme on franchit le seuil d’un estaminet de lumière, fenêtres embuées de rires, tables rapprochées, mains serrées par réflexe d’humanité. De 10 h à 18 h, au 3, rond-point des Acacias à Ronchin, le Marché de Noël maçonnique déploiera ses guirlandes comme un tracé de cordelettes, ses stands comme des colonnes d’un Temple fait de cœurs.
Nous retrouverons ce qui fait la fierté des gens du Nord, cette liesse qui ne triche pas et qui se transmet. Les familles viendront en nombre, frères et sœurs, voisins et amis, et dans cette foule bienveillante chacun se sentira attendu. Les regards se répondront, les sourires allumeront la pièce comme des veilleuses, la parole deviendra cette braise qui réchauffe les paumes. Ici, la convivialité n’est pas un mot mais une manière d’habiter le monde, comme ces soirs de brume où l’on rallume la lumière à la fenêtre pour indiquer la maison, comme cette fraternité nordiste qui tient bon par grand vent, qui console et qui relie.
Sous les lumières, ce ne sera pas seulement un marché. Ce sera un atelier vivant, une Loge à ciel ouvert où les œuvres se font rencontre. Les visiteurs découvriront créations de Noël et objets maçonniques, une librairie pour offrir l’esprit autant que la matière, et ces saveurs qui scellent la joie partagée.
Sapin de Noël
Ce marché de Noël, bière blonde à huit degrés, aura le goût des retrouvailles ; la tablette de chocolat dira l’enfance retrouvée, douceur posée au bord de la conversation. Entre deux stands, nous entendrons la course légère des enfants, les joues peintes par la main des fées, un spectacle de marionnettes par le Théâtre de Matthi, la silhouette du Père Noël qui salue au passage. Tout un monde d’innocence et de générosité, au profit de La Fée Maquibouille, rappellera que la voie initiatique bat au rythme du don et qu’aucune fête n’est complète si elle n’allège pas le fardeau de quelqu’un.
La dimension symbolique irrigue chaque détail. Nous célébrons la Lumière qui revient au cœur de l’hiver et la main tendue qui répare. Chaque artisan, chaque frère, chaque sœur, chaque visiteur devient maillon d’une même chaîne d’union. Les échanges sont des pierres bien dressées, les rires des ciselures, la délicatesse un ciment. Loin des querelles de surface, cette manifestation rappelle que la Franc-Maçonnerie s’enracine dans la vie réelle, dans l’action concrète, dans ces minutes modestes où la fraternité se fait geste, sourire, attention. Nous ne posons pas des emblèmes, nous offrons des présences ; nous n’érigeons pas une vitrine, nous ouvrons une maison.
En clin d’œil au terroir, Ronchin et le pays lillois mettront la table de la fraternité : tarte au maroilles qui embaume, gaufres fourrées lilloises au cœur de vergeoise, carbonade flamande aux notes de bière. Autant d’accents des Hauts-de-France qui diront, à leur manière, la bonté simple des jours partagés.
Site de la Grande Loge de France, Ronchin (Nord)
Sous les étoiles d’un hiver naissant, le Marché de Noël devient l’Arche de Noël : elle relie le visible et l’invisible, l’éphémère et l’éternel, et embarque tout un peuple de cœur vers une rive de lumière. Nous y viendrons pour acheter, saluer, étreindre, dire merci et faire circuler la joie qui manque tant au monde. L’or véritable ne brillera pas derrière les vitrines ; il scintillera dans les regards, sur le pavé, à hauteur d’enfants, à hauteur d’âme.
Marché de Noël Samedi 29 novembre 2025, de 10 h à 18 h 3, rond-point des Acacias, 59790 Ronchin – Nord, Hauts-de-France Entrée libre et gratuite–ambiance chaleureuse assurée