Accueil Blog Page 91

08/11/25 – Respirer libre : la GLFF fait du souffle un droit

La Grande Loge Féminine de France (GLFF) consacre un colloque au souffle – santé publique et droit fondamental. Respirer n’est pas qu’un réflexe biologique : c’est une condition de dignité. La GLFF en fait l’axe d’un colloque ouvert à toutes et tous, samedi 8 novembre 2025, de 14 h à 17 h, au 4, Cité du Couvent, Paris 11ᵉ (accueil dès 13 h 15).

Intitulée « De l’air, s’il vous plaît ! Un enjeu de santé publique, un droit fondamental », la rencontre est organisée par la Commission Conventuelle des Vœux et Prospective de la GLFF. Allocution d’ouverture par Françoise Carer, discours de clôture par Liliane Mirville, Présidente (Grande Maîtresse) de la GLFF. Inscription préalable obligatoire (présentiel ou visio).

Une tribune pluridisciplinaire pour un bien commun vital

L’événement réunit un historien de l’art et des techniques, une scientifique de l’Institut Pasteur de Lille, et une juriste de première plan : croiser les savoirs pour mieux relier santé, environnement, architecture, droit. En filigrane, une idée simple : l’air est un commun – il se partage, se protège, se garantit.

Logo GLFF
Logo GLFF

Les intervenants

Cyrille Simonnet L’architecture du souffle, du chantier aux usages

Architecte (École d’architecture de Grenoble, 1978) et docteur en histoire de l’art (EHESS, 1993), Cyrille Simonnet a d’abord mené ses recherches au laboratoire Dessin-Chantier à l’ENSAG (1985-1996), puis au GRAI (Groupe de recherche sur l’Architecture et les Infrastructures) à partir de 1996. Chargé de mission au Bureau de la recherche architecturale (Ministère de l’Équipement) de 1990 à 1994, il a enseigné l’histoire de l’architecture à Grenoble avant d’être nommé professeur ordinaire à l’Institut d’architecture de l’Université de Genève en 1997 (ligne « Architecture et arts appliqués »), dont il a été directeur (1998-2002). Il enseigne depuis 2010-2011 à l’Unité d’histoire de l’art de l’UNIGE. Ses travaux croisent histoire matérielle, techniques constructives et imaginaires sociaux de l’architecture ; on lui doit plus de cinquante articles et des ouvrages devenus références : La Tourette de Le Corbusier (Parenthèses, 1987), Le béton en représentation (Hazan, 1993), Le béton armé : origine, invention, esthétique (Parenthèses, 2000), L’architecture, entre savoir et projet (Éd. de la Passion, 2000). (Université de Genève)

Ce qu’il apporte au colloque
En historien des formes, Simonnet éclaire la part invisible de l’air dans nos lieux de vie : ventilation, porosités, circulations, dispositifs techniques. L’air devient une matière d’architecture : on le mesure, on le canalise, on l’émancipe des seules contraintes thermiques pour l’inscrire dans l’éthique du bâti – celle qui protège les corps, les usages, et la justice sanitaire des espaces.

Marlène Huyvaert Biologie de l’air, risques et prévention

Ingénieure en biologie à l’Institut Pasteur de Lille, rattachée à des unités CNRS/INSERM impliquées dans la santé publique et la génomique, Marlène Huyvaert participe à des travaux où qualité de l’air, exposition biologique et vulnérabilités se rencontrent, avec une production scientifique régulière (co-auteure de publications reconnues). Elle intervient sur la mesure et la compréhension des effets de l’environnement sur la santé : agents biologiques, particules, milieux intérieurs/extérieurs, facteurs socio-sanitaires.

Ce qu’elle apporte au colloque
Des données et protocoles : comment évaluer une exposition ? quelles bonnes pratiques pour les bâtiments scolaires, hospitaliers, tertiaires ? où placer la prévention ? Son approche transverse – du laboratoire au terrain – contextualise l’air comme déterminant majeur de santé.

Corinne-Lepage-en-2014

Me Corinne Lepage Du « bien respirable » au droit opposable

Avocate au Barreau de Paris, co-fondatrice (avec Christian Huglo) du cabinet Huglo Lepage Avocats (1978), docteure d’État en droit public (Paris II, 1982), diplômée de l’IEP de Paris (1971), Corinne Lepage a exercé de nombreuses fonctions publiques : ministre de l’Environnement (1995-1997), membre du Conseil de l’Ordre et secrétaire du Conseil (1987-1990), élue locale à Cabourg (1989-2001), députée européenne (2009-2014). Spécialiste du droit de l’environnement, de l’énergie et de la santé environnementale, elle conduit des contentieux majeurs (pollutions, catastrophes industrielles et naturelles) et intervient en stratégie auprès de grandes entreprises, collectivités et associations.

Ce qu’elle apporte au colloque
Une traduction juridique du souffle : comment passer de l’alerte sanitaire à des normes effectives, des obligations de moyens et de résultats, des actions de groupe, une justiciabilité réelle d’un « droit à un air sain ». Autrement dit, faire de l’air un droit opposable – et non une promesse conditionnelle.

Françoise Carer Accueillir, cadrer, transmettre

Professeure de lettres, présidente de la Commission nationale des droits des femmes de la GLFF, auteure et coordinatrice d’ouvrages engagés, Françoise Carer ouvre le colloque. Son travail à la GLFF témoigne d’une attention constante aux droits, à la pédagogie civique et à la transmission.

Liliane-Mirville-GLFF

Liliane Mirville – Clore par l’engagement

Présidente (Grande Maîtresse) de la GLFF, réélue pour un second mandat, Liliane Mirville inscrit l’Obédience dans une dynamique d’ouverture : débats au long cours, anniversaires des 80 ans de la GLFF, travail de rayonnement en France et à l’international. Son intervention de clôture replace le souffle dans une éthique de la responsabilité : on ne protège pas l’air par incantation, mais par politiques, normes, usages, architecture et culture du quotidien.

Pourquoi maintenant ?

Parce que l’inégalité respiratoire s’installe : logements mal ventilés, écoles près d’axes routiers, métiers surexposés, bâtiments publics qui peinent à concilier performance énergétique et renouvellement d’air. Défendre l’air, c’est refuser qu’il devienne un privilège de quartier et faire de la santé environnementale un droit concret – mesurable, opposable, équitable. (gadlu.info)

Cité du couvent

« De l’air pour vivre, pas seulement pour respirer »

Infos pratiques & inscriptions

Date : samedi 8 novembre 2025, 14 h–17 h (accueil dès 13 h 15)

Grande Loge Féminine de France, Cité du Couvent
Grande Loge Féminine de France, Cité du Couvent

Lieu : 4, Cité du Couvent, 75011 Paris

Ouvert à tout public, en présentiel ou en visioconférence (à préciser lors de l’inscription)

Inscription obligatoire https://bit.ly/4oQDIQf

Contact : colloque-air@glff.org

Retransmission en direct : écrire à l’adresse ci-dessus en indiquant prénom, nom, e-mail pour recevoir le lien.

Égrégores : la part invisible du travail maçonnique

Sous la plume de Jacques Garat, La Chaîne d’Union consacre son numéro d’octobre à ce mot souvent prononcé en loge et rarement compris : l’égrégore. Ni concept ni croyance, il désigne la vibration silencieuse qui unit les consciences lorsqu’elles œuvrent dans la même lumière. D’Annick Drogou à Jean-Marc Berlioux, des veilleurs d’Hénoch aux bâtisseurs d’Anderson, ce numéro redonne sens à la présence collective, là où la pensée devient acte et le rite, respiration partagée.

Dans ce numéro tout converge vers une question discrète et décisive. Qu’est-ce qui fait qu’une Loge respire comme un seul être sans effacer la singularité de chacun. L’éditorial de Jacques Garat place d’emblée la barre à la bonne hauteur. Il écarte les prestiges faciles, refuse les mirages d’un mot trop vite prononcé, rappelle que l’égrégore n’est écrit nulle part et pourtant se manifeste partout dès qu’une tenue retrouve sa justesse intérieure et que la parole circule avec droiture. Cette sobriété donne le ton. Nous parlons du lien comme d’une pratique, non comme d’un charme. La revue déroule alors un chemin qui ne cède pas à l’ésotérisme frelaté. Elle cherche la source, elle vérifie, elle éprouve.

Deux pièces forment la clef de voûte de cet ensemble, le texte d’Annick Drogou qui réveille l’âme du mot, l’étude de Jean-Marc Berlioux qui revisite la paternité des Constitutions dites d’Anderson. Entre ces deux pôles se dessine un arc de vérité, la vie collective exige une veille, les textes fondateurs exigent une probité.

Annick Drogou

Annick Drogou ouvre le dossier « Égrégores » et commence par rendre le silence nécessaire à la compréhension. Elle ne gonfle pas l’égrégore d’un lyrisme vaporeux. Elle va vers l’étymologie comme vers une source fraîche. Les egrégoroi sont des veilleurs. Dans le Livre d’Hénoch, ce ne sont pas des anges décoratifs mais des forces qui connaissent la chute et la conversion, elles enseignent, elles transmettent, elles mettent l’humain au travail de son élévation. L’autrice restitue cette filiation avec une culture exacte et une respiration douce. Elle n’étale pas l’érudition, elle propose une conduite. Veiller, apprendre, écrire, tenir la mesure, voilà le cœur du mot. Ainsi la loge n’est pas une addition d’individualités. Elle devient une présence qui se forme peu à peu, au rythme des travaux, par l’obéissance au rite et la qualité du regard fraternel. Annick Drogou parle de lumière sans emphase, elle choisit des mots qui ne brillent pas pour eux-mêmes, elle compose une petite phénoménologie de la concorde. Nous sortons de sa lecture avec une certitude lourde de conséquences. L’égrégore n’est pas une énergie anonyme, c’est une vigilance partagée. Il n’advient que si nous nous tenons responsables les uns des autres, si la parole donnée n’est pas blessée par la désinvolture, si l’écoute demeure supérieure à l’éclat.

Ce discernement prépare idéalement la seconde grande pièce, celle à laquelle nous consacrons notre regard attentif, l’étude de Jean-Marc Berlioux. La question paraît technique et pourtant elle touche le cœur de ce que nous sommes. James Anderson est-il l’auteur des Constitutions de 1723 ?

L’auteur déroule les pièces avec une patience de compagnon qui vérifie ses tracés. La page de titre de 1723 ne porte pas le nom de James Anderson. La dédicace honore Sa Grâce le duc de Montagu, la recommandation institutionnelle émane de Philippe Duke of Wharton et de L. T. Desaguliers, Deputy Grand Master, aucun sceau personnel d’Anderson ne vient couronner l’ensemble. L’édition de 1738 change l’économie du texte, le nom du pasteur occupe la page, l’« Author to His Grace » encadre, la revendication devient manifeste. Entre ces deux moments, Jean-Marc Berlioux ne cherche pas le procès. Il observe et conclut avec délicatesse.

En 1723, l’ouvrage ressemble à une compilation organisée et validée par la Grande Loge, nourrie par les Old Charges (Anciens Devoirs) et tenue par l’entente du jeune édifice spéculatif. En 1738, l’auteur revendique et fixe une postérité, comme si la maturité d’une institution autorisait désormais une signature individuelle. Cela ne diminue pas James Anderson, cela l’inscrit. Le livre fondateur apparaît comme une œuvre de corps, non comme le geste solitaire d’un génie. L’histoire rejoint ici la leçon d’Annick Drogou. La présence collective existe quand des veilleurs se tiennent à leur poste, les œuvres durables existent quand une institution travaille à les faire naître puis accepte d’en partager la paternité.

La force de ce numéro tient à cette résonance. Les autres textes du dossier en prolongent les harmoniques. Stéphane Itic, ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de lettres classiques et docteur en sciences de l’Antiquité, fouille l’héritage antique et fait affleurer des proximités de pensée sans plaquer d’anachronismes. Il montre que les cités se savaient gardées par des génies, que la philosophie pensait la possibilité d’une âme commune, et que ces intuitions, sédimentées, nourrissent aujourd’hui encore notre pratique. Jean Dumonteil, journaliste et essayiste, rappelle que le mot ne doit pas enivrer l’esprit. Il demande une sobriété rituelle. Il nous place devant l’ascèse de la parole qui construit l’ambiance juste, celle qui emporte sans envoûter. Daniel Beaune, professeur des universités en psychopathologie clinique et psychanalyse, observe la loge comme un organisme psychique. Il sait que les transferts y sont puissants, il sait aussi que le rite permet d’y mettre de l’ordre, non pour éteindre mais pour orienter vers le meilleur. Philippe Bayle, bouquiniste érudit, relie la Bible, l’occultisme et le surréalisme. Il fait entendre la parenté secrète entre une poésie de l’inconscient et une fraternité de l’esprit. Nous sentons alors que l’égrégore n’est pas l’apanage des temples. Chaque communauté créatrice connaît cette montée de chaleur lucide qui fait tenir ensemble des êtres éloignés.

Philippe FOUSSIER
Philippe FOUSSIER

Les pages « Matière à débats » et la « Chronique inactuelle » rappellent à la cité ce que la loge n’oublie jamais. Jacques Garat, ancien Grand Maître adjoint à la culture du Grand Orient de France (GODF) et rédacteur en chef de La Chaîne d’Union (LCU), reprend la loi de 1905 et la montre telle qu’en elle-même, geste d’équilibre et de liberté qui protège les consciences et permet au spirituel de ne pas se dissoudre dans le politique. Philippe Foussier, Grand Maître du GODF de 2017 à 2018, interroge les mythes d’une confraternité tricentenaire et démêle ce qui demeure vivant de ce qui doit être revu. Naudot Taskin, agrégé de musique, saxophoniste de jazz et compositeur, invite la musique dans cette réflexion et rappelle qu’une œuvre supporte d’être reprise lorsqu’elle porte un principe d’ordre et de joie. Daniel Beaune décrit la société de l’humiliation avec une justesse qui serre le cœur, il cherche les chemins d’une réparation par la parole tenue et la reconnaissance.

Avec ce dossier, le numéro prend une figure nette. L’égrégore cesse d’être un mot d’ambiance. Il redevient un devoir de veille. La question d’Anderson cesse d’être une querelle d’érudits. Elle redevient un apprentissage de modestie. Nous lisons alors l’ensemble de la revue comme une tenue étendue dans le temps. L’éditorial prononce l’intention. Les articles ouvrent des colonnes successives où la pensée se déplace, vérifie, respire. L’étude finale replace la mémoire dans le vrai. Il ne reste plus qu’à travailler. La fraternité n’est pas un sentiment passager. C’est une construction lente, soutenue par des mots exacts, des gestes mesurés, des textes relus sans complaisance.

Cette Chaîne d’Union rappelle ainsi la vocation des revues maçonniques. Non pas illustrer, mais approfondir. Non pas séduire, mais instruire avec douceur. Le lecteur en ressort moins fasciné que fortifié. Il sait mieux pourquoi la loge tient quand la société vacille. Il comprend mieux comment un livre fondateur peut naître d’une pluralité sans perdre son autorité. Il retrouve paisiblement la tâche quotidienne. Veiller, examiner, transmettre. Là se tient l’égrégore véritable. Là se tient aussi l’héritage de James Anderson et de John Theophilus Desaguliers, non comme des statues, mais comme deux noms gravés à hauteur d’homme dans la pierre d’un ouvrage collectif.

La Chaîne d’Union – Égrégores

Revue d’études maçonniques, philosophique et symbolique

Grand Orient de France, N°114, octobre 2025, 96 pages, 15 €

Conform édition, le site

De la vertu en maçonnerie (par Solange Gabriel)

« La forme c’est le fond qui remonte à la surface »

Victor Hugo

Au plan humain, la forme c’est donc le témoin, l’indicateur, la résultante visible de ce qu’il se passe au fond de l’individu, c’est-à-dire dans son cœur. Le Maçon se donne pour mission de tailler sa Pierre Brute, visant la “forme cubique”. Ce qu’il cherche, sous ce symbole géométrique, c’est à se modeler et à se rectifier lui-même afin de développer en lui : la droiture, la maîtrise de soi, la beauté de l’âme, l’exemplarité, dans toutes les directions. Ceci afin que cette Pierre rendue “cubique” prenne sa place dans le Temple, le temple maçonnique mais aussi le temple élargi de la communauté des humains.

Le Maçon s’est engagé à travailler à son propre perfectionnement en particulier, et à celui de l’Humanité en général, dont il est un élément constitutif. Il vient en Loge pour « ériger des autels à la Vertu et creuser un tombeau pour les vices » et il a fait le serment solennel « …d’éclairer la route des hommes, ses frères, et cela sans distinction de classe sociale, de race… ».

Le Maçon travaille donc à ennoblir son âme, à développer en lui les vertus cardinales (cardinales c’est-à-dire : liées au cœur) afin de les faire rayonner ensuite sur l’ensemble de ses semblables. Pour ce faire, il doit abandonner ses versants égoïstes et égotiques, ainsi que toute pensée, parole et action ayant pour effet de diviser.

Ces vertus cardinales, nous pouvons les nommer : la Rectitude, le Respect, la Bienveillance, l’Altruisme, la Justice, la Justesse (la mesure, la parole juste), l’Harmonie, la Tempérance, la Patience, la Confiance, en somme tous les attributs de la déesse Maât, tout ce qui fait le ciment et le fondement moral de la civilisation, qui sont autant de facettes de l’Intelligence du cœur, c’est-à-dire des modalités de l’Amour et de l’élévation de la conscience.

Je m’attendais donc, en entrant en Maçonnerie, à me retrouver dans un univers constitué de sages, de personnages vertueux ou désireux de l’être, combattant en eux la tentation, l’orgueil, bref, des Socrate incarnant ces principes dans leurs actes et leurs paroles. Et je fus surpris de découvrir que cela n’allait pas forcément de soi pour tous les Maçons.

Poisson rouge qui sort du bocal pour aller dans la mer

Alors que j’étais encore apprenti, nous quittâmes soudainement notre obédience d’origine parce qu’elle était le théâtre de convoitises, de compétitions, de batailles d’égos de la part de Maçons qui recherchaient les honneurs, le décorum, le pouvoir, qui intriguaient, trichaient avec la règle, au fond qui se mentaient à eux-mêmes, mentaient à leurs frères et trahissaient le Serment qu’ils avaient signé de leur sang, entre autres de : « donner l’exemple de toutes les vertus », et qui, ce faisant, mettaient en danger tous les ateliers affiliés qui souhaitaient réellement travailler à développer lesdites vertus cardinales. Pour ne pas être démasqués ils ne laissaient par leur fond remonter à la surface. Pensez, leur laideur d’âme rendue visible les aurait immédiatement dénoncés. Donc ils feignaient. Et pour un temps, c’est passé crème. Comme dans le monde profane.

Vous l’avez compris, je ne vais pas parler des trains qui arrivent à l’heure.

Comment est-ce possible qu’en Maçonnerie on puisse monter en grade sans faire réellement son Travail ? Et, accessoirement, comment fait-on pour ajuster une Pierre mal taillée aux autres Pierres du Temple humain ? Et comment les autres s’en accommodent-ils ? Comment parviennent-ils à l’Harmonie, si toutefois ils y parviennent ? Et, s’ils n’y parviennent pas, comment leur Loge et leur obédience peuvent-elles prospérer et même seulement exister ? Comment cela peut-il se produire et passer inaperçu, être toléré ou, pire, être perpétué, dans l’espace sacré du Temple et de l’institution maçonniques ?

Un Memento mori en mosaïque (ier siècle apr. J.-C.) accompagné de l’inscription Gnothi seauton. Provient des excavations de l’église San Gregorio al Celio (Rome) ; actuellement au Musée des Thermes de Dioclétien.

Que se passe-t-il ? Dans le langage contemporain, on dira qu’il y a “des trous dans la raquette”. Le degré d’exigence de certaines Loges et de certaines obédiences laisse-t-il à désirer ? La bienveillance fraternelle qui règne en Loge est-elle un rempart pour les simulateurs ? Leurs planches sont-elles écrites par d’autres ? Captées sans vergogne sur internet ? Ou commandées à une intelligence artificielle ? La Maçonnerie suit-elle le même mouvement que l’École de la République où l’on ne redouble plus et où l’on est admis en classe supérieure même quand on n’a pas le niveau ?

Cela est peut-être gratifiant pour l’individu, du moins pour son égo, mais l’effet global est désastreux : tout le système est tiré vers le bas, à moyen terme le système éducatif et à long terme le système social en entier. Promus et gratifiés à tort, l’élève comme le Maçon se trompent sur les objectifs : le grade n’est pas une fin en soi ni une récompense, mais une attestation : attestation que les engagements ont été tenus, que le chemin a été parcouru, que la taille et la rectification de la Pierre Brute sont bien engagées. Le tampon sur le passeport maçonnique n’est pas un chèque en blanc, il atteste que les étapes ont bien été franchies, que le glorieux Travail de perfectionnement va bon train, que le terrain est sain.

Dans le temple, chacun y conviendra, les mauvais compagnons ne sont pas les bienvenus car ils amènent le danger et la discorde. Or il nous faut constater aujourd’hui que les mauvais compagnons sont entrés dans le temple. Et, mieux que des cambrioleurs du Louvre, ils sont entrés sans effraction. Ont-ils bénéficié de complicités ou ont-ils simplement été habiles ? Ouvrons nos 5 sens et posons-nous la question. On est Maçon parce que nos Sœurs et Frères nous reconnaissent comme tel. Si le Maçon est vertueux (ce qui devrait être un pléonasme) tout est en ordre, mais si le Maçon ne l’est pas, que dire de ceux qui l’ont reconnu ? Ont-ils été trop complaisants ? (le laxisme existe-t-il en Maçonnerie ?) Ont-ils été trompés, habilement, par des faux-semblants ? (des simulateurs, des manipulateurs se seraient-ils faufilé en Maçonnerie ?) Ou bien – plus grave – sont-ils complices de la supercherie ? Si l’on a travaillé à élever sa conscience, avec les outils du Maçon, que l’on est capable de percer pour voir, peut-on encore tomber dans le piège grossier des apparences ? Peut-on encore être dupe d’un simulateur ? Beaucoup de questions qui appellent des réponses urgentes qui, pour l’instant, font défaut.

Au final on peut se demander si oui ou non la Franc-Maçonnerie initiatique assure sa mission initiatique. Certaines Loges ou obédiences ont expressément vocation au travail symbolique et initiatique, prolongeant en cela la démarche pythagoricienne et les anciens Mystères gréco-égyptiens, tandis que d’autres travaillent à des questions sociétales voire politiques. Les dernières délaissent-elles pour autant le travail de la Pierre cubique, les premières le font-elles vraiment ? C’est à voir. À voir de près.

Ces 2 approches maçonniques, sociétale et initiatique, convergent a priori vers un même objectif : la vertu et le bonheur de tous les êtres, l’une en œuvrant au niveau de l’individu, l’autre à l’échelle du groupe élargi.

Mais on voit mal qui pourrait fournir des propositions éclairées sur la gestion de la Cité s’il n’a travaillé au préalable sur ses propres vices et ses propres vertus… Dans l’une ou l’autre configuration, le travail initiatique est indispensable.

Krishnamurti

Où sont les Socrate modernes qui, à l’instar du Socrate antique, viseraient la vertu de la Cité par le développement des vertus individuelles ? Il y en a, bien-sûr. Mais les usurpateurs, les charlatans et les sophistes sont plus visibles, plus bruyants et, nous le savons, plus valorisés dans notre monde contemporain, éclipsant ainsi le travail de fond de ceux qui, par leur travail de perfectionnement d’eux-mêmes, travaillent véritablement au bénéfice de tous. Notre monde contemporain, accroché à l’image comme à une bombonne d’oxygène, a des valeurs somme toute assez peu maçonniques. Restons vigilants et gardons à l’esprit ce mot de Krishnamurti selon lequel « Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade ».

Ainsi, ne délaissons jamais notre travail initiatique de perfectionnement et ne tolérons plus les écarts qui nuisent à l’institution maçonnique de l’intérieur comme de l’extérieur. Des choses doivent bouger.

Ne séduis pas, n’impose pas : Lorsque la Franc-maçonnerie dérive du Temple

De notre confrère expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano

Là où régnait autrefois un chemin de lumière, nous apercevons aujourd’hui un chemin d’ombre : la coercition des Frères et Sœurs dans l’acte de changer d’obéissance. Derrière des sourires satisfaits et des paroles élégantes, se cachent parfois des pressions, des invitations déguisées en conseils, des promesses voilées, le tout pour augmenter les effectifs, accroître le nombre de « faiseurs de quotas », gonfler les loges dormantes.

Ce n’est pas un signe de force : c’est une preuve manifeste de faiblesse.

Lorsqu’une loge est dynamique, elle n’a pas besoin de recourir à la force brute pour attirer des membres. Lorsqu’une communauté maçonnique est véritablement établie, elle ne cherche pas à transférer des membres : elle les attire.

Or, ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est le triste spectacle d’Obediences forcées de pêcher dans un bassin déjà ouvert, convaincues que leur survie dépend de la quantité et non de la qualité.

Non nobis, Domine, non nobis, sed nomina tuo da Gloriam.

Cela doit résonner ainsi : non pas pour nous-mêmes, mais pour le Grand Architecte de l’Univers. Lorsque l’obéissance est troquée contre des opportunités, contre une « promotion », contre la commodité, la glorification de la Lumière devient synonyme de mercantilisme.

Ce malaise est dû en grande partie au manque de sang neuf. Les loges périclitent, le travail diminue, l’intérêt s’estompe. Ainsi, au lieu de chercher de véritables chercheurs spirituels, on tente de recruter des initiés déjà formés. Un frère qui frappe ailleurs ne fait pas preuve de grandeur : cela montre que la porte n’était ni assez solide ni assez belle. En tout cas, c’est le signe que quelque chose ne va pas.

La coercition s’exerce de manière subtile : un contact anodin qui ne l’est pas, une « visite fraternelle » qui se transforme en invitation au changement, des éloges pour ceux qui réussissent plutôt qu’une reconnaissance pour ceux qui restent. Pour l’Apprenti ou le Compagnon, êtres vulnérables en chemin, la tentation est grande. Soit par manque de repères, soit parce que le miroir ne reflète pas la lumière promise.

Et alors, les sirènes du « Je te trouverais plus utile ailleurs » ou « Tu pourrais faire mieux ici » triomphent.

Pourtant, la Franc-maçonnerie n’est pas un programme de mobilité professionnelle. Ce n’est pas une équipe avec un effectif important. C’est une forge spirituelle, un temple du travail intérieur. Proposer un « saut » facile, sans effort ni transformation, c’est tromper le chercheur. Le symbole reste vide s’il n’est pas habité par l’esprit, la volonté et le silence.

Aux jeunes francs-maçons, je dis : ne vous laissez pas séduire par les changements rapides, par les « avantages » matériels ou par un grade promis comme acquis.

Demandez-vous :

  • Que vaut réellement cette obéissance ?
  • Quel est la fonction que vous me proposez ?
  • Quel engagement intérieur me proposez-vous ?

Votre chemin est inaliénable.

Virtus in arduis. La vertu se reconnaît dans les difficultés, non dans la facilité.

J’exhorte les Frères aînés, détenteurs de la mémoire et de l’autorité, à ne pas devenir des instruments de coercition. Ne transformez pas les loges en coffres au trésor remplis de n’importe qui y entrant simplement pour « faire le nombre ».

homogénéité de groupe

N’oubliez pas que la grandeur ne réside pas dans les trophées, mais dans la qualité de ceux qui travaillent la pierre. Si la Loge est vide, c’est peut-être parce qu’elle n’a pas su séduire l’esprit et le cœur, et non parce qu’elle a besoin de renforts.

Imaginez un instant si toute l’énergie dépensée à convaincre les initiés déjà formés était investie dans l’attraction de nouveaux Frères ou Sœurs, dans l’explication aux non-initiés de la signification profonde de l’Art, dans la démonstration que nous ne sommes pas des cercles élitistes mais des ateliers de transformation, à quel point le paysage maçonnique serait-il différent ?

Les loges seraient remplies non de membres, mais d’esprits vivants ; non de chiffres, mais de témoignages ; non de titres, mais d’actions. La coercition trahit le pacte initiatique. Elle trahit la promesse du silence, de la réflexion, de la pierre qui prend lentement forme. Celui qui devient un instrument de mobilité interne perd la dignité du Temple.

Et lux in tenebris lucet, et tenebrae eam non comprenderunt.

La lumière brille dans les ténèbres, mais si l’énergie est utilisée pour soustraire et non pour donner, l’ombre enveloppe.

Si vous agissez en fonction du nombre et non du symbole, vous avez tort.

Si vous tentez de manipuler le libre arbitre d’un frère ou d’une sœur par la flatterie, demandez-vous clairement : suis-je encore en train de marcher dans l’Art Royal ou suis-je simplement en train de compter les capitations ?

Si votre Loge n’attire pas parce qu’elle n’inspire pas, il est plus facile de blâmer les autres que de se remettre en question.

Le Temple est incomplet sans voix, sans silences vivants, sans présence véritable. Chaque colonne érigée est précieuse. L’œuvre ne fait que commencer. Le symbole ne demeure pertinent que s’il est populaire, vivant, incarné.

Dans un monde qui va vite, la Franc-maçonnerie doit privilégier le métronome de l’âme au chronomètre de l’efficacité. Que les paroles de ceux qui construisent des ponts, et non des clôtures, guident le chemin. Puisse les jeunes Francs-maçons reconnaître que le bien commun ne s’obtient pas par la pression, mais par la liberté. Et puisse-t-on se souvenir, chers frères, chères soeurs, que la vraie force ne réside pas dans le nombre, mais dans la qualité et la dignité du chemin parcouru.

Nous construisons des ponts, pas des murs.

Et pour que tout cela ait un sens, assurons-nous que la Lumière ne recherche pas le consensus, mais la cohérence.

Ayez le courage de savoir.

Comment la Franc-maçonnerie peut nous aider à y voir clair en politique

2

« Y a du travail ! »

Chers amis, Sœurs, Frères, une fois n’est pas coutume, j’ai envie de dire, à chacun, chacune sa solution.

Je ne sais pas si c’est l’âge qui petit à petit commence à me guider sur les voies de la sagesse, mais plus j’avance sur ce chemin, plus je suis surpris par mes nouvelles découvertes, comme par exemple les similitudes des propos que les gens tenaient déjà à une certaine époque !

Il me revient à l’esprit quelques phrases de ces anciens, animés par le bon sens :

  • Ah les temps ne vont pas si mal

« Les gens sont encore partis aux sports dhiver cette année »

  • Quand on regarde la télé, on se dit :

« il faut vraiment pas grand chose pour divertir les gens »

  • Les places sont bonnes en politique tout le monde veut son siège et…

« En plus, ils magouillent un max, car ils en ont jamais assez dans les poches ».

Et un peu partout dans le monde, depuis des siècles, on entend « la justice pour tous, d’accord mais aussi pour les cols blancs » sans parler de politique, bien entendu.

Permettez moi de vous narrer cet événement de la vie quotidienne. Je regardais l’autre jour un bref reportage où un homme politique proche des valeurs humanistes pourrions-nous dire, démontrait les bienfaits du casque pour les utilisateurs de trottinettes en ville, question de fond et de haute importance bien sûr, surtout qu’elle peut déboucher par la suite sur des récoltes d’amendes qui peuvent rapporter gros.

Ici pas de problèmes de fond, je résumerais par : « le bon sens au service du bla bla bla », histoire de parler de civisme, de citoyenneté et au delà de solidarité. Tiens en Franc-maçonnerie, si je n’m’abuse ça rime avec avec Liberté, Égalité Fraternité!

On n’en sort pas! A ce propos cet élu d’une grande ville méditerranéenne n’a pas parlé des problèmes au sein de sa ville des crottes de chiens « ou de vieux », comme disait un célèbre humoriste en évoquant les défécations présentes en abondance dans la capitale des fleurs et du carnaval, néfastes à la sécurité et au bon déplacement de nos fameuses trottinettes!

« On peut espérer que ce casque servira aussi dans le cas ou ces politiques en viendraient à perdre la tête. »

 Je tenais à prendre ce cas d’école pour faire prendre conscience de la force que peut developper notre réflexion maçonnique où nous traitons normalement les questions en les abordant par le fond en priorité.

Méfions-nous de la politique et des déclarations qu’elle propose, car j’ai l’impression que parfois, elles font ombrage aux véritables questions dans ces moments d’expression où mêmes les personnes animées de bon sens perdent la maîtrise de leurs conclusions, censées être la conséquence de longes réflexions.

Qu’en est t-il de ces interrogations, et du comportement des Francs-maçons ? Je laisse le soin au Grand René de s’exprimer dans sa vidéo ci dessous :

La carte postale du 2 novembre : Le linteau du 12 rue Monge (Paris Ve)

Frères, Sœurs, Compagnons de la voie initiatique,
Levons les yeux ! Au-dessus de la porte d’un commerce, un bas-relief ouvre son atelier de pierre. Deux bâtisseurs s’y répondent comme dans un miroir fraternel.

L’un tient l’épure, maquette et trait réunis, l’autre la désigne du doigt comme on indique l’étoile polaire : avant la pierre, la pensée ; avant le geste, la visée. Au loin, arcs, cintres et échafaudages apprivoisent le temps, et la couronne de laurier ceint l’ensemble non pour flatter la vanité, mais pour saluer la maîtrise conquise sur soi.

Linteau -12,rue Monge Paris Ve

Sous leurs mains, la grappe d’outils compose un véritable tableau de loge. L’épure d’abord, où se déposent axes, portées, courbes et naissances : c’est le sol discret sur lequel l’œuvre se rêve à grandeur réelle.

Opérativement, on y calcule, on y ajuste, on y prévoit la résistance des matières ; spéculativement, nous y apprenons l’orientation intérieure, ce « pourquoi » sans lequel le

Linteau -12,rue Monge Paris Ve

« comment » se disperse. Vient l’équerre, ce coin de lumière qui vérifie l’angle droit, dresse un piédroit, assure l’assise ; dans notre lecture, elle devient la droiture des mœurs, cette fidélité simple qui fait tenir un être comme tient un mur. Le compas, compagnon de la proportion, trace les cercles, reporte les mesures, établit l’harmonie ; pour nous, il circonscrit les passions, ouvre la conscience quand il s’écarte, la recueille quand il se referme, et rappelle au Maître la juste limite de tout pouvoir.

À côté, certains y verront la grande règle – latte des chantiers – ligne, mesure, guide le ciseau ou la scie ; elle nous enseigne l’exactitude du quotidien, ce « peu à peu » qui, sans éclat, bâtit pourtant l’Œuvre.

D’autres distingueront un levier… Outil sobre, presque modeste, et pourtant premier des “puissances mécaniques” qu’enseigne le Compagnon : une barre, un point d’appui, un effort déplacé – et la charge consent à bouger. Chez l’ouvrier, il soulève un linteau, redresse une pierre, corrige une assise rétive ; il économise la force, mais n’économise pas la justesse : tout dépend du fulcrum, de l’instant choisi, de l’angle trouvé. Chez nous, spéculatifs, il devient l’allégorie du gouvernement de soi : trouver le point d’appui dans le VLS (Volume de la Loi sacrée), poser l’épaule de la volonté au bon endroit, et déplacer non la pierre mais l’obstacle intime. Le levier nous apprend qu’on ne triomphe ni par fracas ni par magie, mais par mesure, patience et art du pivot ; qu’un millimètre d’intelligence du réel vaut mieux qu’une tonne de brutalité. Ainsi la vertu travaille en silence : un bras, un appui, une charge – et l’âme se dégage d’un poids qui la clouait au sol.

Le maillet, force chaude, transmet l’élan au métal : trop faible, il bavarde ; trop fort, il brise ; juste, il délivre la forme. Chez l’Apprenti, il convertit l’intention en acte. Le ciseau, lui, écoute la pierre, enlève l’inutile, ouvre une feuillure, dresse une moulure : il figure l’éducation du jugement, la parole qui taille sans meurtrir. Le niveau pose à plat, règle l’horizontalité, garantit la paix des assises ; il devient l’égalité vécue, cette fraternité concrète où rien ne domine ni ne s’affaisse. La perpendiculaire – fil à plomb – vérifie l’axe, assied la charge, exige l’aplomb ; elle nous tient debout dans le vent des circonstances. Et, plus haut dans l’art, le cordeau trace au sol les lignes fondatrices, tandis que le crayon inscrit, prépare, transmet : pour le Maître, cordeau, crayon et compas dessinent la ligne de vie, la mémoire des actes et la proportion de l’âme.

Ainsi la façade raconte la chaîne opérative – mise au trait, taille, montage – et, sur ses bords, de petites figures murmurent la transmission : on devient par le faire, on apprend par le service. Elle rappelle aussi l’ancienne Société de secours mutuels des Artisans Maçons, fraternité de métier dont les emblèmes chevauchent naturellement ceux de la Maçonnerie spéculative : entraide, travail réglé, perfectionnement de soi.

Tout ici dit Ordo ab Chao – locution latine signifiant « l’ordre à partir du chaos » ou « l’Ordre naît du désordre », devise du Rite Ecossais Ancien et Accepté (REAA) – : l’ordre ne tombe pas du ciel, il naît du geste ajusté. L’Apprenti s’ordonne par la règle du temps, le maillet et le ciseau ; le Compagnon stabilise par l’équerre, le niveau et la perpendiculaire ; le Maître proportionne par le cordeau, le crayon et le compas. Même chant, trois tessitures.

rue Monge

Au 12, rue Monge, la pierre parle notre langue. Elle montre comment l’outil de l’ouvrier devient, entre nos mains de spéculatifs, boussole intérieure et discipline de liberté. La beauté n’est pas un luxe : elle est l’effet d’outils tenus avec justesse. À chaque passage, levons les yeux. L’atelier est encore ouvert.

Puisse cette méditation t’accompagner en ce jour. Bon dimanche, et bons baisers de Paris, éternelle Ville Lumière !

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

EXCLUSIF – Interview de Géraldine Lethielleux – Grand Maître de la GLISRU

2

Perspectives après son entrée en fonction à la Grande Loge Indépendante et Souveraine des Rites Unis (GLISRU)

Élue le 11 octobre 2025 à la tête de la Grand Loge Indépendante et Souveraine des Rites Unis (GLISRU), Géraldine Lethielleux succède à Jean-Louis Cottigny, interviewé par 450 fm, le 20 mai 2024. En tant que nouvelle dirigeante de cette obédience maçonnique reconnue sur tout le territoire national, elle incarne à la fois la Souveraineté, l’Unité, l’Ouverture aux défis et Opportunités contemporains.

Dans une interview exclusive accordée à 450.fm, réalisée le 16 octobre 2025, Géraldine Lethielleux revient sur ses premiers pas en tant que Grand Maître, l’héritage qu’elle reçoit, les défis à relever et sa vision pour l’avenir de la GLISRU et de la franc-maçonnerie moderne.

Le Saviez-vous ?

La GLISRU fête cette année ses 52 ans d’existence.

Un Regard sur les Débuts

450.fm : Comment vous sentez-vous après votre récente élection en tant que Grand Maître de la GLISRU ?

Geraldine-Lethielleux – Grand Maître de la GLISRU

Géraldine Lethielleux : Je suis plutôt calme et sereine car je ne me vois pas comme seule mais pouvant m’appuyer sur les capacités et les qualités de chaque Sœur et Frère composant le Grand Conseil. De plus, il y a cohérence entre ma vie profane et ma vie maçonnique. Ayant déjà plusieurs années d’expérience de Conseiller Fédéral, en tant que Grand Secrétaire, je sais ce qu’il y a à faire. Je ne suis pas perdue dans les arcanes maçonniques et je suis connue auprès de la plupart de mes SS et de mes FF de la GLISRU.

Être élue comme Grand Maître d’une Obédience est un gage de confiance de ses pairs. C’est aussi et surtout un devoir vis à vis de ses SS et FF mais également une continuité.

Je n’ai pas la prétention de révolutionner quoi que ce soit à la GLISRU qui existe depuis 52 ans. La responsabilité est grande tant au sein de l’Obédience que sur le plan Inter-Obédientiel. L’Humilité est le maître mot. Les choses se mettent en place naturellement. Je sais que je ne mélange pas vitesse et précipitation. Mes années maçonniques et mon expérience profane m’ont appris que je sais naviguer quelle que soit l’état de la mer, calme ou agitée.

450.fm : Si vous deviez résumer ce début de mandat en un mot ou une image, lequel choisiriez-vous ?

GL : RESPIRATION !

450.fm : Que signifie pour vous porter la charge de Grand Maître de la GLISRU ?

GL : C’est de la responsabilité vis à vis de mes Soeurs et de mes Frères membres de la fédération, parce qu’on sait très bien qu’une seule personne peut être à l’origine de tout faire s’écrouler ou tout faire réussir et autant vous dire que seule la seconde option m’inspire.

Les Objectifs Initiaux


450.fm : Lors de votre élection le 11 octobre 2025, quels étaient vos objectifs prioritaires pour la GLISRU ?

GL : A la GLISRU il n’y a pas de campagne – ce n’est pas la même dynamique qu’une grande Obédience. Et on n’aspire pas à devenir une grande Obédience. Ici nous n’avons pas de salariés, pas de locaux.

Rien n’est comparable. Ce n’est que du Bénévolat.

Aussi, nous sommes dans la continuité de ce qui est, de ce qui fonctionne dans un partage commun au sein du Conseil Fédéral et surtout dans l’intérêt commun pour tous les membres de la GLISRU.

450.fm : Quelles ambitions espérez-vous concrétiser au cours de votre mandat de trois ans ?

GL : Clairement, mieux nous faire connaître car nous sommes un peu trop discrets sur le paysage maçonnique par rapport à nos valeurs multirites (Rites Unis) / notre avancée sur la mixité en Loge (52 ans, je le rappelle) loges mixtes, masculines, féminines.

Notre dynamique est horizontale dans son mode de fonctionnement. Aucunement verticale – le Grand Maître est très abordable ! Ainsi que tous les membres du Conseil Fédéral.

450.fm : Pouvez-vous citer une initiative ou un projet que vous souhaitez rapidement mettre en avant pour marquer votre mandat ?

GL : Mieux nous faire connaître dans le paysage maçonnique (bis)

450.fm : Y a-t-il une priorité imprévue qui s’est déjà imposée depuis votre prise de fonction ?

GL : Aucune

Le Saviez-vous ?

L’Obédience est composée de 250 membres, 18 loges et 10 rites

Les Défis à Venir

450.fm : Quelles leçons tirez-vous des expériences de votre prédécesseur, Jean-Louis Cottigny, pour aborder ces défis ?

Jean-Louis Cottigny, Grand Maître de la GLISRU
Jean-Louis Cottigny, Passé Grand Maître de la GLISRU

GL : Notre Passé Grand Maitre, notre Frère Jean-Louis Cottigny a pris ses responsabilités. Parfois, il faut trancher pour le bien-être collectif ! Il a toujours été dans la fraternité, dans l’union aussi bien sur des sujets litigieux que sur des sujets sans heurts.

Il a su laisser parler tout le monde pour trancher ensuite. Il faut que chacun puisse s’exprimer librement. Même lorsque nous ne sommes pas d’accord. Ne pas mettre de veto. Laisser les SS et FF s’exprimer, ce qui permet d’accepter plus facilement la décision finale… et ce n’est pas la partie la plus simple. L’expression, l’écoute, le collectif et la fraternité permet cela.

Même, si c’est un travail collectif, c’est la responsabilité du Grand Maitre qui sera mise en avant. C’est son travail donc ; la Fraternité et l’Amour doivent primer avant tout.

L’Évolution de l’Obédience

450.fm : Quelles avancées espérez-vous dans le dialogue inter-obédientiel et les relations avec la société civile ?

GL : Nous sommes fondés sur la mise en lumière de la maçonnerie à travers plusieurs rites donc plusieurs lectures. Multi rites, c’est à dire que chacune de nos Loges met en avant un rituel différent. Dans le dialogue inter-obédientiel, on met en avant des accords d’amitiés avec toutes les grandes obédiences. Notre origine tire sa force justement de cette vie rituelle dans le dialogue et la fraternité absolue.

450.fm : En quoi les valeurs fondamentales de la GLISRU guideront-elles vos choix stratégiques ?

GL : Notre devise est : « Aimer vous les Uns les Autres » – si on décortique cette phrase, ce n’est pas de s’aimer de façon narcissique et/ou égotique mais c’est apprendre à se connaître soi et si on apprécie cette parole, il est beaucoup plus facile d’aller vers les autres – je lis donc cette devise en deux temps. C’est une grande découverte de soi-même jouxtée à un immense travail sur soi et collectif.

Le Saviez-vous ?

Notre présence est très active dans les salons maçonniques

Les Moments Forts

450.fm : Quel moment vous a particulièrement marquée durant votre week-end d’élection le 11 octobre 2025 ?

GL : Ce fut 3 séquences consécutives qui ont durées à peine 1 minute au total. Cela a démarré lorsque le président du Convent de la Loge, mise à l’honneur cette année, m’a remis le maillet. Nous nous sommes fait les 3 bises fraternelles. Je me suis tournée vers tous les membres, où tous les regards sont sur soi.

Moment précis où j’ai ressenti au plus profond de moi ce pour quoi je m’étais engagée. J’ai pris quelques secondes. Une profonde respiration ! et c’est lancé !

450.fm : Une rencontre ou un échange qui vous a profondément touchée ?

GL : Tous les messages que j’ai reçu après de mon Obédience au-delà de « on est ravi » et « on a confiance » même auprès des Soeurs et des Frères que je n’ai pas encore rencontré. Ce sont des appels et messages qui touchent énormément et qui sont assez désarmant. C’est là que l’on se rend compte de la puissance de Notre Fraternité au sein de la GLISRU.

450.fm : Un événement maçonnique marquant depuis votre prise de fonction ?

GL : Oui le hasard (Si le hasard existe ?) a voulu que dès le lundi suivant, ma première sortie, une fois élue, a été dans la loge de notre passé Grand Maitre. Ce fût symboliquement un très joli moment, assez émouvant. Tout le monde était encore focus sur le Convent. Je crois pouvoir dire que ce fut un moment fort aussi bien pour lui que pour moi. Il m’a tellement transmis.

Regard Vers l’Avenir

450.fm : Quelle est votre vision pour l’avenir de la GLISRU d’ici la fin de votre mandat ?

GL : Qu’on continue à grandir bien évidemment. Tout en restant une obédience à taille humaine avec le fonctionnement que l’on a.

450.fm : Quels conseils croyez-vous que pourrez donner à votre successeur ou successeure en 2028 ?

GL : On verra ce que j’ai appris au terme de mes 3 ans de grande maitrise. Je me laisse porter. Je suis dans l’impermanence. Les choses, les situations évoluent, changent d’instant en instant, se transforment tout le temps donc je ne peux me prononcer maintenant sur une projection à 3 ans.

450.fm : Quels chantiers prioritaires devraient, selon vous, être lancés ou poursuivis immédiatement ?

GL : Ecrire régulièrement des chroniques sur la vie de notre Obédience dans 450.fm par exemple. La communication aussi bien GLISRU que pour les Loges qui nous composent est primordiale ! On ne diffuse pas encore assez.

Vision sur la Franc-Maçonnerie

450.fm : Comment percevez-vous l’évolution générale de la franc-maçonnerie en France et à l’international ?

GL : Je ne me prononcerais pas sur l’internationale ou la française. C’est difficile à répondre dans le paysage actuel. Ce que l’on fait dans notre vie maçonnique, on a l’obligation de l’irradier dans notre vie profane. A petite échelle oui, à grande échelle si on en a l’opportunité.

450.fm : Quels défis majeurs attendent les obédiences maçonniques dans les années à venir ?

GL : Les membres doivent avoir une relève sinon la Franc Maçonnerie va péricliter. On a du mal à recruter et à remplir les colonnes. La transmission, notre transmission maçonnique doit se faire avec beaucoup d’éléments en oralité. La Franc Maçonnerie y perdra si cette oralité se perd.

450.fm : Quels sont, selon vous, les atouts et les défis spécifiques de la GLISRU dans le paysage maçonnique contemporain ?

GL :

  • Multirites – Rites Unis
  • Plurielle – Loges mixtes, masculines, féminines – Il y a 52 ans, nous étions les seuls donc à l’avant-garde
  • Avec des conventions (accords d’amitiés) avec toutes les grandes obédiences du paysage maçonnique  

Conclusion

450.fm : Si vous pouviez adresser un message fraternel à tous les membres de la GLISRU…

GL : Aimer vous les uns les autres, travaillons, espérons, prospérons !

450.fm : … et un mot à la communauté maçonnique au sens large ?

GL : J’aime comme mantra : Travailler sérieusement sans se prendre au sérieux. Et je crois profondément que la GLISRU y correspond beaucoup. On travaille vraiment en profondeur mais sans se prendre au sérieux. La Fraternité est notre maitre mot ! Comme le mot Tolérance : le maçon doit continuer à apprendre encore et toujours !

450.fm : Enfin, quels sont vos projets, maçonniques ou profanes, pour les années à venir ?

GL : Prospérer et continuer à apprendre dans la sérénité. De ne jamais oublier qu’avant d’être Grand Maître, je suis une Sœur ! Et qu’avant tout, nous sommes toutes les Soeurs et tous les Frères.

Autres articles sur ce thème

22/11/25 : Invitation à la 20e Journée d’études Henry Corbin : « Loi et spiritualité »

Chers lecteurs et passionnés de philosophie, de mystique et d’islamologie, l’Association des Amis de Henry et Stella Corbin vous invite à la 20e Journée d’études Henry Corbin.

Henri Corbin 1973

Depuis 2003, les « Journées Henry Corbin » illuminent le paysage intellectuel français, organisées à l’École Pratique des Hautes Études – PSL, avec le soutien précieux du CNRS et de l’Association des Amis de Henry et Stella Corbin.

Ces rencontres annuelles visent à explorer et à diffuser les réflexions inspirées par l’œuvre riche et profonde de Henry Corbin*, non seulement dans le domaine de l’islamologie, mais aussi dans les sciences religieuses, en lien étroit avec la philosophie et la mystique.

C’est avec un grand plaisir que nous vous annonçons la tenue de la 20e Journée d’études Henry Corbin, placée sous le thème captivant de « Loi et spiritualité ».

Cet événement aura lieu le samedi 22 novembre 2025, de 9h30 à 17h, à la Sorbonne (Escalier E, Salle Gaston Paris, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris).

Pour celles et ceux qui ne pourraient se déplacer, une retransmission en direct via Zoom sera assurée, permettant à un public plus large de participer à ces échanges enrichissants.

La matinée de cette journée sera dédiée à approfondir ce rapport dialectique entre le visible et l’invisible, le littéral et le symbolique.

L’après-midi, un atelier interactif réunira des chercheurs pour témoigner de la fécondité toujours actuelle de la pensée corbinienne dans la recherche contemporaine.

Programme détaillé de la journée

  • 9h30 – 10h30 : « Le double statut de la Loi révélée selon Avicenne » – Meryem SEBTI (CNRS)
  • 10h30 – 11h30 : « L’interprétation ésotérique de la « prière abrahamique » chez Ibn ‘Arabî » – Francesco CHIABOTTI (Inalco)
  • 11h30 – 12h30 : « De la lettre à l’esprit : la charia selon la lecture symbolique d’Ibn ʿArabî » – Kahina BAHLOUL (EPHE – PSL)
  • 14h30 – 16h30 : « La fécondité de la pensée de Henry Corbin pour le temps présent », atelier avec la participation de Mohammad Ali AMIR-MOEZZI (EPHE – PSL), Amélie NEUVE-EGLISE (Inalco), Daniel PROULX (UQAT Canada), et Mathieu TERRIER (EPHE – PSL).

La journée se clôturera par un verre amical, offrant un moment convivial pour prolonger les discussions. Pour des raisons logistiques et de sécurité, l’inscription est obligatoire pour accéder au site de la Sorbonne.

Nous vous invitons à vous inscrire dès maintenant via [ce lien](www.ephe.psl.eu) (ou consultez l’affiche jointe pour plus de détails, incluant un QR code pour l’inscription).

Nous rappelons également que votre cotisation à l’Association des Amis de Henry et Stella Corbin doit être à jour pour participer pleinement.

Vous pourrez la régler sur place par chèque, ou dès à présent via le formulaire d’adhésion (disponible sur www.amiscorbin.com ou joint à cet article).

Les tarifs sont les suivants : Membre régulier : 25€ pour un an / 50€ pour deux ans – Membre étudiant ou retraité : 15€ pour un an / 30€ pour deux ans.

L’Association, présidée par Isabelle Gastambide, avec Daniel Gastambide comme Président d’honneur, Daniel Proulx comme Vice-président, Marc Gastambide comme Trésorier, Sylvie Gastambide comme Trésorière suppléante, et Pierre Lory comme Secrétaire, se réjouit d’avance de vous accueillir nombreux pour cette édition anniversaire.

Ne manquez pas cette occasion unique de plonger dans l’univers corbinien et de contribuer à la vitalité de ces réflexions intemporelles. Pour plus d’informations, visitez www.amiscorbin.com ou www.ephe.psl.eu. Bien cordialement, L’équipe de l’Association des Amis de Henry et Stella Corbin.

Ma vision de la vie et de l’œuvre d’Henri Corbin, Franc-Maçon… une vision que j’intitule « Une odyssée de l’âme à travers les voiles du mystère »

Cher voyageur des royaumes intérieurs, initié aux arcanes où la Lumière se voile pour mieux se révéler, approchez-vous de ce sanctuaire scripturaire où je trace, de ma main maçonnique, les contours symboliques d’une existence qui fut pont entre les mondes.

Henry Corbin, ce hiérophante des sagesses orientales, né sous les auspices du 14 avril 1903 dans la cité des Lumières qu’est Paris, émergea comme un phare ésotérique dans les ténèbres de l’ère matérialiste. Tel un Apprenti taillant la pierre brute de son destin, il s’immergea dans les eaux primordiales de la philosophie, de la germanistique, de l’arabe et du persan, servant humblement comme gardien des grimoires à la Bibliothèque nationale. Ses maîtres, Étienne Gilson et Jean Baruzi, furent les premiers guides sur le sentier de la philosophie médiévale et de la mystique, où l’âme s’éveille à la présence du Divin caché.

Ephe

En 1933, l’union sacrée avec Stella Leenhardt scella un pacte alchimique, transformant leur chemin en une quête conjointe des mystères. Corbin, tel un chevalier templier des lettres, traduisit en 1937 les paroles oraculaires de Martin Heidegger dans Qu’est-ce que la métaphysique ?, ouvrant les portes de l’herméneutique existentielle à la France. Influencé par Louis Massignon, il discerna la théosophie orientale de Sohrawardi, ce maître de la Lumière des Lumières, qui illumina sa vocation vers l’Islam iranien. Les conférences Eranos, de 1949 à 1976, le lièrent à Carl Gustav Jung, où les archétypes de l’inconscient collectif se mêlèrent aux visions imaginales, formant un mandala de la psyché profonde.

Franc-Maçon initié au Rite Écossais rectifié, membre de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), Henri Corbin reçut les grades honorifiques entre 1962 et 1975, gravissant les échelons symboliques où le compas et l’équerre mesurent les harmonies cosmiques. De 1939 à 1945, exilé en esprit à l’Institut français d’Istanbul, il fonda ensuite le département d’iranologie à Téhéran, érigeant la « Bibliothèque iranienne » comme un temple des textes persans oubliés. Succédant à Louis Massignon  (1926 – 1954 ) en 1954 à l’École pratique des hautes études, il veilla sur la section « Islamisme et religions de l’Arabie », tel un gardien du Graal spirituel. À partir de 1970, l’Istituto ticinese di alti studi à Lugano, en Suisse, l’accueillit pour enseigner, et en 1974, il engendra le Centre international de recherche spirituelle comparée à l’Université Saint-Jean de Jérusalem, un sanctuaire où les traditions abrahamiques dialoguent en secret.

Le 7 octobre 1978, à Paris, son enveloppe mortelle s’effaça, mais son essence persiste, irradiant les âmes éveillées. Henri Corbin forgea une philosophie prophétique, un ta’wîl initiatique réconciliant la raison et la vision, opposant à la profanation occidentale l’ésotérisme des Livres saints. Il révéla le mundus imaginalis, ce royaume intermédiaire où l’imagination créatrice engendre les formes angéliques, le corps spirituel et l’angélologie comme clefs du temple intérieur.

Bibliothèque, Sorbonne

Dans les jardins mystiques de l’islamologie, il cultiva l’Islam iranien, traduisant et interprétant Sohrawardi, Molla Sadra, Ibn Arabi et Rûzbehân, dévoilant les échos zoroastriens dans le chiisme duodécimain et l’ismaélisme. Il montra que la sagesse islamique, loin de s’éteindre avec Averroès, fleurit en Perse comme un rosier éternel. Dans la mystique, il explora l’amour divin, la théopathie et la coincidentia oppositorum, tissant les fils du soufisme iranien avec les trames platoniciennes et chrétiennes, où le ta’wîl élève le zâhir apparent vers le bâtin caché, tel un escalier maçonnique menant à la Chambre du Milieu.

Son legs scripturaire, divisé en phases alchimiques – jeunesse de 1933 à 1939, maturation dans les années 1950, et opus magnum dès 1960 – s’ouvre avec Pour l’anthropologie philosophique : un traité persan inédit de Suhrawardî d’Alep en 1933, suivi de la traduction heideggérienne en 1937. Puis vinrent Avicenne et le récit visionnaire en 1954, L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabî en 1958 – réédité en 2004 et 2006 comme un élixir immortel. Les quatre tomes d’En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques de 1971-1972 forment une cathédrale de savoir, tandis que L’Archange empourpré en 1976 recueille les traités mystiques de Sohrawardi. Corps spirituel et terre céleste : de l’Iran mazdéen à l’Iran shî’ite en 1979 – réédité en 2005 – explore le véhicule subtil de l’âme. Le Paradoxe du monothéisme en 1981 – réédité en 2003, traduit en espagnol et allemand – médite sur l’Unité divine. Temple et contemplation en 1981 – réédité en 2007, traduit en espagnol en 2003 – contemple le sanctuaire intérieur. Temps cyclique et gnose ismaélienne en 1982 – traduit en espagnol en 2003 – décrypte les cycles éternels. Enfin, Face de Dieu et Face de l’Homme en 1983 – réédité en 2007 – unit le Créateur et la créature en un miroir symbolique. Ces œuvres, rééditées et traduites en italien, espagnol, allemand, attestent d’une rosace éternelle irradiant la gnose.

L’héritage de Corbin, gardé par l’Association des Amis de Henry et Stella Corbin, s’anime dans les Journées d’études annuelles à l’EPHE, où l’équilibre entre zâhir et bâtin illumine les défis spirituels de notre ère.

*Initié au Rite Écossais Rectifié (RER), il appartient d’abord à une loge de la Grande Loge nationale française à Saint-Germain-en-Laye. Il est reçu apprenti le 5 mai 1962 à Les Compagnons du Sept n° 3 (GLNF-Opéra), passe compagnon en 1963 puis maître en 1964.


Au sein du RER, il accède au grade de Maître Écossais de Saint-André (MESA) en 1972, devient écuyer novice en janvier 1973, puis est créé Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte (CBCS) le 15 septembre 1973, sous le nom d’ordre Eques ab insula viride. « Régularisé » en 1974 à Le Centre des Amis n° 1 (GLNF) – (selon le Ligou, il est aussi membre de la RL Europe Unie n°64 -, il rejoint le Grand Prieuré des Gaules et un Chapitre de la Sainte Arche Royale de Jérusalem.

Le Centre des Amis n°1, Medaille


En 1975, il est nommé membre honoraire de la Loge Nationale de Recherche Villard de Honnecourt ; le 7 juillet 1978, il est reçu membre de la Royal Order of Scotland à Édimbourg.

La Triangulation du Verbe : quand la parole devient Lumière

Dorian Decker nous convie à une méditation, à la fois rigoureuse et vibrante, sur ce que parler veut dire lorsque la parole n’est plus un moyen mais une voie. Son livre n’appartient pas à la rhétorique des discours mais à la métaphysique du Verbe. Dans la Loge, l’architecture de la parole obéit à un rythme qui est aussi une respiration du monde.

Rien n’y est dit sans être reçu, rien n’y circule sans être transfiguré. Ce que l’auteur nomme la triangulation devient l’armature invisible du Temple. Elle relie les êtres comme les colonnes, elle fait passer l’échange du duel à l’unité vivante, elle rend possible la naissance de l’égrégore, cet organisme de lumière que les Frères et les Sœurs nourrissent ensemble. En éclairant le principe trinitaire de la parole maçonnique, Dorian Decker ne livre pas une théorie du rite, il en révèle la respiration secrète.

La Parole et la Loge

La triangulation n’est pas un protocole, c’est une ascèse.

Elle tempère la parole pour la rendre juste, elle la discipline pour la rendre féconde. Entre le Vénérable Maître et les Surveillants s’établit un triangle d’énergie où la parole, filtrée, s’élève comme une offrande. Le Verbe y trouve un ordre, le geste un sens, le silence une densité. Dans cette géométrie opérative, la communication se fait prière, la parole devient une œuvre au noir où se dissout l’ego avant d’être recomposé dans la lumière commune. Rien n’est ici laissé au hasard : la posture du corps, la marche en trois temps, la mesure des interventions, la voix qui s’élève ou s’efface selon les degrés, tout participe à un même dessein – faire que l’espace du Temple soit à la fois lieu d’écoute et de transmutation.

Ce livre rappelle que la Loge n’est pas un forum d’opinions mais un champ vibratoire où la parole se purifie de l’orgueil du monde profane. Dorian Decker analyse avec une grande finesse la fonction symbolique de cette triangulation : elle ordonne le chaos des discours, géométrise le verbe, rend possible une médiation qui dépasse les dualités. Dans un monde saturé de paroles inutiles, cette parole rituelle, mesurée, donnée et reçue, apparaît comme un antidote au bruit contemporain. Elle enseigne qu’aucune liberté ne s’épanouit sans rythme, qu’aucune fraternité ne survit sans médiation, qu’aucune lumière ne jaillit sans ombre préalable.

Dorian Decker

Sous la plume de Dorian Decker, la triangulation devient un modèle du lien universel. Elle épouse les lois du triangle sacré – thèse, antithèse, synthèse – et montre comment, au sein même des oppositions, peut naître une harmonie vivante. Elle s’inscrit dans une longue tradition initiatique, de la Trinité chrétienne aux trois colonnes de la Kabbale, de la triade hermétique aux trois vertus théologales. L’auteur y voit la clef d’un humanisme maçonnique qui n’exclut rien mais réconcilie tout : l’esprit et la chair, la rigueur et la grâce, la règle et la liberté. Le Temple devient alors le lieu d’une alchimie du verbe, où le dire et l’être s’échangent leurs métaux.

Chaque page de cet essai respire la précision du rituel et la profondeur du symbole. Dorian Decker parle à la fois en philosophe et en initié. Il ne décrit pas la franc-maçonnerie, il en révèle la dynamique interne, ce mouvement qui relie les trois points du triangle maçonnique – l’espace, le temps et l’esprit. La parole, loin d’être simple expression, est ici une mise en ordre du monde, une géométrie vivante de la conscience. Ainsi le Temple devient un organisme respirant, où chaque mot, chaque silence, chaque regard participe à la construction invisible de l’édifice intérieur.

Le livre se lit comme une marche rituelle. D’abord la mise en place du triangle, puis la montée de la parole vers l’égrégore, enfin la révélation d’une parole intérieure, virtuelle, qui appartient à la fois à l’individu et au collectif. Cette parole « triangulée » se fait instrument de transmutation. Elle sculpte le temps, elle équilibre le mouvement des colonnes, elle relie le visible à l’invisible. Dorian Decker invite à comprendre que la véritable parole maçonnique n’est pas ce que nous disons, mais ce qui se tisse entre nous quand nous parlons avec mesure. Le Temple n’est pas seulement le lieu du Verbe, il est sa chair et sa mémoire.

L’écriture de Dorian Decker, limpide et dense, garde toujours la transparence d’une eau profonde. Elle ne cherche ni l’effet ni la démonstration, mais l’évidence lente des vérités symboliques. Chaque phrase semble taillée à la main, comme une pierre qu’on polit pour qu’elle renvoie la lumière. Ce texte ne se contente pas d’expliquer, il élève. Il parle du Verbe comme d’un souffle divin qui traverse les âges et les rites, rappelant à chacun que la parole donnée est déjà une promesse tenue.

Ce livre se situe dans la continuité des travaux maçonniques contemporains qui cherchent à redonner à la parole sa dignité opérative, sa dimension spirituelle et transformatrice. Il dialogue avec les pensées de Pascal Lardellier, Michel Foucault, Gilbert Garibal, Régis Debray, Édouard Plantagenet, mais il le fait avec une voix singulière, à la fois poétique et rigoureuse. Dorian Decker offre ici un texte d’une clarté rare, qui parle autant au cœur qu’à l’intellect. C’est une œuvre de passage, au sens initiatique du terme : un guide vers l’intériorité.

La parole devient ici pierre d’angle. Elle soutient la construction du Temple comme elle soutient celle de l’âme. En redonnant à la triangulation sa profondeur initiatique, Dorian Decker rappelle que le Verbe n’appartient pas au monde profane, mais à celui des bâtisseurs d’esprit. Entre silence et parole, entre offrande et écoute, il trace une voie où la fraternité se vit dans le dire mesuré, la lenteur assumée, la justesse du ton. Une parole qui ne conquiert pas, mais relie. Une parole qui ne séduit pas, mais éclaire. Une parole qui ne s’impose pas, mais s’accorde.

Dans cette perspective, La Parole et la Loge dépasse le simple essai maçonnique pour devenir une œuvre de philosophie spirituelle. Il nous rappelle que la Maçonnerie n’est pas un système clos mais une pédagogie de la relation, une école du Verbe et du silence. Ce livre s’adresse à celles et ceux qui veulent comprendre que la parole n’est pas un pouvoir, mais un service ; qu’elle ne s’improvise pas, mais s’accomplit ; qu’elle n’est jamais acquise, mais toujours à conquérir dans le travail intérieur.

Petit compte pour maçons sages

Dorian Decker, à qui nous devons en 2018, chez le même éditeur, Petit compte pour maçons sages, poursuit ici une quête patiente du Verbe vivant. Auteur et chercheur, membre de la Fédération belge de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain et essayiste, il éclaire les dynamiques symboliques et spirituelles de la parole, explore la correspondance intime entre langage, rite et transformation de soi, écrit avec une exigence qui épouse la clarté sans perdre la profondeur, relie la tradition initiatique aux questions de notre temps sans rompre le fil des maîtres.

La Parole et la Loge prend place dans la lignée de celles et ceux pour qui dire revient à créer et unir. Le livre se reçoit comme un passage et comme une écoute, il fait de la parole une architecture de lumière, il rappelle que la dignité du Temple se mesure à la justesse du Verbe, il invite chacune et chacun à travailler la langue comme on polit une pierre, jusqu’à ce que la fraternité devienne forme et souffle.

La Parole et la Loge – Au commencement était le verbe

Dorian DeckerÉditions f deville, coll. Les carnets littéraires des amateurs de pavés mosaïques, 2025, 96 pages, 15 €

L’éditeur, le site

Halloween : des feux de Samain aux citrouilles lumineuses, une fête millénaire aux racines celtiques

Halloween, la dernière nuit d’octobre, enveloppe le monde d’un voile d’épouvante et de surnaturel. Des parades spectaculaires illuminent les rues de villes entières, tandis que petits et grands se parent de déguisements qui font frissonner l’échine. Citrouilles grimaçantes, sorcières sur balais, fantômes et squelettes envahissent les quartiers, transformant la nuit en un carnaval hors normes. Contrairement à une idée reçue tenace, Halloween n’est pas une invention américaine. Ses origines plongent bien plus loin, dans les brumes celtiques d’Irlande et de Gaule, remontant à une célébration ancestrale : Samain (ou Samonios en gaulois, Saen en gaélique irlandais).

Cette fête marquait le seuil de l’hiver, un temps de rassemblement, de préparatifs et de passage où les frontières entre les mondes s’amincissaient. Esprits, êtres féériques et âmes des défunts circulaient librement, offrant un accès mystérieux à l’avenir et à un royaume invisible. Aujourd’hui, de récentes découvertes archéologiques en Irlande et en France éclairent ces racines oubliées, reliant les feux de joie modernes aux rituels préchrétiens. Suivons ce périple fascinant, des légendes américaines aux sites millénaires celtiques, pour démêler l’histoire d’Halloween.

L’Écho Américain : de sleepy hollow à l’explosion commerciale

Sleepy Hollow, New York, États-Unis. Bienvenue à Sleepy Hollow

Notre voyage commence au nord de New York, dans la petite ville de Sleepy Hollow. Ici, Halloween résonne avec une intensité particulière depuis la publication, au début du XIXe siècle, de La Légende de Sleepy Hollow par Washington Irving. Cette nouvelle terrifiante a imposé un archétype indélébile : un cavalier sans tête hantant un cimetière et les environs boisés. Une nuit, l’instituteur du village, Ichabod Crane, croise le chemin du revenant. Pris de panique, il fuit à bride abattue pour franchir une rivière salvatrice. Mais le cavalier lui lance sa tête… qui s’avère être une citrouille ! L’instituteur disparaît à jamais.

Plus de deux siècles plus tard, cette histoire reste indissociable d’Halloween aux États-Unis. Adaptée au cinéma, à la télévision, en bandes dessinées, en reconstitutions et en parcours immersifs, elle a perpétué des motifs comme le fantôme à la citrouille, les farces surnaturelles et les superstitions de fin octobre. Aux États-Unis, Halloween est devenu un univers foisonnant de spectres, démons, squelettes et sorcières – un carnaval débridé qui attire des millions. À Long Island, par exemple, des festivals illuminent des milliers de Jack-o’-lanterns (citrouilles creusées et éclairées) au pied des arbres.

Hallowwen
Halloween

Pourtant, cette americanisation masque des origines plus profondes. Halloween a essaimé dans le monde entier, mais en Irlande, il souffle un vent de « celtitude ». À Trim, dans l’est du pays, le festival de Púca attire des milliers de participants avec une parade enflammée où défilent les êtres fabuleux des mythes irlandais : la Morrigan, terrifiante déesse de la guerre, en tête. Âmes sensibles s’abstenir !

Les racines celtiques : Samain, la fête du passage

Les racines d’Halloween ne sont ni anglo-saxonnes ni américaines. Elles remontent à des centaines, voire des milliers d’années, au cœur de l’Europe celtique. Samain (Sawen en irlandais ancien) était la plus importante des quatre grandes fêtes saisonnières qui rythmaient l’année celtique : Imbolc, Bealtaine, Lughnasadh et Samain. Divisée au gré des cycles agricoles et des solstices/équinoxes, cette calendrier marquait les transitions climatiques par des foires et des rassemblements.

Samain, célébrée autour du 1er novembre, symbolisait la fin de l’été et le début de l’hiver – une « fissure dans le déroulement du temps », un « temps hors du temps ». C’était la fin de l’année païenne et le commencement de la nouvelle, un moment crucial de transition mystique. Les frontières s’effaçaient : temporelles (entre saisons), saisonnières (abondance vers obscurité) et mystiques (monde des vivants vers l’au-delà). Esprits malveillants, fées et défunts pouvaient franchir le voile, rendant la nuit périlleuse mais propice à la divination et à la communication avec l’invisible.

Patrice Bordage – Acrylique sur lin – F12 – 50×61 – janvier 2024

Le feu jouait un rôle central. Dès les prémices de l’automne, les communautés ramassaient du bois pour allumer des feux de joie – source de chaleur, de réconfort et de protection. Ces flammes repoussaient l’obscurité et les entités qui l’habitaient, invoquant parfois le soleil pour conjurer l’hiver. La tradition, vieille de plusieurs millénaires, unissait la communauté en un rempart lumineux contre les forces invisibles.

Découvertes archéologiques : des sites millénaires témoignent de Samain

À 50 km de Dublin, la colline de Tlachtga (ou Hill of Ward) est le berceau présumé de Samain, selon l’historien du XVIIe siècle Geoffrey Keating. Les druides y allumaient le feu sacré, puis le propageaient à tous les foyers d’Irlande. Des païens modernes perpétuent ce rituel, transportant la flamme jusqu’au village voisin de Athboy.

Des fouilles récentes ont révélé l’importance du site dès l’âge de pierre. Bien que peu de traces de calcination soient visibles en surface, la géophysique a détecté un monument enseveli : une tranchée ouverte dans une structure cachée a mis au jour des preuves d’activités cérémonielles, avec des feux allumés puis le site comblé rituellement. Ce pourrait être le plus ancien témoignage de Samain.

Samain

À 100 km au nord, le fort de Navan (Emain Macha), en Ulster, offre une autre clé. Occupé dès 3000 av. J.-C. et culminant à l’âge du fer, ce n’était pas un fort défensif (fossé intérieur, talus extérieur) mais un containment pour empêcher les forces libérées de déferler sur le monde. L’archéologue Patrick Gibson a cartographié via géophysique des complexes antérieurs (700-100 av. J.-C.) : un bâtiment en forme de 8 symbolisant le cosmos – un cercle pour le monde humain, l’autre pour le divin, leur jonction comme passage de la mortalité à l’immortalité. Une structure massive de 40 m de diamètre, avec pieux concentriques, fut construite puis intentionalement brûlée et comblée de calcaire – une « porte vers l’au-delà ».

Samain y était un grand rassemblement, comme dans la légende du roi Conchobar Mac Nessa (Ier siècle) : absents risquaient folie et mort. Le fort évoque les assemblies royales (óenaig) et les dangers surnaturels de la nuit.Plus au sud-ouest, le cercle de pierre de Grange (Grange Stone Circle), daté de 4000 ans (Néolithique), s’aligne non sur le solstice d’été mais potentiellement sur le coucher du soleil à Samain, via la pierre 69. Les bâtisseurs observaient la métamorphose saisonnière : chute des feuilles, gelées, migrations d’oiseaux.

La Jack-o’-Lantern et les rituels alimentaires : de l’Irlande à l’Amérique

L’icône d’Halloween, la citrouille lumineuse, tire son nom de la légende irlandaise de Jack, un cordonnier rusé. Ayant piégé le diable dans un fauteuil magique, Jack erre après sa mort avec un navet contenant un charbon ardent. Les villageois creusaient des navets pour l’égarer, mimant des feux follets. Exposé au Musée de la Vie Rurale Irlandaise, un moule en plâtre d’un navet de 1903 (comté de Donegal) témoigne de cette tradition. Les citrouilles, plus faciles à sculpter, ont remplacé les navets aux États-Unis au XIXe siècle.

Les denrées d’Halloween portaient une magie divinatoire. Regina Sexton, spécialiste du folklore alimentaire, explique : pommes et noix n’étaient pas de simples gourmandises mais outils rituels. Peler une pomme en un seul ruban, le jeter par l’épaule : la forme formait l’initiale du futur conjoint. Manger une pomme à minuit face à un miroir invoquait le promis dans le reflet. Le barmbrack (gâteau aux fruits) cachait des objets prophétiques : alliance (mariage), chiffon (pauvreté), dé à coudre (célibat), bâton (violence conjugale, aujourd’hui abandonné). Le colcannon (purée de pommes de terre au chou, beurre et lait) était offert aux fées en migration d’été à hiver, pour s’attirer leurs faveurs.

Déguisements, farces et l’autre monde

Pour se fondre parmi les esprits, on se déguisait : peaux d’animaux, masques (comme un en peau de lièvre au musée). Cela permettait farces et transgressions, imitant les tours des entités surnaturelles.L’« autre monde » (Sí en irlandais) était gouverné par les Tuatha Dé Danann, immortels majestueux repliés dans les collines après l’arrivée des Gaëls. La Morrigan, déesse polymorphe de guerre et destin, en sortait à Samain via la grotte d’Oweynagat (Cave of the Cats) à Rathcroghan – portail légendaire d’où surgissaient monstres et guerriers.

Dans Les Aventures de Nera (récit médiéval, potentiellement plus ancien), Nera attache un pendu à Samain ; le cadavre revit, boit et tue une famille par regurgitation (pour avoir négligé le ménage rituel : disperser cendres et eaux usées). Nera suit une armée dans l’autre monde, épouse une femme qui révèle une illusion et prévient d’une attaque future. Écho chamanique : trance, visions, dialogue avec l’inconscient.

Des fouilles à Oweynagat datent un passage artificiel d’au moins 650 ans (calcite via uranium-thorium), potentiellement médiéval pour réconcilier païen et chrétien. À proximité, une idole en chêne de 3 m (encoches comme côtes décharnées) évoque sacrifices contre famine.

Liens Gaulois et Européens : le calendrier de Coligny

Druides

En France, à Coligny (Ain), un calendrier bronze du Ier siècle (découvert fin XIXe) inscrit en gaulois (écriture latine) mentionne Samoni – homologue de Samain, fin d’été/début hiver. Trinox Samoni (« trois nuits de Samain ») correspond à l’irlandais tráth na Samhna. Produit par des druides gaulois (attestés par César), il prouve une célébration ternaire commune aux Celtes insulaires et continentaux.Des chemins en bois comme Corlea (Irlande, âge du fer) ressemblent à ceux d’Allemagne, avec totems sangliers. Tourbières comme portails intermédiaires.

De la famine irlandaise à l’americanisation

halloween - Sorcière
halloween – Sorcière

La Grande Famine (1840s) force deux millions d’Irlandais à émigrer aux USA, emportant Samain. Avec pommes et noix, ils recréent jeux et veillées. Halloween explose : à Atlanta, mêmes divinations aux pommes. La sorcière à chapeau pointu vient d’Écosse (procès XVIe), pas d’Irlande (pas de chasses). À Salem, festivals honorent ancêtres, mais l’image est littéraire.

Conclusion : un héritage universel

De feux païens à cercles de sorcières modernes, Halloween franchit frontières. Sites comme Castro de Baroña (Galice) ou Porte des Enfers à Hiérapolis (Turquie, gaz CO2 toxique sacralisé) montrent un besoin humain universel : contacter l’invisible face à l’incertitude.

Samain/Halloween nous rappelle notre fragilité saisonnière et existentielle. Des festivals de Púca aux citrouilles de Derry, célébrons comme bon nous semble – en honneur à ces ancêtres qui, face à l’hiver, allumaient des lumières pour défier les ténèbres.

Autres articles sur ce thème