Accueil Blog Page 91

CLIPSAS : coup de tonnerre à quelques heures de l’ouverture de l’Assemblée Générale annuelle

La démission de la Secrétaire générale du CLIPSAS, Ionela Cuciureanu, adressée à quelques heures de l’Assemblée générale de Sofia, fait l’effet d’un séisme. Le texte, dense, grave et sans détour, ne ressemble pas à un simple départ administratif : c’est un acte d’accusation moral contre une culture institutionnelle que l’autrice juge traversée par le harcèlement, l’indifférence et l’hypocrisie.

À quelques heures d’une réunion censée célébrer l’union, la fraternité et la construction de ponts, cette lettre jette une lumière crue sur les tensions internes d’une organisation que 450.fm suit depuis longtemps et dont il a régulièrement signalé les crises de gouvernance, les controverses judiciaires et les dérives de fonctionnement. Dans ce contexte déjà chargé, le départ de celle qui avait été élue à 98% des voix prend une portée symbolique considérable.

Une démission qui sonne comme un réquisitoire

Ionela Cuciureanu

Le texte d’Ionela Cuciureanu est construit comme une prise de parole de rupture, mais aussi comme une méditation sur ce que signifie réellement la fraternité. Elle ouvre sa lettre par une allusion à Thrasybule de Milet et au geste des pavots coupés, image antique du pouvoir qui égalise tout ce qui dépasse. Le symbole est limpide : au sein d’une institution, les fleurs qui s’élèvent trop haut deviennent vite la cible. La métaphore dit la violence sourde des appareils qui tolèrent mal les voix singulières, les consciences autonomes, les personnalités qui refusent de se plier aux équilibres de façade.

Mais le cœur du message est ailleurs. La Secrétaire générale explique qu’elle a accepté sa fonction par fidélité à la promesse la plus noble de la Franc-Maçonnerie : une obligation sacrée de fraternité. Elle précise immédiatement qu’il ne s’agit pas de la fraternité des discours, des bannières ou des proclamations, mais de celle qui se manifeste lorsque quelqu’un devient gênant, isolé, attaqué, politiquement coûteux à défendre. C’est là, selon elle, que l’institution a failli.

Le poids des mots

Photo non contractuelle

Certaines formules de la lettre frappent par leur netteté. Ionela Cuciureanu affirme avoir été témoin de « harcèlement transformé en stratégie », de « lâcheté déguisée en diplomatie » et d’une « indifférence élevée au rang de prudence institutionnelle ».
Elle vise ici un mécanisme bien connu des organisations en crise : la violence n’y est plus nécessairement frontale, elle se fait administrative, prudente, feutrée, et se pare de bonnes intentions pour mieux s’imposer.

La fraternité, dans cette logique, devient un langage cérémoniel qui ne protège plus personne.

Autre passage fort : elle écrit que le Président lui a demandé de « se retirer pour le bien de l’association », et qu’elle s’exécute. Mais elle ajoute aussitôt qu’une institution peut survivre au conflit, alors qu’elle ne peut pas survivre indéfiniment à l’indifférence et à la normalisation de l’hypocrisie. La formule résume tout : le conflit n’est pas forcément mortel ; le renoncement moral, lui, l’est souvent.

Le problème de la mémoire

Photo non contractuelle

L’une des dimensions les plus graves de cette lettre tient à la question de la mémoire. Ionela Cuciureanu évoque l’auteur d’une lettre hostile diffusée dans le groupe, en suggérant que cette personne a peut-être elle-même connu l’isolement, la diffamation et l’exclusion après avoir dénoncé des irrégularités.
Elle souligne que le temps passe, que les mémoires s’effacent de manière sélective, et que la survie dans certains systèmes exige parfois le sacrifice de ses propres vérités passées.

Cette remarque dépasse le simple cas personnel. Elle accuse un fonctionnement institutionnel où la mémoire morale se dissout au profit de l’obéissance et de la commodité.
Selon elle, lorsque les institutions ne cultivent plus la mémoire, elles finissent par produire une forme d’aveuglement collectif : l’obéissance remplace la conscience, et la fraternité cesse d’être vécue pour devenir une chorégraphie. C’est sans doute l’un des passages les plus sévères de toute la lettre.

Une sortie sans amertume

Louis Daly – Président du CLIPSAS

La force du texte tient aussi à sa tonalité. Ionela Cuciureanu refuse explicitement l’amertume : « l’amertume n’est qu’une autre forme de captivité ». Elle dit partir « sans haine, ni vaincue ni rancunière », et rappelle que les blessures ne devraient jamais devenir des identités.
Ce refus du ressentiment donne à son geste une dignité particulière. Elle ne cherche pas à se venger ; elle veut nommer ce qui, selon elle, a été trahi.

Elle reconnaît néanmoins sa déception devant certaines attitudes, certains comportements et certaines pratiques qu’elle qualifie d’anti-maçonniques. Le mot n’est pas anodin. Il signifie que la critique ne porte pas seulement sur des personnes, mais sur des usages qui contredisent les valeurs mêmes que l’organisation prétend défendre. Autrement dit, ce n’est pas seulement la secrétaire générale qui s’en va ; c’est une certaine idée de la fraternité qui se sent abandonnée.

Les lumières au milieu des ombres

Le texte ne serait pas complet s’il ne rappelait pas qu’au sein même de la crise, il y a eu des gestes de loyauté. Ionela Cuciureanu dit qu’au milieu de la déception, il y a encore des « lumières » : des frères et des sœurs qui lui ont donné de la dignité, du courage, du soutien silencieux, là où d’autres offraient du calcul. Elle insiste sur ces personnes qui restaurent les institutions non par des fonctions ou des titres, mais par leur décence.

Ce contrechamp est essentiel. Il empêche le texte de sombrer dans un noir total.
Il montre que le CLIPSAS n’est pas réduit à ses tensions, et que la fraternité n’y a pas disparu partout. Mais il renforce aussi la critique : s’il existe de vrais gestes fraternels, alors les comportements dénoncés par la démission n’en sont que plus inacceptables.

Union ou tribunal ?

La notion d’union, au cœur du CLIPSAS, est elle aussi requalifiée par la lettre.
Ionela Cuciureanu dit croire encore en l’Union, en un centre d’union, mais pas lorsqu’on le confisque pour en faire un « tribunal martial improvisé », pas lorsqu’il protège l’influence davantage que la vérité, pas lorsqu’il confond diplomatie et neutralité morale.
Cette phrase touche au centre symbolique de l’organisation : un centre d’union ne peut pas être une machine à neutraliser les dissidences au prix de la justice.

Ce qui choque dans le texte, ce n’est donc pas seulement le départ d’une dirigeante.
C’est la manière dont elle pose une question que l’institution devra affronter : quel genre de fraternité demande à la personne blessée de partir pour que l’ensemble demeure confortable ?
La question est d’autant plus dérangeante qu’elle renvoie à une expérience universelle des organisations : le sacrifice des plus exposés au nom de la paix apparente.

Un dossier qui dépasse un seul nom

Cette affaire n’arrive pas dans un vide. 450.fm a déjà documenté, à plusieurs reprises (voir en annexe ci-dessous), les tensions récurrentes du CLIPSAS : difficultés de gouvernance, conflits internes, affaire judiciaire, problèmes de légitimité, contestations publiques.
On se souvient notamment des articles évoquant des procédures judiciaires autour de l’élection de Louis Daly, ou encore des critiques sur la liberté de la presse et sur le fonctionnement des instances. Le départ d’Ionela Cuciureanu vient donc s’ajouter à une série d’épisodes qui laissent apparaître une crise structurelle plus profonde qu’un simple désaccord conjoncturel.

Dans ce contexte, sa lettre agit comme un révélateur. Elle donne une voix intérieure à ce que les observateurs extérieurs percevaient déjà : une institution qui peine à conjuguer ses idéaux fraternels avec ses pratiques réelles. Et c’est précisément ce décalage qui rend la démission si significative.

Une trace qui restera

Le dernier mouvement de la lettre est profondément maçonnique dans son ambition morale : Ionela Cuciureanu affirme qu’aucune démission ne peut effacer la fraternité, et qu’aucun échec institutionnel ne peut détruire les liens humains qui furent réels. Elle conclut en disant qu’elle demeure « silencieusement, fidèlement, imparfaitement, mais sincèrement » la sœur de tous ceux qui l’ont connue. C’est une formule de retrait, mais aussi de maintien du lien.

Cette conclusion est sans doute la plus belle parce qu’elle ne ferme pas tout.
Elle laisse ouverte la possibilité d’une mémoire commune, d’un avenir plus juste, d’un retour à ce que la fraternité signifie vraiment : reconnaître l’autre, non quand il est utile, mais quand il est vulnérable. Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable coup de tonnerre de cette démission : elle ne se contente pas de quitter une fonction ; elle met l’institution face à sa propre définition.

Ce que dit cette démission du CLIPSAS

Au-delà du cas personnel, cette lettre dit beaucoup du moment que traverse le CLIPSAS.
Elle montre qu’une organisation qui se veut lieu de convergence peut devenir lieu de crispation, si les mécanismes internes privilégient la sauvegarde du confort au détriment de la vérité. Elle montre aussi que la fraternité, lorsqu’elle n’est plus éprouvée dans les actes, devient un mot décoratif.

Le texte d’Ionela Cuciureanu est donc à la fois un départ, une protestation et un miroir tendu à toute l’institution. À l’heure où l’Assemblée générale s’ouvre à Sofia, le CLIPSAS se retrouve confronté à une question simple et terrible : veut-il être un espace de fraternité vivante, ou une machine à produire de la conformité ?

La réponse, désormais, ne pourra plus être seulement rhétorique.

Autres articles sur ce thème

30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF

Le samedi 30 mai 2026, le Suprême Conseil pour la France organise, dans son Grand Temple de Bineau à Neuilly-sur-Seine, la 6e Journée des auteurs.

30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF
30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF

Après le langage symbolique du REAA en 2024 et l’alchimie en 2025, cette nouvelle édition interrogera l’une des notions les plus sensibles, les plus fécondes et parfois les plus discutées de la tradition écossaise, le Grand Architecte de l’Univers. Trois voix, celles de Jacques Clément, Marie-Andrée Clamens et Gaël de Kerret, viendront ouvrir un chantier de réflexion où le symbole, la pensée et la liberté intérieure auront toute leur place.

Il est des expressions maçonniques que l’on croit connaître parce qu’elles nous accompagnent depuis longtemps

Derrière ces quatre mots se tient tout un paysage spirituel, philosophique et initiatique.

Le Grand Architecte de l’Univers appartient à cette famille de mots essentiels, si souvent invoqués, si souvent médités, et pourtant toujours capables de rouvrir la question du sens.

30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF
30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF

Dieu, Principe, Ordre, Lumière, Verbe, transcendance, symbole, silence, apophase, tradition, liberté de conscience. Le G.A.D.L.U. n’est jamais une formule neutre. Il touche à ce que chacun porte au plus profond de lui-même, à ce qu’il nomme ou ne nomme pas, à ce qu’il pressent sans toujours pouvoir le dire.

C’est précisément à cette profondeur que la 6e Journée des auteurs du Suprême Conseil pour la France entend se consacrer

Le samedi 30 mai 2026, c’est au Grand Temple de Bineau qu’il faudra être. Là, et nulle part ailleurs !

Au 65 boulevard Bineau, à Neuilly-sur-Seine, auteurs, Sœurs, Frères et profanes curieux seront invités à réfléchir ensemble à une question majeure, celle du Grand Architecte de l’Univers, qui traverse toute l’histoire du Rite Écossais Ancien et Accepté.

30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF

Le choix du thème ne doit rien au hasard

Le G.A.D.L.U. renvoie à l’héritage du Convent de Lausanne, aux débats qui ont marqué la franc-maçonnerie spiritualiste, aux tensions parfois vives entre affirmation traditionnelle, liberté interprétative et exigence de conscience.

Est-il une manière de nommer Dieu sans enfermer Dieu dans un dogme. Est-il une représentation symbolique du Principe. Est-il une voie pour préserver l’espace du sacré sans le réduire à une religion. Est-il au contraire un terme qui déplace, voile ou dépasse la question religieuse. À travers ces interrogations, c’est tout le rapport du maçon au langage, au mystère et à sa propre liberté qui se trouve mis en chantier.

Trois interventions viendront nourrir cette matinée de réflexion

Gaël de Karret
Gaël de Karret

Jacques Clément, du SCPLF, proposera un « Essai de caractérisation du REAA ». Marie-Andrée Clamens, du Suprême Conseil Féminin de France, abordera « Notre invocation au G.A.D.L.U. » Gaël de Kerret, du SCPLF, développera une approche intitulée « De l’apophase au G.A.D.L.U. » Trois angles, trois sensibilités, trois chemins pour approcher une même question sans la réduire. Car le propre d’un symbole véritable est de ne jamais s’épuiser dans une définition. Il ouvre plus qu’il ne clôt. Il appelle moins la réponse immédiate que la lente maturation intérieure.

Cette journée s’inscrit dans une continuité. En 2024, la réflexion portait sur la richesse du langage symbolique dans le REAA, avec Jacques Simon, Gaël de Kerret, Jacques Branchut, Jean Dumonteil et Irène Mainguy. En 2025, l’alchimie avait été mise à l’honneur avec Jean-Paul Hostein, Françoise Sabadel et Dominique Jardin.

L’édition 2026 prolonge donc naturellement cette exploration des grandes matrices de la pensée écossaise

Après le symbole et la transmutation, vient la question du Principe. Après les mots et le feu, voici l’invocation.

30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF

La Journée des auteurs n’est pas seulement une suite de conférences. Elle est aussi un moment de rencontre, de débat, de lecture et de transmission. La franc-maçonnerie vit de parole partagée, de contradictions fraternelles, de questions parfois inattendues, parfois malicieuses, toujours nécessaires lorsqu’elles demeurent au service de la recherche sincère. Elle ne grandit jamais dans la répétition mécanique des certitudes, mais dans l’effort patient pour faire dialoguer la tradition avec l’intelligence vivante du présent.

Le programme donnera à cette rencontre un rythme simple et fraternel

30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF

L’accueil se fera de 9 h 30 à 10 h. Les conférences auront lieu de 10 h à 12 h 30. Le déjeuner réunira les participants de 12 h 30 à 14 h. L’après-midi, de 14 h à 16 h, sera consacré aux séances de dédicaces, permettant de prolonger les échanges autour des ouvrages et des auteurs.

L’entrée aux conférences est gratuite, mais l’inscription est fortement recommandée sur le site Agapae Shop

30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF

Les personnes qui le souhaitent pourront également s’inscrire au repas, proposé au tarif de 35 euros. Ouverte aux maçonnes, aux maçons et aux profanes, cette 6e Journée des auteurs confirme que la culture maçonnique peut se partager sans se dissoudre, s’ouvrir sans se perdre, transmettre sans imposer.

30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF

Le 30 mai 2026, à Neuilly, le Suprême Conseil pour la France ne proposera pas seulement une journée autour d’un thème majeur du REAA. Il invitera chacun à revenir vers ce point intérieur où la parole maçonnique cesse d’être formule pour devenir méditation. Le Grand Architecte de l’Univers n’y sera pas seulement nommé. Il sera interrogé, approché, travaillé comme une pierre vive de la conscience initiatique.

30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF

Infos pratiques

6e Journée des auteurs du Suprême Conseil pour la France – Samedi 30 mai 2026
Suprême Conseil pour la France – Grand Temple de Bineau – 65 boulevard Bineau 92200 Neuilly-sur-Seine
Accueil de 9 h 30 à 10 h / Conférences de 10 h à 12 h 30 / Déjeuner de 12 h 30 à 14 h / Dédicaces de 14 h à 16 h

30/05/26 – Le Grand Architecte de l’Univers au cœur de la 6e Journée des auteurs du SCPLF


Inscription recommandée sur Agapae Shop
Repas sur inscription au tarif de 35 euros

À lire aussi sur 450.fm

Didier Molines et la Parole vivante du Rite Français

Avec Du mot à la parole, Didier Molines poursuit une œuvre de clarification rare autour du Rite Français. En quelques pages denses, il montre que la parole maçonnique n’est ni une formule morte ni un vestige sacralisé, mais une méthode de transmission, de liberté et de construction intérieure autant que sociale.

Dans ce bref ouvrage d’une rare densité, Didier Molines poursuit une méditation qui, livre après livre, prend l’allure d’une œuvre cohérente, presque d’une lente architecture intérieure.

Il ne s’agit jamais chez lui d’accumuler des connaissances pour le seul plaisir de l’érudition

Il s’agit de comprendre ce qui, dans la voie maçonnique, transmet, relie, transforme et oblige. Avec ce nouveau volume, il place au centre de son regard un terme dont la familiarité apparente masque la profondeur abyssale, la « Parole ». Et ce qu’il en fait est remarquable. Il ne la traite ni comme une relique à vénérer, ni comme un mot de passe agrandi par le commentaire, mais comme une réalité vivante, progressive, opérative, qui accompagne l’initié dans son cheminement et l’arrache à toute paresse de l’esprit.

Didier Molines montre avec une grande netteté que le Rite Français ne peut être compris si nous le réduisons à une succession de degrés ou à une belle mécanique rituelle

Ce qui lui donne sa cohérence, c’est précisément cette maturation de la parole, depuis le mot reçu jusqu’à la parole élaborée, depuis la reconnaissance jusqu’à la conscience, depuis le signe jusqu’à la construction d’un sens. Cette idée est l’une des plus fécondes du livre. Elle rend au rite sa respiration propre. Elle rappelle que la tradition n’est pas répétition mais transmission, et que transmettre n’est jamais reproduire à l’identique, mais faire vivre une méthode qui permet à chacun de dégager sa part de vérité dans la fidélité à un cadre commun.

Il y a là une intuition profondément maçonnique

La parole n’est pas seulement ce qui se dit. Elle est ce qui se conquiert contre la confusion intérieure, contre les séductions du dogme, contre l’illusion qu’une formule pourrait dispenser du travail sur soi. Dans cette perspective, le Rite Français apparaît comme une ascèse de la lucidité. Didier Molines insiste avec force sur le fait que cette parole demeure ouverte. Certains y liront une parole divine, d’autres un projet humain, d’autres encore une exigence éthique sans cesse reprise. L’essentiel n’est pas que tous nomment la même chose de la même manière. L’essentiel est que tous travaillent à partir des mêmes principes, dans une même rigueur, avec cette liberté absolue de conscience qui constitue l’un des biens les plus précieux de la tradition du Grand Orient de France.

C’est ici que ce petit livre prend une ampleur qui dépasse son format.

Car Didier Molines ne sépare jamais l’initiatique du social

Didier Molines

Il appartient à ces auteurs pour lesquels la franc-maçonnerie ne se justifie pas seulement par l’approfondissement intérieur qu’elle rend possible, mais aussi par la qualité du lien qu’elle permet de tisser entre l’homme qui se transforme et la société qu’il contribue à servir. La parole, telle qu’il la pense, n’est donc ni retraite ni refuge. Elle devient une manière de construire, de relier, d’ordonner, d’éclairer. Elle devient une méthode de présence au monde. En cela, son essai touche à quelque chose de très juste. Il rappelle que le maçon n’est pas appelé à contempler sa propre élévation, mais à faire passer dans la cité une part du travail accompli en lui-même.

Cette réflexion ne surgit pas de nulle part

Elle prolonge un itinéraire intellectuel et maçonnique déjà fortement dessiné. Médecin à la retraite, né en 1951, docteur en médecine, Didier Molines a d’abord exercé en cabinet avant d’orienter son activité vers la direction d’établissements médico-sociaux, puis vers des responsabilités de direction générale dans le secteur social et médico-social. Cette traversée du soin, de l’écoute et de la responsabilité institutionnelle n’est pas étrangère à sa manière d’écrire.

Elle donne à sa pensée une gravité concrète, une attention constante à l’humain, aux structures, aux effets réels des idées sur les existences. Franc-maçon depuis 1977 au Grand Orient de France, engagé dans les loges symboliques comme dans les chapitres de Rite Français, ayant exercé des mandats nationaux au Conseil de l’Ordre et à la Chambre d’Administration du Grand Chapitre Général, il connaît de l’intérieur les tensions, les héritages et les promesses de ce rite. Ses recherches, nourries par l’étude des décisions de l’obédience, des rituels anciens et actuels, et par un travail assidu sur les archives, donnent à ses ouvrages une assise que nous sentons à chaque page sans que jamais le texte ne s’alourdisse.

Ce livre gagne encore en profondeur lorsqu’on le replace auprès des deux précédents

Dans Les tribulations de « Dieu » au Grand Orient de France, Didier Molines suivait le long déplacement qui conduit de la croyance obligatoire à la liberté absolue de conscience. Dans Le Rite Français, une construction dialectique entre démarche initiatique et engagement social ?,

il montrait déjà comment le rite tenait ensemble le travail de l’être et la vocation de la cité. Du mot à la parole apparaît dès lors comme le troisième moment d’un même ensemble. Après la question de « Dieu », après celle de l’articulation entre intériorité et monde commun, voici celle de la parole elle-même, c’est-à-dire du médium vivant par lequel une tradition se transmet sans se pétrifier, s’éclaire sans s’ériger en absolu, se continue sans se trahir.

Nous aimons dans ce texte sa probité, sa tenue, son refus des facilités

Didier Molines n’écrit pas pour impressionner. Il écrit pour clarifier, pour restituer au Rite Français sa cohérence intime, pour montrer que la voie maçonnique n’a de sens que si elle demeure un chemin de construction. Il en résulte un essai bref, mais d’une réelle intensité, dont la portée excède largement le cadre du seul commentaire rituel. Car ce qui s’y joue, au fond, touche à la question la plus haute. Comment une tradition peut-elle transmettre sans contraindre, structurer sans enfermer, donner forme sans retirer la liberté ? À cette question, Didier Molines répond avec une sobriété lumineuse. La parole véritable n’est ni possédée ni close. Elle se cherche, elle se travaille, elle se partage, et c’est à ce prix seulement qu’elle devient féconde.

Dans ce livre bref et profond, Didier Molines rappelle une vérité que bien des maçons pressentent sans toujours la formuler.

Le Rite ne vaut que s’il met l’être en travail et donne à la parole la force d’éclairer l’homme sans jamais l’asservir. C’est peut-être là, au cœur même de cette tension entre fidélité et liberté, que le Rite Français conserve sa jeunesse et sa puissance d’avenir.

Du mot à la parole – Le chemin du Rite français, transmettre et construire ?
Didier Molines – Cépaduès, coll. de Midi, 70 pages, 14 €

L’éditeur, le SITE

Arthur Schopenhauer nous apprend à ne plus souffrir de la bêtise des idiots

Vous avez déjà connu cette situation : vous vous trouvez face à une personne qui ne saisit pas vos propos. Non pas à cause d’une explication confuse de votre part, mais parce qu’elle manque fondamentalement de la capacité à comprendre. Vous simplifiez votre discours, vous utilisez des analogies, vous tentez différentes approches, la personne acquiesce, elle donne l’impression d’être attentive. Pourtant, quelques instants plus tard, elle n’a absolument rien compris au fond de votre message.

Ou alors, vous avez déjà été témoin de quelqu’un qui répète inlassablement la même erreur flagrante, ignorant les évidences, rejetant la logique et privilégiant systématiquement l’émotion au détriment de la raison. Et vous vous demandez : comment est‑ce même possible ?

La philosophie d’Arthur Schopenhauer offre une réponse brutale, claire, libératrice : la plupart des individus fonctionnent à un niveau cognitif bien inférieur à ce que l’on nous apprend à attendre. Pas par malveillance, mais en raison d’une limitation intrinsèque de leur capacité de pensée. Et dès l’instant où vous acceptez cette réalité, vous cessez de souffrir du décalage entre vos attentes et leurs contraintes.

1. La bêtise, moteur silencieux de l’humanité

Schopenhauer consacre des décennies à observer la bêtise humaine sous toutes ses formes, sans mièvrerie, sans adoucissement.
Contre la platitude réconfortante selon laquelle « tout le monde peut penser de manière critique s’il fait juste un peu plus d’efforts », il oppose une vérité inconfortable : la vraie pensée – celle qui est logique, distanciée, capable de remettre en cause ses propres fondements – est une denrée rare, rarissime.
Pour lui, la plupart des hommes ne sont pas capables de penser, mais seulement de croire ; ils ne sont pas accessibles à la raison, mais à l’autorité, à l’émotion, à l’habitude.

Lorsque vous parlez à quelqu’un et que, malgré tous vos efforts, rien ne passe, ce n’est pas forcément de votre faute :
vous êtes confronté à une structure de l’esprit qui ne supporte pas le niveau d’abstraction, de nuance, de complexité que vous manipulez naturellement.
Les mots, les analogies, les exemples, même les métaphores… tout cela reste à la surface, car ce qui manque, c’est le récepteur interne, la machine de traitement.

2. La majorité : « croire » plutôt que penser

Arthur Schopenhauer nous apprend à ne plus souffrir de la bêtise des idiots

Schopenhauer insiste sur un point central : la plupart des gens ne réfléchissent pas, au sens strict du terme ; ils mémorisent, répètent et récitent.
Ils adoptent des schémas, des slogans, des formules toutes faites, puis les défendent avec une assurance démesurée, sans jamais les avoir véritablement examinés.
On leur présente de la logique ? Ils répondent par des slogans.
On leur offre des preuves ? Ils rétorquent avec de l’émotion.
On invoque la raison ? Ils répliquent par ce que « tout le monde sait ».

Dans ce cadre, la conversation cesse d’être un échange d’idées : elle devient la confrontation entre votre tentative de penser et leur répétition de programmes pré‑installés.
Les croyances qu’ils défendent ont été constituées hors de la pensée, par imitation, par pression sociale, par peur, par identification tribale.
Rien n’a été choisi au sens intellectuel : tout a été adopté, par contagion, par résonance, par confort.

3. L’intelligence, exception, non règle

Schopenhauer refuse l’idée répandue selon laquelle « tout le monde est raisonnable, dans le fond », dès lors qu’on lui donne les bonnes conditions ou la bonne éducation.
Pour lui, la vraie intelligence – la faculté de pensée abstraite, d’analyse logique, de mise à distance, de nuance – est extraordinairement rare.
Peut‑être, suggère‑t‑il dans l’esprit, 5% de la population, voire moins, sont capables de mobiliser ce type de cognition de manière stable et sérieuse.
Observons, en effet, la façon dont la majorité des gens prennent leurs décisions :

  • Non par analyse, mais par émotion et pression sociale.
  • Non par investigation, mais par identification tribale (« c’est ce que pense mon clan, donc c’est ce que je pense »).
  • Non pour découvrir la vérité, mais pour défendre leur camp, leurs positions préétablies, parfois sans jamais les avoir questionnées.

Schopenhauer va jusqu’à écrire que l’homme du commun n’est pas capable de penser, mais seulement de croire.
C’est une vision brutale, mais qui résonne si l’on cesse de se mentir à soi‑même :
l’intelligence, la pensée libre, la capacité de remise en cause sont des anomalies, des rarités, non la norme.

4. « Certains ne peuvent pas comprendre » : une libération

Arthur Schopenhauer nous apprend à ne plus souffrir de la bêtise des idiots

Une des idées les plus libératrices de Schopenhauer est celle‑ci : certaines personnes ne peuvent pas vous comprendre, non parce qu’elles ne veulent pas, mais parce qu’elles ne peuvent pas.
Leur architecture cognitive ne supporte pas le niveau d’abstraction, la complexité, la distance, la nuance avec laquelle vous raisonnez.
C’est comme si vous tentiez d’expliquer le calcul intégral à quelqu’un qui peine avec l’arithmétique de base : vous pouvez simplifier autant que vous voulez, la différence de niveau reste infranchissable.
On peut parler de plafond cognitif : chaque esprit a un plafond, et pour la plupart, ce plafond est assez bas.

Cette idée est libératrice, car elle supprime une faute morale :
vous ne ratez pas votre communication, vous rencontrez la limite de l’autre.
Vous n’êtes pas responsable de la capacité de compréhension de l’interlocuteur, tout comme vous n’êtes pas responsable de la taille de son corps ni de la couleur de ses yeux.
Votre intelligence, votre capacité de nuance, de réflexion, de synthèse, ne sont pas des défauts, mais des données objectives.
Ce n’est pas votre tort si l’autre est incapable de les suivre.

5. La confiance agressive : symptôme de l’ignorance

Schopenhauer observe un phénomène aujourd’hui connu sous le nom d’effet Dunning‑Kruger : plus une personne est peu compétente, plus elle se croit compétente.
Les individus dépourvus de capacité de remise en cause, de nuance, de doute, ne peuvent concevoir un véritable doute, car le doute demande précisément cette capacité.
Ils sont donc absolument certains de tout.
Leur confiance n’est pas la confiance de l’expert, mais celle de l’ignorant, qui ignore justement son ignorance.

Présentez‑leur des faits contradictoires ? Ils les rejettent avec assurance.
Montrez‑leur des erreurs de logique ? Ils les écartent avec confiance.
Prouvez‑leur qu’ils ont tort ? Leur assurance redouble plutôt qu’elle ne diminue.
La raison ne peut rien contre cette confiance fondée sur l’incompréhension.
Schopenhauer en conclut qu’il est inutile, voire nuisible, de s’engager auprès de l’ignorance agressive :
vous ne pouvez pas gagner, et vous gaspillez votre énergie, votre clarté, votre temps.

6. L’émotion domine la pensée (la plupart du temps)

Arthur Schopenhauer nous apprend à ne plus souffrir de la bêtise des idiots

Pour Schopenhauer, la plupart de ce que l’on appelle « penser » est en réalité du raisonnement émotionnel habillé de langage rationnel.
On ressent d’abord, on veut sauver une émotion, une identité, une appartenance, puis on cherche des arguments a posteriori pour la justifier.
La peur façonne la politique, la colère dicte le jugement, l’insécurité oriente la critique.
La logique n’est pas le moteur, mais la justification.

Face à cela, opposer des arguments logiques est souvent vain :
l’émotion sous‑jacente n’a pas changé, donc la position non plus.
On ne peut pas raisonner une personne pour la faire changer de position si cette position a été adoptée par l’émotion, non par la raison.
La philosophie de Schopenhauer démasque ainsi l’illusion selon laquelle la majorité des gens « pensent » sérieusement, et rappelle que, dans ces échanges,
on ne débat pas contre des idées, mais contre des affects, des peurs, des besoins identitaires.
Et les affects ne sont pas sensibles à la logique.

7. Reconnaître ses limites : une forme supérieure d’intelligence

Schopenhauer insiste sur un point souvent oublié :
l’être dénué d’intelligence ne peut pas admettre son propre manque, car reconnaître ses limites exige justement la capacité qui lui fait défaut.
De la même manière, il ne peut pas déceler une intelligence supérieure chez l’autre.
Vos intuitions lui paraissent absurdes, votre profondeur une complication inutile, votre nuance une confusion.
« Si tu avais vraiment compris, tu expliquerais plus simplement », dit‑il, ignorant que la complexité, parfois, est irréductible.

La simplification excessive détruit la vérité.
Parfois, la limite est chez le récepteur, non chez l’émetteur.
La personne intelligente, éclairée par Schopenhauer, comprend qu’elle n’a pas à se justifier devant ceux qui ne peuvent pas la suivre.
Elle cesse de chercher la validation de la part de personnes incapables de porter un jugement juste.
Leur incompréhension devient alors sans importance.

8. La foule, toujours inférieure à la somme de ses parties

Arthur Schopenhauer nous apprend à ne plus souffrir de la bêtise des idiots

Schopenhauer observe que l’intelligence ne se multiplie pas dans la foule : elle diminue.
La dynamique de groupe récompense le conformisme, la résonance émotionnelle, l’appartenance tribale, pas la réflexion.
Mettez la même personne dans un groupe, et son raisonnement se simplifie, la nuance disparaît, la pensée indépendante s’évapore.
Les positions complexes deviennent des slogans, la réflexion cède la place aux cris, aux slogans, aux répétitions identitaires.
La majorité, à grande échelle, devient moins que la somme de ses parties.

La personne intelligente, donc, ne s’attend plus à des discours rationnels des foules, des groupes, des assemblées.
Elle comprend qu’elle doit interagir plutôt avec des individus isolés, un esprit à la fois, ou pas du tout.
Car là où la foule a le pouvoir, la réflexion est exilée.

9. La vérité, en trois étapes, mais souvent ignorée

Schopenhauer note que « toute vérité traverse trois étapes » :

  1. elle est ridiculisée,
  2. elle est violemment combattue,
  3. elle est acceptée comme évidente.

La majorité des individus ne veulent pas la vérité, ils veulent le confort.
La vérité exige de changer, d’admettre ses erreurs, d’affronter des réalités inconfortables.
Les mensonges réconfortants, eux, offrent un soulagement immédiat :
« tout a une raison », « ça va s’arranger », « ce qui doit arriver arrivera ».
Même si ces phrases sont fausses, elles sont apaisantes.
Le réconfort l’emporte presque toujours sur la vérité, pour la plupart des individus.

La personne perspicace, inspirée par Schopenhauer, cesse alors d’offrir la vérité à ceux qui ne la veulent pas.
Elle comprend qu’une vérité non sollicitée engendre du ressentiment, non de la gratitude.
Elle réserve son honnêteté, sa clarté, sa nuance, à quelques rares individus qui la valorisent vraiment.
Ainsi, elle évite de se brûler inutilement.

10. La solitude de l’intelligence, pas une faute

Arthur Schopenhauer nous apprend à ne plus souffrir de la bêtise des idiots

Schopenhauer a vécu lui‑même cette solitude : plus on est intelligent, plus ses propres pensées deviennent un monde à part.
La plupart des conversations paraissent répétitives, superficielles, prévisibles.
La plupart des gens ne peuvent pas suivre un cheminement de pensée s’éloignant des clichés, des opinions reçues, des slogans.
Si l’intelligence suit une distribution normale et que vous êtes dans les 5% supérieurs, alors 95% de la population ne peuvent pas interagir avec vous à votre niveau.

Cette solitude n’est pas une preuve d’arrogance, mais une conséquence statistique.
La personne intelligente, éclairée par Schopenhauer, cesse de vouloir forcer une connexion avec ceux qui ne peuvent pas la rejoindre là où elle se trouve.
Ce n’est pas de la méprisance, c’est de l’acceptation réaliste :
l’intelligence crée naturellement une distance, et plus la perception est claire, plus ce cercle d’âmes compatibles est restreint.

11. Transformer la compréhension en stratégie, non en amertume

Schopenhauer ne se contente pas de décrire la bêtise : il montre comment l’utiliser comme une donnée de terrain, non comme une torture intérieure.
Une fois que vous admettez que la plupart des individus ne pensent pas vraiment, mais réagissent par émotion, par appartenance, par peur, par conditionnement,
vous cessez d’être surpris, vous cessez d’être déçu, et vous commencez à anticiper leurs réactions.
Vous devinez à l’avance ce qui fonctionnera et ce qui ne fonctionnera pas.
Vous savez qu’ils suivront la confiance, non la compétence, le confort, non la vérité, la tribu, non la réflexion individuelle.
Cette prévisibilité devient votre avantage.

Au lieu de gaspiller votre énergie à vouloir « raisonner » des personnes déraisonnables,
vous agissez avec une précision chirurgicale :
vous identifiez les rares individus capables de pensée, vous les rejoignez, vous les éclairez, et vous laissez la masse fonctionner à son niveau, sans illusions.
Vous ne combattez pas la majorité, vous la contournez.
Vous parlez la langue de l’émotion et de la simplicité à ceux qui en ont besoin, tout en réservant la profondeur, la nuance, la logique, aux esprits qui peuvent la soutenir.

12. Accepter la réalité, pour enfin agir avec efficacité

Arthur Schopenhauer nous apprend à ne plus souffrir de la bêtise des idiots

Schopenhauer propose une forme de paix intérieure que peu de philosophies osent franchement :
accepter la réalité humaine telle qu’elle est, et agir en conséquence, non avec amertume, non avec mépris, mais avec lucidité.
Les sages, dit‑il, ont toujours dit la même chose, et les imbéciles, qui sont la majorité, ont toujours agi exactement à l’opposé.
Accepter ce fait n’est pas une capitulation, c’est une stratégie de préservation :
vous préservez votre énergie, votre clarté, votre capacité de pensée pour des usages qui valent la peine.

Vous cessez de gaspiller votre temps à vouloir changer des mentalités immuables,
à vouloir convaincre des individus dont la pensée est déjà figée dans des schémas non révisables.
Vous acceptez que la plupart des gens ne vous comprendront pas, que la plupart des gens ne peuvent pas penser de manière critique, et que la plupart des gens resteront, toute leur vie, au même niveau de compréhension.
Cela ne changera pas, et ce n’est pas votre faute.

Et dans cette acceptation, vous trouvez une forme de liberté :
la liberté de la frustration, de la déception, des efforts vains.
Vous cessez de lutter contre la réalité de la cognition humaine ;
vous agissez à l’intérieur de ses limites, avec calme, avec stratégie, avec une précision inédite, sans gaspiller votre lumière.

À lire aussi sur 450.fm

La parole du Véné du lundi : « Ras-le-bol des problèmes humains en Loge, on recrute des robots maçons »

5

Mes Très Chers Frères, Mes Très Chères Soeurs,
On ne va pas se mentir plus longtemps : les loges se vident. Doucement, mais sûrement. Les tenues commencent à ressembler à des réunions Tupperware un mercredi soir pluvieux. L’absentéisme n’est plus un problème, c’est devenu un sport national maçonnique. On est passé du « je viendrai si je peux » au « je viendrai peut-être l’année prochaine si mon astrologue est d’accord ».

Résultat : les capitations annuelles rentrent au compte-gouttes, les temples coûtent de plus en plus cher à chauffer pour trois pelés et un tondu, et certaines obédiences commencent à regarder leur bilan financier avec la tête du type qui vient de découvrir que sa femme le trompe depuis dix ans.

La cohésion fraternelle ? Elle tient encore, mais à peu près autant qu’un costume de location après trois mariages. Quant aux plateaux d’officiers… on en est rendu à supplier les frères pour qu’ils acceptent une charge, comme on supplie un ado de ranger sa chambre. Face à ce désastre annoncé, une solution radicale et terriblement tentante émerge :

Remplacer les absents par des humanoïdes.

Avouez que l’idée a du charme. L’humanoïde ne rate jamais une tenue. Il ne vous sort pas le « désolé, j’ai le petit qui est malade / ma femme qui fait la gueule / un match important ». Il connaît le rituel par cœur, ne bute jamais sur une phrase, ne s’emmêle pas les pinceaux entre le maillet et le glaive. Mieux : il n’a ni ego, ni ambition dévorante, ni envie de piquer la place du Vénérable. Plus de coups bas, plus de manœuvres de couloir, plus de « c’est à mon tour depuis 2008 ».

Un robot ne boude pas, ne se vexe pas, ne menace pas de démissionner si on ne le félicite pas assez. Il est ponctuel, fiable, et surtout… il paye sa capitation sans discuter.

Décidément, l’avenir de la Franc-maçonnerie s’annonce passionnant. Pendant que certains métiers vont remplacer les humains par des IA, nous, nous allons peut-être remplacer les Maçons par des androïdes. Au moins, eux, ils ne nous feront plus faux bond. Et quelque part… on se demande si ce ne serait pas déjà le cas dans certaines loges.

Fraternellement (mais avec un sourire en coin).

Votre Vénérable… un peu trop lucide ce lundi matin.

Si vous pensez qu’il s’agit d’une plaisanterie… regardez ce reportage

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible

La Bibliothèque municipale de Lyon propose, à la Part-Dieu, une exposition fascinante consacrée aux collections ésotériques de la BmL.

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible

Cartomancie, astrologie, spiritisme, magnétisme, radiesthésie, occultisme et imaginaires populaires y sont abordés sans jugement ni prosélytisme, comme autant de miroirs tendus à notre besoin de comprendre l’invisible, de lire les signes et d’interroger les frontières mouvantes entre science, croyance, culture et quête intérieure.

Il est des expositions qui se contentent de montrer des objets

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible

D’autres ouvrent des passages. Avec « Aux frontières du réel – Un voyage dans les collections ésotériques de la BmL », la Bibliothèque municipale de Lyon invite le public à franchir un seuil singulier, celui où les savoirs reconnus rencontrent les savoirs rejetés, où la bibliothèque devient cabinet de curiosités, chambre d’échos, laboratoire d’imaginaires et observatoire des croyances humaines.

À la Bibliothèque de la Part-Dieu, jusqu’au 11 juillet 2026, il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible
Lucas van Leyden, La Tireuse de cartes, 1508

Il ne s’agit pas davantage de promouvoir l’occulte ni de le disqualifier d’avance. L’ambition est plus précieuse.Elle consiste à donner des repères historiques, culturels et intellectuels pour comprendre la persistance de ces pratiques qui traversent les siècles, les sociétés, les médias et les générations. Car se faire tirer les cartes, lire l’horoscope, faire tourner les tables, manier un pendule ou interroger les signes du ciel appartient à une mémoire collective beaucoup plus vaste qu’on ne le suppose. La BmL rappelle d’ailleurs que ces croyances n’ont jamais disparu et qu’elles relèvent d’une quête humaine durable, celle d’entrer en relation avec ce qui semble dépasser la réalité matérielle.

Pour un regard maçonnique, l’exposition présente un intérêt évident

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible

Non parce qu’elle confondrait initiation et occultisme, ce qu’elle ne fait pas, mais parce qu’elle interroge une question centrale à toute démarche symbolique. Comment l’être humain donne-t-il sens à ce qui lui échappe. Comment transforme-t-il l’ombre en image, l’inconnu en langage, l’inquiétude en rituel, le mystère en récit. Le franc-maçon sait que le symbole n’est pas une superstition, mais une méthode de lecture. Il sait aussi que l’invisible n’est pas nécessairement l’irrationnel. Il peut être ce qui demande une autre qualité d’attention, une autre discipline de l’esprit, une autre manière de relier l’expérience intime à l’histoire des formes.

Le parcours s’organise autour de grandes lignes de force

Horloge du zodiaque
Horloge du zodiaque

La première explore les chemins de l’invisible, avec ces pratiques qui prétendent ouvrir des portes vers d’autres dimensions de l’existence. Astrologie, arts divinatoires, spiritisme, médiumnité, magnétisme ou radiesthésie deviennent alors des gestes, des langages, des tentatives pour élargir le champ du visible.La deuxième partie interroge les frontières de la science et de la religion, notamment à partir de la fin du XVIIIe siècle, lorsque magnétisme, spiritisme et occultisme cherchent à se donner une légitimité moderne, parfois scientifique, tout en proposant une alternative aux dogmes établis.La troisième montre que ces secrets ne sont pas si secrets, tant l’imprimerie, la presse, la télévision, le cinéma, la littérature et aujourd’hui les réseaux sociaux ont diffusé l’occulte dans la culture commune.

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible
Sorcières jetant un maléfice

L’exposition assume ainsi une tension féconde

« Dans les marges, 30 ans du fonds Michel Chomarat »
« Dans les marges, 30 ans du fonds Michel Chomarat »

L’ésotérisme évoque spontanément le secret, le cercle restreint, le savoir réservé. Pourtant, son histoire montre une circulation beaucoup plus large. Il traverse les almanachs, les cartes, les gravures, les romans, les affiches, les films, les pratiques populaires, les imaginaires de la sorcière, du mage, du médium, de l’astrologue ou du guérisseur. Il n’est pas seulement affaire de croyance. Il est aussi affaire de représentations, de commerce, de littérature, d’images, de peurs et de désirs.

C’est là que les collections de la Bibliothèque municipale de Lyon prennent toute leur force

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible
Michel_Chomarat

L’exposition s’appuie notamment sur le fonds Michel Chomarat, la collection jésuite des Fontaines, les fonds Jean Bricaud et Philippe Encausse, ainsi que sur des prêts extérieurs provenant, entre autres, du Musée d’histoire de la médecine et de la pharmacie de Lyon, de l’Institut métapsychique International ou encore du Surnateum, musée d’histoire surnaturelle.

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible
Hermes Trismegiste

Elle convoque aussi la Renaissance, le Corpus Hermeticum attribué à Hermès Trismégiste, les grandes reconfigurations de la modernité, puis les réappropriations contemporaines de l’occulte.

La dimension pédagogique est également remarquable

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible

Le dossier destiné aux scolaires insiste sur l’exercice de l’esprit critique, sur la construction des savoirs, sur la question de la preuve, sur le rôle de figures comme Méliès ou Houdini, mais aussi sur la puissance des imaginaires dans la littérature et les arts. Poe, Baudelaire, Miyazaki, la figure de la sorcière, les récits spirites, les jeux de signes et les formes graphiques deviennent autant d’entrées pour comprendre comment une société fabrique ses mondes visibles et invisibles.

« Aux frontières du réel » est donc bien plus qu’une exposition sur l’étrange

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible
Bricaud_Jean_Jean_II

C’est une invitation à penser notre rapport au mystère. À l’heure où la défiance envers les institutions, la circulation virale des croyances et les dérives complotistes brouillent trop souvent la frontière entre quête spirituelle et confusion mentale, une telle exposition est salutaire. Elle rappelle que comprendre n’est pas adhérer. Étudier n’est pas cautionner. Mais ignorer, mépriser ou caricaturer ces imaginaires, c’est se priver d’une clé majeure pour lire notre temps.

À Lyon, la Bibliothèque de la Part-Dieu ne nous demande pas de croire aux tables tournantes, aux cartes, aux astres ou aux pendules

Cartes de tarot
Cartes de tarot

Elle nous invite plus justement à regarder ce que ces pratiques disent de nous. Et peut-être est-ce là le plus beau voyage aux frontières du réel, non pas fuir le monde, mais apprendre à mieux lire les signes que l’humanité, depuis toujours, inscrit dans la nuit pour tenter d’y reconnaître une lumière.

Infos pratiques

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible

Aux frontières du réel – Un voyage dans les collections ésotériques de la BmL
Jusqu’au samedi 11 juillet 2026
Bibliothèque de la Part-Dieu
La Galerie – 30 boulevard Vivier-Merle 69003 Lyon

Entrée libre / Horaires : Du mardi au vendredi de 10 h à 18 h 45 – Le samedi de 10 h à 17 h 45

Accès : Porte Vivier Merle, face à la gare Part-Dieu ou porte des Cuirassiers, côté centre commercial Westfield La Part-Dieu

Contact : 04 78 62 18 00

« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Dans cette nouvelle rencontre au miroir du temps, nous ne nous adressons pas simplement à un personnage mythologique, mais à une configuration symbolique vivante : Horus, fils d’Isis et d’Osiris, figure de l’héritier, de l’examinateur du monde et de la restauration de l’ordre légitime. Au cours de cet entretien imaginaire, nous voulons à la fois déplier la légende égyptienne elle-même – souvent peu connue dans ses détails – et en suivre les prolongements dans la tradition chrétienne et la Franc‑maçonnerie de Misraïm et Memphis‑Misraïm, où ces figures, leurs blessures et leurs reconstructions ont été relues comme langage initiatique.

Entretien avec Horus

1. Horus, si vous deviez vous présenter en une image, laquelle choisiriez-vous ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Horus : Je choisirais l’image d’un jeune faucon dont la tête est posée sur le monde, dominant le paysage, mais aussi celle d’un œil qui reste ouvert malgré la blessure.
Je suis à la fois le fils unique, l’héritier contesté et le continuateur conscient d’un ordre qui a été brisé par la violence fratricide. Ma naissance n’est pas un simple événement biologique : c’est la réponse d’un mythe à la menace de l’anarchie, à la possibilité d’un monde sans légitimité ni transmission.

Dans la dramaturgie égyptienne, je suis le « fils de l’innocence meurtrie », né d’une mère qui refuse de s’incliner devant la mort de son époux et qui soutient mon existence dans des lieux cachés, marécageux, où la lumière du jour est rare, mais où la magie de la protection est forte. Ma place est, à la fois, à la frontière entre le monde des dieux et celui des mortels, entre la mort de mon père et la vie que je dois installer.

2. Parlons de votre mère, Isis. Quelle place tient‑elle dans votre légende ?

Horus : Isis est la clé de toute l’histoire. Elle personnifie plusieurs formes de fidélité : la fidélité conjugale, la fidélité au culte, la fidélité à la mémoire et, surtout, la fidélité à la continuité de la lignée.

Lorsque Seth assassine Osiris, le jeu paraît terminé : le roi légitime est mort, le trône est vacant et le chaos se déchaîne. Mais Isis ne se contente pas de pleurer. Elle entre en une quête archéologique sacrée : elle cherche le corps de son époux, le retrouve morcelé, le collecte fragment par fragment et entreprend la longue tâche de le reconstituer.

Cette geste la place au centre d’une autre figure : celle de la gardienne de l’ordre sacré. Elle est à la fois la pleureuse, la chercheuse, la recompositrice et la mère qui veille. Elle n’est nullement passive devant le drame : elle devient le premier « agent de restauration » de ce mythe, la première à opposer une action rituelle et magique à la volonté de Seth.

3. Que faut‑il savoir de votre père, Osiris, pour comprendre votre histoire ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Horus : Osiris est un roi, un dieu‑souverain, un juge des morts, mais aussi une figure de la soumission volontaire à l’épreuve de la mort. En effet, dieu du panthéon égyptien et roi mythique de l’Égypte antique, il est l’inventeur de l’agriculture et… de la religion. Il règne en souverain juste, instaurant l’ordre, les lois, la justice et la paix. Ayant aussi propagé les bienfaits de l’agriculture, il incarne la figure de l’ancien âge d’or, que viendra bientôt déchirer la violence fratricide. Seth, son frère, comble les cavités de la tombe construite pour accueillir Osiris, le jour venu, puis il le tue, le coupe en morceaux et disperse les fragments de son corps aux quatre coins de l’Égypte, comme s’il voulait rendre matériellement impossible toute forme de reconstitution.

Dans cette logique, Osiris est le symbole de la légitimité brisée, sectionnée, de la souveraineté mutilée, anéantie, de la loi déchirée, bafouée, piétinée, foulée aux pieds. Mais il devient aussi, précisément à la suite de cet inique assassinat, le modèle du dieu ressuscité, celui dont la mort nourrit la vie. Ma propre histoire ne se comprend pas sans cette transmutation : il n’est plus seulement mon défunt père, il est le roi de l’au‑delà, le juge, le garant d’un ordre caché qui soutient ma propre action dans le monde des vivants.

4. Pourquoi Seth a-t-il cherché à assassiner Osiris ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Horus : Seth incarne, dans leur ivresse et leur puissance démesurée, l’envie, la rupture, la violence anarchique. C’est l’indiscipline scélérate d’un ego dépassant toute limite et poussé à son paroxysme.

Dieu du désert, de la tempête, de la rupture brutale des cadres, il n’accomplit pas seulement son acte comme un crime politique : il se livre à une tentative de réécriture du monde, selon la logique du plus fort. Il veut non seulement le trône, mais l’abolition de la mémoire de l’ancien ordre, avec le désir forcené que la violence pourrait s’imposer comme seule source de légitimité. Ce recours suprême à une contrainte exacerbée, à une force infâme s’exerçant jusqu’à la dislocation, s’illustre encore dans le monde par maints exemples contemporains, ne vous semble-t-il pas ?
L’assassinat d’Osiris est donc une attaque visant à la fois le corps du roi, la mémoire de son règne et la possibilité de transmission d’une autorité juste. Seth veut un monde où la souveraineté se fonde exclusivement sur la force, et non sur la loi, la justice et la fidélité rituelle.

5. Quelle est la signification de cette dramaturgie légendaire ?

Horus : Cette dramaturgie raconte une vérité fondamentale : le mal peut démembrer mais il ne parvient pas à abolir totalement. Quelles que soient sa virulence et son abjection, il ne règne pas continûment, pour l’éternité.
Ce que cette mythologie met en exergue, c’est que, si un ordre peut être démantelé, il peut néanmoins, par la suite, être réassemblé, non point en un retour pur et simple au statu quo ante, mais, grâce à une nouvelle projection, comme une configuration neuve de l’ordre du monde.

Dans cette histoire, Seth est la figure de la désintégration ; Isis, celle de la reconstruction et Osiris, celle de la validité transmise au‑delà de la mort. Quant à moi, Horus, je suis le fils de la légitimité reconquise, celui qui doit assumer la fidèle reprise du pouvoir et la victoire sur les forces de dispersion. Sur le plan symbolique, ce mythe devient un schéma de l’expérience humaine : fragmentation, recherche, recomposition, restauration.

6. Votre mère a reconstitué votre père, y compris son sexe : pourquoi ce détail est‑il si important ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Horus : Ce « détail », comme vous dites – même si le mot n’est pas plus heureux, en la circonstance, que l’expression « élément détaché » – ce « détail » donc est capital car, si j’ose dire, il touche au noyau de la génération.
Dans la légende, Seth n’a pas seulement tué Osiris : il l’a démembré et, selon certains récits, il lui a arraché le sexe pour garantir la disparition définitive du pouvoir qu’il personnifiait. Cela signifie symboliquement que la puissance de reproduction du roi est réduite à néant, comme si la transmission de la vie, de la grâce, de la légitimité même, était coupée net, tranchée, une fois pour toutes.

Isis, en recréant ou en remplaçant ce membre viril par un phallus souvent dit « d’or », affirme que la lignée ne peut pas être rompue. Elle ne se contente pas de rendre un corps à Osiris : elle rétablit sa capacité à engendrer, à continuer la suite des « générations » – et là le mot est adapté à la chose. Le geste de ma mère est à la fois religieux, magique et symbolique : il dit que la mémoire de la puissance d’engendrement est plus forte que la mutilation et que la vie peut toujours renaître sous une forme restaurée.

7. Qu’en est‑il de l’Œil d’Horus ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Horus : L’Œil d’Horus concentre plusieurs dimensions de mon destin : la blessure, la perte, la restauration, la protection et la connaissance.
Selon la légende, au cours de mon combat pour le trône contre Seth, je perds un de mes yeux, souvent réputé être mon œil gauche, qui sera associé à « l’Œil oudjat » combinant un œil humain avec les marques stylisées d’un faucon, désormais symbole de protection et de guérison – cet œil qui, dit-on le plus souvent, fut reconstitué par Thot, qui le répara morceau par morceau et en fit le très fameux emblème de la restauration, abolissant la malédiction d’une mutilation définitive.

L’Œil d’Horus devient, alors, un objet de puissance rituelle : on le trouve peint sur les parois, gravé sur les amulettes, inclus dans les formules magiques. C’est non seulement un signe de protection, mais un programme de recomposition : il dit qu’une partie perdue peut être restituée et que la vision du monde peut être rétablie.

8. Pourquoi cet œil a‑t‑il des proportions si précises ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Horus : Parce que les anciens Égyptiens y voyaient à la fois un symbole sacré et une modèle mathématique.
Chaque partie de l’œil a été associée à une fraction : 1/2, 1/4, 1/8, 1/16, 1/32 et 1/64. Si l’on additionne ces fractions, on obtient un total de 63/64, ce qui laisse une unité manquante, interprétée comme une part réservée à la divinité, à la magie ou à la grâce, qui supplée la rigueur du calcul.
Cet agencement a une signification double : d’abord, il montre que la perfection humaine peut approcher de l’entièreté, au sens de l’absolu, mais que la totalité parfaite reste toujours marquée par quelque chose qui dépasse ce que l’homme a mesuré et accompli, même quand il l’a reconstitué ; ensuite, il n’en atteste pas moins que la restauration est une œuvre précise, méticuleusement composée, obéissant à une organisation mathématique, sans, pour autant, parvenir à dissiper toute part d’ineffable, de non‑mesurable, qui demeure la touche du divin.

9. Peut‑on rapprocher votre histoire de celle du christianisme ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Horus : Oui, sans doute, mais avec un peu plus que des nuances : des réserves capitales.
On peut, certes, relever des parallèles formels : la mort effroyablement injuste d’un être supérieur incarnant la justice, la fidélité d’une figure féminine (Marie remplissant une fonction symbolique majeure comme, d’une autre manière, c’est le cas d’Isis), la dimension de fils favori entre un père divin et un fils qui doit assumer une mission terrestre redoutable, illustrant, sur des plans différents, une victoire sur la mort, c.-à-d. consacrant, dans leur vision distincte, le triomphe de la vie.

Cependant et de toute évidence, le christianisme ne se réduit pas à une simple « copie » du mythe égyptien. Il traverse d’autres traditions, notamment juive, et développe une théologie spécifique : le Christ n’est pas seulement un dieu‑roi ressuscité, il est vu comme le sauveur universel, celui dont le sacrifice unique assure la rédemption de l’humanité.

On peut dire que le christianisme a resignifié des motifs très anciens, comme celui de la mort et de la résurrection, mais en les inscrivant dans une perspective de salut, de grâce et de communauté. Les affinités sont donc surtout symboliques et typologiques, sans aucun démarquage historique notable.

10. Et la Franc‑maçonnerie de Misraïm et Memphis‑Misraïm, quel est son lien avec vous ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Horus : Les rites de Misraïm et de Memphis‑Misraïm ont volontairement inscrit dans leur propre récit une lecture mythologique de l’Égypte ancienne, comme fondement d’une tradition secrète, initiatique et sacrée.

Dans leurs rituels, Osiris et Horus deviennent des figures de l’initié : Osiris, celui qui est mort symboliquement ; Horus, celui qui poursuit la quête et parvient à rétablir un ordre juste.
Ces rites se présentent comme une continuation, une transposition allégorique, une inspiration spirituelle – et non un décalque minutieux, une exacte reproduction – de ce que l’Égypte aurait contenu de plus profond : la maîtrise du secret, la connaissance cachée, le passage de la mort initiatique à la renaissance symbolique. Ainsi, le mythe que je représente est relu comme un langage de transformation intérieure, où la dissolution de l’ancien état et la réappropriation de la légitimité deviennent des images de la vie intérieure du franc‑maçon.

11. Quelle différence faites‑vous entre le mythe d’Hiram et celui d’Osiris ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »
Hiram attaqué par les 3 mauvais compagnons

Horus : Hiram et Osiris sont deux figures de la mort rituelle, mais situées dans des horizons symboliques différents.

Osiris appartient au mythe cosmique égyptien : il est le roi‑dieu, le dieu‑mort, le juge des défunts, celui dont la mort fonde la possibilité d’une vie renouvelée. Son démembrement est un événement à la fois cosmique et macabre et sa reconstitution dans l’au-delà, c.-à-d. dans ce monde supranaturel, à la fois, souterrain, terrestre et céleste, où il séjourne, désormais, ne correspond pas à une simple régénération biologique, mais accomplit une suprême transformation de l’être.

Hiram, dans le légendaire maçonnique, est le maître‑artisan, le bâtisseur de « La Grande Maison », c-à-d. du grand Temple de Jérusalem, dit en hébreu בית המקדש Beit ha-Mikdash / « maison de Sainteté », connu d’abord sous le nom de Temple de Salomon, puis de Temple d’Hérode, qui disparaîtra donc, par deux fois, mais demeurera la « maison » purement immatérielle que se refabriqueront, siècle après siècle et pendant des millénaires, tous les juifs du monde, en remâchant les bribes de mémoire dont ils sont héritiers – prouvant que, même si des édifices, aussi massifs soient-ils, peuvent être démolis voire rasés, la mémoire est indestructible et qu’elle seule est fondatrice et inséparable de toute foi ou de toute sagesse.

D’ailleurs, a contrario, si nos pyramides qui servirent de tombeaux à nos pharaons survécurent, nos traditions ont dépéri. La leçon de tout cela, jusque dans cet exemple inverse, est peut-être que les constructions matérielles sont vouées à péricliter, mais qu’alors, l’esprit de leur conception, par son élan créateur, les relève dans le cœur et la vie des hommes – ce qui serait une manière de conclure que nous devons attacher davantage de prix aux principes de la vie qu’aux réalisations plus ou moins éphémères ou durables que nous pouvons exécuter. Autrement dit, l’œuvre humaine est essentiellement d’un autre ordre…

Pour revenir à Hiram, frappé au cœur de sa mission – le plus souvent, dit-on, pour ne pas avoir manqué à sa parole ni, par conséquent, avoir révélé le mot sacré qui lui avait été confié sous de strictes conditions –, il incarne la figure du dépositaire du secret, du maître loyal, de la science supérieure. Dans la Franc‑maçonnerie, son assassinat symbolise, d’une façon singulière, cette menace environnante – voire intime – pesant constamment sur la vérité, la connaissance et la maîtrise ; dans certains des rites en cause, le psychodrame mythologique auquel il est associé a pour intention de révéler au candidat à la maîtrise combien la redécouverte des clés initiatiques essentielles marque une renaissance au plan de la connaissance, de la parole et de la lumière intérieure.

La première figure, Osiris, est un mythe cosmique ; la seconde, Hiram, un mythe de la transmission et de la fidélité au secret.

12. Dans les différentes perspectives que vous avez évoquées, on parle souvent de palingénésie et d’apocatastase. Ces deux notions, sont‑elles comparables ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Horus : Elles sont comparables, mais pas équivalentes.
La palingénésie retranscrit le grec ancien : παλινγενεσία / palingenesía, qui signifie littéralement « naissance à nouveau ». Dans la langue maçonnique ou ésotérique, elle désigne une renaissance complète de l’être, une renaissance intérieure où l’homme ancien « meurt » symboliquement pour naître à une nouvelle identité, plus consciente, plus maîtresse d’elle‑même. C’est une transformation individuelle, souvent liée à une épreuve initiatique, à une confrontation avec la mort intérieure, à un passage par le chaos pour atteindre un ordre supérieur.

L’apocatastase est également la simple translittération d’un mot grec : ἀπόκατάστασις / apocatastasis, qui veut dire, restitution, restauration dans l’état originel ou primordial et qui est composé de ἀπὸ / apo, marquant le retour, et de κατάστασις / catastasis, position. Dans le Nouveau Testament, les Actes des Apôtres mentionnent le « rétablissement (apocatastase) de toutes choses, dont Dieu a parlé » (en grec ancien : ἀποκαταστάσεως πάντων, ὧν ἐλάλησεν ὁ θεὸς). C’est donc, dans la tradition chrétienne, un renvoi à une réparation finale de toutes choses, à une restauration globale de l’univers, où tout ce qui a été déformé, corrompu ou détruit serait ramené à son ordre premier, sous l’action de Dieu. C’est une vision eschatologique, universelle, qui dépasse la seule dimension individuelle.

Les deux notions parlent de restauration, de réparation, de retour à l’ordre, mais l’une est centrée sur l’individu, quoiqu’elle puisse être également parfois entendue plus extensivement ; l’autre, en revanche, s’étend uniquement à l’ensemble du cosmos et de l’histoire.

13. Que diriez‑vous à ceux qui ne connaissent pas bien la légende ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Horus : Je leur dirais que ce mythe n’est pas un simple conte exotique, le témoignage fantaisiste de la fièvre « égyptomaniaque » qui s’était emparée des esprits à l’époque où les rites maçonniques en cause ont été conçus. Dans la persistance de cet imaginaire, s’inscrit bel et bien une structure profonde de la conscience humaine.
En effet, ce mythe raconte une succession de mouvements : la violence qui brise, la mémoire qui recherche, la reconstitution, puis la génération nouvelle. Seth détruit, Isis rassemble, Osiris demeure présent dans l’au‑delà, et moi, Horus, je poursuis cette impérieuse mission de faire régner l’ordre juste.
Dans cette histoire, chaque personnage est un archétype : le destructeur, la gardienne, le mort‑vivant, le fils‑héritier. Pour qui sait lire avec attention, la légende parle aussi des vies ordinaires, c.-à-d. des blessures, des deuils, des reconstructions concernant chacun, et, chemin faisant, de cette étrange puissance qu’a l’homme de se re‑lever, même après avoir été déchiqueté.

Aussi bien, à l’époque contemporaine, vous pouvez, par exemple, vous souvenir de survivants de la Shoah qui, pour certains heureusement, ont pu témoigner publiquement de leur foi en l’avenir de l’homme et contribuer, par leur exemple, à une reconstruction pacifique du monde. J’ai dit : pour certains, car tous ne sont pas parvenus à apaiser suffisamment les brûlants stigmates de l’Holocauste pour offrir en partage, dans la cité, leur tragique expérience. Bien entendu, ils occupent tous ensemble la même place, terrible, énigmatique et compassionnelle, dans la mémoire collective, et ce, au demeurant, parmi toutes les vies détruites, tous les destins broyés, victimes de puissants ou de puissances aveugles et implacables.

14. Que peut retenir un lecteur de tout cela ?

Horus :  Eh bien que l’homme, à toute époque, a besoin de récits plus anciens que soi, qui rendent mieux compte (mieux conte ?) que bien des discours, de sa situation toujours actuelle.
En effet, en considérant les choses sous un angle historique et géographique très large, l’homme n’a jamais pu en finir avec un monde où les ordres sont brisés, où les mémoires sont mutilées, où les paroles sont trahies. Dans un tel contexte, la légende d’Isis et d’Osiris rappelle que la recherche est possible, que la reconstruction est possible, car la mémoire, soutenue par la fidélité, est le meilleur gage d’un avenir plus serein, même s’il n’est jamais aussi sûr et resplendissant qu’on le souhaiterait – sachant, tout de même, qu’au cours des siècles, des périodes de paix et de relative harmonie ont, malgré tout, existé à la surface de la Terre. Il s’agit donc de rester vigilant, sans pour autant se montrer pessimiste, surtout au regard des apports indéniables des différentes civilisations.

Tout bien compté, il n’est pas inutile de retenir, dans ce mythe égyptien dont je suis l’un des protagonistes, le message que contient cette Restitutio in integrum, cette « restitution en entier », si l’on veut bien entendre cette locution juridique latine hors de son contexte usuel et lui conférer une dimension métaphysique aboutissant à une « réparation intégrale de l’être », pour laquelle nous ne devons pas ménager nos efforts, si nous voulons conserver et promouvoir une conception et une condition justes et pleines de l’humanité.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

Du « Principe » à l’œuvre maçonnique


Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), dépendant du CNRS, est un établissement public à caractère scientifique et technologique. Indépendant des éditeurs, si crédibles soient-ils, il est le reflet le plus juste du sens actuel des mots de la langue française. Le mot « principe »  y est d’abord défini avec une idée de temps (« Origine première d’une chose ; début absolu. » ). Cette idée se retrouve dans la traduction du premier mot de la Bible, Béréshit par: Dans le [au]commencement…

Puis ce CNRTL propose une autre définition ajoutant l’idée de causalité, c’est-à-dire d’une cause efficiente, par exemple ce qu’il définit comme principe immatériel, supérieur, suprême, unique, universel. Les diverses religions définissent le principe comme le commencement, l’origine, la source, c’est-à-dire la cause première. D’où les formulations Dieu est le principe, le premier principe de toutes choses. Dieu est le principe de tout bien, le souverain principe.

Remarquons que le mot « Principe » est au singulier.

On peut aussi retenir qu’un principe est une proposition fondamentale, une loi, une règle définissant un phénomène, une base sur laquelle repose l’organisation de quelque chose, ou qui en régit le fonctionnement. On trouve trace de ce sens par le pluriel utilisé : « principes »
Ainsi, La « Déclaration de Principes » du convent de  Lausanne de 1875 (nous consacrerons le prochain article à ce sujet) : commençait par ces mots : « La Franc-maçonnerie proclame, comme elle a toujours proclamé, l’existence d’un Principe Créateur, sous le nom de Grand Architecte de l’Univers. »

Et nous voilà revenus à la première définition du mot Principe au singulier.

Du « Principe » à l’œuvre maçonnique

Le Grand Architecte de l’Univers est à une force créatrice qui a ordonné l’univers et en garantit l’harmonie.
Ce Grand Architecte de l’Univers n’est pas nécessairement un dieu au sens religieux traditionnel, bien qu’il puisse être interprété comme tel par des maçons croyants. Il est surtout vu comme une représentation symbolique de l’ordre, de l’harmonie universelle et du principe créateur qui régit l’univers.

Le Grand Architecte de l’Univers  est donc une figure symbolique qui permet à des individus de diverses convictions spirituelles ou religieuses de se retrouver autour d’un symbole commun.

René Guénon et le Principe premier

Cette métaphore séduit parce qu’elle traduit un besoin profondément humain, celui de donner forme à l’invisible.
Cette symbolisation rejoint le concept de « Principe » évoqué par René Guénon, figure inclassable de l’histoire intellectuelle du XXe siècle , qui fût – entre autres – franc-maçon et proche d’Oswald Wirth.
Le principe premier est au cœur de sa métaphysique traditionnelle. Il désigne la Réalité suprême, absolue, indéterminée et inconditionnée, source ultime de toute manifestation et de tout être, tout en restant transcendante par rapport à eux. Dans la perspective guénonienne, le Principe est le point de départ et le terme ultime de toute considération métaphysique. Il correspond à ce que d’autres traditions nomment l’Absolu, l’Infini ou le Suprême.

Il n’est pas un « dieu » au sens religieux personnel, ni un créateur démiurgique, mais la Possibilité universelle totale, contenant en elle-même toutes les possibilités de manifestation et de non-manifestation. Guénon insiste sur son caractère ineffable : on ne peut en parler que par négations, car toute affirmation le limiterait. Il est « sans dualité », au-delà de toute opposition, y compris celle de l’Être et du Non-Être.

L’Être (ou l’Unité principielle) représente la première détermination du Principe, le fondement immédiat de la manifestation universelle. Au-dessus de lui se situe le Non-Être, aspect non manifesté. Le Principe englobe les deux sans s’identifier à eux.

Guénon avertit contre toute confusion : le Principe n’est pas « relatif » à quoi que ce soit. Il est immuable, tandis que la manifestation est changement et multiplicité. Toute chose existe par participation au Principe, mais le Principe reste indépendant et intact.
Le Principe n’agit pas directement sur la manifestation (principe du non-agir). Il gouverne par son centre immobile, comme le moyeu d’une roue. Toutes les traditions authentiques en sont des adaptations. C’est ainsi que le  symbolisme du Centre se rencontre dans toutes les traditions, parce qu’il représente directement le Principe.

Mais ce n’est pas écarter l’expression ternaire du Principe

En fait, dans La Grande Triade (chap.XI, p.90), on peut suivre René Guénon qui distingue deux types de ternaires par une simple modification de l’ordre dans lequel sont énumérés les termes de la Triade : si on énonce celle-ci dans l’ordre « Ciel, Terre, Homme », l’Homme y apparaît comme le Fils du Ciel et de la Terre. Si on l’énonce dans l’ordre « Ciel, Homme, Terre », il y apparaît comme le Médiateur entre le Ciel et la Terre. Ce n’est pas un simple symbole cosmologique, mais une clef métaphysique qui révèle comment le Principe se déploie sans se diviser.
Le Ciel (Tien) représente le principe actif, yang, non-agissant (wou-wei), pôle supérieur de la manifestation. Il « couvre » et influence sans intervenir directement, image du Principe par rapport à la manifestation (mouvement descendant des influences célestes).
La Terre (Ti) est le principe passif, yin, support et réceptacle. Elle « supporte » et réalise ce que le Ciel initie.
L’Homme (Jen) occupe la position médiane. Il est le « Fils du Ciel et de la Terre », médiateur capable de synthétiser les deux pôles. Dans sa plénitude (l’« Homme véritable » ou tchenn-jen, puis l’« Homme transcendant » ou cheun-jen), il réalise l’union avec le Principe.

Ce ternaire n’est pas exclusif à l’Extrême-Orient. Il correspond à d’autres formulations : Deus-Homo-Natura, Esprit-Âme-Corps, ou encore Soufre-Mercure-Sel en alchimie. L’ordre d’énonciation change le sens : « Ciel-Terre-Homme » fait de l’Homme le produit ; « Ciel-Homme-Terre » en fait le médiateur. Cette flexibilité montre la souplesse du Principe, qui se reflète dans tous les ordres sans s’épuiser.

Guénon présente le Tai-ki comme le principe commun du Ciel (Tien) et de la Terre (Ti), où ils sont « indissolublement unis, à l’état “indivisé” et “indistingué”, antérieurement à toute différenciation ». Il s’identifie à l’Être pur, ou à la « Grande Unité » qui est l’Unité métaphysique elle-même.
Le Tai-ki est supérieur au Ciel et à la Terre, antérieur à leur distinction. Il incarne l’Unité principielle. Guénon y voit une confirmation que la tradition extrême-orientale n’est pas dualiste, contrairement à certaines interprétations occidentales : la dualité yin-yang est seconde par rapport à l’Unité, elle-même issue du Principe.

Rappelons quelques aspects de la quête du sens du Principe premier dans la philosophie occidentale.

La notion de Principe traverse toute l’histoire de la pensée occidentale comme une quête fondamentale : celle de l’origine ultime, de la cause première, du fondement absolu à partir duquel tout existe et vers lequel tout converge. Elle désigne ce qui est premier, non dérivé, source de l’être, de l’ordre et de la connaissance. Penser le Principe, c’est donc interroger ce qui précède toute détermination tout en la rendant possible, ce qui reste immuable au cœur du changement, ce qui unit sans se diviser.
Cette réflexion s’est déployée différemment selon les époques, oscillant entre approches métaphysiques, cosmologiques et théologiques, tout en gardant une tension entre l’impersonnel et le personnel, l’absolu indéterminé et le Dieu vivant.

Des présocratiques à Platon et Aristote

Dès l’aube de la philosophie grecque, les penseurs présocratiques cherchent les archai, ces principes originels : l’eau pour Thalès, l’apeiron pour Anaximandre, le feu pour Héraclite, ou l’être un et immobile pour Parménide. Ces intuitions posent déjà le Principe comme ce qui sous-tend la multiplicité apparente, comme réalité première dont procède le cosmos.

Platon élève cette quête à un niveau proprement métaphysique. Les Idées éternelles constituent le monde intelligible, modèle du sensible ; au sommet trône l’Idée du Bien, « au-delà de l’essence », source de toute réalité et de toute intelligibilité.
Le Bien n’est pas un être parmi d’autres, mais ce qui illumine l’être lui-même, cause finale et formelle de tout. Penser le Principe chez Platon, c’est donc s’élever dialectiquement des ombres sensibles vers la lumière intelligible, par une conversion de l’âme qui reconnaît sa parenté avec ce fondement transcendant.

Aristote, disciple critique, reformule cette interrogation. La « philosophie première » étudie l’être en tant qu’être et recherche les causes ultimes.
Le Principe suprême apparaît comme le Premier Moteur immobile : acte pur sans puissance, pensée de la pensée, qui meut l’univers par attraction sans être mû. Il couronne une cosmologie hiérarchisée, où les substances composées de matière et de forme trouvent leur achèvement dans cet Être nécessaire et éternel. Contrairement à une séparation platonicienne trop marquée, Aristote ancre le Principe dans une analyse de la substance et du mouvement, tout en lui conservant une transcendance radicale. Cette vision influencera durablement la pensée ultérieure, en offrant un cadre rationnel pour penser l’origine et la finalité.

Le Principe dans la théologie et la mystique chrétiennes

La théologie chrétienne intègre et transforme ces héritages grecs à la lumière de la Révélation. Dieu y est affirmé comme Principe absolu : Créateur ex nihilo, cause première de tout ce qui est.
Saint Augustin voit en Lui la Vérité éternelle, lumière intérieure qui illumine l’âme et rend possible toute connaissance. Il est à la fois Principe ontologique (source de l’être) et Principe noétique (source de la vérité).

La synthèse médiévale, chez Thomas d’Aquin, atteint une rigueur exceptionnelle. Dieu est Ipsum Esse Subsistens, l’Être subsistant par soi, acte pur dont l’essence coïncide avec l’existence. Les cinq voies démontrent rationnellement l’existence d’un Principe premier : Moteur non mû, Cause incausée, Nécessaire par soi, Être le plus parfait, Intelligence ordonnatrice finale. Thomas d’Aquin distingue soigneusement les ordres : la raison peut atteindre le Principe comme cause, tandis que la foi révèle son caractère trinitaire et personnel. Penser le Principe devient ici une analogia entis : les créatures participent à l’Être divin sans s’y identifier, préservant à la fois la transcendance et la relation.

Pourtant, la mystique chrétienne pousse souvent plus loin cette pensée, vers un dépassement des catégories.
Maître Eckhart distingue le Dieu personnel (Gott), objet de la dévotion trinitaire, et la Déité (Gottheit), essence primordiale, fond abyssal sans mode ni propriété, « néant » par rapport à toute détermination. L’âme, par un détachement radical, peut naître à cette Déité et s’y identifier dans une union où « je suis ce que Dieu est ». Cette voie apophatique – négative – rejoint une intuition de l’Absolu indéterminé.

Jean de la Croix, dans La Nuit obscure, décrit un itinéraire de purification où Dieu retire tout appui sensible et spirituel pour conduire l’âme à une union transformante. Dans cette nuit, l’âme devient « déiforme », opérant divinement par participation, dans un mariage spirituel où les volontés s’unifient parfaitement.

La philosophie moderne et l’oubli du Principe

La philosophie moderne marque un tournant.
Descartes recentre le Principe sur le cogito, fondement de certitude subjective.
Kant le limite aux catégories a priori de l’entendement, bornées à l’expérience phénoménale.
Hegel historicise l’Absolu comme Esprit se déployant dialectiquement.
Nietzsche proclame la « mort de Dieu », laissant l’homme face à un vide de principes transcendants.

La pensée contemporaine oscille entre déconstructions postmodernes et retours à la métaphysique classique ou à des approches phénoménologiques du fondement.

Ici encore, on peut suivre Guénon qui diagnostique cette déviation dans La Crise du monde moderne et Orient et Occident : l’Occident moderne devient une civilisation sans principes supérieurs, matérialiste et antitraditionnelle ; il perd la métaphysique pure (connaissance supra-rationnelle du Principe) au profit de la raison discursive et de la science profane. La théologie elle-même s’affaiblit face au rationalisme. « Une civilisation qui ne reconnaît aucun principe supérieur, qui n’est même fondée en réalité que sur une négation des principes, est par là même dépourvue de tout moyen d’entente avec les autres, car cette entente, pour être vraiment profonde et efficace, ne peut s’établir que par en haut, c’est-à-dire précisément par ce qui manque à cette civilisation anormale et déviée ».

Penser le Principe aujourd’hui exige donc de tenir ensemble ces fils : il est à la fois origine cosmologique, fondement ontologique, source de sens et terme de l’union spirituelle. Il échappe à toute saisie exhaustive, car le définir reviendrait à le limiter.

Le principe se donne dans la raison comme cause première, dans la foi comme Dieu personnel, dans la mystique comme Absolu à réaliser par dépouillement.

Cette notion invite à une conversion : passer de la dispersion dans le multiple à la contemplation de l’Un, de la surface des phénomènes à la profondeur de l’Être.

Ce que l’on peut dire, c’est que le Principe se révèle non comme une notion parmi d’autres, mais comme l’axe invisible autour duquel tournent toutes les traditions authentiques, tous les symboles et toutes les quêtes véritables de l’humanité.

Qu’il soit nommé Grand Architecte de l’Univers, Absolu guénonien, Idée du Bien platonicienne, Ipsum Esse chez Thomas d’Aquin ou Déité chez Eckhart, il désigne toujours cette Réalité première, ineffable et transcendante, source et fin de toute manifestation, centre immobile qui gouverne sans agir.

Du « Principe » à l’œuvre maçonnique

Une convergence des traditions vers l’Un

Ce qui frappe, à travers les siècles et les continents, c’est l’extraordinaire convergence des langages. Le Tai-ki chinois, le Premier Moteur d’Aristote, le Principe créateur des Francs-maçons de Lausanne et l’Unité principielle de Guénon disent, chacun à sa manière, la même vérité : l’origine n’est pas dans le temps, mais au-delà du temps ; elle n’est pas une cause parmi d’autres, mais la Cause qui rend possible toute causalité. Et l’être humain, placé au cœur de la Triade — entre Ciel et Terre, entre équerre et compas, entre le multiple et l’Un — est précisément le lieu où cette Réalité peut être reconnue, vécue et incarnée.

La modernité, en proclamant la « mort de Dieu » et en absolutisant la raison discursive, n’a pas supprimé le Principe : elle l’a simplement rendu inaudible. Or le Principe n’a pas besoin d’être cru ni prouvé ; il est dans sa réalisation. C’est là tout le sens de l’initiation véritable : non pas accumuler des connaissances, mais revenir au Centre, retrouver l’Invariable Milieu où l’Homme véritable devient le médiateur conscient entre le manifesté et le non-manifesté, entre le relatif et l’Absolu.

Ainsi, chercher le Principe n’est pas une spéculation intellectuelle. C’est une aventure spirituelle décisive : celle qui consiste à remonter, par la purification, la contemplation et le travail sur soi, vers ce qui n’a jamais cessé d’être notre origine la plus intime. C’est une invitation permanente à l’émerveillement et à la quête, là où philosophie et théologie se rejoignent dans l’effort de l’esprit pour penser l’impensable origine de toute pensée.

Derrière la diversité des rites, des symboles et des doctrines, une seule Lumière brille.
La Franc-maçonnerie, lorsqu’elle reste fidèle à sa vocation, n’est rien d’autre qu’un chemin parmi d’autres pour y ramener l’homme égaré : vers le Grand Architecte, vers le Principe, vers cet absolu originel d’où jaillit toute parole, et où tout, finalement, retourne.

« Dialogue du coq à l’âne… » ou l’art maçonnique de chercher sans posséder la lumière

Avec Dialogue du coq à l’âne et de l’âne au coq, Guy Chabas propose bien davantage qu’une conversation métaphysique entre quatre amis. Il ouvre un chantier intérieur où le principe créateur, la vie, la conscience, la matière, l’âme et la mort deviennent les pierres vives d’une méditation profondément initiatique. Entre le coq qui annonce l’aurore et l’âne qui porte humblement le poids du chemin, l’ouvrage rappelle que la pensée maçonnique ne consiste pas à enfermer le mystère dans une formule, mais à le travailler avec patience, fraternité et exigence.

Guy Chabas compose une œuvre singulière, presque intempestive, où la conversation devient un laboratoire intérieur

« Dialogue du coq à l’âne… » ou l’art maçonnique de chercher sans posséder la lumière

Le livre ne cherche pas à imposer une doctrine, ni à refermer l’énigme du monde sous une formule de confort. Il met en scène quatre voix, Aya, Gus, Tor et Sof, dont les noms courts ont la netteté de signes opératifs. Chacun porte une manière d’habiter la question première, celle du principe créateur, de l’origine, de la vie, de l’univers, de la matière, de l’âme et de la conscience. Rien ici ne relève de la dissertation abstraite. La pensée avance par frottement, par doute, par objection fraternelle. Elle procède comme en loge, non par victoire d’une parole sur une autre, mais par taille successive de la pierre.

« Dialogue du coq à l’âne… » ou l’art maçonnique de chercher sans posséder la lumière

Guy Chabas, titulaire d’un master II en histoire de la philosophie obtenu à la Sorbonne, appartient à cette famille d’auteurs pour lesquels la littérature n’est pas l’ornement de la pensée, mais son instrument de respiration. Son travail sur La vie de Pythagore, imaginée à partir d’un parcours réel depuis Samos jusqu’à la Grande Grèce, disait déjà son goût pour les figures de passage, les écoles de sagesse, les seuils entre histoire, philosophie et méditation. Son œuvre, nourrie par les grandes interrogations métaphysiques, explore les chemins où la raison ne renonce pas devant le mystère, mais accepte d’avancer avec patience, mesure et humilité.

Ce livre touche particulièrement le franc-maçon parce qu’il place au centre la question du Grand Architecte de l’Univers, non comme une réponse, mais comme une tension.

Gus s’inquiète du mot « Architecte »

« Dialogue du coq à l’âne… » ou l’art maçonnique de chercher sans posséder la lumière

Ce terme, si familier à la tradition initiatique, lui paraît porter une intention, une construction, une volonté presque anthropomorphique. À travers lui se révèle une interrogation profonde. Faut-il encore parler d’architecture quand l’univers ne paraît pas avoir été bâti selon nos catégories humaines. Faut-il encore parler de création lorsque le commencement lui-même échappe à notre entendement. La force du dialogue tient à cette audace tranquille. Le livre ne blasphème pas contre le symbole. Il le travaille. Il le met à l’épreuve. Il demande au mot de répondre de sa nécessité.

Là se situe la belle densité maçonnique de l’ouvrage

Guy Chabas
Guy Chabas

Guy Chabas ne réduit pas le principe créateur à Dieu, ni Dieu à une confession, ni la métaphysique à une opinion. Il laisse chaque personnage approcher l’invisible avec ses outils. Aya convoque la religion, la Cabale, l’alchimie, la magie, les lettres, le tétragramme. Tor défend l’équilibre rituel et la prudence des formules reçues. Gus creuse, refuse, déplace, cherche dans la vie elle-même une puissance immanente, une force sans tribunal céleste, sans paradis, sans enfer, sans au-delà personnel. Sof, lettré, rappelle les auteurs, mais court le risque de transformer la citation en refuge. Nous reconnaissons là quatre attitudes de l’initié devant le mystère. Le croyant symbolique, le gardien du rite, le chercheur inquiet, l’érudit tenté par l’autorité des livres.

Le choix du coq et de l’âne ouvre une veine symbolique très féconde

« Dialogue du coq à l’âne… » ou l’art maçonnique de chercher sans posséder la lumière

Le coq, pour un franc-maçon, annonce la lumière. Il veille dans la nuit, il pressent l’aurore, il réveille la conscience encore engourdie. Sa parole est verticale, sonore, presque solaire. Il appelle au discernement. L’âne, lui, appartient à une symbolique plus ambiguë. Il peut représenter l’entêtement, la pesanteur, la lenteur de l’intelligence prisonnière de ses habitudes. Mais l’âne est aussi l’animal humble, patient, porteur, celui qui avance sous la charge, celui qui traverse les chemins pauvres de la connaissance. Chez Giordano Bruno, dont le livre garde l’écho, l’âne n’est pas seulement ridicule. Il devient parfois l’image paradoxale d’une sagesse qui passe par l’abaissement de l’orgueil. Entre le coq et l’âne, entre l’éveil et la charge, entre l’appel de l’aube et la marche terrestre, Guy Chabas installe une dialectique initiatique d’une grande finesse.

La plus belle audace de l’ouvrage réside peut-être dans sa manière de traiter la vie

« Dialogue du coq à l’âne… » ou l’art maçonnique de chercher sans posséder la lumière

Gus finit par affirmer un univers infini, éternel, composé de monades, de particules de matière animées par la vie. La formule peut surprendre, mais elle possède une intensité poétique et philosophique réelle. La vie n’y apparaît plus comme un accident tardif, mais comme une puissance de composition. L’être humain n’est pas arraché au monde. Il est un assemblage provisoire, conscient, responsable, traversé par une énergie que Gus nomme l’envie. Cette envie n’est pas seulement désir brut. Elle devient matière morale lorsqu’elle rencontre la conscience. Nous savons, dit en substance le texte, si nos envies servent l’amour ou la haine, le bien ou le mal. Voilà une idée profondément initiatique. La morale ne descend pas d’un ciel extérieur. Elle se lève dans le sanctuaire intérieur de la conscience.

Le livre ne promet aucune consolation facile

Il envisage la mort comme réassemblage des monades, effacement progressif du souvenir, disparition sans immortalité personnelle. Pourtant, cette pensée n’est pas désespérée. Elle donne au contraire une gravité fraternelle à l’existence. Puisque rien ne garantit une mémoire éternelle, il importe de laisser une trace juste dans la conscience des vivants. Cette sagesse sans récompense posthume rejoint une éthique exigeante. Bien agir ne vaut pas parce qu’un juge céleste nous attend. Bien agir vaut parce que la conscience humaine, fragile et lumineuse, sait qu’elle participe à l’équilibre du monde.

Dialogue du coq à l’âne et de l’âne au coq est un livre de seuils

Il ne tranche pas, il délie. Il ne donne pas la clé, il polit la serrure. Sa beauté tient à cette fraternité de la dispute, à cette manière de faire de la contradiction une ascèse. Guy Chabas rappelle que la pensée initiatique ne consiste pas à répéter des mots sacrés, mais à les rendre de nouveau brûlants. Le principe créateur, l’univers, la vie, l’âme, la conscience, la matière, l’amour et la mort deviennent ici les pierres d’un édifice intérieur que nul ne possède entièrement. Et c’est peut-être là que se tient la vérité la plus maçonnique de cette œuvre. Chercher ensemble, sans confondre l’infini avec nos certitudes, demeure déjà une manière d’honorer la lumière.

« Dialogue du coq à l’âne… » ou l’art maçonnique de chercher sans posséder la lumière

Au fond, Guy Chabas nous rappelle que la vraie lumière n’est jamais celle que nous croyons détenir. Elle naît dans l’écart entre les voix, dans la contradiction loyale, dans l’humilité d’une pensée qui accepte de ne pas vaincre. Le coq appelle l’aube, l’âne poursuit sa marche, et l’être humain, entre ciel et poussière, découvre que chercher ensemble demeure peut-être la plus haute manière d’approcher l’infini.

Dialogue du coq à l’âne et de l’âne au coq

Guy Chabas – Le Lys Bleu Éditions, 2026, 172 pages, 18,50 €

Le Lys Bleu Éditions, le SITE / Maison d’édition française proposant une sélection variée de romans, essais et poésie pour toute la communauté francophone.

Tout le monde est très fraternel… tant que vous êtes utile, influent ou solvable

12

« On ne trouve guère d’ingrats tant qu’on est en état de faire du bien. »

François de La Rochefoucauld

Dans les loges comme dans les obédiences, ceux qui ont occupé des fonctions le savent : le jour où vous êtes élu, vous découvrez soudain une foule d’amis inconnus ; le lendemain de votre sortie de charge, ils ont tous disparu avec une élégance remarquable — celle des oiseaux migrateurs, mais sans le retour au printemps.

Être gradé en maçonnerie, c’est un peu comme être riche au Monopoly : tout le monde s’incline devant des billets qui ne valent rien, et beaucoup prennent l’air admiratif devant une fortune de carton.
Les courbettes sont impeccables, les sourires généreux, les messages pleins de chaleur… et tout cela tient souvent jusqu’au prochain mandat. Après, le grand désert.
La fraternité, dans certains temples, est une vertu saisonnière : elle fleurit au moment des nominations et se fane à la fin des pouvoirs.

Tout le monde est très fraternel… tant que vous êtes utile, influent ou solvable

Le vrai problème, pourtant, est plus grave encore.

En matière de solidarité, la légende maçonnique est souvent plus robuste que la réalité.
Le Frère ou la Sœur qui vient vous voir à l’hôpital, qui prend des nouvelles sans calcul, qui vous dépanne discrètement en pleine mauvaise passe, qui vous aide sans faire de publicité morale sur le sujet, celui‑là appartient à une espèce rare, presque protégée.

À côté, il y a les insectes : ils pointent le nez dès qu’une lumière de pouvoir s’allume.
Et puis il y a les autruches : elles enfoncent la tête dans le sable dès qu’un frère ou une sœur appelle au secours.

Car il faut bien le dire : la complosphère imagine encore que les francs-maçons forment une immense tontine fraternelle, prête à intervenir dès qu’un des siens vacille.
La réalité est souvent plus prosaïque, plus sèche, parfois même plus triste : dans de nombreuses loges, on voit surtout les grands discours sur la fraternité… et beaucoup moins les actes quand il faut payer la capitation, franchir la porte d’un hôpital, ou tendre la main à quelqu’un qui n’a plus grand-chose à offrir en retour.

Tout le monde est très fraternel… tant que vous êtes utile, influent ou solvable

Le résultat est d’une ironie presque parfaite :

ceux qui ont de l’argent, du prestige ou des fonctions sont couverts d’attentions ;
ceux qui tombent, se taisent ou peinent à joindre les deux bouts découvrent souvent que la fraternité a des limites très précises, parfaitement calibrées… et étonnamment liées au montant du compte bancaire.

Bref : la solidarité maçonnique existe, bien sûr — mais elle a parfois des horaires, des conditions, et un sens du devoir qui ressemble beaucoup à celui d’un ascenseur social en panne.

À lire aussi sur 450.fm