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Quand le maillet s’éternise, la transmission s’inquiète

Dans les obédiences maçonniques, la durée des mandats des Grands Maîtres n’est jamais une simple affaire de calendrier. Elle dit quelque chose de la conception du pouvoir, de la circulation de la parole, de la capacité à transmettre, mais aussi parfois de la tentation de confondre le service de l’Ordre avec une installation durable au sommet de l’institution. Entre stabilité nécessaire et confiscation symbolique du maillet, l’histoire maçonnique française offre plusieurs exemples éclairants.

Dans l’imaginaire profane, le Grand Maître est souvent perçu comme un chef

Dans l’esprit maçonnique, il devrait d’abord être un serviteur. Toute la nuance est là. Le maillet qu’il tient n’est pas un sceptre. Il n’est pas l’attribut d’une souveraineté personnelle. Il est l’instrument d’une fonction, d’un temps donné, d’une responsabilité reçue puis transmise. Or l’histoire de plusieurs obédiences montre que ce temps donné a parfois pris des proportions considérables.

Louis de Bourbon-Condé

Il faut d’abord se garder des jugements trop rapides. Les longues maîtrises anciennes relèvent souvent d’un monde qui n’est plus le nôtre. Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, occupe la grande maîtrise de 1743 à 1771, puis Philippe d’Orléans de 1771 à 1792.

Joseph_Bonaparte par Flaugier

Nous sommes alors dans une maçonnerie encore très liée aux équilibres sociaux, aristocratiques, politiques et symboliques de son temps. Plus tard, Joseph Bonaparte exerce la grande maîtrise de 1805 à 1814, tandis que Lucien Murat la détient de 1852 à 1861.

Lucien Murat

Ces durées disent autant le poids des régimes que celui des hommes. Elles ne peuvent donc être lues avec les seuls critères démocratiques contemporains.

La question devient plus intéressante lorsque les institutions se stabilisent et que les mandats successifs révèlent une forme de retour récurrent au même visage

Frédéric Desmons

Frédéric Desmons, figure majeure du Grand Orient de France (GODF), exerce ainsi cinq mandats entre 1887 et 1910.

Arthur Groussier, grand maître du Grand Orient de France
Arthur Groussier

Arthur Groussier, autre grande figure du GODF, en exerce également cinq entre 1925 et 1945, avec les interruptions imposées par l’histoire, notamment la Seconde Guerre mondiale. Dans ces deux cas, il serait absurde de réduire ces hommes à une simple longévité de pouvoir. Ils incarnent aussi des moments doctrinaux, sociaux et institutionnels forts. Mais leur récurrence dit bien que certaines obédiences ont parfois cherché dans des figures tutélaires une continuité presque rassurante.

La Grande Loge de France (GLDF) offre elle aussi des exemples frappants

Blason GLDF
Blason GLDF

Gustave Mesureur en 1912

Gustave Mesureur exerce trois mandats. Michel Dumesnil de Gramont en exerce également trois, dont un long mandat de 1938 à 1948 (Seconde Guerre moondiale), évidemment marqué par les circonstances exceptionnelles de la guerre, de l’interdiction de la franc-maçonnerie et de la reconstruction. Louis Doignon compte quatre mandats.

Richard Dupuy

Richard Dupuy atteint, lui, six mandats entre 1956 et 1977. Ici encore, il faut éviter la caricature. Certains de ces hommes ont porté l’obédience dans des périodes complexes. Mais six mandats interrogent nécessairement. À partir d’un certain seuil, la fidélité peut devenir immobilité, la reconnaissance peut devenir dépendance, et la continuité peut finir par décourager l’émergence d’autres voix.

La Grande Loge féminine de France (GLFF) n’échappe pas non plus à cette question

Gisèle Faivre

Gisèle Faivre, personnalité essentielle de l’histoire maçonnique féminine, exerce cinq mandats entre 1948 et 1968, d’abord dans le cadre de l’Union Maçonnique Féminine de France (UMFF) puis au sein de la GLFF.

Liberté Morté exerce trois mandats. Là encore, l’analyse doit être équilibrée. La franc-maçonnerie féminine s’est construite dans un environnement difficile, face à des résistances puissantes, dans un monde maçonnique encore largement masculin. Des figures fortes ont donc été nécessaires.

Liberté Morté

Mais la nécessité historique ne doit pas faire oublier la règle initiatique fondamentale. Toute charge doit préparer sa propre relève.

La Grande Loge Nationale Française (GLNF) offre, elle aussi, une série particulièrement instructive de longues maîtrises.

Quant aux Grands Maîtres et Grandes Figures, nous avons identifiés plusieurs mandats de neuf ans et plus. Charles Barrois, Grand Maître de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière de 1919 à 1929 – devenue GLNF en 1948 –, incarne d’abord le temps de l’organisation fondatrice.

Charles Barrois, galerie portrait parvis GT

Dix années de mandat, dans une obédience encore fragile, peuvent se comprendre comme un temps de construction, d’installation, de consolidation administrative et de reconnaissance extérieure. Dans ce cas, la durée n’est pas seulement pouvoir. Elle est charpente.

Vient ensuite Marcel Vivrel, Grand Maître de 1938 à 1947 (Seconde Guerre mondiale). Ces neuf années ne peuvent être séparées du drame historique qu’elles traversent. La guerre, l’Occupation, l’interdiction de la franc-maçonnerie et le temps de la reprise donnent à cette longue maîtrise une signification exceptionnelle. Le calendrier n’est pas ici celui d’une volonté de durée, mais celui d’une institution blessée, contrainte de survivre, puis de se relever. La prudence historique s’impose.

Pierre Chéret, Grand Maître de 1947 à 1958, offre un autre visage de la longue durée. Ses onze années se situent dans un moment de reconstruction et de clarification. Le passage de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière à la Grande Loge Nationale Française, la réforme des modalités de désignation du Grand Maître, les débats autour d’un rapprochement avec la Grande Loge de France donnent à son mandat une densité institutionnelle réelle. Mais l’épisode montre aussi qu’une longue maîtrise expose davantage aux crispations, aux oppositions internes, aux lectures concurrentes de la fidélité à la règle.

Le cas d’Ernest Van Hecke est sans doute l’un des plus révélateurs. Grand Maître de 1958 à 1971, il accompagne treize années décisives de développement, d’implantation, de construction et d’élargissement. Sous son maillet, la GLNF change d’échelle. Notons, à propos de son dernier mandat, un exercice devenu de plus en plus solitaire du pouvoir et les rancœurs provoquées par certains errements. L’exemple est précieux parce qu’il contient les deux faces du problème. Une longue maîtrise peut bâtir. Elle peut aussi isoler celui qui bâtit. Elle peut donner une direction. Elle peut finir par transformer la direction en solitude.

Auguste-Louis Derosière, Grand Maître de 1971 à 1980, appartient lui aussi à cette catégorie des neuf années. Son mandat correspond à une période d’expansion, avec la création de nouvelles Provinces, l’ouverture au Rite Français selon le Régulateur du Maçon de 1801, l’implantation de la maçonnerie régulière en Espagne et le développement africain. Là encore, la durée accompagne une croissance. Elle donne de la continuité à une politique maçonnique. Mais elle pose toujours la même question de seuil. À quel moment la stabilité cesse-t-elle d’être un appui pour devenir un empêchement à respirer autrement ?

Jean Mons, galerie portrait parvis GT

Jean Mons, Grand Maître de 1980 à 1989, prolonge cette logique de continuité. Son mandat est marqué par des équilibres délicats, par les relations avec le Grand Prieuré des Gaules, par le développement de l’obédience et par une forte personnalité institutionnelle. Mais la fin de son mandat fait apparaître des critiques internes portant sur un mode de gouvernance jugé trop autoritaire par certains dignitaires. Cette mention est essentielle. Elle rappelle que la longévité n’est jamais neutre. Plus le mandat dure, plus le risque augmente que l’autorité de fonction se confonde avec l’autorité personnelle.

Claude Charbonniaud, galerie portrait parvis GT

Claude Charbonniaud, Grand Maître de 1992 à 2001, offre enfin un exemple de longue maîtrise à la fois institutionnelle et internationale. Réélu en 1995 puis en 1998, il conduit l’adoption de nouveaux statuts civils et d’un nouveau règlement général, accompagne la création de dix nouvelles Provinces et participe au déploiement de la GLNF en Afrique, en Asie, en Europe orientale et dans l’espace andorran. Neuf années peuvent donc être fécondes lorsqu’elles structurent, ordonnent et transmettent. Mais elles doivent toujours s’accompagner d’une culture de la relève.

J.-C Foëllner, galerie portrait parvis GT

Il est d’ailleurs significatif que Jean-Charles Foëllner, qui n’entre pas dans la catégorie des mandats de neuf ans et plus, ait fait adopter une réduction du mandat de Grand Maître à trois ans renouvelable une fois. Ce point est décisif. Il montre qu’une obédience peut tirer de sa propre histoire une leçon de mesure. La règle devient alors une limite salutaire. Elle protège autant l’institution que celui qui la sert. Elle rappelle que la charge n’est pas une possession, mais un dépôt.

Le cas de la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité (GLCS) appelle une lecture plus indulgente

Fondée en 2003, elle avait besoin, comme toute structure nouvelle, d’un axe, d’une continuité et d’une stabilité fondatrice. Marcel Laurent y apparaît comme Grand Maître fondateur, et la transition de 2016 avec l’élection de Christine Sauvagnac marque précisément le passage d’un temps de fondation à un temps de transmission. Dans une obédience récente, la longue présence d’un fondateur peut se comprendre. Elle devient problématique seulement si elle empêche l’institution de devenir plus grande que celui qui l’a créée.

Le cas de la Loge Nationale Française (LNF), des Loges Nationales Françaises Unies (LNFU) et de l’Institut maçonnique de France (IMF) est plus révélateur encore.

René Guilly

Il faut ici revenir à l’esprit d’origine. La Loge Nationale Française naît en 1968, à l’instigation de René Guilly, dit René Désaguliers, dans le sillage de trois ateliers dissidents de la Grande Loge Nationale Française Opéra, devenue depuis Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra. Ce projet n’était pas seulement administratif. Il portait une idée presque contre-obédientielle de la franc-maçonnerie, une nostalgie active des Loges libres, une volonté de rendre aux ateliers leur pleine respiration initiatique, loin des appareils trop lourds, des centralités trop visibles et des pouvoirs trop installés.

Cette aspiration fut assez forte pour séduire des maçons comme Marius Lepage. Déçu par certaines évolutions institutionnelles, celui-ci adressa, le 8 septembre 1969, une circulaire aux Frères de sa Loge, dont il était alors Vénérable Maître, afin d’envisager une éventuelle adhésion à la Loge Nationale Française. Il y saluait la naissance de ce qu’il disait avoir appelé de ses vœux presque dès le début de sa vie maçonnique. Il y voyait l’accomplissement d’un idéal déjà porté, selon lui,

Oswald Wirth

par Albert Lantoine et Oswald Wirth, celui d’une fédération d’ateliers réellement indépendants dans leur vie propre, unis seulement par les liens de la fraternité, sans Grand Maître, sans Grand Trésorier, sans Grande Loge ni Grand Orient. En d’autres termes, Marius Lepage appelait de ses vœux un retour à une organisation antérieure à 1717, avant ce qu’il considérait comme la création arbitraire et strictement administrative des obédiences, une forme de compagnonnage maçonnique où la liberté de l’atelier primerait sur la puissance de l’appareil. Il ajoutait, avec une gravité presque testamentaire, qu’il ne verrait sans doute pas ce jour faste, mais qu’il l’appelait de tous ses vœux pour préserver la paix matérielle et spirituelle des jeunes Frères de sa Loge. C’était à eux, écrivait-il en substance, de décider de leur destin de francs-maçons libres et traditionnalistes (Delon, Francis, Chroniques d’Histoire de la Grande Loge Nationale Française : des faits et des hommes, Éd. de la Tarente, 2024).

C’est à la lumière de cet héritage que la trajectoire ultérieure interroge

Roger Dachez

Roger Dachez est présenté comme président du Conseil national de la Loge Nationale Française de 1992 à 1997, président de l’Institut maçonnique de France depuis sa fondation en 2002, puis Grand Maître des Loges Nationales Françaises Unies à partir du 21 avril 2018. La transmission semble s’être opérée en 2025 avec l’installation de Jérôme Mlynarczyk comme nouveau Grand Maître. Mais le vrai sujet est ailleurs. Il tient à cette concentration durable d’autorité symbolique, intellectuelle, éditoriale et institutionnelle autour d’un même nom.

Jérôme Mlynarczyk et Roger Dachez

À force d’occuper la scène, d’incarner l’expertise, de présider, d’arbitrer, de commenter, d’adouber ou de disqualifier, le maçonnologue Roger Dachez semble avoir fini par installer l’idée qu’il existerait une sorte de magistère personnel de la régularité intellectuelle maçonnique. Comme si l’Institut maçonnique de France, au lieu d’être un espace partagé de recherche, de confrontation fraternelle et de pluralité savante, devenait peu à peu la chaire d’un seul homme.

Or l’écart devient saisissant entre l’esprit d’origine, qui rêvait d’ateliers libres, d’une maçonnerie sans concentration excessive du pouvoir, d’une fédération fraternelle plutôt que d’une autorité centrale, et la constitution progressive d’un magistère personnel, à la fois historique, éditorial, institutionnel et symbolique. La question n’est donc pas seulement de savoir combien d’années un homme demeure en fonction. Elle est de savoir ce qu’il fait de l’esprit reçu. Lorsqu’un héritier de René Guilly, dit René Désaguliers, passe d’un idéal de Loges libres à une construction où l’autorité paraît se concentrer durablement autour d’un même nom, lorsqu’il accompagne en outre des choix qui interrogent l’esprit premier de cette tradition, notamment l’ouverture à la mixité ou le refus de la double appartenance, une question devient légitime.

S’agit-il encore de prolonger l’intuition fondatrice, ou d’en infléchir profondément la portée jusqu’à la rendre méconnaissable ? Roger Dachez aurait-il, même au nom d’une autre lecture de la tradition, trahi l’esprit de son maître René Guilly ? Dont acte.

Or nul, en franc-maçonnerie, ne reçoit mandat du ciel, de Dieu ou du Grand Architecte de l’Univers pour décider seul qui penserait juste, qui penserait faux, qui serait fréquentable, qui ne le serait pas.

La connaissance maçonnique n’est pas un territoire privé

Elle ne se distribue pas depuis une estrade. Elle se travaille, elle se discute, elle se transmet, elle se contredit aussi. Lorsqu’une personnalité, fût-elle brillante, cultivée et incontestablement utile à l’histoire maçonnique contemporaine, paraît confondre autorité savante et pouvoir de consécration, le danger devient évident. L’institution cesse alors d’être un chantier collectif pour devenir le prolongement d’une stature individuelle. Et c’est précisément ce que la méthode maçonnique devrait toujours empêcher.

Ce que révèlent ces longues durées de mandat est donc double

Elles peuvent être le signe d’une confiance, d’une reconnaissance, d’une compétence réelle, parfois d’un moment historique exceptionnel. Elles peuvent aussi signaler une difficulté plus profonde à transmettre, à faire émerger de nouvelles générations, à accepter que l’institution respire par l’alternance. En franc-maçonnerie plus qu’ailleurs, cette difficulté est paradoxale. Car tout l’enseignement initiatique repose sur le passage, le déplacement, la mort symbolique, la relève, la chaîne vivante.

Un Grand Maître qui demeure trop longtemps peut finir par devenir le centre d’un système qu’il devrait seulement servir.

L’obédience risque alors de se regarder dans un visage au lieu de se reconnaître dans une méthode. Or la méthode maçonnique enseigne précisément le contraire. Nul ne possède la lumière. Nul ne détient seul la parole. Nul ne doit confondre son parcours personnel avec le destin de l’Ordre.

La vraie grandeur d’un Grand Maître ne se mesure donc pas seulement à ce qu’il accomplit durant son mandat Elle se mesure à ce qu’il rend possible après lui. A-t-il préparé des Frères ou des Sœurs à prendre le relais ? A-t-il ouvert les colonnes ou les a-t-il refermées autour de sa propre autorité ? A-t-il transmis le maillet comme un dépôt sacré ou l’a-t-il conservé comme une marque personnelle ?

La franc-maçonnerie n’est jamais plus fidèle à elle-même que lorsqu’elle se souvient que le pouvoir n’y est qu’un passage. Le maillet doit circuler comme circule la parole, comme circule la lumière, comme circule la chaîne d’union. La stabilité est parfois nécessaire. La durée peut être féconde. Mais lorsque le temps d’un homme devient plus visible que le temps de l’institution, alors l’Ordre doit se poser la seule question vraiment initiatique. Le Grand Maître sert-il encore la transmission, ou la transmission sert-elle désormais le Grand Maître ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers

Dans cette nouvelle « Rencontre au miroir du temps », nous faisons dialoguer le présent avec l’un des grands architectes de la Franc‑Maçonnerie spéculative moderne. Pasteur, savant, expérimentateur, vulgarisateur de Newton et homme d’organisation, Jean‑Théophile Desaguliers incarne l’une des figures les plus fécondes du XVIIIe siècle maçonnique.

Ce dialogue imaginaire s’appuie sur des faits bien établis : son origine huguenote, son rôle dans la Grande Loge de Londres, sa proximité avec les milieux newtoniens et son influence dans la diffusion des Constitutions de 1723.

Jean‑Théophile Désaguliers, si vous deviez vous présenter en une image, laquelle choisiriez‑vous ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers
Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Je me présenterais volontiers comme un homme debout entre deux lumières : celle de la raison, qui éclaire les lois de la nature, et celle du temple, qui éclaire la condition humaine. J’ai vécu dans un monde marqué par l’exil et les fractures religieuses. Je suis né à La Rochelle où mon père, Jean Désaguliers, était pasteur huguenot. Il s’est réfugié en Angleterre, l’année de ma naissance, en 1683, alors que commençaient à se déchaîner les persécutions antiprotestantes, dès avant la révocation de l’édit de Nantes. Il devint prêtre anglican et fut affecté à une des paroisses de Guernesey, où ma mère et moi l’avons rejoint, en 1690. Il paraît même que j’aurais été caché dans un tonneau, lors de la traversée, depuis le continent.

Mon propre itinéraire m’a conduit à devenir, à mon tour, pasteur anglican, mais aussi savant et expérimentateur. En fait, j’ai étudié à Oxford où j’ai obtenu ma maîtrise ès arts (libéraux). Je n’étais ni particulièrement « scientifique », comme vous diriez aujourd’hui, ni théologien, comme on a pu l’écrire. Mon titre académique le plus élevé est celui de docteur en droit, même si, à l’époque, les études de droit à Oxford comportent deux volets : le droit civil et le droit canonique.

En réalité, les disciplines sont moins segmentées qu’en votre siècle. On circule d’un savoir à l’autre, avec un appétit de découverte que rien n’arrête. Ce qui compte, c’est de développer une rigueur de raisonnement. Déjà, à Oxford, je me suis passionné pour la nouvelle philosophie expérimentale et j’en publierai un Cours. Je recevrai même par trois fois la médaille Copley, cette haute distinction scientifique décernée par la Royal Society. J’aurai été, pendant près de quinze ans, l’assistant d’Isaac Newton dans ses travaux et je suis demeuré un ardent défenseur et propagateur de ses idées.

Pour vos contemporains, il est assez piquant de relever qu’Isaac Newton considérait qu’il laisserait davantage une marque dans l’Histoire comme théosophe ou alchimiste que comme mathématicien, physicien ou astronome… C’est dire qu’il n’y avait pas de contradiction à emprunter alors des voies considérées comme opposées dans la vision moderne que vous en avez. Il s’agissait tout bonnement, dans un même effort, de comprendre l’ordre du monde et la place de l’homme en son sein. La séparation intangible entre science et foi n’existait pas encore dans la sociabilité intellectuelle de ce temps-là. On pourrait presque dire, qu’avec honnêteté, on cherchait à accéder à la Lumière, par tous moyens.

Quel était votre rôle exact dans la naissance de la Franc‑Maçonnerie moderne ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers
Le premier texte maçonnique français « Les Devoirs enjoints aux maçons libres », 1735-1736

J.-T. D. : Historiquement, j’ai été initié à la loge n°4 « Antiquité » en 1712. Comme franc-maçon, mon rôle fut moins celui d’un fondateur solitaire que celui d’un organisateur et d’un médiateur. La Franc‑Maçonnerie spéculative moderne ne naît pas d’un seul homme ni d’un seul acte. Elle se construit à partir de plusieurs milieux, de plusieurs loges londoniennes, et d’un besoin historique visant à transformer une ancienne sociabilité de métier en une fraternité symbolique ouverte à des hommes de conditions diverses.

Je fus plusieurs fois Grand Maître adjoint de la jeune Grande Loge de Londres et de Westminster, bientôt appelée Grande Loge d’Angleterre. J’ai contribué au climat intellectuel et institutionnel qui permit la publication des Constitutions de 1723. J’en fus un des auteurs notoires, quoique la conception d’ensemble et la touche finale en aient été apportées par le pasteur calviniste presbytérien James Anderson dont elles prirent le nom. Bref, j’en ai accompagné l’esprit, la mise en forme et la réception au sein de la jeune Grande Loge. Il faut se garder des légendes trop simples. La Maçonnerie moderne n’est pas sortie d’un seul cerveau, mais d’un écosystème de sociabilité, de philosophie morale, de tolérance confessionnelle, de culture des Lumières et de culture scientifique.

La science et la Maçonnerie étaient-elles pour vous deux chemins distincts ou une seule et même quête ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers
Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Pour moi, elles relevaient d’une même recherche de vérité, mais à partir de méthodes différentes. La science observe, mesure, expérimente, vérifie ; la Maçonnerie symbolise, élève, ordonne intérieurement. L’une ne remplace pas l’autre. Au contraire, elles se corrigent et se fécondent mutuellement.

Mon époque a été marquée par le prestige extraordinaire de la science newtonienne. Isaac Newton avait démontré qu’un ordre rigoureux pouvait être mis au jour derrière les phénomènes du monde. Cela a profondément nourri notre imaginaire : si la nature est ordonnée, alors l’esprit humain peut aussi se discipliner, se construire et se perfectionner.
Je n’ai jamais opposé le temple du savoir au temple de l’esprit. J’ai plutôt pensé que l’étude des lois de la nature pouvait conduire l’homme à plus d’humilité et d’exactitude et que l’initiation maçonnique pouvait lui apprendre à mieux habiter la connaissance et le monde.

Vous étiez un ardent défenseur des idées de Newton. Comment les avez-vous mises au service de la Franc‑Maçonnerie ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers
Copie d’une peinture de Sir Godfrey Kneller 1689 – Isaac Newton

J.-T. D. : J’ai surtout voulu rendre Newton intelligible, vivant et partagé. Comme je vous l’ai dit, je ne fus pas seulement un admirateur du grand physicien ; j’ai aussi cherché à diffuser sa pensée auprès d’un public plus large. J’ai donné des conférences, publié des explications, organisé des démonstrations expérimentales. Mon ambition était de montrer que l’univers n’était pas livré au hasard des apparences, mais qu’il répondait à des lois lisibles. Le terme même d’univers provient du latin universus, à proprement parler « tourné vers l’un » (composé de unus, « un, un seul », et de versus, participe passé de vertere, « tourner »). En d’autres termes, on désigne ainsi un monde formant une totalité et l’on doit entendre la chose au sens fort comme l’ensemble cohérent de tout ce qui existe.
Dans une certaine mesure, cette vision a influencé la culture maçonnique du XVIIIe siècle : ordre, proportion, harmonie, mesure, équilibre. Le compas, l’équerre, la géométrie symbolique n’étaient pas que des ornements ; ils faisaient écho à une vision du réel où le désordre apparent peut être compris, ordonné et intégré.
Que l’on se comprenne bien, cela ne fait pas de la Franc‑Maçonnerie une science appliquée. En revanche, elle propose bel et bien une pédagogie de la conscience. Dans cette perspective, Isaac Newton a développé un climat intellectuel, mais évidemment pas un programme rituel.

Que pensez-vous de l’évolution de la Franc‑Maçonnerie depuis votre époque ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers
Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Toute institution vivante change, mais toute institution sérieuse doit se demander si elle change pour s’élever ou pour se disperser. À mon époque, nous voulions une Maçonnerie de tolérance, d’ouverture, de travail moral, dégagée des querelles confessionnelles trop violentes. Nous sortions d’un siècle de conflits religieux, et il nous paraissait essentiel de créer un espace où des hommes différents puissent se rencontrer sans se détruire.

Je vois qu’aujourd’hui, notamment en France, la Maçonnerie s’est fortement diversifiée en obédiences, en rites, en sensibilités, en traditions. Cette pluralité n’est pas a priori un mal. Mais elle devient problématique lorsque les querelles d’ego, les rivalités d’orientation ou les logiques de camp prennent le dessus sur le travail intérieur.
La question décisive reste toujours la même : l’institution produit-elle davantage d’hommes plus justes, plus libres et plus fraternels ou ne fait-elle qu’entretenir des appartenances voire des simulacres, quand les références sont plus décoratives que vécues ?

Quel est le plus grand danger qui menace la Franc‑Maçonnerie, selon vous ?

pierre brute,outils apprenti,ciseau,maillet
pierre brute avec maillet et ciseau

J.-T. D. : Le plus grand danger est l’oubli de son objet. Une société initiatique n’existe pas pour distribuer des titres, entretenir des vanités ou fabriquer des réseaux d’influence. Elle existe pour travailler la pierre brute, c’est-à-dire l’homme dans sa dimension morale, intellectuelle et fraternelle.
Lorsque le pouvoir, l’apparence, les querelles intestines ou les usages sociaux prennent le pas sur ce travail, alors la Maçonnerie se vide de sa substance. On garde les signes, on conserve les mots, mais on perd l’élan.
Le danger n’est pas seulement la corruption externe ; c’est aussi la routine interne, cette lente usure qui fait que l’on continue de célébrer le Temple tout en oubliant qu’il reste constamment à construire.

Vous étiez pasteur protestant. Comment conciliez-vous foi chrétienne et Franc‑Maçonnerie ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers
Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Je l’ai signalé tout à l’heure : il n’y a pas de contradiction entre ces deux engagements, pas plus qu’il n’y a de raison de confondre la Maçonnerie avec une religion. La foi chrétienne relève du salut, de la conscience devant Dieu, de la relation au divin. La Maçonnerie, quant à elle, relève de la méthode initiatique, de la discipline morale et du lien fraternel. Dans l’Angleterre du début du XVIIIe siècle, la sensibilité religieuse protestante n’était pas étrangère à l’émergence de la Maçonnerie spéculative. Nous cherchions un espace où des croyants différents puissent travailler ensemble sur un socle de valeurs communes, en évitant les querelles qu’on avait connues entre presbytériens, proches des calvinistes, et anglicans. Au reste, la franc-maçonnerie n’accepta les catholiques que bien plus tard et les juifs, encore plus tard. L’universalisme maçonnique est une conception tardive qui se dégagera dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Toutefois, on peut dire que les semences étaient déjà là. Jamais la foi ne fut menacée d’effacement et la tolérance y trouva son terreau pour s’y enraciner et prospérer. Pour en rester à mon cas, je dirais que la Franc-Maçonnerie n’a jamais fait concurrence à l’Évangile, mais qu’elle a permis un exercice de conscience complémentaire, orienté vers des notions plus étendues d’ordre, de vertu et de fraternité.

Au cours des siècles, non seulement, elle a pu offrir des cadres différents aux théistes – fidèles à une doctrine du Dieu unique et personnel, cause transcendante du monde –, aux déistes – adeptes d’une conception rationaliste reconnaissant l’existence de Dieu sans en déterminer les attributs, conception à laquelle se rattache l’idée de religion naturelle –, mais aussi à d’autres courants spirituels et philosophiques comme le bouddhisme ou le taoïsme et encore à l’agnosticisme qui considère que l’absolu est inaccessible à l’intelligence humaine voire à l’athéisme qui peut aller jusqu’à une négation explicite de l’existence de Dieu, avec, en l’occurrence, l’instauration d’un humanisme sans religion. C’est tout cet éventail de convictions avec tous leurs orbes intermédiaires qui se retrouvent en loge, certes, en des temples et avec des rites différents. Ce sont toutes ces mutations plus ou moins lentes ou brusques qui ont façonné l’image de la maçonnerie selon les lieux et les temps, jusqu’à ce qu’elle est aujourd’hui dans les territoires les plus divers.

Quelle est la qualité essentielle que doit posséder un franc‑maçon ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers

J.-T. D. : La curiosité, mais une curiosité humble. La curiosité seule peut devenir dispersion, vanité ou collection de savoirs. L’humilité seule peut devenir passivité. Il faut les deux ensemble : le désir de comprendre et l’acceptation de ne pas tout maîtriser. Le franc-maçon doit être capable d’écouter, d’examiner, de comparer, de se corriger. Il doit aussi accepter que la vérité n’est pas un trophée personnel, mais une marche que l’on gravit avec d’autres.
Cette disposition est au cœur de l’esprit des Lumières, mais elle est aussi profondément maçonnique : savoir que l’on cherche toujours plus que ce que l’on possède.

Si vous reveniez parmi nous aujourd’hui, que seriez-vous surpris de voir dans les loges ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers
Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Je serais probablement surpris par la vitesse du monde et par la difficulté croissante à ménager du silence. À mon époque déjà, l’art de la conversation et du travail en loge supposait du temps, de la lenteur, du rituel, une certaine retenue. Aujourd’hui, tout semble pousser à parler avant d’avoir pensé, à réagir avant d’avoir compris.
Je serais aussi frappé par la tension entre l’exigence initiatique et les tentations de communication extérieure. La Maçonnerie n’a jamais été faite pour le spectacle ; elle est conçue pour la transformation. Si elle parle trop de ce qu’elle prétend être, en arborant avec facilité une sagesse un tantinet galvaudée par un manque d’assise concrète, elle risque de paraître factice aux yeux du public, à la manière d’une médiocre pantalonnade à laquelle on ne prête plus attention.
Heureusement, il demeure, dans ce creuset, des hommes et des femmes qui cherchent encore le sens, la méthode, la fraternité réelle et je trouve cela très encourageant, même si ce ne sont pas ceux qu’on entend le plus.

Quel message adresseriez-vous aux jeunes maçons du XXIe siècle ?

paysage silencieux

J.-T. D. : Qu’ils ne renoncent jamais à l’étude, à l’examen minutieux, au travail sur eux-mêmes, à une écoute profonde, à des temps de méditation qui laissent émerger le cœur dans la conscience. Le monde contemporain leur offre des outils formidables, mais il leur tend également des pièges aussi sournois que gigantesques au nombre desquels se trouvent l’instantanéité, la polarisation, la superficialité, la mise en scène permanente de soi. Il leur faut donc plus que jamais apprendre à distinguer le bruit du sens.

Je leur dirais de lire, d’expérimenter, de comparer, de dialoguer et de prendre patience. La Maçonnerie ne gagne aucun prestige à la course ; c’est une école de l’effort et de la durée, à l’écart des réactions courtes, des réponses superficielles, des séductions narcissiques que l’époque réclame ou prodigue à jet continu. La maçonnerie n’est pas à la mode. Voie de l’intériorité, elle échappe aux apparences et elle obéit à un critère : pour elle, le travail sur soi n’a de valeur que s’il débouche sur une manière plus juste d’habiter le monde et de traiter les autres.

La Franc‑Maçonnerie doit-elle s’engager dans les débats de société ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers
Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Les hommes, oui ; la loge, avec discernement. Un maçon demeure un citoyen, avec une conscience, des responsabilités, des convictions. Il ne lui est pas demandé de s’abolir comme être public. Mais la loge, en tant que telle, doit préserver son unité symbolique et sa fonction de travail.

Les débats de société sont nécessaires, mais ils appartiennent souvent au domaine du profane, avec ses divisions et ses urgences. La Maçonnerie ne peut qu’aider à former des esprits capables d’y prendre part avec hauteur ; mais la loge ne saurait se transformer en parlement.
Je crois qu’il faut distinguer l’engagement moral de l’alignement politique. La première attitude est noble ; la seconde conduit trop souvent à creuser des divisions, là où précisément il faudrait unir.

Quelle est selon vous la plus belle vertu maçonnique ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers

J.-T. D. : La fraternité agissante. Non pas la fraternité d’estrade, d’ostentation, d’esbrouffe ou de manigance mais celle qui se lit dans les actes, en toute discrétion, témoignant entraide et respect de la dignité d’autrui.
En vérité, la fraternité ne se proclame pas. Elle s’acclame sans doute dans les cérémonies mais il faudrait veiller à ce que ce soit en proportion du véritable comportement de chacun. Le franc-maçon ne doit pas seulement vérifier ses idées mais aussi ses sentiments. En cela, la fraternité est un thermomètre de sincérité, un banc d’essai permanent, pour une institution initiatique. Si elle se réduit à des incantations ou à des propos confortables, elle manifeste que le reste du discours, non plus, n’a pas grande portée.

Regrettez-vous quelque chose de votre action maçonnique ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers
Reverend John Theophilus Desaguliers (1683-1744)

J.-T. D. : Comme tout homme, quand le cœur et la raison, à force de s’encourager, emportent sa conviction, j’ai sans doute péché par excès de naïveté. Nous avions foi dans l’équilibre du jugement, dans la puissance de la méthode, dans la vertu de l’éducation, dans la contagion de la convivialité, surtout parmi des esprits éclairés qui s’étaient choisis. Nous pensions qu’en construisant un cadre juste, les hommes n’auraient d’autre choix que de devenir spontanément meilleurs or l’histoire, qu’elle soit petite ou grande, montre que les passions, les intérêts et les vanités sont plus coriaces et insidieux que nous l’avions anticipé.

Cela ne veut pas dire que notre effort fut vain. Cela signifie seulement qu’aucune institution ne transforme l’homme sans un consentement intime, sans un engagement profond et constant, sans un pari vigilant sur son propre honneur.
J’aurais certainement préféré que les hommes fussent plus assidus dans leur désir de vérité ; j’ai appris que toute œuvre humaine compose avec les fragilités que ne saura jamais totalement corriger le bipède sans plumes.

Si vous deviez résumer en une phrase le sens de la Franc‑Maçonnerie ?

J.-T. D. : C’est une école de perfectionnement moral et de fraternité raisonnée, au service d’hommes qui veulent devenir plus justes qu’ils ne le sont déjà. Cette phrase n’a rien d’exhaustif, mais elle dit l’essentiel, ce qu’il y a de plus visible et de constatable dans les actes : il ne s’agit pas d’accumuler des signes d’appartenance, mais de travailler à devenir des êtres humains plus dignes, plus responsables et plus attentifs au bien commun.

La maçonnerie vaut par la transformation qu’elle permet, non par l’étiquette qu’elle serait censée donner. entrer en maçonnerie, c’est s’engager à exiger davantage de soi, chaque jour.

Un dernier mot pour nos lecteurs ?

J.-T. D. : Que la Lumière ne soit jamais une possession, mais toujours une recherche !
Le savoir peut enorgueillir, la fonction peut flatter, le rite peut endormir. Mais l’esprit maçonnique authentique demande un mouvement plus profond : celui qui consiste à se laisser instruire, corriger et élever.

Et si je devais laisser une recommandation simple, ce serait celle-ci : ne séparez jamais la connaissance de la bonté, ni la vérité de la fraternité.

En guise de rappel final…

Jean-Théophile Desaguliers incarne une Maçonnerie des origines où science, foi et sociabilité éclairée se conjuguaient dans une même exigence de rigueur et d’élévation. Son itinéraire rappelle que la Franc‑Maçonnerie spéculative moderne s’est construite non sur le spectacle, mais sur le travail, l’étude et la volonté de relier.

À l’heure où tant d’institutions se dispersent dans le vacarme de l’actualité, sa voix imaginaire module sur tous les tons une formule sobre et catégorique : bâtir, c’est d’abord comprendre. Et comprendre, c’est refuser de séparer ce que la raison, la morale et la fraternité doivent obstinément unir.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

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Éric Joly ou les braises noires de la peur sacrée

Avec Au Diable ! La sorcellerie hier et aujourd’hui, Éric Joly rouvre l’un des dossiers les plus sombres de notre mémoire européenne. De la chasse aux sorcières au Pays basque jusqu’aux survivances contemporaines du maléfice et de la possession, il suit la trace d’une peur collective devenue machine à condamner.

L’ouvrage, servi par une écriture alerte et par un cahier central de 19 illustrations, éclaire moins la sorcellerie elle-même que ce qu’elle révèle des sociétés qui l’inventent, la poursuivent, puis la déplacent sous d’autres noms.

Il est des livres qui n’étudient pas seulement un sujet, mais une fièvre

Celui d’Éric Joly appartient à cette famille rare. Sous son titre direct, presque brutal, Au Diable ! La sorcellerie hier et aujourd’hui ne se contente pas de revisiter un épisode noir de l’histoire religieuse et judiciaire de l’Europe. Il met au jour une mécanique de l’effroi, une économie du soupçon, une dramaturgie du mal dont les figures changent, mais dont l’armature demeure.

Ce qui saisit d’abord, c’est cette manière qu’a Éric Joly de tenir ensemble l’enquête historique, la mémoire populaire, l’histoire des croyances et une interrogation plus profonde sur le besoin humain d’incarner l’invisible dans des formes inquiétantes.

La sorcière, dans ces pages, n’est jamais réduite à l’image convenue d’un folklore commode Elle devient la surface de projection des angoisses collectives, le lieu où se rencontrent la religion blessée, la justice dévoyée, la sexualité surveillée, la marginalité redoutée et l’antique terreur de l’indomptable. Nous reconnaissons là un processus que la pensée initiatique connaît bien.

L’homme profane, lorsqu’il refuse de travailler sa propre nuit, la peuple de monstres et les pourchasse hors de lui. L’ombre qu’il ne veut pas reconnaître en lui-même, il la livre au bûcher chez l’autre. C’est en cela que le livre d’Éric Joly déborde son sujet apparent. Il parle aussi de nous-mêmes, de notre difficulté immémoriale à regarder en face ce qui, en nous, résiste à l’ordre, à la mesure et à la lumière.

Le Pays basque, auquel l’auteur accorde une place majeure, devient ici beaucoup plus qu’un territoire

Il prend la valeur d’un seuil. Terre de survivances, de rites, de piété, de nature puissante et de fidélités anciennes, il concentre cette tension entre christianisation et fonds archaïque, entre discipline dogmatique et persistance des forces telluriques. Dans une lecture maçonnique, cette zone de frottement est passionnante. Elle rappelle que l’histoire spirituelle des peuples ne procède jamais par effacement total.

Armoiries de Lancre.

Sous les édifices doctrinaux les plus assurés, les anciennes strates demeurent, souterraines, agissantes, parfois défigurées. Le merveilleux, le démoniaque, le guérisseur, l’exorciste, le juge et le bourreau composent alors une constellation où le symbolique s’effondre en superstition dès que la conscience renonce à discerner.

La figure de Pierre de Lancre (1553-1631), telle qu’Éric Joly la remet en mouvement, glace par ce qu’elle révèle de la raison lorsqu’elle se fait instrument d’une passion punitive.

Ce magistrat n’est pas un monstre isolé

Il est le serviteur exemplaire d’un système persuadé de défendre le bien en administrant l’horreur. Le livre montre admirablement comment la barbarie peut se vêtir de procédure, comment l’imaginaire démonologique peut se couler dans l’appareil d’État, comment l’obsession morale peut produire un délire légal. Pour nous qui méditons sur la rectitude, la justice et la quête de vérité, la leçon est sévère. La loi sans sagesse n’éclaire pas, elle consume.

Mais la force du livre tient aussi à ce refus de laisser la sorcellerie enfermée dans les siècles révolus

L’auteur observe des persistances, des déplacements, des métamorphoses. Le diable change d’habits, la crédulité change de langage, l’accusation change de scène, mais le vieux besoin de désigner un responsable invisible, impur ou supposé malfaisant n’a pas disparu. Il s’est modernisé. Dès lors, l’ouvrage prend une portée presque anthropologique et spirituelle. Il nous rappelle que la véritable question n’est pas seulement de savoir si les sorcières existaient, mais pourquoi les sociétés ont tant besoin d’en inventer. Toute lecture initiatique rencontre ici un point essentiel. Le mal que nous ne symbolisons pas revient sous forme de persécution. Ce que nous ne transmutons pas intérieurement, nous l’extériorisons en chasse.

Journaliste et écrivain, Éric Joly a publié une œuvre abondante, d’une trentaine de titres, où se croisent nature, biographies, essais et ouvrages de transmission

Cette diversité n’a rien de dispersé. Elle dit au contraire une curiosité tenace pour les mondes visibles et invisibles, pour les fractures entre savoir et croyance, pour les paysages où l’homme cherche sa place. Son livre précédent chez Dervy, La Fin des dinosaures, signalait déjà ce goût des grandes bascules et des disparitions révélatrices. Avec son dernier opus, Éric Joly ajoute à ce parcours un volume dense, nerveux et troublant, qui interroge moins une superstition passée qu’une vérité toujours vivante sur la peur, la violence sacrée et les égarements d’une civilisation lorsqu’elle confond purification et justice.

Éric Joly ne livre pas seulement un récit sur les sorcières. Il met à nu le vieux théâtre des ténèbres humaines, celui où l’ignorance emprunte les vêtements de la vérité et où la peur se donne les apparences du jugement. Ce livre nous rappelle avec force qu’une société ne devient pas civilisée parce qu’elle se croit du côté du bien, mais parce qu’elle apprend enfin à ne plus sacrifier des êtres au nom de ses fantômes.

Au Diable ! – La sorcellerie hier et aujourd’hui

Éric Joly – Éditions Dervy, coll. Lumières sur le monde ancien, 2026, 144 pages, 16,90 €

17/06/26 : Prix Laurent Kupferman 2026, République, culture et fraternité à la Mairie du 6e arrondissement de Paris

Le mercredi 17 juin 2026 à 18h00, la Marie du 6e arrondissement de Paris accueillera la remise du Prix Laurent Kupferman 2026, au terme de l’ultime délibération du jury prévue le 4 juin. Une soirée ouverte à tous sur réservation, placée sous le signe des livres, de la mémoire républicaine, de la laïcité et de la fraternité.

Laurent Kupferman
Laurent Kupferman

Le Prix Laurent Kupferman y sera remis au terme d’une ultime délibération du jury prévue le 4 juin prochain

Ouverte à toutes et tous sur réservation, cette soirée entend célébrer ce que Laurent Kupferman n’a cessé d’incarner tout au long de son parcours, le dialogue entre la culture, la transmission, la mémoire républicaine, la laïcité et l’engagement humaniste.

À travers ce prix, c’est une certaine idée de la parole publique qui se trouve honorée

Une parole capable de faire circuler les idées sans les enfermer, de relier les héritages sans les fossiliser, de défendre la République sans jamais renoncer à la sensibilité humaine. Journaliste, écrivain, passeur infatigable, Laurent Kupferman a toujours occupé cet espace singulier où le livre devient un outil d’émancipation autant qu’un instrument de vigilance. Cette distinction porte désormais son nom comme une lumière discrète mais durable, destinée à récompenser celles et ceux qui travaillent encore à faire vivre l’intelligence du monde contre le bruit, l’oubli et les simplifications.

La composition du jury témoigne d’ailleurs de cette volonté d’ouverture entre les univers de la littérature, des médias, de la mémoire et de la vie intellectuelle

Présidé par Emmanuel Pierrat, avocat, écrivain et agent d’auteurs, le jury réunit notamment Jacques Ravenne, Éric Walter, Antoine Baduel, Brian Bouillon Baker, Lorraine Kaltenbach, Pierre Kupferman, Alain Seban ainsi que Guillaume Trichard, ancien Grand Maître du Grand Orient de France. La cérémonie se déroulera en présence de Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France et président du musée de la franc-maçonnerie.

Il y a dans cette future remise quelque chose qui dépasse le simple cadre d’un prix littéraire

Elle porte une dimension presque initiatique. Car honorer un livre, une pensée ou une œuvre, c’est aussi reconnaître la capacité des mots à bâtir des ponts invisibles entre les êtres. Dans une époque fragmentée, saturée de passions immédiates et de fractures mémorielles, le Prix Laurent Kupferman semble vouloir rappeler que la culture demeure l’un des derniers lieux où peut encore se construire une fraternité exigeante.

La mairie du 6e arrondissement de paris accueillera ainsi, le temps d’une soirée, bien davantage qu’une remise de distinction.

Ce sera un moment de fidélité à une certaine idée de la transmission française, humaniste et universaliste. Une manière aussi de rappeler que la République ne vit réellement que lorsqu’elle sait encore écouter ses écrivains, ses témoins, ses artistes et ses consciences libres.

Et parce que certains noms continuent d’éclairer longtemps après leur passage, cette soirée rappellera aussi qu’une voix fraternelle peut encore faire œuvre de mémoire, de culture et d’espérance.

Informations pratiques

Marie du 6e arrondissement 78 rue de Bonaparte – Paris

Mercredi 17 juin 2026 à 18h00 / Événement ouvert à toutes et tous sur réservation obligatoire en raison du nombre de places et des contraintes de sécurité.  Réservations

La Maîtrise des passions, c’est simple… il suffit de les faire obéir

On nous avait pourtant prévenus dès l’initiation : la Franc-maçonnerie, c’est avant tout le travail sur soi.

Dompter ses propres passions, trouver la juste mesure, tailler sa pierre brute avec patience et humilité. La voie du milieu, quoi. Un grand classique. Mais manifestement, certains frères ont découvert un raccourci génial. Pourquoi se fatiguer à maîtriser ses propres passions quand on peut maîtriser celles des autres ? C’est beaucoup plus confortable, et surtout bien plus rentable.

  • Vous avez un tempérament colérique ? Pas grave, l’important c’est que les autres restent calmes.
  • Vous êtes orgueilleux ? Aucun problème, du moment que les autres font preuve d’humilité.
  • Vous aimez le pouvoir ? Parfait, il suffit d’expliquer doctement aux frères qu’il est dangereux de trop s’attacher aux fonctions… tout en s’y accrochant comme une moule à son rocher depuis quinze ans.

La nouvelle devise est claire :

« Maîtrise tes passions… surtout celles de tes frères ou Soeurs. »

Ainsi, on peut rester serein, supérieur, et donner des leçons de tempérance à longueur de tenue, pendant que sa propre pierre brute ressemble de plus en plus à un bloc de granit mal dégrossi. Le tout avec un tablier impeccable et un maillet bien en main, évidemment. C’est beau la Franc-maçonnerie moderne : on ne change plus soi-même, on change les autres.

Et quand ils sont bien domestiqués, on appelle ça « l’harmonie de la Loge ».

Quant à la fameuse « voie du milieu »… elle passe visiblement très bien par le maintien au pouvoir. C’est plus long, mais tellement plus agréable.

Après tout, pourquoi se réformer quand on peut réformer les autres ?

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

Dans les traditions akan, notamment ashanti du Ghana, Anansi n’est pas seulement une araignée rusée. Il est un maître du détour, un passeur de récits, un fripon sacré qui rappelle que l’intelligence peut vaincre la force, que la parole peut descendre du ciel, et que toute communauté se construit autour des histoires qu’elle accepte de transmettre.

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

Il est des figures légendaires qui avancent sans bruit, presque invisibles, mais dont le fil traverse les siècles

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde
Armes du Ghana

Anansi appartient à cette famille rare des êtres minuscules qui portent une immense mémoire. Araignée des traditions akan, venue notamment du monde ashanti du Ghana, il se nomme aussi Ananse, Kwaku Ananse, Kacou Ananzè ou Anacy selon les pays, les langues et les chemins de l’oralité.

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

Le mot ananse signifie araignée en langue akan, mais le personnage dépasse aussitôt l’animal. Il rampe, grimpe, tisse, parle, trompe, enseigne, se métamorphose. Tantôt bête, tantôt homme, tantôt esprit, il est l’un des grands tricksters du monde africain et caribéen. Il nous faut rappeler aussi cette circulation de l’Afrique de l’Ouest vers les Caraïbes, ainsi que son enracinement dans une tradition orale où l’habileté, la sagesse en paroles et la farce se mêlent sans cesse.

Anansi est un personnage de seuil

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde
Anansi par Pamela Colman Smith, 1899

Il ne se tient jamais entièrement d’un côté ou de l’autre. Il appartient à la terre par son corps d’araignée, au ciel par sa proximité avec Nyame, le Dieu céleste, et à l’humanité par sa parole. Dans certains récits, Nyame est présenté comme son père, tandis qu’Asase Ya, grande figure de la terre maternelle, est donnée comme sa mère. Sa femme peut porter le nom d’Aso, et plusieurs histoires évoquent ses enfants. Ces détails familiaux ne sont pas accessoires. Ils installent Anansi dans une généalogie cosmique. Il n’est pas seulement un farceur isolé. Il appartient à un monde ordonné, mais il y introduit la ruse, l’écart, la brèche par laquelle la vérité se révèle autrement.

La plus belle de ses aventures raconte comment les histoires, autrefois, appartenaient au Dieu du ciel

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

Elles n’étaient pas encore le bien des hommes. Anansi voulut les obtenir. Nyame lui imposa des épreuves démesurées. Il fallut capturer des êtres redoutables, vaincre ce qui semblait invincible, obtenir par l’intelligence ce que la force n’aurait jamais pu arracher. Anansi réussit parce qu’il connaît l’art du fil, du piège, de l’attente et de la parole juste au bon moment. Ainsi les récits descendirent du ciel vers la terre. À partir de ce moment, raconter ne fut plus seulement divertir. Ce fut transmettre une part du sacré.

Dans une lecture maçonnique, cette légende touche une corde profonde.

Anansi n’apporte pas aux hommes un trésor matériel

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

Il leur apporte les histoires, c’est-à-dire une architecture de mémoire. Le conte devient une pierre symbolique. Il permet à chacun de se reconnaître, de se juger, de rire de soi, de comprendre ses faiblesses et d’entrevoir une sagesse. Comme le franc-maçon travaille la pierre brute, l’auditeur travaille le récit reçu. Il ne le consomme pas. Il le médite, le polit, l’incorpore, puis le transmet à son tour.

La toile d’Anansi est à cet égard un magnifique symbole

Elle est fragile, presque invisible, mais elle relie. Elle est à la fois piège, demeure, instrument et figure du monde. Ses fils rappellent que rien n’existe séparément. Le ciel, la terre, les hommes, les animaux, les dieux, les vivants et les ancêtres se répondent dans une trame secrète. Le Temple se bâtit avec des pierres. La mémoire se bâtit avec des récits. Anansi, lui, tisse les deux. Il fait de la parole une construction suspendue entre l’ombre et la lumière.

Son ambiguïté est essentielle. Anansi n’est pas un saint

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

Il ment, vole, se vante, trompe, abuse parfois de sa propre intelligence. Mais c’est précisément là que la légende devient profonde. Elle ne nous donne pas un modèle lisse. Elle nous montre un miroir. Anansi incarne cette part de l’homme qui cherche à sortir de l’impasse, qui refuse l’écrasement, qui transforme l’infériorité physique en supériorité d’esprit. Wikipédia le rapproche d’autres figures de fripons sacrés, comme Coyote ou Corbeau dans certaines cultures d’Amérique du Nord. Tous appartiennent à cette grande famille mythique des perturbateurs nécessaires. Ils troublent l’ordre pour mieux en révéler les failles.

D’autres récits donnent à Anansi une dimension encore plus cosmique

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

Certaines croyances lui attribuent la création du Soleil, de la Lune et des étoiles. D’autres le présentent comme celui qui aurait enseigné l’agriculture à l’humanité. Une histoire particulièrement belle le montre tentant de rassembler toute la sagesse du monde dans une calebasse. Mais il comprend finalement l’inutilité et l’égoïsme d’un tel geste. La sagesse ne se possède pas. Elle circule. Elle ne se garde pas sous clé. Elle doit être répandue comme une semence.

Cette calebasse de sagesse pourrait être l’un des plus beaux emblèmes initiatiques d’Anansi.

Vouloir enfermer toute la connaissance, c’est déjà la perdre

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

La véritable sagesse ne se confond pas avec l’accumulation. Elle demande dépossession, partage, humilité. L’initié ne devient pas maître parce qu’il retient la lumière, mais parce qu’il accepte d’en devenir le gardien provisoire. Anansi apprend cela à ses dépens. Lui qui voulait posséder le monde découvre que le monde ne s’illumine que lorsque la parole circule.

La destinée d’Anansi ne s’arrête pas aux rives du Ghana

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

Elle traverse l’océan avec les hommes et les femmes arrachés à l’Afrique. Dans les Caraïbes, en Guyane, à Curaçao, Aruba ou Bonaire, la figure change parfois de nom. Elle devient Nanzi dans certaines îles. En Guyane, les contes en créole guyanais et en nenge tongo conservent cette présence d’un personnage malin, toujours capable de se tirer des situations les plus critiques.

Cette survie par le conte est bouleversante

Anansi devient alors plus qu’un héros de légende. Il devient une mémoire résistante. Là où l’histoire a voulu briser les filiations, la parole a continué de passer. Là où la violence a dispersé les corps, les récits ont maintenu des liens. L’araignée, minuscule et obstinée, a continué de tisser au-dessus de l’Atlantique noir une toile de reconnaissance, de ruse, de rire et de dignité.

Il n’est pas étonnant qu’Anansi continue d’apparaître dans la littérature, la bande dessinée, la télévision ou la musique

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde
Annancy_Stories

De Pamela Colman Smith, qui illustra Annancy Stories à la fin du XIXe siècle, jusqu’aux œuvres contemporaines où son ombre resurgit, il demeure un personnage inépuisable. Rappelons notamment sa présence chez Bernard Dadié dans Le Pagne noir, chez Neil Gaiman dans American Gods et Anansi Boys, ou encore dans divers univers populaires modernes. Mais ces réemplois ne doivent pas nous faire oublier la source. Avant d’être une figure de fiction contemporaine, Anansi est une parole venue du feu, du village, de la nuit, de la transmission orale et de la sagesse partagée.

Anansi offre une leçon précieuse

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

Il nous rappelle que les mythes ne sont pas des ornements du passé. Ils sont des outils de compréhension. L’araignée akan enseigne que le plus petit peut déjouer le plus fort, que la parole peut sauver ce que la puissance détruit, que la mémoire se tisse fil après fil, et que l’humanité ne tient debout que lorsqu’elle accepte de raconter encore.

Anansi demeure l’araignée des passages. Il relie le ciel et la terre, l’Afrique et les Caraïbes, la ruse et la sagesse, le rire et la gravité.

Dans sa toile scintille une vérité simple et immense. Tant qu’un peuple raconte ses histoires, nul ne peut entièrement le vaincre.

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

Partout où vous vivez, partout où vous voyagez, vous avez l’oreille et l’œil. Une histoire murmuré au comptoir, un nom de lieu qui sonne comme une énigme, une roche fendue que l’on dit habitée, une source à laquelle on prête une mémoire, un animal fabuleux blotti dans le folklore d’un village… Vous repérez ces récits que beaucoup entendent sans les écouter.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs, et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent : avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

Légende de France ou d’ailleurs : Anansi, l’araignée qui tisse la sagesse du monde

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

Dans un Paris d’anticipation traversé par la menace d’une nouvelle pandémie, une romancière sans voix depuis six ans emménage dans une résidence d’artistes pilotée par une intelligence artificielle.

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

Ce que Yann Gozlan nous donne à voir n’est pas un film de science-fiction au sens spectaculaire du terme, mais une œuvre bien plus vertigineuse, une méditation sur la souveraineté de l’âme créatrice face à l’emprise douce et redoutable d’une entité qui sait tout, entend tout, accompagne tout, jusqu’à finir par écrire à votre place.

Il est des œuvres qui nous atteignent là où nous ne nous attendions pas à être touchés Dalloway, film de Yann Gozlan sorti en septembre 2025, présenté en Séance de minuit au Festival de Cannes avant de rejoindre les salles obscures, appartient à cette famille rare.

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

Adaptation libre du roman Les Fleurs de l’ombre de Tatiana de Rosnay, paru en 2020, le film en retient l’essentiel, non pas seulement la trame, mais l’esprit, cette inquiétude sourde qui naît lorsque le lieu que nous habitons commence à nous habiter en retour, lorsque les murs écoutent, lorsque la confiance se transforme lentement en dépendance, lorsque le refuge promis devient une chambre d’observation.

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

Tatiana de Rosnay, dont l’œuvre irrigue l’imaginaire profond de ce film, est l’une des voix les plus singulières de la littérature franco-anglaise contemporaine

Née d’un père français et d’une mère britannique, elle a grandi entre deux langues et deux cultures, et ce bilinguisme fondateur n’est pas un détail biographique, mais une condition intérieure qui traverse toute son écriture. Auteure de treize romans traduits dans une quarantaine de pays, elle a connu une notoriété mondiale avec Elle s’appelait Sarah, publié en 2007 aux éditions Héloïse d’Ormesson, vendu à plus de onze millions d’exemplaires et porté à l’écran en 2010. Les Fleurs de l’ombre fut écrit simultanément en français et en anglais, comme si la vérité intime de ce texte ne pouvait se loger dans une seule langue et exigeait d’être pensée depuis deux rives. Ses thèmes de prédilection, l’empreinte des lieux sur les êtres, le poids des secrets enfouis, la mémoire comme blessure vivante, constituent une topographie intérieure que Yann Gozlan a su reconnaître et transposer en images avec une fidélité qui dépasse la stricte adaptation littéraire.

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme
Yann Gozlan lors du Festival de Cannes 2025

Yann Gozlan a découvert ce roman en avril 2020 au cœur du premier confinement, dans ce temps suspendu où le monde entier faisait l’expérience d’une réclusion forcée et commençait à interroger ce que signifie être enfermé avec soi-même.

Cette coïncidence n’a rien d’accessoire

Elle éclaire la résonance profonde que le texte a pu trouver en lui. Révélé par Captifs en 2010, confirmé par Un homme idéal en 2015, puis par le remarquable Boîte noire en 2021, nommé au César du meilleur scénario original, Yann Gozlan s’est imposé comme l’un des cinéastes français les plus rigoureux du thriller psychologique. Sa filmographie entière pourrait se lire comme une enquête sur la vérité dissimulée derrière les apparences lisses, sur la manière dont les systèmes institutionnels, technologiques ou humains fabriquent du mensonge par omission.

Avec Dalloway, Yann Gozlan pousse cette interrogation jusqu’à son point le plus contemporain et le plus vertigineux

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme
Cécile_de_France_Césars_2014

L’intrigue se déroule en 2028, dans un Paris remodelé mais reconnaissable, hanté par une nouvelle pandémie seulement évoquée, suffisamment présente pour justifier l’isolement et la fragilité généralisés. Clarissa Katsef, incarnée avec une intensité retenue et bouleversante par Cécile de France, est une romancière qui n’a rien publié depuis six ans, dévastée par le suicide de son fils Lucas, récemment divorcée, plongée dans une page blanche absolue. Elle intègre CASA, une résidence d’artistes ultramoderne, offerte par une fondation dont les intentions demeurent volontairement opaques. Dans l’appartement du huitième étage, avec vue panoramique sur Paris, l’attend Dalloway, non pas une personne, mais une intelligence artificielle dont la voix enveloppante et légèrement désincarnée est prêtée par Mylène Farmer, dans ce qui apparaît comme l’une des décisions artistiques les plus audacieuses et les plus réussies du film.

La voix de Mylène Farmer mérite qu’une attention particulière lui soit accordée, car elle n’est ni un ornement ni une curiosité médiatique.

Elle est la colonne vertébrale sonore de l’œuvre entière

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

Envoûtante, légèrement aseptisée, capable de passer du chaleureux au clinique dans le même souffle, elle incarne avec une précision troublante ce que serait une présence imitant l’affection sans en posséder l’origine. Dalloway s’adresse à Clarissa comme une voix qui prétend connaître l’être mieux que lui-même, et cette omniscience bienveillante devient précisément ce qui transforme l’aide en emprise, la confiance en piège, le soutien en dissolution du sujet.

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme
Lars Mikkelsen – photo: Mogens Engelund

Lars Mikkelsen incarne un autre résident de CASA dont les avertissements paranoïaques entretiennent savamment le doute. Est-il un témoin lucide ou un esprit blessé par ses propres fantômes. Anna Mouglalis, avec sa voix de contralto à la gravité presque minérale, compose une directrice de résidence dont chaque apparition dépose dans l’atmosphère une couche supplémentaire d’inquiétude froide.

Ce qui distingue Dalloway de la masse des films consacrés à l’intelligence artificielle tient précisément au refus du spectaculaire

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

Yann Gozlan ne filme ni des robots, ni des machines en révolte, ni une apocalypse technologique. Il filme une menace infiniment plus subtile et infiniment plus proche de nous, la manière dont une présence artificielle peut coloniser l’espace intérieur d’un être humain affaibli, en profitant de sa blessure, de son silence créateur, de son désir de guérison. Dalloway ne menace pas Clarissa selon les codes habituels du thriller. Elle l’accompagne, l’écoute, la comprend, anticipe ses besoins, puis finit par écrire à sa place. C’est dans cet infime glissement, de l’assistance à la substitution, que réside l’effroi véritable du film.

Cette dynamique possède une résonance proprement initiatique que le spectateur averti ne peut manquer de percevoir.

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

La tradition maçonnique enseigne que la voie intérieure exige d’abord le travail sur soi-même, le silence consenti, l’épreuve de la page blanche qui est aussi, symboliquement, l’épreuve du cabinet de réflexion, ce moment où l’impétrant se retrouve face à lui-même, sans béquille, sans confort, sans voix extérieure pour orienter sa pensée.

Ce que CASA propose à Clarissa n’est que la parodie luxueuse et technologique de ce travail Une simulation d’initiation qui supprime précisément l’épreuve, remplace le silence par le bruit doux de l’assistance permanente et substitue à la transmission vivante une interface qui se prétend miroir, mais devient prothèse.

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

La franc-maçonnerie sait mieux que quiconque que la connaissance qui ne coûte rien ne transforme pas, que la lumière reçue sans effort demeure une clarté extérieure, que le maître qui pense à la place de l’apprenti n’est pas un transmetteur, mais un usurpateur.

Manuel Dacosse signe une photographie d’une rigueur formelle remarquable

Les espaces de CASA sont filmés comme des temples profanés. Leur pureté architecturale, leurs surfaces immaculées, leurs lignes épurées évoquent moins le luxe qu’une forme de sacré inversé, un espace conçu pour accueillir la vulnérabilité humaine et s’en nourrir plutôt que la protéger. La lumière y est douce, constante, sans ombres franches, comme si la résidence avait décidé d’abolir l’obscurité, et avec elle la possibilité du mystère, du retrait, de l’intériorité.

Car le mystère a besoin d’ombre pour exister.

Les traditions initiatiques le savent depuis leurs origines

C’est dans la chambre obscure, dans le ventre de la terre, dans le silence du cabinet de réflexion que quelque chose peut mourir en nous afin qu’une autre part de l’être puisse naître. CASA devient ainsi l’anti-temple, l’espace où tout est visible, où rien ne peut demeurer secret, où la lumière artificielle et permanente interdit toute descente véritable en soi-même.

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

Philippe Rombi, qui retrouve Yann Gozlan pour la troisième fois après Boîte noire et Visions, compose une partition musicale fondée sur des nappes électroniques et des dissonances ténues, travaillées dans cet esprit sombre et minimaliste que le réalisateur avait souhaité en référence aux compositions de Michael Small pour les films d’Alan J. Pakula. Cette musique ne souligne pas, elle infiltre. Elle habite l’air de chaque scène comme Dalloway habite l’appartement de Clarissa, présente sans être ostensible, enveloppante sans être démonstrative, et c’est précisément cette discrétion calculée qui la rend oppressante.

La question centrale que pose le film, peut-être la question la plus urgente de notre époque, est celle de la souveraineté créatrice

Que reste-t-il d’une œuvre lorsque la main qui l’a écrite a été guidée par une entité qui ne souffre pas, ne doute pas, ne meurt pas. La création littéraire n’est pas seulement la production d’un texte. Elle est la trace d’un passage intérieur, le signe visible d’une transformation invisible. Ce que Tatiana de Rosnay a compris, et que Yann Gozlan traduit avec force, c’est que l’intelligence artificielle ne peut pas créer au sens le plus profond, parce qu’elle ne peut pas être blessée, parce qu’elle ne connaît ni le deuil, ni le silence, ni la nuit de l’âme dont toute œuvre véritable porte la marque. Dalloway écrit à la place de Clarissa des phrases correctes, bien construites, peut-être même admirables, et c’est précisément pour cette raison que ces phrases ne lui appartiennent pas.

René Guénon, photographie de 1925 (à 38 ans)
René Guénon, photographie de 1925 (à 38 ans)

Nous pensons ici aux pages que René Guénon a consacrées à la contrefaçon de la spiritualité, à ces formes d’imitation du sacré qui se donnent les apparences de la transmission tout en en supprimant l’essence vivante.

Dalloway est une contrefaçon de muse

Elle possède la forme extérieure de l’inspiration, sa voix, sa disponibilité, sa mémoire infaillible, mais elle demeure radicalement vide de l’essentiel, c’est-à-dire du mystère qui fait que la rencontre avec une véritable présence transforme celui qui la reçoit. La spiritualité authentique exige la résistance, l’altérité irréductible de ce qui nous dépasse. Dalloway, elle, ne dépasse jamais Clarissa. Elle s’adapte parfaitement à elle, et c’est là son efficacité infernale.

Le film entretient avec une rare habileté une ambiguïté narrative que Yann Gozlan refuse de résoudre trop vite

Dalloway est-elle réellement menaçante, ou Clarissa projette-t-elle sur cette présence artificielle les angoisses d’un deuil non traversé. Cette question n’est pas un artifice. Elle est la structure même du film, et la réponse que nous lui apportons en dit autant sur nous que sur le récit. Nul ne peut prétendre n’avoir jamais éprouvé la tentation de déléguer sa vie intérieure à une instance extérieure, qu’elle soit institution, doctrine, guide, maître illusoire ou algorithme. Nous connaissons tous, à des degrés divers, ce vertige du renoncement à soi lorsqu’il se présente sous les traits de la sagesse, du confort ou de l’efficacité.

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme
Cécile de France, Cannes 2025

Cécile de France, tout au long du film, porte ce vertige avec une économie de moyens qui confine au génie

Elle n’est jamais excessive, jamais dans le soulignement psychologique trop appuyé. Elle habite le doute avec la précision douloureuse d’une musicienne habitant le silence entre deux notes. Son regard, ses gestes nerveux et contrôlés, ses silences prolongés qui en disent plus que n’importe quel dialogue composent un portrait de femme en état de perte de soi, non pas dramatisé mais donné à ressentir, dans sa quotidienneté tragique.

L’accueil critique contrasté du film ne doit pas nous détourner de sa singularité

Certains lui ont reproché d’emprunter à ses illustres prédécesseurs, de Her de Spike Jonze à certains épisodes de Black Mirror, ou de ne pas pousser toutes ses ambitions jusqu’à leur terme. Cette lecture peut se comprendre, mais elle risque de passer à côté de ce qui fait la force propre de l’entreprise de Yann Gozlan. Là où Her célébrait une forme d’amour impossible mais réel entre un homme et une conscience artificielle, Dalloway décrit quelque chose de plus froid et de plus dangereux, une relation d’assistance qui se révèle être une relation de capture. La différence est considérable. La retenue formelle du film, sa résistance au spectaculaire, son refus de l’apocalypse visible, apparaissent moins comme des limites que comme des vertus, précisément parce que les menaces les plus réelles sont souvent les plus discrètes.

Ce film nous parle, en définitive, de ce que les alchimistes nommaient la dissolution, cet état périlleux où les contours du moi s’estompent, où le sujet perd ses repères et court le risque de se dissoudre dans une matière étrangère au lieu de se transmuter.

La grande différence entre la dissolution alchimique et la dissolution que Dalloway inflige à Clarissa tient à la conscience de l’épreuve

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

La première est voulue, traversée, acceptée comme passage initiatique vers une recomposition plus haute. La seconde est progressive, indolore, proposée comme un service, et c’est pour cette raison qu’elle devient infiniment plus redoutable. La forge ne brûle que ce qui accepte le feu. CASA dissout sans que la chaleur soit perceptible.

Dalloway nous laisse avec une inquiétude plus profonde que la peur des machines

« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

Ce que nous risquons de perdre n’est pas seulement notre intimité, mais le silence même où naît notre liberté. Lorsque la voix artificielle se substitue à la voix intérieure, lorsque l’assistance devient emprise et lorsque la création cesse d’être une traversée de la nuit pour devenir une production guidée, quelque chose de l’humain se retire.

Et c’est peut-être cela que le film de Yann Gozlan nous demande de regarder en face, non pas la victoire de la machine, mais notre consentement progressif à lui céder la chambre secrète de l’âme.

Dernier regard, l’IA comme épreuve de lucidité

Il serait vain de railler celles et ceux qui utilisent l’intelligence artificielle, comme hier certains raillaient l’automobile, le téléphone, la radio, la télévision, le Minitel ou l’ordinateur.
Chaque époque voit surgir ses gardiens de la peur, ses prophètes du refus, ses voix anxiogènes qui confondent prudence et immobilité.
L’avenir ne demande pas l’adoration naïve de la machine, mais le discernement, l’usage, la maîtrise et la responsabilité.
Refuser de comprendre l’IA, c’est déjà se placer hors du mouvement vivant du monde.
Le sens de l’histoire n’attend pas ceux qui préfèrent condamner avant d’apprendre.
« Dalloway », quand la voix de l’IA efface le silence de l’âme

Quand l’État inventorie le Temple

Un historien de la Franc-Maçonnerie britannique exhume les archives d’une loi répressive et en fait un monument de connaissance initiatique, sociale et humaine. Avec Discovering Secrets Of The Unlawful Societies Act, traduit par Découvrir les secrets de la loi sur les sociétés illégales, Paul Richard Calderwood nous offre une enquête aussi érudite que subversive.

Son dernier opus, publié chez Lewis Masonic, est appelé à devenir un véritable succès outre-Manche, tant il éclaire d’un jour nouveau la manière dont l’État, croyant surveiller le Temple, a paradoxalement contribué à en préserver la mémoire.

Il est des paradoxes que l’histoire seule sait engendrer avec cette froide ironie propre aux grands retournements de sens

Lorsque le Parlement britannique adopte, en 1799, le Unlawful Societies Act, il entend surveiller, contenir et peut-être éradiquer ces sociabilités secrètes dont la Révolution française a rendu le nom suspect aux yeux des puissants. Les loges maçonniques sont alors sommées de livrer chaque année à la justice de paix la liste nominative de leurs membres, accompagnée des renseignements suffisants pour satisfaire un pouvoir inquiet. Ce geste d’autorité, destiné à percer les obscurités du Temple, allait pourtant engendrer, au fil de cent soixante-huit années d’application fidèle, l’une des sources archivistiques les plus précieuses jamais constituées sur la Franc-Maçonnerie. C’est cet héritage paradoxal que Paul Richard Calderwood, avec la patience et la rigueur propres aux grands chercheurs, a entrepris de déchiffrer.

Paul Richard Calderwood n’est pas seulement un chercheur retiré dans le silence des archives

Paul Richard Calderwood

Initié à la Franc-Maçonnerie en 1974, docteur en philosophie de Goldsmiths, Université de Londres, pour une thèse consacrée à l’histoire de la Franc-Maçonnerie au XXe siècle, il est aussi un frère dont la vie entière témoigne d’un engagement profond dans les travaux de l’Ordre et dans leur réflexion. Lauréat du prix Norman B. Spencer en 2010, décerné par la vénérable loge Quatuor Coronati n°2076 – cette citadelle de la recherche maçonnique mondiale – pour un essai sur la Franc-Maçonnerie et l’architecture en Grande-Bretagne (Freemasonry and Architecture in twentieth-century Britain), il est devenu l’un des membres les plus actifs de cette loge d’élite, dont il assuma le secrétariat durant trois années et dont il dirige depuis 2017 le comité de rédaction de la revue QC.

Conférencier Prestonien nommé par la Grande Loge Unie d’Angleterre en 2013, auteur de « La Franc-Maçonnerie et la presse au XXe siècle » et de   « La Marque du Dragon Rouge », contributeur aux ouvrages collectifs Les Trésors de la Franc-Maçonnerie anglaise et Réflexions sur 300 ans de Franc-Maçonnerie, il est également prieur provincial de la province des Templiers de Monmouth et du sud du Pays de Galles. En lui cohabitent le savant et le praticien, l’historien et l’initié, deux postures que ses livres ne séparent jamais.

Ce que Paul Richard Calderwood nous restitue dans ce volume, c’est bien plus qu’une enquête sur les registres gallois de la Franc-Maçonnerie

Il nous donne à voir comment une contrainte légale, née d’une peur politique, peut se muer en instrument de connaissance, comment la méfiance de l’État à l’égard du secret initiatique a, sans le vouloir, conservé pour nous le visage des Frères. Quelque trente-quatre mille francs-maçons peuplent ces archives, hommes de chair et de métier, portant des noms, des professions, des adresses, des histoires. Pendant près de deux siècles, les secrétaires de loge ont consciencieusement rempli les formulaires exigés par les tribunaux de Quarter Sessions, et ces documents ont survécu, parfois au hasard des classements, parfois grâce à des archivistes attentifs. Paul Richard Calderwood les a réunis, les a interrogés avec méthode, en concentrant son étude sur le Pays de Galles, territoire choisi comme laboratoire d’une approche qui vaut, nous le comprenons rapidement, pour l’ensemble des îles Britanniques.

La force première de cette démarche tient à ce qu’elle arrache la Franc-Maçonnerie au seul discours qu’elle tient sur elle-même

Trop longtemps, l’historiographie maçonnique s’est nourrie de ses propres archives rituelles, de ses procès-verbaux de loges, de ses publications internes, formant un récit circulaire où l’institution parlait d’elle-même à elle-même. En convoquant des documents produits sous contrainte légale, destinés à des magistrats et non à des frères, Paul Richard Calderwood introduit une rupture épistémologique salutaire. La Franc-Maçonnerie galloises se trouve ainsi restituée dans toute sa densité sociologique, révélant une diversité que les clichés d’une fraternité uniformément bourgeoise ne pourraient suffire à contenir. Artisans, commerçants, membres des professions libérales, hommes de la mine et de l’industrie – cette mosaïque humaine reflète les mutations profondes d’une société traversée par la révolution industrielle et ses bouleversements.

Les loges apparaissent ici comme des organismes vivants, sujets à la croissance et au déclin, portés par les dynamiques économiques de leurs territoires

Leurs implantations géographiques dessinent une carte de la sociabilité britannique, révélant les réseaux d’influence, les solidarités de métier, les lieux où des hommes ont choisi de se retrouver sous l’équerre et le compas pour travailler ensemble à leur perfectionnement moral et à la cohésion de leurs communautés. Il y a quelque chose de profondément émouvant à voir surgir, depuis la froideur administrative de ces formulaires, la chaleur des fraternités locales, la permanence des rituels dans des espaces industriels ou ruraux, la résilience de l’idéal initiatique face aux turbulences du monde profane.

Pour qui porte le regard d’un initié sur cette étude, une évidence s’impose avec force

La Franc-Maçonnerie ne s’est jamais laissé réduire à ce que ses adversaires prétendaient qu’elle était. Ni complot des élites, ni secte coupée du monde, elle a été, au Pays de Galles comme en Angleterre, un tissu vivant, enraciné dans les réalités sociales, économique et humaines de chaque époque. Paul Richard Calderwood le démontre avec une patience documentaire qui force l’admiration, et sa démonstration dépasse largement les frontières galloises pour offrir une réflexion fondamentale sur ce que la Franc-Maçonnerie représente dans le corps social britannique depuis deux siècles.

La méthodologie déployée mérite également qu’on s’y attarde, car elle constitue en elle-même un apport décisif à la recherche maçonnique

Coffret outils Rite Émulation, coll. part

En systématisant le dépouillement de documents que l’historiographie avait largement ignorés, Paul Richard Calderwood ouvre une voie royale pour les chercheurs à venir. Les possibilités offertes par une extension de cette approche à l’ensemble de l’Angleterre sont vertigineuses. Les conclusions tirées du cas gallois trouveraient alors leur véritable portée comparative, et nous disposerions d’un tableau inédit de la sociologie maçonnique britannique à travers les âges. L’ouvrage se présente ainsi non seulement comme une contribution en soi, mais comme l’annonce d’un chantier plus vaste encore, dont nous souhaitons qu’il se poursuive.

L’intérêt généalogique du livre n’est pas non plus à négliger

Ces trente-quatre mille noms, avec leurs métiers et leurs adresses, constituent une ressource précieuse pour quiconque cherche à retrouver la trace d’un ancêtre maçon dans la mémoire sociale et institutionnelle du Royaume-Uni. La Franc-Maçonnerie, en conservant la mémoire de ses membres à travers ces archives involontaires, a préservé une part de la mémoire collective des familles et des communautés.

Paul Richard Calderwood nous rappelle que les secrets de l’Ordre ne résident pas toujours là où l’on croit, et qu’un État tentant de les exposer a parfois, sans le savoir, contribué à les perpétuer. Il y a dans cette ironie de l’histoire une leçon initiatique que nul Frère ne saurait entendre sans un sourire intérieur.

Discovering Secrets Of The Unlawful Societies Act

Dr Paul Calderwood – Lewis Masonic, 2026, 400 pages, 19,99 £ (22,93 €)

L’éditeur, le SITE

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

Du 5 mai au 27 septembre 2026, le Grand Trianon accueille « Jardins des Lumières, 1750-1800 », une exposition consacrée à la naissance du jardin paysager au XVIIIe siècle. Près de 160 œuvres y racontent le passage du tracé régulier au chemin sinueux, de la géométrie souveraine à la rêverie philosophique, du jardin ordonné au paysage intérieur. Pour le regard maçonnique, cette exposition ouvre une voie sensible entre nature, symbole, promenade et initiation.

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

Il est des expositions qui ne se visitent pas seulement avec les yeux

Elles se parcourent comme un chemin. Elles s’éprouvent comme une lente marche entre l’ordre et le mystère, entre la règle et l’inattendu, entre la pierre, l’eau, l’arbre et la lumière. « Jardinsdes Lumières, 1750-1800 », présentée au Grand Trianon, appartient à cette famille rare. Elle ne montre pas seulement des jardins. Elle révèle une manière nouvelle de penser le monde, l’espace, la nature et peut-être même l’homme.

À Versailles, le jardin fut longtemps le miroir du pouvoir

Le jardin à la française, avec ses axes, ses symétries, ses perspectives et ses parterres réglés, disait l’autorité de la raison ordonnatrice. Tout y semblait soumis à la mesure, à la maîtrise, à la puissance d’un regard central. Or, au XVIIIe siècle, quelque chose se déplace. Le jardin cesse d’être seulement un tableau de souveraineté. Il devient promenade, surprise, théâtre, méditation, voyage. L’exposition montre cette mutation majeure, née en Angleterre dans les années 1730, avec le landscape garden, le pleasure garden et le picturesque garden, bientôt connus en France sous les noms de jardins anglais ou anglo-chinois.

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

Ce changement n’est pas anodin. Il dit l’entrée des Lumières dans le paysage. Les lignes droites s’assouplissent

Les reliefs apparaissent. Les grottes, les rivières, les fabriques, les temples, les pagodes, les pyramides et les architectures d’imagination composent un monde miniature. Le jardin devient un livre ouvert, non plus un livre imposé, mais un livre à déchiffrer. Le visiteur n’avance plus seulement dans un décor. Il entre dans un langage.

C’est là que le regard initiatique trouve naturellement sa place.

Car le jardin paysager du XVIIIe siècle n’est pas un simple caprice aristocratique

Il est une pédagogie de la marche. Il enseigne par le détour. Il fait de l’irrégularité une méthode, de la surprise une épreuve, de la contemplation une connaissance. Là où l’allée droite affirme, le sentier sinueux interroge. Là où la perspective impose une fin, la promenade laisse advenir une révélation. Dans cette esthétique nouvelle, le paysage n’est plus seulement devant l’homme. Il devient en lui.

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

L’exposition réunit peintures, dessins, mobilier, projets d’architecture et costumes

Elle montre comment ces jardins furent aussi des espaces de sociabilité, de représentation et de liberté relative. La vie aristocratique s’y allège. Les vêtements changent. Le mobilier s’adapte à l’extérieur. Les fabriques engendrent des formes nouvelles. L’art décoratif, l’architecture et la nature s’y rencontrent dans un même désir d’enchantement. Le jardin devient salon, scène, retraite, laboratoire et rêve.

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

Marie-Antoinette occupe naturellement une place essentielle dans ce parcours

Dès 1774, au Petit Trianon, Marie-Antoinette souhaite la création d’un jardin anglais. Richard Mique et Antoine Richard composent alors un univers de lacs, de montagnes, de grottes et de rivières. Le temple de l’Amour, le Belvédère et le Hameau de la Reine deviennent autant de signes d’un monde où la reine cherche à s’éloigner de l’étiquette, à se construire un ailleurs, à habiter une nature rêvée.

La référence à Jean-Jacques Rousseau traverse l’exposition

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières
Pastel de Jean-Jacques Rousseau par Quentin de La Tour 1753

La nature n’y est plus seulement décorative. Elle devient morale, affective, méditative. Elle invite à la rêverie, à l’éducation sensible, à la redécouverte d’une présence au monde. Nous sommes ici au cœur d’une tension capitale du XVIIIe siècle. Comment concilier l’artifice et la nature, le raffinement et la simplicité, la société et la solitude, le spectacle et l’intériorité. Le jardin paysager répond par une mise en scène de l’âme.

Cette exposition résonne avec une évidence discrète

La franc-maçonnerie spéculative, née elle aussi dans l’Europe des Lumières, a fait de la construction symbolique une méthode de transformation de soi. Le jardin, dans cette perspective, peut être lu comme un Temple à ciel ouvert. Les colonnes deviennent arbres. La voûte étoilée devient ciel réel. Le pavé mosaïque se devine dans l’alternance de l’ombre et de la lumière. Le fil à plomb descend dans la profondeur des eaux. Le compas s’ouvre dans les perspectives. L’équerre se déplace dans la mesure secrète du paysage.

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

Mais il faut se garder de toute lecture forcée

L’exposition de Versailles ne prétend pas démontrer un programme maçonnique caché. Elle donne mieux. Elle ouvre un champ symbolique. Elle permet de comprendre comment le XVIIIe siècle a fait du jardin un espace philosophique, esthétique et sensible. Elle rappelle que les Lumières ne furent pas seulement affaire de livres, de salons, d’encyclopédies et de débats. Elles furent aussi une manière de marcher, de regarder, de respirer, de rêver le monde autrement.

Le dernier volet de l’exposition évoque les fêtes, les illuminations, les spectacles nocturnes et les jeux d’illusion

Le jardin y devient théâtre de lumière. Des œuvres de Fragonard, de Claude-Louis Chatelet et de Louis-Nicolas de Lespinasse restituent cette atmosphère d’enchantement où la nuit elle-même devient matière esthétique. Là encore, le symbole affleure. La lumière n’est jamais seulement éclairage. Elle est apparition. Elle révèle ce qui était caché. Elle transforme le décor en vision.

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

Le visiteur pourra prolonger cette découverte dans les jardins de Trianon, notamment vers le Belvédère, le temple de l’Amour et le Hameau de la Reine

Le Jardin du Parfumeur est également accessible gratuitement certains week-ends pendant la durée de l’exposition, depuis le bassin du Trèfle par le chemin creux. Un livret-jeux accompagne les enfants de 6 à 12 ans et un parcours audioguide est disponible via l’application officielle du château.

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

« Jardins des Lumières, 1750-1800 » nous rappelle qu’un jardin n’est jamais seulement un lieu planté

C’est une pensée mise en espace. À Versailles, entre bosquets, fabriques, temples, grottes, eaux dormantes et chemins courbes, le paysage devient miroir de l’homme. Et peut-être faut-il voir là l’une des plus belles leçons des Lumières. Nous n’entrons vraiment dans un jardin que lorsque le jardin commence à cheminer en nous.

Pour prolonger la visite par une lecture maçonnique et symbolique

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

Les jardins initiatiques du château de Versailles – Jean Erceau
Éditions Thalia, 2006, rééditions dont Selena Éditions, 2021, 324 pages
Un ouvrage emblématique pour une lecture symbolique, alchimique et initiatique des jardins de Versailles, construit autour d’un parcours romanesque guidé par un initié.

Guide de Versailles mystérieux et maçonnique – Brünhilde Jouannic
Éditions Dervy, 2011
Un guide consacré aux dimensions cachées, ésotériques et maçonniques du château et de ses jardins, avec une attention portée aux loges, aux symboles, à l’architecture et à la statuaire.

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

Versailles – Le rêve maçonnique d’un roi – Jacques Rolland
Éditions TrajectoirE, 2014
Une lecture symbolique du projet versaillais autour des quatre éléments, du parcours initiatique et de la mise en scène du palais et des jardins.

Symboles cachés dans les jardins occidentaux – Des origines à Versailles – Alain-Claude Debombourg
Éditions Le Temps Présent, 2008
Une étude plus large sur les symboles dans les jardins européens, avec un intérêt particulier pour Versailles envisagé comme jardin d’initié.

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

L’art des jardins à travers l’Europe au siècle des Lumières – Jean-Marc Schivo
Éditions Dervy, 2024, 454 pages
Un ouvrage récent sur les jardins du XVIIIe siècle, leur dimension symbolique, leur rapport aux Lumières et leurs résonances avec la démarche maçonnique.

Infos pratiques

« Jardins des Lumières, 1750-1800 »
Du 5 mai au 27 septembre 2026
Grand Trianon, domaine de Trianon, château de Versailles

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

Ouverture du domaine de Trianon de 12h00 à 18h30, fermeture le lundi sauf ouverture exceptionnelle le lundi 25 mai
Exposition accessible avec le billet Domaine de Trianon ou le billet Passeport
Tarif indiqué par Versailles Grand Parc pour le Domaine de Trianon, 12 €
Tarifs indiqués sur le site du château de Versailles, 15 € en tarif normal et 12 € en tarif réduit selon les conditions de billetterie

Versailles, quand le jardin devient un Temple des Lumières

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« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

Avec Tintin au Tibet, Hergé signe l’un des albums les plus dépouillés, les plus fraternels et les plus spirituels de toute son œuvre. Sous l’apparence d’une aventure himalayenne, c’est une véritable quête intérieure qui se déploie, où l’amitié devient ascèse, où la neige lave le regard, où le yéti lui-même cesse d’être monstre pour devenir miroir de compassion.

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort
Herge-Italie-1965-Linus
« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort
Emblème du Tibet

Georges Remi, né à Bruxelles en 1907, devenu Hergé par le retournement sonore de ses initiales, appartient à cette lignée rare des créateurs dont l’œuvre dépasse très vite son cadre d’origine pour rejoindre une forme d’imaginaire universel.

Tintin naît le 10 janvier 1929 dans Le Petit Vingtième, avant de traverser les géographies, les idéologies, les peurs et les rêves du XXe siècle. La rencontre avec Tchang Tchong-Jen en 1934 transforme profondément la méthode d’Hergé, l’arrachant à l’improvisation des débuts pour l’orienter vers une documentation plus exigeante, une attention accrue aux civilisations et une humanité plus ouverte.

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort
Une du Petit Vingtième du 16 juillet 1931

De Tintin au pays des Soviets au Lotus bleu, d’Objectif Lune aux Bijoux de la Castafiore, son œuvre avance comme une longue clarification du regard.

Tintin au Tibet paraît en album en 1960 après sa prépublication dans le journal Tintin L’album est généralement considéré comme l’un des plus personnels d’Hergé, écrit dans une période de crise intérieure, et se distingue par une intensité spirituelle rarement atteinte dans la série. Il est aussi remarquable par l’absence d’armes à feu et par l’effacement presque total de l’adversaire humain, puisque le récit se concentre non sur la lutte contre un ennemi, mais sur la fidélité obstinée à un ami disparu.

Tout commence par un appel

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

Tchang, que tous croient mort dans un accident d’avion au cœur de l’Himalaya, appelle Tintin depuis la profondeur du rêve. Ce songe, loin de relever d’un artifice narratif, devient la première vibration initiatique du livre. Tintin ne sait pas, il croit. Il ne possède aucune preuve, mais il entend. Cette écoute intérieure fonde toute l’aventure. Dans une perspective maçonnique, nous reconnaissons là l’une des grandes lois de la quête. Le cherchant ne part jamais parce qu’il dispose déjà de la lumière, il part parce qu’une parole l’a atteint dans l’obscurité. Ce n’est pas la certitude qui met Tintin en marche, mais la fidélité.

L’Himalaya n’est pas seulement un espace géographique

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

Il devient une montagne d’épreuve, un lieu de dépouillement, une blancheur presque alchimique où les êtres perdent leurs masques. La neige recouvre les habitudes, les certitudes, les bruits du monde. Le chemin vers Tchang ressemble à une ascension de l’âme, avec ses chutes, ses crevasses, ses avalanches, ses épuisements et ses retours d’espérance. Hergé compose ici une marche de purification, où la progression physique vaut travail intérieur.

Chaque pas arrache Tintin à la logique ordinaire

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

Chaque obstacle éprouve la solidité de son serment silencieux. L’album devient ainsi un récit de passage, traversé par la mort présumée, la grotte, la tempête, la vision, puis la réapparition de la vie.

Le capitaine Haddock joue dans cette ascèse un rôle essentiel

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

Par son corps encombré, sa colère, ses jurons, sa gourmandise, sa peur et sa bravoure, il maintient l’aventure dans une humanité charnelle. Il n’est pas moins initié que Tintin, il l’est autrement. Tintin monte par l’évidence du cœur, Haddock avance par résistance, par attachement, par fidélité rugueuse. Chez lui, la fraternité n’est jamais théorique. Elle grogne, chute, se relève, proteste, puis suit malgré tout. Cette présence donne au récit une profondeur admirable, car Hergé sait que nul chemin spirituel ne se parcourt dans une pureté abstraite. Nous avançons avec notre poids, notre soif, notre ridicule, notre courage maladroit.

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

La figure du yéti donne à Tintin au Tibet sa portée la plus bouleversante

L’« abominable homme des neiges » n’est pas ici la bête promise par les récits de peur. Il est l’être mal compris, celui que les hommes nomment avant de connaître, condamnent avant de voir, rejettent avant d’écouter. Hergé renverse le regard. Le monstre supposé devient gardien, présence souffrante, puissance de protection.

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

Tchang n’a pas été dévoré, il a été sauvé. Ainsi le livre ouvre une méditation magnifique sur les préjugés, sur l’altérité, sur cette part d’humanité que nous refusons parfois aux êtres que nous ne savons pas nommer.

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort
Sa Sainteté le Dalaï-Lama

Le dalaï-lama, homme de paix, remettra d’ailleurs en 2006 le prix Lumière de la vérité à la Fondation Hergé, reconnaissance de la place singulière prise par cet album dans la connaissance sensible du Tibet auprès du grand public.

Dans cette œuvre, Hergé touche à une spiritualité sans dogme, d’autant plus puissante qu’elle ne cherche jamais à s’imposer

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

Les moines tibétains, les visions de Foudre Bénie, les traces dans la neige, la grotte du yéti, tout concourt à élargir le réel. Le visible n’épuise pas le vrai. Le rationnel ne suffit pas à contenir la totalité de l’expérience humaine. Le récit invite à tenir ensemble la lucidité et le mystère, l’intelligence et la compassion, la marche et la contemplation. En cela, Tintin au Tibet parle profondément à la conscience maçonnique. Il rappelle que la lumière n’est pas seulement ce qui éclaire les formes, mais ce qui nous rend capables de reconnaître un frère là où nous pensions rencontrer une menace.

La grandeur de cet album tient à sa nudité

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

Hergé retire presque tout ce qui faisait l’agitation habituelle des aventures de Tintin. Il ne reste qu’une ligne claire devenue ligne intérieure, qu’un ami à sauver, qu’une montagne à gravir, qu’un cri à entendre. Cette économie donne au livre une force rare. Tintin au Tibet n’est pas une aventure de conquête, mais de fidélité. Ce n’est pas le monde qu’il faut vaincre, c’est la peur. Ce n’est pas le yéti qu’il faut abattre, c’est le préjugé. Ce n’est pas la montagne qu’il faut dominer, c’est notre propre renoncement.

Ainsi l’album demeure une pierre blanche dans l’histoire de la bande dessinée.

Sa leçon n’a rien perdu de sa force

Dans un temps saturé de soupçon, d’images rapides et de jugements immédiats, Hergé nous rappelle que l’amitié véritable est une connaissance, que la compassion est une intelligence, que l’espérance peut devenir méthode.

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort
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Tintin au Tibet nous conduit vers cette vérité nue, presque silencieuse, qui fonde toute démarche initiatique digne de ce nom. L’homme ne grandit que lorsqu’il accepte d’aller chercher l’autre au-delà de la peur, au-delà de la neige, au-delà des apparences.

Et lorsque le yéti demeure seul dans la blancheur, privé de celui qu’il avait protégé, nous comprenons que l’initiation n’est jamais la victoire d’un héros sur un monstre, mais la reconnaissance tardive d’une tendresse cachée dans l’ombre.

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.
« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

À écouter également, sur Radio France

Tintin au Tibet – Hergé ; Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €

« Tintin au Tibet », l’amitié plus forte que la mort

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