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La douceur comme vertu maçonnique

La douceur dans les rituels maçonniques est une vertu active, incarnée dans le ciment salomonique, les breuvages d’initiation et les interactions fraternelles. Elle guide l’initié vers une reconnaissance de l’altérité, à l’image de la caresse lévinassienne. Cette douceur, tissée de miel et de lait, comme dans le Cantique des Cantiques, n’est pas une faiblesse, mais une force spirituelle qui unit sans posséder, accueillant l’Autre dans une hospitalité infinie. En opposition à la cruauté, elle fonde une éthique maçonnique élargie, où la fraternité devient une caresse universelle, dialoguant avec l’humanité et le cosmos pour construire un monde de paix.

 La réflexion sur « La douceur comme vertu » en tant qu’attitude éthique, opposée à la violence et à la cruauté, s’appuie sur des penseurs comme, Sénèque, Montaigne et surtout Lévinas,.
Sa validité repose sur une articulation harmonieuse entre concepts philosophiques. Je propose d’assimiler la caresse – telle que conceptualisée par Lévinas comme une approche respectueuse de l’altérité – à la bonté et à la douceur entendues comme une bienveillance désintéressée et nourricière. Cette assimilation élève la douceur à une vertu primordiale, où la caresse devient le geste par excellence de la bonté, un effleurement qui honore l’Autre sans le posséder.

En tant qu’attitude humaine s’opposant à la violence, à la dureté et à la cruauté, la douceur relève bien du domaine de l’éthique. C’est d’ailleurs ce qu’analyse très bien Jacqueline de Romilly dans La douceur dans la pensée grecque : « Au niveau le plus modeste, la douceur désigne la gentillesse des manières, la bienveillance que l’on témoigne envers autrui. Mais elle peut intervenir dans un contexte beaucoup plus noble. Se manifestant envers les malheureux, elle devient proche de la générosité ou de la bonté ; envers les inconnus, les hommes en général, elle devient humanité et presque charité. Dans la vie politique même, elle peut être tolérance, ou encore clémence, selon qu’il s’agit des rapports envers des citoyens, ou des sujets, ou encore des vaincus. À la source de ces diverses valeurs, il y a cependant une même disposition à accueillir autrui comme quelqu’un à qui l’on veut du bien. (…) Toutes ces valeurs si diverses peuvent à l’occasion être désignées par le mot de praos. »

La douceur comme vertu

Commençons par Lévinas dont la pensée nous servira de référence.

Pour Lévinas, dans Totalité et Infini, la caresse n’est pas un geste anodin, mais une clé pour comprendre l’éthique lévinassienne.
La caresse est un anti-concept qu’Emmanuel Lévinas introduit en philosophie dès 1947 dans le  Temps et l’Autre. Écoutons-le : «La caresse est un mode d’être du sujet», écrit-il, «où le sujet dans le contact d’un autre va au-delà de ce contact. Le contact en tant que sensation fait partie du monde de la lumière… La caresse ne sait ce qu’elle cherche. Ce ne-pas-savoir, ce désordonné fondamental en est l’essentiel. Elle est comme un jeu absolument sans plan, non pas avec ce qui peut devenir notre et nous, mais avec quelque chose d’autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir. La caresse est l’attente de cet avenir. Elle est faite de cet accroissement de faim, de promesses toujours plus riches, ouvrant des perspectives nouvelles sur l’insaisissable». 
Elle incarne l’approche de l’Autre comme altérité absolue, transcendant le sensible pour ouvrir un espace d’hospitalité et de responsabilité. Comme Lévinas l’écrit, elle est une « marche à l’invisible », un effleurement qui nous humanise en nous décentrant. Cette notion invite à repenser nos relations, non comme possessions, mais comme caresses respectueuses

 Dans Totalité et Infini, Lévinas oppose la totalité – un système ontologique où tout est réduit à l’identité du Même – à l’infini, qui surgit de la rencontre avec l’Autre. La caresse apparaît d’abord négativement, comme un geste insuffisant pour combler le désir métaphysique, qui aspire à l’Autre au-delà de toute satisfaction sensorielle. Dès les premières pages, Lévinas la mentionne pour souligner son inadéquation face à l’extériorité radicale de l’Autre.

Par exemple, dans la section Désir de l’invisible (p. 23): « En dehors de la faim qu’on satisfait, de la soif qu’on étanche et des sens qu’on apaise, la métaphysique désire l’Autre par-delà les satisfactions, sans que, par le corps aucun geste soit possible pour diminuer l’aspiration, sans qu’il soit possible d’esquisser aucune caresse connue, ni inventer aucune caresse nouvelle. Désir sans satisfaction qui, précisément, entend l’éloignement, l’altérité et l’extériorité de l’Autre. » Ici, la caresse est évoquée comme un geste corporel limité, incapable de réduire l’aspiration métaphysique. Elle symbolise l’échec de toute tentative de possession sensorielle, soulignant que le désir véritable est inassouvissable, tourné vers l’altérité infinie.
« Dans le désordonné des caresses, il y a l’aveu d’un accès impossible, d’une violence en échec, d’une possession refusée ». Ce passage pose les bases : la caresse/douceur n’est pas une appropriation, mais un témoignage de l’éloignement de l’Autre, qui échappe à toute totalisation. « De par sa structure intentionnelle, la douceur vient à l’être séparé à partir d’Autrui. Autrui qui se révèle précisément et de par son altérité non point dans un choc négateur du moi, mais comme le phénomène originel de la douceur. »(p.161)

C’est dans la section IV, Au-delà du visage, et plus précisément dans la Phénoménologie de l’Éros (pp. 287-289), que Lévinas développe pleinement la caresse comme un mode d’être érotique qui transcende le sensible tout en s’y ancrant. Loin d’être un acte de domination ou de connaissance, la caresse est une recherche infinie, une sollicitation de ce qui se dérobe, incarnant l’asymétrie de la relation à l’Autre.
La  caresse n’est donc pas un savoir mais une expérience, une rencontre. La caresse découvre une intention, une modalité d’être qui ne se pense pas dans son rapport au monde comme saisir, posséder ou connaître. « La caresse s’oppose à l’emprise de la griffe, du main-tenant, elle est abolition du temps. La caresse n’est pas la prise de l’être mais son respect. La vérité comme respect de l’être, voilà le sens de la vérité métaphysique » écrit encore Lévinas.

Lévinas décrit ici la caresse comme un mouvement qui ne vise pas à posséder ou à dévoiler, mais à chercher l’invisible, l’avenir insaisissable de l’Autre. Elle se nourrit de sa propre faim, renaissant sans cesse, et s’oppose à l’intentionnalité husserlienne qui réduit l’Autre à un objet de conscience.
Dans ce cadre, la caresse relate à l’altérité en la préservant : elle n’est pas une fusion, mais une séparation respectueuse qui maintient l’Autre dans son mystère. Contrairement au contact qui saisit, la caresse sollicite un « moins que rien » au-delà du possible, un avenir qui se dérobe.

Chez Lévinas, la caresse culmine en une séparation respectueuse qui fonde l’éthique sur l’infini de l’Autre ; assimilée à la bonté, elle devient une ouverture vulnérable, une responsabilité primordiale qui commande d’accueillir sans assimiler.

Ce texte nous invite à voir dans chaque geste doux une caresse-bonté, un refus de la violence qui exprime notre humanité civilisée.

La caresse n’est pas seulement érotique ; elle a une portée éthique profonde, préfigurant l’hospitalité inconditionnelle envers l’Autre. Chez Lévinas, l’éthique précède l’ontologie : la caresse, en refusant la totalisation, devient une épiphanie de l’infini, où le sujet est responsable de l’Autre avant toute connaissance. Elle s’oppose à la violence de la possession, invitant à une relation non-violente qui fonde la communauté. La caresse, en sollicitant sans dominer, répond à l’appel éthique de l’Autre, qui commande une responsabilité infinie.

L’humain n’est pas au centre ; il est plutôt otage de l’Autre, responsable de sa vulnérabilité. Étendre cela aux non-humains implique une éthique écologique et animale où la caresse n’est pas un anthropocentrisme déguisé, mais une reconnaissance que l’altérité traverse tout le vivant. Ainsi, caresser un arbre ou un animal n’est pas un acte poétique anodin ; c’est une réponse éthique à l’appel silencieux de l’Autre, qui nous décentre et nous humanise par le refus de la totalisation violente.

Cette douceur de la caresse, comme expression éthique de l’altérité, s’oppose radicalement à la cruauté célébrée dans Les Chants de Maldoror d’Isidore Ducasse, dit Lautréamont.
Dans cette œuvre, Maldoror incarne une révolte nihiliste contre toute forme d’humanité et de lien éthique, se complaisant dans une violence gratuite et une malignité absolue. La cruauté de Maldoror, qui torture, mutile et détruit sans remords, est l’antithèse de la caresse lévinassienne : là où la caresse respecte l’altérité en s’abstenant de posséder, la cruauté de Maldoror cherche à anéantir l’Autre, à le réduire à un objet de jouissance perverse. Maldoror s’acharne sur des êtres vulnérables, humains ou animaux, il exprime un plaisir dans la profanation de l’altérité, une volonté de domination totale qui nie l’infini de l’Autre.

Cette opposition met en lumière l’enjeu éthique de la caresse : alors que la cruauté de Maldoror représente une négation de la responsabilité envers l’Autre. La caresse, par sa douceur et sa retenue, ouvre un espace de coexistence où l’altérité est non seulement préservée, mais célébrée comme fondement d’une communauté éthique élargie à tous les vivants.

En somme, la caresse est la bonté en mouvement, un effleurement qui, comme le miel et le lait du Cantique des Cantiques, nourrit l’âme sans la consumer. La douceur n’est pas une vertu isolée, mais une exigence éthique qui dialogue avec nos sensibilités, fondant une nouvelle communauté où la bonté caresse l’Autre pour le laisser être. Il est donc légitime de penser que la douceur de la caresse, en tant que vertu, pourrait fonder une éthique élargie à tous les vivants, puisque par elle s’exprime notre humanité civilisée, dans son refus de la violence et de la cruauté. Lévinas nous invite à voir dans cette caresse non seulement une douceur, mais une subversion de l’être : elle échappe à l’ontologie pour entrer dans l’éthique de l’altérité, où le toucher est une promesse de non-violence infinie.

Chez Sénèque, la bénignité (benignitas) se révèle comme une vertu cardinale, une douceur éthique qui s’inscrit dans la philosophie stoïcienne tout en résonnant avec l’idée de la caresse lévinassienne et la bienveillance montaignienne que nous aborderons ci-après. Dans ses œuvres, notamment De Beneficiis (Des Bienfaits) et De Clementia (De la Clémence), Sénèque y explore la bénignité comme une disposition intérieure qui guide les relations humaines, marquées par la générosité, la clémence et un respect profond de l’altérité de l’Autre. : « O prince bien digne d’être appelé au conseil des pères, et digne d’être nommé cohéritier même de fils innocents! Voilà la clémence qui sied au souverain, celle qui, quelque part qu’elle se montre, y fait prévaloir la douceur en toutes choses » (XVI). La clémence, cette vertu, proche de la douceur , s’oppose à la violence et à la cruauté. « La cruauté est un vice qui n’est pas de l’homme, qui n’est pas digne de cette âme dont le fond est la douceur même. C’est une rage d’animal féroce que de se complaire au sang et aux plaies; c’est répudier le nom d’homme et se transformer en monstre des bois »
Pour Sénèque, la bénignité est l’âme du bienfait, un don offert sans attente de retour, une caresse du cœur qui ne cherche ni gloire ni récompense. Dans De Beneficiis, il écrit que le véritable bienfait naît d’une intention pure : « Ce n’est pas tant ce que l’on donne, mais la manière dont on donne qui compte ». La bénignité, c’est une lumière douce qui éclaire l’acte de donner, une main tendue qui effleure l’Autre sans le posséder, comme la caresse lévinassienne décrite dans Totalité et Infini. Elle est une grâce, au sens où Montaigne l’entend, un geste gratuit qui refuse le calcul égoïste. Quand je donne avec bénignité, je ne cherche pas à dominer l’Autre, mais à reconnaître son existence, son mystère, sa dignité. Cette douceur stoïcienne est ressentie comme une brise qui apaise les tempêtes des passions humaines, un refus de la cruauté comme celle des spectacles de gladiateurs.

Sénèque insiste sur le fait que la bénignité n’est pas une faiblesse, mais une force morale. Elle exige une maîtrise de soi, une tempérance qui canalise les émotions pour offrir à l’Autre un espace de respect.
Dans De Clementia, adressé à Néron, il loue la clémence comme une forme de bénignité, une douceur dans l’exercice du pouvoir : « La clémence est la modération de l’âme dans l’exercice du pouvoir de punir, ou encore la douceur dans la manière de se comporter envers ceux qui sont en notre pouvoir ». Cette clémence touche l’Autre – le sujet, le vaincu, l’inférieur – sans l’écraser, reconnaissant son altérité même dans sa vulnérabilité.

Contrairement à Montaigne, qui étend explicitement la bénignité aux animaux et aux végétaux, Sénèque reste plus centré sur les relations humaines. Pourtant, son stoïcisme, avec son respect pour l’ordre naturel, laisse entrevoir une douceur élargie. Dans De Vita Beata (De la vie heureuse), il évoque une vie en harmonie avec la nature, où la raison guide nos actions pour éviter toute violence inutile. Sénèque suggère que la douceur est une vertu universelle, capable d’adoucir les rapports humains et, par extension, notre lien avec le monde.

La bénignité de Sénèque est un rempart contre la cruauté. Dans De Ira (De la Colère), il condamne la colère comme une passion destructrice qui aveugle l’âme et conduit à la violence. Pour écouter la lecture de ce texte asseyez-vous bien, voire allongez-vous, et offrez-vous 3h30 d’écoute ici

Chez Michel de Montaigne, la douceur s’élève comme une vertu cardinale, une caresse éthique qui tisse un lien respectueux avec tout ce qui vit, humains, animaux, voire végétaux. Dans ses Essais au chap.XI, De la cruauté, la douceur se manifeste sous la forme de la « bénignité », une bienveillance désintéressée qui s’oppose à la violence et à la cruauté, résonnant avec l’idée lévinassienne de la caresse comme reconnaissance de l’altérité. Montaigne, avec sa plume introspective et humaniste, fait de la douceur une manière d’être au monde, une hospitalité universelle qui transcende les frontières entre les êtres. « Celuy qui d’une douceur et facilité naturelle, mespriseroit les offences receuës, feroit chose tresbelle et digne de loüange »

Dans son livre II, chapitre 11 des Essais, Montaigne nous dit : il existe « un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité non aux bestes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mêmes et aux plantes » et de la justifier :  « la Theologie mesme nous ordonne quelque faveur en leur endroit. ».
Ces mots dessinent une douceur qui n’est pas seulement une attitude, mais une obligation naturelle, un élan du cœur qui lie tout être à la grande toile du vivant. Pour Montaigne, cette douceur n’est pas réservée aux hommes, capables de paroles et de contrats, mais s’étend aux créatures silencieuses – le chien qui me regarde avec confiance, l’arbre qui ploie sous le vent, la plante qui s’offre à la lumière. C’est une caresse sans mots, un geste qui reconnaît l’altérité de ces compagnons muets, leur mystère qui m’échappe et pourtant m’appelle.
Cette douceur, Montaigne la nomme « bénignité », un mot qui chante comme une prière. Issue du latin benevolentia, elle est une bienveillance pure, un don gratuit qui ne calcule pas, qui ne demande rien en retour. Elle est l’opposé de la « pure malignité », cette cruauté qui se repaît de la souffrance d’autrui, comme celle célébrée dans les Chants de Maldoror de Lautréamont, où la violence cherche à anéantir l’Autre. Chez Montaigne, la bénignité est une caresse éthique, un effleurement qui refuse de détruire ou de saccager sans nécessité. Elle invite à marcher doucement sur la terre, à poser ma main sur l’écorce ou le pelage avec respect, à reconnaître que chaque vivant porte une dignité qui oblige. « la vertu refuse la facilité pour compagne, et que cette aisée, douce, et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d’une bonne inclination de nature, n’est pas celle de la vraye vertu. Elle demande un chemin aspre et espineux, elle veut avoir ou des difficultez estrangeres à luicter (comme celle de Metellus) par le moyen desquelles fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course : ou des difficultez internes, que luy apportent les appetits desordonnez et imperfections de nostre condition. »
Il évoque une « obligation mutuelle », un dialogue tacite fait de regards, de gestes, de présences. « Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle », écrit-il. Cette communication, Montaigne la voit comme une solidarité, une demande implicite d’aide et d’amour. C’est une caresse au sens lévinassien : un toucher qui ne possède pas, qui ne réduit pas l’Autre à une extension de soi, mais qui honore son mystère, son altérité infinie.

Dans cette perspective, la douceur de Montaigne devient une hospitalité universelle, une philoxénia grecque élargie à tout le vivant. Elle n’exige pas de réciprocité, contrairement à la justice due aux hommes, capables de contrats. Aux animaux, aux arbres, aux plantes, Montaigne offre la « grâce » et la « bénignité », des dons purs, sans attente de contre-don. Cette grâce est une lumière douce, un rayon qui éclaire sans brûler, qui caresse sans saisir. Elle enseigne que la douceur n’est pas faiblesse, mais une force éthique qui refuse la violence gratuite et choisit la bienveillance comme boussole.

La douceur de Montaigne est un refus de faire souffrir, un rejet de la destruction inutile. Elle s’oppose à la cruauté, cette « malignité » qui trouve du plaisir dans la douleur d’autrui. Montaigne, avec sa sensibilité humaniste, rappelle que la véritable humanité se mesure à la manière dont on traite les plus vulnérables – non seulement les hommes, mais aussi les bêtes et les végétaux. Caresser un animal, c’est pour lui un acte de respect, une reconnaissance de sa vie et de son sentiment. Effleurer une plante, c’est entendre son silence comme une voix qui mérite d’être écoutée. Cette douceur est à ressentir comme une responsabilité, un devoir de protéger l’altérité de chaque être, de ne pas briser ce qui pourrait être préservé.

En écho à Lévinas, la bénignité de Montaigne devient une caresse philosophique : elle approche l’Autre sans le totaliser, sans chercher à le comprendre ou à le dominer. L’animal ou l’arbre n’est pas un objet, mais un mystère qui oblige éthiquement. Cette douceur, c’est une promesse de non-violence, une manière d’être au monde qui choisit l’accueil plutôt que l’exclusion, la caresse plutôt que le poing. Elle invite à construire une communauté du vivant, où chaque être, par sa simple existence, a droit à notre bienveillance.

Comme une abeille tissant le miel, pour reprendre l’image du Cantique des Cantiques, Montaigne transforme les rencontres en une alchimie douce, où la bienveillance devient une nourriture spirituelle. Sa bénignité, c’est le lait et le miel sous la langue, une parole qui irrigue le cœur et élève l’âme vers une humanité plus vaste, plus ouverte, plus respectueuse avec un lien d’amour et de respect, une communauté où la douceur devient le ciment d’un monde plus humain.

Ainsi, la caresse ne nous apparaît désormais plus comme un geste anodin, inutile ou superficiel, mais en touchant tout en douceur l’autre, nous sommes à même de faire dialoguer nos sensibilités dans un respect, dont nous espérons qu’il constitue les fondations d’une nouvelle éthique élargie à tous les vivants. Lévinas nous enseigne que cette éthique n’est pas une option, mais une responsabilité primordiale, où l’altérité de l’Autre – qu’il soit un animal muet ou une plante silencieuse – nous commande de caresser sans posséder, d’accueillir sans assimiler, pour que la douceur devienne le cœur même de notre humanité

La douceur comme expression de la fraternité maçonnique

En Franc-maçonnerie, la fraternité est une valeur cardinale, qui se manifeste par un lien d’égalité et de respect mutuel entre les membres, indépendamment de leurs origines, croyances ou statuts. La douceur peut être vue comme l’attitude qui sous-tend cette fraternité : une manière d’agir avec bienveillance, sans violence ni jugement, dans les interactions en loge ou dans le monde profane. En loge, cette douceur se manifeste dans le respect des paroles de chacun, l’écoute attentive et l’absence de dogmatisme, qui permettent un dialogue constructif et une reconnaissance de l’altérité des autres Frères et Sœurs. Cette attitude s’oppose à toute forme de dureté ou d’intolérance, qui serait contraire à l’idéal maçonnique de « réunir ce qui est épars ».

Dans ce cadre, la douceur peut être rapprochée de la caresse lévinassienne, en tant qu’elle incarne une approche éthique de l’Autre. En Franc-maçonnerie, chaque Frère ou Sœur est un Autre, porteur d’une singularité irréductible, et la douceur dans les échanges – qu’il s’agisse de la manière de s’exprimer, de corriger ou de soutenir – reflète cette reconnaissance de l’altérité. La loge devient alors un espace d’hospitalité, au sens de la philoxénia grecque, où chacun est accueilli dans sa différence, sans tentative de l’assimiler ou de le réduire à une uniformité.

La douceur dans le travail sur soi

La Franc-maçonnerie est un cheminement introspectif, où l’initié est invité à « polir sa pierre brute » pour tendre vers une version plus accomplie de lui-même. La douceur, dans ce contexte, peut être interprétée comme une qualité du travail intérieur, une modération dans la manière d’aborder ses propres imperfections. Plutôt que de chercher à se réformer par des jugements sévères ou des efforts violents, l’initié maçonnique cultive une douceur envers lui-même, une forme de bienveillance intérieure qui accepte les failles tout en cherchant à les transcender. Cette douceur s’inscrit dans le principe de tempérance, souvent symbolisé par des outils maçonniques comme le maillet et le ciseau, qui exigent précision et mesure pour façonner la pierre sans la briser.

De même, les outils comme le maillet et le ciseau incarnent aussi une douceur active. Tailler la pierre brute, polir la pierre cubique, exige précision et retenue, une action douce mais ferme qui évite la brutalité. En Franc-maçonnerie, la douceur du polissage est une reconnaissance de l’altérité de l’initié envers lui-même, qui se transforme sans se mortifier, accueillant son propre mystère intérieur.
En Franc-maçonnerie, l’initié apprend à se rencontrer lui-même comme un Autre, à dialoguer avec ses contradictions internes sans chercher à les écraser. Cette douceur intérieure se prolonge dans les relations avec autrui, car un Frère ou une Sœur qui cultive la bienveillance envers lui-même est mieux à même de l’étendre aux autres, humains ou non-humains.

La douceur comme antidote à la cruauté et à la violence

La Franc-maçonnerie promeut une éthique de la douceur qui s’oppose à toute forme de violence, qu’elle soit physique, verbale ou symbolique. La Franc-maçonnerie, par ses rituels et ses valeurs, cherche à construire un monde où la violence est surmontée par le dialogue, la compréhension, la solidarité et la justice. La douceur maçonnique se manifeste dans l’engagement à « vaincre ses passions » et à privilégier la concorde, même face à des désaccords ou des conflits.
Dans ce sens, la douceur maçonnique peut être vue comme une caresse éthique, un geste qui, comme chez Lévinas, ne cherche pas à posséder l’Autre mais à reconnaître son infinité. Par exemple, dans les rituels maçonniques, les gestes symboliques – comme les accolades fraternelles – sont empreints d’une douceur ritualisée, qui exprime une hospitalité inconditionnelle envers l’Autre, qu’il soit un Frère, une Sœur ou, par extension, tout être vivant.

La douceur envers le vivant : une éthique maçonnique élargie

La réflexion sur la douceur en Franc-maçonnerie peut également s’étendre à la question d’une éthique envers les non-humains, comme suggéré dans le texte initial à propos des animaux et des végétaux. Bien que la Franc-maçonnerie soit traditionnellement centrée sur l’humain, son humanisme universaliste et son appel à l’harmonie avec le cosmos (symbolisé par le Grand Architecte de l’Univers dans certaines obédiences) peuvent inclure une responsabilité envers l’ensemble du vivant. La douceur, dans ce contexte, se traduit par un respect pour la nature et les créatures, une attitude de bienveillance qui fait écho à la « bénignité » de Montaigne. Caresser un animal ou préserver un arbre, dans une perspective maçonnique, peut être vu comme un acte d’humanité, une reconnaissance que l’altérité ne se limite pas à l’humain, mais englobe tout ce qui vit.

Cette idée s’aligne avec l’éthique lévinassienne de la caresse, où l’Autre – humain, animal ou végétal – est accueilli dans son mystère sans être réduit à un objet de maîtrise. En Franc-maçonnerie, cette douceur pourrait se manifester dans une écologie spirituelle, où l’initié, conscient de son lien avec l’univers, agit avec retenue et respect envers la création, refusant la cruauté ou l’exploitation gratuite.

La Douceur dans les Rituels Maçonniques

La douceur, en tant que vertu éthique opposée à la violence et à la cruauté, trouve une expression profonde dans les rituels maçonniques, où elle se manifeste à travers les gestes, les symboles et les interactions fraternelles. Bien qu’elle ne soit pas toujours explicitement nommée comme un concept central, la douceur imprègne les pratiques rituelles en incarnant la bienveillance, la modération et une reconnaissance de l’altérité de l’Autre, en résonance avec la caresse lévinassienne. Dans les rituels, la douceur n’est pas une faiblesse, mais une force active qui guide l’initié vers une spiritualité collective et une éthique de la responsabilité. Elle s’oppose à la brutalité, comme en témoignent les rites et les textes maçonniques, et se traduit par des gestes mesurés, des breuvages symboliques et une hospitalité éthique.

 Les rituels d’initiation, notamment au grade d’Apprenti, incarnent la douceur comme une ouverture à l’altérité.
Dans le Rite Écossais Rectifié, le candidat est interrogé par le Vénérable Maître : « Êtes-vous décidé à pratiquer, selon votre pouvoir, envers tous les hommes, qui sont aussi vos Frères, les actes d’une bienfaisance douce, consolante et universelle ? » Cette question place la douceur au cœur de l’engagement maçonnique, non comme une simple charité, mais comme une responsabilité infinie envers l’Autre, humain ou vulnérable. Cette bienfaisance douce, qualifiée de « consolante », s’oppose à la cruauté et reflète une hospitalité inconditionnelle, accueillant l’Autre dans son mystère sans chercher à l’assimiler. En écho à Lévinas, la douceur rituelle devient une caresse éthique : elle effleure l’initié lors des épreuves (bandeau, voyages symboliques) sans le réduire, respectant son altérité absolue et instaurant une communauté du tact.

Le ciment salomonique, symbolisé par l’usage de la truelle, était composé de farine de froment, de lait, de vin et d’huile, est particulièrement révélateur. Ce mélange enseigne que l’Architecte a employé « douceur, bonté, sagesse et puissance » pour cimenter le monde. Chaque ingrédient symbolise une qualité éthique : le lait évoque la douceur nourricière, le vin la joie fraternelle, l’huile la fluidité de la paix, et la farine le labeur commun. Ce ciment, qui unit les pierres du temple, reflète la douceur comme une force cohésive, opposée à la violence désagrégeante. En lien avec Levinas, ce symbole peut être vu comme une caresse cosmique : la douceur lie les êtres sans les fondre, respectant leur singularité dans une communauté éthique.

Les breuvages rituels, présents dans plusieurs rites, renforcent l’idée de la douceur comme une expérience sensorielle et éthique.
Un exemple de cette douceur apparaît dans les breuvages rituels. Au Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), le récipiendaire, encore sous le bandeau, boit successivement à trois coupes : la première douce, la deuxième amère, et la troisième encore plus douce. Ces breuvages symbolisent le cheminement initiatique : l’amertume, liée à l’aloès, évoque les difficultés du chemin de la vertu et le remords potentiel du parjure, tandis que la douceur initiale et finale représente la sérénité et la récompense de la persévérance. « Suivez avec courage le chemin de la vertu, et ne vous laissez jamais rebuter par les contrariétés que les passions pourront vous opposer » (Le rameau d’Or d’Éleusis, 1863, p. 86 ).
De même, dans le Rite de Memphis-Misraïm, la douceur se manifeste à travers les breuvages. La première coupe, le Breuvage de l’Oubli (infusion d’aubépine), symbolise une dépersonnalisation douce, un effacement progressif de l’ego profane pour laisser place à l’égrégore maçonnique. La deuxième, le Breuvage de Mémoire (infusion de gentiane), amer, réveille la mémoire des origines, reliant l’initié à une unité primordiale. Ces breuvages, loin d’être violents, agissent comme une caresse sensorielle : l’amertume stimule sans brutaliser, et la douceur de l’oubli prépare l’âme à une renaissance spirituelle.
Au Rite Opératif de Salomon (ROPM), une troisième coupe contenant du lait est offerte avant le travail sur la pierre brute. Ce breuvage, « à la fois symbolique et sacramentel », procure la vitalité pour une renaissance spirituelle, comparée au « sang bouillonnant dans le saint Graal ». Le lait, symbole de douceur et de nourriture divine, incarne une caresse nourricière qui prépare l’initié à une vie nouvelle, respectueuse de l’altérité des autres et de soi.

Cette alternance entre amertume et douceur du breuvage des coupes enseigne la persévérance face aux passions, tandis que la douceur récompense l’initié par une sérénité spirituelle, une hospitalité envers l’Autre intérieur et extérieur.

La Douceur dans les Interactions Fraternelles

La douceur se manifeste également dans les interactions en loge, où la fraternité transcende l’addition des forces individuelles. Comme l’écrit Rainer Maria Rilke dans ses Sonnets à Orphée (Sens, tranquille ami…), le Maçon est « la force magique au carrefour des hommes et le sens de leur rencontre singulière ». Cette force, pour être efficace, doit être tranquille, exprimée avec douceur pour convaincre sans imposer.

Même si le parcours des mythes développés sur les 33 degrés du REAA est émaillé de violences, il enseigne in fine qu’un passage est possible de la vengeance au pardon et du pardon à la Justice.
La douceur rituelle s’oppose radicalement à la cruauté. En Franc-maçonnerie, la douceur triomphe là où la brutalité échoue, comme l’affirme Apollonios de Rhodes : « Souvent la douceur des paroles employée à propos, a triomphé là où la violence aurait échoué. »

Les breuvages, le ciment salomonique et les gestes fraternels instaurent une éthique de la non-violence, où la caresse maçonnique – douce, respectueuse, hospitalière – célèbre l’infini de l’Autre, humain ou non humain.

Cette douceur, loin d’être passive, est une force tranquille qui bâtit une communauté éthique, opposée à la destruction. Le temple n’est-il pas à rebâtir à chaque tenue ?

La purification, une quête universelle de transformation

La notion de purification occupe une place centrale dans la pensée humaine, à la croisée de la philosophie, de la spiritualité et des pratiques religieuses.
Purifier, c’est chercher à se délivrer d’une souillure, qu’elle soit physique, morale ou spirituelle, afin de retrouver un état d’unité, de vérité, ou de proximité avec le divin. Dans toutes les traditions, la purification vise à rétablir l’harmonie entre l’être humain, la nature et le sacré. Elle prépare à la connaissance, à la sagesse ou au salut.

En philosophie, cette idée apparaît comme un processus intérieur : il ne s’agit plus seulement de laver le corps, mais de purifier l’âme des passions, des illusions et de l’ignorance. En spiritualité, la purification devient le préalable à l’illumination, à la contemplation ou à la rencontre avec le divin.

Ainsi, la purification exprime la tension entre l’imperfection humaine et la perfection transcendante, entre le désordre et l’ordre, entre la matière et l’esprit.

La purification dans la pensée philosophique

Dans la philosophie grecque, notamment chez Pythagore et Platon, la purification (en grec katharsis) désigne le processus par lequel l’âme se libère de l’emprise du corps et des désirs pour accéder à la vérité.
Chez Pythagore, la vie philosophique est une ascèse purificatrice : l’âme, tombée dans le corps, doit se purifier par la tempérance, la musique, le silence et la contemplation du cosmos.

Chez Platon, dans le Phédon (p.206), la philosophie elle-même est définie comme une préparation à la mort : « Or, purifier l’âme, n’est pas, comme nous le disions tantôt, la séparer du corps, l’accoutumer à se renfermer et à se recueillir en elle-même, et à vivre, autant qu’il lui est possible, et dans cette vie et dans l’autre, seule ». Purifier, c’est se détourner des illusions sensibles pour s’élever vers les Idées, c’est-à-dire la réalité intelligible.

La purification a donc une dimension intellectuelle et morale

elle prépare l’âme à recevoir la vérité et à s’unir au Bien suprême.

Dans la Poétique, (1449b), Aristote parle de katharsis à propos de la tragédie : l’art purifie les passions en les représentant, permettant au spectateur de retrouver l’équilibre moral. « La tragédie est donc l’imitation d’une action noble, conduite jusqu’à sa fin et ayant une certaine étendue, en un langage relevé d’assaisonnements dont chaque espèce est utilisée séparément selon les parties de l’œuvre; c’est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen d’une narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la crainte, accomplit la purgation des émotions de ce genre.» Les acteurs portaient des masques, à la fois écran et exhibition pour permettre une identification entre le spectateur et le personnage interprété. Persona est en latin le masque de l’artiste qui cache son visage. Le masque est ainsi le support d’une dialectique du visible et de l’invisible, du dévoilement et du retrait.

Pour les Stoïciens, la purification est rationnelle : il s’agit de se libérer des passions (pathè) par la raison (logos). L’âme devient pure lorsqu’elle atteint l’ataraxie, la paix intérieure, en accord avec la nature et le destin.

Ainsi, dans la philosophie antique, la purification est un chemin de sagesse : elle élève l’homme vers une vérité et une harmonie supérieures.

La purification dans les traditions spirituelles et religieuses

La purification spirituelle est universelle, on la retrouve dans les traditions de l’Inde, de la Chine, de l’Égypte, du judaïsme, du christianisme et de l’islam.

En Inde, la pureté est liée au karma et à la moksha (libération). Les ablutions dans le Gange symbolisent la dissolution des impuretés morales.
En Chine, le taoïsme et le confucianisme prônent une purification de l’esprit et du cœur par la simplicité et la vertu.
En Égypte ancienne, le défunt devait être purifié pour franchir le jugement d’Osiris.
Dans l’islam, la tahâra (pureté rituelle) est indispensable avant la prière : elle manifeste le respect du sacré. Établie il y a quatorze siècles, la charité obligatoire du musulman croyant est connue sous le nom de zakat, qui signifie littéralement «purification», car elle purifie le cœur d’une personne de toute avarice.
Dans le judaïsme et le christianisme, la purification s’enracine dans la révélation biblique : elle devient une condition de la rencontre avec Dieu.
Dans la construction architecturale médiévale, le passage du double carré au carré puis du carré au cercle (de même surface que le carré) correspondait à une purification puis une sacralisation de la Terre.

La purification dans la Bible

La Bible, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament, donne à la purification une importance majeure. Elle n’est pas seulement hygiénique : elle a un sens symbolique et spirituel, traduisant le passage du péché à la sainteté, de l’impureté à la communion avec Dieu.

Dans l’Ancien Testament

La Loi mosaïque distingue le pur de l’impur, le sacré du profane. Ces distinctions marquent la sainteté de Dieu et la nécessité pour l’homme de se conformer à son ordre.
Dans le Lévitique 11–15 sont détaillées ses lois, la pureté concerne les aliments, les maladies, particulièrement le sang, les cadavres et les relations sexuelles. Par exemple, celui qui touche un mort devient impur (Nb 19,11-22) et doit se purifier avec l’eau lustrale.
Les prêtres eux-mêmes devaient se purifier avant de s’approcher du sanctuaire (Exode 30,17-21) : «Aaron et ses fils se laveront les mains et les pieds, Pour entrer dans la Tente d’assignation, ils devront se laver de cette eau, afin de ne pas mourir; de même, lorsqu’ils approcheront de l’autel pour leurs fonctions, pour la combustion d’un sacrifice en l’honneur de l’Éternel ».
Petite parenthèse, c’est un certain Hiram qui fabriqua les cuves de cuivre, avec son support en cuivre, pour les ablutions des prêtres sur les côtés du Temple de Salomon.

Outres les rites de purification par des ablutions la Bible indique des sacrifices d’expiation (Lv 16,30) ; l’usage d’eaux lustrales ou d’hysope (Nb 19,18 ; Ps 51,9) : « Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur ».

Les prophètes insistent sur la pureté du cœur, supérieure à la pureté rituelle.
Ainsi, Isaïe déclare : « Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions » (Is 1,16).
La purification devient alors conversion intérieure : non pas seulement se laver extérieurement, mais changer de cœur.
Le Psaume 51 exprime cette prière profonde : « Crée en moi un cœur pur, ô Dieu, renouvelle en moi un esprit bien disposé » (Ps 51,12).
La purification prépare donc à la rencontre avec Dieu, « car nul homme impur ne peut voir le Seigneur » (Is 6,5).

Dans le Nouveau Testament

Avec le Christ, la purification prend une dimension nouvelle : elle devient intérieure et universelle.
Jean prêche un baptême de repentance pour la rémission des péchés (Mc 1,4). L’eau symbolise la purification du cœur, mais Jésus apporte un baptême « dans l’Esprit Saint et le feu » (Lc 3,16), c’est-à-dire une purification spirituelle totale.

Le Christ se présente comme celui qui purifie :
Il guérit les lépreux (symboles de l’impureté) : Mc 1,40-42 ;
Il pardonne les péchés, accomplissant la purification morale et spirituelle ;
Son sang devient le signe de la purification suprême : « Le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché » (1 Jn 1,7).

Ainsi, la purification passe de la Loi à la Grâce

Ce n’est plus par des ablutions extérieures, mais par la foi et l’amour que l’homme est purifié (Mt 5,8 : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu »).

Dans les écrits apostoliques

Les apôtres insistent sur la dimension spirituelle et morale :
Jacques 4,8 : « Nettoyez vos mains, pécheurs, purifiez vos cœurs, hommes partagés » ;
Hébreux 9,13-14 : « Si le sang des boucs et des taureaux sanctifie, à plus forte raison le sang du Christ purifiera notre conscience des œuvres mortes » ;
Tite 2,14 : « Le Christ s’est donné pour nous afin de nous racheter et de purifier un peuple qui lui appartienne. »

La purification devient participation à la vie nouvelle en Christ.

La purification, qu’elle soit philosophique ou religieuse, manifeste la quête d’un retour à l’origine, d’une restauration de l’unité perdue.
Dans la philosophie grecque, elle élève l’esprit vers la vérité.
Dans les traditions spirituelles, elle prépare à la présence divine.
Dans la Bible, elle exprime la transformation intérieure de l’homme pécheur en homme saint, rendu pur par la miséricorde de Dieu.
Ainsi, la purification n’est pas seulement un rite, mais une dynamique existentielle : un passage de l’impur au pur, de la mort à la vie, de l’humain au divin.
Elle demeure une des métaphores les plus profondes du chemin spirituel universel.

DimensionCivilisation / TraditionBut de la purificationMoyens / PratiquesSens symbolique et spirituelRéférences clés
Philosophi-queGrèce antique (Pythagore, Platon)Libérer l’âme du corps et des passions pour atteindre la vérité et la sagesseAscèse, silence, musique, contemplationÉlévation de l’âme vers le Bien suprême (katharsis)Platon, Phédon 67c-69e
Philosophi- que / EsthétiqueAristote (Poétique)Retrouver l’équilibre moral par la représentation des passionsArt tragique, émotion esthétiquePurification par la catharsis artistiquePoétique 1449b
Morale et rationnelleStoïcisme (Épictète, Sénèque)Se libérer des passions pour vivre en accord avec la raison et la natureMéditation, maîtrise de soi, ascèse moralePureté de l’âme par la raison (logos)Textes stoïciens, Manuel d’Épictète
Spirituelle / ReligieuseInde (hindouisme)Dissoudre le karma et accéder à la libération (moksha)Ablutions dans le Gange, prières, ascèseDétachement du monde matérielTextes védiques
Spirituelle / ÉthiqueChine (taoïsme, confucianisme)Retrouver la pureté du cœur et l’harmonie intérieureMéditation, vertu, simplicitéUnité avec le Tao, équilibre naturelTao Te King
Funéraire et rituelleÉgypte anciennePréparer l’âme au jugement d’Osiris après la mortEmbaumement, prières purificatricesTransition vers l’immortalitéLivre des Morts égyptien
Religieuse / LégaleJudaïsme (Ancien Testament)Approcher Dieu dans un état de puretéAblutions, sacrifices, hysope, respect de la LoiDistinction du pur et de l’impur, saintetéEx 30,17-21 ; Lv 11–15 ; Nb 19,11-22
Morale et prophétiqueProphètes d’IsraëlConversion intérieure, purification du cœurRepentance, prière, justicePureté morale supérieure à la pureté rituelleIs 1,16 ; Ps 51,9-12
Spirituelle / BaptismaleChristianisme (Nouveau Testament)Rédemption et sanctification de l’homme par le ChristBaptême d’eau et d’Esprit, foi, charitéPurification du péché, vie nouvelle en ChristMc 1,4 ; 1 Jn 1,7 ; He 9,13-14 ; Tt 2,14
Mystique / UniverselleSpiritualité chrétienne et universelleUnion avec Dieu et transformation intérieurePrière, sacrements, ascèse, amour divinTransfiguration de l’être, saint

La purification en Franc-maçonnerie

En Franc-maçonnerie, la purification est une étape de transformation intérieure qui vise à dépouiller l’initié de ses préjugés, de ses passions et de son ignorance pour lui permettre d’accéder à la Lumière.
Elle ne consiste pas en un rite d’absolution religieuse, mais en un travail spirituel et moral sur soi.

La Franc-maçonnerie conçoit l’être humain comme une pierre brute qu’il faut tailler pour en faire une pierre polie apte à s’intégrer dans l’édifice symbolique du Temple — c’est-à-dire l’humanité régénérée.


Le travail de taille correspond à une purification de l’âme, de l’esprit et du comportement.

La purification dans les rituels initiatiques

Dès le rite d’initiation du premier degré, la purification est symboliquement mise en scène par plusieurs éléments qui représentent la mort symbolique de l’homme ancien et la renaissance de l’homme nouveau.

Le Cabinet de réflexion

L’impétrant (le candidat) est conduit dans un petit lieu sombre, décoré de symboles alchimiques : un crâne, du sel, du soufre, du mercure, du pain, de l’eau, et une devise : V.I.T.R.I.O.L.Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem (« Visite l’intérieur de la terre, et en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée »). Le sel, élément purificateur par excellence, symbolise la sagesse et l’incorruptibilité. Le pain et l’eau rappellent la simplicité et la nécessité de se dépouiller de toute vanité.
C’est comme une caverne alchimique où se réalise un rite de purification. La formule V.I.T.R.I.O.L. est un axe de progression vertical reliant les plans subterrestre, terrestre, céleste.

La purification par les éléments

Dans certaines traditions maçonniques (notamment au Rite Écossais Ancien et Accepté), le récipiendaire subit des purifications par les quatre éléments : L’eau purifie le corps et l’âme, symbole de fluidité et de régénération. L’air purifie la pensée et l’esprit. Le feu purifie le cœur et la volonté. La terre représente la matière à maîtriser.
Ces quatre purifications évoquent la transmutation alchimique de l’être.
Après la première épreuve effectuée dans le cabinet de réflexion et puis celle de la Terre, où la materia prima est putréfiée en dehors de la loge, l’impétrant poursuit avec sa purification dans le temple. On lui fait franchir la porte basse, celle qui permet de quitter la vie profane pour s’engager dans la voie initiatique. Son premier voyage (troisième si les épreuves précédentes sont considérées comme voyages) est une épreuve de purification par l’Air, celui de la volatilité, permettant au mental de s’élever, L’épreuve de l’air met l’apprenti en contact avec l’invisible, l’air véhicule la vie et le souffle, reçoit la puissance d’unir le haut et le bas. L’épreuve de l’air est un acte de construction, elle participe à la naissance de l’apprenti, le vent divin, le souffle divin est le véhicule. Et l’air par sa nature mobile est insaisissable ; l’âme et l’esprit sont purifiés. L’apprenti a les yeux bandés et se trouve donc en relation avec l’invisible. L’apprenti perçoit puisqu’il ne voit pas. Cette épreuve figure la sublimation de la partie volatile de la materia prima avant de pouvoir la travailler. Le deuxième voyage est l’épreuve de l’Eau, en fait celui du mercure philosophique, principe femelle présent dans tous les corps, la quintessence coagulée des éléments. Il faut renoncer au vieil homme afin de pouvoir faire place à l’être ; il faut laver la pierre brute avant de la tailler. Le troisième voyage est l’épreuve du Feu. Les transformations de l’être, les transmutations des métaux vils en or ne peuvent se faire que grâce au feu alchimique, «celui qui détruit et purifie, qui consume et régénère, qui brûle et éclaire, qui permet de changer d’état».

La mise à nu et le dépouillement

Dépouillement vestimentaire, dépouillement des métaux, dépouillement de la parole, de la liberté gestuelle sont des métanoïa largement pratiquées au cours de cérémonies maçonniques d’initiation. Le dépouillement maçonnique réalisé lors de cette cérémonie d’initiation est une condition de la séparation d’avec l’appartenance à un groupe profane pour pouvoir être agrégé à un groupe sacré. Philippe Langlet  nous en livre de précieuses réflexions. Le candidat est privé de métaux (argent, montre, bijoux), ce qui symbolise le détachement des biens matériels. Les prêtres égyptiens, pour sacrifier au soleil, déposaient leurs bagues et leurs autres ornements d’or ou d’argent (note 2, p. 46, Manuel maçonnique ou Tuileur de tous les rites maçonniques pratiqués en France,…, 1820, par un vétéran de la maçonnerie, supposé être Claude-André Vuillaume). Ce geste signifie qu’il doit entrer dans le Temple pur de toute influence profane, prêt à recevoir la Lumière.
Dans le Maçon démasqué ou le vrai secret des franc-mâcons de 1786, on trouve une explication à la présentation du récipiendaire ni nu, ni vêtu lors de sa cérémonie d’initiation: «on lui découvre la mamelle gauche pour représenter l’innocence de son cœur, et la pureté de ses intentions. »


Les symboles maçonniques de la purification

SymboleRôle purificateurSignification spirituelle
L’eauLave les impuretés, régénèreBaptême symbolique de la conscience
Le feuBrûle les scories moralesTransformation, illumination
Le selPréserve et purifieSagesse, incorruptibilité
Le maillet et le ciseauTaillent la pierre bruteTravail moral, maîtrise de soi
La lumièreDissipe les ténèbres de l’ignorancePurification intellectuelle
Le silenceCalme les passionsPurification intérieure, écoute du Soi

Dans la construction médiévale, le passage du double carré au carré puis du carré au cercle (de même surface que le carré) correspondait à une purification puis une sacralisation de la Terre.

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Analyse du meurtre d’Hiram

Pour bien comprendre le sens du meurtre d’Hiram, il convient de jeter un regard sur ce que nous révèle le rituel de la cérémonie d’initiation au grade de Maître. Après que les compagnons postulants à ce grade ont fait la preuve de leur innocence, ils reçoivent une révélation des circonstances du crime. Nous passons ainsi du temps présent au temps du récit, ce qui situe la cérémonie après l’événement du crime inouï. La Chambre du Milieu et l’enjeu du crime.

Nous apprenons que les compagnons criminels ont résolu « de pénétrer dans la Chambre du Milieu de gré ou de force ». Or, la Chambre du Milieu est, dans le Temple, le lieu où se concevaient les plans et où l’on recevait les secrets du métier : un lieu où rayonne la Lumière et où la Parole est présente. L’enjeu du meurtre est donc la possession de secrets capitaux liés à l’architecture du Temple de Jérusalem. Nous verrons ultérieurement l’importance majeure de cette donnée.

Les trois portes du Temple : un symbolisme ésotérique

Un autre élément du récit retient notre attention : les trois portes du Temple par lesquelles Hiram tente de fuir, mais se trouve empêché par ses trois meurtriers.Ce détail renferme un sens ésotérique très mystérieux et difficile à déchiffrer. On sait que les portes, en maçonnerie comme dans d’autres traditions initiatiques, symbolisent le passage du profane au sacré, du monde terrestre au monde céleste. Elles peuvent donc être des symboles de mort et de renaissance.

Mais pourquoi Hiram se dirige-t-il d’abord vers la porte du Midi ? Le Midi est le symbole de la plus forte concentration de la Lumière. Est-ce parce qu’Hiram, au sommet de la Connaissance, n’a plus rien à acquérir et ne peut s’échapper par cette porte ?On comprend mieux l’interdiction de la porte de l’Occident : l’Occident est la porte de l’incarnation, de la naissance à la vie spirituelle ; elle ne peut concerner un être qui a reçu des secrets divins. Hiram se réincarnera par une autre voie, par la naissance de la Maçonnerie.

Reste l’Orient, également fermé, mais devant lequel il reçoit le coup fatal. Cela indique que c’est en fait la seule issue qui lui est laissée et par laquelle il atteindra la résurrection.À la réflexion, cette fermeture absolue des issues du Temple – lieu sacré par excellence et figure du cosmos visible et invisible – nous signifie peut-être qu’en raison de sa nature de grand initié, Hiram était déjà un être divin qui n’appartenait plus à la sphère terrestre, mais au monde de la Lumière éternelle.Il faut reconnaître que nous sommes devant une symbolique hermétique qui autorise diverses hypothèses.

La substitution des acteurs du crime

Un autre aspect du récit de l’assassinat d’Hiram m’intrigue depuis longtemps. Dans le texte qui reproduit la légende, on ne parle que des mauvais compagnons. Mais curieusement, ce n’est pas à des compagnons que l’on demande de mimer les gestes du crime : ils seront exécutés par les deux Surveillants et le Vénérable Maître. Cette substitution ne peut que nous interpeller par la signification qu’elle suggère.

N’est-ce pas une manière de nous révéler que le crime n’incombe pas à une seule catégorie d’individus, mais que tous les Maçons – dans la mesure où ils sont encore prisonniers de passions profanes, y compris les meilleurs Officiers – peuvent trahir l’esprit et se rendre complices de la mort du Juste ?A fortiori, l’accusation peut s’étendre à tous les humains.On peut faire ici un parallèle avec les interprétations diverses des responsabilités humaines dans la mort du Christ. Dans les deux cas, on doit d’abord accuser le mal qui est en chaque homme.

Seul le compagnon impétrant, une fois son innocence établie, va jouer de bout en bout le rôle d’Hiram, revivre sa mort et surtout sa résurrection – qui n’est possible que parce qu’à ce moment capital de sa vie initiatique, on considère qu’Hiram, triomphant et radieux, s’est réincarné en lui.

Ignorance, fanatisme, ambition : les trois passions criminelles

Le meurtre d’Hiram nous met non seulement en présence du mystère de la mort, mais aussi de la réalité évidente du mal à travers les désirs criminels des trois mauvais compagnons.

Nous examinerons tour à tour les trois passions qui leur sont attribuées par le rituel et qui ne sont que des facteurs ordinaires du mal dans le monde profane. L’ignoranceLe premier des maux est l’ignorance. De quelle ignorance s’agit-il ici ? Elle ne peut être le contraire de la connaissance technique, car le compagnon constructeur du Temple de Salomon a reçu une formation professionnelle. L’ignorance des mauvais compagnons est l’opposé de l’initiation. Ce qu’ils ignorent, c’est d’abord l’essentiel de la Loi morale : le respect de la vie, de la liberté et de la personne de l’autre.

S’agissant d’Hiram, leur aveuglement est beaucoup plus grave : ils sont insensibles aux vertus et aux valeurs maçonniques incarnées au plus haut degré par l’Architecte du Temple. En eux, l’esprit n’a pas opéré cette alchimie transformatrice qui rend capable de percevoir le degré de perfection des autres. Ils sont restés des pierres inertes, dépourvues de tout pouvoir de perfectionnement.Ils méconnaissent aussi une loi de l’initiation : le dévoilement des secrets ne peut se faire qu’à des esprits mûrs. Ils sont incapables de concevoir la nature de la connaissance initiatique et sa finalité : le perfectionnement de son être et de sa pensée.

Cette erreur en entraîne une autre : croire qu’un secret énorme, transmis sans doute par le Grand Architecte Lui-même et, comme nous le verrons, incommunicable pour cette raison, pouvait être communiqué au premier venu comme un savoir profane. Cette ignorance-là fut le moteur initial du crime.

Le fanatisme

Le second criminel symbolise le fanatisme. L’emploi de ce terme peut sembler problématique. Rien dans le rituel n’indique que les meurtriers aient tué au nom d’une croyance justifiant le meurtre. Le fanatisme a ici un sens différent : le fanatique est un être tellement possédé par la passion de dominer, de soumettre les autres à ses conceptions et à sa volonté qu’il est totalement incapable de se mettre à leur place, de les respecter, et même d’entrer réellement en communication avec eux.

Cette passion du pouvoir – qu’elle cherche une légitimation idéologique ou qu’elle soit pure manifestation d’un ego exacerbé – est véritablement une figure de la mort de l’homme. Nous pouvons vérifier cette théorie régulièrement, y compris dans nos rangs.

Le meurtre de celui qui résiste à cette volonté de domination est dans la logique de cette passion. Les mauvais compagnons sont animés par le désir de s’emparer des pouvoirs qu’ils pensent obtenir par la possession de la Connaissance hermétique.

L’ambition

Ainsi défini, le fanatisme de l’ego est très proche de l’ambition attribuée aux mauvais compagnons, qui veulent à toute force s’approprier l’autorité du Maître dont ils sont incapables d’acquérir la Connaissance et la Sagesse. Il peut exister des ambitions nobles : se perfectionner, progresser dans la connaissance et la maîtrise de soi. Mais l’ambition des assassins se nomme, dans un langage moderne, « volonté de puissance » : affirmation de son individualité au mépris des autres, désir de dominer par la force – quelle que soit sa nature – pour se procurer des avantages personnels.

C’est une manière de tuer l’homme dans la personne de l’autre, mais aussi en soi-même, car cette ambition est le contraire absolu de l’amour, la fermeture à toute sympathie, générosité, compréhension, partage et amitié. Ce sont bien des figures majeures du mal – du non-respect de l’autre et de sa réduction en objet – qui sont à l’origine du meurtre d’Hiram. Hiram est mort à cause des mauvais compagnons, allégories de notre nature tant que nous n’avons pas accédé à la maîtrise véritable, tant que nous ne sommes pas relevés du cercueil des passions égoïstes par les cinq points parfaits de la Maîtrise et ressuscités avec Hiram par la conversion de l’esprit.Les mauvais compagnons sont des êtres captifs du monde profane, morts à l’esprit et au sacré, incapables de ressusciter dans un monde spirituel.

Les outils maçonniques – l’équerre, le fil à plomb et le maillet –, indispensables à l’édification du Temple intérieur, sont devenus entre leurs mains des instruments de mort : symbole terrible de la perversion totale de l’intelligence, de la connaissance et de la raison. Hors de l’inspiration de l’esprit, la raison peut servir au meurtre. L’histoire du dernier siècle et bien d’autres dérives de notre civilisation attestent cette vérité essentielle.

Signification de la mort d’Hiram

Le meurtre d’Hiram commandait une réflexion sur le mal et l’inhumanité de l’homme. La manière dont il a accepté sa mort nous ouvre la voie de la plus haute spiritualité maçonnique. Sa résurrection nous découvre l’horizon de l’immortalité et de la solidarité entre la Maçonnerie terrestre et celle de l’Orient éternel, symbolisée par la Chaîne d’Union qui réunit les vivants et les morts dans la pérennité du Grand Œuvre.

La valeur sacrificielle de la mort d’Hiram

Parce qu’elle est acceptée, la mort d’Hiram prend une valeur sacrificielle. Quelle que soit l’injustice du crime, Hiram ne résiste pas à ses agresseurs parce qu’il est trop initié pour dégrader son âme par l’usage de la violence. Cela se manifeste par son refus de transformer les outils en armes. Hiram aurait pu échapper à la mort en livrant quelques secrets. Mais la Loi divine lui interdisait de le faire. Il se laisse assassiner pour ne pas révéler un secret qu’aucun profane – sans doute aucun Maçon – n’est habilité à connaître.

Après sa mort, le mot de Maître a été définitivement perdu ; nous sommes depuis condamnés à l’usage de mots de substitution. Le meurtre d’Hiram est l’équivalent d’une nouvelle chute de l’homme : avec lui disparaît la possibilité d’une relation directe entre l’homme et le divin. Il était un Médiateur essentiel.Le rituel précise : « Hélas, lui seul possédait le secret de l’œuvre en cours d’exécution. » Cette disparition n’est pas un simple accident. Hiram aurait pu transmettre sa haute Connaissance à un autre Maître. S’il ne l’a pas fait, c’est qu’elle était intransmissible.

L’intransmissibilité du Secret véritable

Hiram a reçu – soit indirectement par Salomon, l’Homme universel qui dialogue avec le Grand Architecte, soit du Grand Architecte Lui-même – les grands secrets initiatiques que le Temple de Jérusalem avait pour fonction de traduire en symboles. Il ne s’agit pas des secrets propres à chaque degré, mais de l’ordre cosmique tout entier, visible et invisible, ainsi que des mystères de la Création, de la nature du divin, de l’existence de l’homme et de sa finalité.

Celui qui a reçu du Grand Architecte une Vérité aussi énorme ne peut la transmettre à personne. Hiram est donc détenteur de la Connaissance primordiale ; toute la Lumière initiatique qu’il nous a léguée passe par l’architecture et la symbolique du Temple.Cette hypothèse donne un sens plus fort au meurtre : les mauvais compagnons, pénétrés d’esprit magique et désireux d’utiliser l’initiation à des fins de domination, ne pouvaient qu’être tentés par la possession de secrets divins leur conférant des pouvoirs inédits sur la nature, les hommes et la destinée.

C’est pour sauver ce Secret qu’Hiram a accepté la mort. Ce sacrifice fait de lui un héros du Devoir, valeur essentielle de l’éthique maçonnique. Son devoir fut de ne pas livrer le mot de Maître, symbole de toute la Connaissance initiatique inscrite dans le Temple. Ce geste héroïque fait d’Hiram l’incarnation de toutes les vertus de la Maçonnerie. Il demeure le parfait Maçon, modèle absolu que chaque Maître doit s’efforcer d’accomplir.

La résurrection d’Hiram et l’immortalité

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La résurrection symbolique d’Hiram à travers le rite du relèvement du postulant couché dans le cercueil fait du meurtre un dévoilement essentiel de l’immortalité de l’âme et de la fonction libératrice de l’initiation. Au 3e degré, cette mort inséparable d’une résurrection révèle un message capital : le caractère illusoire de la mort physique, simple passage à une vie supérieure de l’esprit libéré des servitudes corporelles – l’Orient éternel.

L’initiation maçonnique retrouve ici le sens profond de toutes les grandes traditions initiatiques : représenter symboliquement l’entrée de l’âme désincarnée dans l’univers de la Lumière où elle reçoit la Connaissance suprême recherchée en ce monde. L’Orient éternel est la finalité ultime de l’initiation, libérant l’esprit de l’angoisse existentielle.

Mais la résurrection d’Hiram révèle une autre dimension de l’immortalité : celle de l’Ordre maçonnique à travers la renaissance de l’Architecte à chaque naissance d’un nouveau Maître – analogue à la résurrection du Christ dont l’esprit d’amour et de sacrifice se perpétue dans ses fidèles.Comme le Christ, Hiram mort fait l’objet d’une apothéose, suivie d’une réincarnation dans l’esprit de chaque Maître, incité désormais à vivre selon les exigences de la Maîtrise.L’Ordre maçonnique est, en quelque sorte, le corps mystique de son Bâtisseur modèle.

Conclusion : perpétuité du cycle initiatique

À travers la légende d’Hiram se découvre la perpétuité du cycle des morts et des résurrections, la solidarité des générations, des initiés disparus et des initiés vivants, toujours unis dans l’accomplissement du Grand Œuvre.

La Chaîne d’Union est le magnifique symbole de l’invincible éternité de la création spirituelle.

21/11/25 à Chartres – Conférence : Franc-maçonnerie et bouddhisme

De notre confrère intensite.net

Vendredi 21 novembre à 18h30 à l’Institut Notre-Dame de Chartres (2 avenue Béthoard) : Franc-maçonnerie et bouddhisme. Conférence par le professeur Bernard Filoche, gastro-entérologue, franc-maçon et bouddhiste. Entrée libre.

Conférence organisée par l’association Jean Texier de Beauce, Fédération du Droit Humain

Cette rencontre vise un dialogue respectueux entre traditions philosophiques et voies initiatiques.

L’événement est laïc et ouvert à tous, sans prosélytisme.

Bernard FILOCHE s’est tourné très jeune vers une voie spirituelle en alliant franc-maçonnerie bouddhisme et yoga. Pratiquant convaincu et assumé, il s’inscrit dans une approche humaniste de ces disciplines, à laquelle il associe méditation et réflexion sur l’impermanence. Cette dimension spirituelle n’a jamais été cloisonnée de son parcours médical, mais l’a au contraire nourri d’une attention particulière à la souffrance humaine, et à une pleine implication dans l’acte de soin. Bernard Filoche essaie de transmettre son expérience à travers des interventions ponctuelles, des ateliers ou des cercles de réflexion mêlant santé, éthique et spiritualité.

Médecin, Bernard Filoche s’est spécialisé dans les maladies de l’appareil digestif. Son parcours l’a conduit à un engagement dans la formation des jeunes médecins, et à une démarche clinique en hépatologie, et en endoscopie interventionnelle. Il a contribué au développement de techniques innovantes à l’échelon français. Une tentative d’incarner une médecine du lien, où la science rencontre la conscience.

La parole du Véné du lundi : « Quand la trahison devient coutume en Loge »

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Frères, Sœurs, et vous les trois quarts qui lisez en cachette, c’est lundi, j’ai mal au tablier et encore plus au cœur. Cette semaine, le thème est LA TRAHISON DANS LA LOGE. Oui, encore. Parce que visiblement, on n’a toujours pas compris que la légende d’Hiram, c’est pas un tuto « Comment trahir son Maître en trois coups de maillet et dormir tranquille après ».

On passe notre vie à rejouer le meurtre du Maître, à se relever du cercueil en jurant fidélité, fraternité, discrétion… et le lendemain, paf !

Un Frère te vend pour une place au banquet, un autre balance ton plan de table et un troisième tweete la batterie du grade en story Instagram avec le filtre « Amethyst » parce que « ça fait plus mystique ».C’est fou quand même : on a littéralement construit toute notre symbolique sur la trahison des trois mauvais compagnons… et on arrive encore à faire pire qu’eux.

Eux, au moins, ils avaient l’excuse de l’ignorance, du fanatisme et de l’ambition.
Nous, on a juste l’excuse du « Oups, j’ai glissé sur le WhatsApp de la Loge ». Hier, un Frère m’a dit : « Vénérable, je te jure, je n’ai rien dit… c’est ma femme qui a trouvé le mot de passe de mon téléphone. »

Ah oui ? Et ta femme, elle est Compagnonne du Devoir ou elle bosse pour les RG ? On exige la loyauté absolue aux profanes, on leur fait jurer sur le Volume de la Loi Sacrée…
mais entre nous, c’est open bar sur la langue bien pendue.

On trahit pour un grade, pour un collier plus large, pour une médaille plus brillante, ou juste parce que « untel m’a pas salué à la chaîne d’union ». Pathétique. Alors oui, je sais, on est humains.

Mais merde, on est Maçons !

On a choisi de porter l’équerre et le compas, pas le couteau dans le dos avec option camouflage. Si Hiram revenait, il ne se ferait pas assassiner par trois mauvais compagnons.
Il se ferait cancel sur Twitter par 300 Maîtres bien installés qui trouvent qu’il « prenait trop la lumière ». Bref, cette semaine, je propose une nouvelle peine maçonnique :
la suspension définitive du café-croissant pour tout Frère qui trahit.

Et croyez-moi, ça fait plus mal que trois coups de mail Syndicat.
Allez, on se reprend.
On n’est pas des mauvais compagnons.
On est juste… des compagnons en période d’essai permanente.
À lundi prochain.
Et fermez vos gueules, bordel. Votre Vénérable, qui vous aime quand même (mais de loin).

EXCLUSIF – Interview de Maurice Leduc : Grand Maître National du DH

Maurice Leduc est le Grand Maître National de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain élu le 29 août dernier

Depuis son élection le 29 août 2025, Maurice Leduc exerce la fonction de Grand Maître National de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain. Psychologue clinicien de formation, engagé dans l’accompagnement des personnes vulnérables, il apporte son expérience humaniste à une organisation fondée en 1893 par Maria Deraismes et Georges Martin, comptant environ 15 000 membres en France et présente dans plus de 60 pays.

Le Saviez-vous ?

Le Droit Humain est la première obédience maçonnique au monde à avoir initié des femmes, dès sa fondation en 1893, marquant un pas décisif vers l’égalité des genres dans la franc-maçonnerie.

Regard sur la prise de fonction

450.fm : Maurice, comment vous sentez-vous après presque deux mois de mandat ?

Maurice Leduc : Un peu fatigué mais enthousiaste par ce que je découvre jour après jour dans cette nouvelle fonction. Tout ne sera pas facile j’en ai conscience mais je rencontre de belles personnes, des Frères et des Sœurs, qui ont plaisir à travailler en Franc-Maçonnerie et à appartenir au Droit Humain et cela me donne de l’énergie, l’envie de m’engager davantage, de faire les choses avec ces personnes et pour elles.

450.fm : Si vous deviez résumer cette période en un mot ou en une image, lequel choisiriez-vous ?

ML : Intensité est le mot qui correspond le plus à mon vécu actuel.

450.fm : Que signifie, pour vous, porter la charge de Grand Maître National de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain ?

ML : Vous parlez de charge de Grand Maître National, or cette fonction, je ne la vis pas comme un poids à porter. Je la vis comme une volonté de me mettre au service des Frères et des Sœurs de la Fédération dans un esprit de transparence, de sincérité et de concertation pour mettre en œuvre, avec l’ensemble des élus des différentes instances de notre Fédération, les actions nécessaires au bon fonctionnement et au développement de la Fédération Française du Droit humain. C’est faire vivre la participation, déléguer en confiance aux personnes désignées et compétentes, c’est croire en l’intelligence collective. C’est représenter et faire reconnaître la Fédération au sein de la Franc-Maçonnerie française. C’est enfin une responsabilité que j’ai acceptée en conscience et dont je mesure chaque jour davantage l’importance.

Programme et ambitions

450.fm : Quels sont les grands axes de votre programme pour ce mandat qui s’ouvre ?

ML : La Fédération Française du Droit Humain a entamé depuis 2 ans une réforme structurelle qui nécessite encore quelques ajustements et qu’il nous faudra valider au prochain Convent. Il nous faut mettre en place les moyens pour accompagner les loges dans cette période de transition et apporter les réponses et les aides qu’elles sont en droit d’attendre. D’autre part, cette réforme a pour but de donner plus de place à la parole des loges et à leur action au sein de l’animation régionale, l’année maçonnique qui s’ouvre devant nous doit en permettre la mise en œuvre. Là encore il est impératif que les instances de la Fédération soient à leurs côtés.

C’est un chantier important que nous ne pouvons pas négliger bien au contraire. Une autre réflexion concerne la spécificité des territoires ultramarins évoquée depuis de nombreuses d’années, elle nécessite des ajustements et des décisions qui ne peuvent et ne doivent pas être reportés. Ensuite, le vieillissement de nos membres interroge, pourtant, dans ce monde en mutation, je suis persuadé que la Franc-Maçonnerie et, qui plus est, en mixité, est une réponse pour des jeunes en recherche de sens et de spiritualité. C’est pourquoi je souhaite, par une démarche participative, en s’appuyant sur des travaux et études menés antérieurement, ainsi que sur les idées qui ont fusé lors du dernier Convent, que nous puissions déterminer les défis qui seront les nôtres demain et dégager trois ou quatre axes de développement pour les années à venir. L’un d’entre eux sera sans aucun doute à l’attention des profanes et notamment des jeunes.

Au regard de ces axes pourront être définis les moyens à mettre en œuvre, que ce soit en communication ou en investissement. Enfin dans un souhait de partenariat obédientiel, comme le Convent l’a souhaité de ses vœux, en réponse à la montée de l’antimaçonnisme, nous nous engagerons dès sa création dans le comité de veille. Nous poursuivrons notre participation active avec d’autres obédiences françaises et européennes au sein de l’Alliance Mixte Européenne et sommes ouverts à étudier des projets communs d’investissement immobilier. Nous nous associerons à des communiqués ou actions menés au niveau inter-obédientiel, pour défendre les valeurs maçonniques dans le respect de nos différences.

450.fm : Comment envisagez-vous de renforcer la cohésion entre les loges de la Fédération française ?

ML : La cohésion entre les loges est essentielle à mes yeux. D’abord nous ne partons pas de rien, bien au contraire. Il existe déjà de riches échanges au niveau des territoires, qui se concrétisent à la fois par des visites nombreuses, mais aussi par des tenues communes voire des événements. La mise en place de la coordination de l’animation régionale, dont je vous ai parlé précédemment, sera une occasion supplémentaire de dialogue entre les loges et par là même, source de renforcement de leur cohésion. Enfin, il est normal que les Frères et les Sœurs soient très attachés à leur loge d’origine, cependant il nous faut rechercher les moyens d’intensifier davantage leur sentiment d’appartenance à la Fédération Française. Toutes les idées pour y parvenir seront bonnes à prendre.

450.fm : Quels projets spécifiques souhaitez-vous lancer pour moderniser l’obédience dans les prochains mois ?

ML : Si par moderniser vous sous-entendez rajeunir la Fédération Française, je le redis : il est urgent de mettre en œuvre encore davantage les moyens d’aller à leur rencontre dans le monde profane. À l’interne, il nous faut savoir adapter nos exigences, par exemple d’assiduité, aux problématiques que les jeunes actifs connaissent de plus en plus : mobilité de travail, garde des enfants, séparations, autre vision de la vie, savoir prendre en compte les difficultés financières. Il nous faut pouvoir les inciter à occuper des responsabilités plus importantes au sein de nos instances. Nous avons réuni sur le site de Maria Deraismes une première fois une grosse cinquantaine d’apprentis, de compagnons et de jeunes maîtres de deux régions en mai.

Cela a permis de tisser des liens, de déconstruire des représentations surfaites, de renforcer le sentiment d’appartenance et, à plus long terme, de faire germer, peut-être, l’envie de s’investir davantage au sein de la Fédération. Au vu de leur enthousiasme nous renouvelons ce type de rencontres dans quelques jours pour deux autres régions et nous le reproduirons autant de fois que nécessaire. Leur investissement est primordial pour l’avenir de la Fédération.

450.fm : En quoi votre expérience de psychologue clinicien va-t-elle influencer vos priorités en tant que Grand Maître National ?

ML : Mon expérience de psychologue clinicien m’a permis d’apprendre à écouter, à observer, à accepter l’autre dans sa différence. Cette expérience, comme celle que j’ai eue en exerçant les fonctions de Directeur Général d’Association Médico-Sociale, influence la manière dont peuvent être définies les priorités de la Fédération Française du Droit Humain. Je souhaite durant mon mandat : prendre en compte les attentes des Frères et des Sœurs et de les associer, le plus possible, à la recherche des moyens éventuels pour y répondre.

Le Saviez-vous ?

La Fédération Française est une des 24 Fédérations qui composent avec 13 fédérations Pionnières et 31 loges pionnières l’Ordre Maçonnique Mixte International le Droit Humain réparti dans plus de 60 pays sur les cinq Continents.

Les défis à venir

450.fm : Quels défis anticipez-vous dans les mois à venir, tant sur le plan interne qu’externe ?

ML : Je me refuse à ce jour de les exprimer puisqu’un collectif a été mis en place dès septembre, pour les déterminer. Ce collectif a toute latitude dans le choix de la manière dont il procédera pour mener à bien sa mission à condition que cela soit réalisé dans une concertation le plus large possible.

450.fm : Comment comptez-vous aborder les résistances au changement au sein de l’obédience ?

ML : Tout changement génère des résistances, des inquiétudes, des critiques. Nous venons d’en vivre un durant deux ans et il n’a pas failli à la règle. Pour aborder les résistances au changement il faut à mon humble avis : dire vrai, expliquer, communiquer sans cesse, informer en permanence, concerter et associer toujours, recueillir les avis, accepter les critiques, ne pas se décourager, avoir confiance, être patient et persévérer jusqu’au résultat. Maintenant, c’est plus facile à dire qu’à faire.

450.fm : Y a-t-il des sujets sociétaux que vous souhaitez voir placés au cœur des travaux des loges ?

ML : À titre personnel je préfère le travail symbolique mais pour répondre à la question plus particulièrement, concernant des thèmes sociétaux je pense à des thèmes qui concernent l’égalité Hommes-Femmes ainsi que les droits de l’enfant, ils étaient dès l’origine de notre Ordre, la préoccupation de nos fondateurs.

Près de 140 ans plus tard cette question n’est toujours pas réglée. D’une manière générale, tout sujet qui aborde le respect et la dignité humaine et la question du vivre ensemble. Il y a, me semble-t-il également, la place de la montée de la violence, ainsi que la montée d’extrêmes dont les idéologies sont contraires à nos valeurs et puis l’incontournable sujet de la place de l’IA demain dans nos vies. Mais il ne me revient pas d’influencer des Frères et des Sœurs dans le choix de leurs morceaux d’architecture qu’ils soient symboliques ou sociétaux.

L’évolution de l’ordre

450.fm : Comment souhaitez-vous faire évoluer la vie rituelle et l’organisation du Droit Humain durant votre mandat ?

ML : La vie rituelle n’est pas de la compétence du Conseil National, elle est de la compétence du Grand Conseil de la Fédération Française et du Suprême au Conseil de l’Ordre. Aussi, même si je ne suis pas indifférent à cette question, en tant que Franc-Maçon, je laisse à César ce qui appartient à César.

De même, l’évolution de l’organisation du Droit Humain est du registre du Convent International de notre ordre qui se tient tous les 5 ans et dont le prochain aura lieu en 2027 à Paris. Dans ce contexte, la Fédération Française peut présenter des propositions ou des vœux de modification. C’est pourquoi, au cours de cette année maçonnique 2025-2026, les Frères et les Sœurs de la Fédération sont invités à réfléchir et à exprimer des souhaits de modifications ou d’améliorations qui feront l’objet d’un vote lors du convent national 2026, afin qu’ils soient présentés par les Délégués Nationaux lors du Convent International. C’est un processus long, certes, mais démocratique

450.fm : Quelles initiatives comptez-vous prendre pour renforcer le rayonnement de l’ordre à l’échelle nationale et internationale ?

ML : Sur le plan national, nous continuerons à développer, dans un maximum d’Orients, les conférences et les tenues blanches ouvertes, à participer aux salons maçonniques ouverts aux profanes et à l’émission de France Culture. Aujourd’hui comme hier, nous répondrons présents aux invitations qui pourront nous être faites. Nous allons toiletter légèrement notre site internet pour le rendre encore plus attractif et étudier la manière d’être encore plus visibles sur un plan régional et local.

Parallèlement, la commission « Communication » va être invitée à faire des propositions simples et immédiatement opérationnelles pour nous rendre plus visibles, notamment sur les réseaux sociaux et sur YouTube. Les commissions « Éthique et bio éthique », « Sociétale », « Droits Humains et Laïcité », produisent des travaux pertinents que nous conservons trop par-devers nous, il nous faut en faire une diffusion plus large vers le monde profane.

Notre publication : Les Chemins de Traverse, reconnue comme de qualité par ses lecteurs, n’a qu’une courte existence, trois numéros sont parus et le quatrième est en voie de l’être ; il a pour thème : la Vérité. Nous voulons qu’elle soit notre ambassadrice auprès des mondes maçonnique et profane aussi, nous allons mener à l’interne et à l’externe une campagne de promotion.

450.fm : Comment la mixité, pilier du Droit Humain, guidera-t-elle vos actions en tant que Grand Maître National ?

ML : Notre Ordre a été créé, car à la fin du XIXe siècle la gent masculine s’opposait à la présence de femmes au sein de leurs tenues, ils souhaitaient une franc-maçonnerie mono-genre. Aussi vous comprendrez aisément que la mixité fait partie de nos gènes, elle va de soi au sein de notre Ordre, de notre Fédération, de nos loges. Je dois reconnaître que dans un premier temps votre question me surprend. Dans un second temps il est vrai qu’à l’interne de la Fédération Française certaines et certains militent pour obtenir la mixité des titres. Le Convent International de 2027 peut être l’occasion de poser à nouveau cette demande si les loges Françaises en émettent le vœu. À l’externe, l’égalité Hommes-Femmes en France et dans le Monde est loin d’être acquises et des combats se doivent d’être menés et nous ne devons pas hésiter à y poursuivre notre engagement.

Ensuite il y a les mixités qu’il nous faut pouvoir accueillir davantage au sein des loges. : mixité générationnelle, sociale, culturelle, de convictions, A cette volonté d’ouverture des freins peuvent surgir qui nécessitent d’être identifiés, analysés, évalués et si possible dépassés. C’est un chantier important qui demande à ne pas être négligé bien au contraire. Nous souhaitons l’accès de toutes et tous à notre Franc Maçonnerie, cet accès se doit d’être facilité. Je profite de cette allusion à l’accessibilité pour exprimer mon attachement à l’accessibilité des temples pour les personnes en situation de handicap et je souhaite que cela ne soit pas un vœu pieux mais une réalité en ce qui concerne ceux de la Fédération.

Le saviez-vous ?

Chemins de traverse, la revue maçonnique de la Fédération Française du Droit Humain, paraît deux fois par an. Après la transmission (n° 2), les mythes, contes et légendes (n° 3), c’est le concept de vérité qui sera abordé dans le n° 4.

Disponible au numéro ou par abonnement chez notre éditeur, Numérilivre.

Les perspectives personnelles

450.fm : Quels moments ou rencontres espérez-vous vivre au cours de ce mandat ?

ML : Je n’ai pas d’espérance particulière, si ce n’est de pouvoir faire de belles rencontres, d’en être à chaque fois davantage enrichi sur un plan personnel et de vivre des moments de convivialité et de véritable fraternité.

450.fm : Y a-t-il un événement maçonnique que vous aimeriez organiser ou auquel vous souhaitez participer ?

ML : En tant que Président du Conseil National, j’aimerais participer aux tenues d’anniversaire des loges de la Fédération Française, malheureusement, je sais que je ne le pourrai pas pour toutes, vu le nombre et les distances et c’est pour moi un regret.

450.fm : Comment voyez-vous votre relation avec les frères et sœurs de l’obédience dans cette nouvelle étape ?

ML : Je la souhaite la plus vraie et la plus simple possible, même si je n’ignore pas que j’ai une fonction à incarner, un rôle à tenir, une image à ménager. Je suis le Président du Conseil National, le Grand Maître National de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte le Droit Humain et ma présence à leurs côtés est pour beaucoup un honneur, je me dois d’en être digne et d’assumer la responsabilité qui est la mienne.

Regard vers l’avenir

450.fm : Quelle vision portez-vous pour l’avenir de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International le Droit Humain ?

ML : Je porte un regard confiant et optimiste même si les contextes actuels sont composés de multiples crises. Inspirons-nous de l’écriture chinoise où le mot « crise » est constitué de deux idéogrammes : Wei qui signifie danger et Ji qui signifie opportunité. Dans cet environnement difficile, j’en appelle à l’intelligence collective pour trouver le moyen de chercher de nouvelles opportunités qui nous permettent de développer notre Fédération.

450.fm : Quels conseils vous donneriez-vous à vous-même pour réussir ce mandat ?

ML : Reste qui tu es, ne renie pas tes valeurs.

450.fm : Quels chantiers prioritaires souhaitez-vous voir démarrer dès le début de votre mandat ?

ML : Je vous en donne un qui à mes yeux est essentiel. Après deux années où la réforme a créé des tensions à l’interne, ma priorité est de permettre le retour à un climat serein et harmonieux entre nous et de développer encore davantage le sentiment de fierté d’appartenir à la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International le Droit Humain.

Vision sur la Franc-maçonnerie

450.fm : Comment percevez-vous les évolutions actuelles de la Franc-maçonnerie en France et dans le monde ?

ML : Il y a, me semble-t-il, une ouverture de la Franc-maçonnerie à des publics plus variés. De nouveaux enjeux et règles de cohabitation émergent et impactent le Vivre Ensemble et s’invitent au sein des loges : place du vivant, de l’écologie, de l’IA, place de la démocratie face aux populismes montants, bouleversement à l’internationale des alliances et des règles, montée exacerbée de la violence, etc.

Comment dans ce contexte la Franc Maçonnerie parviendra-t-elle à défendre ses valeurs humanistes, universalistes et républicaines dans le monde de demain ? Il faudra au-delà des différences et des querelles éventuelles qu’elle reste unie. Beaucoup souhaitent que la Franc Maçonnerie s’exprime davantage dans le monde profane et notamment concernant la Fédération Française du Droit Humain.

J’en profite pour rappeler que c’est avant tout la quête spirituelle qui nous anime en tant que franc-Maçon et qui est primordiale dans l’engagement symbolisé par notre initiation. L’espace sacré de nos temples et le temps suspendu de nos tenues permettent cette démarche ésotérique de travail sur soi, afin de reporter en citoyen, au-dehors, les fruits de ce travail, défendre ce qui essentiel à nos yeux et participer dans le monde profane à la construction d’un monde meilleur, bienveillant et respectueux.

450.fm : Quels défis majeurs voyez-vous pour les obédiences dans les années à venir ?

ML : Rester constructif, positif, fidèle à ses valeurs dans ce monde en grande mouvance et maintenir droite la lumière dans cette obscurité grandissante.

450.fm : Quelle place la mixité de Le Droit Humain peut-elle occuper dans ces évolutions ?

ML : La place qu’elle a tenue lors de sa création celle d’y être novatrice et force de propositions.

Conclusion

450.fm : Si vous pouviez adresser un message fraternel à tous les frères et sœurs de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International le Droit Humain.

ML : Soyons fiers de nos valeurs, de notre travail en mixité, de ce que nous sommes. N’ayons pas peur d’aller à la rencontre des profanes en quête spirituelle, susceptibles de profiter de notre méthode initiatique, symbolique, rituélique et traditionnelle et que nous aimerions voir sur nos colonnes.

Ainsi, dans ce monde envahi par les ténèbres et où font rage les tempêtes, soyons par nos pierres et nos éclats de lumière, un phare solide et capable d’offrir un repère à celles et ceux qui se sentent perdus et qui recherchent un chemin leur permettant de retrouver un havre de paix.

450.fm : … et un mot à la communauté maçonnique au sens large ?

ML : Au-delà de nos différences, unissons-nous davantage et travaillons ensemble au service de notre idéal maçonnique.

450.fm : Enfin, à l’issue de ce mandat en 2027, quels espoirs personnels nourrissez-vous, maçonniques ou profanes ?

ML : Ceux que nous invoquons à la fin de nos travaux : « Que la joie soit dans les cœurs, que l’amour règne parmi les Hommes, que la paix règne sur la Terre. »

Les cinq ordres d’architecture

Dorique, Ionique, Corinthien, Toscan, Composite.

Le nom des cinq ordres d’architecture semble réservé aux architectes ou aux spécialistes des monuments historiques. Alors, pourquoi leur consacrer un temps important, ne serait-ce que lors de la cérémonie de passage au deuxième degré ?

Parce que l’architecture est au cœur de la symbolique maçonnique. Nous nous vouons à être des bâtisseurs, non plus de cathédrales ni de basiliques, mais de nous-même, et de la société autour de nous. Notre construction est spirituelle, même si elle doit se traduire dans l’action, dans le concret.

5 Ordres d’achitecture

Depuis les origines, la maçonnerie est appelée Art Royal. Cette appellation ne fait pas référence à un souverain, mais renvoie à l’appellation de roi du monde utilisée par diverses traditions pour désigner l’entité créatrice, le principe créateur. Ici « roi » ne signifie pas monarque, mais plutôt celui ou ce qui régit, qui règle. Pour le Franc-maçon de Rite Écossais Ancien et Accepté, c’est donc au Grand Architecte de l’Univers que l’expression « Art Royal » fait référence. Son travail en tant que constructeur, il l’exécute à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, en s’efforçant de s’inspirer dans chacune de ses pensées et de ses actions du principe qu’expriment les trois piliers – Sagesse,Force et Beauté illuminés successivement lors de l’ouverture de nos travaux.

C’est aussi le sens que l’on peut donner à la devise du Rite Écossais Ancien et Accepté, qui figure à l’Occident de ses temples, au-dessus des colonnes J et B : Ordo ab Chao. Nous nous engageons à faire triompher l’ordre sur le chaos.

Les Francs-Maçons donnent donc à l’architecture une place particulière dans leurs références. Il faut savoir que chez les maçons opératifs, les termes de géométrie, de maçonnerie et d’architecture étaient employés comme des synonymes.

Et la lettre « G », placée au centre de l’Etoile Flamboyante, et qui est l’initiale, notamment de « géométrie », désigne non seulement la discipline qui étudie les figures du plan et de l’espace découlant du calcul, mais aussi, comme dans l’expression « esprit de géométrie », la structuration du mode de pensée. C’est l’esprit de géométrie qui nous permet de nous adapter aux situations nouvelles, à tous les cas de figure. C’est aussi l’esprit de géométrie qui nous permettra de prendre en toutes circonstances le recul indispensable pour que l’énergie dont nous disposons soit dispensée justement.  C’est l’esprit de géométrie qui nous aide à tendre inlassablement vers l’harmonie.

Pour ceux qui ont à l’esprit l’opposition proposée par Blaise Pascal entre esprit de géométrie et esprit de finesse, je dirais simplement que l’esprit de finesse, moins rationnel, plus intuitif, plus délié, que l’esprit de géométrie, est responsable de ce que l’on peut appeler la “souplesse de la pensée“. En chacun de nous, les deux modalités sont conjointes. Et l’idéal est naturellement le juste équilibre entre les deux.

Maçons, nous sommes donc symboliquement géomètres et architectes.

5 Ordres d’achitecture

Il est alors logique que nous nous intéressions aux ordres d’architecture. En fait, cette expression apparue au cours de la Renaissance renvoie aux colonnes qui soutenaient et ornaient les bâtiments de l’Antiquité.

Chaque colonne est définie par le rapport du diamètre de son fût – c’est-à-dire de la partie qui se situe entre sa base et son chapiteau – et sa hauteur. Le rapport hauteur sur diamètre du fût est compris entre deux et cinq. Chaque ordre d’architecture correspond à des proportions, donc à un rapport numérique, spécifique.

Naturellement, l’esthétique d’une colonne, l’impression qu’elle engendre, dépendent non seulement de ce rapport, mais aussi de la forme et de la hauteur de sa base, ou socle, de son chapiteau, qui est à son sommet, et de son entablement, qui est ce que la colonne supporte, jusqu’à la corniche ou à la cimaise.

Classiquement donc, et en particulier dans notre rituel, on distingue cinq ordres d’architecture, trois grecs et deux romains.

Les trois ordres grecs sont le Dorique, le Ionique et le Corinthien.

Pour en avoir un exemple, il vous suffit de regarder les trois piliers de votre Loge :
Le pilier Sud-Est, dont l’étoile est allumée à l’invitation du V\M\ , et qui correspond à la Sagesse, est une colonne ionique,
Le pilier Nord-Ouest, qui est illuminé à la demande du Premier Surveillant, et qui correspond à la Force, est une colonne Dorique,
Le pilier Sud-Ouest, illuminé à la demande du Second Surveillant, correspond à la Beauté, et est une colonne Corinthienne,

Selon Vitruve si la colonne dorique symbolise le corps de l’homme, l’ionique celui de la femme, l’ordre Corinthien symbolise le corps de la jeune fille. La référence à un végétal permet également d’en faire le symbole de la nature et, plus généralement, de la vie et de son renouvellement. Le système proportionnel détermine des caractéristiques morphologiques rapprochées de celles du corps humain. Ainsi, l’ordre dorique, considéré comme plus trapu en raison de ses proportions, est assimilé à la force virile. À l’inverse, la colonne ionique, plus élancée, est reconnue comme incontestablement féminine, en raison aussi de son chapiteau orné de volutes. Cette sexualisation des ordres d’architecture est importante dans la question du sens que l’on veut faire porter à l’édifice qui les emploie. Sans en faire une règle générale, on recourra à l’ordre dorique pour le temple dédié à Apollon à Delphes, l’ordre ionique pour le temple de l’Athéna victorieuse à Athènes, et l’ordre corinthien pour le temple de Vesta à Rome (On appréciera la complexité des ordres architecturaux avec Les dix livres d’architecture de Vitruve, corrigez et traduits nouvellement en françois avec des notes et des figures, 1673, en particulier le Livre IV de l’ouvrage qui évoque l’origine et l’invention des trois ordres principaux

L’ordre dorique est le plus ancien des ordres d’architectures grecs, remontant au 7ème siècle avant notre ère. Son nom lui viendrait de Dorus, fils d’Hellên, roi d’Achaïe et du Péloponnèse. L’ordre dorique est le plus simple, le plus dépouillé des trois ordres grecs.
L’art dorique s’est épanoui au Vs. av. J.-C. Vingt cannelures apportent du relief aux colonnes massives qui se terminent au sommet par des chapiteaux à échine plate, lisse, sans sculpture, nue, sans décors. Le style dorique est caractérisé par l’absence de base. Vitruve explique qu’il est construit sur la base des proportions du corps humain de sexe masculin : «Quelle que fût la grosseur d’une colonne à son pied, ils [les architectes] lui donnèrent une hauteur sextuple, y compris le chapiteau. C’est ainsi que la colonne dorique prit l’empreinte des proportions, de la force et de la beauté du corps de l’homme».
Wiliam Preston en dit : L’ordre dorique, simple et naturel, est le plus ancien et a été inventé par les Grecs. Sa colonne a huit diamètres de haut et a rarement des ornements sur la base ou le chapiteau, à l’exception des moulures ; bien que la frise se distingue par des triglyphes et des métopes, et les triglyphes composent les ornements de la frise. La composition solide de cet ordre lui donne une préférence, dans les structures où la force et une noble simplicité sont principalement requises. Le dorique est le mieux proportionné de tous les ordres. Les diverses parties dont il se compose sont fondées sur la position naturelle des corps solides. Dans sa première invention, il était plus simple que dans son état actuel. Plus tard, lorsqu’elle commença à être ornée, elle prit le nom de dorique ; car lorsqu’il a été construit dans sa forme primitive et simple, on lui a conféré le nom de Toscane. Par conséquent, le toscan précède le dorique en rang, à cause de sa ressemblance avec ce pilier dans son état primitif 
Les colonnes de l’ordre dorique ont une hauteur égale à 8 fois leur diamètre de base. Elles dégagent une impression d’austérité, de puissance et de robustesse. Elles allient donc visuellement Beauté et Raison. Elles ne comportent pas de base et repose sur le soubassement. Les colonnes doriques sont courtes et massives, ce qui contribue à l’impression de force et de grandeur.

L’ordre ionique est plus gracieux.L’ordre ionique est plus gracieux. Il viendrait des Ioniens d’Asie et du temple d’Éphèse.
L’ordre ionique se développe dans la deuxième moitié du Ve siècle av. J.-C. Il se caractérise par l’ajout, au sommet des colonnes cannelées qui se sont affinées, d’un motif sculpté. Une volute s’enroule comme une spirale en haut du fût de la colonne. L’ordre ionique (appelé également colonne ionique) est révélé notamment par son chapiteau à volutes, par son fût orné de 24 cannelures, et par sa base moulurée. Dans les volutes serait évoquée l’onde de la déesse de la beauté, Vénus, la dame de la mer parce que née de la mer, qui renvoie à Aphrodite, Astarté ou Ashérah. Vitruve raconte que les Éphésiens, à l’occasion de l’édification du temple à Artémis (Diane), divinité féminine, ont souhaité créer un ordre dont les proportions seraient celles du corps de la femme, plus élancée, soit une hauteur huit fois égale au diamètre de la colonne :
Wiliam Preston en dit : L’ionique porte une sorte de proportion moyenne entre les ordres les plus solides et les plus délicats. Sa colonne est haute de neuf diamètres ; son chapiteau est orné de volutes et sa corniche de denticules. Il y a à la fois de la délicatesse et de l’ingéniosité dans ce pilier ; dont l’invention est attribuée aux Ioniens, comme était de cet ordre le fameux temple de Diane à Éphèse. On dit qu’il a été formé d’après le modèle d’une jeune femme agréable, d’une forme élégante, coiffée ; en contraste avec l’ordre dorique, qui a été formé après celui d’un homme fort et robuste

L’ordre corinthien est caractérisé par la grande richesse de ses éléments. Il serait dû au sculpteur Callimaque de Corinthe.L’art corinthien est apparu au IVe siècle av. J.-C. Tout comme l’ordre ionique, il s’attache à représenter des motifs décoratifs.
La nature offre des modèles aux sculpteurs. Ainsi, pour orner le chapiteau, les artistes ont imité une plante ornementale aux feuilles élégamment découpées, appelée acanthe, et c’est ce décor végétal, qualifié de virginal, qui définit l’ordre corinthien. L’ordre corinthien est le second des trois ordres architecturaux grecs. Selon Vitruve si la colonne Dorique symbolise le corps de l’homme, l’Ionique celui de la femme, l’ordre Corinthien symbolise le corps de la jeune fille.
Vitruve en explique l’origine dans le premier chapitre du Livre IV de ses Dix livres d’architecture  : «Une jeune fille de Corinthe, étant morte, sa nourrice posa sur son tombeau un panier contenant ses objets familiers. Pour protéger son contenu, elle mit une tuile sur le dessus. Le panier ayant été placé sur une racine d’acanthe, les feuilles et les tiges l’enveloppèrent bientôt et contraintes par la tuile, se recourbèrent, formant ainsi des volutes. Le sculpteur athénien Callimaque passant auprès de ce tombeau, séduit par cette disposition inattendue des feuilles autour de la corbeille, décida de l’imiter et de l’adapter aux colonnes qu’il réalisait en réglant sur ce modèle les proportions et le style de l’ordre Corinthien».
Wiliam Preston en dit : Le corinthien, le plus riche des cinq ordres, est considéré comme un chef-d’œuvre de l’art et a été inventé à Corinthe par Callimaque. Sa colonne a dix diamètres de haut et son chapiteau est orné de deux rangées de feuilles et de huit volutes qui soutiennent l’abaque. La frise est ornée de curieux dispositifs, la corniche de denticules et de modillons. Cet ordre est utilisé dans les structures majestueuses et superbes.
On peut voir deux remarquables exemples de colonnes corinthiennes sans voyager vers Rome ou Athènes, puisqu’il suffit d’aller à Paris observer la colonnade du Louvre, ou celle de l’église de la Madeleine.

Les deux ordres suivants, le Toscan et le Composite, sont dits « romains »

L’ordre toscan, ordre de l’architecture classique, est une forme simplifiée de l’ordre architectural dorique grec. Les colonnes toscanes ont sept diamètres de hauteur, y compris la base et le fût. L’échine est plus arrondie et le fût plus galbé. Vignole assigne à l’ordre toscan les proportions suivantes : entablement, 3 modules et 6 minutes ou 3 modules ½, dont 1 module 4 minutes pour la corniche, 1 module 2 minutes pour la frise et 1 module pour l’architrave ; colonnes, 14 modules, dont 12 pour le fût, 1 pour la base et 1 pour le chapiteau ; piédestal, 4 modules 8 minutes, dont 3 modules 8 minutes pour le dé, 6 minutes pour la base et 6 pour la corniche ; diminution de la base au sommet, 6 minutes ; entrecolonnement, 4 modules 8 minutes. Ce qui caractérise surtout l’ordre toscan, c’est l’absence de tout ornement.
Wiliam Preston en dit : Le toscan est le plus simple et le plus solide des cinq ordres. Il a été inventé en Toscane, d’où il tire son nom. Sa colonne a sept diamètres de haut ; et son chapiteau, sa base et son entablement n’ont que peu de moulures. La simplicité de construction de cette colonne la rend éligible là où la solidité est l’objet principal, et là où l’ornement serait superflu.

Est-ce que c’est un style considéré comme trop «Stuartiste» que les Hanovriens de la Constitution dite d’Anderson ne l’ont pas retenu parmi les styles d’architecture ?

L’Ordre Composite est une alliance du Ionique et du Corinthien, utilisé par les concepteurs des arcs de triomphe. La combinaison des chapiteaux ioniques et corinthiens, est spécialement déterminé par un chapiteau à volutes et à feuilles d’acanthe. La colonne composite a une hauteur valant dix diamètres.
Wiliam Preston en dit : Le Composite est composé des autres ordres et a été inventé par les Romains. Son chapiteau a les deux rangées de feuilles du corinthien, et les volutes du ionique. Sa colonne a le quart de rond comme les ordres toscan et dorique, est haute de dix diamètres, et sa corniche a des denticules ou modillons simples. Ce pilier se retrouve généralement dans les bâtiments où la force, l’élégance et la beauté sont unies :

Mais le Franc-Maçon ou la Franc-Maçonne, ne sont pas devenus Compagnon ou Compagnonne  pour devenir expert en architecture classique du 17ème siècle ou néo-classique du 19ème siècle. C’est donc à la signification de ces colonnes que nous allons nous attacher maintenant.

Un curieux article, Le grand mystère des francs-maçons découvert, publié en 1724, rapporte le contenu d’un document trouvé sur un franc-maçon mort, où on trouve questions et réponses de ce qui semble un livret d’instruction maçonnique dans lequel est mis en rapport les ordres d’architecture et les formes géométriques :Le Toscan, le Dorique, l’Ionique, le Corinthien et le Composite correspondent à la Base, à la Perpendiculaire, au Diamètre, à la Circonférence et à l’Équerre.

La colonne dorique, la plus ancienne, la plus trapue et la plus résistante était celle que les constructeurs privilégiaient au niveau du rez de chaussée, le niveau qui porte le poids de l’édifice. Dans nos loges, la colonne dorique est proche de l’orient, face au Vénérable Maître, celui qui supporte le poids de notre Atelier.

La colonne ionique était utilisée pour construire les premiers étages des édifices de l’Antiquité. Elle se retrouve face au Premier Surveillant, qui supporte auprès du Vénérable Maître une partie du poids de l’Atelier et qui doit veiller à la progression et au bon accomplissement du travail des Compagnons.

Enfin, la colonne corinthienne était utilisée pour les seconds étages des temples et autres bâtiments d’exception de l’Antiquité. Elle est pour nous associée au Second Surveillant, qui concourt à la direction de la Loge après le Vénérable Maître et le Premier Surveillant, et qui est chargé d’éduquer et de suivre les Apprentis. 

Les deux ordres suivants, le Toscan et le Composite, sont dits « romains »

L’ordre Toscan est un dérivé du Dorique

L’Ordre Composite est une alliance du Ionique et du Corinthien, utilisé par les concepteurs des arcs de triomphe

Rappelons ce que le Vénérable Maître dit à la fin du deuxième voyage : les styles architecturaux qui se sont succédé au cours de l’histoire ont toujours eu pour objet l’harmonie des édifices. Tous les outils et symboles qui évoquent l’architecture dans nos temples renvoient à la construction du Temple que nous élevons, en poursuivant la tache de ceux qui nous ont précédés.  Pour ces prédécesseurs, dont nous nous réclamons symboliquement, la construction était un art sacré, l’Art Royal.

Et souvenez-vous surtout de l’exhortation du Vénérable Maître invitant à devenir soi-même « une colonne vivante qui s’élève vers les hauteurs, tout en vous appuyant sur la terre qui vous a donné naissance. Vous deviendrez ainsi l’un des piliers inébranlables de notre Temple. »

Comme le dit le rituel, dans les épreuves de la réception au grade de Compagnon, le Maçon ou la Maçonne a été mis en possession des moyens et des objets de la Connaissance pour se réaliser, en employant les outils symboliques.

Les cinq sens, comme les cinq ordres d’architecture, sont les deux premières séries d’outils symboliques qui ont été proposés.

Ils ont pour objet d’aider à développer sa connaissance de l’homme, et en premier lieu sa connaissance de soi-même., parce qu’il n’est d’action juste qui ne repose sur une connaissance juste.

Le premier voyage, effectué avec un maillet et un ciseau, a rappelé le degré d’Apprenti, le premier niveau des études symboliques.

Le deuxième voyage, avec un compas, symbole de sagesse et de mesure, et une règle, qui nous engage à la rectitude de nos pensées comme de nos actes, correspond au deuxième niveau.

Ainsi se trouve édifiée la base sur laquelle se construiront progressivement les autres niveaux, les autres étages de la progression spirituelle, de la progression vers la Lumière.

Le Franc-maçon ou la Franc-maçonne est désormais appelé à un travail constructif, et à étendre le champ de ses recherches.

Vient de paraître : la newsletter du CLIPSAS

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La dernière newsletter du CLIPSAS (Le Centre de Liaison et d’Information des Puissances maçonniques Signataires de l’Appel de Strasbourg ) vient de paraître et je vous propose son contenu. Rappelons que le CLIPSAS rassemble les principales obédiences maçonniques libérales du monde. Pour la France, sont membres entre autres la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité, la Grande Loge Indépendante et Souveraine des Rites Unis.

Message du Président,

Chères Sœurs, Chers Frères,

C’est un honneur de m’adresser à vous à l’occasion de ce premier numéro du bulletin
de CLIPSAS. Notre récente Assemblée Générale à Bucarest a été une étape marquante
qui a réaffirmé la solidité de nos liens fraternels et tracé une direction claire pour notre
avenir. Avec l’adoption de la Déclaration de Bucarest, nous nous sommes engagés dans
des actions concrètes pour renforcer notre unité et notre impact à travers le monde.
En allant de l’avant, CLIPSAS met en œuvre de nouvelles initiatives — de l’autonomisation des jeunes et l’amélioration de la formation maçonnique à l’élargissement de notre coopération internationale, y compris une présence accrue auprès des Nations Unies. Ce bulletin s’inscrit dans cet élan renouvelé : il tiendra toutes les puissances membres informées, engagées et connectées dans nos trois langues de travail.

J’encourage chacun d’entre vous à participer activement à nos efforts communs. En
contribuant aux travaux de nos nouvelles commissions et en partageant vos idées et actualités pour ce bulletin, vous aiderez à donner vie aux engagements de Bucarest.
Ensemble, nous veillerons à ce que CLIPSAS continue de rayonner comme un phare de
nos valeurs sur la scène mondiale.

Merci pour votre dévouement et votre confiance.

Louis Daly

Résumé de l’Assemblée Générale de Bucarest 2025

L’Assemblée Générale 2025 de CLIPSAS s’est tenue à Bucarest, en Roumanie, gracieusement accueillie par nos frères roumains. Des délégations de plus de 50 puissances membres provenant de cinq continents y ont participé, en faisant l’une des assemblées les plus diversifiées de notre histoire. Au cours de plusieurs jours de réunions et de convivialité fraternelle, les participants ont mené des dialogues productifs sur l’avenir de notre alliance.


Parmi les principaux résultats de l’Assemblée de Bucarest figurent l’adoption à l’unanimité de la Déclaration de Bucarest, l’admission de deux nouvelles Grandes Loges (des Philippines et de la Bulgarie) dans la famille CLIPSAS, ainsi que d’importantes décisions de gouvernance.


L’Assemblée a approuvé la création de nouvelles commissions pour aborder les priorités stratégiques et a convenu de relocaliser le siège juridique de CLIPSAS afin d’améliorer la coordination internationale. Des élections ont eu lieu pour les postes de direction, le rapport financier et le rapport d’audit ont été présentés et approuvés, et des plans ont été établis pour les prochains événements et initiatives. Tout au long des travaux, un esprit d’unité et de fraternité a prévalu, soulignant la force des liens unissant tous les membres.

Déclaration de Bucarest

La Déclaration de Bucarest, adoptée à l’unanimité, est devenue une pierre angulaire pour les actions futures de CLIPSAS. Ce document majeur réaffirme les principes fondamentaux qui unissent notre alliance – tels que la liberté de conscience, la tolérance et la solidarité maçonnique – tout en abordant les défis et opportunités du monde actuel. Il met en avant notre engagement collectif à travailler plus étroitement ensemble et à rendre nos valeurs visibles dans le monde.


Ce qui distingue la Déclaration de Bucarest, c’est son orientation pratique. Au-delà de nobles déclarations, elle définit une feuille de route concrète d’initiatives pour les années à venir. La Déclaration préconise, entre autres, la création de programmes dynamiques pour l’engagement des jeunes, le renforcement de la communication et de la formation entre les puissances membres, ainsi qu’une présence plus active dans les forums internationaux comme les Nations Unies. Ces objectifs clairs guideront le travail des nouvelles commissions de CLIPSAS et fourniront à chaque obédience membre un cadre pour transformer notre vision commune en réalité.

Pourquoi le CLIPSAS importe-t-il ?

Pourquoi le CLIPSAS (Centre de Liaison des Puissances Maçonniques Signataires de l’Appel de Strasbourg) ? Pour tenter de répondre à cette question, il paraît utile de remonter à l’année 1723.

En effet, en 1723, le pasteur Anderson fut chargé par la Grande Loge d’Angleterre d’organiser son fonctionnement au moyen de ce que nous appelons traditionnellement les « Constitutions d’Anderson de 1723 ». L’Article 1 met en exergue « le Centre de l’Union, les maçons, tous égaux et unis dans la même Chaîne universelle ». En 1813, la Grande Loge Unie d’Angleterre (UGLE) ajouta à ces Constitutions l’obligation de croire en une religion révélée. En 1877, le Grand Orient de France (GOdF) supprima l’obligation, pour un maçon, de croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme. À partir de ce moment, l’UGLE cessa de reconnaître le GOdF ainsi que toutes les autres Obédiences qui n’acceptaient plus cette injonction.
Ainsi, au cours des décennies suivantes, la franc-maçonnerie — supposée universelle — se trouva divisée entre les Obédiences reconnues par l’UGLE, qui avaient opté pour une philosophie fondée sur un dogme métaphysique, et les autres Obédiences, devenues persona non grata, pratiquant la liberté de pensée qui conduit à la liberté absolue de conscience, principe éminemment individuel.


Mais comment fonctionne, dans ses grandes lignes, l’UGLE ? Quelles conditions faut-il remplir pour être considéré comme « régulière » ? Il faut être reconnu par l’UGLE et respecter les Constitutions d’Anderson : d’où les célèbres Landmarks. Ces Obédiences sont conservatrices, immuables dans leurs conceptions et pratiques maçonniques ; elles se fédèrent entre elles, notamment dans des pays à structure étatique ou fédérale comme, par exemple, les États-Unis, le Brésil ou l’Inde.
Leur évolution est peu apparente : pas d’ouverture sociétale dans le travail en loge ; elles vivent, pour ainsi dire, hors du temps, tout en étant très impliquées en dehors de la loge dans ce que l’on appelle communément la bienfaisance, avec un fort engagement civique à titre individuel.


Il s’agit d’un pouvoir tutélaire qui implique hiérarchie et autorité au bénéfice de l’UGLE. Les mêmes règles sont respectées au sein des Obédiences appartenant à une famille éritablement unique, à savoir les Constitutions d’Anderson susmentionnées.
Ces deux conceptions de la franc-maçonnerie en vinrent à s’ignorer ; la séparation fut consommée. Nous devons donc nous résoudre à considérer qu’aujourd’hui la franc-maçonnerie est plus que jamais divisée en deux mondes : l’un ne reconnaît plus l’autre comme maçonnique. Il n’y a même plus de concurrence, si ce n’est pour le recrutement de nouveaux adeptes.


À titre d’exemple concret : la cessation de la reconnaissance de la Grande Loge Nationale Française (GLNF) comme « régulière ». Il fallut des années et des efforts considérables pour recouvrer sa « respectabilité maçonnique » ; d’une part sur le plan juridique, et d’autre part en acceptant des sanctions pour rentrer dans le rang…


Les Obédiences libérales et adogmatiques, entièrement autonomes et indépendantes, n’entretiennent entre elles aucun lien hiérarchique. Elles prônent la liberté de conscience et œuvrent à l’amélioration de la condition humaine. Cependant, malgré leurs différences, elles jugèrent utile de se fédérer. Ainsi apparut en 1889 le Bureau International des Relations Maçonniques (BIRM), qui s’éteignit en 1921.


Le BIRM fut suivi en 1921 par l’Association Maçonnique Internationale (AMI), qui prit également fin en 1950. En 1954 naquit une nouvelle association, l’« Alliance Fraternelle », qui, le 22 janvier 1961, donna naissance au futur CLIPSAS. Il Tout ce qui précède montre que les Obédiences libérales et adogmatiques ont constamment cherché un moyen de rétablir la Chaîne d’Union universelle, au moins entre elles. Les échecs successifs évoqués, dus à des événements historiques ou à des exclusions, n’ont pas entamé le courage ni la volonté de celles et ceux qui voulaient créer une entité, un groupe, une association (devenue mixte — sœurs et frères — en 1983) ; le mot importe peu, seule compte l’idée : nous retrouver ensemble au-delà des différences, par-delà les mers et les frontières.
Comment toutes ces Obédiences se sont-elles fédérées ? Comment peuvent-elles unir leurs forces ? Elles se sont réunies en 1961 au sein d’une association appelée CLIPSAS. C’est, en quelque sorte, le pendant de cette maçonnerie multinationale dite « régulière » que représente l’UGLE et les Obédiences qu’elle reconnaît comme régulières. Mais à certaines conditions : le CLIPSAS ne peut jouer son rôle qu’à la condition — incontournable — de défendre et de pratiquer la liberté absolue de conscience à l’intérieur et à l’extérieur des loges.


Qu’est-ce que le CLIPSAS ? Beaucoup en parlent sans savoir de quoi ils parlent ; nombreux sont ceux qui le dénigrent en flagrante contradiction avec son RG (Règlement Général), qu’ils n’ont pas toujours pris la peine de lire. Qu’il doive être amélioré, c’est évident ; cela signifie-t-il pour autant qu’il faille le quitter ou tenter de le briser ?


Les hautes valeurs énoncées dans l’Appel de Strasbourg pour le 35e anniversaire du CLIPSAS — et rappelées par le T∴R∴F∴ Marc-Antoine Cauchie — « … seule la liberté de conscience, la tolérance, le respect et l’acceptation de l’Autre permettent d’atteindre la Chaîne d’Union universelle, à condition de ne pas nous contenter de la proclamer, mais de la pratiquer avec le cœur », ne sont-elles pas supérieures aux petits intérêts de petites personnes qui ne sont grandes que par leur titre ? Comment imaginer qu’un bon cent d’Obédiences, différentes par leur géographie, leurs cultures, leurs rites, leurs langues, puissent s’entendre sans accrocs occasionnels, sans malentendus conjoncturels, sans batailles d’ego préjudiciables à ce qui doit être dépassé, comme nous l’enseigne et nous y invite l’initiation maçonnique universelle ?


En résumé, de quoi s’agit-il avec le CLIPSAS ? Peut-être plus que dans toute autre association, il s’agit de fédérer un monde obédientiel dispersé ou, comme on le proclame si souvent, de « réunir ce qui est dispersé ». La banalité de cette expression — éminemment maçonnique — que l’on répète mécaniquement, sans la questionner, demeure un défi parfait, car la vraie question est de savoir si ce qui est dispersé souhaite réellement être réuni. Ce n’est pas si évident. Alors que tous sont en quête de la Vérité, nous sommes certains de la posséder — ce qui est contraire à l’engagement maçonnique. Voilà le cœur du problème : nul n’est mandaté pour tenter de façonner l’autre à son image ; nous plaidons donc pour le respect des particularités de chacun plutôt que pour un système qui prétendrait régir de manière identique toutes les relations humaines. Au CLIPSAS, il s’agit de créer des temps et des espaces de dialogue et d’échange favorisant le débat d’idées, en donnant la priorité aux valeurs plutôt qu’aux personnes.


Ces échanges divers et variés, ce travail collectif et individuel, sont des facteurs de fraternité. Certains posent la question : quelles sont les actions concrètes du CLIPSAS ? On peut en rappeler quelques-unes : le travail mené par l’« Observatoire de la dignité humaine », brillamment conduit et concrétisé par la publication de deux ouvrages ; le travail remarquable sur l’état de la bioéthique dans le monde ; l’action auprès de l’ECOSOC, attirant son attention sur les réfugiés climatiques… et bien d’autres encore ; on ne peut toutes les énumérer. Le fait est clair : au CLIPSAS, nous
travaillons.


Respecter l’idéal maçonnique de chacun selon sa culture, son histoire, selon les conditions précises de ce qui nous unit ; imposer un respect authentique de l’autre dans sa différence à l’échelle planétaire, sans préjugés ni discriminations : telle est la vocation du CLIPSAS. C’est un véritable pari sur nous-mêmes, qui ne saurait en aucun cas être — en permanence — un long fleuve tranquille…


Le monde maçonnique international continuera d’avancer. Le rôle émancipateur de la maçonnerie libérale et adogmatique — qui souhaite pratiquer Liberté, Égalité, Fraternité à l’intérieur et à l’extérieur de nos Temples — a toutes les chances de porter haut et fort son message humaniste, sans oublier cependant qu’elle est et doit rester, avant tout, initiatique.

Mireille Raunet

Fédération Ouest Africaine du Droit Humain International

Jeunesse et initiatives de formation

Les réunions de Bucarest ont souligné l’importance d’impliquer la prochaine génération de francs-maçons. CLIPSAS a donc mis un fort accent sur les initiatives en matière de jeunesse et de formation. Une nouvelle Commission Jeunesse et Éducation a été créée spécifiquement pour élaborer des programmes visant à attirer et à responsabiliser les jeunes frères et sœurs au sein de nos juridictions. L’une des idées discutées est la création d’un « Forum des Jeunes Maçons » international au sein de CLIPSAS, qui faciliterait le réseautage, des programmes d’échange et des ateliers de développement du leadership pour les membres les plus récents.


En outre, des plans sont en cours pour améliorer les ressources de formation. CLIPSAS va compiler et partager des matériaux éducatifs – allant de planches et travaux de recherche aux meilleures pratiques en gestion de loge – avec l’ensemble de ses membres. Des webinaires et séminaires sont envisagés pour permettre aux frères de différents pays d’apprendre ensemble. En investissant dans la jeunesse et la formation, CLIPSAS entend assurer la continuité de nos traditions et doter les futurs leaders des outils dont ils ont besoin pour faire progresser la fraternité.

Directives pour les contributions au bulletin

  • Nous invitons l’envoi d’articles ou d’informations d’intérêt provenant des puissances membres. La longueur suggérée est d’environ 200 à 300 mots, et les textes peuvent être soumis en français, en anglais ou en espagnol (notre équipe peut aider à la traduction).
  • Il est recommandé d’inclure des photographies pour accompagner les articles (veuillez inclure des légendes et le crédit du photographe le cas échéant, et assurez-vous que les images sont de bonne résolution).
  • Veuillez envoyer vos contributions par courriel au Secrétariat de CLIPSAS (newsletter@clipsas.org) avant le 15 du mois précédant la parution pour une inclusion dans le prochain numéro.
  • Le Comité de Rédaction se réserve le droit de réviser les textes pour des raisons de clarté et de longueur. Le contenu doit être en lien avec la mission de CLIPSAS et d’intérêt pour un public maçonnique international.
  • Nous encourageons toutes les Obédiences membres à contribuer avec des nouvelles sur des événements, initiatives ou anniversaires importants, car ce bulletin est une plateforme pour partager notre diversité et renforcer nos liens.

Pour toute demande d’information : newsletter@clipsas.org

Tolérance et Violence

Parmi les outils qui favorisent nos échanges, dans le respect des intervenants – tant par rapport à ce qu’ils sont que dans ce qu’ils expriment –, nous avons la tolérance. Par ailleurs, dans le monde profane, la violence est toujours d’actualité et sa fin n’est pas encore à l’ordre du jour. Au-delà de ces deux notions, ce qui va nous intéresser, c’est le rapport entre la violence et la tolérance, et notamment de savoir où commence la violence et où s’arrête la tolérance.

Y a-t-il des violences tolérables ? Peut-on mesurer cette tolérance de la même façon que l’on mesure le niveau de tolérance face à la douleur ? Ce travail ne prétend pas donner des réponses toutes faites et intangibles ; il propose des pistes de réflexion afin de percevoir jusqu’où peut aller la tolérance face à la violence. Peut-on avoir une vue objective et collective, sachant que chacun d’entre nous possède sa personnalité et son expérience de vie ? À un degré plus ou moins fort, nous avons tous été confrontés à ce problème et l’avons traité selon notre tempérament, parfois en entrant nous-mêmes dans la violence.

Chacun a pu, à certains moments, être violent dans son comportement et se trouver dans une lutte intérieure entre se laisser emporter par une passion débordante ou non contrôlée, et la raison qui permet de garder la maîtrise de soi-même. Qu’est-ce qui peut faire qu’à un moment donné nous oublions la tolérance pour basculer dans la violence ? Volontairement, cette planche sera courte afin de laisser du temps à chacun d’entre nous pour réfléchir, réagir et apporter sa pierre à l’édifice.

LA VIOLENCE

Définition et formes de la violence

La violence est l’utilisation d’une force, contrôlée ou non, selon qu’elle est individuelle ou collective. Elle peut être d’ordre psychique (la peur, entre autres) ou physique (actions matérielles diverses), à des fins de domination voire d’élimination d’autres personnes (individu ou groupe). Souvent, la violence psychologique, comme la menace, précède la violence matérielle, comme l’agression.

Il existe une graduation de la violence qui amène la ou les victimes à céder ou à se soumettre à partir d’un certain seuil devenu insupportable. La violence peut prendre diverses formes et être exercée autant par des personnes isolées que par des groupes plus ou moins manipulés par des leaders. Au sommet des utilisateurs de la violence, nous trouvons les États.

S’arrêter à cet aspect « offensif » serait toutefois incomplet. La violence peut aussi servir de moyen de défense afin de se préserver ou de préserver l’existence – au moins intellectuelle – d’un groupe. Dans ce cas, elle est plus ou moins construite, allant au-delà de l’instinct de conservation, comme réponse à une agression extérieure. Cela pose déjà la question de la légitimation ou non de la violence, selon que l’on en est l’auteur ou la victime.

Jean-Paul Sartre (1905-1980) résumait : « La violence n’est pas un moyen parmi d’autres d’atteindre la fin, mais un choix délibéré d’atteindre la fin par n’importe quel moyen. »

La violence dans l’histoire

Guerrier en combat, guerre

Dans l’histoire de l’humanité, la violence a toujours existé, d’abord pour la survie physique (ressources alimentaires, matières premières) puis pour la domination (guerres). Les deux motifs étaient souvent liés : peuples chassés d’une région ou contraints de conquérir un nouveau territoire en expulsant ses occupants par la force. L’Histoire regorge d’exemples, des invasions dites « barbares » du début de l’ère chrétienne à la théorie nazie de l’« espace vital » (Lebensraum) durant la Seconde Guerre mondiale – une cause théorique inventée pour justifier des visées purement expansionnistes.

Cet aspect expansionniste a dominé la construction des États, légitimant le recours à la force : annexion des provinces pour former le Royaume de France, absorption des États baltes par l’URSS, etc. Au-delà, l’imposition d’idées, d’idéaux ou de dogmes par la violence a été une constante, les religions s’étant souvent révélées maîtresses en la matière, utilisant le spirituel comme alibi pour asseoir un pouvoir temporel.

Violence individuelle et violence collective

La violence individuelle

Humains préhistoriques dans la grotte près du feu

Elle n’est pas rationnalisée, du moins à son origine. Elle réside dans notre part animale, « comme un fauve au fond d’une cage ». Soit nous le laissons enfermé, soit nous le libérons et l’éduquons pour dominer autrui. Parfois, l’état mental de l’auteur l’empêche d’avoir conscience de son acte. Combien de fois entend-on : « Je ne sais pas ce qui s’est passé, ça a été plus fort que moi » ou « Ça a été un coup de folie irrésistible » ?

Selon la personnalité et le niveau intellectuel, la violence s’exprime plus ou moins facilement. Elle répond à une envie (imposer ses conceptions) ou à une frustration (éliminer un concurrent). Elle transgresse les règles conventionnelles et compense souvent une carence :
« Loin d’être une preuve de caractère, la violence constitue souvent une manifestation de faiblesse. »

Gustave Le Bon (1841-1931), Les incertitudes de l’heure présente. Elle peut aussi être un cri d’existence (« j’existe ! ») de la part de groupes marginalisés ou minoritaires. Enfin, il existe une violence calculée, volontaire, en réponse à une agression : un acte de résistance pour la survie.

La violence collective

Lénine (1870-1924) l’a définie dans L’État et la Révolution :
« L’État est l’organisation spéciale d’un pouvoir : c’est l’organisation de la violence destinée à mater une certaine classe. »

Il s’agit de la lutte entre groupes pour la conquête et la conservation du pouvoir (« la fin justifie les moyens »). Cette violence n’est pas seulement idéologique (politique, religieuse) ; elle est aussi économique : domination du monde par quelques grands groupes financiers et familles qui exploitent 80 % de la population planétaire.

Dans certains régimes, la violence est légitimée par les dirigeants qui font régner la terreur via une population asservie ou décervelée. Chacun devient instrument et surveillant à la fois (Allemagne 1933-1945, Corée du Nord, Iran actuel).

Claude Adrien Helvétius (1715-1771) :
« Les hommes sont si bêtes qu’une violence répétée finit par leur paraître un droit. » L’effet de groupe facilite aussi la violence : hooligans, casseurs lors de manifestations, individus qui, isolés, n’auraient jamais agi.

Les formes de violence

On distingue :

  • Violences psychologiques : mots, harcèlement, pressions, menaces…
  • Violences matérielles : mauvais traitements, destructions…

Les premières servent souvent d’intimidation avant de passer aux secondes. Instaurer la peur pour faire craquer la victime avant d’aggraver.
À un degré moindre : la peur du gendarme ou du radar est-elle une forme de violence ? Infraction → confiscation du véhicule, annulation du permis… Même mécanique que l’interrogatoire avant la torture. La question reste : jusqu’où la violence est-elle tolérable ?

LA TOLÉRANCE

Qu’est-ce que la tolérance ?

« À mes yeux, la tolérance est la plus belle et la plus noble des vertus. Rien n’est possible sans cette disposition de l’âme. […] Elle indique simplement qu’on accepte que d’autres ne pensent pas comme vous sans les haïr pour cela. »
Paul-Henri Spaak (1899-1972), Congrès de la Fraternité mondiale, Bruxelles, 1955.

La tolérance relève de la raison et se renforce par la connaissance.
« La tolérance est la charité de l’intelligence. » Jules Lemaitre (1853-1914).
L’intolérance, elle, est le propre des ignorants et des simples d’esprit, qui n’ont pour seule force que la violence.
Albert Memmi (né en 1920) : « La tolérance est un exercice de conquête sur soi. »

Georges Clemenceau par Nadar

Ne pas confondre supporter (subir sans choix, comme durant la Guerre froide) et tolérer (accepter volontairement la différence). La tolérance supprime le rapport de force ; elle peut mener à la complémentarité et à l’enrichissement intellectuel.
Gandhi (1869-1948) :
« La règle d’or de la conduite est la tolérance mutuelle, car nous ne penserons jamais tous de la même façon, nous ne verrons qu’une partie de la vérité sous des angles différents. »

Tolérer ne signifie pas permissivité ou soumission. Celui qui tolère reste critique, exprime son désaccord de façon apaisée et propose des solutions. Tolérer, c’est construire et évoluer.
L’éducation est le meilleur vecteur pour inculquer la culture de la tolérance et effacer l’esprit de violence.
Georges Clemenceau (1841-1929) : « Toute tolérance devient à la longue un droit acquis. »
John Rawls (1921-2002) voyait dans la tolérance la clé d’une société plus juste.

Les limites de la tolérance

La tolérance s’arrête là où elle est menacée.
« N’ayez d’intolérance que vis-à-vis de l’intolérance. »
Hippolyte Taine (1828-1893).

Si un groupe tente d’imposer par la force des conceptions opposées aux valeurs démocratiques et humanistes, il faut recourir à la violence adaptée pour écarter le danger. Être pacifique, non pacifiste – le pacifisme étant une maladie qui tue la démocratie.

Céder aux extrémistes qui se réclament hypocritement de la démocratie tout en la haïssant, c’est passer de la tolérance laxiste à la soumission. Entre 1939 et 1945, sans résistance armée, serions-nous ici à débattre librement ?

Aujourd’hui, le combat continue contre les idéologies extrémistes qui veulent renverser démocratie et laïcité pour nous soumettre à leurs lois en éliminant toute tolérance.

Voulons-nous voir se reproduire chez nous ce qui se passe dans certaines universités tunisiennes, à Tombouctou, en Corée du Nord ? Dire que l’intolérance est une fatalité contre laquelle rien n’est possible parce que s’y opposer serait être intolérant, c’est un suicide.

Soyons intolérants contre l’intolérance, y compris par la force si nécessaire. Des mots humanistes face à ceux qui veulent tuer la tolérance, c’est vouloir éteindre un feu de forêt avec un seau d’eau.

CONCLUSION

N’abandonnons jamais nos valeurs si chères. Défendons-les pour que l’ignorance et l’obscurantisme perdent pied.

Un peu d’humour pour terminer
(sachant que l’humour peut être violent sans sombrer dans l’intolérance) Pierre Dac (1893-1975, souvent attribué à Pierre Doris) :
« La tolérance, c’est quand on connaît des cons et qu’on ne dit pas les noms. »

L’Énigme des Maîtres

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L’Énigme des Maîtres est à la fois un roman initiatique, un essai ésotérique et un thriller historique. Il explore la continuité cachée des sociétés de sages et de chercheurs spirituels qui, de l’Antiquité à nos jours ont préservé la connaissance hermétisme sous le sceau du secret. L’énigme prend une dimension alchimique lorsque les protagonistes : Alexander, Guido Lhermite et sir Archibald, découvrent un document ancien attribué à Léonard de Vinci mentionnant un diamant capable de révéler ce qui précède le commencement ou suit la fin.

Leurs méditations sur la structure du réel évoquent les champs morphique de Rupert Sheldrake et la résonance des consciences qui sont les nouveaux domaines d’investigation de la science moderne. Un ouvrage qui pourrait concourir à un prix littéraire dans les domaines de l’IMAGINAIRE.

Les Co-auteurs

Solange Susdarskis est Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le « Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique », prix littéraire de l’Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme » et, entre autres :

       * Comment passer du profane au sacré – Dervy
* Tracés maçonnique – Numérilivre
       * L’héritage maçonnique – Le compas dans l’œil

Frédéric BÉATRIX, architecte diplômé de l’INSA de Strasbourg, a créé BLUE architecture, son agence basée à Villefranche-sur-Mer. Au-delà de ses réalisations architecturales, son amour pour la géométrie antique s’épanouit dans des publications régulières pour Parabola, le prestigieux journal de l’académie de mathématiques de l’université de Sydney, Australie. Passionné de philosophie antique, son parcours est imprégné des enseignements de Pythagore, de Platon et des philosophes stoïciens

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