lun 27 septembre 2021 - 18:09

L’interdiction du fer

Dans ses instructions maçonniques, le pasteur Anderson reprend le texte de I Rois ; 6, 7 où il est dit que lorsque l’on bâtit la maison (le Temple de Salomon), on se servit de pierres toutes taillées et ni marteau, ni hache, ni aucun instrument de fer ne furent entendus dans la maison pendant qu’on la construisait.

De même, il est écrit en Exode ; 20,21: «Si toutefois tu m’ériges un autel de pierres, ne le construis pas en pierres de taille; car, en les touchant avec le fer, tu les as rendues profanes».

Cet interdit est décrit par Maïmonide dans les Lois de la Maison d’élection: les dalles du Heikhal et de la Azarah qui se seraient éraillées – ou ébréchées – sont impropres au Culte : elles ne peuvent être réaffectées à un usage profane et doivent être enfouies. Elles sont impropres ainsi qu’il est dit «car tu as posé ton glaive dessus et tu l’as profanée».  C’était une loi très stricte au point que celui qui utilisait pour la construction de l’Autel ou de la Rampe une pierre travaillée par du fer était passible de flagellation. Les précautions étaient telles que lorsqu’on crépissait l’Autel[1], on le lissait avec des tissus et non avec une truelle métallique, de peur qu’elle n’érode une pierre et ne la rende inutilisable[2].

Pourtant cette dimension métallurgique se confirme par la surabondance des métaux dans la construction du Temple de Jérusalem, de l’or en particulier, et en la personne d’Hiram qui était un fondeur[3]

Les rabbins Rachi et Nachmanide, quant à eux, expliquent : l’outil forgé en fer est un symbole de destruction, alors que l’autel prolonge la vie.

L’autel est un symbole de réconciliation entre Dieu et l’homme, mais l’outil de fer est un symbole de désunion et de séparation.

En hébreu, le fer, barzel (ברזל), est l’acrostiche des noms des femmes de Jacob (Bila, Rachel, Zilpa et Léa) qui donnèrent naissance aux douze tribus d’Israël. Parce qu’ils naissent de 4 mères différentes et opposées (maitresses et servantes), les douze fils de Jacob ne connaîtront l’unité fraternelle, que lorsque sera instaurée l’égalité entre leurs mères génitrices. L’unité entre les 12 tribus d’Israël, condition essentielle à l’avènement de Mashia’h», explique pourquoi il sera autorisé, dans le troisième et dernier Temple, d’utiliser un matériau jusque-là interdit.

Les instructions anglaises du XVIIIe siècle en donnent une raison : c’était le meilleur moyen de montrer l’ingéniosité de la maçonnerie à cette époque, car ces matériaux étaient préparés à une si grande distance de là que, quand on les assemblait, ils s’ajustaient de façon si parfaite qu’on eût dit l’œuvre du Grand Architecte de l’Univers plutôt que celle d’un mortel.

À la fin du XVIIIe siècle, les instructions proposent une autre interprétation : pour que le Temple ne soit pas souillé il y a cette interdiction qui renvoie à Exode, 20, 22 à 25 et Josué, 8, 30,31. Les rituels écossais ont conservé cette version. Parce que les Philistins, après l’envahissement de la Judée, s’étaient arrogés le monopole du fer, empêchant les Hébreux de fabriquer ainsi des armes métalliques, par haine, ces derniers considérèrent le travail du fer comme équivalent à la fabrication d’une idole et passer un outil de fer sur un objet sacré revenait à le souiller.

Les rituels maçonniques reprennent l’interdiction du fer par l’expression «laisser les métaux à la porte du Temple[4]». Au moment de l’initiation, le profane est effectivement séparé de tout objet en métal qu’il aurait eu sur lui. L’allégorie reprend sans doute les propositions précédentes en les développant jusqu’à expliquer que les métaux sont tout ce qui peut, au nom de la tolérance, diviser, violenter, heurter les consciences des frères (et sœurs) réunis en loge. La confiance faite au nouvel initié de dominer cette violence est marquée par le fait que ses métaux lui sont rendus à la fin de la cérémonie d’initiation.

Les ésotéristes considèrent que la présence de métal sur l’impétrant «gêne la circulation des courants [des vibrations] pour que l’acte «magique» de l’initiation s’accomplisse par la rencontre de forces, l’une passive émanant de la matière, l’autre active [et spirituelle] dispensée par le Vénérable par l’intermédiaire de son glaive flamboyant».

Jean-Jacques Gabut, Les sentiers initiatiques : à partir de 26’.

Alors que penser du port de l’épée me diriez-vous ?

Dans les plus anciennes divulgations maçonniques françaises, imprimées à partir de 1744, il était explicitement précisé que, dans le cadre idéal de la Loge, et pour le temps de ses Tenues, tous les Frères devenaient égaux et on fit choix de l’égalité «par le haut». Tous les Frères étant réputés gentilshommes, tous furent appelés à porter l’épée, qu’ils fussent nobles ou non «à l’extérieur». Tout quidam était annoncé au XVIIIe s. «gentilhomme » (qui vaut deux degrés de noblesse) sauf les domestiques annoncés «particulier»[5]. C’est pourquoi, en loge les bourgeois purent, dès lors, porter l’épée (réservée aux nobles) et ne s’en privèrent pas.

Toutefois, il devenait alors difficile de passer l’épreuve d’initiation une épée au côté, au risque de voir un chandelier enflammé bousculé par l’épée du candidat aveuglé par le bandeau. On connaît la peur d’incendie des Anglais depuis le grand incendie de la City de Londres en 1666. Ce serait pour cette raison que le symbolisme de « laisser les métaux à la porte du temple » aurait été inventé, justifiant la privation de l’épée, entre autres. Les gravures maçonniques du xviiie siècle sont d’ailleurs éloquentes à ce sujet montrant que l’épée n’était pas portée aux initiations du premier degré mais conservée aux autres degrés[6].

Alors, ne faut-il pas considérer que l’expression “laisser les métaux à la porte du Temple” ne concernerait que la cérémonie d’initiation ? De là à ne pas confondre avec l’expression “abandonner le vieil homme” ni avec le symbolisme du “ni nu ni vêtu” !

Dessin de JKN.bd

L’«interdiction» DE faire est une invitation à la méditation pour mieux faire, mais cela est un autre sujet de réflexion.


[1] Deux fois par an, à l’approche de Pessa’h et de Souccot

[2] Chapitre 1: Le Temple, Histoire, sa perfection Verset 16 

[3] La tribu de Nephtali dont il est originaire est celle des forgerons (1R 7, 14). « Son père était un Tyrien, ouvrier en cuivre; lui-même était plein de talent et d’industrie, habile à tous les travaux du cuivre. Il se rendit auprès du roi Salomon et exécuta tous ses ouvrages [de métal]. »

[4] Le Manuscrit Graham évoquait déjà cet interdit du fer. Note 19 :<lechampdesroseaux.fr/images/textes_fondateurs/MANUSCRIT GRAHAM.pdf>

[5] Attribué à Gabanon, Nouveau catéchisme des francs-maçons contenant…, daté de 1440 depuis le Déluge, avec approbation & Privilège du Roi Salomon, p. 46 : <gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k130898h/f51.image>

[6] Gravures de Thomas Palser : <worthpoint.com/worthopedia/four-masonic-prints-thomas-palser-310558829>

Solange Sudarskis
Maître de conférence honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", lauréat de l'Académie maçonnique de France (Essais et symbolisme)

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1 COMMENTAIRE

  1. Dépouillé de ses métaux, le franc-maçon renonce à tout ce qui le rattache aux possessions terrestres comme aux mérites profanes. Le dépouillement des métaux est un renoncement moral éclairé par les assimilations des métaux aux vices qu’en faisait Apollonius de Tyane : l’argent à l’esclavage, l’airain à l’orgueil, le fer à l’envie ou à la vengeance.
    Il faut que ce dépouillement soit vécu, afin de passer de la condition de l’avoir à l’état de l’être, de Baal à יהוה.

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