Accueil Blog Page 89

18/10/25 – Château Saint-Antoine : Mathusalem 13 réunit musique et solidarité fraternelle

1

Dans le paysage maçonnique français, où la fraternité et la solidarité se manifestent au quotidien, l’association Mathusalem 13 émerge comme un pilier essentiel de soutien aux aînés et aux frères et sœurs éloignés de leur Loge. C’est dans cet esprit d’union et de générosité que Mathusalem 13 organise un événement musical d’exception : un récital de piano par le virtuose Maximilien Borron, qui se tiendra au prestigieux Château Saint-Antoine, à Marseille.

450.fm, votre premier journal dédié à la Franc-Maçonnerie, met en lumière cet événement qui allie art, histoire et valeurs maçonniques, tout en développant le rôle crucial de Mathusalem 13 et en valorisant le cadre majestueux du Château Saint-Antoine.

Mathusalem 13 : Réparer la chaîne d’union rompue

Fondée sur les principes de solidarité et de fraternité, l’association Mathusalem 13 s’est donnée pour mission de pratiquer concrètement l’entraide envers celles et ceux qui, pour des raisons économiques, de santé, d’éloignement géographique ou de drames personnels, ont dû cesser leur activité maçonnique. Comme le souligne son président, Jean-Claude Levy, « Véritable CHAINE D’UNION, notre Association « MATHUSALEM 13 » se donne pour mission de pratiquer concrètement la SOLIDARITÉ, à l’intention de celles et ceux qui […] ont cessé leur activité Maçonnique, et ne font plus partie de leur Loge (ou s’en trouvent matériellement éloignés). POUR CES SS & FF LA CHAÎNE D’UNION EST ROMPUE… Ils représentent le patrimoine de nos Aînés, Notre Devoir est de les servir, ainsi que leurs conjoints ».

Mathusalem 13

En étroite collaboration avec les Vénérables Maîtres, Secrétaires, Hospitaliers et tous les Frères et Sœurs volontaires, Mathusalem 13 travaille à rétablir cette chaîne d’union brisée. L’association opère en Bouches-du-Rhône et au-delà, organisant des événements culturels et caritatifs pour financer ses actions. Ce récital de piano n’est pas seulement un moment artistique : il est un acte de solidarité, dont les bénéfices soutiendront directement les initiatives de l’association. Mathusalem 13 incarne ainsi l’essence même de la Franc-Maçonnerie : un engagement concret envers les plus vulnérables, rappelant que la fraternité ne s’arrête pas aux portes des Loges.

Thierry Zaveroni

Mathusalem 13 sait pouvoir compter sur la présence fraternelle de Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la Grande Loge de France, dont la bienveillance sans ostentation, l’écoute qui précède la parole et le souci d’ouvrir des chemins plutôt que d’assigner des places éclairent nos travaux.

Sa venue donne le ton : l’art au service de l’entraide, la musique comme chaîne d’union rendue à sa charge de fraternité, au bénéfice des plus fragiles, dans la continuité de la mission de Mathusalem 13.
 

Le Château Saint-Antoine : Un joyau maçonnique au cœur de Marseille

L’événement se déroulera dans un cadre d’exception : le Château Saint-Antoine, qui abrite l’Hôtel de la Grande Loge de France, situé au 10, Boulevard Jules Sébastianelli, dans le 11e arrondissement de Marseille. Ce lieu emblématique, niché dans un environnement verdoyant et chargé d’histoire, est bien plus qu’un simple bâtiment. Construit au XIXe siècle et rénové pour accueillir les activités maçonniques, le Château Saint-Antoine symbolise l’harmonie entre tradition et modernité. Ses salons élégants, ses jardins paisibles et son architecture néo-classique en font un sanctuaire idéal pour des rassemblements fraternels.

es au Château Saint-Antoine
Les Heures Bleues au Château Saint-Antoine

Propriété de la Grande Loge de France, le château accueille régulièrement des conférences, des tenues et des événements culturels – expositions en relation avec le Musée de la GLDF (musée de France – appellation délivrée par le ministère de la Culture – ; Les Heures Bleues ; Rencontre 2025 « Jeunesse et valeurs européennes » de  AAPM), qui renforcent les liens entre les Obédiences.

Château Saint-Antoine
Château Saint-Antoine

Pour ce récital, son acoustique remarquable et son ambiance solennelle promettent une immersion totale dans la musique, transformant l’expérience en un rituel artistique. En choisissant ce lieu, Mathusalem 13 met en avant non seulement l’héritage maçonnique marseillais, mais aussi la capacité de la Franc-Maçonnerie à ouvrir ses portes à la culture, invitant amis et sympathisants à partager ces moments d’élévation spirituelle.

Maximilien Borron

Un virtuose au piano : Maximilien Borron et son programme envoûtant

Au cœur de cet événement, le pianiste Maximilien Borron, originaire de Côte d’Or, offrira un récital qui marie virtuosité technique et profondeur émotionnelle. Formé auprès des plus grands maîtres à Dijon, Boulogne-Billancourt, Londres (Guildhall School) et Moscou (Conservatoire Tchaïkovski, dans la classe de Lev Naumov), Maximilien Borron a forgé un style unique, influencé par l’école occidentale et la grande tradition russe. Sa sonorité profonde, alliant intensité et poésie, captive les auditoires du monde entier. En parallèle de sa carrière de concertiste, il transmet sa passion en tant que professeur au Conservatoire d’Antibes.

Le programme du récital, prévu le samedi 18 octobre 2025 à 18h00, invite à une immersion au cœur des grands maîtres du piano romantique et impressionniste :

Beethoven – Sonate op. 26 : Une œuvre introspective, explorant les thèmes de la variation et de l’émotion pure.

Schumann – Concert sans orchestre op. 14 : Une pièce virtuose qui évoque la passion et la rêverie schumanniennes.

Ravel – Sonatine : Un bijou d’élégance française, mêlant clarté et subtilité harmonique.

Liszt – Valse de Méphisto : Une démonstration de technique flamboyante, inspirée du mythe faustien.

Ce répertoire, riche en contrastes, promet une expérience inoubliable, où la musique devient un vecteur de réflexion et d’union.

Marseille, la plus ancienne des villes de France, belle deux fois parce qu’elle est d’abord fidèle à sa mémoire, ensuite audacieuse dans son présent.

Ici, la mer n’est pas un décor : elle est un miroir d’Orient, un compas ouvert vers l’autre. Le Château Saint-Antoine y tient le rôle d’une bastide-phare : un lieu où la tradition se respire, où la modernité se travaille, où l’on entre comme dans un temple de lumière.

Armoiries de Marseille

À Marseille, l’hospitalité n’est pas un slogan mais un geste ; l’on y apprend que la beauté naît de l’alliage entre la pierre et le vent, la mémoire et l’avenir. Quel merveilleux écrin pour une soirée où la musique devient travail d’élévation et promesse de fraternité active.

Rejoignez-les pour un moment d’exception

Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères, amis(ies), Mathusalem 13 vous invite à assister à ce rendez-vous musical d’exception. Les tarifs sont accessibles : 10 € pour le récital seul, et 35 € pour le récital suivi d’un repas convivial. Les paiements se font par carte bancaire via le lien Hello Asso, disponible sur le site de Mathusalem France.

Réservez dès maintenant et contribuez à rétablir la chaîne d’union ! Nous vous attendons nombreux pour partager cet instant de beauté et de fraternité.

Du Je au Nous : réflexions sur un langage de l’autorité

4

Je ne suis qu’un simple Frère de colonne. Je ne tiens pas le maillet, je ne siège pas dans les conseils, je ne conduis pas les débats. J’écoute, je reçois, je contemple. Et parfois, dans ce silence qui est aussi une école, un mot me heurte ou m’interpelle. Il ne s’agit pas de juger, encore moins de condamner, mais de partager une inquiétude fraternelle.

De plus en plus souvent, en Loge, dans nos assemblées, voire en Grande Loge, j’entends cette formule : « j’ai décidé ». Trois mots. Trois syllabes. Un écho qui, pour certains, passe inaperçu, mais qui, pour moi, résonne comme une dissonance dans l’harmonie de nos travaux.

Pourquoi ?

Parce que la Franc-Maçonnerie n’est pas l’art de commander, mais celui de conduire ensemble. Le « je » y a sa place, certes : quand nous prenons la parole, nous disons « je pense », « je crois », « j’ai travaillé sur ». Mais lorsque l’autorité s’exprime, elle ne parle jamais en son nom propre. Elle parle au nom de la Loge, au nom du Conseil, au nom de l’Obédience. Elle n’impose pas une volonté individuelle : elle traduit la décision commune, fruit de la délibération.

En entendant ce « j’ai décidé », je songe à l’équerre et au compas. L’équerre rappelle la rectitude, le compas l’ouverture. Mais aucun des deux outils ne se suffit à lui-même : ils n’ont de sens que dans leur articulation. Le « je » qui se ferme sur lui-même se fait équerre rigide ; le « nous » qui s’élargit devient compas accueillant. L’autorité maçonnique se tient entre les deux : elle trace une règle qui n’est jamais celle d’un seul, mais celle qui unit.

Psychologiquement, ce tic verbal peut traduire bien des choses : le besoin de s’affirmer dans une fonction nouvelle, la volonté d’afficher de la fermeté, ou tout simplement la maladresse de quelqu’un qui transpose dans le temple les réflexes du monde profane. Dans l’entreprise, dans la politique, dire « j’ai décidé » est valorisé : cela rassure, cela montre que « le chef tient la barre ».

Mais en Loge, cette tournure fait vaciller la perception que nous avons de la fonction : le Grand Maître, le Vénérable, le Surveillant ne sont pas des chefs, ils sont les gardiens provisoires d’une charge confiée par les Frères.

Initiatiquement, il y a là une leçon précieuse. Nos rituels nous enseignent que le maillet ne frappe pas pour imposer une volonté, mais pour rappeler à l’ordre, pour accorder le rythme du chantier. De même, la parole de celui qui préside n’est pas un décret, mais une médiation. Le « j’ai décidé » enferme la fonction dans la personne ; le « nous avons décidé » élève la personne à la hauteur de la fonction.

Frères, mon propos n’est pas de pointer du doigt tel ou tel, ni d’alimenter des murmures inutiles. Je cherche simplement à dire combien les mots sont importants, combien ils façonnent notre perception. Car le langage n’est pas un simple vêtement : il est matière vivante de notre Temple. Une pierre mal taillée peut fragiliser un mur ; une parole mal ajustée peut fissurer la confiance.

Cadenas attachés tous ensemble
Cadenas attachés tous ensemble

Alors, je nous invite à entendre cette nuance : le « je » est l’expression d’une conscience individuelle, le « nous » est l’expression d’un corps initiatique. Quand nous disons « j’ai décidé », nous risquons de réduire l’égrégore à une volonté solitaire. Quand nous disons « nous avons décidé », nous rappelons que nul n’est au-dessus de la Loge, mais que chacun, selon sa place, sert l’édifice.

Puissions-nous, Frères, retrouver cette humilité du langage, qui n’est pas faiblesse mais force, car elle nous relie les uns aux autres. Puissions-nous, chaque fois que nous entendons « j’ai décidé », nous souvenir que l’art maçonnique est de transformer le « je » en « nous », comme la pierre brute devient pierre cubique.

J’ai dit, ou plutôt : nous avons réfléchi ensemble.

Mylène Farmer : l’autre lumière, l’alchimie d’une voix

2

Nous avons appris depuis longtemps que certaines œuvres ne se contentent pas d’être écoutées. Elles se visitent comme un Temple intérieur, avec ses portes battantes, ses silences, ses colonnes de lumière et ses zones d’ombre où l’on affûte la parole.

Mylène Farmer, Live 2019, capture d'écran
Mylène Farmer, Live 2019, capture d’écran

L’univers de Mylène Farmer appartient à cette famille rare. Il mêle pudeur et dévoilement, Eros et Thanatos, bibliothèque et piste de danse, une alchimie volontairement paradoxale qui aimante depuis quatre décennies une communauté d’adeptes.

Sa trajectoire, canadienne d’origine et française d’inscription, commence à Pierrefonds, dans la banlieue de Montréal, avant de s’enraciner près de Paris ; son nom civil, Mylène Jeanne Gautier, deviendra « Mylène Farmer », patronyme choisi en écho à l’actrice Frances Farmer, comme si le théâtre de la vie annonçait déjà la future poétique du masque. Discrétion farouche, rareté médiatique, fidélité au compagnonnage créatif avec Laurent Boutonnat : la biographie dessine une signature – autant une œuvre qu’un personnage, autant une voix qu’un monde.

Son aventure discographique installe une dramaturgie de métamorphoses : des premiers sortilèges de « Cendres de lune » et d’« Ainsi soit je… » au tournant blanc et corvidé de « L’autre… », puis au virage californien d’« Anamorphosée », au lyrisme d’« Innamoramento », aux cycles « Avant que l’ombre… » et « Bleu Noir », jusqu’aux constellations d’« Interstellaires » et aux brûlures de « L’Emprise ». On y aura reconnu une esthétique de grand atelier : textes à doubles fonds, iconographie somptuaire, clips cinématographiques, fables interdites et ballet d’allusions littéraires (Baudelaire, Poe, Wilde, Levi, Egon Schiele) qui signent l’érudition discrète et la mélancolie lumineuse de l’autrice. L’album « L’autre… » (1991), porté par un oiseau noir posé sur une chevelure incendiaire, restera son sommet commercial en France, où il se classe très longuement en tête et installe définitivement l’aura Farmer.

Source : site mylene.net

La scène, chez elle, est davantage qu’un concert : c’est un rituel de passage. Des théâtres de la fin des années 1980 aux vastes arènes, jusqu’aux rendez-vous géants au Stade de France, chaque tournée rejoue un serment : chorégraphies comme fresques, décors en cathédrales d’écrans, dramaturgie minutée. La tournée « Nevermore 2023/2024 », malgré les aléas d’un monde troublé, a confirmé l’ampleur de ce dispositif et l’inscription d’un répertoire désormais patrimonial dans l’imaginaire collectif. Que le spectacle se clôt souvent sur « Désenchantée » dit assez la valeur d’étendard de cette chanson – refrain partagé, bras levés, rite profane de fraternité immédiate.

Quant aux « mystères » de Mylène Farmer, il faut les entendre non comme des secrets à dérober mais comme une façon d’habiter la distance. Peu d’interviews, beaucoup d’images : elle inverse la proportion usuelle de la célébrité contemporaine. À la curiosité indiscrète elle oppose la construction d’un mythe, patiemment, pierre à pierre : fables historiques (« Libertine », XVIIᵉ baroque et fouet de soie), contes cruels, religiosité détournée, martyrs de papier, anges et fauves, tout un bestiaire où l’innocence et la faute dansent ensemble. Ce théâtre nourrit une herméneutique sans fin : chacun y projette son labyrinthe, y retrouve son miroir. C’est la force des grandes icônes pop : elles proposent des chambres d’échos pour nos contradictions.

Approchons maintenant « Désenchantée », par où tant d’itinéraires ont commencé. Sortie en 1991, première étincelle de « L’autre… », elle demeurera sa chanson-signature, numéro 1 durant de longues semaines en France : au-delà d’un tube, une formule – l’air même d’une époque – que la foule chante comme on se reconnaît. Les historiens de la pop noteront l’alliage : pulsation europop, mélodie ascendante, diction nette qui martèle des mots simples et fatidiques. Les herméneutes, eux, liront autre chose : une dramaturgie de la perte et de la mesure, le sentiment d’une génération venue trop tard pour les utopies, trop tôt pour renoncer.

Comment une loge symbolique entendrait-elle cette chanson ?

D’abord comme une nuit de « nigredo ». Le mot « désenchantée » n’est pas le deuil de la magie, mais l’aveu d’un voile arraché : les illusions tombent, reste la matière brute. C’est la pierre non taillée posée au centre, à laquelle il faudra appliquer le maillet et le ciseau. La frappe du refrain agit comme un marteau rythmique : à chaque battement, une scorie se détache, à chaque retour une part de nous se dénude. L’alchimiste sait que l’œuvre au noir n’est pas la fin, mais l’indispensable commencement.

Ensuite, la chanson met en scène la traversée des deux Colonnes. Le texte oppose jour et nuit, idéal et constat, promesse et chute : nous passons de Jakin à Boaz, de la théorie à l’épreuve, de l’Orient espéré à la réalité du Septentrion. Le « désenchantement » n’est pas l’échec de l’initiation ; c’en est le seuil. C’est le moment où l’on cesse d’accuser le monde et où l’on se met à travailler. Dans le Temple intérieur, le constat « tout est chaos » (pour ne citer qu’un très bref fragment) ne clôt pas la marche : il l’ordonne. Un monde qui paraît disloqué appelle précisément l’équerre, le niveau, le fil à plomb ; c’est dans l’écart des choses que naît la géométrie.

La chanson, de couplet en couplet, procède alors comme un dialogue entre l’Atelier et la cité. Dans l’Atelier, nous reprenons souffle, nous mesurons, nous nommons. Dans la cité, nous entendons le tumulte, la fatigue, la phrase cassée. Le refrain agit comme ces retours en soi que prescrit l’inscription V.I.T.R.I.O.L. : « Visita Interiora Terrae… ». Visiter l’intérieur de la Terre, c’est écouter la basse obstinée de la chanson : non un gémissement, mais une basse continue – un bourdon de cathédrale – qui porte la voix claire. Aller au centre de soi pour y trouver l’étoile polaire qui ne se voit pas en plein midi.

On ne s’étonnera pas que cette poétique respire la bibliothèque. Mylène Farmer a toujours mêlé aux pulsations synthétiques du temps des réminiscences littéraires : chez elle, Baudelaire et Poe traversent la pop comme des spectres familiers. L’ombre d’« Allan » – clin d’œil explicite au maître d’outre-tombe – suffit à rappeler que l’imaginaire n’est pas une décoration mais une boussole : des récits, des symboles, des figures continuent d’enseigner dans la langue d’aujourd’hui. C’est ce tissage qui, pour nous, fait signe : tradition vivante, modernité assumée, fidélité et invention.

Nigredo rubedo albedo : les étapes alchimiques
Nigredo rubedo albedo : les étapes alchimiques

Si l’on prolonge la lecture alchimique, « Désenchantée » laisse entrevoir ses deux autres couleurs. Après la « nigredo » (noir), vient l’« albedo » (blanc) : ce moment de clarification où l’on comprend que l’innocence n’est pas un état perdu mais un effort de vérité. L’iconographie de « L’autre… » – visages diaphanes, oiseau sombre, épure glacée – en a donné des échos plastiques. Enfin, « rubedo » (rouge) : la chevelure flamboyante, le désir et la volonté, la chaleur du chœur quand des dizaines de milliers de voix entonnent la même devise. À ce stade, la chanson n’est plus plainte mais énergie, elle devient « chant de marche ». Elle réveille le désir de justesse plutôt que la nostalgie d’un âge d’or.

Une oreille maçonnique y reconnaîtra encore la pédagogie de l’équilibre. La pièce n’offre pas de solution spectaculaire ; elle propose une méthode : regarder le réel en face, nommer, mesurer, polir, reprendre. Dans nos rituels, la lumière n’abolit pas la nuit ; elle lui donne sens, la traverse et l’oriente. De même, la chanson n’abolit pas la fatigue moderne ; elle la met en travail. « Idéaux », « mots abîmés » : nous savons ce que c’est que des mots rabotés par l’usage. L’Atelier sert justement à leur redonner du fil, à les affûter jusqu’à ce qu’ils redeviennent performants, opérants, capables d’ouvrir.

Au fond, la « morale » initiatique de « Désenchantée » tient en peu de choses : ne pas confondre la chute des fables avec la fin du sens ; tenir le chantier, même quand l’époque se défait ; chercher la lumière intérieure là où l’exténuation du monde nous pousserait à baisser les bras. Nous n’avons pas à choisir entre la danse et la pensée : l’une peut servir l’autre. C’est le pari, profondément humaniste, de Mylène Farmer : relier l’intellect et le corps, l’icône et la blessure, l’intime et le partage.

Reste que la trajectoire entière de l’artiste explique la persistance de cette œuvre dans nos mémoires. Carrière au long cours, record impressionnant de numéros 1, constance du public francophone et au-delà, capacité à renouveler ses matières sonores sans renier sa patte : la tenue est exemplaire. Et l’actualité récente a rappelé la puissance du rite scénique : malgré reports et tempêtes, la communauté se retrouve, elle fait cercle, elle se reconnaît — et la chanson-signe referme la procession. C’est peut-être cela, au bout du compte, la « réponse » de Mylène Farmer : non une doctrine, mais une liturgie profane où chacune et chacun, à hauteur de sa propre nuit, repart avec une étincelle.

Pour l’historien, on retiendra que « Désenchantée » demeure son titre le plus emblématique : premier single de L’autre… (1991), il a occupé la tête des classements durant de longues semaines. Pour le symboliste, c’est une œuvre au noir muée en chant de marche. Pour nous, travailleurs de l’esprit, l’essentiel est la méthode : dans le vacarme des jours, ouvrir l’espace intérieur où le désenchantement cesse d’être une fatalité et devient, tout simplement, l’autre nom d’un réveil.

Alors,  notre iconique Mylène Farmer, à canoniser de son vivant ?

Illustrations : Wikimedia Commons

Ce que je ne sais plus

4

« Je me tiens au massif et au vraisemblable, évitant les reproches anciens : Les hommes accordent plus de foi à ce qu’ils ne comprennent pas. L’esprit humain est porté à croire plus volontiers les choses obscures »

Montaigne

Préface : Le rêve commence

Je ne suis pas né dans la lumière. Je suis né dans le flou. Entre les livres et les silences, entre les questions qu’on ne pose pas et celles qu’on n’ose pas entendre. Ce texte est un rêve éveillé. Il s’est écrit en marchant à travers les âges, les voix, les vertiges. Je n’ai rien conquis. J’ai tout perdu. Et dans cette perte, j’ai entrevu quelque chose, une lumière qui ne s’impose pas, mais qui attend. Et déjà, un souffle. Infime. Inexplicable. Présent.

Le Passage : Charon et le fleuve sans nom

Charon m’attendait au bord d’un fleuve qui ne figure sur aucune carte. Il ne m’a pas demandé de payer. Il m’a simplement tendu la main.

Ce n’était pas la mort que je traversais. C’était l’oubli du savoir. Nous avons navigué entre les mondes. Chaque rive portait un visage. Chaque escale était un rêve. Et dans le creux de la barque, un souffle. Ni vent, ni voix. Juste une présence qui ne disait rien, mais qui veillait.

Égypte : Le secret et le symbole

Aménémopé

Un temple surgit du sable. Immense. Silencieux. Les murs vibraient de signes que je ne comprenais pas. Un prêtre m’apparut, vêtu d’ombre. Il ne m’enseigna rien. « Tu veux voir la lumière ? Alors commence par ne pas la chercher. » Chaque hiéroglyphe semblait me dire : Tu n’es pas là pour comprendre. Tu es là pour te taire. Et dans ce silence, un souffle. Il ne venait pas du vent, mais du dedans. Je sortis du rêve avec une brûlure douce : la lumière ne se lit pas. Elle se devine.

« L’homme sage est celui qui voit avec les yeux du cœur, car les apparences sont des voiles posés sur la vérité. »

Inspiré des enseignements d’Aménémopé

Grèce : Le doute et le dialogue

Démosthène

Athènes résonnait comme une mer de pensées. Socrate m’arrêta sans me parler. Son regard me dénudait. « Tu crois savoir. Mais sais-tu ce que tu crois ? » Platon me montra la caverne. Il ne me demanda pas de sortir. Il me demanda de regarder mes chaînes. Et dans l’ombre de la caverne, un souffle. Il ne brisait pas les chaînes, mais les faisait vibrer. La lumière grecque n’était pas une révélation. C’était une fissure dans le réel. Et dans cette fissure, je me suis mis à penser autrement.

« On croit ce que l’on veut croire. »

Démosthène

Rome : La loi et le marbre

La cité était droite, figée, imposée. Un sénateur m’expliqua la clarté, la loi, le pouvoir. « La lumière est ce qui ordonne le chaos. » Mais dans une ruelle, un mendiant me murmura : « Le marbre est clair, mais il ne respire pas. »

Et dans cette pierre, un souffle retenu. Comme si le monde voulait parler mais n’osait plus. J’ai compris que la lumière peut devenir dogme. Et que le dogme peut devenir prison.

Auguste

« J’ai trouvé Rome en briques, et je l’ai quittée en marbre. »

Auguste

Kabbale : L’arbre et le vide

Zohar

Un arbre poussait dans l’âme. Ses racines étaient des questions. Un maître me parla du retrait de Dieu. Et je me sentis vide. Mais ce vide vibrait. « La lumière est dans le manque. Dans le désir. Dans le feu qui ne consume pas. » Et dans ce vide, un souffle. Il ne comblait rien, mais il animait tout. Je ne savais plus qui j’étais. Mais je sentais que ce que je cherchais… me cherchait aussi.

« Le monde que nous voyons n’est que l’ombre d’un monde caché, tissé de lettres, de symboles et de lumière. »

Inspirée des enseignements du Zohar

Maître Eckhart : Le silence et le dépouillement

Maître Eckhart

Un monastère sans murs. Le silence était une mer. Maître Eckhart m’apparut comme une absence. « Ce que tu cherches est ce qui cherche. » Je me suis effacé. Et dans cet effacement, j’ai entrevu une lumière nue, sans forme, sans dogme, sans voix. Et dans ce rien, un souffle. Pur. Dénué. Présent. Il ne disait rien. Il était là.

« L’homme ne doit pas se contenter d’un Dieu qu’il pense, car lorsque la pensée s’évanouit, Dieu s’évanouit aussi. »

Maître Eckhart, Sermons

Spinoza : La joie et la nécessité

Spinoza

Un homme polissait des lentilles comme on caresse l’univers. Spinoza me regarda comme on regarde une étoile. « La lumière est la joie de comprendre. » Je ne comprenais pas tout. Mais je sentais que comprendre n’était pas posséder.

C’était consentir à l’ordre du monde. Et dans cet ordre, un souffle. Clair. Continu. Comme une loi qui respire. Et dans cette respiration, je me suis senti libre.

« Aussi longtemps que l’homme est affecté par l’image d’une chose, il la considère comme présente, même si elle n’existe pas. »

Spinoza, Éthique, Partie II, Proposition 17, Corollaire

Rûmî : Le feu et la danse

Rumi

Un cercle en feu. Le monde tournait. Rûmî dansait. Et je tournais avec lui. « La lumière est ce qui te brûle sans te détruire. » Je ne savais plus où était le haut, le bas, le moi. Mais je savais que je touchais quelque chose, une ivresse sacrée. Et dans cette ivresse, un souffle. Il tournait avec nous. Il ne guidait pas. Il embrasait.

« Tout l’univers est contenu dans un seul être humain : toi. Tout ce que tu vois autour de toi… est présent en toi à divers degrés. »

Rûmî

Simone Weil : Le poids et la grâce

Simone Weil

Une femme regardait le monde sans le juger. Simone Weil me parla doucement. « La lumière est ce qui ne s’impose pas. Elle est ce qui attend. » Je ne savais plus comment prier. Mais j’ai appris à attendre. Et dans cette attente, un souffle. Léger. Suspendu. Comme une grâce qui ne tombe jamais. Et dans cette suspension, j’ai reçu.

« L’enfer est du néant qui a la prétention et donne l’illusion d’être. »

La Pesanteur et la Grâce

Chapitre final I : Le dernier seuil

Je suis revenu. Mais ce n’est pas un retour. C’est une traversée inachevée. Charon m’a déposé sur une rive inconnue. Le fleuve continue de couler en moi.

Le temple m’attendait. Et dans son silence, un souffle. Infime. Inexplicable. Présent. Je l’ai reconnu sans le comprendre. Et peut-être… tu le reconnais aussi.

Je ne suis plus celui qui cherche. Je suis celui qui consent à être traversé. Je ne suis pas éclairé. Je suis éveillé.

Et maintenant, je sais que je ne sais plus.

Chapitre final II : Le seuil partagé

Je marche encore, non pour comprendre, mais pour respirer ce feu sans me consumer, pour laisser le souffle me porter, pour être ce rêve qui ne s’achève jamais.

Et toi, mon Frère, ma Sœur, tu n’as pas quitté ton siège, mais quelque chose en toi s’est mis à respirer autrement. Ce texte n’est pas une fin. C’est ton seuil. Un souffle t’attend.

Et si ce rêve éveillé te semble flou, impalpable, c’est peut-être parce qu’il ne se laisse pas saisir, mais il existe. Il est là, comme une brume qui caresse la peau, comme une présence qui ne s’impose pas mais qui insiste. Ce n’est pas le néant. C’est une matière subtile, réelle, que nous ne savons pas encore nommer.

Épigraphe finale

Le rêve éveillé n’est pas un vide. C’est une présence qui attend d’être reconnue.

Curiosités à l’occasion de la Journée du patrimoine en Bavière

De notre confrère allemand antenne.de

Certes, de nombreux monuments sont ouverts au public. Mais la Bavière compte aussi des bâtiments classés dont les portes ne sont généralement pas ouvertes à tous, sauf lors de la Journée du patrimoine. Un ancien abattoir, une loge maçonnique ou une salle funéraire peu avant sa démolition – à l’occasion de la Journée du Monument Ouvert en Bavière ce dimanche (14 septembre), de nombreuses portes s’ouvriront qui restent habituellement fermées – une sélection de monuments curieux ou insolites :

Ancien abattoir de Bamberg

Jusqu’au printemps 2024, porcs et bovins y étaient abattus quotidiennement. La ville de Bamberg a ensuite cessé ses activités pour des raisons économiques. On ignore encore ce qu’il adviendra du site. Cet abattoir classé a été construit au début du XXe siècle. La ville écrit : « Il allie une utilisation et une construction innovantes à une qualité architecturale. » Les personnes intéressées peuvent désormais le constater par elles-mêmes : les traces de l’abattoir ont depuis longtemps disparu. 

Dernière chance de voir

À Neusäß, en Souabe, la Journée du patrimoine pourrait bien être la dernière occasion de visiter une ancienne salle funéraire. La municipalité souhaite depuis longtemps démolir ce cimetière centenaire du quartier de Steppach, malgré son classement aux monuments historiques. Une porte-parole de la ville de Neusäß a justifié ce projet de démolition en invoquant la vétusté du bâtiment et son caractère non accessible aux personnes à mobilité réduite. Les personnes âgées, notamment, fréquentent la salle funéraire et se plaignent fréquemment de son état, a-t-elle expliqué. La ville prévoit donc la construction d’un nouveau bâtiment moderne.

« L’exceptionnelle rareté du bâtiment tient uniquement à sa date de construction », indique le site web denkmalnetzbayern.de de l’Association bavaroise pour la préservation du patrimoine local, à propos de l’importance de la salle funéraire. « De plus, le bâtiment impressionne par ses nombreux détails de conception et d’artisanat, comme la porte d’entrée ornée d’une grille. » La demande de démolition de la municipalité est actuellement en instance auprès de la mairie d’Augsbourg. Aucune décision n’a encore été prise.

Regardez par-dessus l’épaule des carillonneurs

Au château de Johannisburg à Aschaffenburg, les visiteurs peuvent observer les sonneurs du carillon municipal, Ariane Toffel et Georg Wagner, à l’œuvre. Depuis la console du huitième étage du clocher, ils montrent comment ils manipulent le carillon, composé de 48 cloches. Selon la ville, la plus petite pèse 10 kilogrammes, la plus grande 271 kilogrammes. Au total, le carillon de la tour pèse plus de deux tonnes.

Bandes dessinées dans une ancienne synagogue

À l’occasion de la Journée du Patrimoine, la Vieille Synagogue de Kitzingen accueillera une exposition de bandes dessinées contre l’antisémitisme, la haine et le racisme. Construite en 1883 près des rives du Main, cette imposante synagogue servit de centre spirituel et culturel à la communauté juive de l’époque dans ce chef-lieu de Basse-Franconie jusqu’à sa destruction lors du pogrom de la Nuit de Cristal de 1938. Ce n’est que plusieurs décennies plus tard que le bâtiment, gravement endommagé, fut rénové et reconstruit. En 1993, la ville de Kitzingen ouvrit le centre culturel et éducatif « Vieille Synagogue ».

Impôts, douanes, architecture

Habituellement, l’accent est mis ici sur le droit fiscal allemand complexe, mais dimanche, l’architecture est également à l’honneur : la Cour fédérale des finances de Munich ouvre ses portes aux visiteurs. Depuis 1950, la plus haute juridiction en matière fiscale et douanière est installée dans le palais Fleischer à Munich-Bogenhausen. Ce manoir néoclassique a été construit au début du XXe siècle pour servir de résidence et de lieu de réception au peintre Ernst Philipp Fleischer, mais n’a jamais été achevé, selon le programme des Journées du patrimoine.

Le monde mystérieux des francs-maçons

Leur univers est empreint de mythes, de légendes et de théories du complot ; de nombreux livres et thrillers les concernent. À l’occasion de la Journée du Monument Ouvert, les visiteurs peuvent désormais visiter la maison de la Loge maçonnique « Zur Verbrüderung an der Regnitz » à Bamberg. Selon les autorités municipales, la loge a été construite en 1891 et a servi d’hôpital militaire pendant la Première Guerre mondiale. Les membres de la loge présenteront des informations sur la franc-maçonnerie lors de deux conférences.

Les francs-maçons se considèrent comme une association aux objectifs éthiques et humanistes ; leur secret découle de nombreux rites et coutumes, souvent connus des seuls membres. Selon les Grandes Loges Unies d’Allemagne, on compte actuellement plus de 15 000 francs-maçons dans tout le pays.

Hôpital Art Nouveau

L’hôpital du district de Mainkofen à Deggendorf possède une histoire de plus de 100 ans et une architecture exceptionnelle : dès 1909, plus de 30 bâtiments de style Art nouveau rural furent construits au cœur d’un parc. Dix services pour 45 patients, un bâtiment administratif, plusieurs bâtiments commerciaux et résidentiels, ainsi qu’une salle de bal Art nouveau, unique en Basse-Bavière et qui constitue encore aujourd’hui la pièce maîtresse du complexe, furent construits. L’hôpital ouvrit ses portes en 1911 sous le nom d’« Hôpital et maison de retraite de Mainkofen ».

Lors d’une visite guidée d’une heure, le dimanche à 10h, les personnes intéressées pourront découvrir le parc de l’hôpital, l’église et la salle de bal, ainsi que le mémorial dédié aux victimes de l’euthanasie nazie, dans l’ancien sanatorium et maison de retraite. Inscription obligatoire avant le 11 septembre à l’adresse kultur@bezirk-niederbayern.de.

La revue de la Grande Loge de France explore le champ du sacré

Nous entrons dans ce numéro de Points de Vue Initiatiques (PVI) comme l’on franchit un parvis à l’aube, lorsque les couleurs basculent et que la parole cesse d’être bavarde pour redevenir service. Ce 217e numéro porte un titre qui ne cherche pas l’effet mais la vérité d’un seuil. Tout est sacré. Nous lisons, nous respirons, nous éprouvons surtout la cohérence d’un chantier qui ne juxtapose pas des articles mais organise une élévation intérieure.

Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France
Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France

Jean-Raphaël Notton ouvre la marche avec une adresse franche qui relie l’événement et la Tradition. Élu au solstice d’été, le Grand Maître inscrit son mandat sous le signe de l’initiation. Il retient une devise de chevalerie qui est aussi une consigne maçonnique, Visita Interiora Terrae, et nous invite à descendre dans l’épaisseur de nous-mêmes afin de rouvrir la mine des symboles. Il salue la revue comme un instrument de transmission et de rayonnement, non un simple bulletin, et il confie à Olivier Balaine une mission qui ne relève pas de l’intendance mais du sens.

La revue est présentée comme une fenêtre ouverte sur le monde et nous comprenons que ce mot de fenêtre signifie orientation, souffle, responsabilité.

Être heureux du présent n’empêche pas d’oser de grandes ambitions pour la diffusion d’une pensée maçonnique française qui ne renie ni l’histoire ni la modernité. Dans cette page inaugurale vibre une chose rare, la joie grave d’un homme qui sait que les mots ne suffisent pas et que le rituel est une pédagogie du réel.

Olivier Balaine tient ensuite la plume avec la fermeté des éditeurs qui aiment la nuance. Il rappelle que la notion de sacré n’a de poids que si elle continue d’opérer une séparation. Nous sentons passer la leçon d’Émile Durkheim, non comme une thèse mais comme une pierre d’angle. Si tout est sacré, plus rien ne l’est, car l’œuvre du sacré commence par distinguer. Le directeur ne transforme pas cette exigence en dogme. Il décrit le passage par les rites, la lenteur des gestes, l’offrande qu’est chaque consécration. Il évoque la profanation qui blesse et qui paradoxalement révèle la valeur de ce qui fut consacré. Il rappelle que l’excès de sacralisation peut enfermer, tout comme l’excès inverse, la désacralisation brutale, peut ruiner les attaches sensibles qui nous tiennent debout. Nous sentons dans cette page une éthique de l’attention, une politique du temps, une fraternité des désaccords tenus. La revue se place à la croisée des pensées contemporaines et de la Tradition vivante. Elle accueille des voix qui ne pensent pas à l’identique et qui pourtant travaillent de concert à l’élévation du lecteur.

Le cœur battant du numéro se trouve dans l’entretien avec André Comte-Sponville.

Le philosophe y parle avec la franchise qui le caractérise. Nous connaissons sa fidélité à l’esprit laïque, son athéisme sans fanfare, son attention passionnée aux vertus. Ici, il rappelle que si tout est sacré, il n’y a plus de sacré, ce qui oblige à réserver ce mot pour ce qui exige une attitude de respect, de retrait, de reconnaissance. André Comte-Sponville refuse de confondre sacré et religieux. Il distingue la transcendance théologique et la transcendance de valeur, celle qui surgit lorsque nous rencontrons quelque chose qui nous dépasse sans nous écraser, qui nous oblige sans nous déposséder. Il parle de l’amour, du courage, de la justice, non comme d’idées vides, mais comme de réalités qui nous réclament. Il assume que l’on peut vivre pleinement la profondeur sans invoquer un dieu. Et pourtant, tout au long de l’entretien, nous lisons une manière de prière implicite, une discipline de l’âme qui est sœur de la nôtre. Il n’ignore pas les risques d’un sacré dilué dans l’émotion ou dans l’idéologie. Il appelle à discerner, à nommer avec précision, à ne pas céder au vertige d’un vocabulaire grandiloquent. Son exigence rejoint l’épure du Temple, où l’outil est à sa place, où la parole est cadrée, où la liberté ne s’oppose pas à la règle mais s’y ajuste.

André Comte-Sponville en 2014

Ce dialogue éclaire la pratique maçonnique avec une netteté nouvelle. Dans le Temple, nous ne sacralisons ni des objets, ni des personnes, ni des opinions. Nous consacrons un espace et un temps pour travailler à l’édification de l’humain.

Nous savons que la séparation d’avec le monde profane n’est pas mépris mais méthode.

Nous faisons de la porte une articulation, non un mur. André Comte-Sponville nous aide à formuler ce qui parfois s’éprouve sans se dire. Il montre qu’il existe une expérience laïque du sacré qui n’est pas une religion bis, et qui peut néanmoins rencontrer les traditions religieuses sans les caricaturer. Cette rencontre est précieuse. Elle rappelle au franc-maçon que l’universalité ne grandit pas par uniformisation, qu’elle procède par justesse, par reconnaissance, par patience.

La revue fait dialoguer cette perspective avec d’autres voix.

Muhammad Vâlsan, héritier de René Guénon, réancre le mot sacré dans la profondeur de la Tradition primordiale. Là encore, pas de chapelle. Il s’agit de tenir ensemble l’exigence d’un principe métaphysique et l’expérience concrète des rites. La tension est féconde. Elle invite à habiter notre rite écossais avec un cœur écartelé vers le haut et les pieds au sol, dans l’exacte mesure du pas. D’autres contributions explorent les frontières et les passages, la loi qui sépare l’humain et le plus qu’humain, la chair et les cinq sens, le compas qui libère parce qu’il contraint, le Proche-Orient où l’initiation trace ses chemins de pierre et de vent. Les portraits d’initiés rappellent que la mémoire maçonnique a des visages. Les arrêts sur images, les lectures et même l’humeur du temps composent une polyphonie qui nous tient éveillés.

Ce qui frappe dans l’ensemble, et qui dépasse la simple addition des sujets, tient à une justesse d’intonation.

Jean-Raphaël Notton engage la revue dans un mouvement de fidélité inventive. Olivier Balaine soutient ce mouvement par une direction éditoriale sobre et ferme. Les auteurs se répondent sans se confondre. Nous traversons le numéro comme on suit un fil d’Ariane, non pour sortir d’un labyrinthe, mais pour consentir à un voyage intérieur. La maçonnerie y est pensée comme une pédagogie du sacré au cœur de la cité. Ni Église ni parti, mais un art de vivre qui corrige les passions tristes, qui répare les liens abîmés, qui réapprend à nommer.

L’entretien avec André Comte-Sponville résonne alors comme une chambre d’échos pour nos propres travaux. Le philosophe ramène le mot sacré à sa gravité. Il propose de reconnaître la source d’obligation qui se manifeste dans certaines expériences humaines, expérience de beauté, de vérité, de bonté, de fidélité. Nous retrouvons le geste maçonnique qui écarte et qui rassemble. Écarter pour ne pas tout confondre. Rassembler pour faire œuvre commune. Nous entendons aussi une critique utile. Parfois, trop de paroles étouffent l’expérience. Parfois, la sacralisation devient idole. Parfois, le rituel se vide. L’athée fidèle nous oblige à retrouver l’élan, à réaccorder la forme et la flamme. Dans la Loge, nous pouvons lui répondre par des actes. Silence gardé. Outils nettoyés. Parole tenue. Bienfaisance discrète. Progression mesurée. Il y a là une alliance possible entre une sagesse laïque et une sagesse initiatique. Elle n’efface pas les différences. Elle leur donne une fécondité.

Nous refermons le numéro avec gratitude et vigilance. Gratitude pour la qualité des écritures, la densité des idées, le soin des images, l’architecture générale qui n’écrase jamais et souvent élève. Vigilance car tout chantier peut se relâcher et nous savons que la Tradition ne tient que si nous la vivons.

4e de couv., nuage de mots

Le choix de la devise Visita Interiora Terrae nous accompagne.

Il ne s’agit pas de se complaire dans l’introspection, mais de visiter pour mieux servir, de descendre pour mieux remonter, d’éprouver la matière de nos vies afin de la transfigurer en œuvre. Le lecteur sort grandi lorsqu’il accepte ce pacte. Il sort surtout requis. Le monde a besoin d’une maçonnerie qui respire avec lui, non à côté de lui. Une maçonnerie qui sait que le sacré commence par une manière d’habiter le temps, par une manière de parler à voix basse, par une manière d’agir sans bruit.

Brève biographie et repères bibliographiques d’André Comte-Sponville
André Comte-Sponville naît en 1952. Normalien, agrégé de philosophie, il enseigne à l’université avant de se consacrer à l’écriture et aux conférences. Sa pensée croise la fidélité aux vertus antiques et l’exigence d’une laïcité heureuse. Il refuse la croyance et ne renonce pas à la spiritualité, posture qu’il nomme athée fidèle. Son œuvre se caractérise par une clarté ferme, une attention aux mots du cœur et un goût du réel. Parmi ses ouvrages majeurs figurent Petit traité des grandes vertus, Traité du désespoir et de la béatitude, La sagesse des modernes en dialogue avec Luc Ferry, Le capitalisme est-il moral, L’esprit de l’athéisme. Ses livres sur la joie, la fidélité, l’amour et la mort accompagnent des générations de lecteurs. Sa présence dans ce numéro ne vaut pas adoubement idéologique. Elle manifeste l’ambition de la revue, faire dialoguer la Tradition maçonnique avec des pensées contemporaines de haute tenue.

Olivier Balaine

Nous conservons de cette lecture une image qui tient du symbole. Une porte ouverte sur un sol de damier, un rayon qui coupe la poussière, des outils posés, des voix qui n’empiètent pas les unes sur les autres. À l’oreille, une phrase de Jean-Raphaël Notton qui rappelle la tâche et la joie du service. À la main, l’éditorial d’Olivier Balaine qui nous interdit de dormir sur des mots trop grands. Au cœur, l’appel d’André Comte-Sponville qui demande que nous honorions ce que nous tenons pour plus grand que nous, par la conduite, par l’attention, par la fidélité. Alors seulement, tout peut devenir sacré sans perdre sa mesure, car tout est travaillé par la lumière et rien n’est sacrifié à l’orgueil. Nous refermons la revue comme on éteint les feux en fin de Tenue, avec la certitude qu’ils continuent de briller dedans, et que la ville, au dehors, n’attend que notre pas juste.

Points de Vue Initiatiques – « Tout est sacré »

Revue de la Grande Loge de France – Vivre la tradition

GLDF, #217, septembre 2025, 120 pages, 8 €

PVI, la page sur le site public de la GLDF – La page FacebookGLDF, rubrique « Actualité littéraire »

16/10/25 : Samuel Paty, 5 ans après – une soirée hommage pour défendre la liberté d’expression

Le 16 octobre 2020, la France était frappée par un drame qui a ébranlé les fondements mêmes de la République : l’assassinat de Samuel Paty, un professeur d’histoire-géographie du collège du Bois-d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine. Âgé de 47 ans, ce père de famille dévoué à l’éducation avait osé enseigner la liberté d’expression en montrant des caricatures de Mahomet à ses élèves de troisième, dans le cadre d’un cours sur la laïcité. Son geste pédagogique, conforme aux valeurs de l’École républicaine, lui a valu une décapitation barbare par un terroriste islamiste, sous les yeux d’une société parfois déchirée par les tensions communautaristes.

Cinq ans plus tard, la mémoire de Samuel Paty reste vive, et son sacrifice continue d’incarner la lutte pour la laïcité et la liberté pédagogique. Pour marquer cet anniversaire tragique, l’association Unité Laïque, en partenariat avec le Barreau des Avocats de Paris et la Mairie du 9e arrondissement, organise une soirée hommage émouvante. Intitulée « Samuel Paty, 5 ans après », cette manifestation se tiendra le jeudi 16 octobre 2025, de 18h30 à 20h30, dans la prestigieuse Salle Rossini de la Mairie du 9e arrondissement de Paris. Cet événement n’est pas seulement un moment de recueillement, mais un acte de résistance collective contre l’obscurantisme et un appel renouvelé à la vigilance républicaine.

Une soirée riche en symboles et en émotions

Au cœur de cette soirée, des élèves de la classe de première du Lycée Camille-Claudel de Palaiseau mettront en scène quatre extraits de la pièce Le Professeur, écrite par Émilie Frèche. Cette représentation théâtrale, portée par la voix des jeunes, rappellera avec force le quotidien des enseignants confrontés à la haine et à l’intolérance. Elle symbolisera la transmission intergénérationnelle des valeurs laïques, en écho à l’engagement de Samuel Paty pour une éducation émancipatrice.

La soirée réunira des figures emblématiques du combat pour les droits et la laïcité. Parmi les intervenants attendus :

  • Delphine Bürkli, maire du 9e arrondissement de Paris, qui accueillera l’événement dans sa mairie ;
  • Mickaëlle Paty, sœur de Samuel, dont la dignité exemplaire depuis cinq ans inspire le pays entier ;
  • Alain Jakubowicz, président d’honneur de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme), voix forte contre toutes les formes de discrimination ;
  • Alain Seksig, inspecteur académique honoraire et vice-président du Comité Laïcité République (CLR), expert en éducation laïque ;
  • Pierre Hoffman, bâtonnier de Paris ou son représentant, incarnant le rôle des juristes dans la défense des libertés ;
  • Jean-Pierre Sakoun, président d’Unité Laïque, qui pilote cette initiative avec détermination.

Ces personnalités, unies par un même idéal, partageront leurs réflexions sur l’héritage de Samuel Paty et les défis actuels pour la laïcité en France. Des discours poignants, des témoignages personnels et des appels à l’action ponctueront la soirée, transformant le deuil en un élan collectif pour l’avenir.

Un contexte qui interpelle la société française

L’assassinat de Samuel Paty n’était pas un fait isolé. Il s’inscrivait dans une série d’attentats qui ont visé la liberté d’expression en France, de Charlie Hebdo à l’Hyper Cacher, en passant par le Bataclan. Ce drame a révélé les failles d’une société où la laïcité, pilier de la République, est parfois remise en question par des discours extrémistes. Des enquêtes postérieures ont mis en lumière comment des rumeurs propagées sur les réseaux sociaux avaient attisé la haine contre l’enseignant, menant à son exécution.

Cinq ans après, la France fait face à une recrudescence des tensions : discours haineux en ligne, pressions communautaires dans les écoles, et une jeunesse parfois perdue face à la radicalisation. Cette soirée hommage s’inscrit donc dans une démarche militante. Unité Laïque, association fondée pour promouvoir la laïcité et l’unité républicaine, rappelle que « la mémoire de Samuel Paty nous oblige ». Elle invite tous les citoyens – enseignants, parents, élus, militants – à se mobiliser pour que de tels actes ne se reproduisent plus.

Comment participer ?

L’entrée à cette soirée est gratuite, mais l’inscription est obligatoire pour des raisons d’organisation. Vous pouvez vous enregistrer dès à présent via ce lien : https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSeFKEpfrUGppRYp2Lj6s20gbvOreFHixHJrAmpoJH74fYJhnQ/viewform. Un poster de l’événement est également disponible en téléchargement ici : https://unitelaique.org/wp-content/uploads/2025/09/SAMUEL-PATY-2025-2.pdf.En participant, vous rejoignez un mouvement plus large pour la défense de l’École laïque et de la liberté d’enseigner. Comme l’écrivait Samuel Paty dans ses préparations de cours, « l’éducation est le meilleur rempart contre l’ignorance ». Que cette soirée du 16 octobre soit un phare dans la nuit, illuminant le chemin vers une République plus unie et plus forte.Pour plus d’informations, consultez le site d’Unité Laïque : unitelaique.org.

Samuel Paty, présent !

À Jalès, une ancienne commanderie templière abrite des trésors archéologiques

De notre confrère cnrs.fr

Située dans la plaine ardéchoise, cette ancienne commanderie des Templiers recèle des collections uniques en Europe et abrite des recherches scientifiques à visée internationale.  C’est un petit bijou architectural au milieu de la plaine ardéchoise. La commanderie de Jalès, qui rassemble un ensemble de bâtiments tenant à la fois du monastère et de la ferme, s’étend sur un domaine de 1,9 hectares entre Aubenas et Alès. Fondé par l’Ordre du Temple dans le deuxième tiers du XIIe siècle, le lieu permettait jadis de procurer des fonds à l’ordre religieux et militaire, en particulier grâce à l’exploitation des terres agricoles.

Jalès demeure aujourd’hui parmi les commanderies les mieux conservées de l’époque sur les quelques huit cents disséminées à travers toute la France par les Templiers. 

Le site a subi diverses transformations au fil des siècles. Passé aux Hospitaliers au début du XIVe siècle, il traverse la guerre de Cent Ans et les guerres de Religion. Au XVIIIe siècle, il est occupé par des troupes gagnées à la Contre-Révolution, puis vendu comme bien national en 1793. « La commanderie sera achetée par la famille d’un paysan ardéchois protestant érudit puis léguée en viager au département qui en hérite définitivement en 1975. Elle est partiellement laissée à l’abandon jusqu’à ce que Jacques Cauvin, préhistorien, se prenne d’un véritable coup de foudre pour ce lieu historique et décide d’y implanter en 1984 les bureaux de l’Institut de préhistoire orientale », explique Frédéric Abbes, directeur du laboratoire Archéorient1 . Aujourd’hui, le lieu, inscrit sur la liste des monuments historiques, abrite toujours une antenne de ce laboratoire sous co-tutelle CNRS.

Céréales, céramiques et vers à soie

Sur le plan architectural et géographique, Jalès dispose en effet de nombreux atouts. Ses 800 m² de locaux accueillent un nombre imposant de collections archéologiques. Sa magnanerie, ce bâtiment où l’on pratiquait jadis l’élevage des vers à soie, permet d’entreposer certains objets fragiles. Construit en majorité à partir du XVIe siècle dans le sud de la France, ce type de bâtisse a été conçu pour maintenir une température stable essentielle au développement des vers à soie. De facto, il est propice à la conservation des œuvres. Enfin, les prairies qui entourent les bâtiments offrent un terrain inespéré pour conduire des expérimentations scientifiques. Jacques Cauvin et les archéo-botanistes de son équipe ont d’ailleurs tenté à la fin des années 1980 d’y planter des cultures sauvages de céréales proches des spécimens que cultivaient les femmes et hommes du Néolithique. Cette recherche originale a conduit à mieux comprendre comment les grains ont pu se modifier et devenir domestiques sous l’influence de l’agriculture.

Encore aujourd’hui, le lieu accueille des ateliers destinés à permettre aux scientifiques et aux étudiants de reproduire les savoir-faire des populations humaines du passé, de la taille de silex à la reproduction de céramiques. « En reconstituant les gestes et les savoir-faire des populations préhistoriques, la taille des silex renseigne les archéologues non seulement sur les compétences techniques des premiers humains, mais aussi sur leurs modes de vie. Les silex taillés peuvent également être utilisés pour des études archéologiques approfondies en comparant les résultats avec des vestiges archéologiques », détaille Séverine Sanz, ingénieure d’études CNRS à Jalès. Alors qu’en France comme en Europe, les formations de ce type se sont raréfiées depuis plusieurs années, le laboratoire a également accueilli ces dernières années une formation sur la lecture et l’interprétation des chaînes opératoires céramiques, une discipline qui consiste à reconstituer les étapes du processus de création et d’utilisation de ces objets. 

Jalès offre aux scientifiques la possibilité de reconstituer les gestes et savoir-faire du passé, à l’instar de ces archéologues construisant un four de potier expérimental© Thibaut VERGOZ / Archéorient / CNRS Images

Des collections archéologiques uniques au monde

Mais ce n’est pas seulement la reproduction expérimentale de céramiques et de taille de silex qui attirent les scientifiques du monde entier. Avec sa superficie géante de 250 m², la commanderie possède l’une des seules carothèques d’Europe capable d’accueillir des carottes sédimentaires dites « mono-run » de six mètres de long. Ces carottes sédimentaires sont une prouesse technique car la longueur de l’échantillon permet d’étudier plus de périodes historiques. Toutefois, beaucoup de salles d’archives ne sont actuellement pas en mesure d’accueillir de tels échantillons en raison de leur taille imposante. 

Jalès abrite surtout une collection archéologique hors du commun, avec des objets issus principalement de la période néolithique au Proche Orient. Les chiffres de la collection donnent le tournis : « On parle de 900 portoirs d’objets stockés, soit des dizaines de milliers d’objets unitaires. C’est colossal comme collection », commente Frédéric Abbes. D’autant plus que les réserves abritent des objets qui ont parfois disparu des réserves de leur pays d’origine, comme en Syrie, où la guerre a ravagé le patrimoine archéologique. La plupart ont été ramenés par l’équipe de Jacques Cauvin dans les années 1970 à 2000, notamment au moment des fouilles archéologiques de sauvetage réalisées en amont de la construction des barrages de l’Euphrate. Prenant part à l’opération, le préhistorien ramène des spécimens d’outillages, en os et en silex, ainsi que des échantillons de faune, de flore, de terre (os, graines, charbons). Autant de curiosités qui n’ont pas d’intérêt muséographique mais qui présentent un réel intérêt pour les archéologues et leurs recherches.

Au fil du temps, cette collection historique est venue s’enrichir d’autres collections destinées à la recherche en archéologie. Jalès dispose ainsi d’une ostéothèque, autrement dit une collection de squelettes d’animaux, constituée au fil des années. Ces squelettes servent de référence pour comparer et identifier les restes osseux trouvés sur des sites archéologiques. Ils permettent aux archéozoologues d’affiner l’identification des espèces, de déterminer l’âge et le sexe des animaux afin d’améliorer leurs études sur les pratiques alimentaires, l’élevage, la chasse, et l’évolution des animaux domestiques ou sauvages. La commanderie abrite aussi une collection sédimentaire unique au monde. Les prélèvements de stratigraphie archéologique ont été réalisés sur les plus importants sites antiques du pourtour de la Méditerranée : Grèce, Syrie, Liban, Égypte, Tunisie, Maroc, Italie… Là encore, certains échantillons ou carottages sont des témoins uniques de l’histoire et des conditions climatiques, géologiques et environnementales passées du site géographique où ils ont été prélevés. « Pendant dix ans, la Syrie était fermée. Nous disposions donc d’une des rares archives sédimentaires encore accessibles sur ce pays. D’autres pays du pourtour méditerranéen, comme l’Égypte et la Grèce, ont en outre modifié leur législation pour rendre difficile, voire interdire l’exportation d’échantillons sédimentaires. Nous disposons des rares échantillons disponibles hors de leurs frontières administratives », explique Jean-Philippe Goiran, géoarchéologue au CNRS au sein d‘Archéorient. 

La commanderie abrite une ostéothèque de renom© Claire GIGUET / Archéorient

Le mythe du Tonneau des Danaïdes : une peine éternelle et son écho dans la Franc-maçonnerie

Dans les profondeurs de la mythologie grecque, le mythe des Danaïdes offre une parabole fascinante sur la culpabilité, l’effort vain et la quête sans fin. Ce récit, ancré dans l’imaginaire collectif, trouve un écho inattendu dans les symboles et les enseignements de la Franc-maçonnerie, une société initiatique dédiée à l’amélioration de soi et à la fraternité. Explorons cette histoire intemporelle et ses résonances modernes.

Le Mythe des Danaïdes : une condamnation éternelle

Tonneau des Danaïdes

Les Danaïdes sont les cinquante filles du roi Danaos, figure légendaire de la Grèce antique. Pour échapper à un mariage forcé avec leurs cousins, les fils d’Égyptos, elles commettent un acte dramatique : sur l’ordre de leur père, elles assassinent leurs époux la nuit de leurs noces, à l’exception d’Hypermnestre, qui épargne Lynée par amour. Ce crime, bien que motivé par la défense de leur liberté, attire la colère divine. Condamnées aux Enfers, les Danaïdes se voient infliger une peine symbolique et cruelle : remplir un tonneau sans fond avec de l’eau, un labeur éternel et inutile.

Ce châtiment incarne plusieurs thèmes profonds. Il reflète d’abord la culpabilité et l’impossibilité d’une rédemption complète, les Danaïdes étant enchaînées à une expiation sans fin. Le tonneau sans fond, quant à lui, symbolise l’absurde, une tâche vouée à l’échec qui met en lumière la vanité humaine face à des lois immuables. Cette image a traversé les siècles, donnant naissance à l’expression « tonneau des Danaïdes », utilisée aujourd’hui pour désigner une entreprise stérile ou un effort perpétuel sans résultat tangible. Le mythe, ainsi, interroge notre rapport à l’effort, à la mémoire et aux conséquences de nos actes.

Un parallèle avec la Franc-maçonnerie

La Franc-maçonnerie, société philosophique et initiatique, offre un cadre où ce mythe trouve une résonance symbolique inattendue. Bien que les contextes diffèrent, plusieurs parallèles émergent, enrichissant la réflexion.

Le travail incessant comme quête de perfection

En loge maçonnique, le maçon est invité à tailler sa « pierre brute » pour en faire une « pierre cubique », symbole d’une perfection morale et spirituelle. Comme le tonneau des Danaïdes, ce processus n’atteint jamais une fin absolue. Cette quête sans terme devient une métaphore de l’amélioration personnelle, un idéal que les francs-maçons poursuivent avec humilité, acceptant que la perfection reste hors de portée.

L’épreuve comme chemin vers la Lumière

Les Danaïdes, contraintes à leur tâche par les juges des Enfers, subissent leur sort comme une conséquence de leurs actes. De manière similaire, les francs-maçons traversent des épreuves initiatiques pour accéder à une compréhension plus profonde. Là où les Danaïdes sont prisonnières, les maçons y voient une opportunité : l’effort, même apparenté à un échec, est une étape vers une élévation spirituelle.

L’eau, symbole de purification et de savoir

comme une pierre dans le courant …

L’eau, utilisée pour remplir le tonneau, est un élément central dans la maçonnerie, où elle évoque la purification, la régénération et la connaissance. Le fait qu’elle s’échappe sans fin pourrait symboliser la difficulté d’absorber pleinement la sagesse ou de transmettre un savoir parfait. Ce défi incite les maçons à renouveler leur effort, transformant l’absurde en une leçon de persévérance.

La responsabilité collective

Le crime des Danaïdes est un acte collectif, et leur punition les unit dans une souffrance partagée. En Franc-maçonnerie, la fraternité et le travail en loge soulignent une responsabilité mutuelle. Chaque membre contribue à un édifice commun, parfois perçu comme inachevé, à l’image d’un tonneau qui ne se remplit jamais, renforçant l’idée d’un effort collectif vers un idéal supérieur.

Une réflexion universelle

Le mythe du tonneau des Danaïdes, avec sa peine éternelle, invite à méditer sur la vanité et la résilience face à l’impossible. En Franc-maçonnerie, cette idée est sublimée : le labeur sans fin devient une philosophie active. Là où les Danaïdes sont captives d’un châtiment, les francs-maçons y puisent une invitation à transcender les limites humaines à travers le travail, la réflexion et la solidarité.

Ce parallèle ne vise pas à égaler les deux récits, mais à souligner comment des symboles anciens peuvent éclairer des pratiques modernes. Le tonneau sans fond, loin d’être une malédiction, devient dans cette lumière un appel à persévérer, à chercher la lumière même dans l’obscurité de l’échec. Ainsi, le mythe des Danaïdes, vieux de plusieurs millénaires, continue de parler à notre époque, reliant passé et présent dans une quête intemporelle de sens.

Une leçon sur la préservation de l’émerveillement au Pakistan – Le Temple maçonnique devient musée

De notre confrère pakistanais thenews.com.pk – Par Nabil Abro

La Loge des Francs-Maçons, un bâtiment de l’époque coloniale entouré de mystère, rouvre ses portes sous le nom de Musée de la faune du Sindh. J’avais l’habitude de traverser Din Muhammad Wafai Road presque tous les jours sans remarquer le vieux bâtiment en pierre qui se dressait silencieusement derrière ses portes. Pour moi, ce n’était qu’un vestige du passé colonial de Karachi, niché entre les arbres et l’ombre. J’ai finalement appris qu’il ne s’agissait pas d’un bâtiment ordinaire. C’était la Loge des Francs-Maçons, un lieu enveloppé de mystère pendant des décennies. Aujourd’hui, la loge a trouvé une nouvelle vie et est devenue le Musée de la faune du Sindh.

Construite en 1914, alors que Karachi connaissait une expansion rapide sous la domination britannique, la loge était autrefois le lieu de rencontre des francs-maçons, une confrérie internationale influente souvent associée au secret et à l’exclusivité. Ses hautes arches et sa façade en pierre reflétaient la grandeur coloniale. Pour la plupart des habitants de la ville, elle était imprégnée de mystère.

Rares étaient ceux qui pénétraient dans le bâtiment. De nombreuses rumeurs circulaient sur d’étranges rituels et des rassemblements secrets.

« Pour les habitants de Karachi, ce lieu était entouré de mystère »

explique un historien de l’architecture coloniale. « On ignorait ce qui s’y passait, et des mythes se sont développés autour de lui. C’est ainsi qu’il a été surnommé le Jadoo Ghar, ou Maison de la Magie. »

Les années qui suivirent l’indépendance furent difficiles pour la loge. Les francs-maçons perdirent de leur influence et, dans les années 1970, leurs réunions à Karachi cessèrent. Le majestueux bâtiment tomba à l’abandon, ses portes verrouillées et ses secrets s’évanouissant dans le silence. Pendant des décennies, il resta une énigme, admiré de l’extérieur mais abandonné à l’intérieur.

L’histoire prit un nouveau tournant dans les années 1990, lorsque le Département de la faune du Sindh décida de transformer le lodge en musée. Pour une ville peu riche en histoire naturelle, le projet était ambitieux. L’objectif était de préserver la biodiversité du Sindh dans les murs d’un monument chargé d’histoire. Une modeste collection d’animaux empaillés, de photographies et de livres y était exposée, offrant aux habitants un aperçu de la faune de la province. Mais le musée peinait à survivre. Faute de financements suffisants, d’une promotion insuffisante et d’un soutien institutionnel insuffisant, il ferma rapidement ses portes. Pendant près de 29 ans, le bâtiment resta à nouveau négligé, son musée oublié, son potentiel gaspillé et sa façade drapée dans le silence.

En 2020, le silence a finalement été rompu et les choses ont commencé à changer. Le Département de la faune du Sindh, avec le soutien du Programme des Nations Unies pour le développement, a restauré le bâtiment et rouvert le musée, investissant près de 1,6 million de roupies dans ce projet.

L’inauguration ressemblait moins à l’ouverture d’une galerie qu’à la renaissance d’un pan oublié de la ville. « Il s’agissait de bien plus qu’une simple rénovation », a déclaré Javed Ahmed Mahar, conservateur en chef du Département de la faune du Sindh. « Nous souhaitions faire revivre un musée capable de sensibiliser le public à la faune du Sindh tout en respectant l’histoire de ce bâtiment remarquable. Pour nous, c’est un pont entre conservation et culture. »

À l’intérieur, la transformation est saisissante. Le musée présente plus de 300 espèces d’oiseaux, 100 reptiles et 80 mammifères, tous préservés grâce à la taxidermie. Les cerfs semblent figés en mouvement, les faucons déploient leurs ailes en plein vol et les tortues dévoilent leurs carapaces avec des détails réalistes. Une biche se penchant pour protéger son faon figure parmi les expositions les plus admirées, créée par des taxidermistes talentueux qui allient science et art.

Il est important de noter que le musée applique une politique stricte de non-abattage. « Nous sommes là pour célébrer et protéger la faune sauvage, et non pour lui faire du mal », explique Mahar. « Les animaux que vous voyez ici sont morts de causes naturelles. Nous leur avons donné une seconde vie pour que le public puisse apprendre d’eux. »

Le musée abrite également une bibliothèque, considérée comme l’une des plus riches collections de littérature animalière du pays. Certains volumes remontent à près de deux siècles. Ces étagères poussiéreuses recèlent des documents précieux pour les chercheurs et les étudiants. Il est prévu de numériser la collection pour un accès plus large. « Nous disposons ici de documents que vous ne trouverez nulle part ailleurs au Pakistan », explique Mahar. « C’est un trésor de connaissances caché. »

Pour les habitants, la réouverture a également transformé la perception du bâtiment. « Enfants, on nous disait que c’était un lieu hanté, un Jadoo Ghar où des choses étranges se produisaient », se souvient Rafiq Ahmed, un habitant de longue date de Saddar. « Avant, on passait devant, effrayés. Maintenant, j’emmène mes petits-enfants ici et, au lieu d’avoir peur, ils découvrent des animaux. C’est un changement merveilleux. »

D’autres partagent ce sentiment. « Le bâtiment est passé du secret à l’ouverture », explique un historien. « Ce qui était autrefois le pavillon le plus exclusif de Karachi est aujourd’hui un musée public. Ce changement reflète l’évolution de la ville elle-même. »

Le Musée de la faune du Sindh continue de jouer son rôle. Depuis sa réouverture, il accueille des sorties scolaires, des chercheurs, des photographes et des artistes. Les enfants admirent les expositions avec émerveillement. Photographes et peintres animaliers trouvent l’inspiration dans ces expositions réalistes.

Les responsables espèrent que le musée pourra s’agrandir davantage et se transformer un jour en un véritable musée d’histoire naturelle, comparable à ceux des autres grandes villes. « La conservation commence par la sensibilisation. Les musées jouent un rôle essentiel à cet égard », explique Mahar. « Nous voulons que ce soit un lieu où les générations futures viendront découvrir leur environnement. »

L’aspect le plus puissant du musée est peut-être symbolique. La Loge des Francs-Maçons, autrefois considérée comme un lieu de secret et de peur, est devenue un lieu d’apprentissage.

Ses pierres centenaires évoquent encore le passé colonial de Karachi, mais ses salles racontent aussi l’histoire des merveilles naturelles du Sindh.

Pour une ville souvent accusée de négliger son patrimoine, cette transformation est un rare exemple de renouveau.

Le Musée de la faune du Sindh ne se résume pas à des animaux en vitrine. Il s’agit de se réapproprier l’histoire, de remodeler les mythes et de réimaginer des espaces pour le bien public. La Maison de la Magie a rouvert ses portes, mais cette fois, la magie est bien réelle. Elle réside dans la possibilité de redécouvrir le cœur sauvage du Sindh, préservé entre les murs d’un bâtiment autrefois secret.