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Disparition : Jean-Pierre Thomas, l’homme du Rite, l’homme du lien

Hommage à un Frère passé à l’Orient Éternel

Il est des vies qui, dans la discrétion, construisent un Temple invisible… Pierre après pierre, mot après mot, toujours au service du sens. Jean-Pierre Thomas fut de ceux-là. Initié en 1983 au sein de la Respectable Loge La Justice n°133, devenu Maître deux ans plus tard, il fut aussi membre de la Loge Albert Lantoine n°1582, inscrivant son parcours dans la lignée de ces Maçons de plume et de cœur pour qui la quête initiatique s’accomplit dans la transmission. Ancien Grand Officier à la Culture de la Grande Loge de France (Histoire & Patrimoine), il sut faire dialoguer érudition et mémoire vivante.

Historien scrupuleux et pédagogue éclairé, il s’était imposé comme l’un des grands spécialistes de l’histoire de la franc-maçonnerie écossaise en France, en particulier celle portée par la Grande Loge de France et le Suprême Conseil de France. À ce titre, il fut un compagnon de route du Rite, mais aussi de ses institutions, à travers lesquelles il déploya un infatigable travail de mémoire, de clarification, de fidélité.

LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE 1804 - 2025 Un essai biographique
LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE 1804 – 2025 Un essai biographique

Son dernier ouvrage maçonnique, publié peu avant sa montée à l’Orient éternel, est une véritable somme : Le Suprême Conseil de France 1804–2025 – Un essai biographique, préfacé par Jacques Rozen, Souverain Grand Commandeur, offre à ses lecteurs un regard panoramique et engagé sur plus de deux siècles de Maçonnerie de hauts grades.

Loin d’un simple relevé chronologique, ce livre brosse un portrait vivant des hommes et des dynamiques qui ont façonné le paysage maçonnique français, en articulant les fils parfois complexes de la régularité, de la spiritualité et de l’indépendance du Rite Écossais Ancien et Accepté.

Mais Jean-Pierre Thomas n’en était pas à son coup d’essai. Son ouvrage Deux siècles en Grande Loge de France (2022) retraçait avec une érudition limpide l’histoire continue, de 1822 à 2022, des loges symboliques écossistes, depuis la Grande Loge Centrale jusqu’à l’Obédience telle qu’elle est aujourd’hui établie rue Louis Puteaux, dans le XVIIe arrondissement de Paris. Cette fresque institutionnelle, nourrie de sources premières, évoquait aussi le rôle joué par la Grande Loge Symbolique Écossaise, héritière d’une ligne plus contestataire, mais toujours soucieuse de maintenir l’héritage vivant des Lumières.

Autre figure mise à l’honneur par sa plume : Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, auquel il consacra un essai marquant en 2019 (Louis de Bourbon Condé, comte de Clermont — un prince anticonformiste au Siècle des Lumières). En explorant la trajectoire de ce petit-fils de Louis XIV, Grand Maître de la Grande Loge de France en 1738, il peignait avec tendresse et rigueur le portrait d’un aristocrate frondeur, protecteur des arts, défenseur d’une franc-maçonnerie de tolérance et d’émancipation. Là encore, il ne s’agissait pas de brosser un tableau flatteur, mais de réinscrire la démarche maçonnique dans le cœur battant de l’histoire.

Homme de partage, il ne transmit pas seulement des savoirs. Il fit vibrer des voix. En février 2021, dans « La Grande Loge de France – Une démarche de tradition au cœur des enjeux contemporains », il rappela que depuis 1743 la GLDF traverse les siècles portée par des figures qui la façonnent et l’élèvent. Historien invité, il déroula la lignée des anciens Grands Maîtres, en écho à l’émission précédente où la Franc-Maçonnerie dialoguait avec la musique du XVIIIe siècle, prolongement naturel de son livre Lumières et Sons. Ces entretiens, conduits par Perry Wiley, Grand Maître honoris causa, dans le cadre de « Divers aspects de la pensée contemporaine » sur France Culture, gardent pour nous la présence d’un timbre qui ne se contente pas d’informer. Nous y entendons un souffle qui assemble mémoire et avenir. L’émotion surgit dès les premières inflexions. Une parole douce et précise, une diction qui relève, une chaleur qui rassemble. Nous mesurons alors que la voix peut être davantage qu’un vecteur. Elle devient passage. Elle devient Temple. Elle devient cette main invisible qui nous conduit d’un nom à l’autre, d’une date à une fidélité, d’un détail d’archive à une lumière partagée. Entendre sa voix, c’est retrouver la fraternité à l’état pur. Une présence. Une justesse. Une gratitude qui ne s’éteint pas.
 

Jean-Pierre Thomas

Ce souci constant de comprendre, de relier, de faire œuvre de clarté, Jean-Pierre Thomas l’a aussi manifesté dans plusieurs articles offerts à 450.fm, qu’il confia avec le plus grand bonheur. Ses contributions, précises, éclairantes, portaient toujours cette empreinte rare d’une pensée rigoureuse et d’une parole fraternelle. Il y avait chez lui cette alliance précieuse de la plume et de la truelle : il écrivait comme il bâtissait. En silence, mais avec une fidélité sans faille à la Voie qu’il servait.

Ceux qui l’ont croisé garderont le souvenir d’un regard doux, d’un esprit vif, d’une parole mesurée. Il ne cherchait ni les honneurs ni les fastes, mais la justesse. Il savait que l’histoire, pour être vraie, doit être vivante. Et que la lumière du Rite ne s’impose jamais, mais s’offre, patiemment, à qui veut bien la recevoir.

À l’heure où il rejoint l’Orient Éternel, ses livres, ses articles, son exemple demeurent. Ils continuent d’éclairer les sentiers du Rite, d’inspirer les Frères en quête de sens, de relier passé et avenir dans l’humble exigence de la transmission.

450.fm s’incline fraternellement devant sa mémoire.

V. aussi l’hommage très nourri que lui rend, dans son Blog des spiritualités, un frère qui lui était très proche, Jean-Laurent Turbet.

L’expérience de Leon Festinger : quand la réalité défie la croyance

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En 1954, un psychologue social américain nommé Leon Festinger entend parler d’une petite secte de Chicago convaincue que la fin du monde arrivera le 21 décembre. Une soucoupe volante viendra sauver les élus, tandis qu’un déluge engloutira le reste de l’humanité. Au lieu de rire, Festinger y voit l’occasion parfaite de tester une idée qui le hante : que se passe-t-il dans la tête d’un croyant quand la prophétie s’effondre ?

Avec deux collègues, il infiltre le groupe sous couverture. Ce qu’ils découvrent deviendra l’un des piliers de la psychologie moderne : la dissonance cognitive. Mais cette histoire parle aussi à la franc-maçonnerie, où chaque initiation met le néophyte face à une mort symbolique suivie d’une renaissance qui défie la logique profane.

Qui était Leon Festinger

Léon Festinger

Né en 1919 à New York dans une famille juive russe émigrée, Leon Festinger grandit dans l’Iowa et obtient son doctorat en 1942 sous la direction de Kurt Lewin, le père de la psychologie sociale. Il enseigne à MIT, Michigan, Minnesota, puis Stanford. En 1957, il publie A Theory of Cognitive Dissonance, son chef-d’œuvre. Il meurt en 1989, laissant derrière lui deux théories majeures : la comparaison sociale (1954) et la dissonance cognitive.

La théorie de la dissonance cognitive en trois phrases

  1. Nous détestons quand deux idées se contredisent dans notre tête.
  2. Cette tension est si pénible qu’on modifie l’une des deux idées pour retrouver la paix.
  3. Plus on a investi (temps, argent, ego), plus on réécrit la réalité plutôt que d’admettre l’erreur.

L’expérience des tâches ennuyeuses (1959)

Pour prouver sa théorie en laboratoire, Festinger et Merrill Carlsmith demandent à 71 étudiants de Stanford de tourner des chevilles pendant une heure – l’ennui absolu. Ensuite, on leur demande de mentir à un autre étudiant en disant que c’était passionnant.

  • Groupe 1 : payé 20 dollars (énorme à l’époque).
  • Groupe 2 : payé 1 dollar.
  • Groupe 3 : rien à dire (contrôle).

Résultat ? Ceux payés 20 $ trouvent la tâche « moyennement agréable » (justification externe : l’argent). Ceux payés 1 $ la trouvent « vraiment sympa » (justification interne : « Si je mens pour si peu, c’est que j’aimais vraiment »). Preuve : la dissonance pousse à réévaluer ses propres goûts.

La secte des Seekers : la fin du monde qui n’a pas eu lieuDorothy Martin, femme au foyer de 54 ans, reçoit des messages automatiques d’extraterrestres de la planète Clarion. Le gourou : Sananda (Jésus réincarné). La prophétie : le 21 décembre 1954 à minuit, un déluge noiera l’Amérique ; une soucoupe embarquera les fidèles. Festinger infiltre le groupe (une trentaine de membres). Les croyants :

  • vendent maison et voiture ;
  • quittent conjoint et travail ;
  • enlèvent les fermetures éclair (métal interdit dans l’ovni).

Minuit passe. Rien. 4 h 07 : nouveau message automatique. « La force de votre foi a sauvé le monde. » Dès l’aube, les Seekers, hier discrets, appellent la presse et recrutent frénétiquement. La dissonance est résolue : « Notre lumière a annulé le déluge. »

Cinq conditions pour que la croyance se renforce après l’échec

Festinger les pose dans When Prophecy Fails (1956) :

  1. La croyance est profonde et guide l’action.
  2. L’engagement est irréversible (argent, famille, réputation).
  3. La date est précise et publique.
  4. L’échec est indiscutable.
  5. Le groupe offre un soutien social immédiat.

Si une condition manque, la croyance s’effrite. Si les cinq sont réunies, elle explose.Le parallèle maçonnique : la mort symbolique qui ne tue pasImaginez le cabinet de réflexion. Crâne, sablier, pain amer, soufre. On vous bande les yeux, on vous met une épée sur la poitrine. Vous signez un testament philosophique : « Je meurs au monde profane. » La prophétie ? Vous allez renaître. Mais d’abord vous devez croire que vous mourez vraiment. Le 21 décembre maçonnique arrive : les trois coups de maillet, le bandeau tombe, la lumière vous frappe. Vous êtes vivant.

Dissonance : « J’étais censé mourir, or je vis. » Résolution : « Ma mort était symbolique ; ma renaissance est réelle. » Comme les Seekers, le nouveau frère recrute : il invite son meilleur ami à frapper à la porte du temple. La loge devient son nouveau soutien social. Le rituel, répété trois fois (apprenti, compagnon, maître), ancre la croyance plus profondément à chaque « échec » (la réalité profane qui ne change pas).

Le cabinet de réflexion vu par la dissonance

  • Crâne : « Tu vas mourir. »
  • Testament : engagement irréversible.
  • Épée : menace physique réelle (pointe sur la peau).
  • Lumière finale : prophétie accomplie autrement.

Le néophyte réécrit sa biographie : « J’étais aveugle, maintenant je vois. » Le Vénérable devient le nouveau Sananda : il explique que la mort était intérieure. La loge applaudit. Dissonance résolue.

Pourquoi les maçons ne quittent presque jamais

Festinger note que les membres les plus investis deviennent les plus prosélytes. En maçonnerie :

  • Plus vous montez les grades, plus vous investissez (temps, argent, secrets).
  • Plus l’échec apparent (le monde profane reste le même) est grand, plus vous rationalisez : « Le vrai changement est intérieur. »
  • Plus vous recrutez : parrainage obligatoire pour passer maître.

Le rituel comme machine à dissonance contrôlée

Chaque tenue recrée la mini-prophétie :

  • Ouverture : le monde profane est fermé.
  • Travail : on annonce une révélation.
  • Fermeture : on retourne dehors inchangé.

Dissonance : « J’ai vu la Lumière, pourquoi mon patron est toujours un idiot ? » Résolution collective : « Parce que tu portes la Lumière en toi. Continue les tenues. » Le banquet rituel (toasts, batterie) fonctionne comme le message de 4 h 07 des Seekers : « Votre foi a sauvé la loge. »La franc-maçonnerie : une secte qui a réussiLes Seekers ont disparu. La franc-maçonnerie existe depuis 1717. Pourquoi ?

  • La prophétie est éternellement reportée (« perfectionnement continu »).
  • L’échec est ritualisé et célébré (« mort et renaissance »).
  • Le soutien social est institutionnel (loges partout dans le monde).

Festinger aurait adoré : une dissonance entretenue pendant trois siècles, transformée en moteur d’engagement.

Leçons pour aujourd’hui

  • Politique : les électeurs d’un candidat battu doublent leur ferveur.
  • Consommation : on défend la marque ratée (« c’est un prototype »).
  • Réseaux sociaux : chaque algorithme crée une mini-secte.

Et en loge ? Chaque frère vit sa petite fin du monde à chaque initiation. Il en sort plus maçon qu’avant. Preuve que la dissonance, bien canalisée, construit des cathédrales intérieures.

Conclusion : la lumière après le bandeau

Analyse du legs maçonnique dans les colonnes du Brésil

Inspiré de notre confrère eshoje.com.br – Par Jean-Baptiste Dallapiccola Sampaio

La patrie brésilienne, souvent contée sous l’angle des scènes publiques et des héros officiels, réserve un chapitre d’une profondeur insoupçonnée à l’action discrète mais décisive de la Sublime Ordre Maçonnique. Des salons feutrés où s’articula l’Indépendance aux cercles républicains qui renversèrent la Couronne, la Franc-maçonnerie a érigé, pierre après pierre, les colonnes invisibles qui soutiennent encore la nation.

Comme Maçon et homme de Droit, il est de mon devoir d’éclairer ce legs : une architecture morale faite de Liberté, d’Égalité et de Fraternité, dont les échos résonnent bien au-delà des temples voûtés d’or et de symboles.

Le Grão-Mestre impérial : la fulgurante alliance de Dom Pedro I

Prince Régent Dom Pedro I

L’histoire aime les paradoxes. Le 2 août 1822, le Prince Régent Dom Pedro I est initié dans la Loge Comércio e Artes. Le 24 septembre – date retenue par les historiens maçonniques les plus rigoureux –, il ceint l’écharpe de Grão-Mestre du Grand Orient du Brésil. Moins de deux mois pour passer du tablier neuf au maillet suprême : jamais couronne et tablier n’aurent cohabité si brièvement. L’objectif ? Souder les forces libérales autour d’un seul cri : l’émancipation.

Pourtant, l’Empereur centralisateur se heurte vite à l’esprit indomptable des Loges. Le 25 octobre 1822, il ordonne la fermeture des ateliers. Geste révélateur : la Maçonnerie ne ploie devant aucun sceptre. Dom Pedro I abdique le tablier ; les colonnes, elles, demeurent debout.

La lumière de l’Indépendance : les Loges, creuset de la patrie

Avant le « Cri d’Ipiranga », il y eut les murmures des Loges. C’est dans l’ombre des colonnes J et B que José Bonifácio de Andrada e Silva, premier Grão-Mestre et « Patriarche de l’Indépendance », affine le plan. À ses côtés, Joaquim Gonçalves Ledo, plume incandescente, rédige les manifestes qui enflamment les cœurs. José Clemente Pereira et José Joaquim da Rocha orchestrent le « Jour du Fico » (9 janvier 1822). Les ateliers deviennent des états-majors. On y parle français, on y lit Voltaire, on y jure sur l’Équerre et le Compas. Le 7 septembre 1822, quand Dom Pedro brandit l’épée au bord de l’Ipiranga, il ne fait qu’exécuter le scénario écrit dans les Loges. Sans la maçonnerie, pas d’unité ; sans l’unité, pas de Brésil.

La proclamation de la République : triomphe des trois lumières

Tableau de Benedito Calixto représentant la Proclamation de la République (1893).

Le Second Empire voit refleurir les temples. Les Loges se muent en foyers abolitionnistes et républicains. Le 15 novembre 1889, le maréchal Deodoro da Fonseca, Maçon fervent, proclame la République au Champ de Santana. À ses côtés, Benjamin Constant, théoricien du positivisme et Vénérable respecté. Le premier ministère ? Un tableau d’honneur maçonnique : Rui Barbosa, Campos Sales, Quintino Bocaiúva, Aristides Lobo. La devise « Ordre et Progrès » qui orne le drapeau national n’est pas un hasard : elle sort tout droit des rituels du Rite Écossais. La République naît sous le triple rayon de la Maçonnerie : Liberté du citoyen, Égalité devant la Loi, Fraternité entre les peuples.

Les colonnes J et B : du Temple de Salomon aux temples brésiliens

Tiradentes

Dans chaque Loge brésilienne, deux colonnes encadrent l’entrée : Boaz (B) à gauche, Jakin (J) à droite. Hautes de bronze dans le Temple de Salomon, elles deviennent symboles vivants. Boaz : « En Lui est la Force ». Jakin : « Il établira ». Ensemble, elles proclament : « Par la Force, Il établira le Temple ». Les Apprentis s’alignent sous Boaz : c’est là qu’ils reçoivent le « salaire » – les leçons pour tailler la pierre brute. Les Compagnons sous Jakin : ils y apprennent la Beauté qui couronne l’ouvrage. Entre les deux, le Maître veille, maillet en main, rappelant que la nation repose sur ces trois piliers : Sagesse (le Vénérable), Force (le 1er Surveillant), Beauté (le 2nd Surveillant).

Des cathédrales gothiques aux palais républicains, le sceau maçonnique est partout. Le Palais Tiradentes à Rio, siège du premier Congrès républicain, aligne ses colonnes ioniques – ordre grec cher aux Maçons. Le Théâtre Municipal de São Paulo, inauguré en 1911, élève ses chapiteaux corinthiens comme un hymne à la Beauté maçonnique. Même la statue du Christ Rédempteur, bras ouverts sur Rio, reproduit la posture du Maître de Loge : accueillir le monde sous le delta lumineux.

L’héritage vivant : philanthropie et vigilance démocratique

Grand Orient du Brésil
Grand Orient du Brésil

Aujourd’hui, les Loges ne conspirent plus dans l’ombre ; elles irradient dans la lumière. Hôpitaux pédiatriques à Recife, écoles professionnelles à Belém, campagnes de greffe d’organes à Brasília : la Maçonnerie brésilienne verse chaque année des millions de reals en œuvres sociales. Le Grand Orient du Brésil, bicentenaire en 2022, reste la plus ancienne obédience nationale, forte de 400 000 frères et sœurs.

Dans les couloirs du Congrès, au Palais du Planalto, dans les tribunaux suprêmes, des Maçons discrets veillent. Non pour imposer, mais pour rappeler : la démocratie n’est pas un acquis, c’est un chantier permanent. Quand la tentation autoritaire resurgit, les colonnes tremblent ; quand la fraternité l’emporte, elles s’élèvent plus hautes.

Des noirs illustres aux femmes d’aujourd’hui

Luiz Gama vers 1860

Luiz Gama, esclave affranchi, avocat des opprimés, initié en 1849, fut le premier Maçon noir à défier l’esclavage devant les tribunaux. José do Patrocínio, mulâtre, journaliste incendiaire, fit de sa Loge un bastion abolitionniste. Aujourd’hui, les Loges mixtes et féminines – comme la Grande Loge Féminine du Brésil – prolongent l’œuvre : une femme sur trois initiées au XXIe siècle.

Les colonnes du futur

Demain, les colonnes J et B ne seront plus seulement de bronze ou de marbre. Elles seront numériques : forums cryptés où l’on débat de l’intelligence artificielle éthique ; elles seront écologiques : Loges qui plantent des millions d’arbres en Amazonie ; elles seront inclusives : jeunes de 18 ans recevant la Lumière aux côtés de vétérans octogénaires.

Car la Maçonnerie n’est pas un musée : c’est un chantier. Chaque frère, chaque sœur, est une pierre vive. Et tant qu’un Maçon posera son maillet sur la pierre brute, les colonnes du Brésil resteront debout – hautes, droites, inébranlables sous le regard du Grand Architecte de l’Univers.

Que la Lumière soit.
Que le Brésil demeure.
Que les colonnes ne tremblent jamais.
João Batista Dallapiccola Sampaio
Avocat, Maçon, citoyen d’un pays bâti sur l’Équerre et le Compas
En collaboration avec le Souverain Grand Inspecteur Général Jefferson Carlos Morais, 33º

Le banquet d’ordre de la Loge Voltaire

Travai proposé librement par le Frère Jean-Louis Reynet

Note préalable : Les Loges maçonniques organisent, chaque année, un « Banquet d’Ordre ». C’est un repas de fête, mais aussi une tenue maçonnique ritualisée, au cours duquel on tire des « Santés », autrement dit des vœux à l’endroit de ceux qui souffrent, qui sont persécutés, et de la Franc-maçonnerie Universelle. On y lit aussi des discours maçonniques, appelées « planches » sur des thèmes très divers, parfois graves, mais le plus souvent, dans cette occasion précise, légers ou carrément burlesques.

Aujourd’hui, ces banquets ne sont plus l’occasion d’agapes pantagruéliques comme autrefois, mais restent une tradition solidement ancrée chez les Francs-maçons et Franc-Maçonnes de toutes les obédiences. C’est certes, on l’a dit, un moment ritualisé, où des travaux maçonniques se déroulent dans le silence, mais passé ce moment, la « poudre noire » (comprenez le vin) aidant, les langues se délient, les plaisanteries fusent, on lit des poèmes, des histoires, des épigrammes, et même, parfois, des contrepèteries.

Ces rencontres chaleureuses se finissent parfois fort tard… « Le Banquet d’Ordre de la Loge Voltaire » évoque une de ces circonstances, et plus précisément le moment où en début de séance, il est donné lecture du procès-verbal de la séance précédente, qui est soumis à un vote des membres. Cette histoire est aussi l’occasion de se poser la question :

qu’est-ce que la tradition ?

Les historiens s’accordent pour dire que la Franc-maçonnerie est apparue en Europe, vers le début du XVIII° siècle, même si les Francs-maçons ont coutume de rajouter 4000 ans à toute date. La quête des origines est d’ailleurs partie intégrante de toute tradition… Et cette historiette met en scène un jeune maçon, qui, précisément, se questionne sur l’origine de la Franc-Maçonnerie.

°°°°°

Comme chaque année au cœur de l’hiver, la loge de Saint-Drouin s’était rassemblée pour son banquet d’ordre. Depuis déjà un moment, les Frères et Sœurs se retrouvaient aux abords de la salle des banquets, appelée « salle humide » transformée selon le rituel, et formaient de bruyants groupes de discussion, passant en revue les évènements récents. Un frère, cependant, se tenait à l’écart, plongé dans un énorme registre. C’était un des plus jeunes frères de l’atelier, et quelques minutes auparavant, le Vénérable Maître lui avait confié une mission importante :

« Le frère secrétaire en titre ne peut pas venir ce soir à cause d’une crise de goutte ; nous t’avons élu comme suppléant. Si, si, c’est bien toi. Tu devras lire le tracé de nos précédents travaux ; je te donne le registre spécial que nous utilisons pour les banquets d’ordre »

Arrivé depuis peu dans la Loge, découvrant peu à peu les rites et traditions, notre frère secrétaire suppléant était un timide, et il n’avait jamais imaginé être confronté à un tel exercice. Il avait pris le registre et s’était installé à l’écart pour lire les gribouillis du frère titulaire, en se disant qu’ainsi il ne risquerait pas de s’embrouiller entre les formules rituelles qu’il écoutait habituellement d’une oreille plutôt distraite, épiant plus volontiers les saluts discrets des autres frères et sœurs assis en face de lui.

Le registre était en fait un énorme grimoire revêtu de cuir, un tantinet poussiéreux et couvert de taches suspectes, représentatives des banquets précédents. Il ne servait qu’une fois par an. Pour les tenues ordinaires, il y avait un simple cahier bleu à spirale.

Anselm Feuerbach, Le Banquet de Platon. Arrivée d’Alcibiade, 1869, Staatliche Kunsthalle Karlsruhe (Allemagne).

Dans les cuisines, le servant qui ce soir là avait reçu du renfort, s’affairait à apprêter le festin ; des plateaux de hors d’œuvre fort appétissants étaient déjà prêts à l’envol vers les longues tables disposées en U, les volailles doraient au four. Parfois le secrétaire du jour leur jetait un regard furtif, qui faisait remonter en lui les souvenirs des fêtes de son enfance. Puis il se replongeait dans le tracé qu’il allait devoir relire, se remémorant la tenue en question, cherchant à éviter les pièges. Une ligne surtout captait son attention :

« La parole est au F Secrétaire pour le compte-rendu de la tenue du 22 décembre 6006 qui après avis favorable de l’Orateur est adopté par les Frères et Sœurs présents sur les colonnes… La parole est au F Secrétaire pour le compte-rendu de la tenue du 19 janvier 6006 qui après avis favorable de l’Orateur est adopté par les Frères et Sœurs présents sur les colonnes… »

Il pensait, à tort où à raison, que s’il allait jusque là sans encombre, cela irait mieux ensuite, que sa voix se dénouerait et qu’il irait facilement aux termes de l’exercice. Quand les petits groupes bruyants eurent terminé leurs libations préalables, le Vénérable Maître, après avoir consulté sa montre à gousset, sonna le rappel des troupes et les frères s’installèrent à la table du banquet, munis de leur serviette blanche et d’une partie de leurs décors et sautoirs. Le Vénérable ouvrit la tenue selon le rituel, puis il se tourna vers le Secrétaire, et lui dit :

« La parole est au Frère Secrétaire pour la lecture des derniers travaux »

Celui-ci prit la parole et commença sa lecture.

« Les travaux sont ouverts sous la présidence du Vénérable Maître, assisté des Frères Premier et Second Surveillants.

La parole est au Frère Secrétaire pour le compte-rendu de la tenue du 19 janvier 6006….

Arrivé à ce point, il hésita et au lieu de continuer, il tourna on ne sait pourquoi la page du registre pour regarder le tracé précédent celui qu’il avait commencé à lire. Eut-il un doute sur la date ou sur la formule rituelle ? Toujours est-il qu’il lit ceci, à la surprise de ceux des frères qui étaient attentifs :

« Les travaux sont ouverts sous la présidence du Vénérable Maître, assisté des FF premier et second surveillants…

La parole est au F Secrétaire pour le compte-rendu de la tenue du 13 janvier 6005… »

French banquet médiéval

Puis il tourna à nouveau la page, reculant encore d’une année, puis d’une autre, puis d’encore une autre. Peu à peu, il reprenait de l’assurance à la faveur de ce déroulement mécanique. Bercés tout à la fois par sa voix et le balancement du propos, la majorité des membres de la Loge ne remarqua pas l’étrange tournure que prenait la lecture si habituelle à leurs oreilles. Le Vénérable, dont de surcroît les problèmes auditifs étaient bien connus et n’allaient pas en s’améliorant avec l’âge, ne remarqua rien non plus. Deux où trois frères plus attentifs levèrent bien la main, mais il les regarda avec sévérité, soucieux du bon déroulement de cette tenue d’obligation qu’il voulait voir s’accomplir de la plus juste manière. Et le frère secrétaire continua sa remontée dans le temps sans plus d’encombre.

Il arriva assez rapidement à l’année 5945 puis sauta directement à l’année 5939, car pendant les noires années de l’Occupation il n’avait pas été possible de réunir les frères comme à l’accoutumée. Au bout d’une demi-heure, il parvint au tournant du vingtième siècle et remarqua dans une demi conscience, que le gros registre était à peine entamé. Il est vrai que la Respectable Loge Voltaire était la plus ancienne loge de son Orient, la mère de toutes les autres.

Le Secrétaire ne pouvait plus revenir en arrière, et plus personne ne s’en préoccupait vraiment, car les colonnes s’étaient assoupies dans un ensemble touchant.

Lorsqu’il atteint l’année 5791, un changement se produisit. Les tableaux qui décoraient la salle représentaient des personnages en habit et en perruques, qui tenaient des épées. On assiégeait un énorme château fort carré, des armées autour d’un moulin, mais personne ne le remarquait plus ; la plupart des frères étaient maintenant rabougris sur leur siège, et le jeune et fringant secrétaire était devenu un vieillard à barbe blanche, tournant inlassablement les pages du registre. Le frère servant, las d’attendre le signal pour envoyer le premier service était reparti chez lui depuis de nombreuses années et du reste, plus personne n’aurait eu assez de dents pour mordre le pain sec qui restait dans les paniers posés au préalable sur les tables. Aucun gosier, de même, n’aurait pu supporter le sédiment qui s’était déposé au fond des verres. Et le secrétaire continuait, s’abreuvant parfois, lui, au pichet d’étain apparu sur son plateau.

« …La parole est au Frère Secrétaire pour le compte-rendu de la tenue du 9 frimaire 5791… »

Puis il tourna à nouveau la page ; à certain moment, le Premier Surveillant émergea quelque peu de sa torpeur et dressa son maillet mais il retomba si mollement que personne ne l’entendit. La descente dans le temps continua encore. Sur les murs maintenant les tableaux, devenus tapisseries montraient un chantier aux innombrables ouvriers, et d’où émergeait une cathédrale ; un puissant personnage revêtu de son armure portait une croix sur son plastron et on voyait le même, reconnaissable à ses traits décidés, qui partait à la chasse, vêtu d’un manteau brodé d’or, monté sur un cheval blanc. Plus loin des serviteurs apportaient à d’innombrables convives d’immenses plats où avaient été placés des paons, des cygnes et d’autres oiseaux encore pourvus de leurs plumes.

Le secrétaire lisait de plus en plus lentement, au fur et à mesure de sa remontée dans le temps car les caractères du tracé étaient maintenant dans un autre alphabet que le nôtre. De même, il parlait dans une langue inconnue pour la plupart des antiques auditeurs assis autour de lui ; ceux qui étaient familiers, du temps de leur vivant, des langues orientales, auraient peut-être pu y reconnaître du copte. Ce changement de son réveilla le Second Surveillant, qui voulut frapper un grand coup de maillet ; mais cette fois le manche vermoulu de son instrument craqua avec un bruit sec.

Sur les murs des fresques ocres et bleues représentaient des scènes étranges. Une barque sans gouvernail, à la haute poupe et au bordage décoré d’un motif mystérieux glissait sur un fleuve noir, poussée par des rameurs vêtus d’un simple pagne. Au milieu, sous un dais d’étoffe jaune et vert, un personnage semblait attendre une improbable destination finale.

Sur l’autre mur, une reine assise sur un trône bas, portant de lourds bracelets et colliers, semblait prêter attention à un groupe de musiciens penchés sur des harpes. Des danseuses nubiennes à demi-nues étaient parfaitement visibles au second plan pour qui aurait pu conserver un peu de libido dans cette affaire. Un personnage à tête de chien lui, s’affairait sur un de ses semblables, allongé sans vie sur une claie au pied de laquelle on voyait plusieurs urnes…

Le secrétaire tourna encore la page, mais cette fois il n’y avait rien à lire, il n’y avait que la couverture du registre en peau craquelée. Il resta silencieux un court instant.

Le Vénérable Maître se pencha vers lui, murmura quelque chose sans réussir à capter son attention, puis il lui dit, plus fort :

« Frère Secrétaire, avez-vous terminé votre lecture ? »

 Le frère secrétaire était redevenu le jeune frère au visage poupin qu’il était en début de soirée ; il hésita un peu, étourdi, puis énonça simplement, selon la formule rituelle :

« J’ai dit, Vénérable Maître ! »

Le Vénérable fit voter le tracé sans encombre, lut rapidement les planches des loges amies qui étaient des invitations à d’autres banquets d’ordre. Le frère secrétaire n’entendit rien de la planche de l’Orateur car il regardait, encore incrédule, les murs où se trouvaient les tableaux qui avaient d’ailleurs toujours été là. Il feuilleta aussi un peu le registre, qui était vraiment très vieux… Au cours du banquet, le frère qui était assis à côté de lui et qui avait remarqué son trouble, lui dit :

« Mais à quoi penses-tu ? »

« A la tradition ; Crois-tu que nous sommes vraiment les dignes gardiens de la tradition ? »

Son voisin lui répondit :

« Oui, du moins nous y efforçons-nous. Mais n’est-ce pas chose impossible ? La tradition est-elle immuable, ou au contraire fugace ? N’est-elle pas un mirage, vers lequel nous marchons, sans jamais l’atteindre ? La détenons nous, ou sommes-nous seulement ses invités d’un soir ? Et ne la modifions-nous pas, tout en croyant la pratiquer ?» Le Frère secrétaire cessa de feuilleter le registre et posa sur son voisin un regard apaisé. Sur le mur les tableaux étaient devenus des hologrammes colorés et montraient des personnages libres, assis au festin de l’humanité.

Le Dernier Arcane ou la Renaissance d’Hermès – Le souffle hermétique d’un conte initiatique

Sous la forme d’un conte lumineux, Le Dernier Arcane – Les Compagnons d’Horus de Michel Auzas-Mille déploie une méditation sur la conscience et le mystère du vivant. L’auteur, peintre et hermétiste, y tisse un dialogue entre alchimie, physique quantique et sagesse des Anciens. Liane, l’enfant aux dons psychiques, devient le symbole de la connaissance originelle, de cette innocence cosmique que la modernité a reléguée dans l’ombre. En mêlant Hermès, Isis et le feu du volcan, Michel Auzas-Mille rappelle que la vraie transmutation n’est pas celle des métaux, mais celle de l’âme : un passage du plomb de la peur à l’or de la reliance. Entre mythe, science et initiation, ce Dernier Arcane offre une expérience de lecture qui relève moins du récit que du voyage intérieur – une œuvre d’éveil où la poésie devient philosophie et la fiction, un acte de Lumière.

Le-dernier-arcane

Le Dernier Arcane – Les Compagnons d’Horus de Michel Auzas-Mille s’inscrit dans cette lignée d’ouvrages qui ne se contentent pas de raconter, mais transfigurent le récit en acte de conscience. Sous l’apparente douceur d’un conte, s’y déploie une véritable cosmogonie initiatique, où le feu du mythe éclaire les arcanes de la matière et les ressorts les plus secrets de l’âme humaine. Tout y respire la lente respiration des âges et la brûlure de la quête : celle de l’homme, de la lumière et du Verbe, dans un univers où chaque symbole devient seuil et chaque parole, passage.

Un-si-long-hiver

Michel Auzas-Mille est de ces chercheurs d’absolu qui dessinent, peignent et écrivent comme on prie. Né en 1947, il explore depuis plus d’un demi-siècle les territoires de l’image, du mythe et du signe. Illustrateur de figures majeures de la pensée symbolique – d’Annick de Souzenelle à Jean-Pierre Bayard – il a poursuivi son œuvre en tissant, à travers la parole et le trait, une même méditation sur le visible et l’invisible. Ses ouvrages, de Un si long hiver – conte alchimique à Aset l’Egyptienne – Par-delà les portes du temps, de Les 22 Portes (du Tarot) à En To Pan – Le Livre de Mel Akmon, ami d’Hermès,forment une constellation où se croisent l’alchimie, la kabbale, le tarot et la mémoire des anciens mystères. Le Dernier Arcane vient naturellement s’y inscrire, comme une somme poétique et vibratoire, un livre d’images écrites où la fiction devient l’alphabet du sacré.

Dans cette fable d’apparence simple, l’auteur réunit la science et le mythe, le cosmos et l’intime. Liane, l’enfant aux dons psychiques, n’est pas un personnage : elle est l’allégorie même de la conscience naissante, cette part d’innocence cosmique que la modernité a oubliée sous le bruit des machines et l’arrogance du savoir. Elle porte en elle la mémoire des anciens mondes et l’intuition du futur et marche, comme Hermès, entre les plans de l’être. Par son regard s’ouvrent les dimensions non locales de la réalité – ces univers parallèles dont la physique quantique n’est que la traduction scientifique d’un mystère immémorial. Le conte prend alors la forme d’une transmutation spirituelle. Celle de la conscience humaine appelée à passer du plomb de la peur à l’or de la reliance.

Hermes Trismegiste

Tout au long du récit, les dialogues entre les initiés, les apparitions de Mel Akmon ou d’Hermès, les visions sur l’île de La Réunion et les réminiscences d’Égypte tissent un maillage subtil entre microcosme et macrocosme. L’éruption du Piton de la Fournaise devient le miroir de la combustion intérieure, l’épreuve du feu de l’Athanor, ce moment où la matière se défait pour laisser paraître la lumière. Chaque scène, chaque parole, semble répondre à un plan invisible, une architecture de correspondances où la physique quantique rejoint la théologie hermétique. Le Multivers évoqué ici n’est pas seulement concept scientifique : il devient symbole du Grand Œuvre, ce travail de l’Esprit sur lui-même où les mondes s’emboîtent comme les sphères d’un temple intérieur.

Le dernier arcane détail

À travers cette trame, Michel Auzas-Mille célèbre une philosophie de l’unité. Le feu de la Terre, la vibration des étoiles, la parole des anciens maîtres, la voix des enfants – tout converge vers une même conscience d’appartenance. La phrase se déploie avec la lenteur du souffle, entre incantation et révélation, et l’on sent derrière chaque mot la fidélité à une tradition qui n’enseigne pas, mais éveille. Comme dans les plus beaux récits hermétiques, la matière du conte devient le miroir d’une ascèse : il s’agit moins de comprendre que de se laisser traverser. L’initiation est ici poétique, non doctrinale. Elle invite à la participation, à l’écoute du vivant, à la présence silencieuse dans le tumulte du monde.

Ce livre s’inscrit dans la longue mémoire des textes où la fiction rejoint le rituel. Hermès Trismégiste, Isis, la pierre philosophale, le feu du volcan, la vision de l’enfant… Tout est symbole d’un unique mouvement, celui du retour à la Source. L’auteur ne cherche ni à convaincre ni à enseigner, mais à rappeler, avec douceur, que la connaissance véritable n’est jamais conquête, mais réminiscence. Sous le voile de l’imaginaire, c’est la parole des anciens mystères qui se fait entendre, ce murmure qui dit que l’univers est un seul être, et que chaque homme, s’il s’éveille, en porte la clef.

Dans Le Dernier Arcane, la poésie s’allie à la science, la métaphysique à la tendresse. L’écriture d’Auzas-Mille, d’une limpidité presque orphique, restitue à la pensée hermétique sa fonction première : unir ce que la raison sépare. Les dialogues entre les mondes, les voyages dans le temps, les correspondances entre l’humain et le cosmique, tout cela renvoie à la grande tradition de l’hermétisme, mais aussi à la Franc-Maçonnerie lorsqu’elle se comprend comme un art de la construction intérieure. Le feu du volcan répond au feu du cœur ; la pierre engloutie de la Chapelle de Rosemond rappelle la pierre brute que le compagnon doit dégrossir ; et la petite Liane incarne cette lumière d’enfant que tout initié porte en lui comme promesse de transfiguration.

Horus

Ainsi, ce conte se lit comme une parabole du monde contemporain. Face à la sixième extinction évoquée par l’auteur, face au règne d’Apophis, symbole du chaos et de la dévoration, la seule issue réside dans le réveil de la conscience. Non celle des savoirs accumulés, mais celle qui s’ouvre à la résonance, à la beauté, à la fraternité cosmique. Michel Auzas-Mille fait de la littérature un acte alchimique : chaque phrase devient pierre philosophale, chaque image, un sceau de passage. Et dans ce livre, rare est la frontière entre l’ésotérisme et la poésie : l’un nourrit l’autre, comme le feu nourrit la lumière.

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Au terme de la lecture, demeure une impression de réconciliation : entre la Terre et le Ciel, la science et la foi, la raison et l’imaginaire, le mythe et l’enfant. C’est là sans doute le plus beau fruit du Dernier Arcane : rendre à l’âme contemporaine la mémoire du sacré, rappeler que l’univers n’est pas à comprendre mais à contempler, et que toute vie, si humble soit-elle, participe de la grande symphonie du vivant. Dans ce texte, la transmutation alchimique n’est pas chimère : elle est chemin d’humanité. Et c’est à ce passage, de l’obscurité à la conscience, que Michel Auzas-Mille, peintre des symboles et compagnon d’Hermès, nous convie avec une ferveur qui réenchante la pensée.

Le dernier arcane – Les Compagnons d’Horus-Conte hermétique

Michel Auzas-Mille Éd. L.O.L., coll. Mystères Initiatiques, 152 pages, 15,50 €

L’éditeur, le site

À Islington, les Francs-Maçons anglais redonnent vie au manège des Cadets de la Mer

Resté muet douze ans derrière ses volets clos, le local historique des Cadets de la Mer d’Islington, sur Essex Road artère principale à Londres, rouvre ses portes. La donation de 10 000 £, soit environ 11 600 €, accordée par les francs-maçons de Londres n’est pas qu’un chèque. C’est une promesse tenue !

Essex-Road,-en-1998

Redonner un toit à la jeunesse, un cap au quartier, une continuité au service. Ici, l’argent devient temps, encadrement, qualification – et l’outil retrouve la main.

Le lieu qui respire à nouveau

Toiture refaite, réseaux électriques et chauffage modernisés, isolation soignée, panneaux solaires posés comme une voilure tournée vers l’avenir : le rez-de-chaussée redevient praticable, clair, hospitalier. Le manège militaire reprend sa vocation : accueillir, encadrer, transmettre.


« Ce financement arrive à un moment crucial de notre projet de réouverture, confie Jennifer McCavour, présidente de l’unité. Nous allons enfin pouvoir achever les rénovations du rez-de-chaussée et accueillir à nouveau nos cadets dans leur maison. » Pour Paul King, représentant des Francs-Maçons londoniens, le geste est d’abord un choix de civilisation :


« Nous partageons l’objectif des Cadets de la Mer : offrir aux jeunes un cadre propice à l’apprentissage, au sens du devoir et à la conduite exemplaire. Soutenir ce projet, c’est investir dans les citoyens de demain. »

Les cadets de la marine se préparent à rouvrir leur salle d’entraînement après 12 ans.

Une école de mer… et de caractère

Les Sea Cadets ne forment pas seulement des navigateurs : ils fabriquent des trajectoires. Navigation et sécurité, règles de barre, campements, escalade, orientation, musique et cérémonial, prise de parole et premiers secours : un curriculum complet, exigeant sans ostentation, où la rigueur se marie à la joie d’apprendre.
Ponctualité, coopération, courage discret, attention à l’autre : semaine après semaine, les jeunes conquièrent des qualifications reconnues, utiles à la vie professionnelle, à l’engagement civique, à l’estime de soi.
« J’ai commencé à 12 ans, timide et réservée, raconte Serafina, 15 ans. Aujourd’hui, je me sens confiante et membre d’une véritable famille. Ici, on acquiert des compétences de vie – et parfois, on se rêve déjà en mer, quelque part dans le monde. »

Sobriété énergique, pédagogie durable

Les panneaux solaires ne sont pas un badge vert posé sur la façade : ils inscrivent la sobriété dans le quotidien. Lire une consommation, comprendre un circuit, entretenir un équipement : le bâtiment devient support d’apprentissage.
La distribution des espaces prolonge cette logique : accueil, vestiaires et formation au rez-de-chaussée ; salles polyvalentes et futurs espaces de briefing et simulation aux étages. Non pas un simple local rénové, mais une maison de progression, pensée pour la durée, le soin et la transmission.

Rouvrir par étapes, viser juste

La donation maçonnique a bouclé la première phase. Vient maintenant la rénovation des deux étages supérieurs pour augmenter la capacité d’accueil et multiplier les créneaux pédagogiques. Un appel aux dons porte trois priorités :

  • Aménagements intérieurs : rangements, bancs, surfaces d’instruction, signalétique claire ;
  • Outillage pédagogique : cartes marines, matériel de sécurité, petit équipement nautique ;
  • Mises aux normes complémentaires : accessibilité, confort acoustique, détails de sécurité.

En transition, l’unité maintient la cadence des entraînements du vendredi soir à bord du HMS Belfast, près de Tower Bridge : un terrain d’exigence et d’inspiration où la discipline du bord rencontre la joie d’apprendre.

Le-local-des-cadets-de-la-marine-d-Islington

Pourquoi la franc-maçonnerie s’y engage

Parce que la bienfaisance maçonnique n’est pas une pluie d’aides mais une architecture de sens. Elle préfère la pierre d’angle au feu d’artifice : l’éveil des consciences, la solidité du caractère, l’expérience du collectif. Ici, la subvention se transforme en heures d’encadrement, en habitudes d’exactitude, en sécurité vécue. Réparer un lieu, c’est préparer des vies. Rouvrir un manège, c’est rendre possible la parole tenue, l’entraînement patient, l’ambition sereine.

Une même conviction : la stabilité. Un toit fiable, une salle claire, un vestiaire qui tient, et la méthode peut s’installer. La pédagogie a besoin d’un lieu autant que d’un programme.

À Islington, la fraternité ne théorise pas : elle bâtit !

Le mot de René : « La conscience »

8

– 1ere partie

« La conscience est un phénomène fascinant mais insaisissable … Rien de valable n’a été écrit à ce sujet »

Stuart Sutherland, Découvrir l’esprit humain, 1983.

La définition de la conscience par « la connaissance qu’a l’homme de ses états, de ses actes et de leur valeur morale » (lexilogos) confond avec brio les deux dimensions de cette notion : cognitive et morale. Tout semble dit et l’épreuve de l’antonyme met en évidence les deux dimensions puisque inconscience et malhonnêteté conviennent. Plus confortable, l’anglais offre deux mots : consciousness pour l’état d’être conscient d’un objet extérieur ou d’un état mental, et conscience pour la dimension morale. Les philosophes précisent « conscience phénoménale » lorsqu’ils évoquent les états mentaux qui permettent à la personne de percevoir : éveil, perception, mémoire autocontrôle…

Donc deux articles seront consacrés à ce concept.

L’évocation de la progression du Franc-maçon sollicite la même dualité : « La lente montée de la conscience depuis la perception, depuis sa modeste fonction biologique, encore presque animale, jusqu’à sa forme supérieure, jusqu’à la Raison, par laquelle elle devient spécifiquement humaine et accède aux valeurs universelles et à l’idée de Vérité » (Rituel).

« Connais-toi toi-même », impossible dit la science

« Cette part de notre activité qui se perçoit elle-même » Jean-François Billeter, Un paradigme, 2012.

Montaigne

Montaigne s’interroge déjà : pourquoi ai-je telle pensée plutôt que telle autre ? « Où a été prise la décision de planter un clou ? Elle a certes été une décision consciente mais la conscience en a-t-elle été la source ? » Le sinologue suisse Jean-François Billeter questionne : est-ce la conscience ou une combinaison de mécanismes mémorisés, de besoins, de calculs présents dans la profondeur du corps, « la conscience ne faisant qu’enregistrer la résultante » ? Tout se passerait « en-dessous » d’elle et l’être humain est pris dans l’enchaînement universel de causes à effets, un strict déterminisme. Le coup de marteau est un « geste produit » et non plus la volonté d’un sujet souverain. La liberté réapparaît dans les moments où « je deviens la cause efficiente » qui active ma puissance d’agir, permettant d’atteindre un but avec la conjonction de l’efficacité et de l’économie.

« Affinez votre conscience » Rituel.

« Le cerveau humain, c’est une centaine de milliards de neurones et un million de milliards de synapses »

Stanislas Dehaene, Le code de la conscience, 2014.

Le cerveau est une construction câblée dans un environnement vécu. Le biologique c’est la capacité des neurones à se connecter (l’inné), le culturel c’est la réalisation du câblage (l’acquis). Le plan précis du  câblage cérébral n’existe pas dans nos chromosomes. Le cerveau se bâtit grâce à un mélange de déterminisme génétique, de réponse à l’environnement et de hasard. Notre quotient intellectuel, in fine, n’est déterminé par notre ADN qu’à hauteur d’un peu moins des deux tiers ; le tiers restant est lié à l’école, la stimulation familiale, l’environnement et l’alimentation.

Notre cerveau étant « saturé à chaque instant d’innombrables stimulations sensorielles », la conscience ne retient qu’une « toute petite fraction d’entre elles ». Ce que Damasio nomme conscience est « le soi dans l’acte même de connaître » (« the self in the act of knowing »). Je est présent deux fois, celui qui perçoit et celui qui est perçu : capacité à co-représenter une relation intentionnelle à soi tout en construisant activement l’interaction avec le monde, ce que la philosophie nomme un sujet. Ceci est assuré par « un type de neurones bien particuliers, des cellules nerveuses géantes dont les axones longs traversent le cortex de part en part et l’interconnectent pour former un vaste réseau » (Stanislas Dehaene). Toute notion morale est exclue.

La conscience : dimension cognitive

Sur le cogito

« Je pense, donc je suis » Descartes, Discours de la méthode, 1637.

« C’est par sa conscience que l’Homme se perfectionnera »

Rituel
Descartes

De cette maxime, socle de sa philosophie, Descartes donne plusieurs versions : en latin « Cogito ergo sum » dans les Principes de la philosophie ; « Je suis, j’existe : cela est certain… autant de temps que je pense » dans les Méditations métaphysiques ; « Je doute donc j’existe ; ou ce qui est la même chose, je pense donc j’existe » (La recherche de la vérité). Descartes est un critique radical de l’argument d’autorité, ce mode d’argumentation qui valorise plus l’origine du propos (maître, dieu) plutôt que son contenu. Dans ses Méditations métaphysiques, il utilise une fiction métaphysique : mettre absolument tout en doute (corps, lieu, mouvement, mathématiques…) pour parvenir à des certitudes.

« C’est falsifier la réalité que de dire : le sujet « je » est la condition du prédicat « pense » »

Nietzsche (Par-delà le bien et le mal)
Friedrich Nietzsche

Nietzsche démonte le cogito cartésien. Puisque penser est une action, la grammaire considère qu’il faut, à toute action, un sujet. L’imputation à un sujet de la pensée paraît alors une évidence. Mais Nietzsche nie que le « je pense » soit une certitude immédiate, autrement dit une représentation indubitable qui se montrerait vraie par elle-même. L’ordre grammatical n’est pas l’ordre des choses. Un « quelque chose » qui pense est une interprétation et c’est une erreur que de le présenter comme un processus brut. L’affirmation d’un sujet, quel qu’il soit, n’est rien d’autre que la conséquence d’une habitude de raisonnement.

Nietzsche remet en cause l’idée traditionnelle de sujet venue d’Aristote qui en faisait une catégorie, c’est-à-dire un des concepts fondamentaux grâce auxquels nous pensons ce qui est. Le « quelque chose » n’est pas pour Nietzsche matériel ; c’est la même vision que les matérialistes qui critiquent la définition du sujet comme âme ou esprit, toujours identique à soi-même. Ils parlent, eux, de cerveau, le lieu de la pensée, et la responsabilité de l’homme demeure. Qu’une pensée, c’est-à-dire telle représentation avec tel contenu déterminé, apparaisse indépendamment de notre volonté, chacun peut en faire l’expérience. La pensée vient à nous, et non l’inverse, après un long travail. Elle est le résultat d’un processus ultra complexe.

Sur l’identité

« Votre conscience, fruit le plus précieux de l’arbre de vie » Rituel.

« C’est la conscience qui fait l’identité personnelle »

John Locke, Essai sur l’entendement humain, 1689.
Bateau de Thésée

Qu’est-ce qui est immuable et comment se font les combinaisons qui engendrent les évolutions ? De quelle matière est la nature ? Où est l’Homme au travers de tous les hommes ? Quelle est l’identité de chacun au travers de ses mutations ? Cela fait penser à la légende de Thésée qui, revenu vainqueur du Minotaure, fait tellement l’admiration des Athéniens qu’ils réparent perpétuellement son bateau pour garder intact quelque chose de lui. Les sophistes s’interrogent pour savoir si, après les multiples changements de planches, il s’agit encore du même bateau.

John Locke

L’empirique Locke sait bien qu’aucune expérience ne lui permettra d’accéder à la substance identique derrière chaque variation. Toutefois, la conscience est la réponse de Locke à son aspiration à la permanence, car je m’attribue ce que je pense comme ce qui m’arrive. Kant reprendra la même idée de l’unité de l’homme à travers sa conscience malgré les changements qui lui arrivent.

Toujours le même alors que les jours qui s’égrènent se marquent dans le corps et l’esprit ! L’ipséité (ce qui fait qu’une personne, par des caractères strictement individuels, est non réductible à une autre) nomme l’unité du moi. Ni la société, ni l’homme ne peuvent se passer d’identité qui postule l’unité entre le moi et la personne. Pour le droit, le mot identité est toujours associé : carte d’identité, contrôle d’identité, et lorsque l’identification d’une personne s’avère nécessaire, on utilise divers procédés.

Le nom toujours, le domicile parfois suffisent comme noyau identitaire minimum assigné à la personne. Celui qui change de nom ou de sexe met le droit mal à l’aise. Lévi-Strauss se moque de ces interrogations : « La fameuse crise de l’identité dont on nous rebat les oreilles acquerrait une tout autre signification. Elle apparaîtrait comme un indice attendrissant et puéril que nos petites personnes approchent du point où chacune doit renoncer à se prendre pour l’essentiel »(L’identité). Montaigne le sage dénie par son énoncé paradoxal l’intérêt de la quête de soi : « Moi à cette heure et moi tantôt sommes bien deux. » Pose-t-il une question vitale ou bien simplement Montaigne le modeste se donne-t-il le droit de changer d’avis comme de vie ?

« Un état de l’être individuel, une conscience qui permet la compréhension immédiate et totale de l’ensemble de l’Univers et de soi-même » Rituel.

« L’homme est une passion inutile »

Sartre, L’Être et le Néant, 1943.
Le philosophe-écrivain français Jean Paul Sartre et l’écrivain Simone de Beauvoir arrivent en Israël et accueillis par Avraham Shlonsky et Leah Goldberg à l’aéroport de Lod (14/03/1967).

Pour Sartre, il n’existe pas de nature humaine car cela supposerait un créateur qui n’existe pas. Tant pour la vision religieuse de la présence de l’homme au monde créé par Dieu que pour la philosophie qui voit en chaque homme un exemple particulier de la nature humaine (Diderot, Voltaire, Kant), l’essence précède l’existence. L’homme est contraint de se développer dans le sens de sa structure et dans la limite de ses capacités. La conscience ne choisit plus qu’entre des possibles ; elle suit les nécessités de sa nature.

L’existentialisme est à l’opposé : la conscience n’a pas de nature. Elle ne vient au monde que par le réel, qu’elle saisit ou reflète, car toute pensée est la pensée de quelque chose. Condamnée à toujours sortir d’elle-même pour aller vers les objets, la conscience ne se confond pourtant jamais avec eux, dans la mesure où, si tel était le cas, elle se perdrait comme conscience. La perception ou l’image de la table me fait être d’une certaine façon la table, tout en ne l’étant pas. Je ne suis pas la table ; c’est un objet considéré comme absent et rendu présent.

La conscience n’est pas tenue de s’attacher à un objet. Elle peut être dans l’irréel. Elle n’est pas, comme au sens classique, le miroir intérieur des choses extérieures, mais une activité sur le donné venue de l’imagination, d’un idéal ou d’un projet. La conscience qui imagine est consciente de viser ce qui n’est pas. Ma conscience est néant parce qu’elle n’existe que pour quelque chose d’autre, jamais pour elle-même. Elle est un néant qui produit même du néant car elle peut toujours nous faire refuser le réel. Elle est donc néant mais pas rien. La conscience, toujours en mouvement, n’existe que par son rapport à autre chose qu’elle-même : elle est existence.

La conscience n’est pas une chose qui se réduirait à ce qu’elle est. Un encrier est un encrier. L’abeille ne peut être qu’abeille. L’abeille ne choisit rien de sa place dans la ruche, elle est nécessaire. La conscience n’est pas non plus un être. Quel est le projet de l’homme ? Exister. Qu’a-t-il à accomplir ? Sa vie qui est un projet, une réalisation. L’homme a le privilège de se créer lui-même indéfiniment, de choisir sa propre essence au lieu de la subir comme une nécessité fixée une fois pour toutes ; il n’est pas un cendrier ou une abeille qui sont prédéterminés, eux. L’homme peut même être inhumain, ne pas être homme. D’où la formulation « je suis moi » qui implique que je suis plus que les déterminismes habituels : âge, métier, sexe. Je peux toujours dépasser ou alourdir tout cela. L’ego, le je, le moi comme sujet, ce n’est pas immédiat mais le produit de la conscience, un espace de liberté. Comme rien ne résiste à la conscience, elle est pure liberté. Nos choix ne découlent d’aucune réalité antérieure et au contraire, ils vont fonder ma vision de la réalité. La conscience est essentiellement la liberté, mais le fait d’être conscient se vit sur le mode d’un échec perpétuel en raison de l’impossibilité d’une rencontre authentique du monde et des autres consciences. C’est la raison pour laquelle, afin d’éviter l’angoisse que provoque ce « néant d’être », la conscience se réfugie dans la mauvaise foi.

Science contre philosophie

La phénoménologie énonce l’impuissance de la science à décrire les états subjectifs quand le scientifique répond : « Je m’inscris en faux contre cette idée. »

Stanislas Dehaene en 2014

– La prétention des neurobiologistes : « Au cours des vingt dernières années, les chercheurs en sciences cognitives, en neurologie et en imagerie cérébrale ont combiné leurs efforts afin d’attaquer de front le problème de la conscience. Très vite, celui-ci a perdu son arrière-goût idéologique et spéculatif pour devenir une question expérimentale… La stratégie a permis de transformer un mystère philosophique en un simple phénomène de laboratoire » (Stanislas Dehaene, Le Code de la conscience).

– La réponse du philosophe : « Certes, il est toujours possible de provoquer des états de conscience par excitation cérébrale. Mais ce qui fait la conscience comme telle, l’autoréflexion qui la structure de manière immanente échappe à ce genre d’expérience de laboratoire. Elle ne tombe pas sous la main, ni sous aucun appareil si compliqué qu’il soit. Loin d’entrer dans le laboratoire pour accéder à sa vérité, la conscience lui a toujours échappé. On ne saurait dire que cette neurologie cognitive est sans idéologie. Elle relève d’une idéologie scientiste qui recycle, sans doute sans le savoir, sous des expériences nouvelles de vieilles lunes conceptuelles qui ne nous ont pas laissé de très bons souvenirs » (Yves Charles Zarka, Le Monde, février 2018).

In fine, bien distinguer « Il est conscient » (état de conscience) de « Il a conscience » (activation de l’espace travail de la conscience).

IA, pouvoir et dignité humaine : le GODF ouvre le chantier du contrat social

Tout au long de son discours d’installation, Pierre Bertinotti, Grand Maître, a donné la boussole : refonder le pacte social dans un monde en déséquilibre. Le Grand Orient de France en fait aussitôt un terrain d’étude vivant en ouvrant, jeudi 27 novembre 2025 à 19 h, le cycle « Refonder le pacte social » par une première table ronde consacrée aux Technologies de l’Intelligence Artificielle et au Contrat social, à l’Hôtel du GODF, 16 rue Cadet (Paris 9ᵉ).

L’heure n’est ni au fétichisme technologique ni au catastrophisme : il s’agit de penser, à hauteur d’homme, ce que l’IA fait à nos solidarités, à nos droits, à la dignité – bref, au lien civique lui-même.

Cette actualité est brûlante. L’Union européenne a fait entrer en application progressive l’AI Act : depuis le 2 février 2025, certaines pratiques jugées inacceptables sont interdites ; depuis le 2 août 2025, des obligations nouvelles s’imposent aux modèles d’IA à usage général (GPAI).

Flag_of_Europe

La France a, dans le même mouvement, transformé le Conseil national du numérique en Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique pour éclairer la décision publique. Autant de jalons qui replacent la question de l’IA au cœur d’un véritable contrat social renouvelé. Autour de la table, trois regards complémentaires – politique publique, philosophie des sciences, monde du travail et de la culture – pour croiser principes, usages et conséquences concrètes :

Clara Chappaz en 2023.

Clara Chappaz, ancienne ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique (2024-2025), a d’abord bâti son parcours dans l’écosystème tech (Zalora en Asie, puis direction commerciale chez Vestiaire Collective) avant de diriger la Mission French Tech (2021-2024). Au gouvernement, elle a lancé le 1ᵉʳ juillet 2025 le plan national « Osez l’IA », destiné à diffuser l’IA dans le tissu économique, en lien avec la DGE et Bpifrance. Cette trajectoire – de l’innovation à la fabrique des politiques publiques – éclaire de l’intérieur le passage délicat de l’expérimentation à la régulation, et la place de l’État stratège dans la transition numérique.

Daniel Andler en 2024

Daniel Andler, mathématicien et philosophe, professeur émérite de Sorbonne Université et membre de l’Académie des sciences morales et politiques, est l’un des grands architectes intellectuels du débat : fondateur du département d’Études cognitives à l’ENS, il a dirigé des équipes (« Sciences, normes, décision ») où l’IA se pense avec les outils de l’épistémologie.

Son essai Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme (Gallimard, 2023) rappelle que l’intelligence humaine ne se réduit pas à la résolution de problèmes : affects, spontanéité, contingence y occupent une place irréductible. De quoi replacer l’éthique et l’anthropologie au cœur des choix techniques.

Philippe Gautier – source Les Jours

Philippe Gautier, secrétaire général du Syndicat National des Artistes Musiciens – CGT (SNAM-CGT), musicien de scène (orgue, piano, blues & swing) et syndicaliste de terrain depuis la grande mobilisation des intermittents (2003-2004), porte la voix des travailleuses et travailleurs de la culture : droits voisins, rémunérations, précarités accentuées par les plateformes, mais aussi promesses et menaces des outils IA sur la création et l’emploi (doublage synthétique, génération d’images et de sons, captation de style, data des artistes). Sa présence garantit que le « contrat social » ne reste pas un concept : il touche immédiatement la vie des métiers et la souveraineté culturelle.

Blason GODF

Au croisement de ces expertises, une conviction : l’IA n’est pas seulement un sujet d’ingénieurs, c’est une affaire de cité. Repenser le contrat social, c’est articuler trois exigences :
-la liberté (transparence, explicabilité, refus des usages attentatoires à la personne) ;
-l’égalité (accès aux compétences, partage de la valeur, lutte contre les biais et les discriminations algorithmiques) ;
-la fraternité (soutien aux métiers, protection des plus vulnérables, gouvernance inclusive).

Dans la symbolique des bâtisseurs, la règle et l’équerre vérifient la rectitude de l’ouvrage ; le compas en ouvre la mesure. Appliqué à l’IA, ce triptyque devient méthode civique : régler les usages, équerrer les effets (juridiques, sociaux, environnementaux), ouvrir le cercle de la décision pour que chacun y trouve place. La technique n’est pas une idole ; elle est un chantier humain qui appelle des gardiens – le droit, le débat démocratique, la culture – et des ouvriers qualifiés – chercheurs, ingénieurs, syndicalistes, enseignants, artistes, entrepreneurs et responsables publics.

Cette table ronde, en présence du Grand Maître Pierre Bertinotti et d’une délégation du Conseil de l’Ordre, était une invitation à passer des proclamations à l’ouvrage : penser droit pour agir juste. Les colonnes étant dressées ; il restait à y faire circuler une parole responsable, informée et fraternelle. Informations pratiques et réservations via le site du GODF

Infos pratiques
Quand : jeudi 27 novembre 2025, 19h–22h
: Hôtel du GODF, 16 rue Cadet, 75009 Paris
Cycle : « Refonder le pacte social » – 1ʳᵉ table ronde
Intervenants : Clara Chappaz ; Daniel Andler ; Philippe Gautier
Réservation : https://bit.ly/49vRbs6

GODF - Grand Temple Arthur Groussier, fresque
GODF – Grand Temple Arthur Groussier, fresque

Créatures fantastiques du Moyen Âge issues des manuscrits médiévaux

Inspiré de l’article de notre confrère National Geographic

Ces manuscrits médiévaux ont donné vie aux créatures fantastiques du Moyen Âge. Très populaires au Moyen Âge, les bestiaires regorgeaient d’animaux réels aussi bien que mythiques dont ils nourrissaient la légende. Ces créatures étaient les protagonistes d’histoires intrigantes symbolisant les vertus et les failles des humains. Loin d’être de simples catalogues zoologiques, ces ouvrages enluminés transformaient le règne animal en un miroir de l’âme chrétienne, où chaque bête, qu’elle arpente les savanes d’Afrique ou les abysses de l’imaginaire, enseignait une leçon divine.

Un lézard et un chien sculptés sur un bas-relief du monastère des Hiéronymites de Lisbonne, datant du seizième siècle, illustrent cette permanence : le chien y incarne la loyauté et la protection, vertus admirables qui traversent les époques.

Aux deuxième et troisième siècles de notre ère, un auteur anonyme d’Alexandrie composa une œuvre intitulée Physiologus (le Naturaliste). L’ouvrage, qui contenait quarante-huit ou quarante-neuf chapitres, ne tarda pas à être diffusé en masse. Chacun de ces chapitres était consacré à un animal spécifique et incluait une illustration, une description de ses caractéristiques et une histoire, à la fois observation naturelle et anecdote imaginaire, concernant son comportement. Ce texte grec, probablement rédigé en Égypte entre le deuxième et le quatrième siècle, devint le fondement de tous les bestiaires ultérieurs. Il fut l’un des livres les plus copiés après la Bible, influençant des générations de clercs et d’artistes.

Vautour

Le lion est par exemple le sujet de l’une de ces histoires. On disait que les lionceaux naissaient sans vie et que leur mère veillait sur eux jusqu’à ce que le père, le roi des animaux, arrive et leur insuffle la vie. Cette image donna lieu à une lecture allégorique empreinte de symbolisme chrétien : le lionceau ranimé par le père devint la figure du Christ ressuscité le troisième jour. Tandis que le lion incarnait des vertus nobles – vigilance (il dort les yeux ouverts), miséricorde (il épargne les prostrés) et royauté divine –, d’autres créatures servaient d’avertissement. Ainsi le hérisson qui, croyait-on, grimpait dans les vignes, en faisait tomber les raisins, puis les empalait sur ses pics pour les rapporter à ses petits.

Selon le Physiologus, ce récit avait une valeur édifiante

Il invitait les chrétiens à veiller sur la vigne de leur âme. « Toi, Ô chrétien, abstiens-toi de t’occuper de tout, et veille sur ta vigne spirituelle, car c’est d’elle que tu remplis ta cave intérieure […] Ne laisse pas le souci du monde et le plaisir des biens temporels t’absorber, car alors le diable hérissé de piquants, dispersant tous tes fruits spirituels, les transpercera de ses aiguillons et fera de toi la pâture des bêtes. » Cette métaphore de la vigne, reprise du Christ lui-même dans l’Évangile de Jean, faisait du hérisson l’incarnation du démon voleur de grâces.

Ci-dessous se trouve une page du Physiologus de Berne, version latine du neuvième siècle d’un bestiaire plus ancien connu sous le nom de Physiologus. Au centre se trouve une panthère, un animal associé au Christ. Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, Suisse. La panthère, multicolore et douce, attire tous les animaux par son parfum sauf le dragon, qui fuit dans sa caverne – allégorie du Christ vainqueur de Satan.

Panther

De tels exemples illustrent l’intention fondamentale du Physiologus : faire du monde animal un reflet des passions, vices et vertus des humains. Sous la surface de chaque légende se cachait un message didactique ancré dans la doctrine chrétienne primitive. Ces histoires naissaient de la conviction que les animaux avaient été créés par Dieu au commencement des temps comme des instruments servant à donner des instructions à l’Humanité. Comme l’explique saint Augustin dans De doctrina christiana, les sciences profanes, dont la connaissance des bêtes, devaient servir la foi.

La diffusion des bestiaires

Aux quatrième et cinquième siècles, on traduisit le Physiologus grec en latin ainsi que dans d’autres langues : éthiopien, syriaque, arménien, arabe. Au fil du temps, il s’enrichit d’emprunts à des œuvres influentes, comme les Etymologiae d’Isidore de Séville (qui classe les animaux par étymologie), l’Hexaemeron d’Ambroise de Milane (sur les six jours de la Création) et des sources classiques sur l’histoire naturelle (Aristote, Hérodote, Pline l’Ancien, Solin). Ces ajouts transformèrent le court Physiologus en encyclopédies foisonnantes.

Au haut Moyen Âge, le texte circulait déjà dans toute l’Europe de l’Ouest sous un titre latin : Liber Bestiarum ou, plus simplement, le Bestiarum. Entre les douzième et quatorzième siècles, on le traduisit dans plusieurs langues vernaculaires : anglo-normand (Philippe de Thaon, vers 1120), vieux français (Pierre de Beauvais, Gervaise, Guillaume le Clerc et son Bestiaire divin de 1210), occitan, catalan, italien. La plupart des versions étaient richement illustrées et dépeignaient l’entièreté de la ménagerie décrite dans le texte. L’Angleterre fut un foyer exceptionnel : plus de trente manuscrits enluminés y furent produits entre 1180 et 1300, dont les célèbres Bestiaires d’Aberdeen (vers 1200, avec ses ors éclatants) et d’Ashmole (début treizième siècle, Bodleian Library, MS Ashmole 1511).

Sur cette page du Bestiaire d’Ashmole, on voit Dieu donner la vie aux animaux, premier quart du treizième siècle. Bibliothèque Bodléienne. Dieu, entouré d’or, insuffle l’âme aux bêtes fraîchement créées : éléphant, lièvre, écureuil, chat indifférent – une scène qui rappelle que toute créature, même la plus humble, porte la marque du Créateur.

Dragon

Les symboles et l’iconographie des bestiaires ne se confinaient pas aux pages. Les créatures présentées dans ces manuscrits migrèrent vers la pierre et le bois et commencèrent à figurer sur les façades des églises et des cathédrales, sur les chapiteaux sculptés des cloîtres et même dans la décoration intérieure de maisons laïques et aristocratiques. Dans une demeure de Metz datant du treizième siècle, les plafonds de deux chambres étaient ornés d’un bestiaire complet, ensemble qui subsiste aujourd’hui dans le musée de la Cour d’Or. Partout en Europe romane, du portail de Moissac à celui de Saint-Pierre d’Aulnay, sirènes, dragons et lions veillent sur les fidèles.

Une ménagerie bigarrée

Bien qu’il ne s’agisse pas d’un traité zoologique au sens contemporain du terme, le bestiaire emmagasinait la somme des connaissances médiévales sur le monde animal. Bon nombre des animaux décrits faisaient partie de la vie quotidienne. Le rôle domestique essentiel des chevaux et des chiens leur valait de longs articles soulignant souvent leur loyauté et leur intelligence. Une légende raconte comment les chevaux de Charlemagne et de Caius César n’acceptaient d’autre cavalier que leur maître. Une autre raconte l’histoire du chien du gouverneur de Thrace Lysimaque, qui sauta dans le bûcher funéraire de son maître, refusant de se séparer de lui, même dans la mort. Ces récits, tirés de Pline, exaltaient la fidélité comme modèle pour le vassal envers son seigneur – et pour le chrétien envers Dieu.

Petit hibou

Les bestiaires mettaient également en avant des animaux que les lecteurs européens considéraient exotiques, par exemple les lions, les éléphants, les singes et les autruches, des espèces d’Afrique et d’Asie. Mais les illustrateurs avaient rarement l’occasion d’observer ces créatures directement. Ils devaient donc se fier à des descriptions ou bien copier des dessins existants, d’où des éléphants à sabots de cheval ou des crocodiles ressemblant à des lézards géants.

Aux côtés des animaux familiers et exotiques se trouvaient des créatures imaginaires censées habiter des contrées lointaines. Certains tiraient leur autorité de sources anciennes ou de textes bibliques. On croyait par exemple que les fourmis-lions venaient de l’union d’une fourmi et d’un lion, confusion probablement née d’une mauvaise traduction d’un passage du Livre de Job. Dans la Septante, le mot hébreu layish devient mermecolion. Cette créature n’en existait pas moins dans l’imagination des savants : selon le Physiologus, « elle avait le visage d’un lion et les parties arrière d’une fourmi ». Affamée, elle mourait : la tête réclamait viande, le corps herbe – allégorie de l’homme déchiré entre chair et esprit.

Phénix

Spectaculaire bestiaire de pierre ornant le portail roman du treizième siècle du château Tyrol, dans le nord de l’Italie, demeure une énigme pour les historiens. Parmi les créatures mythiques figure un lion, qui sert parfois à représenter Jésus après la résurrection.Dans des traductions ultérieures de la Bible, le mot « licorne » apparaît également, comme dans ce passage de la Bible du roi Jacques : « Sauve-moi de la gueule du lion : puisque tu m’as entendu depuis les cornes des licornes. » La décision des traducteurs de rendre le mot hébreu re’em par « licorne » a peut-être été influencée par le fait qu’ils avaient entendu parler de son « existence » dans des textes indiens. Les traductions modernes emploient le mot « buffle » ou « bœuf sauvage » à la place. Pourtant, la licorne devint l’animal fantastique le plus célébré : chèvre ou cheval blanc à corne torsadée, elle ne s’apprivoisait que par une vierge, symbole de Marie et de la pureté. Dans l’Aberdeen Bestiary, elle est transpercée par un chasseur tandis qu’elle pose la tête sur les genoux de la pucelle – scène de l’Incarnation où la corne plonge dans le sein virginal.

Mais de la tradition classique, l’on tira également d’autres créatures fantastiques. Les sirènes, à la fois femmes et oiseaux ou poissons, et le phénix, oiseau qui s’immolait par le feu pour renaître de ses cendres au troisième jour, faisaient écho aux thèmes de renouveau et de mystère divin. La sirène-oiseau, héritée d’Homère, devint sirène-poisson au douzième siècle ; elle incarne la tentation charnelle, ses deux queues ouvertes évoquant le sexe béant. Le phénix, rouge et or, est le Christ ressuscité :

« Un seul phénix existe au monde ; quand il atteint cinq cents ans, il vole vers l’arbre à encens, se charge de myrrhe et s’immole. Le lendemain, un petit ver sort des cendres ; le surlendemain, il est oiseau. »

Cette légende, reprise dans l’Ashmole et sculptée sur mille chapiteaux, annonçait Pâques.

Du point de vue contemporain, il est facile de distinguer faits et fiction. Mais pour les lecteurs médiévaux, une telle distinction n’avait peut-être pas d’importance. Leur connaissance des animaux lointains provenait des textes, et non de l’observation, et les bestiaires n’eurent jamais vocation à être des manuels scientifiques. Réelles ou imaginaires, ces créatures représentaient le pouvoir créateur de Dieu et faisaient partie d’un ordre naturel sacré conçu pour enseigner des vérités spirituelles. Comme l’écrivait Hugues de Fouilloy dans son Aviarium (milieu douzième siècle), « les images simples plaisent aux frères laïcs, là où le texte seul les rebuterait ».

Le roi des serpents : le basilic

Basilic

Craint en tant que roi des serpents, le basilic aurait une origine étrange et inquiétante : il serait sorti d’un œuf pondu par un coq et couvé par un crapaud. Son apparence a varié : on l’a parfois décrit comme un serpent à crête, parfois comme un coq à queue de serpent avec une crête semblable à une couronne, un symbole de sa domination. Sa respiration et son regard étaient réputés mortels, sauf s’ils étaient reflétés par un miroir, qui envoyait le venin sur la bête elle-même. On considérait que le basilic représentait le diable écrasé par le Christ. British Library, Londres. Dans le Bestiaire d’Ashmole, il naît d’un œuf rond pondu par un vieux coq et couvé dans du fumier ; une seule belette armée d’une branche de rue peut le vaincre – comme la Vierge terrasse Satan.

L’arbre qui repousse les dragons

Sur cette illustration du treizième siècle, un dragon recule de peur devant le peridexion, arbre indien mythique abritant des colombes. British Library, Londres. Le peridexion, ou arbre-douve, offre un refuge aux colombes (symbole des âmes) tant qu’elles restent dans ses branches ; le dragon, incarnation du Malin, rôde en bas mais ne peut grimper. Cette image, tirée du Physiologus, enseigne que le chrétien est en sécurité dans l’Église, mais périra s’il en sort.

La manticore, mangeuse d’hommes

Hyene

De nombreux bestiaires consacrent une section à un animal mangeur d’humains terrifiant, la manticore. Avec sa tête humaine, son corps de lion et sa queue de scorpion, cette créature ressemblant à un sphinx était connue des érudits médiévaux grâce aux écrits de plusieurs auteurs classiques, dont Aristote et Pline l’Ancien. Selon le Bestiaire de Rochester, créé en Angleterre, la voix sifflante de la manticore « ressemblait au son des flûtes et des cornemuses ». D’origine perse (martikhoras, « mangeur d’hommes »), cette créature mythique était probablement inspirée des tigres d’Inde mal décrits par les voyageurs. Dans l’Ashmole Bestiary, elle bondit sur trois rangées de dents, dévorant ses victimes corps et biens – allégorie des hérétiques qui séduisent par de belles paroles avant de détruire l’âme.

Autres merveilles des bestiaires enluminés

Bestiaire d’Aberdeen

Le Bestiaire d’Aberdeen, joyau anglais du début treizième siècle, offre des pages d’or où l’on voit Adam nommer les animaux, un pélican s’ouvrant la poitrine pour nourrir ses petits de son sang (Christ sur la Croix), ou une hyène changeant de sexe – symbole des hypocrites. Le castor, poursuivi pour ses testicules aphrodisiaques, se les arrache et les jette aux chasseurs : « Fuyez les désirs charnels ! » Le phénix renaît dans un nid de cinnamome enflammé ; la colombe sans fiel incarne la paix ; le griffon, mi-aigle mi-lion, garde l’or des montagnes et préfigure le Christ dominant ciel et terre.

Du parchemin à la pierre : le bestiaire roman

Les sculpteurs romans, souvent d’anciens tailleurs de pierre itinérants, transmirent ces images sur les portails. À Saint-Jouin-de-Marnes, une sirène bifide attire le pécheur ; à Aulnay, un centaure sagittaire vise le vice ; à Moissac, le lion de saint Marc rugit sur le tympan. Les modillons grimaçants montrent des femmes aux serpents suçant leurs seins (luxure), des avares dévorés par des crapauds, des musiciens infernaux. Même les gargouilles gothiques naissantes, comme celles de Lisbonne, perpétuent ce vocabulaire : chiens fidèles, dragons vaincus, sirènes tentatrices.

L’héritage vivant des bestiaires

Castor

Ces manuscrits n’ont pas seulement peuplé les églises de monstres : ils ont forgé notre imaginaire. Harry Potter doit ses hippogriffes au griffon médiéval ; Le Roi Lion recycle le rugissement christique ; les blasons héraldisent encore lions et licornes. Des expositions récentes, comme celle du MEV à Vic (Catalogne), montrent des chapiteaux où dragons et agneaux dialoguent toujours. Et quand un enfant dessine un dragon cracheur de feu, il reprend sans le savoir la plume d’un moine du treizième siècle.Ainsi, du Physiologus alexandrin aux portails romans, du parchemin doré d’Aberdeen aux modillons de Poitou, les bestiaires nous rappellent que l’homme médiéval ne voyait pas le monde comme un zoo, mais comme un livre ouvert par Dieu. Chaque bête, réelle ou fabuleuse, y murmurait la même leçon :

« Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux. » Car dans le miroir animal, c’était l’âme humaine qui se contemplait, entre ombre et lumière.

22/11/25 à la GLDF : Célébration de Sainte Cécile – Concert public et gratuit ouvert à toutes et tous

Samedi 22 novembre 2025, la Grande Loge de France célèbre Sainte Cécile, la patronne des musiciens avec un concert gratuit et ouvert à tous, dans le cadre prestigieux de son Grand Temple Pierre Brossolette à Paris.

8 rue Louis Puteaux, Paris 17°
concert public et gratuit ouvert à toutes et tous

Dominique Losay

De 19h30 à 21h30, Dominique Losay, le grand officier à la culture vous invite à partager un moment de joie avec plus d’une vingtaine d’artistes instrumentistes et les choristes de Vox Hominis, le chœur de la GLDF, qui vous emmèneront en voyage musical, entre musique, classique, jazz, rock et musette, avec des interprétations au piano, à l’orgue, à l’accordéon, à la guitare, la clarinette et bien d’autres instruments.

Une belle occasion de découvrir la richesse artistique des frères de la Grande Loge de France.

Inscription obligatoire

programme complet :

1 – cornemuse : par le piper du Suprême Conseil de France :

Ø  The piper’s warning to his master

Ø  Invergordon’s welcome to Queen Elizabeth

2- jazz band : sextet avec Arthur des Ligneris (saxo ténor), Adrien Turpin (clavier), Luc Podrzycki (batterie), Marc-Antoine Novel (violoncelle), Pascal Henri (flûte traversière), Rabah Benbalagh (contrebasse) :

Ø  C jam blues de Duke Ellington

Ø  Blue bossa de Kenny Dorham

Ø  All of me de Gerald Marks

3 – violoncelle : Marc Antoine Novel :

Ø   L’allemande, 4° suite de JS Bach pour violoncelle
 seul BWV1010

4 – piano : Hugues Leclère :

Ø  Clair de lune de Claude Debussy

Ø  Scarbo de Maurice Ravel

5 – guitare électrique et voix : Blue Velvet avec Christophe
Bitaud à la guitare et Virginie Lelamer au chant :

Ø   As tears go by (The rolling stones)

Ø  Whisky and cigar (Blue velvet)

Nobody knows you when you are down and out (Jimmie Cox)

6 – Orgue : Marc Adamczewski

Ø  Extrait du livre d’orgue de Nicolas de Grigny (1672-1703) : Récit de tierce en taille

7- accordéon : Georges Madaras :

Ø  Sous le ciel de Paris

Ø  Les amants d’un jour

8 – orgue : Michel Potosniak :

Ø  Extrait de la messe pour les couvents F Couperin

Ø  Plein jeu chromome sur la taille

Ø  Récit de cornet/offertoire sur les grands jeux

9 – clarinette et piano : dominique Vidal et Olivier Dauriat :

Ø  Czardas de Pedro Iturrade

10- guitare classique : Antoine Fougeray :

Ø  Préludes 3 et 4 d’Heitor Villa-Lobos

11-piano : Tristan Pfaff :

Ø  Mélodie Hongroise de F. Schubert

Ø  Pugnani/Kreisler/Vaneyev, prélude et allegro

12 – ensemble vocal Vox hominis dirigé par Vincent Borrits :

Ø  Lasst uns mit geschlungen Händen (Mozart)

Ø  O filii (le temple maçon)

Ø  Ce n’est qu’un au revoir…

Inscription

https://my.weezevent.com/concert-public-de-la-sainte-cecile-1?