DETRAD vous invite samedi 12 juin, à partir de 12h12, à la dédicace du roman 12 de Éric de L’Estoile
La librairie DETRAD – mais aussi fabricant de décors, bijoux et accessoires – 18 rue Cadet, Paris IXe vous invite à rencontrer l’auteur de 12 à découvrir ce nouveau roman paru dans la collection « EnQuête Initiatique ».
Tailler une pierre est le premier travail effectué par l’apprenti lors de sa cérémonie d’initiation.
En hébreu, la pierre, Eben, est un mot composé des lettres alef, beth, noun, (ן ב א). Alef est la lettre de l’unité non encore manifestée, de valeur 1, elle est de ce fait ce qui était avant le commencement. La lettre beth, deuxième lettre, symbolise la demeure, le monde créé. La lettre noun symbolise l’homme. Eben, la pierre, signifierait : la transcendance trouve demeure dans la pierre pour se révéler à l’homme.
Deux grands courants initiatiques du perfectionnement de l’être sont proposés par la Franc-Maçonnerie: la Franc-Maçonnerie chevaleresque et la Franc-Maçonnerie des constructeurs pour laquelle, on s’en doute, la pierre constitue un symbole central.
Mais, de même que dans l’architecture, la pierre est positionnée selon sa nature et sa fonction, la pierre ne se taille pas, ni ne se place dans une démarche strictement isolée, mais grâce à un cadre, un plan architectural dans lequel s’organise une transmission et une réception ; c’est cet accompagnement qui rend possible la construction. On comprend, ainsi, pourquoi le cheminement lithocentrique comme métaphore principale s’est imposé naturellement à la Franc-Maçonnerie des constructeurs. La philosophie morale, qui en découle, insiste, dans ce but d’élaboration de l’être, sur la prépondérance d’une démarche axée sur les représentations du dénuement, celles du vide, étroitement associées à l’adaptation de la forme de la pierre, «tailler sa pierre» en étant l’expression la plus explicite. Cette parabole lapidaire est en rapport didactique avec l’expression «enfants de la veuve». Par itérations métaphoriques mettant en œuvre le vide, la pierre, d’abord pierre brute et informe, va pouvoir devenir pierre cubique, puis pierre cubique à pointe pour s’ouvrir et laisser apparaître une étoile flamboyante au cœur de laquelle se trouve la pierre philosophale[1]. Pour passer de la pierre brute à la pierre taillée, l’intervention de l’homme, sa volonté individuelle ou son désir sont impératif. Or, une telle démarche n’est pas spontanée, elle implique d’être conscient d’un projet d’ensemble ou d’une œuvre à construire.
Toutefois une interrogation surgit, la pierre doit-elle être nécessairement taillée afin de la rendre propre à l’usage auquel on la destine ? La pierre brute n’est-elle pas apte, dans sa singularité, ses aspérités et son opacité, à trouver une place dans l’édifice, ne serait-ce que par le rapprochement avec les autres pierres ? Faut-il lui donner nécessairement un aspect autre, la rendre homogène, la standardiser pour l’insérer dans le dessein collectif de la construction du temple de l’humanité ?
Ce faisant, ne risque-t-on pas ainsi de lui retirer ce qui fait sa beauté ou son originalité ?
Si tailler une pierre est une soustraction, tailler sa pierre est un remplacement, en soi, de ce à quoi on renonce pour accueillir l’élargissement d’une conscience plus éveillée et plus spirituelle. Et ce, jusqu’à ce que sa forme remplace la pierre brute en repoussant ses limites. «Chaque être humain est un trésor enfoui dans une cage de préjugés historiques, marqué par la famille, la société la culture, l’histoire» (Alejandro Jodorowsky). C’est pourquoi, il convient de penser que celui (ou celle) qui taille sa pierre, n’est ni dans le renoncement ni dans l’abnégation de ce qu’il est. Il est dans l’épuration de son être, parvenant ainsi à la découverte de ce qui est caché en lui pour faire résonner, dans sa conscience, l’écho de l’unité de l’esprit et de la matière.
«Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même», écrivait Friedrich Wilhelm Nietzsche.
Tailler sa pierre c’est lui donner des facettes pour mieux réfléchir la lumière.
… Et s’il ne s’agissait pas de tailler SA pierre pour se transformer mais de passer du travail de découverte de LA pierre brute au travail SUR la pierre cubique ?
[1] Solange Sudarskis, Que signifie tailler sa pierre ? éd. de La hutte, 2015 ; 2e édition, Éditions Ledifice.com, 2021.
Se réveiller de sa mort pour s’éveiller à sa vie.Pour que l’homme prenne conscience du destin qu’il doit accomplir, il faut qu’un événement fort, une épreuve de l’existence le conduise brusquement à s’interroger sur le néant qu’il y mène, afin de ne pas y sombrer et de se relever en renaissant à lui-même dans un sursaut de vie.
La « metanoïa »
Il existe un deuxième Don Juan, que Prosper Mérimée a immortalisé dans Les âmes du purgatoire. Celui que j’ai qualifié d’initié a pour prototype un certain Don Miguel de Maraña, qui « était sans nul doute la personnification de l’Esprit satanique sur la terre, il était le magnifique. Possédé », écrit Lorenzi de Bradi[1]. Rien moins !
Mais écoutons Prosper Mérimée. Il décrit la scène qui va transformer le personnage, l’événement qui va bouleverser sa vie, le déclic qui va convertir son regard et, du même coup, convertir son être et donner un sens à son existence.
C’est, en quelque sorte, la « metanoïa » la métamorphose de l’initié dans les anciens Mystères – ce qu’on traduit en philosophie par « un changement de point de vue radical » et qu’Albert Camus qualifie de « saut existentiel » dans Le mythe de Sisyphe.
Qu’entend-il par là ?
Un épisode change irrévocablement l’individu et modifie ses comportements, lui faisant réaliser que le monde n’est pas aussi absurde qu’il lui paraît, et que chaque homme a un destin s’il veut bien le rechercher puis l’accomplir.
Pour chacun de nous, au travers d’un événement qui nous réveille et qui nous révèle, il s’agit de découvrir la place de notre pierre dans l’édifice de l’humanité.
Le mythe initiatique du Don Juan de Mérimée
Comment cela s’est-il passé pour Don Juan ?
Résumons le récit en reprenant quelques éléments de l’œuvre de Mérimée.
Don Juan rentre chez lui, un soir de débauche, d’un pas tranquille, la cape jetée sur l’épaule. Au détour d’une rue, il aperçoit « deux longues files de pénitents portant des cierges allumés [qui] précédent une bière couverte de velours noir, portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe blanche et l’épée au côté. La marche était fermée par deux files de pénitents en deuil et portant des cierges comme les premiers. Tout ce convoi s’avançait lentement et gravement. On n’entendait pas le bruit des pas sur le pavé, et l’on eût dit que chaque figure glissait plutôt qu’elle ne marchait. Les plis longs et roides des robes et des manteaux semblaient aussi immobiles que les vêtements de marbre des Statues.
À ce spectacle, don Juan éprouva d’abord cette espèce de dégoût que l’idée de la mort inspire à un épicurien. Il se leva et voulut s’éloigner, mais le nombre des pénitents et la pompe du cortège le surprirent et piquèrent sa curiosité. La procession se dirigeant vers une église voisine dont les portes venaient de s’ouvrir avec bruit, don Juan arrêta par la manche une des figures qui portaient des cierges et lui demanda poliment quelle était la personne qu’on allait enterrer. Le pénitent leva la tête : sa figure était pâle et décharnée comme celle d’un homme qui sort d’une longue et douloureuse maladie. Il répondit d’une voix sépulcrale :
C’est le comte don Juan de Maraña.
Cette étrange réponse fit dresser les cheveux sur la tête de don Juan ; mais l’instant d’après il reprit son sang-froid et se mit à sourire.
J’aurai mal entendu, se dit-il, ou ce vieillard se sera trompé. Il entra dans l’église en même temps que la procession.
Les chants funèbres recommencèrent, accompagnés par le son éclatant de l’orgue ; et des prêtres vêtus de chapes de deuil entonnèrent le De profundis. Malgré ses efforts pour paraître calme, don Juan sentit son sang se figer. S’approchant d’un autre pénitent, il lui dit :
Quel est donc le mort que l’on enterre ?
Le comte don Juan de Maraña, répondit le pénitent d’une voix creuse et effrayante. Don Juan s’appuya contre une colonne pour ne pas tomber. […] Enfin, faisant un effort, il saisit 1a main d’un prêtre qui passait près de lui. Cette main était froide comme du marbre.
Au nom du ciel ! mon père, s’écria-t-il, pour qui priez-vous ici, et qui êtes-vous ?
Nous prions pour le comte don Juan de Maraña, répondit le prêtre en le regardant fixement avec une expression de douleur. Nous prions pour son âme, qui est en péché mortel, et nous sommes des âmes que les messes et les prières de sa mère ont tirées des flammes du purgatoire. Nous payons au fils la dette de la mère ; mais cette messe c’est la dernière qu’il nous est permis de dire pour l’âme du comte don Juan de Maraña.
[…] Don Juan s’écria : « Jésus ! » et tomba évanoui sur le pavé[1]. »
L’épreuve de l’existence
Ce Don Juan voit sa propre mort, là, devant lui : son cadavre dans un cercueil. Mieux encore : il ne voit pas seulement sa mort ; il la touche. Alors il ne peut plus dire à la statue du Commandeur et au Dieu qu’elle représente, comme dans le Don Juan profane, celui dont Tirso de Molina a tracé le modèle : « Bien lointaine est votre échéance ! »
Non ! Il est maintenant confronté à sa propre mort, qu’il palpe du doigt ; et ce doigt, c’est celui de la justice (divine). Face au vide de son existence, devant son propre corps qui se décompose entre ses mains qui l’effleurent avec incrédulité pour s’assurer de sa réalité, il n’y a plus de délai, plus de compromis, plus de tergiversation possible. Il faut choisir définitivement sa mort… ou tenter une rédemption ! Même si la vie est absurde, Camus nous y invite : Il faut la vivre comme si elle ne l’était pas. Il faut lui donner un sens.
Quel est le message du Don Juan de Mérimée ?
Il dit : Pour que l’homme prenne conscience du destin qu’il doit accomplir, il faut qu’un événement fort, une épreuve de l’existence le conduise brusquement à s’interroger sur le néant qu’il y mène, afin de ne pas y sombrer et de se relever en renaissant à lui-même dans un sursaut de vie.
C’est un « saut existentiel » qui fait basculer ce « vaut-rien » vers un système de valeurs qui porte sens[2] ; c’est le « retournement du croyant » vers la foi – à l’exemple de Saint Paul sur le chemin de Damas – ; c’est la « lumière de l’initié » qui le conduit vers l’éveil de la conscience et du cœur.
Il s’agit, dans tous les cas, d’une conversion psychologique et spirituelle…
Pierre PELLE LE CROISA, le 21 mai 2021
[1] MÉRIMÉE P., Les âmes du Purgatoire in Romans et nouvelles de Prosper Mérimée (éd. N.R.F., coll. Bibliothèque de la Pléïade, Paris, 1942).
[2] CAMUS A., Le don juanisme 30 in Le mythe de Sisyphe. Essai sur l’absurde (éd. Gallimard, Paris, 1942).
[1] BRADI L. de, Don Juan. La légende et l’histoire (éd. Librairie de France, Paris, 1930).
« Points de Vue Initiatiques » est la revue trimestrielle de la Grande Loge de France. Elle se focalise sur des sujets foncièrement maçonniques et spirituels, allant du symbolisme à l’histoire de la maçonnerie, en passant bien sûr par un regard sur les mystères de l’initiation.
Tirée autour de 5000 exemplaires pour chaque numéro, créée il y a plus de 57 ans et éditée quatre fois par an, cette revue souhaite lier la maçonnerie traditionnelle à son univers contemporain. Les différentes rubriques veulent aller aux sources de la Tradition, dans sa richesse et complexité, tout en restant abordable et lisible.
Tous les numéros proposent un message de l’actuel Grand Maître de la GLDF ; pour autant, elle se veut ouverte à tout le paysage maçonnique, et même au-delà, car elle invite ouvertement les profanes intéressés à la lire !
« Il n’y a pas de pensée maçonnique ou non-maçonnique, dans le sens où c’est la pensée des hommes. Si certains sont séduits par les sujets que l’on traite, pourquoi les empêcherions-nous de s’y intéresser ? » me raconte avec cœur le rédacteur en chef, Olivier Balaine, tout en reniant tout prosélytisme.
Chaque numéro est organisé autour d’une thématique particulière. Si des francs-maçons de la GLDF font partie de l’équipe rédactrice, des invités profanes sont parfois appelés afin de contribuer à la richesse de la revue. Ainsi, scientifiques, philosophes et autres experts dans leurs domaines peuvent être appelés à participer aux recherches de cette publication périodique.
Son 200ᵉ numéro sera titré « Du bon usage des symboles », et le rédacteur en chef et son équipe ont souhaité qu’exceptionnellement, 200 pages soient proposées à ses lecteurs. Un numéro qui s’annonce déjà collector, allant à l’épicentre de la Franc-Maçonnerie et de sa pratique moderne, qui présentera un grand intérêt pour tous ceux, initiés ou non qui auront à cœur de la lire.
« Il n’y a pas de démarche maçonnique sans symbole », me confie Olivier Balaine. « Les symboles sont communs à tous les francs-maçons ; mais, comment sont-ils utilisés, comment vont-t-ils nous aider à comprendre le monde ? » Quelques questions auxquelles la prochaine édition de cette revue tentera de répondre, et d’aller bien plus loin encore.
L’abonnement à « Points de Vue Initiatiques » peut être acquis à travers à la boutique internet de la GLDF: https://boutique.gldf.org/. Sortie officielle de ce numéro le 23 juin 2021.
Enfin, afin de fêter ce numéro très spécial, une visioconférence ouverte à tous (profanes et initiés) est proposée le 24 juin à 19 h 30, sur le thème détonant « Symboles et mythes, toujours actuels ? » (avec déjà plus de 1000 inscrits !) Vous pouvez vous enregistrer à celle-ci grâce au lien suivant : https://zoom.us/webinar/register/WN_IOfCfrH2SjW7TOq5CUQIpg,
Merci à Olivier Balaine, rédacteur en chef de PVI d’avoir accepté de répondre à quelques questions afin de pouvoir rédiger cet article avec plus de précision.
« Vous êtes admis à passer les épreuves de l’initiation »
Même si les langues diverses en ont largement diversifié le fonds commun indo-européen, l’idée première est celle de la croissance, du développement. Ce qui autorise des rapprochements, sans aucun doute étonnants, nés du grec *phusis, *phullon, du latin *folium, *flos-floris, *fuo, du gaulois *blad. Ainsi s’avance le cortège sémantique de la physique, de la chlorophylle, du néophyte, de la feuille et de la fleur, du trèfle et du cerfeuil, de la marguerite qu’on effeuille pour fleureter ou flirter, des livres en folio ou florilège. Ainsi les idées effleurent-elles la conscience et le fleuron de la jeunesse s’en trouve-t-il nourri. Les parlers germaniques et le gaulois, par le *blad, ont semé le blé dans les champs qu’ils avaient déblayés ou remblayés…
Le latin a perçu dans cette idée de croissance vitale le futur et, en préfixant le radical *pro-bhos, a nommé « ce qui pousse droit » et les moyens de le rendre tangible. D’où *proba, la preuve, ce qui rend croyable, probable, qui en justifie l’approbation, en toute probité et sans réprobation.
L’épreuve de l’initiation est un exercice probatoire. On y éprouve et renouvelle des sensations oubliées, une relation inédite au monde, on y met à l’épreuve ses présupposés ordinaires. Une relativisation nécessaire de ses certitudes, qui ouvre le champ à un autre probable, à une liberté neuve entrevue.
Puisons chez Oscar Wilde ce conseil d’apparente légèreté « On devrait toujours être légèrement improbable »… Annick Drogou
Les mots de Jean
Du premier mot, “épreuve“, on pourrait ne retenir que la difficulté de l’obstacle à franchir, douloureuses épreuves que toute vie réserve et qu’il faudra bien surmonter pour ne pas mourir, ou bien épreuves sportives dont on sort victorieux après l’effort récompensé et, là, l’obstacle n’est plus qu’un jeu qui associe la difficulté à la joie. Il y a toujours un après à l’épreuve, une espérance et un accomplissement à condition de franchir l’épreuve : « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ».
Quel contraste avec le deuxième mot, “éprouver“, si proche, si loin ! Tant de sentiments que nous éprouvons, et que nous éprouvons par rapport à une circonstance ou à un autre être vivant qui ne nous laisse pas indifférent. Quand on affirme éprouver, ce qui est ressenti est généralement très fort : amour, haine, peur, joie, plénitude…
Toute épreuve ne peut être réellement vécue que dans la mesure où elle s’éprouve. On ne peut lui rester extérieur. L’épreuve initiatique n’est pas qu’un ressenti, c’est un franchissement qui transforme. Éprouvette ou athanor ? Et dans cette éprouvette, quelle expérience alchimique ? L’épreuve peut-elle produire sa preuve ? Seulement la preuve que la vie est plus grande que ses apparences et que nos conditionnements.
Lao Tseu est-il l’inventeur du Tao donc du Taoïsme ?
Officiellement il conviendrait d’écrire « Laozi et le daodejing » puisque la transcription du chinois devrait s’effectuer désormais en pinyin zimu et non dans celle de l’Ecole Française d’Extrême Orient (EFEO), ceci suivant des traités internationaux co-signés par la France. La prononciation « anglaise » ayant pris le pas sur la prononciation « française ». Laozi en anglais se prononce simplement Laotseu. Donc cela commence bien. L’existence historique de Lao Tseu est d’ailleurs fortement contestée. Il aurait donc vécu aux alentours de 600 Av. J.C. et avant de disparaître dans la nature aurait confié ce manuscrit à un petit bouvier. Laozi (ou Lao Tseu) n’est évidemment pas son nom puisqu’il s’appelait Li Er et qu’on le nommait communément Taishang Laojun soit « Lao Seigneur Suprême ». Pourtant on le donne comme « père fondateur du taoïsme » qu’on aurait donc pu appeler Laoïsme (Laojia) pour prendre exemple sur Confucius ou sur Bouddha. Mais Laojia en chinois signifie « ancienne école – ancienne dans le sens de vénérable » ce qui lui aurait apporté un avantage considérable sur les deux autres et aurait rompu une certaine harmonie. En Chine ce qui est vieux, donc honorable ou vénérable est bien. Les jeunes manquent d’expérience donc de savoir-faire. On ne peut donc pas trop leur faire confiance. Lao Tseu signifie, d’ailleurs, le « vieil enfant », presque le « vieil enfançon », puisque qu’il aurait vécu quatre-vingts années dans le sein de sa mère. A pratiquer le fameuse « respiration embryonnaire » ou « respiration du Ciel Antérieur » (littéralement « avant d’avoir vu le jour ») qui existe toujours dans le « Qigong du Tao » (Tao-Yin ou daoyin en chinois et Do In en japonais – c’est la même chose) . En réalité, dans cet ouvrage Lao Tseu passe le plus clair de son temps à expliquer comment les choses se passaient « avant ». Donc il ne fait que de relater des faits. Il ne les engendre pas ni ne les imagine. C’est très proche d’un rapport de gendarmerie qui aurait été rédigé par un haut gradé lettré et quelque peu poète. Mais pas trop. Le taoïsme, dans son principe et dans ses pratiques corporelles, rituelles, énergétiques, philosophiques, initiatiques, spirituelles et même religieuses (sic) existait donc bien avant Lao Tseu. Le fait qu’on ait retrouvé et publié trois ouvrages, le Lao Tseu, le Tchouang Tseu, le Lie Tseu ne confère pas à leurs auteurs, aussi éclairés fussent-ils, le titre de « Pères du Taoïsme ». Probablement sur quelques milliers d’ouvrages disparus ou passés sous silence. Ou rédigés sur des carapaces de tortues ou des os de bovins et de félins broyés pour utilisation dans la pharmacopée traditionnelle (les fameux os de Dragons !). Ou coulés dans du bronze fondu pour obtenir des armes à l’époque des Royaumes Combattants (Ve siècle Av. J.C. 220 Av. J.C.). Après ces quelques amorçages il est temps de lancer le pavé dans la mare.
Mettre le Tao au présent !
Les Chinois, depuis des millénaires, fonctionnent au présent. Ils ne disent pas « hier j’étais à Paris et demain je serai à Reims » mais « hier je être (à)Paris demain je être (à) Reims ». Ce sont de simples caractères, ou sinogrammes, bien choisis, qui se suivent sans complications. Mon professeur chinois Wang Zemin, qui parlait parfaitement français puisqu’issu d’une grande famille et élevé chez les Jésuites à Canton, me disait « En réalité nous parlons et écrivons comme les Sachems des films américains » : « Ce soir soleil rouge couchant sur grande plaine réchauffe cœur homme ». Ce qui écorche évidemment les oreilles des littéraires de nos Facultés. Je vous laisse donc réécrire cette phrase qui n’en est pas une. Et nous allons immédiatement avoir cinquante versions différentes avec de nombreux effets de manche et des superlatifs de bon aloi. Au chapitre XV du Tao Te King lorsqu’il est écrit « Dans les temps anciens ceux qui savaient pratiquer la Voie étaient… » il faudrait donc lire « De tous temps ceux qui pratiquent la voie sont… » et on passe alors du comte de fée au compte de faits. La première proposition est « Autrefois dans un pays lointain » (« long ago and farewell » ou far away) et on se retrouve avec des princesses, des lapins roses, des formules et des baguettes magiques et tout un tintouin mystico-gélatineux qui n’augure rien de très sérieux. Une espèce de Disney World à la chinoise. Donc de l’affabulation. Celle qui suit est simplement réaliste « de tous temps si on pratique on obtient un certain résultat ». C’est ce qu’affirme, d’ailleurs, Tchouang Tseu « C’est en marchant sur le chemin qu’il se trace. La juste mesure permet la pratique. Pratiquer c’est chercher à atteindre un résultat. Etre proche du résultat c’est se rapprocher de (du) Tao. Il faut affirmer ce fait » (Tchouang Tseu ou Zhuangzi Œuvre Complète II – Réduction ontologique). Notons au passage, avec un deuxième pavé dans la mare aux grenouilles, que les Chinois disent simplement Tao ou dao, lui laissant le bénéfice du doute. Nous avons pris l’habitude bien française de lui coller une paire de moustaches et des attributs virils. Il est donc devenu par la force des choses et de l’habitude LE Tao. Il n’en demande pas tant. La simple référence à un passé révolu voire suspect de complaisances permet simplement de laisser croire que ce qui était possible jadis et ailleurs ne l’est plus ici et maintenant. Et donc que toutes celles et ceux qui pratiquent encore le font uniquement pour passer le temps. Ce qui n’est pas forcément le cas. Lorsqu’il est écrit « Les énergies légères et subtiles montèrent pour former le ciel tandis que les énergies plus denses descendirent pour former la terre… » on se retrouve dans une espèce de genèse où Dieu, pardon Tao, se reposa le septième jour. Et s’en lava les mains. Alors que dans la compréhension des « praticiens de la Voie » le ciel et la terre continuent de se former. Le dimanche tandis que Dieu se repose, Tao prolonge son effet. Au présent.
Quelques difficultés et complications de traduction. D’où le comte de fée.
Mais revenons à Lao Tseu car « Le retour est le mouvement de Tao ». Sa première proposition donc I (chapitre) est « dao ke dao fei chang dao » la première ligne de son ouvrage, se compose de six caractères dont trois se répètent (dao). Normalement sans ponctuation donc sans même de virgule. Le deuxième caractère représente une interjection méprisante, presque un son de métal, (Ke) indiquant le rejet. Brutalement dit « Tao pouark Tao ». Compréhensible mais intraduisible. Et pourtant chaque version du Tao Te King propose sa mixture. « Le Tao qu’on peut exprimer n’est pas le Tao » (Henning STROM -You Feng) « La voie qui peut s’énoncer n’est pas la voie pour toujours »(François Houang Edition du Seuil) « Le sens que l’on peut exprimer n’est pas le sens éternel » (Richard Wilhelm Ed. De Medicis) « Le Tao qu’on tente de saisir n’est pas le Tao lui-même » (Marcel Hertsens – Ed Le Centurion) « La Voie vraiment Voie est autre qu’une voie constante » (Duyvendak Ed Maisonneuve) « Le Tao qu’on tente de saisir n’est pas le Tao lui-même » (Liou Kia-Hway Ed. NRF Gallimard) « Sans nom (inqualifiable)est la voie ». (Richard Payette Ed. RTPM Taichi) « Le Tao qui peut être dit n’est pas le Tao éternel »… « Le Tao qui peut être discuté n’est pas le chemin transcendant »… « Voie qu’on énonce n’est pas la voie » (Claude Larre Institut Ricci) à qui nous laisserons le dernier mot. Au moins on ne peut pas trop les accuser de s’être plagiés. Mais cette proposition définitive n’empêche pas Lao Tseu de rédiger 84 chapitres. Les Chinois disent d’ailleurs « salles » comme les pièces d’un palais. Soit dit en passant 84 = 8+4 = 12 ; 1+2 = 3. C’est une somme ! La totale. Lao Tseu explique doctement « Tao engendre Un »(Tao Sheng Yi) ; « Un engendre Deux » (Yi sheng Ar) ; « Deux engendre Trois » (Ar Sheng San) ; « Trois engendre Multitude » (San Sheng Wan). Wan explique l’Empereur Kangxi est « la multitude, la myriade des fourmis volantes obscurcissant le ciel avant l’orage ». Elles sont innombrables donc on ne peut pas les compter. C’est le fait de la myriade. Mais dans la plupart des traductions on se retrouve avec « dix mille ». « Les dix mille êtres s’adossent au Yin et embrassent le Yang ». Et du comte de fée on se retrouve chez le comptable du notaire. Puisqu’on vous dit qu’on ne peut pas les compter. Lao Tseu donne ici une recette jamais démentie de manipulation. Une première hypothèse (le ciel est bleu), une deuxième hypothèse (non il est gris), une troisième (c’est probablement la faute des Martiens) et immédiatement naissent une foultitude d’élucubrations sur les Martiens. Et donc sur le complotisme. La première hypothèse, qui était juste, passe donc en 8497eme position. Et le tour est joué. A côté la stratégie militaire de Sunzi (Sun Tseu) et de ses « Treize Articles » c’est du gros godillot.
La vertu c’est simplement l’efficace donc l’utile.
Tao Te King (ou daodejing) signifie simplement Voie (doit-on d’ailleurs traduire Tao ?) Efficace (Te ou de) Traité (King ou jing). Te, de, la « vertu » c’est simplement ce qui est efficace, utile. Sans nécessairement de notion de morale. C’est la « Vertu du Prince » de Machiavel, c’est la vertu du sixième couplet de la Marseillaise (« Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus, nous y trouveront leur poussière et la trace de leurs vertus »), c’est « la vertu des simples » dont la phytothérapeutique et l’utilisation rationnelle des plantes dans le langage de nos grands-parents. Tao, comme la plante, comme le souffle (Qigong) est « naturellement »(simplement) (Ziran ou Tseu Jan) efficace mais si on en connaît la vertu on le rend plus efficace encore. Mais Tao, comme la plante ou le souffle, n’a pas à se justifier. (Il) (Tao) est. C’est donc le Traité qui « rend la Voie plus efficace encore ». Tao Efficace Traité. Simplement. Il permet notamment de définir ce qui est « essentiel, important, secondaire et superflu » et de s’en accommoder au mieux. « Après la perte de Tao vient l’efficace (Te). Après la perte de l’efficace vient la bienveillance (Ren). Après la perte de la bienveillance vient l’équité (Yi). Après la perte de l’équité vient la convenance (Li)… ». La convenance (Rituel) est probablement superflue mais quand même bien utile en société. Wang Zemin, mon professeur chinois affirmais souvent « Combien il est difficile de demeurer taoïste dans un pays qui ne respecte pas même Confucius ». Georges Charles
« Origine et gouvernance du Rite Écossais Ancien et Accepté par un Grand Commandeur »
Vendredi 11 juin 2021 à 18h, Château Saint-Antoine à Marseille, « Le Comptoir du livre » organise une dédicace précédée d’une causerie autour du livre de Claude Collin, Souverain Grand Commandeur honoraire du Suprême Conseil de France (SCDF).
Origine et gouvernance du Rite Écossais Ancien et Accepté par un Grand Commandeur est un ouvrage publié le 10 mars dernier (Le Mercure Dauphinois, 366 pages, 18,50 €) et préfacé par Jacques Rozen, actuel Grand Commandeur du SCDF.
Nous vous invitons à prendre connaissance de la 4e de couverture :
« Homme de conviction et d’action, Claude Collin a placé sa vie au service de la cité. Ingénieur de l’École Centrale Marseille, il a exercé entre autres, des fonctions de Direction Générale touchant à la sécurité sous toutes ses formes dans la cité phocéenne, tout en s’impliquant dans d’autres associations dont un Institut créé en 1991 destiné à la prévention et à la gestion des risques sur les territoires et qui fonctionne toujours. Humaniste intransigeant sur les valeurs essentielles, son investissement auprès de la collectivité ne pouvait que trouver un prolongement naturel dans une vie maçonnique riche, commencée à l’âge de vingt-deux ans à la Grande Loge de France où il a rempli offices et missions d’importance. Entré dans la Juridiction voilà plus d’un demi-siècle, il a gravi tous les degrés initiatiques du Rite Écossais Ancien et Accepté jusqu’à une cooptation en 1992 qui l’a conduit en 2009 à l’investiture de vingt-deuxième Grand Commandeur du Suprême Conseil de France. Rares ont été les legs écrits des hauts dignitaires, d’où la valeur du témoignage de son auteur, apportant non seulement sa profonde connaissance d’un Rite remontant à l’aube de l’humanité pensante, s’appuyant parfois sur des documents inexploités à ce jour, mais de plus nous faisant partager la vision d’une Institution avec laquelle il n’a fait qu’un et qu’il contribue à pérenniser. Sous sa plume trempée dans plus d’un demi-siècle au service de l’Ordre initiatique, nous assistons à l’émergence du Rite Écossais Ancien et Accepté du cadre légendaire de la Tradition pour s’inscrire dans les jalons de l’histoire. Nous côtoyons tous ceux qui ont tracé son chemin pour transmettre le flambeau à d’autres afin qu’ils poursuivent leur œuvre, pour in fine donner à ce Rite une sagesse, une force et une beauté lui permettant de traverser imperturbablement les âges et s’inscrire dans l’éternité. »
Pour mémoire, le Suprême Conseil de France, fondé en 1804, est l’un des organismes maçonniques français chargés de gérer les hauts grades du Rite Écossais Ancien et Accepté. Il est à l’origine de la création de la Grande Loge de France en 1894.
Claude Collin, Souverain Grand Commandeur honoraire du Suprême Conseil de France, était présent lors de l’inauguration du nouvel Hôtel de la Grande Loge de France à Marseille le 1er juin 2018.
L’accueil sera assuré dès 17h, le bar et « Le Comptoir du livre » seront ouverts. La fin de la causerie est prévue pour 20h30. Tout ceci, bien sûr, sous réserve des restrictions réglementaires Covid.
Cet événement marquera la reprise des manifestations maçonniques au Château Saint-Antoine, qui, pendant toute la crise sanitaire, avait seulement accueilli les Tenues des Loges.
Infos pratiques :
Le Comptoir du livre
Librairie de l’Orient et Bibliothèque au Château Saint Antoine
L’histoire de l’assassinat d’Hiram par trois mauvais compagnons veut montrer une nette différence entre le bien et le mal, mais cette séparation est-elle si nette que cela ?
Les compagnons ne sont pas ce qu’ils paraissent
Gérard de Nerval, dans Les nuits du Ramazan[1], les décrit ainsi que leur forfait: J’ai reconnu que le premier est maçon, parce qu’il a dit : j’ai mêlé le calcaire à la brique, et la chaux tombera en poussière. Le second est charpentier ; il a dit : j’ai prolongé les traverses des poutres, et la flamme les visitera. Quant au troisième, il travaille les métaux, voici quelles étaient ses paroles : j’ai pris dans le lac empoisonné de Gomorrhe des laves de bitume et de souffre; je les ai mêlées à la fonte. En ce moment, une pluie d’étincelles a éclairé leurs visages. Le maçon est Syrien et se nomme Phanor ; le charpentier est Phénicien, on l’appelle Amrou ; le mineur est Juif de la tribu de Ruben, son nom est Méthousaél. Il explique leur geste, rejetant la faute sur Hiram car «- Il a asservi les charpentiers aux mineurs. « Le second : – Il a subordonné les maçons aux mineurs. « Le troisième : – Il a voulu régner sur les mineurs. « Le premier reprit:-Il donne sa force à des étrangers. Le second : – Il n’a pas de patrie. « Le troisième ajoute :- C’est bien. «- Les compagnons sont frères,… recommença le premier. «-Les corporations ont des droits égaux, continua le second. « Le troisième ajouta :-C’est bien.
En reprenant ce type de motif, les mauvais compagnons, qui tuent le maître, ne seraient-ils pas des travailleurs opprimés par un mauvais patron qui refusait toute augmentation de salaire Ne seraient-t-ils pas les révoltés d’un ordre pesant, injuste et fermé ? Leur emportement fatal ne révèle-t-il pas, en fait, de la brutale cruauté de l’ordre patriarcal incarné par le père.
Alors faut-il pour autant condamner à mort les mauvais compagnons ?[2]
L’ambiguïté entre faute et innocence
La cérémonie d’élévation met en scène des jeux de rôle alternatifs et ambigus. Au REAA, le compagnon reçu est traité au début de la réception comme un coupable et pourtant, on le sait innocent puisqu’il va succéder au maître idéal. Lors de l’époptie qui narre le meurtre, le récipiendaire, bien qu’étant encore compagnon, tient le rôle d’Hiram; il est à la fois celui qui transmet et celui qui reçoit l’exemple du respect de l’engagement jusqu’à la mort, il est le disciple et le maître.
Hiram lui-même n’a -t-il pas obtempéré aux menaces en livrant son secret puisqu’il est dit que, si Salomon substitua la parole, c’est qu’il pensait que son Maître d’œuvre avait cédé à la pression de ses agresseurs ?
Le dernier maître reçu « ressuscité » lors de la cérémonie de réception au grade de Maître, reprend la place provisoire du cadavre d’Hiram pour tester l’innocence du récipiendaire qui doit l’enjamber.
Le très respectable maître et les deux surveillants jouent les mauvais compagnons qui participent à l’assassinat ; outre qu’ils sont en même temps les officiers, ils interviennent tous les trois dans le relèvement du mort. En provoquant la perte de la parole, ils créeront la parole substituée.
Aucun rôle dans la vie n’est définitif, il dépend du déterminisme social et de la nature du problème qui se pose au groupe.
La mutualisation naturelle des besoins, de la sécurité et de la force peuvent donc être le sens moral d’une organisation coopérative et pacifiques des groupes.
La responsabilité du meurtrier
En choisissant les nouveaux apprentis parmi des profanes, les maîtres n’introduisent-ils pas de «mauvais francs-maçons» ? Les scandales qui font les choux gras des journalistes auraient-ils pu être évités par des sélections plus judicieuses ?
Au-delà de cette réalité, se pose surtout la compréhension qu’un acte de trahison peut n’être, tout compte fait, qu’un acte au service du destin de l’assassiné.
Prenons l’exemple de Judas, le compagnon de Jésus. Si pour la Bible, la cause de Judas Iscariote n’est pas défendable[3], d’autres pensent qu’en livrant Jésus, Judas aurait «forcé» Jésus à accomplir son destin et que sans lui Jésus aurait fui. C’est dans ce sens qu’Armand Abécassis suggère de comprendre les actes de Judas. Voyant que Jésus n’assume pas pleinement sa fonction de Messie, et que les autorités religieuses complotent contre lui, Judas veut accélérer le cours des événements. Il croit avec ferveur que Jésus est le Messie et souhaite que ce dernier se confronte aux grands prêtres pour qu’ils comprennent leur erreur[4]. D’autres encore accréditent l’idée que c’est Jésus lui-même qui lui aurait demandé de le livrer aux autorités afin qu’il soit délivré de son corps matériel et retourne vers la lumière : «Fais ce que tu dois faire, fais-le !» Judas a participé au plan de Dieu en livrant Jésus, si celui-ci n’était pas mort sur la croix, le christianisme ne serait sans doute jamais né. Le rôle de Judas, apparemment néfaste, ne fut-il pas essentiel dans la messianité de Jésus ?
https://youtu.be/UVQZICPisX8
De même, les mauvais compagnons ne sont-ils pas la main du destin pour fonder le mythe d’Hiram ? « Sans eux, les voilà à jamais intérieurs ces démons, impossible de les nommer, donc impossible de les combattre et d’apprendre à les maîtriser. Sans eux nos passions, règneraient à jamais sur nous même, dans l’endormissement de notre conscience et par la complaisance de notre ego. Sans eux pas de meurtre. Sans meurtre pas d’enquête, sans enquête, pas de quête. Sans nos trois compagnons la quête s’arrête, pire elle ne commence même pas. Sans le meurtre d’Hiram, pas de sacrifice fondateur du mythe. Sans meurtre pas de parole perdue, sans parole perdue pas de quête pour la retrouver, sans quête pas de substitution, sans substitution pas de renaissance, sans renaissance pas de nouveaux Maîtres, sans Maîtres pas d’initiations, sans initiations, pas de franc-Maçon[5].»
Bref une façon de replacer l’histoire d’Hiram dans une veine christique !
L’erreur d’interprétation ?
Il ne faudrait pas écarter l’interprétation de la mort d’Hiram comme celle du cycle solaire et alors les trois compagnons sont les signes zodiacaux d’hiver, ceux qui donnent la mort à Hiram : la Balance, le Scorpion et le Sagittaire qui, vers le milieu de l’automne, occupent ces trois points du ciel, en sorte que le premier se trouve vers le déclin ou à l’occident, le second à son ascension droite au midi, et le dernier commence à paraître au levant, ce qui est figuré par la porte d’orient où Hiram meurt ; comme le soleil meurt dans le Sagittaire et renaît immédiatement ou recommence une année nouvelle dans le Capricorne. Les trois assassins correspondent aux trois signes d’automne, qui causent la mort de l’astre du jour. Le nom Abi Balah (meurtrier du père), que porte le plus coupable, désigne suffisamment le Sagittaire, constellation qui donne en effet la mort au soleil, père de toutes choses (rerum omnium pater).
Avec Jean Marie Ragon[6], c’est ici le lieu de remarquer l’effet perpétuel des sens équivoques de la plupart des mots dans les traductions ; nous citerons, pour exemple, les deux mots tuer et ressusciter. Tuer est traduit du mot latin occidere, d’où nous avons fait occident, et ce mot si usuel ne représente à notre esprit ni meurtre, ni assassinat, ni rien de révoltant, parce que l’occident, en style allégorique, est l’être, le temps, ou le point du monde qui tue, parce qu’il fait disparaître le soleil, et alternativement tous les astres ; de même, par une métamorphose hardie, nous trouvons le mot resurgere, traduit par le mot ressusciter, quoique ce verbe latin n’ait jamais signifié revenir à la vie, mais bien se lever une seconde fois, se lever de nouveau, ce qui convient parfaitement au soleil.
Je suis un mauvais compagnon, je suis Hiram.
Illustration : Le baiser de Judas, détail du polyptiquede lacathédrale Sainte-Cécile, Albi (Tarn).
Si le médecin d’aujourd’hui est devenu un technicien, il est, malgré tout, l’héritier du sorcier-guérisseur des temps antiques où il était aussi le médecin des âmes et celui qui connaissait le mieux les mystères de l’initiation.
La fonction du sorcier-guérisseur dans le modèle tribal
On ne peut comprendre la complexité du concept de l’initiation, avec la part d’ambiguïté de certaines interprétations, sans faire référence aux grandes fonctions sociales qui permettaient au groupe tribal de fonctionner ; classiquement, on en dénombre trois, qui se retrouvent sous différents formats selon la culture de la tribu :
Les processus de socialisation,
La nécessité d’assurer l’épanouissement intellectuel et moral des individus,
Le besoin d’organiser l’expression des membres du groupe afin que le consensus règne dans la tribu.
La nécessité d’assurer l’épanouissement intellectuel et moral se déclinait dans différents chapitres ; l’un d’entre eux concernait la prise en compte du besoin de spiritualité ; c’était la fonction du sorcier-guérisseur. C’est lui qui savait apaiser les esprits et sacraliser les grands événements.
C’est le Sorcier qui apportait toutes les réponses aux interrogations fondamentales : D’où vient-on ? Que sommes-nous ? et Où va-ton ?
C’est lui aussi qui était le medium entre la tribu et le monde des mystères ; il savait mettre en œuvre les pratiques rituelles nécessaires pour assurer la protection spirituelle du groupe tribal.
C’est lui également qui était capable de comprendre les dysfonctionnements du corps et de l’esprit ; pour les réguler, il savait utiliser aussi bien les rituels de guérison que la pharmacopée traditionnelle.
Pour cela, il disposait d’un corpus de légendes et de mythes dont il était le dépositaire et qu’il savait utiliser le moment venu et selon des modalités adaptées aux circonstances.
En quelque sorte, le sorcier-guérisseur était le médecin du corps et des âmes.
Sous la conduite du sorcier-guérisseur de la tribu, les grands adolescents accédaient au statut d’adulte, lors d’une cérémonie d’initiation, véritable rite de passage destiné à accueillir et à transmettre une responsabilité collective que les nouveaux initiés auront à assumer.
C’est ce qui explique que, dans son essence même, ce type d’initiation est d’abord un acte de socialisation.
Cette modèlisation de la fonction du sorcier-guérisseur dans la société tribale se retrouve dans d’autres sociétés antiques avec naturellement un particularisme qui leur est propre.
Une demande difficilement exprimée
L’évolution des sociétés humaines et la progression des connaissances ont abouti à une quasi-disparition du fonctionnement tribal. Si les initiations persistent dans certains villages, en particulier en Afrique, elles sont pratiquées sous une forme édulcorée, moins impliquante, et le sorcier-guérisseur en est devenu le maître des cérémonies.
La complexification des savoirs a aussi abouti à une spécialisation des fonctions sociales ; ainsi est née la profession de médecin (le terme renvoie à celui qui donne des remèdes ou médicaments) qui elle-même s’est diversifiée en une multitude de spécialités.
Dans la société contemporaine, où la technicité est devenue expertise, le médecin n’a plus aucune fonction qui rentrerait dans le champ du sacré.
Mais si le fonctionnement tribal a disparu, il n’en demeure pas moins que les besoins essentiels du groupe humain persistent, que ce soit le besoin de socialisation, l’épanouissement intellectuel et moral des individus ou la nécessité du consensus pour acquérir la cohésion et la pacification des populations.
Le développement économique, la multiplication des échanges, la vulgarisation des savoirs, la réalité démographique et l’existence de multiples pôles du pouvoir expliquent que les sociétés humaines contemporaines ont, malgré une apparente réussite insolente, un problème de cohérence et de nombreuses fractures internes.
Si les performances des sociétés contemporaines sont remarquables en matière économique avec l’accès à un confort et à la sécurité matérielle pour une grande partie de la population, les désordres de toutes natures qui défraient la chronique des actualités montrent bien la réalité d’un mal-être sociétal lié en partie à l’angoisse existentielle, à l’absence de consensus et à une quête morale insatisfaite.
On l’a vu à l’occasion de l’épidémie de la covid-19 ; devant l’absence d’une autorité morale capable de répondre aux profondes inquiétudes de la population, de multiples prises de parole de différents horizons ont émergé pour essayer de combler ce vide.
Au niveau individuel, dans chaque famille, dans chaque petite communauté, les êtres humains recherchent autour d’eux des réponses. C’est en particulier le cas pour les questions essentielles concernant la cause des événements apparemment incompréhensibles.
Spontanément, et c’est en quelque sorte une preuve de la filiation avec l’époque des groupes tribaux, les réponses recherchées se retrouvent, pratiquement toujours, dans ce qui est de l’ordre de la pensée magique.
Si, officiellement, le médecin n’a plus la fonction du sorcier-guérisseur, il n’en demeure pas moins que, dans le colloque singulier entre le médecin et son patient, la dimension magique existe encore aujourd’hui dans notre société occidentale, le plus souvent en filigrane ; il faut savoir la déchiffrer au travers des mots employés.
Ayant eu l’opportunité d’exercer la médecine aussi bien en France, qu’en Afrique ou en Océanie, dans des milieux urbains ou villageois, dans des milieux culturels complètement différents, je peux témoigner que, lorsque les conditions de confiance et de secret sont réunies, les êtres humains, quels que soient leurs environnements, interrogent le médecin, dans le registre de la pensée magique, en étant persuadés que sa qualité de médecin lui donne « l’expertise » d’apporter une réponse crédible.
Qu’importe pour eux qu’une maladie ait une origine virale ?
« Docteur, depuis que je vois cette personne, cela ne va pas bien pour moi ! »
« Docteur, votre main m’a guéri !», « Continuez, faîtes ce qu’il faut ! »
« Docteur, je l’ai vu dans votre regard, vous m’avez compris ; je suis envouté (ou marabouté) !»
L’essentiel de la pensée magique pourrait se résumer dans la problématique de « la protection ». La personne malade est convaincue que son mal est d’origine extérieure et que l’absence de « protection » a permis à celui-ci de faire son œuvre. Le médecin, comme le sorcier-guérisseur d’autrefois, a seul le « pouvoir » d’assurer une « protection » car lui, en qualité « d’initié » sait !
Ces confidences issues du dialogue singulier entre des patients et un médecin sont naturellement exceptionnelles dans le cadre de l’exercice médical. Mais leurs existences dans des conditions très différentes ne peuvent laisser indifférent. Elles apportent aussi une compréhension à ce qu’est vraiment l’initiation dans la pensée populaire traditionnelle.
Des différentes catégories d’initiation
Dans la pensée populaire, il existe clairement deux grandes catégories d’initiation :
Ce que l’on pourrait appeler la « grande » initiation : elle concerne celle des anciens sorciers-guérisseurs, que d’aucuns ont aussi appelé les grands prêtres ou encore « les grands initiés». Dans la société tribale, c’était le plus souvent une initiation familiale avec la transmission du pouvoir magique lors d’un rituel très particulier. Elle participait de ce qu’on appelle aujourd’hui l’initiation ésotérique : L’initié initie un individu qu’il a choisi et celui-ci sera plus tard amené à faire de même pour transmettre. On voit bien que la notion de transmission est un important facteur de légitimité ; c’est par elle que le nouvel initié acquière son pouvoir !
Et la « petite » initiation : cette catégorie regroupe aussi bien les rites de passage que les rites corporatifs ; l’initiation maçonnique rentre aussi dans cette catégorie. Ce sont des initiations « d’appartenance » qui consistent, en quelque sorte à délivrer une « autorisation » d’exercer. L’initié est reconnu ou « accepté » du fait de ses qualités et de son savoir mais, contrairement à la « grande » initiation, il n’acquerra aucun pouvoir.
Le point commun de ces deux catégories d’initiation se retrouve dans ce qui pourrait être une définition : l’initiation aboutit à l’acquisition soit d’un pouvoir, soit d’un savoir. Dans la grande initiation, il s’agit du pouvoir relatif à l’intervention sur ce qu’on appelait autrefois « les mystères » ; dans la petite initiation, il s’agit d’un savoir-faire, en particulier pour les initiations opératives, ou d’une connaissance de l’indicible pour les initiations spéculatives.
Dans la pensée populaire, la « grande » initiation jouit d’un respect considérable mais provoque aussi un certain effroi lié à la peur d’une influence non souhaitée.
C’est ainsi, que dans des circonstances particulières, l’être humain recherche « le grand » initié qui saura le sauver, et c’est cette recherche que l’on peut percevoir dans certaines consultations médicales.
Il est très difficile d’y répondre mais le simple fait de la comprendre et de ne pas la rejeter est très important pour la personne en souffrance.
Dans la démarche mystique, il n’y a pas à proprement parlé « d’initiation » ; on entre dans le registre de la « révélation » ou de la « possession », avec une relation directe entre le postulant et Dieu (ou son équivalent). La qualité mystique n’a pas, elle, vocation à avoir une dimension sociale si ce n’est dans un désir d’apologie et de glorification d’un Dieu (ou son équivalent).
Comme l’écrit Mircéa Iliade dans « Initiation, rite, sociétés secrètes »,, les religions ont bannies l’initiation !
« On a souvent affirmé qu’une des caractéristiques du monde moderne est la disparition de l’initiation. D’une importance capitale dans les sociétés traditionnelles, l’initiation est de nos jours pratiquement inexistante dans la société occidentale. Certes, les différentes confessions chrétiennes conservent, dans une mesure variable, des traces d’un mystère initiatique. Le baptême est essentiellement un rite initiatique ; le sacerdoce comporte une initiation. Mais il ne faut pas oublier que le christianisme n’a justement triomphé et n’est devenu une religion universelle que parce qu’il s’est détaché du climat des Mystères gréco-orientaux et s’est proclamé une religion de salut ouvert à tous. »
Quand les fake-news témoignent du mal-être sociétal !
Cette réflexion donne aussi une explication au phénomène des propos plus ou moins délirants qui circulent sur les réseaux sociaux. Il est tentant, pour certains, de les dénigrer, de les condamner voire de s’en moquer ou de les catégoriser de complotistes.
En fait c’est une autre forme d’expression de la pensée magique. Il faut savoir la respecter, la comprendre et aussi y répondre, non pas en utilisant une logique rationnelle mais en apportant des réponses crédibles à cette inquiétude existentielle qui taraude les populations.
Ne boudez pas le plaisir de lire ce roman baroque de Frank Lalou.
Descriptif
En 1727, le vortex protégeant la Terre s’est entrouvert et laisse passer à chaque pleine Lune des populations entières d’êtres surnaturels, le plus souvent malveillants.
L’humanité est en danger. Seules quatre villes sont épargnées : Venise, Londres, Dresde et Leipzig.
En 1727, le grand théologien Dom Calmet, premier auteur d’un livre sur les vampires, convoque dans la ville des Doges le plus puissant kabbaliste, Hayim Moshé Luzzatto, rejeté de sa communauté tellement sont pertinentes ses visions, l’éminente femme savante, disciple et traductrice d’Isaac Newton, Émilie de Chastelet, et enfin le mousquetaire Louis de la Côte Beaupuits au destin tragique. En comprenant par la Kabbale, par la théologie chrétienne et par les sciences pourquoi ces cités sont épargnées, nos trois experts espèrent découvrir le moyen d’endiguer le fléau.
En 2031, le vortex s’ouvre à nouveau dans l’horreur. Gabriel, étudiant en histoire de l’art, décèle, un personnage étrange dans un tableau. Quand le jeune homme réalise que cet être n’est pas de notre monde, une série d’aventures et une rencontre amoureuse avec une jeune violoncelliste au Carré du Louvre, le mènent à enquêter sur l’origine du mal et au moyen de renvoyer dans leurs enfers les entités qui attaquent la planète.
Commentaires
Mystère, ressorts profonds de l’existence humaine, romance, mystique, culture, poésie, physique quantique, le talent de l’auteur, Frank Lalou, font de La fugue du kabbaliste un de ces livres que l’on referme avec regrets de ne pas continuer avec les personnages à tisser la trame de l’intrigue.
S’il y a des notions qui vous apparaissent comme incompréhensibles, laissez-vous traversez, n’y faites pas attention.
Malgré une complaisance à l’horreur, le récit sur deux époques qui communiquent par l’intermédiaire d’un tableau de Canaletto est haletant, chargé de savoirs où se mêlent kabbale bien sûr, des notions de multivers, l’âme d’un mélomane, l’imaginaire d’un Dan Brown érudit, la sensualité de la vie.
Et surtout il y a un être étrange : un lémure dont la bienveillance, sous la plume de l’auteur, tranche avec sa renommée romaine[1]. Entre Maître Jedi et esprit providentiel, qui n’aimerait pas rencontrer un tel être ?
La pose hiératique du lémure me fait penser au « guimel », et comment se priver de les rapprocher (un peu capillotracté, certes !) car Frank Lalou écrit : Rabbi Aqiba leur dit : « Guimel a une tête en haut et elle ressemble à un canal ». Une signature en plus pour Canaletto!
Sur mes chemins de curiosités, je me suis retrouvée devant La pyxide d’al‐ Mughīra où j’ai perçu un animal à forte ressemblance avec le lémure !