dim 26 septembre 2021 - 09:09

Le médecin et l’initiation, un héritage oublié !

Si le médecin d’aujourd’hui est devenu un technicien, il est, malgré tout, l’héritier du sorcier-guérisseur des temps antiques où il était aussi le médecin des âmes et celui qui connaissait le mieux les mystères de l’initiation.

La fonction du sorcier-guérisseur dans le modèle tribal

On ne peut comprendre la complexité du concept de l’initiation, avec la part d’ambiguïté de certaines interprétations, sans faire référence aux grandes fonctions sociales qui permettaient au groupe tribal de fonctionner ; classiquement, on en dénombre trois, qui se retrouvent sous différents formats selon la culture de la tribu :

  • Les processus de socialisation,
  • La nécessité d’assurer l’épanouissement intellectuel et moral des individus,
  • Le besoin d’organiser l’expression des membres du groupe afin que le consensus règne dans la tribu.

La nécessité d’assurer l’épanouissement intellectuel et moral se déclinait dans différents chapitres ; l’un d’entre eux concernait la prise en compte du besoin de spiritualité ; c’était la fonction du sorcier-guérisseur. C’est lui qui savait apaiser les esprits et sacraliser les grands événements.

C’est le Sorcier qui apportait toutes les réponses aux interrogations fondamentales : D’où vient-on ? Que sommes-nous ? et Où va-ton ?

C’est lui aussi qui était le medium entre la tribu et le monde des mystères ; il savait mettre en œuvre les pratiques rituelles nécessaires pour assurer la protection spirituelle du groupe tribal.

C’est lui également qui était capable de comprendre les dysfonctionnements du corps et de l’esprit ; pour les réguler, il savait utiliser aussi bien les rituels de guérison que la pharmacopée traditionnelle.

Pour cela, il disposait d’un corpus de légendes et de mythes dont il était le dépositaire et qu’il savait utiliser le moment venu et selon des modalités adaptées aux circonstances.

En quelque sorte, le sorcier-guérisseur était le médecin du corps et des âmes.

Sous la conduite du sorcier-guérisseur de la tribu, les grands adolescents accédaient au statut d’adulte, lors d’une cérémonie d’initiation, véritable rite de passage destiné à accueillir et à transmettre une responsabilité collective que les nouveaux initiés auront à assumer.

C’est ce qui explique que, dans son essence même, ce type d’initiation est d’abord un acte de socialisation.

Cette modèlisation de la fonction du sorcier-guérisseur dans la société tribale se retrouve dans d’autres sociétés antiques avec naturellement un particularisme qui leur est propre.

Une demande difficilement exprimée

L’évolution des sociétés humaines et la progression des connaissances ont abouti à une quasi-disparition du fonctionnement tribal.  Si les initiations persistent dans certains villages, en particulier en Afrique, elles sont pratiquées sous une forme édulcorée, moins impliquante, et le sorcier-guérisseur en est devenu le maître des cérémonies.

La complexification des savoirs a aussi abouti à une spécialisation des fonctions sociales ; ainsi est née la profession de médecin (le terme renvoie à celui qui donne des remèdes ou médicaments) qui elle-même s’est diversifiée en une multitude de spécialités.

Dans la société contemporaine, où la technicité est devenue expertise, le médecin n’a plus aucune fonction qui rentrerait dans le champ du sacré.

Mais si le fonctionnement tribal a disparu, il n’en demeure pas moins que les besoins essentiels du groupe humain persistent, que ce soit le besoin de socialisation, l’épanouissement intellectuel et moral des individus ou la nécessité du consensus pour acquérir la cohésion et la pacification des populations.

Le développement économique, la multiplication des échanges, la vulgarisation des savoirs, la réalité démographique et l’existence de multiples pôles du pouvoir expliquent que les sociétés humaines contemporaines ont, malgré une apparente réussite insolente, un problème de cohérence et de nombreuses fractures internes.

Si les performances des sociétés contemporaines sont remarquables en matière économique avec l’accès à un confort et à la sécurité matérielle pour une grande partie de la population, les désordres de toutes natures qui défraient la chronique des actualités montrent bien la réalité d’un mal-être sociétal lié en partie à l’angoisse existentielle, à l’absence de consensus et à une quête morale insatisfaite.

On l’a vu à l’occasion de l’épidémie de la covid-19 ; devant l’absence d’une autorité morale capable de répondre aux profondes inquiétudes de la population, de multiples prises de parole de différents horizons ont émergé pour essayer de combler ce vide.

Au niveau individuel, dans chaque famille, dans chaque petite communauté, les êtres humains recherchent autour d’eux des réponses. C’est en particulier le cas pour les questions essentielles concernant la cause des événements apparemment incompréhensibles.

Spontanément, et c’est en quelque sorte une preuve de la filiation avec l’époque des groupes tribaux, les réponses recherchées se retrouvent, pratiquement toujours, dans ce qui est de l’ordre de la pensée magique.

Si, officiellement, le médecin n’a plus la fonction du sorcier-guérisseur, il n’en demeure pas moins que, dans le colloque singulier entre le médecin et son patient, la dimension magique existe encore aujourd’hui dans notre société occidentale, le plus souvent en filigrane ; il faut savoir la déchiffrer au travers des mots employés.

Ayant eu l’opportunité d’exercer la médecine aussi bien en France, qu’en Afrique ou en Océanie, dans des milieux urbains ou villageois, dans des milieux culturels complètement différents, je peux témoigner que, lorsque les conditions de confiance et de secret sont réunies, les êtres humains, quels que soient leurs environnements, interrogent le médecin, dans le registre de la pensée magique, en étant persuadés que sa qualité de médecin lui donne « l’expertise »  d’apporter une réponse crédible.

Qu’importe pour eux qu’une maladie ait une origine virale ?

« Docteur, depuis que je vois cette personne, cela ne va pas bien pour moi ! »

« Docteur, votre main m’a guéri ! », « Continuez, faîtes ce qu’il faut ! »

« Docteur, je l’ai vu dans votre regard, vous m’avez compris ; je suis envouté (ou marabouté) ! »

L’essentiel de la pensée magique pourrait se résumer dans la problématique de « la protection ». La personne malade est convaincue que son mal est d’origine extérieure et que l’absence de « protection » a permis à celui-ci de faire son œuvre. Le médecin, comme le sorcier-guérisseur d’autrefois, a seul le « pouvoir » d’assurer une « protection » car lui, en qualité « d’initié » sait !

Ces confidences issues du dialogue singulier entre des patients et un médecin sont naturellement exceptionnelles dans le cadre de l’exercice médical. Mais leurs existences dans des conditions très différentes ne peuvent laisser indifférent. Elles apportent aussi une compréhension à ce qu’est vraiment l’initiation dans la pensée populaire traditionnelle.

Des différentes catégories d’initiation

Dans la pensée populaire, il existe clairement deux grandes catégories d’initiation :

  • Ce que l’on pourrait appeler la « grande » initiation : elle concerne celle des anciens sorciers-guérisseurs, que d’aucuns ont aussi appelé les grands prêtres ou encore « les grands initiés». Dans la société tribale, c’était le plus souvent une initiation familiale avec la transmission du pouvoir magique lors d’un rituel très particulier. Elle participait de ce qu’on appelle aujourd’hui l’initiation ésotérique : L’initié initie un individu qu’il a choisi et celui-ci sera plus tard amené à faire de même pour transmettre. On voit bien que la notion de transmission est un important facteur de légitimité ; c’est par elle que le nouvel initié acquière son pouvoir !
  • Et la « petite » initiation : cette catégorie regroupe aussi bien les rites de passage que les rites corporatifs ; l’initiation maçonnique rentre aussi dans cette catégorie. Ce sont des initiations « d’appartenance » qui consistent, en quelque sorte à délivrer une « autorisation » d’exercer. L’initié est reconnu ou “accepté” du fait de ses qualités et de son savoir mais, contrairement à la “grande” initiation, il n’acquerra aucun pouvoir.

Le point commun de ces deux catégories d’initiation se retrouve dans ce qui pourrait être une définition : l’initiation aboutit à l’acquisition soit d’un pouvoir, soit d’un savoir. Dans la grande initiation, il s’agit du pouvoir relatif à l’intervention sur ce qu’on appelait autrefois « les mystères » ; dans la petite initiation, il s’agit d’un savoir-faire, en particulier pour les initiations opératives, ou d’une connaissance de l’indicible pour les initiations spéculatives.  

Dans la pensée populaire, la « grande » initiation jouit d’un respect considérable mais provoque aussi un certain effroi lié à la peur d’une influence non souhaitée.

C’est ainsi, que dans des circonstances particulières, l’être humain recherche « le grand » initié qui saura le sauver, et c’est cette recherche que l’on peut percevoir dans certaines consultations médicales.

Il est très difficile d’y répondre mais le simple fait de la comprendre et de ne pas la rejeter est très important pour la personne en souffrance.

Dans la démarche mystique, il n’y a pas à proprement parlé « d’initiation » ; on entre dans le registre de la « révélation » ou de la « possession », avec une relation directe entre le postulant et Dieu (ou son équivalent). La qualité mystique n’a pas, elle, vocation à avoir une dimension sociale si ce n’est dans un désir d’apologie et de glorification d’un Dieu (ou son équivalent).

Comme l’écrit Mircéa Iliade dans « Initiation, rite, sociétés secrètes »,, les religions ont bannies l’initiation !

« On a souvent affirmé qu’une des caractéristiques du monde moderne est la disparition de l’initiation. D’une importance capitale dans les sociétés traditionnelles, l’initiation est de nos jours pratiquement inexistante dans la société occidentale. Certes, les différentes confessions chrétiennes conservent, dans une mesure variable, des traces d’un mystère initiatique. Le baptême est essentiellement un rite initiatique ; le sacerdoce comporte une initiation. Mais il ne faut pas oublier que le christianisme n’a justement triomphé et n’est devenu une religion universelle que parce qu’il s’est détaché du climat des Mystères gréco-orientaux et s’est proclamé une religion de salut ouvert à tous. »

Quand les fake-news témoignent du mal-être sociétal !

Cette réflexion donne aussi une explication au phénomène des propos plus ou moins délirants qui circulent sur les réseaux sociaux. Il est tentant, pour certains, de les dénigrer, de les condamner voire de s’en moquer ou de les catégoriser de complotistes.

En fait c’est une autre forme d’expression de la pensée magique. Il faut savoir la respecter, la comprendre et aussi y répondre, non pas en utilisant une logique rationnelle mais en apportant des réponses crédibles à cette inquiétude existentielle qui taraude les populations.


Pour aller plus loin :

Sur la pensée magique : voir l’article sur ce site de Patrick Van Denhove

La Pratique sorcière. Eléments pour une sociologie de l’agression magique

Les archétypes

La construction rituelle du genre et de la sexualité : initiations, séparations, mobilisations

MEDECINE TRADITIONNELLE ET DYNAMIQUES INTERCULTURELLES

Alain Bréant
Médecin généraliste, orientation homéopathie acupuncture initié en 1979 dans la loge "La Voie Initiatique Universelle", à l'orient d'Orléans, du GODF Actuellement membre de la RL "Blaise Diagne" à l'orient de Dakar - GODF Auteur sous le pseudonyme de Matéo Simoita de : - "L'idéal maçonnique revisité - 1717- 2017" - Editions de l'oiseau - 2017 - "La loge maçonnique" - avec la participation de YaKaYaKa, dessinateur - Editions Hermésia - 2018 - "Emotions maçonniques " - Poèmes maçonniques à l'aune du Yi King - Editions Edilivre - 2021

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2 Commentaires

  1. merci pour ce passionnant article, cher Alain !

    “Comme l’écrit Mircéa Eliade dans « Initiation, rite, sociétés secrètes », les religions ont banni l’initiation !”

    En effet ! Les études psycho/socio/neurologiques ont toutefois montré une forte similarité, en termes de fonctionnement physiologique du cerveau, entre l’esprit axé sur le religieux et celui sous pensée magique ; du coup, Thierry Ripoll, auteur de ” Pourquoi croit-on ?” voit dans ce bannissement plus une guerre de concurrence qu’une opposition sur le fond.

    • Merci MTCF Patrick pour ce commentaire. Pensée magique et pensée religieuse ont de nombreux éléments en commun et il est normal qu’elles soient le fruit de la même activité cérébrale. Ce qui les différencie serait peut-être plus du domaine sociologique et “politique”.

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