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Arcane X : La Roue de Fortune – La manivelle du destin

Le Rappel de l’Aventure : Le réveil brutal de la mécanique

La roue de Fortune du tarot. Bienvenue, voyageurs du temps. Nous venons de passer une longue période dans le silence et l’obscurité de la caverne de L’Ermite (IX). Nous avons fait le bilan, soigné le passé, mûri notre lumière intérieure. C’était nécessaire pour commencer l’année. Mais la vie ne s’arrête jamais. Soudain, le sol tremble. Un grincement cosmique se fait entendre. La petite lanterne de l’Ermite ne suffit plus à éclairer l’immense structure qui se dresse devant nous. Pour la première fois depuis le début du jeu, l’Arcane n’est pas une personne. C’est une machine. Vous n’êtes plus au centre du jeu. Vous êtes face à… La Roue de Fortune.

Le Billet d’Humeur : Le destin se forge dans l’effort

Soyons précis sur les mots, car le Tarot l’est : il ne s’agit pas de la « Roue de la Fortune » (celle qui apporte la richesse au casino), mais de la « Roue de Fortune », du latin Fortuna, le Destin, le Sort.

Pendant longtemps, j’ai cru que le destin était quelque chose qui nous tombait dessus, en bien comme en mal. Mais l’expérience m’a appris une vérité plus rugueuse : le destin se forge.

Le constat est clair : il m’est toujours arrivé du positif quand j’ai pris une décision active, même si mes projets n’ont pas abouti à la hauteur de mes espérances. À l’inverse, mes regrets ne viennent pas de mes échecs, mais de ce que j’ai décidé de ne pas faire.

Pourquoi ?

Parce que notre inconscient est paresseux. Il n’aime pas l’effort. Il trouve mille excuses pour ne pas agir, car toute décision implique une succession d’efforts. La Roue de Fortune nous enseigne cette leçon cruciale : si l’on veut que la roue tourne dans le bon sens, il ne faut pas attendre. Il faut vaincre l’inertie et y insuffler notre propre mouvement.

L’effort est le carburant du destin.

La Problématique : Qui tient la manivelle ?

Roue de Fortune – Tarot Oswald Wirth – Paris 1889

Regardez cette image fascinante et effrayante. Une roue tourne, avec trois animaux étranges (un singe qui descend, un chien-hermès qui monte, un sphinx qui trône, selon Wirth). C’est le cycle perpétuel des hauts et des bas, des succès et des échecs.

Mais le détail le plus important est souvent le plus discret : regardez au centre. Il y a un axe, et surtout, une manivelle.

C’est toute la problématique de la carte. Cette roue est le destin universel, la mécanique divine ou cosmique qui nous dépasse. Mais elle ne tourne pas toute seule. La question qui vous est posée est : Allez-vous saisir la manivelle, ou allez-vous vous laisser attacher sur la jante pour subir le tournis ? Le destin est une potentialité (la machine) qui attend une volonté (votre main sur la manivelle) pour s’accomplir.

Le centre immobile

En Loge, cette Roue résonne avec la discipline du Maçon. La vie profane est la jante de la roue : ça monte, ça descend, on est ballotté par les événements, la météo, les humeurs. C’est le règne de l’excuse : « Il fait trop froid, je suis trop fatigué, c’est trop tard pour aller en Tenue ce soir. » Le travail maçonnique consiste à quitter la jante pour se rapprocher du Moyeu, le centre immobile.

C’est là que se tient celui qui est fidèle à son engagement, quelles que soient les circonstances extérieures. Le choix de changer de Loge, d’obédience ou de rester fidèle à sa Loge mère fait aussi partie de ces cycles.

Le Maçon sait que la roue tourne, mais en restant au centre, tenant fermement la manivelle du travail sur soi, il ne subit plus le vertige du monde.

L’Analyse Mystérieuse (Ce que le miroir reflète sans tout dévoiler)

Dans Le Tarot miroir des symboles, nous examinons les rouages cachés de cette machinerie.

L’Impulsion Divine : La Lettre Yod (י)

L’Arcane X est associé à la lettre hébraïque Yod. C’est la plus petite des lettres, un simple point, une virgule. Mais elle est la graine, l’étincelle initiale, la main de Dieu. C’est exactement ce dont nous parlions : le Yod est l’impulsion, le « coup de pouce » initial, la décision minime mais cruciale qui met toute la gigantesque machinerie de la Roue en branle. Dieu est-il responsable de nos intentions ? Vaste dilemme.

Le Miroir Brisé : L’Arcane sans Nom (XIII)

Qui fait face à la Roue (X) dans le grand miroir du Tarot (la somme faisant 23) ? C’est l’effrayant Arcane XIII (La Mort). Le contraste est saisissant :

La Roue (X) est le mouvement cyclique, la répétition, les hauts et les bas de la vie dans la forme. Ça tourne, mais ça revient.

La Mort (XIII) est le mouvement radical, la rupture, la transformation irréversible, le changement de forme. Ça coupe, et ça ne revient pas. La Roue vous fait vivre les cycles ; l’Arcane XIII vous fait renaître.

Les Sphères d’Action : L’Archétype de Propp

Comme je le développe de manière unique dans mon livre en tissant le lien structurel entre le Tarot et le scénario de quête initiatique, nous entrons ici dans le cœur de l’intrigue. Si l’Ermite (IX) jouait le rôle du Donateur (celui qui transmet l’objet magique), la Roue de Fortune met en scène la distribution des rôles pour la suite de l’aventure. Dans la morphologie du conte, la Roue présente les Sphères d’Action qui vont s’agiter autour du Héros :

Le singe qui descend (Typhon) incarne la sphère de l’Agresseur ou du Méchant (l’obstacle, la chute).

Le chien qui monte (Hermanubis) incarne la sphère de l’Auxiliaire ou du Mandateur (l’allié, l’ascension).

Le Sphinx au sommet représente l’autorité ou le gardien du seuil qui pose l’énigme. Le Héros n’est plus seul face à lui-même ; il est désormais pris dans une trame narrative où s’affrontent des forces contraires (adjuvants et opposants).

En Aparté : Le Secret du 10 – La Tétraktys Pythagoricienne

Faisons une pause mathématique et mystique pour comprendre le chiffre 10.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le 10 est considéré comme le « Nombre Parfait », celui qui contient tout l’Univers ? Et pourquoi le Tarot majeur marque une telle rupture à cet endroit ? La réponse se trouve dans une figure géométrique sacrée que je décris dans mon livre : La Tétraktys de Pythagore.

Pour les Anciens, l’univers entier tenait dans une simple addition des quatre premiers nombres : 1 + 2 + 3 + 4 = 10

La tétraktys pythagoricienne – le Tarot miroir des symboles – édition LLDMV 2025

Visualisez un triangle :

Au sommet (1) : L’Unité, le divin, le point de départ (Le Yod).

En dessous (2) : La Dualité, la polarisation (Masculin/Féminin).

En dessous (3) : La dynamique, l’équilibre (Esprit/Âme/Corps).

À la base (4) : La Matière solide, les 4 éléments (la réalité tangible).

Arriver à 10 (la Roue de Fortune), c’est avoir parcouru tout le chemin de la création : de l’étincelle divine jusqu’à la matière. C’est la totalité. C’est pourquoi la Roue n’est pas un hasard : elle est la somme parfaite de tout ce qui précède. Le destin est une construction géométrique implacable.

Conclusion

La Force – Tarot Oswald Wirth – Paris 1889

La Roue de Fortune est un appel à l’action. Elle nous crie que le destin n’est pas une salle d’attente. Si vous n’agissez pas sur la roue, la roue agira sur vous, et le réveil risque d’être brutal (le singe qui tombe).

Vous avez compris qu’il fallait saisir la manivelle. Vous avez décidé de faire l’effort. Mais avez-vous les muscles nécessaires pour tenir bon quand la machine va s’emballer ? Car pour tourner cette manivelle sans se faire broyer, il ne suffit pas d’être intelligent, il faut être fort.

La manivelle est saisie ? Le mouvement est lancé ? Alors, êtes-vous prêt à dompter l’énergie brute avec l’Arcane XI, La Force ?

La Roue de Fortune a dit :

« Je suis la mécanique des possibles. Je ne décide rien. Je n’attends que ta main pour accomplir mon destin. »

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Autres articles de la série

« Maroc Hebdo », la liberté de ton au risque du réel

Dans ce numéro daté du 9 au 15 janvier 2026, Maroc Hebdo choisit un terrain où l’époque s’échauffe vite et s’égare encore plus vite. La franc-maçonnerie au Maroc y devient un révélateur, non pas un prétexte. Autour de ce dossier central, la politique régionale, l’économie, la société et la culture composent un même portrait en mouvement, celui d’un pays qui se raconte autant par ses faits que par ses malentendus.

Maroc Hebdo porte une ligne qui ne se proclame pas, elle se prouve

Fondé à Casablanca en novembre 1991 par Mohamed Selhami, le journal s’est construit dans une indépendance revendiquée, sans allégeance aux partis, aux syndicats, aux groupes, aux associations, et sans se laisser enrôler par une cause idéologique qui remplacerait le métier. Cette fidélité n’a rien d’une pose. Elle a parfois coûté des procès, parfois des saisies, donc une forme de peine payée comptant, celle que connaissent les titres qui refusent de parler avec une voix prêtée. Le statut « international » obtenu dès 1996 a prolongé ce geste, en élargissant la circulation du magazine au-delà du Royaume, jusque dans plusieurs pays, dont la France, la Tunisie, la Belgique, l’Italie, le Canada et les États-Unis. Et, derrière l’institution, il y a l’atelier vivant, une équipe décrite comme jeune, soudée, passionnée, où la liberté de conscience et de jugement n’est pas un slogan, mais une respiration de travail.

Ce numéro illustre précisément cette méthode

La couverture s’attaque à un objet entouré d’ombres et de rumeurs, non pour nourrir le sensationnel, mais pour le désamorcer par l’enquête et par le récit. Le dossier « Nos francs-maçons sortent de l’ombre » ouvre une traversée où l’invisible est mis à l’épreuve des faits, puis prolongé par une mise en perspective historique sur « La franc-maçonnerie au Maroc, une histoire en marge de la société ».

L’entretien avec H. E. A., présenté comme Grand Maître de la Grande Loge nationale marocaine, recentre la question sur le rapport au pays, aux « constantes nationales », à la spiritualité vécue. Et l’élargissement vers le monde arabe, entre visibilité maroco-libanaise et soupçon généralisé, donne à comprendre comment naissent les amalgames, puis comment ils se transmettent. Enfin, « La franc-maçonnerie ou le malentendu du secret » prend de la hauteur, parce que l’affaire dépasse les obédiences, elle touche notre époque entière, incapable d’accepter qu’il existe des espaces de réserve qui ne soient pas des complots.

Il existe des numéros qui ressemblent à des dossiers, au sens plein du terme, non pas une accumulation de pièces, mais une tentative d’éclaircie dans une zone où l’opinion, d’ordinaire, préfère la brume.

Dans ce Maroc Hebdo, la franc-maçonnerie marocaine cesse d’être un mot jeté comme une accusation ou un frisson, elle devient un objet approché par touches, à la fois sociologique et intérieur, historique et imaginal, concret et symbolique.

Le pari est audacieux, parce que le sujet attire spontanément les raccourcis, et parce que le secret, même lorsqu’il n’est qu’une discipline de réserve, provoque notre époque comme une provocation intolérable. Le magazine choisit pourtant la patience. Il déplie des scènes, des dates, des voix, et surtout une question qui demeure, comme une lampe tenue au ras du sol, afin que nous regardions où nous posons le pied.

Wissam El Bouzdaini prend le parti de l’enquête au plus près des représentations. Un détail suffit à dire le climat, une page Instagram lancée en septembre 2021 par deux francs-maçons, et, presque aussitôt, l’imagination collective s’empresse d’y lire la preuve d’une prise de pouvoir. Aziz Akhannouch nommé chef du gouvernement, la « coïncidence » devient causalité, le hasard devient intention, l’époque révèle son mécanisme le plus nu, ce besoin d’un marionnettiste lorsque le réel nous échappe. Cette ouverture n’est pas un effet journalistique, elle est un diagnostic. Nous reconnaissons, dans ce réflexe, la vieille faim des sociétés à l’égard des causes invisibles, et la manière dont la franc-maçonnerie sert d’écran de projection aux angoisses politiques, aux blessures religieuses, aux humiliations historiques.

L’intérêt du dossier tient à ce qu’il n’essaie pas d’éteindre les fantasmes par un démenti sec

Il choisit la voie la plus exigeante, celle qui consiste à montrer, puis à opposer à la fable une autre énergie narrative, plus lente, plus humaine, moins spectaculaire. Ainsi apparaissent des paroles rapportées avec leurs nuances, parfois même avec leur humour, lorsque des « frères » ironisent sur l’accusation d’avoir fabriqué la pandémie ou distribué les vaccins. Ce rire n’est pas décoratif. Il signale la disproportion constante entre le soupçon et l’objet soupçonné, entre la mythologie sociale et l’ordinaire des ateliers, entre l’imaginaire d’un gouvernement occulte et la réalité d’un travail sur soi, mené avec d’autres, sous règle.

Le dossier n’élude pas non plus l’un des noyaux symboliques les plus inflammables…

Il en est ainsi de l’allégorie du Temple de Salomon, aussitôt captée, déformée, rabattue sur le littéral, jusqu’à nourrir la croyance en une « conspiration judéo-maçonnique » liée au sionisme et à la question d’Al-Qods Acharif. Le texte a l’intelligence de nommer cette torsion, ce moment où la métaphore est prise au pied de la lettre et devient arme. Le symbole ne protège pas de la violence. Il peut la concentrer, dès lors qu’il est arraché à son régime de lecture. Autrement dit, la maçonnerie n’est pas seulement accusée d’être discrète. Elle est accusée d’avoir un langage, et, dans un monde qui ne supporte plus les langages réservés, le symbole devient un scandale.

Wissam El Bouzdaini avance alors une donnée précieuse, presque anti-romanesque, donc salutaire, l’ordre de grandeur, quelques centaines de francs-maçons, et une douzaine d’obédiences évoquées. Cette échelle remet le théâtre à sa taille réelle. Elle ne nie pas l’existence de réseaux. Elle rappelle seulement que le réseau n’est pas nécessairement le pouvoir, et que l’influence supposée naît souvent d’une fantasmagorie collective, dès que nous cherchons une clé unique à un monde complexe.

La mise en perspective historique, signée Jade Abanouas, donne au dossier une colonne vertébrale

Implantation d’abord tangéroise, puis consulaire, puis coloniale, et surtout ce constat que la franc-maçonnerie « ne s’enracine » pas dans la société, qu’elle demeure longtemps socialement étroite, pensée comme instrument de progrès et d’européanisation. Ce rappel est décisif, parce qu’il interdit deux naïvetés opposées. Croire la maçonnerie endogène comme si elle était née du pays. La réduire à une pure main coloniale comme si elle n’avait été qu’un outil. Le texte nuance, il situe, il montre des milieux, des élites urbaines francisées, souvent juives, plus rarement musulmanes, et il affirme une idée de méthode, distinguer l’influence sociale, qui existe, du fantasme d’un centre qui gouvernerait tout.

C’est aussi là que surgit l’une des pistes les plus fécondes du numéro

L’aspiration à créer un jour un rite marocain, avec le recours à la darija, déjà présente aux côtés de l’arabe, après des décennies dominées par le français. Un rite n’est pas un drapeau. Il est une grammaire de l’âme collective. Imaginer un rite marocain, c’est vouloir inscrire le travail symbolique dans une langue vécue, dans des rythmes, des images, des mémoires qui ne soient pas seulement importées. Et toute greffe rituelle demande une alchimie exigeante, l’équilibre entre fidélité et création, entre universalité des outils et singularité du sol.

Autour de ce noyau, Maroc Hebdo déroule ce qu’un hebdomadaire ambitieux doit tenir ensemble, l’actualité et le temps long

Mohamed Selhami signe l’éditorial comme une prise de température du pays. Les rubriques politiques et économiques prolongent cette exigence de lisibilité, et la culture vient, elle aussi, rappeler qu’une nation ne se comprend pas seulement par ses rapports de force, mais par ses œuvres, ses lieux, ses voix, ses transmissions.

Maroc Hebdo, l’équipe

Maroc Hebdo occupe une place singulière dans la presse marocaine, parce qu’il reste un hebdomadaire francophone d’analyse, davantage média d’influence que média de masse, et parce qu’il assume, numéro après numéro, une liberté de ton qui coûte parfois cher, mais qui fait précisément la valeur d’un tel titre dans un environnement contraint.

Ce que raconte ce Maroc Hebdo, au fond, c’est que la vérité n’est pas un cri

C’est une tenue. Elle réclame le courage de regarder les zones d’ombre sans les sanctifier, la rigueur de nommer les forces sans inventer des monstres, la liberté d’analyse sans posture. Quand un hebdomadaire tient ce cap, il ne promet pas le confort. Il promet mieux, une intelligence du pays qui ne cède ni à la peur, ni à la propagande, ni au roman facile, et c’est peut-être cela, aujourd’hui, l’information sans compromis.

Repères auteures et auteurs

Wissam-El-Bouzdaini-Maroc-Hebdo.jpg

Wissam El Bouzdaini est journaliste et signe l’enquête de couverture « Nos francs-maçons sortent de l’ombre » et des développements liés à la perception de la franc-maçonnerie dans l’espace arabe.
Jade Abanouas
est journaliste et signe une mise en perspective historique sur la franc-maçonnerie au Maroc ainsi qu’une chronique sur« le malentendu du secret ».

[NDLR : Voici un panorama non exhaustif du paysage maçonnique marocain

Flag_of_Morocco, feuille de construction

Dans ce paysage que Maroc Hebdo décrit comme réduit en effectifs – « 300 à 400 tout au plus » –, la franc-maçonnerie marocaine apparaît moins comme une masse que comme une constellation : quelques points lumineux, dispersés, parfois concurrents dans leurs récits d’origine, mais révélateurs d’une même tension entre l’ancrage local et les filiations extérieures. Longtemps cantonnées à la discrétion, plusieurs structures revendiquant une présence au Maroc se donnent aujourd’hui à voir davantage, notamment sur les réseaux sociaux, comme si le temps du simple murmure cédait un peu de terrain à celui du signe assumé.

Grande-Loge-Nationale-Marocaine

Au premier plan des obédiences les plus visibles figure la Grande Loge Nationale Marocaine (GLNM) – sept loges –, qui se présente comme une obédience marocaine travaillant au Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), et qui insiste, dans sa communication, sur une continuité initiatique et une forme de souveraineté symbolique : un vocabulaire de construction, d’enracinement, de tradition, où le pays devient matrice autant que cadre. Dans un registre voisin mais avec une autre inflexion, la Grande Loge Mixte du Maroc (GLMM) – trois loges – met en avant la mixité et mentionne l’existence de loges au Maroc : la proposition est plus explicitement sociétale, comme si l’atelier cherchait à refléter l’espace civil, tout en conservant les codes du travail intérieur.

Grande Loge Mixte du Maroc (GLMM)

Le paysage comprend également des organisations qui se placent sous l’enseigne de la « régularité » et de la « tradition », expression chargée dans le lexique maçonnique – et parfois brandie comme un monopole par celles et ceux qui s’en proclament les seuls dépositaires. Elle renvoie pourtant à un faisceau de critères hérités, à des références partagées, à des systèmes de reconnaissances, et à une certaine exigence d’orthopraxie.

Grande-Loge-Régulière-du-Royaume-du-Maroc-GLRRM

Dans cet ensemble, la Grande Loge Régulière du Royaume du Maroc (GLRRM) revendique explicitement cette appartenance, tandis que la Grande Loge Unie du Maroc (GLUM) est également mentionnée dans plusieurs répertoires maçonniques qui recensent l’activité obédientielle du pays.

La Grande Loge du Maroc (GLM), quant à elle, met en avant une vocation nationale et un positionnement lui aussi présenté comme “régulier”, signe que le mot fonctionne ici comme un sceau recherché, un gage de légitimité, parfois même un instrument de distinction dans un espace où les frontières se discutent autant qu’elles se vivent.

Star_of_Morocco; le pentagramme

À côté de ces Grandes Loges se déploient enfin des structures se réclamant de la tradition des Grands Orients, avec un imaginaire plus volontiers adogmatique dans l’espace francophone. Le Grand Orient Maroc-Méditerranée (GOMM) s’inscrit dans cette veine, rappelant que la maçonnerie, selon les familles auxquelles elle se rattache, n’organise pas seulement des rituels : elle propose aussi des rapports différents au religieux, à la liberté de conscience, au débat, et au rôle public du symbolique. Ce panorama, tel que Maroc Hebdo le laisse entrevoir, dessine donc moins une unité maçonnique qu’un jeu de miroirs : plusieurs manières de dire la tradition, de nommer la légitimité, d’habiter la discrétion, et, désormais, de gérer la visibilité.]

Maroc Hebdo – Nos francs-maçons sortent de l’ombre
Maroc Hebdo International, N°1605, du 9 au 15 janvier 2026, 68 pages, 20 Dhs

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Au Maroc, « Dhs » ou « DH » est l’abréviation d’usage pour dirhams sur les prix et les couvertures. « MAD » est le code international employé dans les banques et les systèmes de paiement. 20 Dhs correspondent à environ 1,8 euro selon le taux du jour.

Maroc Hebdo , le site

Autre article sur ce thème

11 critères pour affirmer la Fraternité

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La fraternité n’est ni un simple sentiment ni un slogan : c’est un principe de fonctionnement collectif observable.

Se proclamer « fraternel » ou se référer à la fraternité, c’est facile mais cela ne prouve rien !  La fraternité est un mode relationnel qui exige de respecter certains principes ! 
La fraternité n’est pas réduite à un comportement personnel. Elle est un qualificatif qui concerne le fonctionnement d’un groupe humain quelle que soit sa taille. Le groupe, que ce soit la loge ou l’obédience, est plus ou moins fraternel.

A l’échelle de l’humanité, le but à atteindre est la fraternité universelle qui ne pourra exister que si un bien commun est reconnu par toutes et tous.
 
On peut affirmer qu’un groupe humain respecte réellement le principe de fraternité lorsqu’un ensemble cohérent de critères structurels, relationnels et éthiques est réuni.  Ces critères sont issus des travaux des philosophes et des sociologues qui ont travaillé sur ce thème.

Les fondements philosophiques et politiques de la Fraternité

Platon et Aristote philosophant

1. Aristote (384 – 322 av. JC)

  • Dans l’Éthique à Nicomaque, il analyse la philia (amitié civique).
  • Il montre qu’un groupe tient par :
    • la reconnaissance mutuelle,
    • la réciprocité,
    • le souci du juste.

2. Les traditions initiatiques et associatives (sagesse pratique)

Sans toujours les formaliser, elles ont testé ces critères dans la durée :

  • confréries,
  • compagnonnage,
  • sociétés de secours mutuel,
  • certaines obédiences initiatiques.

Leur leçon commune : La fraternité se reconnaît moins à ce qui est dit qu’à ce qui résiste aux crises.

3. La Révolution française de 1789

  • Elle introduit la fraternité comme principe politique, aux côtés de la liberté et de l’égalité.

4. Emmanuel Kant (1724-1804)

  • Principe fondamental : ne jamais traiter autrui uniquement comme un moyen.
  • Toute fraternité authentique suppose :
    • égalité de dignité,
    • respect inconditionnel de la personne.
Alexis de Tocqueville (1805-1859)

5. Alexis de Tocqueville (1805-1859)

  • Il observe que l’égalité sans fraternité produit :
    • isolement,
    • rivalité,
    • conformisme.
  • Il insiste sur :
    • la participation,
    • la responsabilité collective,
    • la vigilance face aux pouvoirs informels.

6.  Émile Durkheim (1858-1917)

  • Il distingue solidarité mécanique / organique.
  • Il montre qu’un groupe se désagrège quand :
    • les règles sont injustes,
    • la reconnaissance disparaît,
    • les sanctions deviennent arbitraires.
Paul Ricoeur Balzan

7. Paul Ricœur (1913-2005)

  • Il définit la fraternité comme : « vivre avec et pour autrui dans des institutions justes »
  • Il articule :
    • relation interpersonnelle,
    • structures collectives,
    • responsabilité éthique.

8. Erving Goffman (1922-1982)

  • Il étudie les micro-violences symboliques :
    • humiliations,
    • disqualifications,
    • invisibilisation.
  • Un groupe peut se dire fraternel tout en détruisant ses membres.

A partir de ces réflexions philosophiques, on peut définir 11 critères pour juger si un groupe fonctionne selon une fraternité réelle !

A. Trois Critères relationnels  

La dignité pour tous :
Aucun membre n’est traité comme intrinsèquement supérieur ou inférieur. Les différences de statut, d’ancienneté ou de fonction n’affectent pas la considération humaine. La parole de chacun peut être entendue sans disqualification a priori. La critique porte sur les actes ou les idées, jamais sur la valeur de la personne.

La reconnaissance mutuelle
Chaque membre est reconnu comme fin en soi, non comme simple moyen.
Les contributions, même modestes, sont visibles et reconnues.
L’identité singulière n’est pas écrasée par le collectif.
Sont considérés comme anti-fraternels  : instrumentalisation, mépris discret, invisibilisation.

La Bienveillance active
La bienveillance n’est pas seulement une absence d’agressivité, mais une intention positive. Les erreurs appellent aide et correction, non humiliation ou exclusion immédiate.
Le groupe cherche à faire grandir ses membres.

B. Trois critères structurels liés au fonctionnement du groupe ou de la communauté :

Coupe sacrée remplie de vin avec du pain
Coupe sacrée remplie de vin avec du pain

Des règles justes et partagées : Les règles sont connues, explicites, stables. Elles s’appliquent de la même manière à tous, y compris aux élus et responsables. Les sanctions (si elles existent) sont proportionnées et expliquées.

Une participation réelle
Les membres ont un pouvoir effectif d’expression et d’influence. Les décisions importantes ne sont pas confisquées par une minorité opaque ; la démocratie directe doit être privilégiée. Le désaccord est possible sans mise à l’écart. La fraternité suppose le droit au désaccord loyal.

Une transparence morale
Les finalités du groupe sont claires. Les rapports de pouvoir sont assumés, non dissimulés sous un discours affectif. Les conflits d’intérêts sont reconnus et traités. La fausse fraternité adore l’opacité.

C. Trois critères éthiques

Souci du plus vulnérable : Le groupe se juge à la manière dont il traite ses membres fragiles, nouveaux ou en difficulté. Les plus forts ne prospèrent pas au détriment des plus faibles. Principe clé : la fraternité se mesure toujours par le bas.

Une responsabilité partagée : Chacun se sent partiellement responsable du climat collectif. Les problèmes ne sont pas systématiquement externalisés ou personnalisés. Le groupe sait dire « nous » face à ses échecs.

Une Finalité non exclusive ; Le groupe n’existe pas contre les autres. Il ne fonde pas sa cohésion sur un ennemi, un bouc émissaire ou une idéologie de pureté. L’appartenance ne détruit pas l’ouverture. Une fraternité qui a besoin d’exclure pour exister est déjà dévoyée.

D. Deux critères dynamiques :

Combat de police contre les gilets jaunes
Combat de police contre les gilets jaunes

La capacité à traverser les conflits : Le conflit n’est ni nié ni dramatisé. Des mécanismes existent pour restaurer le lien après tension. La rupture n’est pas la première réponse.

La fidélité dans le temps : La fraternité ne disparaît pas quand l’utilité ou l’enthousiasme baisse. Les membres ne sont pas abandonnés dès qu’ils cessent d’être « rentables ».

Pour conclure

Un groupe est fraternel lorsque ses membres sont liés par une égalité de dignité, une responsabilité réciproque et une volonté active de préserver le bien commun, même dans le désaccord ou la difficulté.

En fonction de ces critères, il est possible de faire une évaluation du niveau de fraternité dans le fonctionnement d’une loge, d’une association ou d’une obédience :

L’œuvre de René Guénon : La contre-initiation

Proposé en exclusivité par Bernard Fontaine

L’intégralité de l’œuvre de René Guénon n’est pas encore accessible. Cependant, les éditions Dervy offrent l’ensemble des ouvrages de René Guénon, comprenant ceux publiés de son vivant ainsi que plusieurs œuvres posthumes, majoritairement axées sur un thème précis. Il demeurerait encore plusieurs volumes à publier : notamment les articles de La Gnose que René Guénon signait sous le nom de Palingénius (dans la Revue La Gnose de 1909 à 1912, rééditée par les éditions de l’Homme libre), ainsi que ceux parus dans la France antimaçonnique concernant les Supérieurs inconnus (1912-1914), publiés par les éditions Arché Edizione dans La polémique des Supérieurs inconnus. D’autres encore pourraient être mentionnés, et nous aurons l’occasion d’y revenir.  

Dans une série d’articles, je reviendrai sur les controverses entourant cette œuvre, en commençant par la notion de « contre-initiation » que René Guénon dévoile dans un article publié en janvier 1933, intitulé Des Centres initiatiques (1). Cet article devait servir de préface au livre de Zam Bothiva, Asia Mysteriosa, où il révélait un étrange « Oracle » permettant d’entrer en contact avec un « centre secondaire » d’origine Rose-Croix. Finalement, René Guénon dénonce une supercherie et refuse de donner son accord pour sa publication (2).)

En février 1933, René Guénon publie un nouvel article sous le titre d’Initiation et contre-initiation. La contre-initiation se présente comme une initiation. Quelle est son origine ? René Guénon insiste sur le fait qu’elle ne peut être considérée comme d’origine humaine, car dans ce cas on devrait parler de pseudo-initiation ni comme indépendante et autonome. En effet, elle ne peut procéder que « de la source unique à laquelle se rattache toute initiation, et, plus généralement, tout ce qui se manifeste dans notre monde, un élément « non-humain » (3). Mais le lien avec le centre suprême étant rompu, cette contre-initiation ne peut permettre que l’accès à une influence d’ordre inférieur, psychique, en opposition aux petits mystères. Ces derniers ne sont, pour le contre-initié, qu’une fin en eux-mêmes, ne leur permettant pas d’accéder aux grands mystères, c’est-à-dire aux états supra-humains totalement inaccessibles. Le contre-initié se prétend en opposition avec l’autorité spirituelle par illusion et en ne sachant pas qu’il est instrumentalisé à la réalisation du plan divin sur le plan humain.

Aleister Crowley

Certains contre-initiés seront désignés par René Guénon principalement à travers sa correspondance, mais aussi ses livres. Parmi ceux-ci, il citait Aleister Crowley. Dans une lettre adressée à Louis Caudron, il qualifie Aleister Crowley (4) de « sinistre individu, qui est certainement un des plus dangereux agents de la « contre-initiation ». » (5). Or cet Aleister Crowley semble effectivement avoir joué un rôle important durant l’entre-deux guerre. Il serait à l’origine du dévoilement d’une géographie secrète dont René Guénon s’intéressa sans pour autant publier quoi que ce soit sur le sujet : les 7 tours du diable.

En 2020, Louis de Maistre publiait un livre intitulé Les lieux du pouvoir entre mythe et histoire. Cet auteur propose une étude sur la notion des tours du diable exposée pour la première fois par l’explorateur William Seabrook dans son livre Voyage en Arabie. René Guénon en fit un compte-rendu dans les Etudes Traditionnelles et reproduit dans l’ouvrage posthume Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme. René Guénon n’y fera plus référence, sauf dans sa correspondance. 

W.B. Seabrook

C’est dans différentes lettres adressées à Arturo Reghini, à Vasile Lovinescu, que René Guénon fait référence aux tours du diable. Mais le point de départ est le compte-rendu d’un livre de W.B. Seabrook. Aventures en Arabie extrait comportant ce qui nous intéresse ici :

« Ce qui est peut-être le plus digne d’intérêt, à l’insu de l’auteur qui, malgré ce qu’il a vu, se refuse à y croire, c’est ce qui concerne les « sept tours du diable », centres de projection des influences sataniques à travers le monde ; qu’une de ces tours soit située chez les Yézidis, cela ne prouve d’ailleurs que ceux-ci soient eux-mêmes des « satanistes », mais seulement que, comme beaucoup de sectes hétérodoxes, ils peuvent être utilisés pour faciliter l’action de forces qu’ils ignorent. Il est significatif, à cet égard, que les prêtres réguliers yézidis s’abstiennent d’aller accomplir des rites quelconque dans cette tour, tandis que des sortes de magiciens errants viennent souvent y passer plusieurs jours ; que représentent au juste ces derniers personnages ? En tout cas, il n’est point nécessaire que la tour soit habitée d’une façon permanente, si elle n’est autre chose que le support tangible et « localisé » d’un des centres de la « contre-initiation », auxquels président les awliya es-Shaytân; et ceux-ci, par la constitution de ces sept centres prétendent s’opposer à l’influence des sept Aqtâb ou « Pôles » terrestres subordonnés au « Pôle » suprême, bien que cette opposition ne puisse d’ailleurs être qu’illusoire, le domaine spirituel étant nécessairement fermé à la « contre-initiation ».

Vasile Lovinescu

Dans une lettre datée du 19 mai 1936, René Guénon dévoilait à Vasile Lovinescu où se situaient ces tours du diable :

« … l’Iraq. Pour les autres, on parle de certaines régions situées vers les confins de la Sibérie et du Turkestan; il y a aussi la Syrie, avec les Ismaéliens de l’Agha Khân et quelques autres sectes assez suspectes; puis le Soudan, où il existe dans une région montagneuse, une population lycantrope d’une vingtaine de mille individus (je le sais par des témoins oculaires); plus au centre de l’Afrique, du côté du Niger, se trouve la région d’où venaient tous les sorciers ou magiciens de l’ancienne Egypte(y compris ceux qui luttèrent contre Moïse); il semble qu’avec tout cela on pourrait tracer une sorte de ligne continue, allant d’abord du Nord au Sud, puis de l’Est à l’Ouest, et dont le côté concave enserre le monde occidental ».

René Guénon faisait le lien entre ces tours du diable et la présence de gisements de pétrole. Il ajoutera à ces sept tours du diable des centres secondaires dans une autre lettre adressée à Marcel Clavelle (Jean Reyor) et datée du 25 mars 1937 : Anvers, les Baléares, Lyon, la Californie … et en indiquant la présence des sept tours du diable : Niger, Soudan, deux en Asie Mineure, une en Syrie, une en Mésopotamie, une du côté du Turkestan et deux autres vers le nord (l’Oural ou la partie occidentale de la Sibérie) « mais je dois dire que, jusqu’ici, je n’arrive pas à les situer exactement ».

Notes :

(1)   Des Centres initiatiques, Le Voile d’Isis, janvier 1933. Cet article a été repris au Chapitre X du livre Les Aperçus de l’Initiation. Ce livre a été publié en 1946. L’article a été réécrit pour cette édition. 
(2)   Cette préface sera publiée dans le Bulletin des Polaires sans la permission de René Guénon qui publiera une mise au point en juin 1931 dans le Voile d’Isis.
(3)   Initiation et contre-initiation, Le Voile d’Isis, février 1933.
(4)   On peut retrouver les passages où il cite Aleister Crowley sur le site index-rene-guenon.org (Une grande partie de la correspondance reste encore inconnue).
(5)   Lettre adressée à Louis Caudron, Le Caire, 5 décembre 1935.
(6)   Etudes Traditionnelles, janvier 1935, p.42-43.

Autres articles de la série

« Les Templiers » : quand la raison d’État met le sacré au service du pouvoir ou l’art d’un procès qui fabrique le crime

Il existe des textes brefs qui, loin de réduire la pensée, la concentrent, comme une teinture mère. C’est le cas des Templiers de Jules Michelet. Le lecteur y sent une main d’historien, mais aussi une main de poète civique, capable d’arracher une époque à la poussière pour la rendre à ses forces actives. Nous ne lisons pas seulement un récit du passé. Nous recevons une mise à l’épreuve.

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L’Ordre du Temple devient un miroir tendu à la souveraineté, à l’Église, à la justice, et plus secrètement à notre propre désir de croire que le sacré serait indemne dès lors qu’il se drape de règle, d’habit, de vœu.

Avant de parler des Templiers, il faut regarder Jules Michelet lui-même, car l’ouvrage porte l’empreinte de son souffle

Jules Michelet, né en 1798 et mort en 1874, fut à la fois historien et écrivain, formé à la discipline des archives et habité par une vision presque organique de l’histoire, comme si une nation possédait des nerfs, une mémoire, une douleur, une fièvre. Il travailla aux Archives nationales, enseigna au Collège de France, et prit place parmi ces voix qui, au XIXᵉ siècle, ne séparent pas l’enquête de la conscience.

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Sa bibliographie éclaire ce tempérament. Jules Michelet ne se contente pas d’une chronologie, il cherche une âme dans les événements, qu’il s’agisse de l’ample fresque de l’Histoire de France, de l’Histoire de la Révolution française, de Le Peuple, de La Sorcière ou de La Bible de l’humanité. Ces titres ne sont pas des étendards de bibliothèque, ils forment une constellation, et Les Templiers s’y inscrit comme une étoile sombre, une étoile de procès, de cendres, d’État.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Jules Michelet refuse l’innocence des puissances

Nous rencontrons une mécanique, et cette mécanique possède des dents. L’Ordre du Temple ne tombe pas, il est renversé. La chute ne relève pas du hasard, elle relève d’une conjonction, et cette conjonction a des noms propres que Jules Michelet charge d’une énergie presque dramatique, Philippe IV le Bel, Clément V, et plus loin Jacques de Molay, figure de fin, figure de braise. L’historien romantique, chez Jules Michelet, n’est pas un conteur qui enjolive. Il est un anatomiste qui montre comment l’État fabrique une vérité utile, comment la religion institutionnelle peut devenir relais, comment une procédure peut servir de voile à une décision déjà prise.

Les-Templiers Jules Michelet

La grandeur de ce texte tient à une tension, et cette tension nous parle puissamment dès que nous acceptons de lire avec une attention initiatique

L’Ordre du Temple naît d’une exigence de garde, de route, de passage. Protéger le pèlerin, c’est protéger la fragilité de l’élan, c’est maintenir ouvert un chemin. Dès lors, l’Ordre du Temple concentre une énigme que toutes les traditions connaissent. Une fraternité organisée finit par produire de la puissance, et la puissance appelle la convoitise, donc la peur, donc la calomnie. Dans cette logique, la richesse n’est pas seulement un fait économique, elle devient un signe métaphysique, la preuve supposée qu’un secret circule, qu’un pouvoir invisible travaille derrière l’apparence. Jules Michelet comprend très bien cette alchimie politique du soupçon. Nous voyons naître, page après page, la transformation du Temple en cible, puis en scandale, puis en crime.

Il faut mesurer ce que Jules Michelet fait du procès. Le procès, chez lui, n’est pas un épisode juridique, il est une scène de théâtre sacré renversé, où le sacré se met au service du temporel, où la parole est arrachée, où l’aveu cesse d’être vérité pour devenir résultat. Cette substitution est centrale. Dès lors qu’un aveu peut être fabriqué, la réalité se déplace, et la justice devient un instrument de gouvernement. Ici la lecture maçonnique se met à vibrer, non pas parce que nous chercherions une filiation imaginaire, mais parce que nous reconnaissons un mécanisme universel.

Tout ordre initiatique, toute société de transmission, dès qu’elle devient visible et puissante, se trouve exposée à la tentation des pouvoirs extérieurs, et à la tentation, plus grave encore, d’être jugée sans être entendue. Jules Michelet nous apprend que la violence la plus efficace n’est pas celle qui frappe, c’est celle qui fait dire. Elle fait dire sous la contrainte, puis elle consigne, puis elle publie, puis elle transforme cette publication en opinion, et l’opinion en nécessité.

Ce texte appelle une méditation sur la différence entre secret et dissimulation

L’Ordre du Temple est accusé d’ombre, et cette accusation permet à d’autres ombres, plus massives, plus institutionnelles, de se couvrir d’un manteau de vertu.

Le secret initiatique, dans sa forme noble, protège l’intime, protège le temps de la maturation, protège ce qui ne peut être livré brut sans être trahi. La dissimulation politique, elle, protège l’intérêt, protège la prédation, protège la violence qui veut rester présentable. Jules Michelet fait sentir ce conflit avec une intensité qui dépasse la chronique médiévale.

Nous assistons à ce renversement fascinant et terrible, le pouvoir se déclare gardien de la foi au moment même où il instrumentalise la foi

Le lecteur initié perçoit aussi, derrière les accusations d’hérésie et d’idolâtrie, une vieille ruse. L’accusation spirituelle permet d’éviter l’argument matériel. Elle permet d’éviter de dire que l’enjeu est l’argent, la dette, la souveraineté, l’administration des biens, le contrôle des réseaux. Nous savons, par expérience des symboles, qu’un discours peut servir d’écran à un autre discours. Jules Michelet se tient précisément dans cet interstice. Il dévoile comment une société, pour se rassurer, préfère croire au récit du monstre plutôt qu’au récit du calcul. Ainsi naît la légende noire, et la légende noire devient plus opérante que n’importe quel document.

La chapelle des Templiers d'Aragnouet
La chapelle des Templiers d’Aragnouet

Il serait pourtant réducteur de lire Les Templiers comme un plaidoyer univoque. Jules Michelet ne canonise pas. Il peint une grandeur, puis il laisse affleurer l’usure possible, la rigidité, la séparation du monde, le risque de se croire élu au point d’oublier la mesure. Cette nuance nous importe, car elle rejoint une exigence maçonnique qui traverse la tradition, celle de la rectification intérieure. Une fraternité qui se pense hors d’atteinte court le risque de fabriquer ses propres angles morts. Et une fraternité qui devient banque, forteresse, administration, court le risque d’être lue comme un État dans l’État, donc de déclencher la réaction immunitaire du pouvoir central. Jules Michelet ne dit pas que l’Ordre du Temple méritait sa fin. Il montre plutôt comment la conjonction des forces rend cette fin possible, puis inévitable, puis acceptable aux yeux de ceux qui n’ont pas vu, ou qui ont préféré ne pas voir.

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La figure de Jacques de Molay cristallise alors quelque chose de plus profond qu’un destin individuel. Jacques de Molay devient le point où l’histoire se transforme en mythe, non pas un mythe consolateur, mais un mythe brûlant. Le bûcher, dans la mémoire occidentale, n’est jamais une simple peine, c’est une liturgie inversée, c’est une combustion de la parole, c’est une tentative d’effacer un nom en le rendant public dans la flamme. Jules Michelet comprend que le feu ne supprime pas, il grave. Il grave dans l’imaginaire européen l’idée qu’une fraternité peut être détruite sans être convaincue, et que cette destruction peut produire, par contrecoup, une survivance symbolique plus forte que la survivance institutionnelle.

C’est ici que la lecture ésotérique devient féconde, à condition de rester sobre et juste

Nous ne cherchons pas des preuves cachées, nous cherchons une leçon sur la manière dont les sociétés fabriquent du sacré, puis le dévorent. Dans l’univers maçonnique, l’imaginaire templier a longtemps servi de réservoir de symboles, parfois avec des naïvetés historiques, parfois avec une intelligence rituelle réelle. Ce que Jules Michelet apporte, c’est une mise en garde contre le romantisme facile.

Il nous rappelle que l’Ordre du Temple n’est pas seulement une aura, il est un nœud politique, un nœud économique, un nœud ecclésiologique. Il nous oblige à tenir ensemble le spirituel et le social, le vœu et la monnaie, la prière et la procédure. Cette tenue ensemble, précisément, correspond à une maturité initiatique. Le symbolisme n’est pas un refuge hors du monde, il est une méthode pour lire le monde, y compris ses brutalités.

Ce texte parle aussi de la fragilité de la parole collective

Quand une institution bascule, elle entraîne des individus qui, eux, vivent dans leur chair la conséquence de décisions prises au-dessus d’eux. Jules Michelet prête une attention intense à cette disproportion. Nous voyons comment un roi, Philippe IV le Bel, peut déplacer une masse d’appareils, légistes, clercs, inquisiteurs, prisons, lettres, proclamations, et faire d’une opération synchronisée une évidence nationale. La modernité politique apparaît ici, dans ce mélange de centralisation et de récit. La police du royaume rencontre la dramaturgie du salut. La raison d’État se déguise en purification.

Nous ressortons de cette lecture avec un sentiment paradoxal

Templiers jacques de Molay avec sa cape de templiers

D’un côté, la lucidité se renforce. Nous voyons combien l’histoire des Templiers peut servir d’archive des mécanismes de domination, y compris pour notre temps, car la fabrication de la faute, la manipulation de l’aveu, la capture des richesses par l’accusation morale, tout cela n’a pas disparu, cela change seulement de costumes. D’un autre côté, quelque chose se redresse en nous. Car Jules Michelet, malgré sa noirceur, conserve une fidélité à la dignité humaine. Il écrit contre la résignation. Il écrit pour que la justice ne soit pas seulement un mot prononcé par les vainqueurs. Et dans cette fidélité, nous reconnaissons une proximité de cœur avec une éthique initiatique qui ne sépare pas la quête intérieure de la vigilance civique.

Bausseant, le gonfanon
Bausseant, le gonfanon

Au fond, Les Templiers, publié originairement dans la Revue des Deux Mondes au mois de mai 1837 puis intégré dans sa monumentale Histoire de France, ne nous demande pas de choisir entre le mythe et l’histoire. Il nous demande de comprendre comment l’histoire engendre des mythes quand la violence cherche à effacer, et comment les mythes peuvent devenir des lanternes quand nous acceptons de les lire, non comme des permissions de rêver, mais comme des exigences de discernement.

Templiers jacques de Molay avec sa cape de templiers

Jules Michelet nous offre un texte court qui, par sa densité, agit longtemps. Nous restons avec cette question qui brûle calmement, et qui, pour nous, a valeur d’examen de conscience. Que devient une fraternité quand elle se laisse définir par ses accusateurs, et que devient une société quand elle se laisse gouverner par des procès qui servent d’alibi à la convoitise.

Les Templiers

Jules MicheletÉditions Manucius, coll. L’Historien, 2025, 80 pages, 8 €

L’éditeur, le SITE

La parole du Véné du lundi : « Les maçons sont-ils tous égo ? »

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À longueur de discussions maçonniques, on entend les Frères répéter que les autres Maçons sont un enfer absolu à cause de leur ego surdimensionné. Bien évidemment, cela ne concerne en aucun cas votre interlocuteur, qui a réglé ce petit problème d’ego depuis belle lurette, grâce à ses 35 ans de Maçonnerie assidue – une véritable cure de modestie, n’est-ce pas ?

Alors moi, à force de les entendre pérorer, je me suis dit que je ne devais certainement pas bien comprendre de quoi ils parlaient. Parce que franchement, si on retire l’ego au Maçon, c’est comme arracher le fil à plomb au bâtisseur ou la boussole à l’aventurier : comment diable vont-ils s’y retrouver dans ce labyrinthe de symboles et de poignées de main ? Comment vont-ils se conformer à l’injonction socratique : « Connais-toi toi-même » ?

En revanche, il est vrai que si le Maçon se laisse piéger par les titres ronflants, les charges honorifiques et les courbettes trompeuses – ces flatteries qui gonflent l’ego comme un ballon de baudruche –, il y a fort à parier que cet ego en question devienne le pilote incontesté d’une voiture sans chauffeur. Et là, attention au crash ! Pour éviter la surchauffe du moteur, deux solutions s’offrent à nous : soit remettre de l’eau fraîche dans le radiateur pour refroidir les ardeurs, soit tout simplement retirer l’ampoule du tableau de bord pour ignorer le voyant rouge clignotant. Je crains hélas que la deuxième option soit de courte durée – un peu comme ces résolutions maçonniques du Nouvel An qui s’évaporent avant la première tenue.

En Maçonnerie, c’est un peu le contraire qui se produit. On se rend compte que les Maçons les plus « lumineux » – ceux qui monopolisent la parole avec une assurance éblouissante – sont souvent ceux qui ont débranché tous les témoins d’alerte depuis des années, juste pour briller en Loge. J’ai bien dit « briller », pas « rayonner », si vous saisissez la nuance subtile : l’un éblouit comme un phare de voiture en pleine nuit, l’autre illumine comme le Soleil sans aveugler personne. Ces stars de la Loge, avec leur ego en guise de projecteur, finissent par transformer les travaux en one-man-show, où la fraternité ressemble plus à un public captif qu’à une chaîne d’union.

Pour conclure, il me semble donc que les Maçons ne sont certainement pas tous égaux – et heureusement d’ailleurs, sinon quel intérêt à passer trois heures en Loge avec des clones de soi-même ? Qu’ils le soient en droits va de soi, c’est même le B-A-BA de nos rituels. Mais pour le reste, c’est une pure utopie, un rêve aussi réaliste que de bâtir le Temple de Salomon sans une once d’ego pour motiver les troupes. Après tout, sans un peu de piment personnel, la Maçonnerie ne serait qu’une tisane tiède au lieu d’un bon whisky tourbé.

Allez, à vos maillets, Frères et Soeurs – mais gardez un œil sur ce voyant rouge !

Jean Zay à Marseille : la pierre, la mémoire, la Lumière

Le 7 janvier dernier, devant le Fort Saint-Nicolas, Marseille a rendu hommage à Jean Zay. La Ville, à l’initiative de la Ligue de l’enseignement des Bouches-du-Rhône, a déposé une gerbe à l’endroit même où l’ancien ministre du Front populaire fut incarcéré avant d’être transféré à Riom, puis assassiné par la milice en juin 1944. Dans les colonnes de La Marseillaise, grande PQR de renom, le récit de cette cérémonie retrouve le sens du détail juste et du lieu parlant : une mémoire tenue, incarnée, qui refuse le grandiloquent et redonne à l’histoire sa densité humaine.

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Il arrive que la ville, ce vaste livre de pierre, rouvre une page que le temps voudrait refermer

Marseille a ce pouvoir : elle sait rendre au passé sa température, sa rugosité, sa vérité. Ce 7 janvier, le Fort Saint-Nicolas ne fut pas un décor, encore moins un arrière-plan touristique : il fut la phrase même du drame. Sous ces murs, Jean Zay a connu l’enfermement du 4 décembre 1940 au 7 janvier 1941, avant d’être transféré à la maison d’arrêt de Riom. Une gerbe déposée, une minute de silence, une assistance nombreuse : et soudain, la mémoire cesse d’être un “sujet” pour redevenir une présence.

L’article de La Marseillaise a cette vertu précieuse des journaux de proximité quand ils sont à la hauteur de leur mission

C’est-à-dire inscrire l’événement dans l’épaisseur du terrain, dans le vrai visage des villes, dans la continuité civique. La PQR, lorsqu’elle est attentive, devient une sentinelle. Elle veille sur ce que l’époque, souvent, veut dissoudre dans le flux. Ici, elle nomme, elle situe, elle rappelle, elle transmet. Et, surtout, elle rend lisible ce que tant de récits amputent : la cohérence d’une vie.

Car Jean Zay n’est pas seulement une figure républicaine, ni même seulement un martyr de Vichy

Jean-Zay

Il est un homme de l’instruction et de la culture, un artisan de liberté, et, c’est un fil décisif, un franc-maçon du Grand Orient de France, initié à vingt et un ans, le 24 janvier 1926, dans la loge Étienne Dolet à l’Orient d’Orléans.

Ce fait, simple, fut retourné en accusation sous Vichy. Le même engagement devient aujourd’hui, à Marseille, un motif d’honneur : non pas un détail biographique, mais un révélateur.

Un passé maçonnique : du soupçon à la reconnaissance

Sous Vichy, l’étiquette « franc-maçon » fut traitée comme une preuve d’infamie. Avec « juif » et « républicain », elle entrait dans la mécanique du soupçon, de la dénonciation et de l’amalgame. Les persécuteurs savent toujours travestir les mots : la chaîne d’union devient “conjuration”, le silence de la tenue devient secret, l’idéal de fraternité devient double jeu. La République vaincue fabrique alors ses listes, ses dossiers, ses procès d’intention.

Marseille, au contraire, renverse la perspective. En rappelant l’appartenance maçonnique de Jean Zay, l’hommage restitue un sens : l’initiation, vécue comme exigence, forge des serviteurs de la cité, pas des intrigants. Elle forme des consciences qui refusent l’obscurcissement. Elle éduque au courage intérieur, celui qui tient quand les institutions vacillent. Et ce courage-là, Jean Zay l’a porté jusqu’à l’extrémité de l’épreuve.

À cette profondeur maçonnique s’ajoute une filiation familiale que rappelle le texte : Jean Zay naît le 6 août 1904 à Orléans, dans une famille au carrefour des traditions (père juif, mère protestante) où la République n’est pas un mot d’apparat, mais un horizon de dignité. Son engagement précoce au Grand Orient de France s’inscrit dans cette culture du devoir civique et de la laïcité vécue, qui ne sépare pas la liberté de conscience de l’instruction du peuple.

Le Fort Saint-Nicolas : la leçon d’une muraille

Fort Saint-Nicolas – Wikipédia

Le Fort Saint-Nicolas, dans cette histoire, est plus qu’un lieu : il est une leçon. Masse de pierre, architecture de contrôle, forteresse tournée vers la ville, il porte une contradiction criante : celui qui voulut ouvrir l’école et faire respirer la culture fut enfermé dans la géométrie dure d’une enceinte militaire. C’est tout le paradoxe de Vichy : punir la lumière au nom d’un ordre qui n’est que nuit organisée.

La cérémonie du 7 janvier, organisée par la Ligue de l’enseignement des Bouches-du-Rhône, relie précisément cela : un lieu d’enfermement à une parole de transmission. Des élues et élus de la Ville de Marseille étaient présents, et des voix ont rappelé les multiples visages de Jean Zay : l’homme de culture, l’homme de liberté, l’homme de République. La Marseillaise fait entendre cette polyphonie sans l’écraser : une mémoire collective, sobre, ferme, fraternelle.

Une œuvre de ministre : instruire, élever, libérer

Revenir à Jean Zay, ce n’est pas seulement honorer une victime. C’est rouvrir un chantier. Comme ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts (1936 – 1939), Jean Zay porte une idée centrale : l’enseignement doit préparer à la vie, former des esprits capables, non des docilités. Il refuse l’école comme simple machine à trier. Il cherche une orientation sans fatalisme, une promotion sans violence sociale, une éducation physique comme équilibre, une culture comme exigence et comme partage.

Jean-Zay-en-1937

Ce geste politique, au fond, épouse une logique initiatique : élever, non flatter ; former, non domestiquer ; rendre l’esprit apte à discerner. L’école, chez Jean Zay, n’est pas une administration de programmes : elle est une fabrique de liberté. Et la culture, chez lui, n’est pas un ornement réservé : elle est une bataille, une respiration publique, une digue contre l’abrutissement.

C’est là que le regard maçonnique perçoit une cohérence : l’homme de loge n’est pas séparé de l’homme d’État. La même verticalité intérieure traverse les deux. La même foi en la perfectibilité humaine. La même défiance envers les obscurantismes qui aiment la foule ignorante, parce qu’elle est plus facile à mener.

L’État collaborationniste de Vichy, la condamnation, puis le crime

Emblème officiel du maréchal Pétain en tant que chef de l’État.
Emblème officiel du maréchal Pétain en tant que chef de l’État.

L’histoire est dure, et Marseille la rappelle sans détour. Jean Zay est arrêté, condamné, transféré, humilié. Il paie tout : son appartenance au Front populaire, son origine, son engagement maçonnique, sa fidélité à une certaine idée de la France. Son incarcération et son transfert vers Riom conduisent à l’assassinat par la milice en juin 1944. La République, plus tard, réhabilitera. Mais la réhabilitation ne doit jamais nous dispenser du devoir de comprendre : comment une société bascule au point de traiter l’instruction et la culture comme des ennemies.

Armoiries de la ville de Marseille. Traduction de la devise latine « La ville de Marseille resplendit par ses hauts faits. »

Dans ce récit, une dimension bouleversante affleure : l’écriture. La détention, à Marseille, ne fut pas seulement un temps d’écrasement. Elle fut aussi une épreuve intérieure. L’esprit tient par ce qu’il crée, par ce qu’il nomme, par ce qu’il transforme en signe. Là encore, nous reconnaissons une leçon. L’homme libre n’est pas celui qui échappe aux murs, c’est celui qui ne laisse pas les murs coloniser son âme.

La Marseillaise, ou l’honneur du local quand il sert l’universel

La-Marseillaise-octobre-2025,-siège-social

Qu’un quotidien régional raconte cela compte. Beaucoup. Parce que la mémoire n’est pas faite seulement par les institutions nationales ; elle est faite par les villes, les associations, les journaux, les voix patientes. La Marseillaise, PQR de renom, rappelle ici que le journalisme de proximité peut porter une parole d’intérêt général : un récit ancré, précis, qui n’oublie ni les dates, ni les lieux, ni la dimension civique, ni le fil maçonnique trop souvent gommé.

Panthéon,-Sépulture-Jean-Zay,-photo-copyright-Yonnel-Ghernaouti,-YG

Cette qualité-là n’est pas secondaire. Elle est une forme de service. Elle travaille à la manière d’un bibliobus de la mémoire : elle apporte au plus près la connaissance, la nuance, la transmission. Et elle prouve qu’un journal local, lorsqu’il est fidèle à sa vocation, peut faire davantage qu’informer : il peut instruire, au sens noble.

Une figure pour les temps présents

Jean Zay en 1936

L’hommage marseillais le dit en creux : Jean Zay est une figure trop peu connue, et pourtant essentielle. Parce qu’il incarne une République qui ne se réduit pas à des proclamations, mais s’enracine dans des institutions vivantes : l’école, la culture, la laïcité, la démocratie. Lorsque l’école s’affaisse, la République se rétrécit. Lorsque la culture se tait, la violence parle plus fort.

Et lorsque les temps se durcissent, nous avons besoin d’hommes capables d’unir la rigueur de l’idée et la tendresse du peuple. Jean Zay fut de ceux-là. Son appartenance au Grand Orient de France, loin d’être un supplément, éclaire la charpente intime : la fraternité comme discipline, la liberté comme travail, la lumière comme devoir.

À Marseille, ce 7 janvier, une ville a replacé une lampe sur l’établi, et La Marseillaise en a gardé la flamme dans ses colonnes.

Nous repartons avec une certitude simple et grave : Jean Zay n’appartient pas seulement au passé, il appartient à la tâche. Tant qu’une gerbe pourra être déposée devant une muraille, tant qu’un nom pourra être prononcé sans haine, tant qu’une école pourra être défendue comme un sanctuaire de liberté, la milice n’aura pas le dernier mot.

Marseille, coucher de soleil, photo copyright Yonnel Ghernaouti, YG

Magellan : il a trouvé l’Est… et perdu l’Orient

Avec Magellan*, présenté à Cannes en 2025, Lav Diaz refuse l’héroïsme facile. Son film ne célèbre pas la “découverte” : il la met à l’épreuve, comme on éprouve une pierre au maillet. Gaël García Bernal n’incarne pas un conquistador de légende, mais un homme travaillé par la fatigue, la foi, l’ambition, et ce poison discret qui accompagne les grands récits : l’intoxication du pouvoir.

La « Palme d'or » du Festival de Cannes
Festival de Cannes

De quoi parle Magellan – et ce que Lav Diaz en fait

Sélectionné en Cannes Première, le film suit le navigateur dans sa rupture avec le Portugal, son basculement vers la Couronne espagnole, puis la traversée et l’arrivée en Asie du Sud-Est : une progression où, à mesure que le monde s’ouvre, quelque chose se referme dans l’homme. Le Festival lui-même pose la question centrale : que révèle le voyage sur celui qui commande ?

Lav Diaz ne filme pas l’exploit comme une médaille, mais comme une mécanique intérieure : ambition, obstination, visions, vertige du commandement. Plusieurs critiques ont souligné cette manière de tenir ensemble ampleur épique et rigueur politique, comme si le cinéma devenait ici un tribunal lent où l’histoire est réentendue sans emphase.

La mise en scène : l’océan comme temps initiatique

Lav Diaz

On connaît Lav Diaz pour son rapport au temps : il ne “raconte” pas, il fait durer. Même resserré par rapport à ses standards, Magellan reste une expérience de durée (environ 2h36–2h43 selon les sources et versions), où la mer n’a rien d’une carte postale : c’est une épreuve morale.

Plans étirés, silences, gestes lourds, cadres qui laissent la sensation que l’histoire appuie sur les visages : la traversée devient une école de dépouillement. On ne “va” pas : on tient. On ne “découvre” pas : on s’use, on se justifie, on se raconte une mission – et parfois on s’y perd.

Gaël García Bernal, Cannes 2025

Et Gaël García Bernal est décisif : son Magellan n’est pas un héros flamboyant ; c’est un homme mangé par sa propre idée, comme si la volonté, à force d’être pure, se changeait en dureté.

Lecture maçonnique : du “grand voyage” à l’Orient intérieur

Ici, la franc-maçonnerie offre une lampe de chantier. Non pour plaquer un discours, mais pour lire le film comme une mise en garde initiatique.

Proposition-de-scéne

1) L’Orient intérieur contre la carte : une rectitude, pas un trésor

Le navigateur cherche l’Est ; le maçon cherche l’Orient – et plus encore l’Orient intérieur. L’or intérieur (au sens alchimique) peut nourrir l’image ; l’Orient, lui, dit la direction de conscience : une rectitude qui ne dépend ni des applaudissements, ni des résultats, ni des récits.

Or Magellan met en scène le danger majeur : confondre orientation et obsession. À partir du moment où “la mission” devient une idole, la boussole n’indique plus la vérité : elle indique la justification.

Suggestion-de-tournage-du-film

2) La volonté n’est pas une vertu : c’est une matière à tailler

Le film rappelle une règle que l’Art Royal connaît de longue date : la force est un outil, pas un bien. Sans équerre, la volonté devient dureté ; la dureté, sous la pression, devient violence “nécessaire”. Le voyage révèle alors une vérité terrible : l’endurance ne sanctifie rien. Elle met à nu.

3) Le masque de la “mission” : quand le sacré devient alibi

Lav Diaz insiste sur le “mythe de la découverte” et sur la manière dont le pouvoir intoxique. Lecture maçonnique : c’est l’un des masques favoris de l’ego – se croire “envoyé”. Dès lors, l’autre peut devenir un moyen, un décor, une marche. Or la maçonnerie défend une ligne de feu : la dignité humaine n’est pas négociable. La fin grandiose ne rachète pas les moyens.

4) Tenir l’Ordre sans se prendre pour l’Ordre

illustration, Source cinémas lumière

Sur un navire, l’ordre peut sauver ; il peut aussi dévorer. Mutineries, obéissance, sanctions : la micro-société du bord ressemble à une loge sans ses garde-fous intérieurs. La question surgit, brutale : comment commander sans s’adorer ?
Quand l’autorité ne sert plus l’œuvre commune mais se sert elle-même, la discipline n’est plus une colonne : elle devient une cage.

5) La fraternité coûte – sinon elle n’existe pas

La fraternité n’est pas un sentiment : c’est une tenue. Et le film, par la fatigue et la peur, montre la fraternité à son endroit le plus vrai : là où elle coûte. Si elle ne tient que dans le confort, elle n’est qu’un mot ; si elle tient dans l’épreuve, elle devient vertu active.

Source Instagram Nour films

6) Dés-idolâtrer : casser la légende pour retrouver le réel

Lav Diaz retire Magellan du piédestal : non pour le plaisir de détruire, mais pour rendre justice au réel y compris à ce que les grands récits ont longtemps recouvert (violences, domination, fabrication des mythes). Plusieurs lectures critiques ont insisté sur cette dimension de décentrement et de désenvoûtement historique.
Or dés-idolâtrer est aussi une opération initiatique : on casse l’image pour que la conscience commence.

Magellan source Facebook

Ce que le film enseigne, au fond

Le voyage n’initie pas : il révèle.
Il peut ouvrir l’homme… ou le durcir.
Il peut conduire au centre… ou à la conquête.
Et le plus grand danger n’est pas l’inconnu : c’est la certitude d’être “dans le vrai”.

On peut faire le tour du monde et manquer l’essentiel : l’Orient intérieur. On peut viser l’Est sur la carte et perdre, pas à pas, la seule direction qui vaille : celle qui oblige à rester d’équerre. Car la vraie Lumière n’est pas celle qui prend. C’est celle qui éclaire – et qui oblige, d’abord, à se rectifier.

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*Ferdinand Magellan (c. 1480 – 1521) était un explorateur portugais renommé principalement pour avoir dirigé la première expédition maritime qui a effectué la circumnavigation complète de la Terre. Né vers 1480 au Portugal, Magellan est entré au service de l’Espagne pour réaliser un projet ambitieux : trouver une route vers les îles aux épices (les Moluques) en naviguant vers l’ouest. En 1519, il parte avec une flotte de cinq navires depuis l’Espagne.

Map_of_America_by_Sebastian_Munster-1561

Son voyage passe par l’Atlantique Sud, contourne l’Amérique du Sud par un passage désormais nommé détroit de Magellan, puis traverse l’océan Pacifique. En cours de route, il rencontre de nombreux défis, dont des mutineries, des conditions climatiques difficiles et des conflits avec des populations indigènes. Magellan lui-même ne complète pas le voyage complet : il est tué lors d’un affrontement aux Philippines en 1521. Cependant, sous le commandement de Juan Sebastián Elcano, un des membres de son équipage, l’expédition poursuit sa route et achève la première circumnavigation du globe en 1522, prouvant ainsi de manière pratique la rotondité de la Terre.

Sources : Screen Daily ; Variety ; Festival de Cannes

Sa contribution est majeure car il a ouvert une voie maritime essentielle et démontré la possibilité de relier les océans par une route occidentale.

Voyages_of_Magellan

Pour prolonger le film, nous recommandons vivement le Magellan de Stefan Zweig, dans la nouvelle traduction intégrale de Françoise Wuilmart (J’ai Lu, 2024).

Là où Lav Diaz fait du voyage une épreuve lente, Zweig en révèle la charpente intérieure, ce mélange d’élan, de fièvre et de solitude qui transforme une traversée en destin.

Sa prose, tendue comme une corde, met à nu la part la plus troublante du navigateur : la détermination qui s’illumine… et qui, si l’équerre manque, peut se durcir jusqu’à l’aveuglement.

Nous y lisons, en contrepoint de l’écran, une leçon initiatique sans morale ajoutée. L’homme qui ouvre un passage se ferme parfois à lui-même, et la conquête du monde peut devenir le prix d’un Orient perdu. Stefan Zweig, pacifiste lucide, écrit comme un Frère en exil parlant à demi-mot du poison des certitudes. Ce livre fait entendre, sous l’aventure, le bruit sourd d’une conscience qui se justifie.

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Et c’est là, justement, que ce récit vient jeter sa lumière la plus juste.

Le mot de René : « Je ou à l’assaut de soi-même »

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« La plus digne d’intérêt de toutes les études humaines : la connaissance de soi-même »

Rituel

« Je est le shibboleth de l’humanité »

Martin Buber

L’individualisation – la personne

« Si je vous demande qui vous êtes, vous répondrez simplement : « je suis » » Rituel.

« L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment » Proust, À la recherche du temps perduAlbertine disparue, 1925.

Le chemin fut long de la notion de persona latine (à l’origine masque, masque tragique, masque rituel ou masque d’ancêtre) à la notion de moi. Nous avons oublié qu’accorder de la considération à chacun en tant que tel, dans son groupe d’appartenance ou de naissance, est le produit de l’histoire occidentale. L’idée de personne « est loin d’être l’idée primordiale, innée, clairement inscrite depuis Adam au plus profond de notre être » (Marcel Mauss, Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne celle de “moi”).

C’est au niveau collectif – peuple, tribu, nation – que se définissent les conditions de vie, voire de survie, de chacun. À l’exception de la reine, dans la ruche aucune abeille n’est à distinguer. C’est à l’âge classique que s’identifie le sujet individuel de la pensée et de l’action, et par extension la subjectivité en général sous le nom de « personne ».

Paradoxe du mot puisque « personne » nomme aussi l’absence d’être humain : « Mon nom est personne » (Outis en grec ancien) répond Ulysse au cyclope Polyphème qui le retient. Quand pour se libérer Ulysse lui enfonce un piquet dans l’œil, ses cris réveillent les autres cyclopes qui lui demandent qui l’a aveuglé : « Personne » répond-il. Ils retournent donc dormir, puisque personne ne l’a blessé.

Contresens sur le « Connais-toi toi-même »

« Il veut faire sérieusement son portrait… personne ne se connaît moins bien que lui » Hume parlant de Rousseau.

« Le bon maçon tente d’aller jusqu’au bout de la recherche du « Connais-toi toi-même » » Rituel.

Quand Socrate dit à Alcibiade qui aspire à des fonctions politiques : « Connais-toi toi-même », c’est pour lui faire prendre conscience de ses limites dues à l’insuffisance de l’éducation qu’il a reçue comparée à celle d’un Spartiate ou de l’héritier du trône de Perse (Platon, Alcibiade). C’est aussi un conseil de prudence. Il faut participer à la Cité le plus justement possible, sans objectif subjectif individualiste justement. « L’organisation mentale et psychique du Grec est telle qu’il ignore totalement l’introspection, il est entièrement orienté vers l’extérieur » (Jean-Pierre Vernant, La fabrique de soi).

Le soi versus le moi

« Malheur à qui assume une charge qu’il ne peut porter ! » Rituel.

« Mon âme s’inquiétait donc de savoir s’il était possible par rencontre d’instituer une vie nouvelle » Spinoza, Traité de la réforme de l’entendement, 1677.

Sénèque

« Moi », première personne du singulier, renvoie à l’unité de chacun par-delà la diversité de ses pensées, de ses sentiments, de ses actes. Empiriquement, ce que nomme ce pronom personnel paraît bien simple quand le « soi » paraît plus obscur. Le soi est la part de chacun qui s’occupe de trouver, d’examiner, de gagner la juste place qu’il va occuper dans la société. Le perfectionnement moral conduit à cet abandon du moi pour le soi. Les grades et qualités dans la loge entraînent, à la manière du sportif, le franc-maçon à cette recherche d’une définition de lui-même. Trouver la vérité du rôle à tenir dans la loge selon les indications du rituel transforme le sujet pour le mettre à même d’accéder à sa vérité. Il n’y a rien d’individuel dans cette démarche ; le moi en est totalement absent.

« Une âme tournée vers le vrai, instruite de ce qu’il faut fuir et de ce qu’il faut rechercher, estimant les choses à leur valeur naturelle, abstraction faite de l’opinion, en communication avec tout l’univers et attentive à en explorer tous les secrets, se contrôlant elle-même dans ses actions comme dans ses pensées… une telle âme s’identifie avec la vertu » (Sénèque, Lettres à Lucilius).

L’humanisme

« Faire bien l’homme » Charron, De la sagesse, publié en 1601 à Bordeaux.

« Ce « Je » distinct du monde qui vous entoure demeure toujours énigmatique. En vous assimilant à cette pierre éclairée, vous affirmez un « Je » distinct du monde, monde extérieurà vous. Vous pouvez alors dire : Je me sépare des autres, j’acquiers ma personnalité propre » Rituel.

Montaigne-Dumonstier

Les moralistes, depuis Montaigne et Charron (1541-1603), préconisent la primauté de la connaissance de soi sur toute autre instruction, justement parce que c’est la seule manière pour l’homme d’atteindre le véritable bonheur qui réside, non pas hors de l’individu, dans l’accumulation de titres, de richesses, de gloires et d’honneurs, mais, au contraire, dans l’individu. S’il est vrai que l’homme passe son temps à s’oublier lui-même, à se détourner de la connaissance et de l’étude de soi, Charron n’en considère pas moins que ce retour à soi est en fait le véritable « naturel » de l’esprit. Se connaître soi-même pour Charron, c’est accomplir une « vraie et principale vacation. La méditation n’est pas un simple retour réflexif sur soi-même, c’est un « office », une « vacation » qui accompagne notre titre « d’homme » dans le monde. Chez Charron, comme chez Cicéron, l’amour de soi n’est pas un amour du seul « moi », c’est un amour qui dépend de ma participation à des formes universelles comme l’humanité, la raison, ou à une dimension comme la « Nature » qui est l’œuvre de Dieu. « La première science de l’homme, c’est l’homme » (Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles de Lambert, Avis d’une mère à son fils et à sa fille, 1728).

La Franc-maçonnerie, vision existentialiste ?

« Ce « Je » se conçoit illusoirement comme faisant partie du monde matériel : Je suis une pierre… Mais je suis aussi ceque je suis dans le monde ».

Rituel

« L’être en-soi n’est jamais ni possible ni impossible, il est » Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, 1943.

L’être paraît « scindé en deux régions incommunicables, en deux régions d’être radicalement tranchées » : celle de l’en-soi et celle du pour-soi, le pour-soi étant pure liberté.

L’être en-soi

Le philosophe-écrivain français Jean Paul Sartre

Exemple fameux : « Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client… Il joue à être garçon de café… Du dedans le garçon de café ne peut être immédiatement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le verre est verre. Il est une « représentation »… je ne puis que jouer à l’être. Ce que je tente de réaliser c’est un être-en-soi du garçon de café » (L’Être et le Néant). L’en-soi ne connaît pas l’altérité. Le galet ne peut pas « se rapporter » aux autres galets, ni au lit de la rivière, au chemin qui la longe, aux arbres, aux promeneurs. Il « ne se pose jamais comme autre d’un autre être. »

L’être pour-soi

La conscience, c’est-à-dire le pour-soi, va se définir justement comme s’échappant à soi-même vers l’autre. Le pour-soi apprend du monde ses limites. Le pour-soi est conscient de sa facticité : s’éveiller à la conscience de son existence, c’est constater que l’on a été jeté là, sans savoir pour qui ou pour quoi, en réalité par personne et pour rien. Le pour-soi aspire à être quelque chose. Il n’est pas comme la pierre qui est ce qu’elle est. Il lui faut se redéfinir à chaque instant. On ne peut se considérer comme courageux une bonne fois pour toutes. L’être humain existe sans que soit définie pour lui une fonction, une essence. Il n’existe pas d’abord un être qui ensuite prendrait conscience. C’est une unité : conscience et existence, conscience est existence. Le pour-soi cherche à trouver une assise stable mais il est perpétuellement renvoyé à sa radicale contingence et à sa facticité.

Fyodor Dostoyevsky

« L’existence précède l’essence » est l’aphorisme clef de la philosophie sartrienne. Il signifie que d’abord on existe et qu’ensuite on devient, on accède à notre finalité. Il refuse tout déterminisme pour l’être. Nous ne sommes pas destinés à être telle ou telle personne, nous le devenons à partir de nos options. L’homme est donc pleinement libre de ses choix, de ce qu’il est, de son essence. Pour Dostoïevski, « si Dieu n’existait pas, tout serait permis. » Pour Sartre, si Dieu n’existe pas, aucune valeur supérieure guidant nos actions ne justifie ou n’excuse ce que l’on est. « L’homme est condamné à être libre. » Condamné car il ne se crée pas lui-même et il ne choisit pas d’être libre ; c’est d’ailleurs la seule chose qu’il ne choisit pas. L’inné, les traits de caractère, le génie n’existent ni pour Sartre, ni pour la franc-maçonnerie.

« Il ne faut pas neuf mois, il faut soixante ans pour faire un homme, soixante ans de sacrifices, de volonté, de… de tant de choses ! Et quand cet homme est fait, quand il n’y a plus en lui rien de l’enfance, ni de l’adolescence, quand vraiment, il est homme, il n’est plus bon qu’à mourir » Malraux, La Condition humaine, 1933.

Recommandations

  • Martin Buber, JE et TU, 1923.
  • Marcel Mauss, Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne celle de “moi”, 1938.
  • Michel Foucault, L’herméneutique du sujet, 1982.
  • Frédérique Ildefonse & Gwenaëlle Aubry, Le moi et l’intériorité, 2008.

A suivre…

La grammaire sacrée des images : Lionel Tardif et l’aventure du 7e Art

Il existe des livres sur le cinéma qui empilent des titres comme des médailles, et d’autres qui tentent une chose plus risquée, retrouver la source vive, non pas seulement l’histoire des films, mais la naissance d’une langue. Lionel Tardif choisit ce second chemin. Son ouvrage se présente comme une longue traversée de la matière cinématographique, depuis l’instant où l’humanité comprend qu’une image peut cesser d’être une surface pour devenir un temps, jusqu’à l’instant où cette langue atteint une maturité telle que la technique, désormais, ne la transforme plus, elle la sert.

Les-routes-de-la-Foi-au-cinéma

Ce n’est pas une thèse sèche, c’est une conviction tenue, charpentée, presque une éthique. Et, sous cette éthique, une métaphysique, car parler d’une grammaire, c’est parler d’une loi intérieure, d’un ordre du sensible, d’une discipline de la lumière.

Lionel Tardif ne raconte pas le cinéma comme un divertissement qui aurait grandi, mais comme une conquête de l’esprit à travers la vue

Avant que l’écran ne soit un rectangle, avant qu’il ne soit même une promesse, il y a l’intuition primitive du mouvement dans l’immobile, ces bêtes tracées sur les parois, non pour décorer le monde, mais pour le faire passer, pour l’animer. La chasse, la danse, le galop, la fuite. L’ombre qui bouge dans la torche et devient narration. Nous comprenons alors que le cinéma ne surgit pas d’un seul coup, il se prépare comme un métal dans son creuset, à la fois par des gestes d’artisans et par des éclairs de savants. La chambre noire, la persistance rétinienne, les lentilles, les sels d’argent, toute une alchimie de la vision où la lumière n’est plus seulement ce qui éclaire, mais ce qui grave, ce qui écrit. Nous lisons, au fil de Lionel Tardif, la manière dont l’Occident a longtemps tourné autour d’une question apparemment technique et en réalité initiatique, comment faire passer le monde dans une forme, comment obtenir, non une copie, mais une apparition stable, transmissible, partageable.

Dans cette généalogie, Lionel Tardif rend justice aux précurseurs souvent réduits à des notes de bas de page alors qu’ils sont des maîtres d’œuvre

Étienne-Jules Marey, par exemple, n’est pas seulement un nom de laboratoire, il devient un véritable passeur, celui qui décompose pour mieux recomposer, celui qui comprend que le mouvement peut être lu comme une phrase. Et déjà, avec lui, se dessine un principe qui va hanter tout le livre, l’image animée naît d’une tension entre la fragmentation et l’unité, entre l’instant arraché et le flux retrouvé. Nous reconnaissons là une loi symbolique qui dépasse le cinéma, toute connaissance procède ainsi, elle taille, elle sépare, elle mesure, puis elle relie, elle assemble, elle fait tenir ensemble. Ce balancement entre l’analyse et la synthèse, entre le trait et la totalité, est une discipline de bâtisseur. Ce n’est pas un hasard si la métaphore architecturale affleure à chaque page, même lorsqu’elle n’est pas dite, car Lionel Tardif regarde les grands cinéastes comme des constructeurs de formes, des hommes qui ont appris à dresser une voûte avec des faisceaux de lumière.

C’est ici que l’ouvrage devient profondément parlant pour une sensibilité initiatique

Editions-du-Cosmogone

La franc-maçonnerie n’enseigne pas une doctrine, elle transmet une méthode. Elle apprend à se tenir devant un symbole sans le dissoudre, à le travailler sans le profaner, à l’habiter. Lionel Tardif, dans sa manière de parcourir le cinéma, adopte une posture comparable. Il ne sacralise pas naïvement les œuvres, il ne les réduit pas à des faits, il cherche la loi interne qui les rend nécessaires. Il scrute la naissance d’une syntaxe, puis l’agrandissement d’une grammaire, puis la mise au point d’une rhétorique. Et il suggère, de manière insistante, que l’histoire du cinéma est l’histoire d’un affinement, rythme, cadre, montage, profondeur, son, couleur, tout cela n’est pas un catalogue d’inventions, mais une progression vers une parole plus exacte, plus juste, plus capable de dire l’humain sans l’écraser.

Cette progression, Lionel Tardif la fait passer par des figures qui sont moins des idoles que des étapes

David Wark Griffith, en donnant au récit des articulations nouvelles, fait comprendre que la caméra peut être une pensée, non un œil neutre. Charles Chaplin, en déposant la grâce dans la mécanique, rappelle que le rire peut être un sacrement laïque, une façon de sauver l’homme par la tendresse. Louis Feuillade, avec ses labyrinthes populaires, montre que la série et le feuilleton peuvent engendrer une mythologie moderne, avec ses masques, ses initiations nocturnes, ses identités doubles, ses passages. Victor Sjöström, Friedrich Wilhelm Murnau, Fritz Lang, plongent la lumière dans une nuit qui n’est pas seulement esthétique, mais morale, et nous enseignent que l’ombre au cinéma n’est jamais innocente, elle est la forme visible d’un combat intérieur.

Lionel Tardif ne se contente pas d’aligner ces noms

Il les relie par une idée centrale, chaque grand créateur ajoute une brique à la maison du cinéma, puis d’autres viennent éprouver la solidité de cette brique, l’élargir, la fissurer parfois, pour que l’ensemble gagne en justesse. Ainsi, Jean Renoir ouvre l’espace de la fraternité sans mièvrerie, en donnant à la caméra une respiration qui ressemble à une morale de l’attention. Frank Capra, Leo McCarey, William Wellman, King Vidor, font entendre une Amérique où l’utopie et le désastre cohabitent, et où la fiction devient une manière de prendre soin du commun ou de le trahir. John Ford, Howard Hawks, Alfred Hitchcock, chacun à sa manière, transforme la mise en scène en rite, non au sens d’un cérémonial, mais au sens d’une précision qui oblige, un déplacement d’acteurs devient une phrase, un regard devient un serment, un hors-champ devient une conscience.

La force du livre tient à ce qu’il ne sépare pas, comme nous le faisons trop souvent, l’évolution des techniques et l’évolution du sens

Lionel Tardif insiste sur ce point, le cinéma écrit avec des outils, et les outils modifient la manière d’écrire, non parce qu’ils imposent une mode, mais parce qu’ils offrent de nouveaux rapports au réel. Le travelling, la grue, l’éclairage, le son, la couleur, l’animation, la télévision, puis les images de synthèse, tout cela change la texture du monde filmé. Mais ce changement ne vaut que s’il obéit à une exigence plus haute. Nous retrouvons ici une tension très maçonnique, la forme n’est pas l’ornement du fond, elle est la discipline qui permet au fond d’apparaître. Les outils ne dispensent jamais de la rectitude. Une équerre plus brillante ne rend pas la pierre plus vraie. De même, un procédé plus spectaculaire ne rend pas l’image plus juste.

Orson-Welles-par-Carl-van-Vechten,-1937

Lionel Tardif situe un moment décisif de cette maturation autour d’Orson Welles, avec Citizen Kane, comme si une certaine grammaire avait alors atteint un point d’accomplissement. Nous pouvons discuter la date, nous pouvons contester l’idée d’une perfection, mais nous ne pouvons pas ignorer ce que cette affirmation contient de profond, l’idée qu’une langue finit par devenir assez sûre pour que l’innovation cesse d’être une fuite en avant et devienne un approfondissement. Dès lors, la modernité ne se mesure plus à l’effet, elle se mesure à la densité. Le montage ne vaut pas par sa vitesse, il vaut par sa nécessité. Le cadre ne vaut pas par son audace, il vaut par sa justesse intérieure.

Lionel Tardif accorde ainsi une importance majeure au montage, et il s’arrête sur des figures qui ont fait du montage une pensée à part entière

Sergueï Eisenstein, Vsevolod Poudovkine, Dziga Vertov, ne sont pas seulement des noms associés à une époque, ils incarnent une manière de comprendre que le choc des images peut faire naître une idée, mais aussi une responsabilité. Car le montage peut élever, et il peut manipuler. Il peut ouvrir, et il peut enfermer. Il peut libérer le regard, et il peut le dresser. Toute la question, implicite et pourtant constante, devient alors celle-ci, que faisons-nous de la puissance de l’image. Lionel Tardif, qui n’a rien d’un moraliste étroit, n’élude pas la dimension dangereuse du cinéma, précisément parce qu’il croit en sa grandeur. Ce qui est grand peut être perverti, ce qui est puissant peut être détourné, et nous ne pouvons pas traiter cela comme un simple épisode historique.

À mesure que le livre avance, la géographie du cinéma s’élargit, et avec elle notre compréhension de ce que signifie créer

Carl Theodor Dreyer, Yasujirō Ozu, Akira Kurosawa, Roberto Rossellini, Vittorio De Sica, Elia Kazan, Vincente Minnelli, tous ces créateurs montrent que la langue du cinéma n’est pas un idiome unique, mais une capacité à traduire des visions du monde. Chez Carl Theodor Dreyer, la rigueur devient prière sans dogme, le visage devient un continent, le silence devient une falaise. Chez Yasujirō Ozu, la coupe n’est pas une coupure, elle est une respiration, et l’ordinaire devient une expérience métaphysique. Chez Akira Kurosawa, le mouvement se charge d’éthique, l’action est un questionnement sur la justice, la loyauté, la chute. Chez Roberto Rossellini et Vittorio De Sica, le réel n’est pas pris comme un matériau brut, il est pris comme une épreuve, une mise à nu où l’humain se révèle dans sa dignité et sa misère.

C’est là que la dimension spirituelle de Lionel Tardif se fait pleinement sentir. Nous ne trouvons pas chez lui un discours religieux plaqué, nous trouvons une exigence de verticalité. Il demande au cinéma d’être un art qui relève. Non pas qui moralise, mais qui élève. Non pas qui prêche, mais qui rappelle. À ses yeux, une œuvre ne mérite le nom d’art que si elle participe d’une ascension de l’homme. Cette phrase n’est pas une posture, elle irrigue tout. Elle explique son goût pour les cinéastes qui cherchent la vraie nature de l’esprit, et elle explique aussi sa sévérité à l’égard d’un cinéma qui s’abandonne au cloaque, à la laideur, à l’épouvante gratuite, comme si la disparition du sacré devait être célébrée au lieu d’être interrogée.

Cette sévérité n’est pas un rejet du moderne, c’est une défense du beau comme nécessité

Les grands aventuriers du cinéma, 4e de couv.

Et le beau, chez Lionel Tardif, n’est pas un décor, c’est une vérité de structure. Nous retrouvons ici un principe hermétique, le beau n’est pas ce qui charme, le beau est ce qui met en ordre, ce qui rend le chaos habitable, ce qui donne forme à l’informe sans le trahir. Dans une lecture maçonnique, nous dirions que le beau est lié à la juste proportion, à la rectitude, à l’accord entre l’intention et l’acte. Le cinéma, dans cette perspective, devient un chantier, non une industrie au sens trivial, mais un lieu où se taille une pierre particulière, la pierre du regard. Chaque film digne de ce nom travaille notre manière de voir, donc notre manière d’être. La caméra, alors, n’est plus un appareil, elle devient un instrument de conscience.

Ce qui frappe aussi, c’est que Lionel Tardif écrit en praticien de la transmission. Sa trajectoire, loin d’être un simple curriculum, éclaire chaque page. Nous sentons l’homme qui a montré des images à des générations, qui a voulu rappeler une histoire et une langue à des jeunes qui risquaient de les perdre, qui a accompagné ce passage d’une civilisation de l’écrit à celle de l’image sans céder au fétichisme de l’écran. Il ne se place pas au-dessus du lecteur, il se place à côté, comme un passeur qui dit, voici les œuvres qui ont donné au cinéma ses lettres de noblesse, voici les gestes qui ont rendu l’image intelligible, voici les maîtres qui ont compris que la technique n’est pas un but mais un moyen, voici ceux qui ont tenu l’exigence quand le monde invitait à la facilité.

Dans cette posture de passeur, nous reconnaissons une forme de compagnonnage

Le cinéma, tel que Lionel Tardif le raconte, est une confrérie sans serment explicite, une chaîne de créateurs qui se répondent à travers le temps, qui se contredisent parfois, mais qui se reconnaissent par le travail. Le jeune cinéaste hérite, non de recettes, mais de questions. Il reçoit une grammaire, mais il doit l’habiter. Il apprend des règles, mais il doit les transfigurer. C’est exactement ce que l’initiation demande, non pas répéter, mais transformer. Non pas imiter, mais accomplir. Non pas consommer des formes, mais les éprouver.

Le point d’arrêt choisi par Lionel Tardif, autour d’Artavazd Pelechian et de son idée de montage à distance, est à cet égard très parlant. Nous comprenons que le cinéma, parvenu à une certaine maturité, peut déplacer son centre de gravité. Il ne s’agit plus seulement de lier des plans, il s’agit de faire surgir une image qui n’existait pas, une image née de l’intervalle, du rythme, de l’écho. Là encore, l’idée est profondément symbolique. Ce qui compte n’est pas seulement ce que nous voyons, mais ce qui apparaît entre les images, comme dans toute vie intérieure, ce qui agit n’est pas seulement l’événement, mais la résonance qu’il laisse, la façon dont il se prolonge en nous. Le montage, dans cette perspective, devient une expérience de l’invisible, une manière de faire sentir que le sens ne se trouve pas uniquement dans les choses, mais dans leurs relations.

Et puis Lionel Tardif assume un pari, même si l’ordinateur, l’intelligence artificielle, les procédés à venir bouleversent les surfaces, la grammaire demeure

Nous pouvons entendre cette phrase comme une consolation, nous devons surtout l’entendre comme une exigence. Car si la grammaire demeure, nous n’avons plus d’excuse. Nous ne pouvons pas accuser la technique, nous ne pouvons pas nous réfugier derrière l’époque. Il faudra toujours du rythme, de la mesure, une musique des images, ce qu’il appelle avec justesse des assonances et des allitérations visuelles. Il faudra toujours une pensée du cadre, une morale du montage, une conscience du regard.

À ce stade, la lecture devient presque une méditation sur notre temps

Les grands aventuriers du cinéma, éd. de 1998

Le cinéma est partout, dissous dans les écrans, réduit souvent à un flux, mais Lionel Tardif nous oblige à nous souvenir que le cinéma, au sens fort, n’est pas l’image animée, c’est l’image animée ordonnée par une intention qui vise plus haut que l’effet. Nous pouvons regarder dix mille vidéos et ne jamais rencontrer le cinéma. Nous pouvons voir un seul plan, tenu, juste, nécessaire, et sentir que quelque chose se relève en nous. C’est cette différence que le livre défend, et c’est pourquoi il touche au spirituel sans avoir besoin de le proclamer. La question n’est pas de dire le sacré, elle est de ne pas l’oublier, de ne pas organiser l’image contre l’âme.

Vient alors la dimension la plus personnelle, et peut-être la plus courageuse, Lionel Tardif ne cache pas qu’il se bat

Il se bat pour le beau, pour le vrai, pour une grandeur humaine qui ne se confond pas avec la domination. Il se bat pour une voie spirituelle dans un univers saturé d’images qui ne veulent plus rien signifier. Cette défense n’est pas nostalgie, elle est résistance. Elle rappelle que l’esthétique, au sens profond, n’est jamais neutre. Elle façonne notre sensibilité, donc notre morale. Ce que nous acceptons de voir, ce que nous trouvons normal, ce que nous trouvons amusant, tout cela finit par travailler la cité. Lionel Tardif écrit comme quelqu’un qui n’a jamais séparé le cinéma de la vie commune.

Lionel Tardif – source la gazette catalane.com

Lionel Tardif, la bio

Il a été directeur fondateur de la Cinémathèque de Tours, qu’il a portée dès les années soixante-dix avec Henri Langlois, figure tutélaire de la Cinémathèque française. Il a dirigé des lieux, animé des festivals, créé des rencontres internationales, conduit des symposia où l’art dialoguait avec la conscience, et cette expérience de terrain, de salle, de public, habite son écriture. Lionel Tardif est aussi cinéaste, homme de théâtre, écrivain. Les grands aventuriers du cinéma, paru une première fois à la fin des années quatre-vingt-dix puis repris et amplifié aujourd’hui, est le fruit le plus visible de ce compagnonnage avec les œuvres, avec les artistes, avec le public. Ce livre ne ressemble pas à une somme qui voudrait tout savoir, il ressemble à une flamme tenue contre le vent, celle d’un homme qui a regardé longtemps et qui nous dit, avec une gravité fraternelle, que la lumière n’a de sens que si elle sert à reconnaître l’homme, à le relever, à lui rendre sa hauteur.

Quelques conseils à ceux qui sont à la manœuvre…

Et puisque cette lecture engage une responsabilité de transmission, nous pouvons adresser un clin d’œil très concret à celles et ceux qui se prétendent à la manœuvre de différents salons, qu’il s’agisse de salons du livre maçonnique, de salons maçonniques du livre, ou encore de MASONICA, et qui annoncent déjà vouloir s’intéresser au 9e Art, rappelons-le, il s’agit de bandes dessinées. Nous les inviterions volontiers à passer aussi par la case 7e Art, non par hiérarchie, mais par cohérence, car la bande dessinée et le cinéma partagent cette question de la narration par l’image, du rythme, de la coupe, du hors-champ, et de ce que l’œil consent à recevoir.

Les-routes-de-la-Foi-au-cinéma

C’est précisément pourquoi nous chroniquerons très prochainement un très bel ouvrage, toujours de Lionel Tardif, Les routes de la foi au cinéma, publié en ce mois de janvier 2026 aux Éditions du Cosmogone. Il y a là une piste, presque une méthode, pour enrichir une programmation, ouvrir des passerelles, donner aux visiteurs une raison de plus de venir, et peut-être de revenir. Et puisque ces manifestations sont souvent en chasse de profanes, et puisque, compte tenu des coûts engagés, rappelons que les grosses obédiences cotisent aux alentours de 5000 euros, les moyennes 3000 et les petites 1500, voilà une idée simple et féconde pour amortir un investissement, non en faisant du chiffre, mais en redonnant du sens, en reliant les arts, en faisant circuler la lumière d’un écran à l’autre, et en rappelant qu’une culture initiatique n’existe pleinement que lorsqu’elle sait créer du passage.

Les grands aventuriers du cinéma – Architecte d’un langage nouveau 1895 – 1970

Une réflexion sur le sens du 7e Art

Lionel Tardif Édition du Cosmogone, 2025, 568 pages, 35,70 €

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